Tag

France

1024 513 Dominique de Villepin

Cessons ces guerres suicidaires et donnons enfin une chance à la paix !

– Dans une tribune parue dans Le Monde, Dominique de Villepin revient sur la décision française d’intervenir en Irak contre l’Etat islamique –

 

La France se renie quand elle croit que la guerre contre le terrorisme est la solution. Cette guerre est sans victoire possible comme l’ont montré l’Afghanistan et l’Irak. C’est la loi des guérillas. C’est une guerre perpétuelle face à un ennemi sans cesse renaissant qui grandit en légitimité, visibilité et crédibilité. Cette guerre est sans espoir. Même si nous écrasons l’« Etat islamique » (EI), ce sera au prix de l’émergence d’un nouveau péril, chiite ou sunnite, islamiste ou nationaliste. Dix ans d’interventions incohérentes au Moyen-Orient ont enfanté et nourri l’EI.

Cette guerre est sans effet. Le gouvernement s’engage en espérant qu’une guerre télévisée et téléguidée répondra à la légitime émotion des Français face à la barbarie. Fer de lance médiatique de la coalition et supplétif d’une guerre en trompe-l’œil sur le terrain, la France risque de perdre sur les deux tableaux, exposant son territoire et ses ressortissants à travers le monde aux attentats et aux enlèvements.

L’EI EST UNE MENACE D’UN NOUVEAU GENRE
Bien sûr il faut agir. Tout le piège de cette logique de guerre consiste à nous enfermer dans le tout ou rien. L’efficacité en matière internationale est affaire de marges de manœuvre, de responsabilisation des partenaires et d’exploitation de toute la gamme des instruments, y compris l’outil militaire. L’EI est une menace d’un nouveau genre, inquiétante, hybride de parti totalitaire fanatisé, d’organisation criminelle lucrative et d’« entrepreneur de guerre » plaçant sa marque sur le marché mondial. Il tient son pouvoir sur son territoire de l’alliance avec des débris du régime de Saddam Hussein et avec des chefs de tribu et de quartiers sunnites, rejetant le pouvoir sectaire chiite.

Il faut donc une stratégie politique d’asphyxie de l’EI, en tarissant les revenus des puits de pétrole mais aussi les circuits de contrebande. En le privant aussi de ses soutiens sunnites modérés à travers un dialogue inclusif leur offrant des garanties politiques dans le nouvel Irak. En asséchant enfin son vivier de recrutement. Pour l’EI stagner, c’est déjà s’éteindre. Des interventions militaires ciblées sont nécessaires pour l’endiguer, mais elles doivent être en priorité le fait des pays de la région en appui des forces locales, irakiennes, kurdes, jordaniennes, syriennes libres.

UNE STRATÉGIE DE PROTECTION POUR NOS RESSORTISSANTS
Il faut une stratégie de protection pour nos ressortissants et nos territoires qui, sans brader notre attachement aux libertés individuelles et aux principes démocratiques, permettrait d’améliorer nos capacités de prévention de la radicalisation, en prison notamment ou sur Internet. Tirons les leçons des erreurs commises afin d’améliorer le fonctionnement de nos services judiciaires et de renseignement par une meilleure coordination européenne.
Depuis dix ans, je plaide pour des solutions aux crises évitant la guerre, comme en Irak en 2003 par des inspections renforcées. En 2011, en Libye, je défendais une zone d’exclusion aérienne et un soutien aux rebelles, sans franchir la ligne rouge du changement de régime. En Syrie, je proposais des sanctions internationales et la constitution de corridors humanitaires pour sauver les civils. A chaque fois on m’a objecté cet argument : c’est la guerre ou rien. Et même si la guerre ne sert à rien. Pourquoi cette logique aveugle ? Parce que la France ne croit plus en elle-même. Parce qu’elle est comme possédée par le vertige des idées simples. Depuis sept ans, elle a glissé dans un militarisme démocratique et occidentaliste qui traduit son doute sur son avenir et sa vocation. Elle s’enfonce chaque jour davantage dans un esprit de corps expéditionnaire mollettiste qui fleure la IVRépublique.

LA PEUR DU MONDE ET DES AUTRES
Mais le mal est plus large. Il s’est emparé de l’Occident. La guerre contre le terrorisme trahit une vision du monde. C’est la tentation du suicide d’une civilisation souffrant du sentiment de l’impuissance et du déclin, de la peur du monde et des autres et de la conviction de la supériorité morale. L’islamisme est un vertige nihiliste. Le Moyen-Orient traverse une crise de modernisation qui tourmente les identités confessionnelles et nationales. Les solidarités traditionnelles, fragilisées par la colonisation, sont balayées par la mondialisation, le développement, l’émergence des classes moyennes, l’essor des communications, réveillant vieux démons et nouvelles peurs.
La « guerre globale contre le terrorisme » imaginée par George Bush fait écho au califat global. Même penchant pour l’idéologie, même réflexe de la force, même passion des images. C’est le piège de la concurrence des victimes et du tango des abattoirs. Se nourrissant l’un l’autre, ils donnent mutuellement corps à leurs angoisses. Le terrorisme islamiste se délecte de mettre en scène ses victimes, les Occidentaux à cacher leurs « dommages collatéraux ». Culte du sacrifice du corps transformé en arme dans les attentats-suicide, contre obsession de la guerre « zéro risque » où les drones font s’abattre le châtiment du ciel. Deux étendards donnant un sens global à des combats locaux. Deux langages exprimant des peurs existentielles. Au risque de la destruction mutuelle.
Nous franchissons un pas de plus vers la guerre de civilisations. Mais tout n’est pas perdu. Il reste une chance pour une paix d’initiative et d’audace, à condition de rompre avec la logique de guerre. Face au terrorisme, il faut rechercher des paix locales. Renforçons tout d’abord les Etats-nations défaillants. Ils sont le vivier des dérives identitaires. L’Union européenne pourrait mettre à disposition des Nations unies une plate-forme de reconstruction des Etats pour consolider les administrations et les services publics dans les pays en conflit (Mali, Centrafrique, Ukraine).
Favorisons aussi une stratégie de dialogue. La reconnaissance des minorités, les formes de représentation politique, l’autonomie sont les clés de la pacification. C’est la tâche essentielle de susciter le dialogue chiites-sunnites, en mettant autour de la table l’Arabie saoudite et l’Iran.
Cela passe enfin par une force de réaction militaire multilatérale des Nations unies, qui nous sorte de la logique du tout ou rien, en inventant une vraie force de paix, au risque d’une présence au sol. En Irak ou en Syrie une interposition temporaire entre les communautés pourrait être nécessaire. L’ambition d’un tel programme n’a d’égal que le péril dans lequel nous jette la spirale de la guerre permanente. C’est la vocation de la France de porter la voix et la vision de la paix.

30 septembre 2014, Le Monde

1024 768 Dominique de Villepin

Lever la voix face au massacre perpétré à Gaza

– Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin dénonce l’absence de réaction de la communauté internationale lors de la guerre de Gaza de 2014 –

 

Lever la voix face au massacre qui est perpétré à Gaza, c’est aujourd’hui, je l’écris en conscience, un devoir pour la France, une France qui est attachée indéfectiblement à l’existence et à la sécurité d’Israël mais qui ne saurait oublier les droits et devoirs qui sont conférés à Israël en sa qualité d’État constitué. Je veux dire à tous ceux qui sont tentés par la résignation face à l’éternel retour de la guerre qu’il est temps de parler et d’agir. Il est temps de mesurer l’impasse d’une France alignée et si sûre du recours à la force. Pour lever le voile des mensonges, des omissions et des demi-vérités. Pour porter un espoir de changement. Par mauvaise conscience, par intérêt mal compris, par soumission à la voix du plus fort, la voix de la France s’est tue, celle qui faisait parler le général de Gaulle au lendemain de la guerre des Six-Jours, celle qui faisait parler Jacques Chirac après la deuxième intifada. Comment comprendre aujourd’hui que la France appelle à la «retenue» quand on tue des enfants en connaissance de cause? Comment comprendre que la France s’abstienne lorsqu’il s’agit d’une enquête internationale sur les crimes de guerre commis des deux côtés? Comment comprendre que la première réaction de la France, par la voix de son président, soit celle du soutien sans réserve à la politique de sécurité d’Israël? Quelle impasse pour la France que cet esprit d’alignement et de soutien au recours à la force.

Je crois que seule la vérité permet l’action. Nous ne construirons pas la paix sur des mensonges. C’est pour cela que nous avons un devoir de vérité face à un conflit où chaque mot est piégé, où les pires accusations sont instrumentalisées.

Ayons le courage de dire une première vérité: il n’y a pas en droit international de droit à la sécurité qui implique en retour un droit à l’occupation et encore moins un droit au massacre. Il y a un droit à la paix qui est le même pour tous les peuples. La sécurité telle que la recherche aujourd’hui Israël se fait contre la paix et contre le peuple palestinien. En lieu et place de la recherche de la paix, il n’y a plus que l’engrenage de la force qui conduit à la guerre perpétuelle à plus ou moins basse intensité. L’État israélien se condamne à des opérations régulières à Gaza ou en Cisjordanie, cette stratégie terrifiante parce qu’elle condamne les Palestiniens au sous-développement et à la souffrance, terrifiante parce qu’elle condamne Israël peu à peu à devenir un État ségrégationniste, militariste et autoritaire. C’est la spirale de l’Afrique du Sud de l’apartheid avant Frederik De Klerk et Nelson Mandela, faite de répression violente, d’iniquité et de bantoustans humiliants. C’est la spirale de l’Algérie française entre putsch des généraux et OAS face au camp de la paix incarné par de Gaulle.

Il y a une deuxième vérité à dire haut et fort: il ne saurait y avoir de responsabilité collective d’un peuple pour les agissements de certains. Comment oublier le profond déséquilibre de la situation, qui oppose non deux États, mais un peuple sans terre et sans espoir à un État poussé par la peur? On ne peut se prévaloir du fait que le Hamas instrumentalise les civils pour faire oublier qu’on assassine ces derniers, d’autant moins qu’on a refusé de croire et reconnaître en 2007 que ces civils aient voté pour le Hamas, du moins pour sa branche politique. Qu’on cite, outre les États-Unis, un seul pays au monde qui agirait de cette façon. Même si les situations sont, bien sûr, différentes, la France est-elle partie en guerre en Algérie en 1995-1996 après les attentats financés par le GIA? Londres a-t-elle bombardé l’Irlande dans les années 1970? Troisième vérité qui brûle les lèvres et que je veux exprimer ici: oui il y a une terreur en Palestine et en Cisjordanie, une terreur organisée et méthodique appliquée par les forces armées israéliennes, comme en ont témoigné de nombreux officiers et soldats israéliens écœurés par le rôle qu’on leur a fait jouer. Je ne peux accepter d’entendre que ce qui se passe en Palestine n’est pas si grave puisque ce serait pire ailleurs. Je ne peux accepter qu’on condamne un peuple entier à la peur des bombardements, à la puanteur des aspersions d’«eau sale» et à la misère du blocus. Car je ne peux accepter qu’on nie qu’il y a quelque chose qui dépasse nos différences et qui est notre humanité commune.
Il n’y a aujourd’hui ni plan de paix, ni interlocuteur capable d’en proposer un. Il faut tout reprendre depuis le début. Le problème de la paix, comme en Algérie entre 1958 et 1962, ce n’est pas «comment?», c’est «qui?».
Il n’y a pas de partenaire en Palestine car les partisans de la paix ont été méthodiquement marginalisés par la stratégie du gouvernement d’Israël. La logique de force a légitimisé hier le Hamas contre le Fatah. Elle légitime aujourd’hui les fanatiques les plus radicaux du Hamas voire le Djihad islamique. Se passer de partenaire pour la paix, cela veut dire s’engager dans une logique où il n’y aurait plus que la soumission ou l’élimination.
Il n’y a plus de partenaire pour la paix en Israël car le camp de la paix a été réduit au silence et marginalisé. Le peuple israélien est un peuple de mémoire, de fierté et de courage. Mais aujourd’hui c’est une logique folle qui s’est emparée de son État, une logique qui conduit à détruire la possibilité d’une solution à deux États, seule envisageable. La résignation d’une partie du peuple israélien est aujourd’hui le principal danger. Amos Oz, Zeev Sternhell ou Elie Barnavi sont de plus en plus seuls à crier dans le désert, la voix couverte par le vacarme des hélicoptères.
Il n’y a plus non plus de partenaire sur la scène internationale, à force de lassitude et de résignation, à force de plans de paix enterrés. On s’interroge sur l’utilité du Quartette. On désespère de la diplomatie du carnet de chèques de l’Europe qui se borne à payer pour reconstruire les bâtiments palestiniens qui ont été bombardés hier et le seront à nouveau demain, quand les États-Unis dépensent deux milliards de dollars par an pour financer les bombes qui détruisent ces bâtiments.
Face à l’absence de plan de paix, seules des mesures imposées et capables de changer la donne sont susceptibles de réveiller les partenaires de leur torpeur. C’est au premier chef la responsabilité de la France.

Le premier outil pour réveiller la société israélienne, ce sont les sanctions. Il faut la placer devant ses responsabilités historiques avant qu’il ne soit trop tard, tout particulièrement à l’heure où il est question d’une opération terrestre de grande envergure à Gaza. Cela passe par un vote par le Conseil de sécurité de l’ONU d’une résolution condamnant l’action d’Israël, son non-respect des résolutions antérieures et son non-respect du droit humanitaire et du droit de la guerre. Cela signifie concrètement d’assumer des sanctions économiques ciblées et graduées, notamment pour des activités directement liées aux opérations à Gaza ou aux activités économiques dans les colonies. Je ne crois guère aux sanctions face à des États autoritaires qu’elles renforcent. Elles peuvent être utiles dans une société démocratique qui doit être mise face aux réalités.
Le deuxième outil, c’est la justice internationale. L’urgence aujourd’hui, c’est d’empêcher que des crimes de guerre soient commis. Pour cela, il est temps de donner droit aux demandes palestiniennes d’adhérer à la Cour pénale internationale, qui demeure aujourd’hui le meilleur garant de la loi internationale. C’est une manière de mettre les Territoires palestiniens sous protection internationale.
Le troisième outil à la disposition de la communauté internationale, c’est l’interposition. À défaut de pouvoir négocier une solution, il faut l’imposer par la mise sous mandat de l’ONU de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem Est, avec une administration et une force de paix internationales. Cette administration serait soumise à de grands périls, du côté de tous les extrémistes, nous le savons, mais la paix exige des sacrifices. Elle aurait vocation à redresser l’économie et la société sur ces territoires par un plan d’aide significatif et par la protection des civils. Elle aurait également pour but de renouer le dialogue interpalestinien et de garantir des élections libres sur l’ensemble de ces territoires. Forte de ces résultats, elle appuierait des pourparlers de paix avec Israël en en traçant les grandes lignes.

Nous n’avons pas le droit de nous résigner à la guerre perpétuelle. Parce qu’elle continuera de contaminer toute la région. Parce que son poison ne cessera de briser l’espoir même d’un ordre mondial. Une seule injustice tolérée suffit à remettre en cause l’idée même de la justice.

1er août 2014, Le Figaro

1024 576 Dominique de Villepin

France’s voice in world affairs

Lors d’une interview en anglais pour CCTV, Dominique de Villepin donne son avis sur la place de la France dans le monde en 2014

 

1024 576 Dominique de Villepin

Dans une France à 65 millions de mécontents, il faut retourner au peuple par référendum

Invité de  l’émission “Questions d’Info” sur LCP, Dominique de Villepin y analyse la politique étrangère et intérieure de la France

 

1024 684 Dominique de Villepin

Paris ne doit pas agir seul, mais mobiliser le Conseil de sécurité et l’Europe

– Dans une tribune publiée par Le Monde, Dominique de Villepin insiste sur la nécessité pour la France de ne pas intervenir en Centrafrique sans l’appui direct de l’ONU et de ses alliés –

L’Etat central a failli. Le président centrafricain Michel Djotodia, arrivé au pouvoir par le coup d’Etat de mars, est condamné à l’impuissance et la transition politique annoncée est aujourd’hui hors de vue. Les frontières sont plus poreuses que jamais, attirant vers la Centrafrique toutes les bandes de brigands, de coupeurs de routes et d’entrepreneurs militaires recrutant à tours de bras des enfants-soldats, jusqu’au sinistre Joseph Kony, chef de l’Armée de libération du Seigneur – qui hantent l’Afrique.

Des massacres se multiplient, notamment près de Bossangoa et dans tout le nord du pays. Les tensions communautaires s’accroissent, les milices, Séléka contre antibalaka, s’affrontent dans les rues. La misère, la faim et la maladie sont le lot quotidien non seulement pour le demi-million de réfugiés vivant dans des camps, mais en réalité pour les quatre millions et demi de centrafricains.

La France a décidé d’intervenir, en envoyant un millier d’hommes en plus des quatre-cents déjà sur place, dans le cadre d’une résolution des Nations unies renforçant la force onusienne et la mettant sous chapitre VII, c’est-à-dire autorisant le recours à la force, au nom du devoir humanitaire et dans le but d’éviter la contagion régionale.

NE NOUS TROMPONS PAS DE DIAGNOSTIC

Nous devons agir, en pleine conscience de nos responsabilités et de la portée de nos choix d’aujourd’hui. Mais ne nous trompons pas de diagnostic, si nous ne voulons pas nous tromper de solution. Simplifier l’affrontement en une guerre de religions, c’est passer à côté de l’histoire et de la géographie du pays, une fois de plus. C’est même prendre le risque de leur donner plus de réalité qu’elles n’en ont et de les enraciner pour longtemps, comme peut le laisser penser l’exemple ivoirien.

Car il y a une mosaïque ethnique autrement plus complexe qu’une simple opposition entre Chrétiens et musulmans. Quatre-vingt dix groupes identitaires, avec leurs histoires, leurs langues et leurs querelles, la rivalité ancienne des « gens du fleuve » et des « gens de la savane », les rancœurs de beaucoup contre les Peuls, éleveurs musulmans depuis longtemps jalousés pour leurs richesses supposées et boucs-émissaires commodes.

Car il y a aussi une histoire de violences politiques, connue de tous ceux qui ont suivi dans les dernières décennies le drame de ce pays, depuis l’ère Bokassa jusqu’aux accords de Bangui de 1997 et au coup d’Etat de 2003, lorsque François Bozizé remplaça Ange Félix Patassé à la présidence.

UNE RECOLONISATION BIENVEILLANTE

C’est toujours la même histoire de revendications locales, d’affrontements de coteries appuyées sur des éléments identitaires ou des fiefs régionaux. La République Centrafricaine n’a pas de point d’équilibre politique aujourd’hui et elle n’a pas d’Etat pour en créer un. Croire qu’une élection libre et démocratique résoudra les problèmes de la nation serait d’une naïveté coupable.

Car, troisième complexité à prendre en compte, la faillite centrafricaine c’est pour beaucoup la crise économique et sociale qui a déchiré encore davantage son territoire, poussant à l’effondrement certaines parties plus prospères au gré de la chute des cours du café, du coton, du tabac ou de la découverte de tel gisement de pétrole. Des sources de richesses mouvantes dans un climat de déclin économique persistant, c’est un cocktail explosif pour n’importe quel pays.

Ne nous trompons pas non plus de méthode. Il faut dire ici une vérité criante : la France est la plus mal placée pour agir seule en Centrafrique. Se fixer pour but de l’intervention la transition politique et le développement économique reviendra à nous substituer aux Centrafricains pour toutes les grandes décisions tant qu’il n’y aura pas d’Etat. On ne construit pas un Etat à « coup de poings ». Ce que dessine cette nouvelle politique, c’est une recolonisation bienveillante.

UNE MILITARISATION DE NOTRE RELATION À L’AFRIQUE

La réalité de cette stratégie, c’est toujours la dévitalisation interne. Tout ce qui peut être fait par la Centrafrique elle-même sera de plus en plus assumé par la France directement. Nous négocierons des accords politiques entre des groupes dont personne ne connaît la légitimité ou la représentativité. Nous achèterons la paix sociale par des subsides.

La réalité de cette stratégie c’est aussi une militarisation de notre relation à l’Afrique, et par conséquent une dépolitisation. Ce sont les réseaux et les relations militaires qui deviennent les yeux, le cerveau et la bouche de la France en Afrique. Or l’armée française, avec tout son dévouement et son professionnalisme, a sur le continent africain sa propre histoire et sa propre complexité.

La réalité de cette stratégie, c’est enfin celle d’un engrenage régional. Il est inimaginable qu’elle s’arrête là. D’autres pays de la région sont au bord de l’effondrement et n’attendent qu’une étincelle pour exploser. Le Niger, l’Ouganda, le Cameroun, le Congo, les Soudans. Partout la situation est la même. A la fin du quinquennat, dans combien de pays africains notre politique occidentaliste, militariste et jusqu’au-boutiste nous aura-t-elle menée ?

La France a le devoir d’agir, mais l’interdiction d’agir seule. Comment sortir de ce dilemme ? En mobilisant. On nous serine que si la France n’intervient pas, personne ne fera rien. C’est le contraire qui est vrai. Si la France intervient, personne ne bougera. Le confort sera maximal, pour les grandes puissances (Amérique, Chine, Russie, Europe) autant que pour les puissances régionales.

IL FAUT QUE LA FRANCE INTERVIENNE DANS LE CADRE EUROPÉEN

Première exigence, il faut, dans le cadre de la résolution des Nations unies, la constitution d’une force de maintien de la paix multilatérale qui implique l’ensemble des pays disposant du droit de veto au Conseil de sécurité. Cette affaire centrafricaine peut être pour la Chine la première démonstration de sa volonté d’être un vrai acteur mondial. Elle peut être pour la Russie un point de plus gagné sur la table diplomatique, après la Syrie et l’Iran. Quant au fait de nous appuyer uniquement sur les contingents africains, tirons les leçons du Mali, où un an après le début de l’intervention, ces contingents ne sont qu’à moitié pourvus.

Deuxième exigence, il faut que la France intervienne dans le cadre européen. C’est une force européenne comme il y en a déjà eues en Afrique qui doit être mobilisée et non une force française.

Troisième exigence, il faut impliquer directement les puissances de la région qui sinon pourraient être tentées par les double-jeux. C’est vrai par exemple pour le Tchad, omniprésent dans la région. Et il faut passer pour cela autant par la Communauté des Etats d’Afrique centrale que par l’Union africaine, mise à nouveau devant ses responsabilités.

POSONS-NOUS LA QUESTION DE L’AVENIR DU CONTINENT

Soyons à l’initiative, mais pas en cavalier solitaire. Pensons non seulement au danger immédiat, mais aussi au défi dans la durée, car la transition et le développement économiques ne sont pas des objectifs trimestriels. A l’heure où s’ouvre sans vision le sommet des chefs d’Etat africains pour la sécurité et le développement en Afrique, posons-nous vraiment la question : que voulons-nous pour l’Afrique ? Posons-nous la question de l’avenir du continent. Mais en vérité, la France n’a pas de politique africaine.

Elle ne comprend plus le continent mais le lit à travers les grandes peurs occidentales, la guerre contre le terrorisme dans le cas du Mali, les guerres de religion, djihads et croisades entremêlées dans le cas de la Centrafrique. Idées simples, actions dangereuses.

Elle n’a plus de points d’appuis, ne sachant plus si elle doit rester fidèle à une Afrique francophone en difficulté et où ses contacts entretiennent parfois toujours le souvenir d’une relation trop étroite du passé, ou si elle doit se tourner vers l’Afrique anglophone où sont tous les pays émergents du continent, Afrique du Sud, Nigeria, Botswana, Ethiopie, Kenya.

LA VOCATION DE LA FRANCE

Elle n’a plus de vision, parce qu’elle se désintéresse de la dimension humaine du continent, ne lisant la question que sous l’angle de l’immigration. Il faudra vingt ans d’un engagement mondial inédit pour tous les Etats de la région, dans le cadre d’un véritable Pacte de développement et de sécurité, pour vaincre les démons de l’Etat failli et des identités haineuses. C’est la vocation de la France de parler de l’Afrique à l’Europe pour rendre ce pacte possible.

C’est sa vocation d’expliquer que notre avenir passe par l’alliance avec le Maghreb et l’Afrique subsaharienne parce que c’est là que sera la croissance, c’est là que sont les besoins. C’est sa vocation de l’encourager à un partenariat global et durable, source d’une aide au développement refondue et plus efficace, source aussi d’infrastructures transnationales. C’est sa vocation de faire en sorte que le temps des relations bilatérales avec les Etats africains cède la place au temps du partenariat sous les auspices des organisations régionales.

4 décembre 2013, Le Monde

150 150 Dominique de Villepin

Le dossier syrien est un rendez-vous essentiel pour François Hollande

Invité d’Yves Thréard dans Le Talk Orange – Le Figaro, Dominique de Villepin revient sur le défi que constitue la situation syrienne pour la diplomatie française

150 150 Dominique de Villepin

How can we protect Syrians?

Dans une interview pour CNN, Dominique de Villepin présente et critique la position de la diplomatie française sur le conflit syrien

 

150 150 Dominique de Villepin

La nouvelle donne européenne

L’élection française change la donne en Europe. Plus qu’aucune élection des dernières années, l’élection de dimanche dernier a été lue par les opinions publiques européennes et mondiales à l’aune de la grande crise que nous traversons et de leurs propres préoccupations. Qu’on lise les journaux européens ou qu’on rencontre des responsables, comme je l’ai fait cette semaine en Europe centrale, il en ressort une idée: une stratégie centrée exclusivement sur l’austérité est vouée au rejet et à l’échec et cela même s’il est légitime de prendre en compte les préoccupations des Allemands mises en avant par Angela Merkel face au risque de laxisme.

Il y a là un paradoxe majeur. À l’heure où ils semblent avoir perdu confiance, les Français feraient-ils encore l’histoire, mais sans en avoir clairement conscience? La nouvelle, au-delà de l’élection d’un homme, c’est que les Français ont retrouvé le levier d’Archimède perdu depuis longtemps. Contre toute attente, il y a aujourd’hui des marges de manœuvre inespérées pour la France comme pour l’Europe. S’il y a un état de grâce, c’est bien là. C’est aussi un fait politique dont il faut prendre acte dès maintenant, sans attendre l’issue des législatives, et qui s’impose à tous, à gauche comme à droite.

Ne laissons pas passer l’histoire, car la fenêtre de tir sera brève, tant les logiques politiciennes vont essayer de reprendre le dessus. La France doit faire un choix et l’assumer clairement.

Il ne s’agit plus pour notre pays d’endosser une stratégie d’austérité sans fin. L’exigence de croissance est désormais sur la table et personne n’a rien à gagner à faire marche arrière. Il ne s’agit pas davantage pour la France de prendre la tête des pays du Sud endettés pour rompre les digues de la rigueur. L’élection grecque, au même moment, est un signal d’alerte que nous devons entendre. Ne laissons pas se déchirer toute l’Europe en camps antagonistes.

Il y a un chemin d’équilibre à trouver qui ne saurait être un chemin de confrontation, mais le choix d’un compromis constructif. Bâtir ce nouveau consensus, c’est la responsabilité de la France aujourd’hui, en s’appuyant sur l’esprit d’union nationale et d’union des Européens autour de l’intérêt commun.

Comment faire?

Première exigence, gardons-nous de faire des législatives un troisième tour: ni revanche des tenants de l’austérité, ni surenchère des partisans du laisser-aller financier. Ce serait une erreur historique alors même que nous avons besoin d’un débat politique vigoureux, équilibré et tourné vers l’avenir. Le peuple français a parlé et ce message de croissance doit désormais être incorporé par les programmes de toute la gauche comme par ceux de la droite, qui doit comprendre qu’on ne gagne pas une élection en menant la bataille d’hier. Sachons nous adapter à ces nouveaux enjeux, dans le respect de nos convictions et de nos différences.

Deuxième exigence, soyons dès aujourd’hui en initiative sur le front européen. François Hollande a aujourd’hui la lourde tâche d’imprimer une marque et une vision en faisant levier sur les prochains rendez-vous, le conseil informel de l’UE, la rencontre du G8, le sommet de l’Otan. C’est dans les premiers jours que se cristallise l’image mondiale d’une présidence. Cela suppose un axe fort et c’est celui de la réconciliation.

Réconciliation européenne, d’abord, grâce à une stratégie de croissance et de stabilité qui aille au-delà d’un compromis boiteux entre relance de la consommation et rigueur budgétaire et qui évite les affrontements stériles. Il faut des réformes structurelles pour la compétitivité, pour l’innovation et la recherche en Europe, pour une politique énergétique commune. Il faut des euro-obligations affectées au financement de grands projets. L’exigence prioritaire, c’est de refonder la relation franco-allemande, de façon plus ambitieuse pour nos deux pays et pour l’Europe. Mais il faut également sortir du huis clos franco-allemand en développant une approche plus collégiale de l’Europe.

Réconciliation des rives de la Méditerranée ensuite en faisant de la présidence de François Hollande le temps du rapprochement et du dialogue stratégique, notamment avec le Maghreb. La relation avec l’Algérie reste un frein psychologique de notre politique étrangère et même de notre identité mondiale. Nous devons retrouver une politique arabe dans un contexte où stabilité ne saurait plus être synonyme de statu quo.

Réconciliation du Nord et du Sud dans une mondialisation qui multiplie les incompréhensions, enfin. Le G8-G20, auquel Nicolas Sarkozy a su donner une nouvelle impulsion au lendemain de la crise de 2008, doit s’atteler à une régulation de la mondialisation fondée sur des bases crédibles de réciprocité et de juste échange. Le cycle de Doha, bloqué, doit laisser la place à une nouvelle approche. À l’échelle du monde, nous devons mesurer à quel point nous devons aller plus loin dans notre partenariat avec certains pays clés comme la Russie ou la Turquie, indispensables à toute ambition mondiale, sans parler de la Chine, avec laquelle nous devons poser les bases de la confiance à l’heure où elle aussi s’engage dans le renouvellement de ses dirigeants.

Ne gâchons pas cette chance historique de faire entendre le message de la France. C’est le combat du gaullisme, c’est l’héritage d’un demi-siècle de construction européenne, c’est la vocation de la France depuis toujours de chercher le dialogue et de jeter des ponts.

11 mai 2012, Le Figaro