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1024 575 Dominique de Villepin

Avec Jacques Chirac, c’est une part de la France qui s’en va

« Aujourd’hui je pleure un homme qui a occupé une place immense dans ma vie, à qui je dois mon engagement en politique et la fierté d’avoir pu servir et représenter mon pays.
Avec lui, c’est une page de notre histoire à tous qui se tourne. C’est une part de la France qui s’en va. Il a su être le visage d’une France de la diversité et des terroirs, de l’enracinement et de l’ouverture au monde.
Merci Monsieur le Président.

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Où va la Francophonie au début du troisième millénaire ?

 Mesdames, Messieurs,

La question que vous posez sur l’avenir de la francophonie est plus que jamais essentielle. Essentielle pour nous, qui sommes attachés à la langue française. Mais aussi bien au-delà, pour un monde à la croisée des chemins, qui vacille entre plusieurs futurs possibles. Car nous vivons une époque paradoxale.

Partout, des logiques de division sont à l’œuvre : crises régionales, conflits interreligieux ou interethniques, prolifération des armes de toutes natures, générations d’enfants-soldats, circulation de bandes armées, exploitation illégale des ressources naturelles, grande pauvreté qui alimente la tentation de la violence. La conjugaison sur le même terrain de tous ces facteurs de crise nourrit également le terrorisme, qui est passé à une nouvelle étape de son histoire car il est maintenant capable de se ramifier et de tirer profit, partout dans le monde, des crises et des difficultés de chaque région, en Asie comme en Afrique et en Europe.

Et pourtant la chute du mur de Berlin a ouvert une ère d’espoir : l’extension de la démocratie sur la surface du globe et l’apaisement des rivalités idéologiques ont permis d’entrevoir une possible unité de l’ensemble des peuples pour le progrès social et humain, pourvu que la communauté internationale sache se donner la volonté et les moyens d’en réaliser l’alchimie. Une telle conjonction n’a jamais existé dans l’histoire, marquée depuis les origines par des rivalités de puissance. Après le choc des colonies, de deux guerres mondiales et de la barbarie, nous sommes revenus des empires et des conquêtes : nous savons désormais qu’il nous appartient de tracer ensemble un chemin vers l’avenir.

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Dans ce contexte, la solidarité entre les peuples devient un devoir : solidarité politique, sociale mais aussi culturelle. Ma conviction, c’est que la francophonie peut et doit en être une avant-garde.

D’abord parce qu’il s’agit au fond de choisir ensemble notre destin dans un monde qui vacille.

Ensemble, nous pouvons faire le choix de nous unir davantage et nous fixer pour objectif la mise en place d’une politique mondiale responsable, sur la base d’une nouvelle architecture internationale. C’est le choix de la France, qui appelle au renforcement des Nations Unies, au respect du droit international, au partage et au dialogue. C’est le choix de l’Afrique, qui aujourd’hui montre sa volonté de prendre en main son destin, avec des initiatives telles que l’Union africaine et le Nepad.  Face aux risques de confrontation entre les différentes parties géographiques, culturelles ou religieuses du monde, notre avenir se joue dans une voie étroite : parviendrons-nous à instaurer un principe de justice capable de neutraliser la part agressive des identités ? Parviendrons-nous à établir des règles et des principes applicables pour tous, au fondement d’un ordre international plus sûr et plus juste ?

Ensuite la francophonie se veut porteuse d’un choix courageux, historique, fondateur : celui de la réconciliation et du partage. Réconciliation par le langage lui-même, d’abord. Car dans la langue française il trouve une voie d’accès à l’universel. Le français, dit Léopold Sédar  Senghor, ce sont les grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est tam-tam ou en même temps flûte, hautbois, trompette, et même canon.  Mais aussi réconciliation entre mille géographies et mille univers de sensations : de l’Asie à l’Afrique, du Québec aux Caraïbes, de l’Europe à l’Amérique latine. Réconciliation, enfin, entre l’ancien et le moderne, la tradition et la science, la fidélité et l’ouverture.

 

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 A la source de l’action comme de la langue, il y a bien une vision du monde, une volonté de poser les jalons d’un nouvel humanisme.

Une vision fondée sur le partage. Face aux divisions qui déchirent les hommes et la pensée, il s’agit bien de surmonter toutes les frontières politiques, géographiques, culturelles. Le réveil et l’affirmation des peuples s’accompagnent de la profonde conscience d’avoir, comme le dit si bien Césaire, non pas à dompter, mais à jouer le jeu du monde.

La vision qui anime la francophonie, c’est aussi celle de la liberté et de la démocratie. Dans un monde de la diversité où coexistent les religions et les ethnies, le dialogue et la tolérance constituent les conditions de la paix. C’est bien l’appel d’un nouveau monde qui se dessine aujourd’hui sous nos yeux : un monde qui vit à l’heure du brassage et du mélange, de l’identité et de l’altérité, de l’élan vers la modernité et de l’attachement aux racines.

Alors que la mondialisation, riche d’opportunités, menace pourtant d’affadir les couleurs du monde et d’en lisser les aspérités, le brassage doit permettre à chaque voix de se faire entendre. Edouard Glissant revendique la créolisation du monde comme la seule façon de faire vivre désormais les identités. A travers une éloquence de la fraternité, sa Poétique du divers préfigure un idéal de société fondé sur l’hétérogène et le dissemblable, mais unie par une même conscience de l’humanité et de la fragilité des hommes.

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La francophonie trace dans l’histoire française le sillon d’une entreprise nouvelle, élargissant les vannes de la parole et de la langue.

Son message est clair : présente sur tous les continents, profondément enracinée dans la mémoire des peuples qui la portent, coexistant partout avec d’autres langues, le français a intégré lentement les valeurs des autres civilisations. Comme l’écrit Salah Stétié, elle a grandi comme une écorce d’arbre qui s’accroît année après année, anneau après anneau. Elle est devenue organisme vivant,  véritable force de réconciliation entre les hommes.

C’est, en vérité, tout le sens de la francophonie, d’abord née d’un désir ressenti hors de France comme l’a dit Boutros Boutros Ghali, pour exprimer une commune appartenance à ce brassage unique d’espaces, de peuples et de cultures. Comme si la langue française était le lieu même de cette tension créatrice entre pureté des racines et ouverture à l’autre, entre vie intérieure et solidarité au sein du genre humain. A la pureté de la langue correspond le dialogue des cultures : c’est le message et l’héritage que nous devons faire vivre, à l’instar d’Edouard Maunick, dont le souffle nous vient de l’Océan Indien, après avoir frôlé et fécondé les rives de l’Afrique et du monde :

Là tout est dit dans une langue majeure qui nomme l’île en autant de lieux connus-inconnus-reconnus pour pousser notre littoral jusqu’aux limites de l’univers.

C’est donc à un voyage sans fin dans l’espace et le temps, que nous invitent les poètes de langue française : un voyage au cœur du monde, au cœur de l’homme, à l’interface entre la conscience et le rêve.

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La Francophonie c’est aujourd’hui plus que jamais une quête d’universel.

Une quête qui commence sur notre vieux continent. De l’apostrophe rimbaldienne je regrette l’Europe aux anciens parapets, je retiens que nous ne devons pas avoir peur de rechercher, dans notre creuset européen, les premiers fondements de l’unité dans la diversité des langues, des histoires et des cultures. C’est là notre premier cercle d’action, celui de faire vivre le français réconcilié avec les autres langues de l’Europe.

Mais, il faut aller plus loin, forts de cette unité nouvelle, et franchir ces parapets pour s’ouvrir au vent du monde francophone. Qu’il s’agisse de développement durable ou de diversité culturelle, de règlement des crises ou de régulations internationales, la communauté des peuples francophones, communauté du Nord et du Sud, « fiers d’être différents » et de faire partie d’un même ensemble divers, peut faire des propositions. Elle peut promouvoir des solutions réalistes parce que respectueuses des identités et de la mémoire.

Il y a urgence. Dans notre monde inquiet, comment rendre ses chances à la paix, comment rétablir au plus vite l’espoir, la primauté de l’échange sur la confrontation et du respect sur l’intolérance ? C’est établir en premier lieu le dialogue. Non seulement celui des États, mais bien celui des cultures qui est le dialogue le plus exigeant parce que le plus vrai, celui de la dignité humaine. Voilà pourquoi l’espace fraternel de la Francophonie nous est indispensable.

5 mai 2005, Actes du Colloque de Bari