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Histoire

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Conscience de la couleur, couleur de la conscience – vernissage de l’exposition Myonghi

Le 29 octobre dernier, Dominique de Villepin a participé au vernissage de l’exposition des oeuvres de la peintre sud-coréenne Myonghi, organisée par la galerie Kwai Fung, à Hong-Kong. Le texte qui suit a été rédigé spécialement pour cette exposition intitulée “Conscience de la Couleur, couleur de la conscience”. 

 

Myonghi est une artiste rare. Rare dans ses expositions, puisque sa dernière grande exposition à la Galerie Kwai Fung remonte à 2015, mais plus rare encore par ses qualités, ses talents et en un mot sa différence dans le monde actuel de la création artistique. Elle apporte un sens du travail sans pareil, une précision, une technicité acquise au cours d’une longue pratique à l’heure où beaucoup se concentrent sur des œuvres de consommation de masse, sans prise avec nos questionnements humains. La sélection opérée ici manifeste l’ampleur de sa palette, de toiles délicates et nervurées qui s’échappent de la réserve blanche de la toile à des paysages pleins et chargés de vie où les couleurs font front les unes face aux autres, comme le ciel et la terre s’attirent, se repoussent, s’interpénètrent.

Myonghi poursuit ici sa méditation pour saisir la vibration du monde, une quête spirituelle à travers les réfractions infinies de la lumière. Plus que jamais son attention est tournée vers le chatoiement du monde, l’éclat de ses couleurs, le contraste de ses forces. Elle atteint de nouveaux sommets dans des œuvres maîtresses comme le Temps des Camélia ou les Champs de pins, air de Wang Meng. Myonghi étend toujours davantage l’ampleur de ses techniques, entre œuvres sur papier et huiles sur toile, l’étendue de ses tableaux, des petits formats jusqu’aux très grands formats de ses toiles les plus récentes, la variété de ses approches entre retour à des paysages presque figuratifs et compositions confrontant le mouvement rapide de traits de pinceaux expressifs. Devant ses grands formats, on dirait parfois, à la voir frêle devant la toile vide, peignant avec gourmandise comme si la toile devait recouvrir le monde pour nous rendre capables de l’observer tout entier.

Cette exposition traduit un enracinement inédit de Myonghi, un retour au pays natal, à la Corée et à l’atelier de Jeju, cette île de naufragés et de passagers entre péninsule coréenne, archipel nippon et montagnes confucéennes du Shandong chinois. Cette île, l’Occident la connut longtemps sous le nom étrange et poétique d’île de Quelpart. Et c’est bien de cela qu’il s’agit d’un point d’où commencer la description du monde, le « devisement du monde » tel que l’imaginait Marco Polo de retour de ces contrées ; d’un Quel(que)part d’où lancer ses navires spirituels à l’assaut des richesses du monde et où retourner chargé de butins.  Après le temps des voyages et des expéditions dont elle rapportait des morceaux de nature et des éclats de paysages comme pour un cabinet de curiosité du XVIIIe siècle, elle s’efforce là de poser le regard sur les mêmes fragments et les mêmes perspectives pour y cerner les lois du changement et de la variation. C’est un oiseau, un groupe de pins, un camélia qui retient l’attention et devient le laboratoire de nouvelles représentations.

Le lien de Myonghi à son pays d’origine, la Corée du Sud, est complexe, intime, secret. Elle a fait ses armes en s’appropriant une tradition occidentale de l’art, en se confrontant à des questions mondiales à Paris  en un temps où la Corée restait fermée et souvent impénétrable.

La Corée, particulièrement la Corée du Sud, sont aujourd’hui devenus un lieu central de l’art contemporain. Longtemps périphérie de confessions lointaines ou pire possession et dépendance d’empires proches, le pays est devenu le symbole des déchirures postmodernes. On songe bien sûr aux enjeux géopolitiques qui ont placé la péninsule au centre des regards du monde cette année, attisant les espoirs autant que les inquiétudes, on se souvient en effet d’une terre de Corée battue par les vents de l’Histoire, brisée pendant la Seconde Guerre Mondiale sous le joug japonais, écartelée au lendemain de la Guerre de Corée entre les deux blocs. Nulle part au monde le basculement de la tradition à la modernité n’a été aussi abrupt, passant d’un monde rural, clos, infiniment répété à un univers urbain, en réseau sur le monde, engagé dans une transformation perpétuelle. Prospérité extraordinaire, mais, on se doute, épreuve également pour la conscience coréenne. Seul l’art, seule la création peut permettre de surmonter le doute des identités et l’angoisse de l’avenir. L’Europe le sait, déchirée par les séparatismes et les populismes, les Etats-Unis ne l’ignorent pas dans ce tourbillon de doutes qu’est pour elle la présidence Trump. Ceux qui dans la tempête pourront s’accrocher aux réalités tangibles de l’art, qui pourront donner du sens à leur expérience et à celle de leurs contemporains, pourront jeter les bases de l’avenir commun. 

Myonghi n’est pas peintre d’histoire, l’idée même la ferait sourire sans doute, mais elle sait pourtant qu’il n’y a pas de peinture, pas de paysage qui se trouve en dehors de l’histoire. Toute conscience de la nature est conscience du devenir dans l’histoire. Elle sait que la réconciliation seule offre un chemin de paix avec soi même, avec le monde et entre les hommes. Ce n’est pas un hasard si en ces temps troublés, la tragédie du monde des hommes refait soudain irruption dans sa peinture, dans son monumental Syrie, Evacuation. Femme-peintre, Myonghi apporte une sensibilité en prise avec notre monde, avec ses aspirations, avec ses moments de découragement et ses sursauts d’espérance.

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L’imaginaire historique de Dominique de Villepin

Invité d’Emmanuel Laurentin dans l’émission “La Fabrique de l’Histoire” sur France Culture, Dominique de Villepin s’est exprimé sur son rapport à l’Histoire, ses lectures, ses souvenirs et son imaginaire historique

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Discours de Tulle (9 juin 2004)

 Monsieur le Maire,

Madame la Présidente du Comité des Martyrs,

Messieurs les Présidents,

Messieurs les Députés,

Mesdames, Messieurs,

C’est avec une immense émotion que je m’adresse à vous aujourd’hui. Ici, à Tulle, ville de résistance. Ici, en Limousin, terre de résistance. Vos villages, vos maquis, vos montagnes ont été parmi les premiers à abriter tous ceux qui refusaient l’occupation et son cortège de hontes. Je n’oublie pas que c’est à Brive qu’a été rédigé, imprimé et diffusé le premier tract appelant à la résistance, la veille du 18 juin 1940. Je n’oublie pas que c’est à Cajarc que le premier assaut a été lancé par un groupe de résistants contre une garnison allemande, le 10 avril 1944.

Savoir dire non, au nom de la France, au nom de l’homme. Vous en savez la force. Vous en connaissez le prix. C’est par dizaine que les maquisards de Corrèze ont été arrêtés, soumis à la torture, déportés, ou fauchés brutalement lors des combats avec la milice. Vos routes ont connu les heures de bravoure des embuscades contre les convois, et les instants aveugles des exécutions sommaires, les bras croisés dans le dos, le visage tourné vers l’ennemi.

Le vendredi 9 juin 1944, votre ville a été la victime de ces représailles, qui veulent servir d’exemple quand elles ne font qu’aviver la douleur et l’effroi. Ce jour là, la barbarie s’est arrêtée dans les rues de Tulle. Elle a tué un à un des fils innocents. Elle a décimé lâchement le meilleur de la France : sa jeunesse, sa force, son courage.

C’est leur souvenir que nous célébrons aujourd’hui. Sans esprit de revanche ou d’amertume. Mais parce que nous savons que la réconciliation véritable ne grandit que sur une terre de mémoire. Parce que nous savons qu’il faut redonner voix au souffle des disparus, pour tous ceux qui ont oublié, pour tous ceux qui ne savent pas.

*

L’histoire a gardé la trace précise des faits.

Le 7 juin, les combattants des Francs-Tireurs Partisans du Lot, commandés par Jacques Chapoux, dit “Kléber”, entrent dans Tulle et livrent l’assaut contre la caserne du Champ-de-Mars. Ils ont appris la veille que les troupes alliées avaient débarqué sur les plages de Normandie. Ils pensent que le moment est venu de soulever la population, d’engager les combats et de libérer la France. La bataille finale est engagée, ils en sont persuadés. Mais ils ignorent encore qu’elle ne prendra pas des jours, pas des semaines. Elle durera des mois.

Le 8 juin à l’aube, un deuxième assaut est lancé avec succès contre l’Ecole normale. En fin d’après-midi, la ville est aux mains de la résistance. “Kléber” rencontre le Préfet Trouillé et fait le point de la situation. Aux inquiétudes du fonctionnaire sur d’éventuelles représailles allemandes, il répond par ces mots : “Rassurez-vous, monsieur le Préfet. (…) La France est en pleine révolte. (…) C’est la débandade”.

Pourtant quelques heures auparavant, l’état-major allemand de Clermont-Ferrand a été alerté de l’attaque lancée par le maquis. Il a averti le commandant en chef des troupes allemandes en France, qui a immédiatement donné l’ordre à la division Das Reich d’arrêter sa progression vers le front de Normandie et de se dérouter vers Tulle. Au moment où les résistants fêtent leur victoire, les panzers du général Lammerding foncent vers leur objectif. Le 8 juin au soir, les premiers éléments SS font irruption dans les faubourgs de la ville, réquisitionnent des logements, patrouillent sur les routes d’accès et préparent l’entrée de la colonne de chars. Il est 21 heures. La surprise est complète.

A 6 heures du matin, le 9 juin, un groupe de SS se présente à la Préfecture. Ils laissent entendre qu’ils ont l’intention de faire exécuter 3000 otages et d’incendier la ville. A 9 heures, le général Kowatsch, commandant le détachement allemand, ordonne l’arrestation de tous les hommes valides. Pourtant il hésite sur les dispositions à prendre. Le Préfet Trouillé et son secrétaire général, Maurice Roche, lui assurent que la population de Tulle n’est responsable en rien des événements qui viennent de se produire. Pendant plus d’une heure, ils expliquent, argumentent, se battent pour sauver des prisonniers qu’ils savent menacés. Sur leur insistance, le général Kowatsch ordonne la libération d’une partie des otages. Le Préfet Trouillé et ses adjoints semblent sur le point d’obtenir gain de cause.

Mais vers 11 heures, le général Lammerding, commandant la division Das Reich, entre dans Tulle. Il prend connaissance de la situation et fait rédiger à la hâte une déclaration dont chaque mot signe un crime, dont chaque mot dit la mort :

“Pour les maquis et pour ceux qui les aident, écrit-il, il n’y a qu’une peine, le supplice de la pendaison. Ils ne connaissent pas le combat ouvert, ils n’ont pas le sentiment de l’honneur, 40 soldats allemands ont été assassinés par le maquis, 120 maquis ou leurs complices seront pendus. Leurs corps seront jetés dans le fleuve.”

Alors que des soldats courent la ville à la recherche d’un imprimeur, les prisonniers sont triés et rassemblés par groupes de dix. On installe les cordes. Quand elles manquent, on va chercher de la ficelle d’emballage. Aux balcons, aux lampadaires, aux crochets de boucherie et aux arbres, sur des centaines de mètres on ne voit plus que les cordes qui pendent et la mort au bout.

Les témoins disent que les soldats riaient. Qu’une femme a craché au visage d’un pendu. Qu’un phonographe jouait de la musique, mais qu’il n’a pas couvert la voix de ce garçon de vingt ans qui entonnait le chant des Partisans.

*

Nous tous ici réunis, nous voulons faire ensemble œuvre de mémoire. Nous voulons entendre la voix de ceux qui se sont tus. Par-delà nos convictions, par-delà nos origines, nous nous retrouvons dans l’attachement à une même histoire et à une même terre. Face à l’épreuve, c’est le pays tout entier qui se rassemble.

Oui, nous voulons garder vivante la mémoire de ces hommes exécutés sans raison un après-midi de juin. Nous voulons garder vivante la mémoire des 149 habitants de Tulle déportés à Dachau, dont 101 disparurent. Nous voulons nous souvenir et rendre hommage.

Hommage à ces jeunes encore étudiants, et que le destin avait conduit à Tulle pour passer leurs vacances. Hommage à ce lycéen qui n’avait que 18 ans. Hommage à ce commerçant sans histoire, marchand de cycles dans la rue principale. Hommage à ce garçon exécuté parce qu’il avait voulu sauver son frère. Hommage à ce condamné qui a eu la force de frapper son bourreau pour tomber libre sous les balles.

Hommage encore à tous ceux qui ont donné ce jour là à notre pays une véritable leçon de courage. Le Préfet Trouillé et son Secrétaire général, qui n’ont eu de cesse de faire libérer les otages, puis de réduire le nombre de déportés, au péril de leur vie. Le directeur de l’usine de la Marque, M. Vogel, qui a plaidé la grâce de quatre de ses ouvriers, et qui l’a obtenue. L’abbé Espinasse, aumônier du lycée de Tulle, qui a supplié le chef de la Gestapo d’interrompre sa besogne et sauvé la vie de trois condamnés. Le docteur Pouget, qui a libéré par ses conseils une quinzaine de détenus condamnés à la déportation.

Je pense aussi à ce soldat allemand, sorti du rang pour demander à son supérieur d’épargner le dernier condamné. Hommage à lui-aussi, pour avoir trouvé dans ce déchaînement de haine et de folie la force de la compassion.

Hommage à ces prisonniers choisis par la milice de la Gestapo dans une cour de Limoges pour être déportés à Dachau. Hommage à tous ceux qui ont souffert le froid, la faim et la soif dans des wagons à bestiaux, à tous ceux qui ont vu leurs camarades sombrer dans la folie ou tomber sous les coups, hommage à tous ceux qui ne sont jamais revenus.

*

Leur martyr est un appel à la vigilance et à la volonté.

Vigilance, parce que nous savons désormais que le plus obscur de l’homme peut surgir dans des circonstances exceptionnelles, et qu’un désastre des consciences est toujours possible. Cette leçon, tous les Européens la partagent. Elle se trouve même à la racine de notre ambition politique commune. Les peuples européens ont traversé les guerres, les affrontements, les massacres de masse, les exécutions sommaires et l’innommable de la déportation. Ils veulent aujourd’hui la paix. Une paix qui respecte les identités de chacun, qui se construise dans un esprit de justice. Et qui ne recule pas devant la défense de nos valeurs les plus essentielles, lorsqu’elles sont menacées.

Oui, le martyr de Tulle est bien l’une de ces étapes brutales dans la naissance du destin européen. Pour que pareille douleur ne se renouvelle jamais, pour qu’aucun de nos enfants n’ait à revivre l’épreuve de la barbarie, rappelons-nous sans cesse que nos amis, nos familles ont affronté il y a soixante ans l’irréparable.

Tulle est aussi un appel à la volonté pour chacun d’entre nous. Vivre ensemble dans le respect du droit, vivre sur un continent où les différends ne se règlent plus par les armes, où les frontières ne marquent plus la séparation mais l’ouverture, cela se construit chaque jour. Rien n’est jamais acquis dans la vie des peuples. C’est notre volonté constante, notre détermination à aller de l’avant, à renforcer les liens avec nos voisins les plus proches, à accueillir nos frères de cette autre Europe, qui continueront de faire de notre Europe un projet vivant. Un projet sans précédent. Un projet révolutionnaire.

Cette volonté, la France et l’Allemagne en donnent l’image la plus forte. Hier ennemis, aujourd’hui frères de paix, nos deux pays ont su avancer pas à pas l’un vers l’autre. Alors que les cicatrices n’étaient pas encore refermées, alors que la méfiance et le doute touchaient encore les esprits des deux côtés du Rhin, la France et l’Allemagne ont tissé les liens d’une confiance et d’une amitié sans pareilles. Le Chancelier Schroeder et le Président Chirac l’ont rappelé dimanche dernier : nos souvenirs ne sont pas les mêmes. Nos chemins ne sont pas les mêmes. Mais nous avançons dans la même direction, forts d’une certaine idée de l’homme et de notre identité d’Européens. Dans un monde trop souvent soumis à la haine et à la peur, nous voulons offrir l’exemple de la réconciliation.

*

Chers amis,

Il y a quelques jours, nous fêtions sur les plages de Normandie le soixantième anniversaire du débarquement. Ces heures d’émotion et de joie, la France les a payées du prix de son sang et de ses larmes. Souvenons-nous de Tulle. Souvenons-nous d’Oradour. Souvenons-nous de tous ces villages pillés, détruits, saccagés. Souvenons-nous de ces femmes violées et abattues au bord des routes, de ces vieillards tués au seuil de leur maison, de ces cheminots fusillés contre les murs délabrés d’une gare de Corrèze.

Ils sont la mémoire de la France. Ils sont le visage de notre liberté. Ils sont notre devoir pour demain.

Je vous remercie.

 9 juin 2004