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Maroc

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Discours d’ouverture de l’Université d’été de la CGME à Casablanca

Le 29 septembre 2018, à l’invitation de la Confédération générale des entreprises marocaines (CGME), Dominique de Villepin s’est exprimé sur les principaux enjeux de la mondialisation, en particulier pour le Maroc à l’heure des grands défis du continent africain.

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“Les lumières de la Méditerranée” célébrées au Musée Mohammed VI de Rabat

Dominique de Villepin a été invité à partager sa vision de la modernité méditerranéenne à l’occasion de l’inauguration de l’exposition “La Méditerranée et l’art moderne” au Musée Mohammed VI de Rabat.

Cette conférence a été prononcée le mercredi 25 avril 2018

« Les lumières de la Méditerranée : modernité et réconciliation pour les deux rives »
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Je me réjouis d’être invité à apporter ma touche à un dialogue autour des lumières de la Méditerranée, ici, dans cet écrin du Musée Mohammed VI de Rabat, à l’occasion de cette merveilleuse exposition sur « la Méditerranée et l’art moderne », en partenariat avec le Centre Pompidou. Car en Méditerranée, il ne s’agit pas seulement de la lumière visible qui a nourri nos terres et le travail des artistes. Il s’agit aussi, depuis toujours, des lumières intellectuelles, religieuses, politiques et artistiques qui ont fécondé nos esprits au cours de l’Histoire.

La civilisation égyptienne, la première, nous a laissé la trace, enfouie dans les sables, du culte de la lumière. Les Grecs ont allumé les Lumières de la raison et de la démocratie. La civilisation romaine a uni, la première, le bassin méditerranéen en intégrant dans son étendue politique toutes les civilisations locales, du culte de Mithra au panthéon celtibère.
La civilisation arabo-musulmane a apporté en Méditerranée un souffle nouveau entre les différents royaumes par des pratiques politiques, religieuses et esthétiques que couronneront les Lumières de l’Islam, autour d’AVERROES et d’IBN KHALDOUN.

C’est avec ce long héritage commun que dialoguent les artistes de l’exposition. Ils sont venus pour la plupart des brumes du Nord et se sont voulu fils de DELACROIX, de VAN GOCH, de CEZANNE. Ils ne savaient alors sans doute pas que leurs aventures marqueraient pour nous tous un pas décisif de l’entrée dans la modernité, et qu’ils deviendraient les ferments d’un nouveau rapport entre les deux rives de la Méditerranée.
Cette exposition nous invite à regarder l’éclosion de la modernité à partir de plusieurs angles, la naissance du paysage moderne au début du XXe siècle, les exotismes entre 1900 et 1930, les rivages photographiques, les ateliers du Midi et le foyer catalan, Marseille en 1956, la photographie depuis le tournant des années 1950, et enfin la création autour de Nice dans les années 60.

Mais pour ouvrir notre réflexion, je voudrais partager avec vous, en préambule à cette aventure de la modernité, l’émotion autour de deux tableaux et surtout vous inviter à la question du pourquoi et celle du comment ? Pourquoi le sujet choisis par l’artiste et comment fait-il pour que cela marche ? :
– D’abord, un tableau de 1886 de Vincent VAN GOGH « Les souliers aux lacets » du Musée d’Amsterdam ; on y voit des souliers décatis, à grands aplats de noir et de brun, usés par le travail des champs, sur un fond jaune vif. Le philosophe Martin HEIDEGGER, réfléchissant sur ce tableau dans son texte sur « L’origine de l’œuvre d’art », nous fait valoir que ces souliers étaient bien plus que des souliers : « L’œuvre ne représente pas le réel, mais ouvre à la variété de l’être ». En effet, derrière les souliers, on voit surgir le paysan qui chemine dans son champs, les pieds ancrés dans la terre et la boue, courbé en deux par son labeur. De même, en visitant l’exposition aujourd’hui, vous verrez se dessiner cet esprit et ce corps vivant de la Méditerranée, changeant, scintillant, lumineux. C’est cet esprit qui doit nous guider des rives bénies et meurtries, berceau de l’origine devenu tombeau à l’heure des migrations, quand il nous faut inventer des rives plus fraternelles.
– Le deuxième tableau est une œuvre de Matisse, « Les Marocains en prière », peint dans les années 1915-1917 qui est au Musée de Modern Art de New York. On y voit des figures de marocains étendus sur une terrasse entourés de pastèques et de coloquintes, la casbah, à l’arrière-plan. Du blanc, du vert et du jaune, du rose, lestés au centre du tableau par un fond noir qui structure et simplifie la composition en reliant et séparant tout à la fois ses trois parties. Chaque élément semble défier les lois de l’espace, et pourtant, cela en dépit de tout, comme par magie. Il fonctionne comme autant de plans et de signes, de formes et de couleurs, qui donnent vie à l’œuvre dans un jeu de correspondance, rythmé, dompté par Matisse.
Si l’artiste, on le voit ainsi, est doué de la capacité de donner la vie, à travers formes, lignes et couleurs, il doit constamment s’atteler à en maîtriser les effets jusqu’à s’imposer la rigueur, voire l’ascèse la plus extrême, entre vide et plein, dans sa recherche.

I- La Méditerranée est l’un des bassins majeurs de la modernité

1. Et cette exposition nous montre la face lumineuse de la modernité picturale, au cœur de laquelle la Méditerranée joue un rôle essentiel.
• Les lumières de la Méditerranée ont leur berceau en Provence, rapidement devenue le terrain privilégié d’expérimentations picturales qui ont révolutionné l’imaginaire. Les « Montagne Ste Victoire » ou « Les vues de l’Estaque » de CÉZANNE, riches d’une nouvelle vibration lumineuse, sont devenues la source de nombreuses innovations.
o Après les brumes du Nord et la peinture classiciste d’atelier, la Méditerranée offre aux peintres l’extérieur, le chevalet en plein vent, prêt à se gorger de lumière. Muni d’un matériel réduit, on voit ces personnages se lancer sur le motif, rompant avec la rectitude et la sévérité académique pour une discipline nouvelle, plus risquée et plus controversée.
o Ces sorties de l’atelier sont d’abord des sorties solitaires ; elles sont le fait d’aventuriers francs-tireurs. CÉZANNE le farouche, qui écrit, peu avant de mourir, à un ami, que « si quelques peintres veulent faire une école de ma peinture, c’est impossible, ils n’y comprendront rien ».
• Ces artistes inventent une nouvelle peinture qui se détache du sujet et se donne à l’action de peindre.
o L’importance du thème, du sujet, s’amenuise alors derrière le coup de pinceau du peintre. Les grands genres du paysage et du portrait, s’ils se maintiennent, deviennent l’occasion de capter l’éclat de la lumière et des couleurs. Vous observerez attentivement le tableau d’André DERAIN « Le faubourg de Collioure » de 1905 où, comme l’a confié le peintre, « les couleurs deviennent des cartouches de dynamite » … capables de « décharger de la lumière ».
L’imitation n’a plus le même objet : le peintre ne se contente plus de copier d’après nature, il recrée le mouvement, le souffle même de la nature.
o Les artistes se retrouvent alors dans des confraternités peu à peu constituées et renouvelées. Après la route parcourue, dans des cercles nouveaux, ils se recréeront une famille. C’est ainsi que naîtront les fauves, peintres orgiaques de la couleur, les cubistes qui brisent et réinventent de nouvelles formes ou encore les surréalistes catalans qui convoquent l’imagination en maître de la toile.
o C’est dans le même élan que les Saint-Simoniens ont voulu revenir aux sources méditerranéennes de l’Europe, et que leur quête de la Mère nourricière les a portés jusqu’à l’Égypte. Fous de fraternité, ils rêvaient de réunir les deux rives dans un imaginaire commun.
• Certes la Provence ne révolutionne pas seule les regards des peintres à la recherche de la lumière. Ainsi, GAUGUIN largue les amarres, pour une aventure océane sans retour. Mais nombreux sont ceux qui saisissent la chance qui s’offre à eux de renouer avec les rives de la Méditerranée dans un double mouvement :
o Un mouvement d’unité que l’exposition nous donne à voir. Les rives Nord et Sud sont unies au début du siècle sous un même regard, de la peinture à la photographie. Entre un « Paysage de l’Estaque » vu par Georges BRAQUE (1906), et l’ « Algérienne » de MATISSE (1909), une communauté d’impressions s’est installée. Les villes arabes de KANDINSKY sont pleines de la vibration qui descend en droite ligne des éclats de CÉZANNE.
o Parallèlement, s’opère un mouvement vers la diversité avec la découverte des arts islamiques par les artistes occidentaux qui enrichie de façon décisive leurs recherches hors de la figuration. Dans de longues expéditions à travers les Sud, les artistes s’inspirent de l’architecture arabo-musulmane, de sa manière d’évoquer le vide avec la ligne et de rappeler l’invisible dans le visible. Raoul DUFY les a cherchés jusque dans les intérieurs marocains.
2. Mais la modernité méditerranéenne a aussi son côté sombre, que cette exposition laisse apparaître.
• La transition vers la modernité charrie des passions tristes dont les œuvres ici réunies témoignent. Car la modernité est l’expérience d’un monde cassé, soumis aux épreuves et changements économiques, politiques et militaires, à travers un basculement, qui est celui du XXe siècle, de la puissance européenne à la domination américaine, au risque pour l’Europe de perdre son âme même dans les deux conflits mondiaux et les guerres de décolonisation.
o L’apparition de nouveaux risques individuels et collectifs se répercute sur la modernité artistique. Une grande incertitude s’installe, dans les dernières années du XIXe siècle, quant à la stabilité d’un ordre social, et l’on sent, dans des représentations que l’on qualifie parfois trop vite de « Belle Époque », la fragilité des instants de fête et la durée de la misère, sous un soleil de plomb où la mort rôde.
o La peinture de la lumière témoigne aussi d’un besoin frénétique de capter et fixer un moment, un état fugace des choses qui pourrait disparaître. La préférence pour les thèmes pittoresques et exotiques montre que l’attachement à la lumière est empreint chez les artistes d’une forte nostalgie, qui confine parfois même à l’anti-modernisme.
o Les peurs et les dissensions pointent sous les atours insouciants de l’imaginaire méditerranéen. L’abandon du figuratif sert aussi une prise de distance voulue avec la réalité brute, traduisant une part de refus à l’œuvre chez nos peintres, à qui la photographie, et bientôt le cinéma, ont volé le primat de la représentation.
• Les artistes de la modernité se font les témoins et les acteurs du changement dans la transition du monde ancien vers une nouvelle organisation sociale et productive, qui n’advient pas sans heurts.
o On le voit en particulier dans les deux sections photographiques de cette exposition, marquées par la présence du conflit, de la misère et de l’arraisonnement touristique.
o On le voit également plus tard, dans les années 60, dans la pulsion de dépassement du cadre restreint du tableau et le retour aux purs morceaux de couleurs du mouvement supports-/surfaces.
• La modernité, sous les effets de la modernisation, c’est aussi l’invention de la solitude, la perte des liens anciens et des traditions qui s’effilochent dans un monde mouvant.
o La modernisation est marquée au premier chef par l’évolution démographique, qui entraîne toujours un changement des statuts et des rôles sociaux. La famille se réduit, le soutien direct entre générations s’affaiblit au profit de structures sociales plus vastes, où chaque individu remplit son rôle pour lui-même.
o Le mouvement de modernisation implique aussi, avec le bouleversement des paysages et l’urbanisation, un déracinement et une perte de sens traumatisants. La traduction picturale de ce bouleversement de l’espérance humaine s’opère de plusieurs manières : d’abord par la destruction du figuratif, puis par la mise en scène de la destruction, dans les œuvres plus tardives de Fluxus ou de l’école de Nice.
3. La modernité méditerranéenne, enfin, présente une face encore aujourd’hui trop absente de nos collections. Le Centre Pompidou a, je le sais, à cœur de combler ce manque à l’avenir : celui de la modernité arabe.
• Rappelons que le chemin de la modernité picturale arabe est différent de celui de la modernité européenne, car l’abstraction y tient depuis le début une place prépondérante.
o L’interdit de la représentation a donné la priorité, dans les arts influencés par l’islam, aux formes géométriques, traces plurielles de la présence divine.
o L’écriture y a, elle aussi, joué un rôle essentiel. Mon ami, Mehdi Qotbi, en sait quelques choses. Les arabesques y tiennent une place primordiale, à mi-chemin entre l’épure et l’écriture. Un art renforcé par l’importance de la calligraphie au sommet des arts arabo-musulmans.
• C’est pourquoi la transition vers la modernité dans les arts arabes a été marquée par un retour réflexif sur sa tradition propre.
o Des artistes, tels qu’Ahmed CHERKAOUI et Jilali GHARBAOUI au Maroc, ont parcouru un chemin vers l’abstraction qui puise dans l’héritage coranique, et soufi en particulier.
o Je pense aussi au rôle de passeur d’Inji EFFLATOUN en Egypte et de Saloua Raouda CHOUCAIR au Liban, héritières de CÉZANNE, MATISSE et VAN GOGH comme des arts de l’enluminure, de la mosaïque et de la calligraphie arabe.
o Aujourd’hui, des artistes, tels que Shirin NESHAT, d’origine iranienne, continuent de faire vivre le mouvement de la modernité picturale à partir de leurs traditions propres, en mêlant art vidéo, photographie et calligrammes.

II- Mais, nous le savons tous, les deux rives de la méditerranée sont aussi parsemées de pièges. Notre histoire récente, marquée par la violence, demande que nous soyons capables de libérer les regards.

1. Les carcans et œillères de l’orientalisme ont parfois séparé les imaginaires
• L’imaginaire occidental s’est construit depuis longtemps sur une fiction de l’Orient, comme l’a brillamment montré Edward SAÏD.
o La fiction orientale est un trait essentiel de la culture occidentale, qui l’accompagne non seulement depuis les premières explorations ultra-marines, mais depuis bien plus longtemps en vérité. Les expéditions de MARCO POLO, rassemblées dans son « Livre des Merveilles », si elles sont la base de liens forts avec l’Extrême-Orient, sont aussi la matrice d’une construction arbitraire par l’Europe d’un Orient global, qui englobe en un tournemain toutes les régions comprises entre Tanger et Pékin.
o En peinture, l’école académique française, tout comme l’école romantique, continuera dans le premier XIXe siècle de bâtir l’imaginaire oriental sur la base de quelques clichés s’étendant de la lascivité originelle aux jeux fourbes des vizirs de palais peuplés d’eunuques sévères et de satrapes abusifs. Autant de « visions d’Orient » qu’une certaine littérature continuera d’exploiter longtemps.
o En peinture, en revanche, il en est, heureusement, allé différemment. Les peintres orientalistes ont cédé le pas aux peintres de la couleur, et du même coup éloigné le spectre de la séparation des rives. À l’imaginaire romantique qui fait de l’Orient un monde enchanté, succède une attitude de recherche à travers le médium lui-même, guidée par la vibration de la matière.
• Les échanges et rencontres entre l’Europe et le monde arabo-musulman sont anciens, des califats andalous aux mosquées de Thessalonique. Si l’on retient surtout les points de frictions, d’affrontements et de rivalités, il y a, en vérité, bien plus que cela.
o Nous savons aujourd’hui l’importance cruciale de la transmission arabe des écrits antiques, sans laquelle l’Europe chrétienne n’aurait eu qu’une connaissance tronquée de la tradition philosophique grecque. Ainsi Thomas D’AQUIN est entré en querelle philosophique avec les traités d’AVERROES sur la question de l’unité de l’intellect.
o Dans les provinces andalouses, a fleuri pendant plusieurs siècles une civilisation originale où MAÏMONIDE et IBN ARABI s’entretiennent des rapports entre raison et foi.
2. Ces expériences riches ont été souvent écartées par les violences de la colonisation
• À l’enfermement du regard s’est rajouté le poids de la domination. S’introduisent ainsi un vice originel et un déséquilibre dans les relations entre les peuples, marquées d’emblée par le sceau de l’inégalité.
o La colonisation a assigné des peuples entiers au silence et à l’obscurité. Le choc de la conquête a brutalisé les sociétés colonisées ; soumis leurs organisations traditionnelles à des impératifs extérieurs ; dicté des comportements et, en conséquence, arraisonné les cultures et les arts.
o Elle a marqué le sentiment de puissance des Européens comme celui d’humiliation des peuples colonisés. Frantz FANON l’a souligné dans « Peaux noires, masques blancs », les rapports entre les colonisés et les colons ont durablement déréglé les sentiments, au point, parfois, de les rendre impossibles, et ce jusqu’à la folie.
• L’Europe trahit ses valeurs et se prive de la possibilité d’affirmer une communauté de destin en jetant les bases d’une reconnaissance de l’autre capable de nous ouvrir des portes d’une culture partagée, d’un imaginaire à explorer ensemble.
• Les paysages, l’architecture, les attitudes des hommes et des femmes, retiennent quelque chose de la mémoire coloniale. Car les épreuves d’une histoire commune ont accouché souvent d’une blessure, voire d’un ressentiment, de l’Afrique au Moyen-Orient, jusqu’à l’ancien bloc de l’Est et la Chine, alimentant les ferments de la division du monde encouragée par la nouvelle compétition idéologique entre les démocraties libérales, à l’épreuve du populisme, et les régimes autoritaires. C’est, sans doute, la grande question de notre temps.
o La Russie a nourri un sentiment profond d’humiliation à partir de 1989, face à l’écroulement politique de son empire historique, un repli économique diminuant d’un quart sa richesse nationale, et un déclin démographique faisant douter de l’avenir. La violence de cet effondrement a été puissamment exhumée par les écrivains de la colère que sont Edouard LIMONOV ou Zakha PRILEPIN, dont les écrits disent le désespoir d’une jeunesse sans repères et en proie à la violence et à la haine du monde.
o Dans l’ancien bloc de l’Est, ont surgi des artistes qui ont recours à de nouveaux médias et de nouvelles pratiques pour dire ce déchirement, à l’image des performances risquées de la Serbe Marina ABRAMOVITCH.
o En Chine, le souvenir de la colonisation est également encore très présent ; le « siècle d’humiliation » a débuté avec l’intervention des Européens et du Japon dans le pays en 1839 et ne s’est achevé que par la victoire communiste de 1949. Il a laissé des traces indélébiles dans la mentalité des dirigeants politiques chinois, très soucieux de ce qui touche à la souveraineté nationale de leur pays et de toute tentative d’ingérence internationale.
o Des traces que l’art contemporain chinois cherche à exorciser en exprimant une voie singulière, renouant avec le souvenir et les traditions historiques pour mieux les confronter à la modernité et la démarche abstraite : les toiles d’un artiste comme YAN PEI-MING nous disent beaucoup de cette imbrication des temps et des cultures au profit d’une réappropriation chinoise de la création artistique.
3. Un sursaut commun face aux entraves de la mémoire est d’autant plus nécessaire que notre monde est confronté à la menace du repli identitaire et religieux.
• Aujourd’hui, pour beaucoup, la tentation est grande, dans un souci de vérité et d’authenticité, de revenir à un supposé état des origines que rien ne viendrait entacher.
o C’est le rêve, bien sûr, du fondamentalisme religieux, qui se pense d’avance absout de ses violences parce qu’elles s’exerceraient au nom d’un Dieu tout puissant. Mais nous savons que l’absolutisme des dogmes ouvre souvent la voie à l’intolérance et au fanatisme. C’est une tentation au cœur de toutes les religions, présente à toutes les époques, et contre laquelle il faut se prémunir.
o Lutter contre le fondamentalisme, c’est lutter contre un imaginaire réducteur, miroir des simplifications orientalistes des colonisateurs.
• Le repli sur soi, le fantasme de l’identité unique et inaliénable, s’appuient sur une perversion de la mémoire.
o Il n’y a pas d’origine unique. Nous sommes le produit d’une histoire plurielle, qui s’étend des œuvres de l’Égypte ancienne, et des mythes indiens, aux nouvelles migrations d’aujourd’hui.
o Ce monde commun, nous l’avons en héritage. Et c’est pourquoi, à l’aveuglement de la violence, nous devons opposer le regard volontaire non pas de l’un contre l’autre, mais de l’un vers l’autre, le partage des expériences et des imaginaires, seul chemin capable de nous offrir la paix et la réconciliation.

III- Tel est l’espoir pour demain, à travers les lumières de la Méditerranée, d’engager le rapprochement entre les deux rives.

1. Nous sommes forts de notre héritage commun.
• Et d’abord d’une histoire commune :
o L’empire romain a uni toutes les cultures de l’Antiquité au sein de la pax romana, et promis à tous les citoyens de l’Empire le même statut par l’édit de Caracalla. La promesse romaine était celle d’une unité politique par-delà les différences culturelles.
o Par la suite, nous le savons, la Méditerranée s’est souvent révélée terre de conflits. Amin MAALOUF a su mettre des mots sur Les Croisades vues par les Arabes. Il a rendu le choc des armes en se saisissant des mots de l’envahisseur.
o Fernand BRAUDEL nous rappelle dans La Méditerranée au temps de Philippe II combien l’espace méditerranéen forme une région cohérente par sa géographie, ses échanges et ses cultures.
• Nous sommes forts également de défis communs, aussi bien politiques, qu’économiques et humains que nous ne pouvons relever qu’ensemble.
o La Méditerranée est devenue une zone instable, théâtre de multiples crises : états faillis, interventions étrangères, crise des réfugiés, guerre civile syrienne ou yéménite ou encore libyenne, drame continué du conflit israélo-palestinien.
o Face à ces défis, des solutions et des institutions existent. L’Union du Maghreb Arabe est une partie importante de la discussion politique entre les pays du Maghreb, et s’implique dans les discussions relatives à l’avenir de la Libye.
o Sur le plan économique, l’Union Africaine répond également à un fort besoin d’unité du continent, et a le courage d’entreprendre des projets de développement transnationaux, à l’image du sommet de Kigali en mars dernier, qui a posé les bases d’une Zone de Libre-Échange Continentale (ZLEC).
o Quant aux défis humains, l’Union pour la Méditerranée se réunit en ce moment même à Barcelone (24-25 avril) autour des enjeux du climat, qui concernent tous les pays de la région au même titre.
o Enfin, la crise des réfugiés a fait de la Méditerranée un tombeau marin, qu’il appartient à nous tous, du Sud au Nord, de prendre en main à la racine, par le développement économique, qui, seul, donnera suffisamment de raisons aux candidats à l’exil, de s’impliquer dans leur pays d’origine, au lieu d’être contraints de partir.
2. Seule la réconciliation des regards peut nous permettre d’avancer
• C’est la chance à saisir d’un dialogue renouvelé entre nos artistes et nos cultures pour permettre à chacun d’approfondir sa propre recherche, tout en s’ouvrant à celle de l’autre.
o Nul ne crée ex nihilo. Il est naturel qu’un artiste cherche à recouvrer les sources de sa propre lignée artistique et s’en inspire pour créer de nouvelles œuvres. Je pense en particulier aux œuvres bâties sous le signe du symbolisme soufi de Farid BELKAHIA, utilisant le cuivre, la peau, les bois découpés pour accéder à l’universel.
o Dorénavant, cependant, les lignées artistiques dépassent d’emblée les cadres nationaux et même les continents, pour se retrouver, à travers galeries, foires, maisons de vente, musées, toutes institutions connectées entre-elles sur la scène mondiale. De grands événements rythment l’année où se mêlent tous les courants de la création autour d’un nombre croissant d’amateurs et de collectionneurs voués à jouer un rôle crucial.
3. Nous voyons éclore ainsi l’affirmation d’une sensibilité artistique contemporaine, à l’échelle internationale, qui accompagne notre mondialisation.
• Des influences croisées s’établissent et se renforcent par la transmission de savoir-faire et de techniques d’une école à une autre, à l’initiative de passeurs précurseurs.
o Je suis personnellement sensible à la multiplication des nouvelles écoles en Amérique latine, en Asie, ici en Afrique et au Moyen-Orient. Soyons conscients que de la rencontre naît souvent un nouveau regard, comme nous le montre le rôle puissant joué par les artistes d’origine étrangère dans l’affirmation de l’école de New-York au lendemain de la deuxième Guerre mondiale avec Achille GORKI, Roberto MATTA ou Willem DE KOONING.
o De même, en France, pour l’école de Paris avec l’apport majeur de peintres chinois, comme CHU TEH-CHUN ou ZAO WOU-KI, qui ont puisé aux deux sources, à l’école du paysage chinois comme à l’école de l’abstraction européenne, pour former une sensibilité unique.
o Entre le Maroc et la France, je vois aussi la richesse de notre influence croisée, qui s’est enracinée grâce au travail et à l’influence d’hommes de talent, comme Pierre BERGE, dont la villa et le nouveau musée Yves-Saint-Laurent sont, et demeureront, un point de confluence pour tous ceux qui veulent croire en l’avenir de nos deux rives.
• Les regards nourris à différentes traditions montrent que la cohabitation s’invente en créant et en innovant, jamais en imitant.
o En parlant des relations amoureuses, Madame de STAEL avait su établir cette pénétrante équation : 1+1=1, 2-1=0. Je crois aussi qu’elle est vraie pour les arts. Si l’alliance s’avère féconde, la séparation constitue toujours une menace.
o Il en va de même en diplomatie, où ce sont les dynamiques et les innovations communes qui doivent primer sur la culture du compromis et du plus petit dénominateur commun.
• Sur ce plan, je suis heureux de voir que le Maroc et la France parviennent à approfondir toujours davantage leurs relations marquées par la force de nos échanges culturels et la confiance au plus haut niveau, comme en témoignent les relations entre Sa Majesté et le Président MACRON, comme entre nos deux peuples.

Chers amis,

Pour terminer, trois coups de cœur, le tableau de KEES VAN DONGEN, « Fellahines », fait en Tunisie en 1913, les bleus délavés de l’eau et du ciel, un village blanc au minaret jaune et des ombres noires qui cheminent. Un petit KANDISKI de 1905 avec une ruelle, toujours en Tunisie, de gris, violets et roses. Enfin une photo de Bernard PLOSSU, de 1975, une fenêtre ouverte sur le port de Marseille avec un paquebot au sortir de la rade dans un dégradé de blancs et de gris.

Plus que jamais, nous le savons, nos destins sont liés. Plus que jamais la Méditerranée a besoin de lumière et d’engagement pour nourrir un espoir trop souvent trahi. Le Musée Mohammed VI nous offre, chaque jour davantage, un nouveau lieu de rencontre, un phare pour éclairer cet indispensable nouvel élan.

Alors, je ferai un vœu. Que sur cette rive de la Méditerranée, puisse un jour prochain s’ouvrir au côté de ce Musée, un autre Musée, consacré à l’art contemporain Méditerranéen, pour faire vivre la culture de ces deux rives, en se tournant résolument vers l’avenir.
Le projet européen a commencé par l’économie, par le charbon et l’acier. Le projet méditerranéen devrait, à mon sens, commencer par la culture pour surmonter les blessures de l’histoire et de la géographie.

Je vous remercie.

1024 514 Dominique de Villepin

Il est plus facile d’appuyer sur le bouton militaire que de nouer un dialogue politique

Dans un entretien avec Hamid Barrada pour l’émission “Mais encore” sur la chaîne marocaine 2M, Dominique de Villepin est revenu sur son parcours et sa volonté constante de promouvoir la paix et le dialogue sur la scène internationale. Il est également revenu sur les diverses interventions militaires occidentales qui ont été menées depuis plusieurs décennies et leurs conséquences sur la stabilité des Etats et le bien-être des peuples.

1024 371 Dominique de Villepin

Pour un dialogue entre Algérie et Maroc

En marge d’une conférence donnée à Rabat sur les enjeux de la paix dans le monde, Dominique de Villepin est revenu pour 360 sur la relation que la France entretient avec le Maroc, et sur son espoir de voir le Maroc et l’Algérie passer outre leur différend pour parvenir à cosntruire l’Union du Maghreb

 

1024 1024 Dominique de Villepin

L’Afrique a besoin de traits d’union

– De passage à Rabat, Dominique de Villepin a répondu aux questions du HuffPost Maroc sur les souvenirs qu’il garde des cinq premières années de sa vie passées à Rabat, sur la possibilité d’une union maghrébine, ou encore sur la politique africaine de la France –

Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance à Rabat?

Outre les scènes familiales, mon premier souvenir d’enfant, c’est d’abord celui des premiers défilés de la jeune armée marocaine, dans cette période d’ébullition qui était celle de l’indépendance. Et ce sont des paysages, à la fois ceux du littoral et des montagnes de l’Atlas. Ce sont des images, des flashs très divers, très colorés, et en même temps très marqués par le temps, par l’époque, et par les changements qui intervenaient durant cette période.

Cette période qui était, aussi, celle où le rêve de l’unité maghrébine était permis, et à portée des dirigeants maghrébins. Avec le temps – et la distance – que pensez-vous justement de cette possibilité?

Il y a certainement eu beaucoup d’occasions perdues, mais les réalités sont là. La réalité géographique, la réalité historique, la réalité culturelle vont dans ce sens, et plaident en faveur de l’unité. Il y a un intérêt commun des peuples de cette région à travailler ensemble.

La politique étrangère du Maroc est de plus en plus tournée vers l’Afrique. Peut-elle créer ces liens dont a tant besoin le continent?

On le voit aujourd’hui avec l’activité de la diplomatie marocaine en direction de l’Afrique, avec les voyages du roi dans un certain nombre de pays. Les accords et les contrats signés, avec des pays comme l’Éthiopie, sont des étapes importantes de cette ouverture du Maroc vers l’Afrique. L’Afrique a besoin de traits d’union. Elle a aussi besoin d’acteurs qui permettent de tisser des liens, y compris, bien sûr, dans cette proximité que constitue le Maghreb, où il y a des perspectives importantes pour l’avenir.

La France, de son côté, dispose-t-elle aujourd’hui d’une politique africaine cohérente?

Force, malheureusement, est de constater que non. Mais il y a nécessité de développer cela, et je le souhaite vivement. Je le souhaite parce que l’intervention militaire est souvent le réflexe naturel, tant de la part de certains gouvernements africains que de la part de gouvernements européens et, en particulier ces dernières années, du gouvernement français. Je ne crois pas que ce soit la bonne ni la meilleure réponse. Évidemment, l’inaction ne peut pas être une alternative. Ce qu’il faut, c’est un engagement au service d’une stratégie et d’une politique permettant d’émanciper l’Afrique.

25 novembre 2016, HuffPost Maroc

1024 576 Dominique de Villepin

La France est aussi un pays du Sud

Interview de Dominique de Villepin à l’occasion du Crans Montana Forum