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Russie

1024 557 Dominique de Villepin

Gagner la guerre ne permet pas de gagner la paix

Invité de Thomas Sotto sur Europe 1, Dominique de Villepin s’est exprimé sur la reprise d’Alep par les troupes du régime syrien et sur ses conséquences, estimant notamment que le terrorisme en sortira vainqueur


1024 513 Dominique de Villepin

Nous devons reprendre langue avec tout le monde, y compris avec le régime syrien

Invité d’Elizabeth Martichoux sur RTL, Dominique de Villepin s’est exprimé sur les récentes avancées du régime syrien à Alep et la progression de l’Etat islamique autour de Palmyre

1024 488 Dominique de Villepin

La première protection d’un pays, c’est sa diplomatie

Invité d’Eric Zemmour et Eric Naulleau sur Paris Première, Dominique de Villepin est revenu en profondeur sur les thèses qu’il défend dans son dernier ouvrage Mémoire de paix pour temps de guerre


1024 559 Dominique de Villepin

L’Europe et la Russie ont des intérêts communs

Répondant aux question de RT France, Dominique de Villepin a donné sa appelé la diplomatie européenne à prendre en compte les intérêts et les peurs des uns et des autres, afin de favoriser un dialogue constructif avec le voisin russe et d’enrayer la crise ukrainienne

 

1024 680 Dominique de Villepin

L’Amérique voit fondre son hégémonie

– Dans un entretien avec Olivier Royant et Régis Le Sommier pour Paris Match, Dominique de Villepin revient sur l’augmentation du risque d’escalade conflictuelle à l’heure où les Etats-Unis ne sont plus les gendarmes du monde –

 

Un haut diplomate russe nous confiait que nous sommes dans un état de tension entre Russes et Américains sans équivalent depuis la crise des missiles, en 1962. Partagez-vous cette opinion ?

Américains et Russes semblent devenus incapables de se comprendre. L’Amérique voit fondre son hégémonie. L’Europe craint la constitution de glacis, d’Etats tampons dans l’étranger proche de la Russie. J’arrive de Pologne, où l’inquiétude des dirigeants et de la population est profonde et les conduit à soutenir le déploiement de missiles de l’Otan. La Russie voit dans les révolutions de couleur ou de Maïdan des empiètements sur son pré carré historique et une vulnérabilité face à l’Otan. Ces réactions en chaîne rappellent la logique des “somnambules” avant la Première Guerre mondiale, dénoncée par Christopher Clark, le cercle vicieux des peurs, des calculs et des réflexes militaires.

 

Cette escalade semble se faire dans l’indifférence générale, comme si l’on ne voulait pas la voir.

Sans doute par sidération devant les enjeux, on se refuse à voir le caractère global de ces tensions, les rivalités profondes, territoriales, fondées sur des intérêts stratégiques. L’affrontement des grands blocs de puissance s’intensifie partout, en Europe orientale comme en mer de Chine du Sud. Une bataille d’influence titanesque a lieu entre Américains et Chinois pour le partage des grands instruments de la domination mondiale, Internet, la monnaie, l’énergie, le droit, la culture. Pour le contrôle du territoire aussi, car la Chine se libère peu à peu du corset étroit que les Etats-Unis lui avaient imposé après 1945, en Asie du Sud-Est – aux Philippines ou en Malaisie – ou en Asie centrale. Nous sommes entrés dans un nouvel âge de rivalité mondiale. En réagissant systématiquement par la sanction et l’exclusion, les Occidentaux aggravent la fracture du monde. Ils ont ainsi, contre toute vraisemblance, poussé la Russie à se tourner vers l’Asie ou encouragé le durcissement de la Turquie. J’ai la conviction que l’Europe a la possibilité, si elle se réveille, d’empêcher le face-à-face et de proposer des alternatives, par exemple, en matière monétaire face au risque de nouvelles crises financières, l’organisation d’un G3 des principales monnaies mondiales, réunissant la Fed, la Banque centrale européenne et la Banque centrale chinoise autour d’un objectif de stabilité monétaire.

 

Certains diplomates parlent de Troisième Guerre mondiale. On n’aurait jamais utilisé ces mots il y a encore dix ans.

La guerre, dans un avenir proche, n’est plus impossible. La société internationale semble s’être convertie à l’esprit de guerre, à la militarisation systématique du règlement de crises. La banalisation de l’outil militaire conduit au risque de dérapage guerrier. C’est pourquoi nous avons le devoir de favoriser les lieux de dialogue et de conciliation. Je propose, dans ce livre, la mise en place d’une concertation structurée, qui associe la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine pour éviter les engrenages et donner une colonne vertébrale aux efforts diplomatiques. Nous manquons à notre responsabilité. La France avait vocation à être le pays du dialogue, de l’échange, celui qui fait se rencontrer des gens qui ne se parlent jamais. Aujourd’hui, elle a abandonné cette position de carrefour. Elle a abandonné aussi sa recherche de l’équilibre. La versatilité des diplomaties occidentales offre à certains pays l’occasion de jouer leur avantage au risque de désordres majeurs…

Vous pensez à qui par exemple ?

La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran est centrale dans la crise suicidaire du Moyen Orient. Nous les avons stigmatisés tour à tour et, ce faisant, n’avons jamais tenu de ligne d’équilibre. Aujourd’hui, par exemple, nous poussons nos intérêts par des ventes d’armes, en profitant de la disgrâce des Etats-Unis auprès de l’Arabie saoudite. Nous fermons les yeux sur la guerre au Yémen, si dangereuse parce qu’elle est comme la répétition générale d’un affrontement direct entre Iraniens et Saoudiens. Or il ne peut y avoir de paix au Moyen orient que dans un jeu de contrepoids entre puissances sunnites et chiites, arabes et non-arabes. Notre rôle est de calmer les choses. Nous devons favoriser l’émergence d’une architecture de sécurité collective inclusive, un Helsinki du Moyen Orient. Il faut des outils nouveaux – pourquoi ne pas faire du partage et de la maîtrise de la rente pétrolière, qui a été le nerf des tensions, le coeur d’une démarche coopérative, comme l’Europe l’a fait avec le charbon et l’acier dans la CECA en 1950. 

Russes et Américains ont un ennemi commun qui est le djihadisme radical. Pourquoi continuent-ils à s’affronter ? 

Les Occidentaux ont voulu croire que le djihadisme ne s’attaquait qu’à eux. Ils ont oublié que la Chine a été touchée, ainsi que la Russie, l’Inde ou, plus profondément encore, presque tous les pays musulmans. C’est un problème mondial. Nous devrions traiter ces questions en mobilisant tous les instruments et toutes les bonnes volontés en nous appuyant fortement sur la légitimité internationale. Regagner des territoires à Daech sans stratégie politique ne suffira pas à éteindre le terrorisme.

Vous relevez dans le livre une absence de leadership au niveau international, au niveau de la communauté, au niveau des grands présidents, des grandes puissance…

Au delà de la question du leadership, c’est une communauté médiatique mondiale qui s’est peu à peu affirmée. L’information circule à grande vitesse. Elle est aplatie. Il faut réagir en permanence et en temps réel. L’opinion prime sur l’action. L’affaiblissement des Etats, la montée des passions, y compris dans les Etats démocratiques, font que nos sociétés ont perdu beaucoup d’efficacité sur la scène internationale. On juge plutôt que de responsabiliser nos interlocuteurs et améliorer les choses. Au début de la crise syrienne,  le jugement moral sur Bachar Al-Assad a prévalu sur le souci  de soulager la souffrance des populations. 

Pour vous, il faut dialoguer avec Bachar Al-Assad, l’appuyer comme le font les Russes, préserver l’Etat syrien ?

Le régime d’Assad n’est pas la solution pour la Syrie, mais il faut dialoguer avec tout le monde, cela a toujours été la clé de la diplomatie française : avoir une stratégie inclusive. La diplomatie doit apporter des réponses à des problèmes, pas se faire plaisir. Comment faire en sorte d’avoir des corridors humanitaires, des zones d’exclusion aérienne? La question se pose avec acuité pour Raqqa et Mossoul. Des territoires vont être libérés. Comment les pacifier durablement  en liaison avec les pays de la région, sachant qu’aujourd’hui ceux-ci cherchent à prendre des gages en termes de territoires et d’influence ? 

La grande raison de l’émergence de Daech fut l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Vous vous y êtes opposé. En êtes-vous fier ?

Je crois que la position de la France était juste. Mais le désastre de cette région fait que si fierté il y a, elle ne pèse que peu de choses à l’aune des drames que vivent ces populations. Nous avons eu les yeux ouverts pour regarder, parce que notre histoire nous y a obligés. Nous avons vécu des drames, les campagnes napoléoniennes, l’Indochine, la guerre d’Algérie. Cela nous a instruit sur la complexité de la réalité. Je regrette que la France aujourd’hui ne porte pas son histoire et son expérience.

Que reste-t-il de la diplomatie française ?

La politique étrangère de la France s’enferme dans un jeu de rôles qui est souvent un jeu d’intérêts. Elle ne défend pas ce qui est l’honneur de la diplomatie, c’est à dire la recherche de solutions, ce travail ingrat, difficile, humble, qui consiste à nouer des fils dans l’ombre. On a pu le faire à tel ou tel moment, au moment par exemple des Rencontres de Normandie, en juin 2014. La France était dans son rôle quand elle a cherché à retisser un dialogue avec la Russie, avec l’Allemagne. C’est un travail de tous les jours, exténuant mais nécessaire. Et on voit bien aujourd’hui comment, ce qui se passe en Syrie, en Irak, au Sahel, est le résultat d’une démission de la politique au bénéfice des armes. 

Vous rendez un hommage appuyé à Jacques Chirac, un des derniers hommes politiques européens à avoir connu l’expérience concrète et immédiate de la guerre. Trop souvent les dirigeants ne savent pas de quoi ils parlent quand ils évoquent la guerre aujourd’hui. On a même vu Barack Obama piloter ses guerres au « joystick », avec l’usage des drones…

La présidence de Jacques Chirac a incarné un sens de l’équilibre et de la mesure, une vision du monde qui en acceptait la complexité, un refus de rétrécir la France à une supposée famille occidentale. Pour lui la guerre n’a jamais été une réponse parmi d’autres. On oublie les drames qui l’accompagnent. On oublie qu’on intervient dans des sociétés divisées, fragiles. On oublie à quel point une intervention militaire et la guerre laissent des traces dans la mémoire d’un peuple. 

Pour vous, la France est en guerre ou pas ?

Non, la France n’est pas en guerre. Que nous ayons peur, que nous soyons inquiets, que, au quotidien, nous vivions dans la crainte d’un attentat, évidemment. Mais l’idée d’être en guerre face à une organisation terroriste, réduit considérablement notre force morale, notre force politique, notre force de nation. Elle nous rend vulnérables. Nous devenons faibles par rapport à des gens qui ont l’initiative. Nous leur offrons une légitimité de guerriers, une reconnaissance qu’ils ne méritent pas. Et dans le même temps, nous nous dispensons d’adapter notre réponse sécuritaire, de nous doter de forces anti-terroristes plus efficaces, mieux coordonnées. 

Vladimir Poutine veut-il la guerre? L’Occident a-t-il raison de l’ostraciser ?

On ne peut ignorer le traumatisme historique de la Russie. L’humiliation profonde née de la chute de l’Union soviétique a miné le pays. L’Occident a manqué à ses devoirs vis-à-vis du peuple russe à ce moment-là, prenant des engagements sans s’y tenir en particulier sur le rôle de l’Otan.  La Russie recherche la reconnaissance et le respect de son identité en renforçant son influence, au Moyen Orient, ou en obtenant des garanties de sécurité, en Europe Orientale notamment. L’histoire du pays est ainsi faite que plus il y a de difficultés économiques, financières, de souffrances, plus le pays se rassemble autour du pouvoir. Aujourd’hui Vladimir Poutine incarne cette politique de fierté nationale, parfois ce sentiment de supériorité sur un Occident avachi, dépourvu de repères moraux. Mais il y a aussi un désir d’Europe, un besoin d’Europe en Russie. Dès lors, à nous de tendre la main, par exemple pour éviter ensemble la faillite de l’Etat ukrainien à travers des initiatives et des financements communs.

En regardant le débat sur la primaire de droite, cela vous a manqué de ne pas être parmi les candidats ?

Pas du tout ! D’abord parce que je ne suis pas favorable à la primaire. Elle constitue un risque de division et d’impuissance, due à des surenchères qui éloignent de la réalité et conduisent mécaniquement aux déceptions. En France, la conquête du pouvoir se situe à l’opposé de l’exercice du pouvoir. Celui-ci doit être fait de réalisme, de mesure, d’ouverture, de dialogue alors que la conquête est tout en dureté, en clivages et en excès.

Et si l’un deux vous le propose, vous avez envie de replonger ?

Je suis dans l’action, pas dans la recherche de pouvoir. 

10 novembre 2016, Paris Match

950 816 Dominique de Villepin

La crise syrienne, enjeu du nouveau partenariat avec la Russie

 – Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin analyse le nouveau rôle joué par la Russie sur la scène internationale –

La Russie est de retour ; c’est une bonne nouvelle pour le monde. Car il ne peut y avoir d’ordre mondial sans équilibre et sans diversité. Vouloir l’ordre, c’est accepter les différences. Sans la Russie, il n’y a pas de règlement possible des crises. L’accord sur la non-prolifération avec l’Iran en a été la preuve ainsi que l’enquête sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie à l’été 2013. Ayant toujours plaidé et agi en faveur d’un monde multipolaire organisé sur la base du multilatéralisme, je ne peux que me réjouir que la Russie se soit exprimée fortement à l’Assemblée générale des Nations unies. Sur l’Ukraine, l’apaisement crée aujourd’hui

les conditions d’un processus politique qui exige que nous nous impliquions plus fortement encore. La réduction de la violence et le report des élections dans l’est de l’Ukraine sont des signaux positifs pour la mise en œuvre graduelle des Accords de Minsk II. Avançons sur la loi concernant le fédéralisme ukrainien et renouons le dialogue de coopération entre Russie et Europe.

La Russie est de retour, mais dans quel monde ?

La Russie est de retour, mais dans quel monde? L’incompréhension des grandes puissances est à son comble, nourrie de préjugés et de malentendus. Nous ne parlons pas le même langage et ne voyons pas le monde avec les mêmes yeux. Ne soyons pas naïfs. Le monde pourrait bien se briser en deux blocs, l’un occidental, dictant
ses normes sans toujours les respecter, l’autre oriental, chinois autant que russe, refusant les monopoles de fait exercés par l’Occident en matière monétaire, financière, technologique. Nous pourrions bien nous réveiller avec un double système financier, un double Internet, peut-être un double système de gouvernance mondiale. La montée en puissance du renminbi, les nouveaux instruments sur Internet, la création d’institutions financières multilatérales nouvelles sont autant de signes d’un changement des temps.

L’enjeu de la crise syrienne dépasse de loin le cadre régional et même la question du combat commun contre le djihadisme. C’est le nouvel ordre mondial qui se décide.

Il est vital d’éviter les erreurs dans nos stratégies respectives en Syrie et en Irak. Mus en partie par nos héritages et nos expériences, nous subissons toujours la tentation de reproduire le passé. C’est vrai des États-Unis, de l’alliance sunnite avec l’Arabie saoudite dans les années 1970 jusqu’à l’invasion unilatérale de l’Irak. C’est vrai également de la France, ancienne puissance coloniale, protectrice historique des chrétiens d’Orient et marquée par l’expérience de la guerre d’Algérie. C’est vrai enfin de la Russie, héritière de longues traditions au Moyen-Orient, protectrice des communautés orthodoxes et portée aux conflits sur ses marges méridionales, de Catherine II à la Tchétchénie en passant par l’Union soviétique.

La clé, c’est aujourd’hui de s’accorder sur un cadre politique pour la nouvelle Syrie, organisant la partition de fait dans un ensemble fédéral.

Nous devons aussi éviter une seconde tentation commune, celle de nous substituer aux acteurs régionaux et de les déresponsabiliser. Nous devons nous accorder sur des principes communs si nous voulons assécher le terreau du terrorisme. Premier principe, l’intangibilité des frontières, car la remise en cause des frontières Sykes-Picot, même avec de bonnes intentions, ne mènerait qu’à l’explosion régionale. Deuxième principe, la non-ingérence. Aucune puissance ne doit viser au changement de régimes par la force, mais pas davantage à leur maintien artificiel. Troisième principe, le refus de tout engagement au sol, dont nous connaissons tous dans notre chair – de l’Algérie aux deux guerres d’Afghanistan – les risques d’embourbement.

Nous pouvons en revanche faire preuve d’unité et montrer le chemin du dialogue et de la paix, notamment en organisant une conférence permanente sur la sécurité régionale dont les puissances internationales seraient les garantes, en reprenant le format 5 + 1 des négociations avec l’Iran, en y conviant l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Égypte. Nous pouvons exercer des pressions amicales, la Russie en Iran, l’Amérique en Arabie saoudite, tout en favorisant les dialogues croisés. Il s’agit de se concentrer aujourd’hui sur les pays fragilisés, parfois au bord de la rupture, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite, car la conquête des lieux saints
de l’islam demeure dans la ligne de mire djihadiste.

La clé, c’est aujourd’hui de s’accorder sur un cadre politique pour la nouvelle Syrie, organisant la partition de fait dans un ensemble fédéral. Cela suppose dès aujourd’hui d’avancer sur des paix locales et des cessez-le-feu dans les zones où c’est possible: à Homs, à Idlib, à Alep.

Il serait temps que l’Europe retrouve sa voix, sa mémoire et son message.

Il s’agit de donner des garanties aux minorités et la protection des Alaouites par la Russie est bienvenue. De même, seule une garantie collective pourra assurer la sécurité de la région de Damas, mosaïque de communautés qui doit trouver, à défaut de mieux, un modus vivendi à la libanaise. Enfin, cet accord doit permettre d’établir des zones humanitaires protégées aux frontières turque et jordanienne. C’est le seul moyen de stabiliser l’afflux de réfugiés, notamment vers l’Europe. Cet accord doit être surveillé et garanti par l’implication permanente d’une conférence de sécurité régionale et internationale avec tous les acteurs.
À défaut d’un tel accord, la violence sera sans fin. Des millions de Syriens seront jetés sur les routes. Daech et Assad se renforceront mutuellement et la gangrène gagnera le reste du monde sunnite.

Il serait temps que l’Europe retrouve sa voix, sa mémoire et son message. C’est dans cet esprit que je veux parler à mes amis russes lors du prochain forum de Valdaï, avec Vladimir Poutine. Car j’ai la conviction que l’Europe jouera un rôle clé pour éviter la cassure du monde. Son magistère ne tient pas aux leçons de morale et aux sanctions, mais à l’exigence du dialogue, à l’expérience et à l’exemplarité. Cessons les jeux de rôle à contre-emploi et agissons enfin en faveur de l’équilibre en allant à la rencontre de la Russie, de la Chine et du reste du monde.

19 octobre 2015, Le Figaro

1024 680 Dominique de Villepin

La Russie veut être crainte

– Dans une tribune publiée par Paris Match, Dominique de Villepin analyse le retour en force de la Russie sur la scène internationale –

 

La peur est à nouveau aux frontières de l’Europe. Et l’Europe ne semble plus savoir à quel saint se vouer, oscillant entre reculades et rodomontades. Il est temps de retrouver la raison, d’analyser la crise en Ukraine avec réalisme et lucidité et de bâtir des initiatives diplomatiques fortes. Le premier fait, c’est que la crise ukrainienne exprime une volonté claire et délibérée de la Russie. Car que veut la Russie ?

Elle veut, à défaut d’empire, reconstituer une grande Russie. Elle fonde ses revendications sur des critères de langue et de peuple. Le principe d’autodétermination des peuples, né à la fin de la Première Guerre mondiale, est d’application kafkaïenne en Europe orientale où les peuples, les langues, les confessions se sont toujours mêlés tout en étant ballottés au gré de l’Histoire entre les quatre grands empires des Habsbourg, des Hohenzollern, des Ottomans et des Romanov. Une « terre de sang » où courent les cicatrices à vif de toutes les guerres et de toutes les folies totalitaires du XXe siècle.

Dans son projet impérial, la Russie se heurte non seulement au droit international, mais aussi aux réalités de la géographie. Renoncer à l’Ukraine ou en tout cas renoncer à un territoire en couloir du sud-ouest au nord-est de l’Ukraine, c’est renoncer à la perspective même lointaine d’un territoire compact. La Russie a d’ores et déjà un territoire enclavé avec la poche de Kaliningrad entre pays Baltes et Pologne. Elle a désormais avec la Crimée une presqu’île devenue une île – pour l’heure sans pont et sans liaisons aisées. La Transnistrie formerait une nouvelle enclave au cas où les choses s’envenimeraient. Ce morceau d’Ukraine russophone – désigné depuis peu d’un nouveau nom de mauvais augure, Novorossia – est donc pour elle comme la pièce centrale du puzzle impérial. Il est donc probable que le « rouleau compresseur » russe va poursuivre son avancée, que ce soit par l’annexion ou par la domination étroite d’une entité fédérale au sein de l’Ukraine.

Autre aspiration de la Russie : elle veut, à défaut d’être respectée, être crainte. Ce serait une grave illusion de croire que la politique menée est celle d’une poignée d’ultras qui imposent leurs vues à une population qui voudrait tendre les bras à l’Europe de l’Ouest. Une large part de la société russe, nostalgique non de l’économie soviétique mais de la grandeur patriotique qu’elle offrait, soutient cette politique et même y incite. L’administration russe est poussée à la surenchère et, comme les mauvais génies, les démons nationalistes sont difficiles à faire rentrer dans la bouteille une fois qu’ils en sont sortis. D’autant que la position européenne, en face, n’est guère impressionnante avec ses accords de gribouille qui ne tiennent pas deux jours, ses sanctions en papier mâché et ses condamnations morales qui ne mènent à rien.

Le second fait majeur, c’est que la crise ukrainienne n’est pas une crise de plus dans un monde hérissé de dangers. Elle est en train de définir un nouvel ordre international. D’abord parce que cette situation a une valeur exemplaire. La réalité de ce début de XXIe siècle, c’est la résurgence des nationalismes humiliés, en Russie vis-à-vis de son étranger proche, comme en Chine face au Japon. Ne nous y trompons pas, l’attitude que nous adopterons aujourd’hui décidera aussi de ce que fera la Chine aux Diaoyu, aux Spratly, aux Paracel. Ensuite parce que cette crise nous projette dans un monde où tout le monde peut dire non mais où plus personne n’a la force de dire oui. C’est le temps des puissances négatives qui rompt le consensus mondial nécessaire pour résoudre les crises. Les effets s’en feront moins sentir en Europe orientale qu’en Syrie, en Afrique, en Asie du Sud-Est. Et peut-être en Iran, ce qui signifierait manquer une occasion unique.

Division ou neutralité, les seuls choix de l’Ukraine

Nouvel ordre international enfin parce que c’est la mondialisation même qui est en danger. Ce que nous risquons, ce n’est pas tant une nouvelle guerre froide – quelle en serait l’idéologie et quel en serait le projet d’expansion mondiale ? – mais bien plutôt le risque d’une cassure de la mondialisation.
Cassure de l’élan économique de la mondialisation tout d’abord, à l’heure où les vulnérabilités sont grandes. Les plaies de 2008 ne sont pas pansées à l’Ouest, mais les marchés, anticipant une meilleure conjoncture à l’Ouest, retirent leurs capitaux des pays émergents où ils s’étaient réfugiés, et cela au moment même où la croissance y connaît des ratés. Ainsi les monnaies émergentes ont-elles été attaquées tout au long de l’année 2013, le real brésilien et la roupie indienne tout autant que la livre turque ou le rouble. Nous pourrions très bien voir la crise ukrainienne, à cause du renchérissement du gaz, à cause de la multiplication des crises politiques, provoquer des récessions dramatiques et peut-être même une rechute de l’économie mondiale comparable à 2009.

Mais nous risquons plus grave que cela, nous risquons une cassure de la mécanique même de la mondialisation. Depuis trente ans, la croissance mondiale repose sur un pacte tacite : puisque nous profitons tous des interdépendances, les émergents se coulent dans le moule des institutions et règles du marché que les Occidentaux ont mis en place pour eux-mêmes, et les Occidentaux font mine de ne pas se rendre compte qu’on leur emprunte. C’est une sorte de politesse de la mondialisation.

La grande révélation de la crise ukrainienne, pour les pays émergents, c’est que ces institutions, ces outils sont autant de moyens de pression sur eux en cas de gros temps politique. C’est vrai pour les agences de notation, par exemple, et pour une foule d’autres instruments financiers tels que les audits ou les plateformes de paiement par cartes de crédit, c’est vrai aussi pour Internet. Dès lors, la tentation est forte pour les grands émergents de se doter d’une mécanique parallèle et de créer un nouveau système économique qu’ils contrôlent pleinement. Faire cela dans une logique d’affrontement, c’est casser durablement les échanges. C’est casser trente ans de croissance. Voilà de quoi faire réfléchir de part et d’autre.

A crise globale, réponse globale

Ces deux constats, la compréhension de ce que veut la Russie et la prise en compte des conséquences sur l’ordre mondial de ce qui se joue ici, doivent amener les Européens à renverser la table diplomatique et à faire preuve d’initiative à trois niveaux. A crise globale, réponse globale. La solution de l’équation actuelle n’est ni à Washington, ni à Bruxelles, ni à Moscou. Elle est, paradoxalement, à Pékin, où l’on ne dit rien. Pékin attend, pensant être gagnant au durcissement des positions qui renforceront le prix de son arbitrage. Allons au contact. Allons en Chine afin de rappeler la nécessité pour la communauté internationale à défendre des principes communs et anciens qui fondent le droit international : l’inviolabilité des frontières et la non-ingérence dans les affaires politiques d’un pays souverain. Un mot de la Chine aux oreilles de la Russie aura plus de portée que mille mots hurlés à tue-tête par les Européens et les Américains. Peut-être pourra-t-on demander de même aux Américains si le moment est vraiment bien choisi d’étendre leur parapluie militaire au-dessus des îles Diaoyu, comme ils viennent de le faire.

La crise d’Ukraine c’est aussi une crise régionale. Il faut offrir une porte de sortie acceptable pour tous. Le choix entre la division ou la neutralité, c’est aujourd’hui, comme entre 1949 et 1952 pour l’Allemagne, le seul choix diplomatique réel. Sans doute faut-il proposer avant qu’il ne soit trop tard la « finlandisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire la garantie de son indépendance par tous en échange de sa neutralité, comme le choix fut fait en Finlande en 1945. Cela laissera le temps de reconstruire une relation de confiance entre Europe et Russie qui est plus indispensable que jamais.
Il y a enfin une crise nationale ukrainienne que nous oublions trop vite. Sa résolution est la clé de la suite des événements. L’Ukraine souffre de la faiblesse de l’Etat, de l’atonie et de la dépendance de son économie et de la corruption de ses élites. La fédéralisation du pays ne peut être l’antichambre de la partition. Pour cela, il faut à Kiev un Etat stable et respecté, légitimé par les élections et offrant des garanties culturelles à toutes les minorités, et il faut une reconnaissance par tous de l’unité de l’Ukraine.

2 mai 2014, Paris Match

1024 512 Dominique de Villepin

Naissance d’un nouvel ordre Mondial

– Dans une tribune publiée par Paris Match, Dominique de Villepin dresse le bilan des crises qui traversent le monde en 2014 –

La peur est à nouveau aux frontières de l’Europe. Et l’Europe ne semble plus savoir à quel saint se vouer, oscillant entre reculades et rodomontades. Il est temps de retrouver la raison, d’analyser la crise en Ukraine avec réalisme et lucidité et de bâtir des initiatives diplomatiques fortes.

Le premier fait, c’est que la crise ukrainienne exprime une volonté claire et délibérée de la Russie. Car que veut la Russie?

Elle veut, à défaut d’empire, reconstituer une grande Russie. Elle fonde ses revendications sur des critères de langues et de peuples. Le principe d’autodétermination des peuples, né à la fin de la Première Guerre Mondiale est d’application kafkaïenne en Europe orientale où les peuples, les langues, les confessions se sont toujours mêlées tout en étant ballottées au gré de l’Histoire entre les quatre grands Empires des Habsbourg, des Hohenzollern, des Ottomans et des Romanov. Une « terre de sang » où courent les cicatrices à vif de toutes les guerres et de toutes les folies totalitaires du XXe siècle.

Dans son projet impérial, la Russie se heurte non seulement au droit international, mais aux réalités de la géographie. Renoncer à l’Ukraine ou en tout cas renoncer à un territoire en couloir du sud ouest au nord est de l’Ukraine, c’est renoncer à la perspective même lointaine d’un territoire compact. La Russie a d’ores et déjà un territoire enclavé avec la poche de Kaliningrad entre pays baltes et Pologne. Elle a désormais avec la Crimée une presqu’île devenue une île – pour l’heure sans pont et sans liaisons aisées. La Transnistrie formerait une nouvelle enclave au cas où les choses s’envenimeraient. Ce morceau d’Ukraine russophone – désigné depuis peu d’un nouveau nom de mauvais augure, Novorossia-  est donc pour elle comme la pièce centrale du puzzle  impérial. Il est donc probable que le « rouleau compresseur » russe va poursuivre son avancée, que ce soit par l’annexion ou par la domination étroite d’une entité fédérale au sein de l’Ukraine,

Deuxième aspiration de la Russie : elle veut, à défaut d’être respectée, être crainte. Ce serait une grave illusion de croire que la politique menée est celle d’une poignée d’ultras qui imposent leurs vues à une population qui voudrait tendre les bras à l’Europe de l’Ouest. Une large part de la société russe, nostalgique non de l’économie soviétique mais de la grandeur patriotique qu’elle offrait, soutient cette politique et même y pousse. L’administration russe est poussée à la surenchère et comme les mauvais génies, les démons nationalistes sont difficiles à faire rentrer dans la bouteille une fois qu’ils en sont sortis. D’autant que la position européenne, en face, n’est guère impressionnante avec ses accords de gribouille qui ne tiennent pas deux jours, ses sanctions en papier mâché et ses condamnations morales qui ne mènent à rien.

Le deuxième fait majeur, c’est que la crise ukrainienne n’est pas une crise de plus dans un monde hérissé de dangers. Elle est en train de définir un nouvel ordre international.

D’abord parce que cette situation a une valeur exemplaire. La réalité de ce début de XXIe siècle c’est la résurgence des nationalismes humiliés, en Russie vis-à-vis de son étranger proche, comme en Chine face au Japon. Ne nous y trompons pas, l’attitude que nous adopterons aujourd’hui décidera aussi de ce que fera la Chine aux Diaoyu, aux Spratley, aux Paracels.

Ensuite parce que cette crise nous projette dans un monde où tout le monde peut dire non, mais où plus personne n’a la force de dire oui. C’est le temps des puissances négatives qui rompt le consensus mondial nécessaire pour résoudre les crises. Les effets s’en feront moins sentir en Europe orientale qu’en Syrie, en Afrique, en Asie du Sud est. Et peut être en Iran ce qui signifierait manquer une occasion unique.

Nouvel ordre international enfin parce que c’est la mondialisation même qui est en danger. Ce que nous risquons, ce n’est pas tant une nouvelle guerre froide – quelle en serait l’idéologie et quelle en serait le projet d’expansion mondiale ? – mais bien plutôt le risque d’une cassure de la mondialisation.

Cassure de l’élan économique de la mondialisation tout d’abord, à l’heure où les vulnérabilités sont grandes. Les plaies de 2008 ne sont pas pansées à l’Ouest, mais les marchés anticipant une meilleure conjoncture à l’Ouest retirent leurs capitaux des pays émergents où ils s’étaient réfugiés, et cela au moment même où la croissance y connaît des ratés. Ainsi les monnaies émergentes ont-elles été attaquées tout au long de l’année 2013, le real brésilien et la roupie indienne tout autant que la libre turque ou le rouble. Nous pourrions très bien voir la crise ukrainienne, à cause du renchérissement du gaz, à cause de la multiplication des crises politiques, provoquer des récessions dramatiques et peut être même une rechute de l’économie mondiale comparable à 2009.

Mais nous risquons plus grave que cela, nous risquons une cassure de la mécanique même de la mondialisation. Depuis trente ans, la croissance mondiale repose sur un pacte tacite : puisque nous profitons tous des interdépendances, les émergents se coulent dans le moule des institutions et règles du marché que les Occidentaux ont mis en place pour eux-mêmes et les Occidentaux font mine de ne pas se rendre compte qu’on leur emprunte. C’est une sorte de politesse de la mondialisation.

La grande révélation de la crise ukrainienne, pour les pays émergents, c’est que ces institutions, ces outils sont autant de moyens de pression sur eux en cas de gros temps politique. C’est vrai pour les agences de notation par exemple et pour une foule d’autres instruments financiers tels que les audits ou les plateformes de paiement par cartes de crédit, c’est vrai aussi pour internet. Dès lors, la tentation est grande pour les grands émergents de se doter d’une mécanique parallèle et de créer un nouveau système économique qu’ils contrôlent pleinement. Faire cela dans une logique d’affrontement, c’est casser durablement les échanges. C’est casser trente ans de croissance. Voilà de quoi faire réfléchir de part et d’autre.

Ces deux constats, la compréhension de ce que veut la Russie et la prise en compte des conséquences sur l’ordre mondial de ce qui se joue ici doit amener les Européens à renverser la table diplomatique et à faire preuve d’initiative à trois niveaux:

A crise globale, réponse globale. La solution de l’équation actuelle n’est ni à Washington, ni à Bruxelles, ni à Moscou. Elle est paradoxalement, à Pékin, où l’on ne dit rien. Pékin attend, pensant être gagnant au durcissement des positions qui renforceront le prix de son arbitrage. Allons au contact. Allons en Chine pour rappeler la nécessité pour la communauté internationale à défendre des principes communs et anciens qui fondent le droit international : l’inviolabilité des frontières et la non-ingérence dans les affaires politiques d’un pays souverain. Un mot de la Chine aux oreilles de la Russie aura plus de portée que mille mots hurlés à tue-tête par les Européens et les Américains. Peut-être pourra-t-on demander de même aux Américains si le moment est vraiment bien choisi d’étendre leur parapluie militaire au-dessus des îles Diaoyu comme ils viennent de le faire.

La crise d’Ukraine c’est aussi une crise régionale. Il faut offrir une porte de sortie acceptable pour tous. Le choix entre la division ou la neutralité, c’est aujourd’hui, comme entre 1949 et 1952 pour l’Allemagne, le seul choix diplomatique réel. Sans doute faut-il proposer avant qu’il ne soit trop tard la « finlandisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire la garantie de son indépendance par tous en échange de sa neutralité, comme le choix en fut fait en Finlande en 1945. Cela laissera le temps de reconstruire une relation de confiance entre Europe et Russie qui est plus indispensable que jamais.

Il y a enfin une crise nationale ukrainienne que nous oublions trop vite. Sa résolution est la clé de la suite des événements. L’Ukraine souffre de la faiblesse de l’Etat, de l’atonie et de la dépendance de son économie et de la corruption de ses élites. La fédéralisation du pays ne peut être l’antichambre de la partition. Pour cela, il faut à Kiev un Etat stable et respecté, légitimé par les élections et offrant des garanties culturelles à toutes les minorités et il faut une reconnaissance par tous de l’unité de l’Ukraine.

30 avril 2014, Paris Match

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