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Hommage à Kofi Annan

Kofi Annan était idéaliste et pragmatique à la fois

Dans les pages du JDD, Dominique de Villepin rend hommage à Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies (1997-2006), décédé le 18 août dernier. Ministre des Affaires étrangères au moment de la crise irakienne, Dominique de Villepin se souvient d’un homme volontaire, déterminé et exigeant dès lors qu’il s’agissait de promouvoir et de construire la paix.

Kofi Annan, c’était une curieuse alchimie entre un idéal de paix, de justice, de défense du multilatéralisme, des Nations unies qu’il portait plus fortement que n’importe lequel de ses prédécesseurs. Et en même temps, la détermination, le pragmatisme dans l’approche de chacun des problèmes auxquels il était confronté qui le conduisait à bousculer le système international et à refuser d’accepter le système des tout-puissants. Kofi Annan a été précurseur dans la lutte contre le terrorisme, après le 11-Septembre 2001. On avait ensemble, à un moment où la France était présidente du Conseil de sécurité, en janvier 2003, décidé d’organiser un sommet sur le terrorisme. Il s’est insurgé contre la vision réductrice d’une « guerre » contre le terrorisme. On ne peut pas régler par la force seule les grands problèmes du monde.

Dans la crise irakienne de 2003, Kofi Annan a essayé de trouver le meilleur compromis entre les Américains et la France. Je sentais une volonté d’aller le plus loin possible dans la responsabilité des Nations unies, multilatérale. Il était directement engagé dans la définition de cette méthode d’envoyer des inspecteurs sur le terrain, pour y traquer les armes de destruction massive. Il ne pouvait accepter que les États-Unis décrètent seuls que cela ne fonctionnait pas. Il était véritablement désireux d’aller au bout pour montrer que la communauté internationale n’était pas acculée à la guerre dès lors qu’elle n’était pas nécessaire. Sur ce point, il avait une très grande unité de vue avec Jacques Chirac. Après mon discours le 14 février 2003, alors que le Conseil de sécurité applaudissait, il s’est penché vers moi et m’a dit « Tu sais, ça n’est jamais arrivé ». Il avait une très haute idée de la France et de la responsabilité qui était la sienne.

Kofi Annan voulait aller le plus loin possible dans l’engagement onusien. Après ce qu’il avait vécu comme étant l’impuissance de l’ONU à Srebrenica en Bosnie puis au Rwanda et au Darfour, il ne pouvait pas accepter de rester les bras croisés face à de tels drames. C’était quelqu’un qui s’engageait, porteur d’un idéal, pas un idéal contemplatif mais celui d’un homme d’action.

Plus tard, lors de l’intervention militaire en Libye en 2011 et l’invocation de la responsabilité de protéger, je me suis retrouvé sur la même position que Kofi Annan. Dès lors qu’on sortait du cadre de cette résolution, il fallait clairement marquer son refus et il l’a fait. Cette intervention militaire a sans doute été une profonde erreur qui a, en partie, expliqué l’impuissance des Nations unies dans la crise syrienne.

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Face aux Etats-Unis, l’Europe ne doit pas baisser la tête

Invité le 12 juillet dernier à l’émission de Caroline Roux, les 4 Vérités, Dominique de Villepin s’est exprimé sur la nécessité pour l’Union européenne de réaffirmer son indépendance au moment même où se tenait le sommet de l’OTAN à Bruxelles. A l’impératif d’unité entre les Etats membres doit s’ajouter l’exigence d’ouverture et d’initiative, aux côtés de la Chine et de la Russie, face aux menaces de Donald Trump.

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“La question de l’existence même de l’Europe est posée.”

Reçu par Nicolas Demorand sur France Inter, Dominique de Villepin appelle la France à se transformer en transformant l’Europe afin de prendre toute la mesure des bouleversements du monde dans lequel nous entrons, où d’anciennes alliances semblent durablement abîmées, où la guerre est à nos frontières, où un certain sens de la gravité doit permettre de dépasser les polémiques pour apporter des solutions.

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“Entre l’UE et la Tunisie, on peut assister à une grande histoire !”

L’ancien Premier ministre français Dominique de Villepin a accordé, le vendredi 22 juin 2018, une interview à la journaliste Myriam Belkadhi durant laquelle il a mis en exergue la réussite de l’expérience de transition démocratique tunisienne.

« Depuis 55 ans la Tunisie, a toujours montré un modèle original. La constitution, l’enseignement généralisé, et là on parle de l’égalité successorale. C’est une avancée considérable et révolutionnaire. Cependant, on constate des difficultés économiques, malgré l’amélioration de certains indices, à l’instar du tourisme et de l’agriculture, cela reste insuffisant. Ainsi, nous avons des défis communs que nous devons relever. La coopération avec la Tunisie est nécessaire », a-t-il dit.

Et d’ajouter : « La Tunisie bénéficie de l’attention des pays occidentaux, grâce à son travail et sa détermination. Ça reste, aussi insuffisant. La coopération avec l’Union européenne doit s’accélérer davantage afin de garantir plus d’efficacité. Entre l’Union européenne et la Tunisie, on peut assister à une grande histoire dans la période à venir ».

Par ailleurs, il est revenu sur la crise libyenne, soulignant son impact direct sur la Tunisie. « Cependant, ça lui a permis de consolider ses acquis, notamment, par rapport à l’action au niveau des frontières ainsi que dans la lutte contre le terrorisme ».

Revenant sur la migration clandestine, il a estimé qu’il s’agit d’un véritable drame, affirmant qu’il faut trouver les bonnes solutions et un accord gagnant-gagnant. Il faut imaginer des solutions nouvelles et respectueuses. « Il y a une véritable souffrance chez les jeunes, nous devons donc travailler et agir ensemble. Capitalisons sur ce qui marche et qui marchera toujours », assure M. de Villepin. Par ailleurs, il a considéré que la Tunisie a la chance d’entretenir de bons rapports avec les pays du Maghreb, considérant que l’ouverture vers le Maghreb et l’Afrique demeure très importante pour la Tunisie. D’autre part, il a indiqué que la lutte contre le terrorisme nécessite une véritable solidarité, puisqu’actuellement, aucun pays ne peut combattre, à lui seul, ce fléau. « Le terrorisme trouve sa place au cœur des sociétés fragilisées. Il est nécessaire de conjuguer les efforts et de mettre en place une politique adaptée afin de l’éradiquer ».

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Wifredo Lam : Nouveau nouveau monde, Galerie Gmurzynska

Dominique de Villepin a été invité à partager sa vision du dialogue entre peinture et poésie à l’occasion du vernissage de la rétrospective de l’oeuvre de Wifredo Lam à la galerie Gmurzynska à Zurich. Il s’est exprimé en anglais au coeur de l’exposition du maître des deux rives, dont il a célébré l’engagement artistique, intellectuel et politique, dans une brève allocution intitulée “La fraternité des sorciers: Wifredo Lam et les poètes”.

 

 

The fraternity of sorcerers: Wifredo Lam and the poets

Nowhere are there as many ghosts as in paintings. A question has always nagged at me when looking at Lam’s works: what is a ghost? I believe, it is the shape of a memory, a spirit distilled through the mechanics of time. It is the part in us that doesn’t decay, but remains, endures and even fortifies. It is what art has been forged to bring back to life and to recreate. And, indeed, Lam’s paintings are lively ghosts of our new global culture. They emerge from the past, from the accumulation of images and inventions of the 20th century as something that speaks to us, that tells us how to confront this world of diversity, of uprooting and of exile, how to invent new magic where old beliefs have gone astray. They offer ceremonies for a new communion in modernity.

In a time of broken and bloody identities, in a time of cultural hegemony of mass-consumption, Wifredo Lam provides us a place of resistance, a refuge, a roof and even a womb for a new birth.  As years go by, Wilfredo Lam keeps growing, at par with the giants of the century, to the size of the world, he, the son of a Chinese man from Guangdong and of a Cuban woman with both criollo and slave ancestors with origins in Africa, raised in Cuba and revealed in France, famous in America, shown throughout the world in beautiful exhibitions like this one, curated by the Galerie Gmurzynska of Zurich. Before the word globalization even entered our vocabulary, he embodied and exemplified the global man.

Not only was he global in his grasp of the world, but he was also universal in his understanding of art. He believed in an art of essence, a poetry of forms and colours that would allow cultures, languages and beliefs to interconnect and transcend their differences.

Our world is getting out of touch with itself. It is derailing and losing touch with its inner magic. To me, this mission of poetry that has accompanied man on his beautiful and violent journey through history, this function of language beyond concepts and realities, through evocations and invocations, is the true nature and the real force of Lam’s paintings and the reason why his relationship to poets and poetry is the key to his work. Among the many poets who accompanied him on the way of creation throughout his life, I would like to mention three of these masters of witchcraft of words who illustrate each a part of Lam’s deep and complex relationship to poetry, André Breton, Aimé Césaire and René Char. But they are only three of the trees of Wifredo Lam’s forest of inspiration, among Gherasim Luca, Benjamin Péret, Alain Jouffroy, Christian Zervos, Pierre Mabille or Yvan Goll.

 

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Lam’s art was born out of the realm of poetry. Some friends-poets and before all André Breton have been the midwives of his forms and colours. Meeting and living with the poets in Paris, Marseille and the French Antilles between 1938 and 1941 has been decisive in the push towards his very personal singularity, that he achieved between 1935 and 1940 or 1942.  As such, he was indebted to the masters of words, among which first of all to the Surrealists. In many regards fatefully, his first major collaboration on a book of poetry was for André Breton’s Fata Morgana in 1940, a piece censored by the Vichy Government and that had its part in the common exile of the two artists. Already, the text hinted at the « disquieting register of masks » (« le répertoire inquiétant des masques »). He was on common ground when discussing with André Breton, Michel Leiris or André Masson. He found in them the freedom of mind that he himself longed for and had seen in his Cuban poet friends like Nicolas Guillen or in Federico Garcia Lorca, met in his years in Madrid. But the movement around André Breton played a decisive role for Lam because it offered him the perspective of the reconciliation of the arts, between poetry, painting and sculpture. It endeavoured to break up the walls dividing the fields of different techniques and to gain access to a realm of imagination in which art and creation were unique and original. They rooted art in the creative mind – in the genius – putting aside the object of art, the œuvre d’art, as a mere concrete expression of the subject’s intention. They tried at the same time to bridge the trenches that separated reason and imagination, civilization and savagery. Science, art and politics were wrought together in an outcry for the unity of the spirit of mankind, regardless of time and place. This declaration of independence of art, this spirit of boundless freedom was the revelation Wifredo Lam needed to overcome the diversity of teachings, influences and impressions. It allowed him to connect again to his inner self and find, in the field of poetry, his own identity.

In the creative tempo of Wifredo Lam, there have always been times of respiration that allowed him to grow further and stronger. There were times of intense and massive creation, and other times dedicated to readings and reflection, to the acquisition of his comprehension of the world, and in particular readings of poetry and of ethnology. These words were the matter he painted with, he transformed into colours and into forms, dancing shapes of ritual dances of beastly figures with horns and sharp mouths, at some moment howling through touches of colours reminding of Miro’s windows to otherworldly colours, at another moment captured in solemn gestures on the dark backgrounds of a half-open inferno. Sensitive to words, he published himself poetical writings, in Spanish as well as in French, or favoured the publication and translation of his friends poems. But before all Wifredo Lam’s paintings are poetry beyond language itself.

 

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The meeting with Aimé Césaire, master of the awakening of the « snake-charming Martinique» described by Breton, is another key to his work and to his relationship with poetry, with poems and with poets all at once. He did not conceive creation as an abstraction but as flesh and bone, as immediate friendship of two souls, one speaking, one listening, and as the intimate bond of a whole community, knit together by the commonwealth of words. His connection to Aimé Césaire’s négritude, to the solemn and inventive poetry of Haiti, of Rene Depestre or Jacques Stephen Alexis to the luxurious historical epics of the Caribbean spirit of Edouard Glissant had the same intimacy, because it opened up to him the horizon of his native land. It is not by chance that Aimé Césaire asked him in 1943 to translate in Spanish his Cahier d’un retour au pays natal. This « way home » was Lam’s own itinerary. He had left Cuba for Spain and France with not much more than dreams of what he would find, leaving a scorched and unspeakable land and he travelled back, in the turmoil of history, on the Capitaine-Paul-Lemerle, the « Flying Dutchman » of European intelligence, that was to transport in 1941 three hundred artists and intellectuals to their exile in the Americas, among which André Breton with his wife and daughter, Victor Serge, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers. The Carribean was at this time under the spell of intolerance and political oppression, specifically in the French Antilles with Admiral Robert as governor.

But the movement of the négritude was not about restoring an old identity. It was about retrieving a dignity and inventing a destiny and a future. It was about transforming the most savage of experiences – slavery – in a reconciliation of the broken world. This poetry is a constant struggle, it is the banner of the humiliated and the language of rebellion. His figures are figures of danger and devouring, dark encounters in a time when the tragic of history reaped its fruits day after day in wars and massacres. With time, one could be tempted to assuage the images of Wifredo Lam, to keep them so to say in the closet of good manners. This would be high treason. All the poets he befriended throughout his life had in common this essential rebellion in the name of life. They were all sons of Arthur Rimbaud.

Lam aspired to a truly universal poetry. His mythology is the constellation of a global archipelago. His art announces the concepts of Edouard Glissant. He forged and wielded his very own language, a language of signs, of rites and of myths. A language of savagery and civilization, a natural language, a language borrowing from the enigmas of Chinese calligraphy, from the oral transmissions of Caribbean lore and from the conflagrations of surrealist poetry. Languages can sometimes be separations between men, the symbol of their incapacity to understand each other. He invented a mythology without words, open to all. This is also what he admired in Picasso’s painting, this access to naked universality. In this sense, Lam’s paintings are poems crowned by forms and colours. He found access to the senses. As the French philosopher Louis Althusser put it, he « speaks in silence our language this stranger, and we understand it » (“Cet homme étranger qui se tait, parle en silence notre langue cette inconnue, et nous l’entendons”.) Lam aspired to share visions. His art was an art where lightning strikes in every painting. It’s the result of a fantastic force hurled through the canvas. It’s a trace of the metaphysical. As André Breton described it, his aim was « from the primitive marvellous he bears in himself to reach the highest point of consciousness » (“Atteindre à partir du merveilleux primitif qu’il porte en lui le point de conscience le plus haut”).

 

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There is a third poetic encounter in Lam’s life that bears witness to another fragment of what I believe to be his conception of poetry. It was the friendship with René Char, the sorcerer of L’Isle sur Sorgue, where he was born in the South of France. Wifredo Lam believed in charms, in the ability of searching through the earth for the sources of truth with the simple tool of words. He invites us to the ceremony of creation.

Wifredo Lam grew up in the mysteries of the Santeria of Cuba, under the guidance of his godmother Mantonica Wilson. In her ability to evoke and suggest, to tell and to chant, she was for him the real tutor in matters of creation of forms and of figures. And her teaching showed him that there is no essential difference between the word and the thing, between telling and showing, between saying and doing.

His magic is a magic of being. It’s the place where nature and culture become inseparable. No tree in his paintings can be compared to a real tree. They emerge out of the forests of the mind, of the memory of exiles and trans-shipments, they are trees as well as boats in which slaves are huddled.  It’s the place where mankind, the animal realm and the sphere of vegetation get confused in one archaic reality. Are they portraits? Are they landscape paintings? No one can tell. There are only exchanges of substance and degrees of existence as in the painting Canaima, named after the forest region in Venezuela, and in which he wishes to capture the « forest spirit ».

In Le Rempart de Brindilles, poems of René Char illustrated with five etchings of Wifredo Lam, the bird figures, black, white or multicoloured, are assembled in triangles of golden light and red flames. They don’t merely illustrate the verses. They are their keepers and guardians, watching us while we let the text flow out of the pages of the book. The painter found in the illustration of poems a way to transform his technique, to adapt it to the formats and necessities of etchings and lithographs, taking pleasure in the collaboration with gifted printers and publishers like Giorgio Upiglio.

What he shows us is an infinite saraband of masks, of devils and of beasts that is imprisoned in these canvases, a “danse macabre” in the honour of life where we see creatures, as René Char described them, “made thinner by the nervosism of art” (“amaigries par le nervosisme de l’art”). The masks of fear are held up against the day of truth. They act as intermediaries, as veils, as window-blinds to make reality acceptable and understandable. His paintings as Edouard Glissant rightly put it, are « genre paintings of mystery ». Aimé Césaire wrote that his friend Lam was « the spirit of creation » (“l’esprit de la creation”)

 

Few painters have developed such a natural and intense fusion with poets and their poems. In a way, Lam worked and lived in a time of experiments and visual discoveries, a time in which poetry had been blown up by the audacity of visionaries like Arthur Rimbaud, Georg Trakl or TS Eliot and the paintings were radically reinvented through abstraction since the intuitions of Kandinsky, Braque or Picasso. He arrived in Europe at the moment of reinvention of the arts when nothing could be said self-evident anymore. He was to carry further this legacy of Modernity, to open a path in the inner jungles of consciousness for a reconciled art, without words and without figures to take form.

In this sense, not only was Lam a poet, not only did he charm poets into singing in tune to his paintings, but he makes each and every one of his spectators a poet. The person who watches his paintings is drawn into the act of creation in the same way no one who attends a ceremony of the Santeria can remain out of reach of the magic. By entering his world, we belong to a new community of perpetually new creation, a community of desire and longing. As Aimé Césaire said, « Wifredo Lam doesn’t look. He feels » (“Il ne regarde pas. Il sent”.) And he teaches us how to feel through the universal body of mankind. He opens, with force and even violence, the gates of a reunited world.

 

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Zao Wou Ki à l’honneur au Musée d’Art Moderne de Paris. L’espace est silence.

À l’occasion de l’exposition “Zao Wou-Ki. L’espace est silence”, présenté au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris de juin 2018 à janvier 2019, Dominique de Villepin est revenu sur quelques thèmes chers à son ami dans la préface du hors-série du magazine Connaissance des arts consacré à l’exposition. Leur longue amitié est nourrie d’un dialogue qui se poursuit aujourd’hui encore.

 

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Quel bonheur de le voir ici, dans ce numéro hors-série de Connaissance des Arts, à l’occasion de l’extraordinaire exposition « Zao Wou-Ki.L’espace est silence » que lui consacre le musée d’Art moderne de laVille de Paris.

Zao Wou-Ki poursuit son bonhomme de chemin dans les cimes de la grandeur. Je ne crois pas qu’il en aurait eu peur et j’imagine le sourire énigmatique qu’il m’aurait offert si nous en avions plaisanté ensemble. Au-delà de la mort, Zao Wou-Ki demeure présent. Il parle, il change, il dévoile. Il y a quelque chose de titanesque chez cet homme qui a tenu à bout de bras les deux traditions d’Orient et d’Occident, qui, à travers ce corps-à-corps, les a fondues dans une peinture nouvelle, une peinture de signes capables de dompter le chaos des hommes. Qui a inventé une peinture totale, à l’unisson des autres arts, prise dans le dialogue constant des arts, avec la poésie, bien sûr, mais aussi la musique, comme le montre ce dossier exceptionnel. Il savait ainsi s’atteler avec humilité au labeur quotidien d’une étreinte et d’une recréation du monde, au mépris du risque.

Le temps qui passe ne fait en vérité qu’illuminer toujours davantage les toiles de Zao Wou-Ki. Ceux qui l’ont connu et accompagné savaient déjà qu’il comptait parmi les grands, parmi les monuments du XXe siècle. Le réveil de la Chine, le mûrissement de l’oeil – ce que Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, appelle justement « l’accélération du regard » – et l’évolution des esprits montrent de jour en jour que Zao Wou-Ki appartient à ce club très fermé des grands génies de la peinture du XXe siècle, égal en force, en rupture, à Picasso, Bacon ou Pollock.

Zao Wou-Ki ne pourra que poursuivre son ascension au firmament, car j’ai la conviction qu’il a anticipé notre temps plus qu’il n’a assimilé le sien. Zao Wou-Ki est, parmi les premiers, un peintre de la mondialisation, c’est-à-dire non seulement un peintre qui a fait l’expérience physique de l’écartèlement du monde, de la distance des regards et du rapprochement des cultures, mais quelqu’un qui a deviné que derrière la réinvention du portrait et du paysage dans l’abstraction surgissait un nouvel art global, un art fait du partage des regards, de la confluence, même heurtée, des traditions. Il est peintre d’un monde qui d’emblée doit se représenter comme unique et divers, un monde auquel est refusée la mise à distance de l’altérité mais qui doit s’engager dans la métamorphose perpétuelle. Lançons-nous alors à sa redécouverte.

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L’avenir du monde n’attendra pas l’Europe

Jean-Jacques Bourdin a reçu Dominique de Villepin sur BFM TV le mardi 22 mai, avant la formation du nouveau gouvernement italien, dernier né de la vague populiste européenne, et à la veille du sommet économique de Saint-Pétersbourg, forum clef pour la relation russo-européenne. L’ancien Premier ministre, ministre des Affaires étrangères et de l’Intérieur, a exprimé son souhait de voir l’Europe prendre la place qui lui incombe dans l’équilibre mondial.

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“Les lumières de la Méditerranée” célébrées au Musée Mohammed VI de Rabat

Dominique de Villepin a été invité à partager sa vision de la modernité méditerranéenne à l’occasion de l’inauguration de l’exposition “La Méditerranée et l’art moderne” au Musée Mohammed VI de Rabat.

Cette conférence a été prononcée le mercredi 25 avril 2018

« Les lumières de la Méditerranée : modernité et réconciliation pour les deux rives »
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Je me réjouis d’être invité à apporter ma touche à un dialogue autour des lumières de la Méditerranée, ici, dans cet écrin du Musée Mohammed VI de Rabat, à l’occasion de cette merveilleuse exposition sur « la Méditerranée et l’art moderne », en partenariat avec le Centre Pompidou. Car en Méditerranée, il ne s’agit pas seulement de la lumière visible qui a nourri nos terres et le travail des artistes. Il s’agit aussi, depuis toujours, des lumières intellectuelles, religieuses, politiques et artistiques qui ont fécondé nos esprits au cours de l’Histoire.

La civilisation égyptienne, la première, nous a laissé la trace, enfouie dans les sables, du culte de la lumière. Les Grecs ont allumé les Lumières de la raison et de la démocratie. La civilisation romaine a uni, la première, le bassin méditerranéen en intégrant dans son étendue politique toutes les civilisations locales, du culte de Mithra au panthéon celtibère.
La civilisation arabo-musulmane a apporté en Méditerranée un souffle nouveau entre les différents royaumes par des pratiques politiques, religieuses et esthétiques que couronneront les Lumières de l’Islam, autour d’AVERROES et d’IBN KHALDOUN.

C’est avec ce long héritage commun que dialoguent les artistes de l’exposition. Ils sont venus pour la plupart des brumes du Nord et se sont voulu fils de DELACROIX, de VAN GOCH, de CEZANNE. Ils ne savaient alors sans doute pas que leurs aventures marqueraient pour nous tous un pas décisif de l’entrée dans la modernité, et qu’ils deviendraient les ferments d’un nouveau rapport entre les deux rives de la Méditerranée.
Cette exposition nous invite à regarder l’éclosion de la modernité à partir de plusieurs angles, la naissance du paysage moderne au début du XXe siècle, les exotismes entre 1900 et 1930, les rivages photographiques, les ateliers du Midi et le foyer catalan, Marseille en 1956, la photographie depuis le tournant des années 1950, et enfin la création autour de Nice dans les années 60.

Mais pour ouvrir notre réflexion, je voudrais partager avec vous, en préambule à cette aventure de la modernité, l’émotion autour de deux tableaux et surtout vous inviter à la question du pourquoi et celle du comment ? Pourquoi le sujet choisis par l’artiste et comment fait-il pour que cela marche ? :
– D’abord, un tableau de 1886 de Vincent VAN GOGH « Les souliers aux lacets » du Musée d’Amsterdam ; on y voit des souliers décatis, à grands aplats de noir et de brun, usés par le travail des champs, sur un fond jaune vif. Le philosophe Martin HEIDEGGER, réfléchissant sur ce tableau dans son texte sur « L’origine de l’œuvre d’art », nous fait valoir que ces souliers étaient bien plus que des souliers : « L’œuvre ne représente pas le réel, mais ouvre à la variété de l’être ». En effet, derrière les souliers, on voit surgir le paysan qui chemine dans son champs, les pieds ancrés dans la terre et la boue, courbé en deux par son labeur. De même, en visitant l’exposition aujourd’hui, vous verrez se dessiner cet esprit et ce corps vivant de la Méditerranée, changeant, scintillant, lumineux. C’est cet esprit qui doit nous guider des rives bénies et meurtries, berceau de l’origine devenu tombeau à l’heure des migrations, quand il nous faut inventer des rives plus fraternelles.
– Le deuxième tableau est une œuvre de Matisse, « Les Marocains en prière », peint dans les années 1915-1917 qui est au Musée de Modern Art de New York. On y voit des figures de marocains étendus sur une terrasse entourés de pastèques et de coloquintes, la casbah, à l’arrière-plan. Du blanc, du vert et du jaune, du rose, lestés au centre du tableau par un fond noir qui structure et simplifie la composition en reliant et séparant tout à la fois ses trois parties. Chaque élément semble défier les lois de l’espace, et pourtant, cela en dépit de tout, comme par magie. Il fonctionne comme autant de plans et de signes, de formes et de couleurs, qui donnent vie à l’œuvre dans un jeu de correspondance, rythmé, dompté par Matisse.
Si l’artiste, on le voit ainsi, est doué de la capacité de donner la vie, à travers formes, lignes et couleurs, il doit constamment s’atteler à en maîtriser les effets jusqu’à s’imposer la rigueur, voire l’ascèse la plus extrême, entre vide et plein, dans sa recherche.

I- La Méditerranée est l’un des bassins majeurs de la modernité

1. Et cette exposition nous montre la face lumineuse de la modernité picturale, au cœur de laquelle la Méditerranée joue un rôle essentiel.
• Les lumières de la Méditerranée ont leur berceau en Provence, rapidement devenue le terrain privilégié d’expérimentations picturales qui ont révolutionné l’imaginaire. Les « Montagne Ste Victoire » ou « Les vues de l’Estaque » de CÉZANNE, riches d’une nouvelle vibration lumineuse, sont devenues la source de nombreuses innovations.
o Après les brumes du Nord et la peinture classiciste d’atelier, la Méditerranée offre aux peintres l’extérieur, le chevalet en plein vent, prêt à se gorger de lumière. Muni d’un matériel réduit, on voit ces personnages se lancer sur le motif, rompant avec la rectitude et la sévérité académique pour une discipline nouvelle, plus risquée et plus controversée.
o Ces sorties de l’atelier sont d’abord des sorties solitaires ; elles sont le fait d’aventuriers francs-tireurs. CÉZANNE le farouche, qui écrit, peu avant de mourir, à un ami, que « si quelques peintres veulent faire une école de ma peinture, c’est impossible, ils n’y comprendront rien ».
• Ces artistes inventent une nouvelle peinture qui se détache du sujet et se donne à l’action de peindre.
o L’importance du thème, du sujet, s’amenuise alors derrière le coup de pinceau du peintre. Les grands genres du paysage et du portrait, s’ils se maintiennent, deviennent l’occasion de capter l’éclat de la lumière et des couleurs. Vous observerez attentivement le tableau d’André DERAIN « Le faubourg de Collioure » de 1905 où, comme l’a confié le peintre, « les couleurs deviennent des cartouches de dynamite » … capables de « décharger de la lumière ».
L’imitation n’a plus le même objet : le peintre ne se contente plus de copier d’après nature, il recrée le mouvement, le souffle même de la nature.
o Les artistes se retrouvent alors dans des confraternités peu à peu constituées et renouvelées. Après la route parcourue, dans des cercles nouveaux, ils se recréeront une famille. C’est ainsi que naîtront les fauves, peintres orgiaques de la couleur, les cubistes qui brisent et réinventent de nouvelles formes ou encore les surréalistes catalans qui convoquent l’imagination en maître de la toile.
o C’est dans le même élan que les Saint-Simoniens ont voulu revenir aux sources méditerranéennes de l’Europe, et que leur quête de la Mère nourricière les a portés jusqu’à l’Égypte. Fous de fraternité, ils rêvaient de réunir les deux rives dans un imaginaire commun.
• Certes la Provence ne révolutionne pas seule les regards des peintres à la recherche de la lumière. Ainsi, GAUGUIN largue les amarres, pour une aventure océane sans retour. Mais nombreux sont ceux qui saisissent la chance qui s’offre à eux de renouer avec les rives de la Méditerranée dans un double mouvement :
o Un mouvement d’unité que l’exposition nous donne à voir. Les rives Nord et Sud sont unies au début du siècle sous un même regard, de la peinture à la photographie. Entre un « Paysage de l’Estaque » vu par Georges BRAQUE (1906), et l’ « Algérienne » de MATISSE (1909), une communauté d’impressions s’est installée. Les villes arabes de KANDINSKY sont pleines de la vibration qui descend en droite ligne des éclats de CÉZANNE.
o Parallèlement, s’opère un mouvement vers la diversité avec la découverte des arts islamiques par les artistes occidentaux qui enrichie de façon décisive leurs recherches hors de la figuration. Dans de longues expéditions à travers les Sud, les artistes s’inspirent de l’architecture arabo-musulmane, de sa manière d’évoquer le vide avec la ligne et de rappeler l’invisible dans le visible. Raoul DUFY les a cherchés jusque dans les intérieurs marocains.
2. Mais la modernité méditerranéenne a aussi son côté sombre, que cette exposition laisse apparaître.
• La transition vers la modernité charrie des passions tristes dont les œuvres ici réunies témoignent. Car la modernité est l’expérience d’un monde cassé, soumis aux épreuves et changements économiques, politiques et militaires, à travers un basculement, qui est celui du XXe siècle, de la puissance européenne à la domination américaine, au risque pour l’Europe de perdre son âme même dans les deux conflits mondiaux et les guerres de décolonisation.
o L’apparition de nouveaux risques individuels et collectifs se répercute sur la modernité artistique. Une grande incertitude s’installe, dans les dernières années du XIXe siècle, quant à la stabilité d’un ordre social, et l’on sent, dans des représentations que l’on qualifie parfois trop vite de « Belle Époque », la fragilité des instants de fête et la durée de la misère, sous un soleil de plomb où la mort rôde.
o La peinture de la lumière témoigne aussi d’un besoin frénétique de capter et fixer un moment, un état fugace des choses qui pourrait disparaître. La préférence pour les thèmes pittoresques et exotiques montre que l’attachement à la lumière est empreint chez les artistes d’une forte nostalgie, qui confine parfois même à l’anti-modernisme.
o Les peurs et les dissensions pointent sous les atours insouciants de l’imaginaire méditerranéen. L’abandon du figuratif sert aussi une prise de distance voulue avec la réalité brute, traduisant une part de refus à l’œuvre chez nos peintres, à qui la photographie, et bientôt le cinéma, ont volé le primat de la représentation.
• Les artistes de la modernité se font les témoins et les acteurs du changement dans la transition du monde ancien vers une nouvelle organisation sociale et productive, qui n’advient pas sans heurts.
o On le voit en particulier dans les deux sections photographiques de cette exposition, marquées par la présence du conflit, de la misère et de l’arraisonnement touristique.
o On le voit également plus tard, dans les années 60, dans la pulsion de dépassement du cadre restreint du tableau et le retour aux purs morceaux de couleurs du mouvement supports-/surfaces.
• La modernité, sous les effets de la modernisation, c’est aussi l’invention de la solitude, la perte des liens anciens et des traditions qui s’effilochent dans un monde mouvant.
o La modernisation est marquée au premier chef par l’évolution démographique, qui entraîne toujours un changement des statuts et des rôles sociaux. La famille se réduit, le soutien direct entre générations s’affaiblit au profit de structures sociales plus vastes, où chaque individu remplit son rôle pour lui-même.
o Le mouvement de modernisation implique aussi, avec le bouleversement des paysages et l’urbanisation, un déracinement et une perte de sens traumatisants. La traduction picturale de ce bouleversement de l’espérance humaine s’opère de plusieurs manières : d’abord par la destruction du figuratif, puis par la mise en scène de la destruction, dans les œuvres plus tardives de Fluxus ou de l’école de Nice.
3. La modernité méditerranéenne, enfin, présente une face encore aujourd’hui trop absente de nos collections. Le Centre Pompidou a, je le sais, à cœur de combler ce manque à l’avenir : celui de la modernité arabe.
• Rappelons que le chemin de la modernité picturale arabe est différent de celui de la modernité européenne, car l’abstraction y tient depuis le début une place prépondérante.
o L’interdit de la représentation a donné la priorité, dans les arts influencés par l’islam, aux formes géométriques, traces plurielles de la présence divine.
o L’écriture y a, elle aussi, joué un rôle essentiel. Mon ami, Mehdi Qotbi, en sait quelques choses. Les arabesques y tiennent une place primordiale, à mi-chemin entre l’épure et l’écriture. Un art renforcé par l’importance de la calligraphie au sommet des arts arabo-musulmans.
• C’est pourquoi la transition vers la modernité dans les arts arabes a été marquée par un retour réflexif sur sa tradition propre.
o Des artistes, tels qu’Ahmed CHERKAOUI et Jilali GHARBAOUI au Maroc, ont parcouru un chemin vers l’abstraction qui puise dans l’héritage coranique, et soufi en particulier.
o Je pense aussi au rôle de passeur d’Inji EFFLATOUN en Egypte et de Saloua Raouda CHOUCAIR au Liban, héritières de CÉZANNE, MATISSE et VAN GOGH comme des arts de l’enluminure, de la mosaïque et de la calligraphie arabe.
o Aujourd’hui, des artistes, tels que Shirin NESHAT, d’origine iranienne, continuent de faire vivre le mouvement de la modernité picturale à partir de leurs traditions propres, en mêlant art vidéo, photographie et calligrammes.

II- Mais, nous le savons tous, les deux rives de la méditerranée sont aussi parsemées de pièges. Notre histoire récente, marquée par la violence, demande que nous soyons capables de libérer les regards.

1. Les carcans et œillères de l’orientalisme ont parfois séparé les imaginaires
• L’imaginaire occidental s’est construit depuis longtemps sur une fiction de l’Orient, comme l’a brillamment montré Edward SAÏD.
o La fiction orientale est un trait essentiel de la culture occidentale, qui l’accompagne non seulement depuis les premières explorations ultra-marines, mais depuis bien plus longtemps en vérité. Les expéditions de MARCO POLO, rassemblées dans son « Livre des Merveilles », si elles sont la base de liens forts avec l’Extrême-Orient, sont aussi la matrice d’une construction arbitraire par l’Europe d’un Orient global, qui englobe en un tournemain toutes les régions comprises entre Tanger et Pékin.
o En peinture, l’école académique française, tout comme l’école romantique, continuera dans le premier XIXe siècle de bâtir l’imaginaire oriental sur la base de quelques clichés s’étendant de la lascivité originelle aux jeux fourbes des vizirs de palais peuplés d’eunuques sévères et de satrapes abusifs. Autant de « visions d’Orient » qu’une certaine littérature continuera d’exploiter longtemps.
o En peinture, en revanche, il en est, heureusement, allé différemment. Les peintres orientalistes ont cédé le pas aux peintres de la couleur, et du même coup éloigné le spectre de la séparation des rives. À l’imaginaire romantique qui fait de l’Orient un monde enchanté, succède une attitude de recherche à travers le médium lui-même, guidée par la vibration de la matière.
• Les échanges et rencontres entre l’Europe et le monde arabo-musulman sont anciens, des califats andalous aux mosquées de Thessalonique. Si l’on retient surtout les points de frictions, d’affrontements et de rivalités, il y a, en vérité, bien plus que cela.
o Nous savons aujourd’hui l’importance cruciale de la transmission arabe des écrits antiques, sans laquelle l’Europe chrétienne n’aurait eu qu’une connaissance tronquée de la tradition philosophique grecque. Ainsi Thomas D’AQUIN est entré en querelle philosophique avec les traités d’AVERROES sur la question de l’unité de l’intellect.
o Dans les provinces andalouses, a fleuri pendant plusieurs siècles une civilisation originale où MAÏMONIDE et IBN ARABI s’entretiennent des rapports entre raison et foi.
2. Ces expériences riches ont été souvent écartées par les violences de la colonisation
• À l’enfermement du regard s’est rajouté le poids de la domination. S’introduisent ainsi un vice originel et un déséquilibre dans les relations entre les peuples, marquées d’emblée par le sceau de l’inégalité.
o La colonisation a assigné des peuples entiers au silence et à l’obscurité. Le choc de la conquête a brutalisé les sociétés colonisées ; soumis leurs organisations traditionnelles à des impératifs extérieurs ; dicté des comportements et, en conséquence, arraisonné les cultures et les arts.
o Elle a marqué le sentiment de puissance des Européens comme celui d’humiliation des peuples colonisés. Frantz FANON l’a souligné dans « Peaux noires, masques blancs », les rapports entre les colonisés et les colons ont durablement déréglé les sentiments, au point, parfois, de les rendre impossibles, et ce jusqu’à la folie.
• L’Europe trahit ses valeurs et se prive de la possibilité d’affirmer une communauté de destin en jetant les bases d’une reconnaissance de l’autre capable de nous ouvrir des portes d’une culture partagée, d’un imaginaire à explorer ensemble.
• Les paysages, l’architecture, les attitudes des hommes et des femmes, retiennent quelque chose de la mémoire coloniale. Car les épreuves d’une histoire commune ont accouché souvent d’une blessure, voire d’un ressentiment, de l’Afrique au Moyen-Orient, jusqu’à l’ancien bloc de l’Est et la Chine, alimentant les ferments de la division du monde encouragée par la nouvelle compétition idéologique entre les démocraties libérales, à l’épreuve du populisme, et les régimes autoritaires. C’est, sans doute, la grande question de notre temps.
o La Russie a nourri un sentiment profond d’humiliation à partir de 1989, face à l’écroulement politique de son empire historique, un repli économique diminuant d’un quart sa richesse nationale, et un déclin démographique faisant douter de l’avenir. La violence de cet effondrement a été puissamment exhumée par les écrivains de la colère que sont Edouard LIMONOV ou Zakha PRILEPIN, dont les écrits disent le désespoir d’une jeunesse sans repères et en proie à la violence et à la haine du monde.
o Dans l’ancien bloc de l’Est, ont surgi des artistes qui ont recours à de nouveaux médias et de nouvelles pratiques pour dire ce déchirement, à l’image des performances risquées de la Serbe Marina ABRAMOVITCH.
o En Chine, le souvenir de la colonisation est également encore très présent ; le « siècle d’humiliation » a débuté avec l’intervention des Européens et du Japon dans le pays en 1839 et ne s’est achevé que par la victoire communiste de 1949. Il a laissé des traces indélébiles dans la mentalité des dirigeants politiques chinois, très soucieux de ce qui touche à la souveraineté nationale de leur pays et de toute tentative d’ingérence internationale.
o Des traces que l’art contemporain chinois cherche à exorciser en exprimant une voie singulière, renouant avec le souvenir et les traditions historiques pour mieux les confronter à la modernité et la démarche abstraite : les toiles d’un artiste comme YAN PEI-MING nous disent beaucoup de cette imbrication des temps et des cultures au profit d’une réappropriation chinoise de la création artistique.
3. Un sursaut commun face aux entraves de la mémoire est d’autant plus nécessaire que notre monde est confronté à la menace du repli identitaire et religieux.
• Aujourd’hui, pour beaucoup, la tentation est grande, dans un souci de vérité et d’authenticité, de revenir à un supposé état des origines que rien ne viendrait entacher.
o C’est le rêve, bien sûr, du fondamentalisme religieux, qui se pense d’avance absout de ses violences parce qu’elles s’exerceraient au nom d’un Dieu tout puissant. Mais nous savons que l’absolutisme des dogmes ouvre souvent la voie à l’intolérance et au fanatisme. C’est une tentation au cœur de toutes les religions, présente à toutes les époques, et contre laquelle il faut se prémunir.
o Lutter contre le fondamentalisme, c’est lutter contre un imaginaire réducteur, miroir des simplifications orientalistes des colonisateurs.
• Le repli sur soi, le fantasme de l’identité unique et inaliénable, s’appuient sur une perversion de la mémoire.
o Il n’y a pas d’origine unique. Nous sommes le produit d’une histoire plurielle, qui s’étend des œuvres de l’Égypte ancienne, et des mythes indiens, aux nouvelles migrations d’aujourd’hui.
o Ce monde commun, nous l’avons en héritage. Et c’est pourquoi, à l’aveuglement de la violence, nous devons opposer le regard volontaire non pas de l’un contre l’autre, mais de l’un vers l’autre, le partage des expériences et des imaginaires, seul chemin capable de nous offrir la paix et la réconciliation.

III- Tel est l’espoir pour demain, à travers les lumières de la Méditerranée, d’engager le rapprochement entre les deux rives.

1. Nous sommes forts de notre héritage commun.
• Et d’abord d’une histoire commune :
o L’empire romain a uni toutes les cultures de l’Antiquité au sein de la pax romana, et promis à tous les citoyens de l’Empire le même statut par l’édit de Caracalla. La promesse romaine était celle d’une unité politique par-delà les différences culturelles.
o Par la suite, nous le savons, la Méditerranée s’est souvent révélée terre de conflits. Amin MAALOUF a su mettre des mots sur Les Croisades vues par les Arabes. Il a rendu le choc des armes en se saisissant des mots de l’envahisseur.
o Fernand BRAUDEL nous rappelle dans La Méditerranée au temps de Philippe II combien l’espace méditerranéen forme une région cohérente par sa géographie, ses échanges et ses cultures.
• Nous sommes forts également de défis communs, aussi bien politiques, qu’économiques et humains que nous ne pouvons relever qu’ensemble.
o La Méditerranée est devenue une zone instable, théâtre de multiples crises : états faillis, interventions étrangères, crise des réfugiés, guerre civile syrienne ou yéménite ou encore libyenne, drame continué du conflit israélo-palestinien.
o Face à ces défis, des solutions et des institutions existent. L’Union du Maghreb Arabe est une partie importante de la discussion politique entre les pays du Maghreb, et s’implique dans les discussions relatives à l’avenir de la Libye.
o Sur le plan économique, l’Union Africaine répond également à un fort besoin d’unité du continent, et a le courage d’entreprendre des projets de développement transnationaux, à l’image du sommet de Kigali en mars dernier, qui a posé les bases d’une Zone de Libre-Échange Continentale (ZLEC).
o Quant aux défis humains, l’Union pour la Méditerranée se réunit en ce moment même à Barcelone (24-25 avril) autour des enjeux du climat, qui concernent tous les pays de la région au même titre.
o Enfin, la crise des réfugiés a fait de la Méditerranée un tombeau marin, qu’il appartient à nous tous, du Sud au Nord, de prendre en main à la racine, par le développement économique, qui, seul, donnera suffisamment de raisons aux candidats à l’exil, de s’impliquer dans leur pays d’origine, au lieu d’être contraints de partir.
2. Seule la réconciliation des regards peut nous permettre d’avancer
• C’est la chance à saisir d’un dialogue renouvelé entre nos artistes et nos cultures pour permettre à chacun d’approfondir sa propre recherche, tout en s’ouvrant à celle de l’autre.
o Nul ne crée ex nihilo. Il est naturel qu’un artiste cherche à recouvrer les sources de sa propre lignée artistique et s’en inspire pour créer de nouvelles œuvres. Je pense en particulier aux œuvres bâties sous le signe du symbolisme soufi de Farid BELKAHIA, utilisant le cuivre, la peau, les bois découpés pour accéder à l’universel.
o Dorénavant, cependant, les lignées artistiques dépassent d’emblée les cadres nationaux et même les continents, pour se retrouver, à travers galeries, foires, maisons de vente, musées, toutes institutions connectées entre-elles sur la scène mondiale. De grands événements rythment l’année où se mêlent tous les courants de la création autour d’un nombre croissant d’amateurs et de collectionneurs voués à jouer un rôle crucial.
3. Nous voyons éclore ainsi l’affirmation d’une sensibilité artistique contemporaine, à l’échelle internationale, qui accompagne notre mondialisation.
• Des influences croisées s’établissent et se renforcent par la transmission de savoir-faire et de techniques d’une école à une autre, à l’initiative de passeurs précurseurs.
o Je suis personnellement sensible à la multiplication des nouvelles écoles en Amérique latine, en Asie, ici en Afrique et au Moyen-Orient. Soyons conscients que de la rencontre naît souvent un nouveau regard, comme nous le montre le rôle puissant joué par les artistes d’origine étrangère dans l’affirmation de l’école de New-York au lendemain de la deuxième Guerre mondiale avec Achille GORKI, Roberto MATTA ou Willem DE KOONING.
o De même, en France, pour l’école de Paris avec l’apport majeur de peintres chinois, comme CHU TEH-CHUN ou ZAO WOU-KI, qui ont puisé aux deux sources, à l’école du paysage chinois comme à l’école de l’abstraction européenne, pour former une sensibilité unique.
o Entre le Maroc et la France, je vois aussi la richesse de notre influence croisée, qui s’est enracinée grâce au travail et à l’influence d’hommes de talent, comme Pierre BERGE, dont la villa et le nouveau musée Yves-Saint-Laurent sont, et demeureront, un point de confluence pour tous ceux qui veulent croire en l’avenir de nos deux rives.
• Les regards nourris à différentes traditions montrent que la cohabitation s’invente en créant et en innovant, jamais en imitant.
o En parlant des relations amoureuses, Madame de STAEL avait su établir cette pénétrante équation : 1+1=1, 2-1=0. Je crois aussi qu’elle est vraie pour les arts. Si l’alliance s’avère féconde, la séparation constitue toujours une menace.
o Il en va de même en diplomatie, où ce sont les dynamiques et les innovations communes qui doivent primer sur la culture du compromis et du plus petit dénominateur commun.
• Sur ce plan, je suis heureux de voir que le Maroc et la France parviennent à approfondir toujours davantage leurs relations marquées par la force de nos échanges culturels et la confiance au plus haut niveau, comme en témoignent les relations entre Sa Majesté et le Président MACRON, comme entre nos deux peuples.

Chers amis,

Pour terminer, trois coups de cœur, le tableau de KEES VAN DONGEN, « Fellahines », fait en Tunisie en 1913, les bleus délavés de l’eau et du ciel, un village blanc au minaret jaune et des ombres noires qui cheminent. Un petit KANDISKI de 1905 avec une ruelle, toujours en Tunisie, de gris, violets et roses. Enfin une photo de Bernard PLOSSU, de 1975, une fenêtre ouverte sur le port de Marseille avec un paquebot au sortir de la rade dans un dégradé de blancs et de gris.

Plus que jamais, nous le savons, nos destins sont liés. Plus que jamais la Méditerranée a besoin de lumière et d’engagement pour nourrir un espoir trop souvent trahi. Le Musée Mohammed VI nous offre, chaque jour davantage, un nouveau lieu de rencontre, un phare pour éclairer cet indispensable nouvel élan.

Alors, je ferai un vœu. Que sur cette rive de la Méditerranée, puisse un jour prochain s’ouvrir au côté de ce Musée, un autre Musée, consacré à l’art contemporain Méditerranéen, pour faire vivre la culture de ces deux rives, en se tournant résolument vers l’avenir.
Le projet européen a commencé par l’économie, par le charbon et l’acier. Le projet méditerranéen devrait, à mon sens, commencer par la culture pour surmonter les blessures de l’histoire et de la géographie.

Je vous remercie.

1024 460 Dominique de Villepin

La France ne doit pas se tromper d’axe diplomatique

Dominique de Villepin a répondu aux questions de Jeff Wittenberg sur France 2, à propos de la visite d’État d’Emmanuel Macron aux États-Unis, dont les enjeux sont essentiels pour la diplomatie française. À l’heure où la scène européenne se referme face à l’initiative française, le pari américain du Président français n’est pas en phase avec le nouvel équilibre mondial, où la Chine et la Russie jouent un rôle déterminant. La vocation de la France est d’aller davantage vers l’axe Pacifique, et non l’Atlantique.

730 731 Dominique de Villepin

Dominique de Villepin à l’ESAA “Réconcilier les silences : donner sa parole sur la paix”

Dominique de Villepin, en visite à Alger, a donné, à l’École supérieure algérienne des affaires, le 27 mars, une conférence sur le thème « Réconcilier les silences : donner sa parole pour la paix ». Son intervention, filée autour du thème de la violence dans le monde aujourd’hui et des perspectives de réconciliation, s’est attardée sur la spécificité de la relation franco- algérienne. Tout en reconnaissant que la colonisation, en refusant d’accorder aux populations coloniales les mêmes droits qu’aux populations de métropole, était « une trahison des valeurs humanistes » dont la France se devait d’être porteuse, il a appelé les Algériens et les Français, à regarder les choses en face pour « pouvoir rêver d’une relation apaisée », autour d’un espace commun, la Méditerranée.

 

« Réconcilier les silences : donner sa parole pour la paix »

Conférence donnée à l’Ecole Supérieure Algérienne des Affaires

Monsieur l’Ambassadeur, cher Xavier,

Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux d’être ici parmi vous, dans ce lieu exemplaire de la coopération académique et diplomatique entre l’Algérie et la France. C’est également avec grand plaisir que je reviens à Alger. Je me souviens avec émotion de ma visite ici en 2002 en tant que Ministre des Affaires Etrangères, mais surtout de celle du président Chirac l’année suivante, alors même que nos deux pays évoquaient la création de l’Ecole supérieure algérienne des Affaires où nous nous trouvons réunis.

Il y a moins de quatre mois, Emmanuel Macron a effectué son premier déplacement présidentiel à Alger pour réaffirmer la vivacité des liens entre nos deux pays et détailler un certain nombre de propositions. Je salue sa démarche, mêlant franchise, ambition et apaisement, au contact des autorités politiques et de la société civile, notamment la jeunesse. Sa volonté s’est affichée clairement : aller de l’avant sans fuir les responsabilités qui incombent à chacun. Parmi les sujets évoqués, je retiens l’importance accordée à la stabilité régionale, en particulier en Libye et au Sahel, et la nécessité de consolider les relations économiques entre la France et l’Algérie, avec la création d’un fonds d’investissement conjoint. Sur le plan historique et mémoriel, le Président s’est montré résolu à de vrais avancées, rejoignant le candidat qui, en février 2017, avait osé des mots très forts pour qualifier l’histoire de la colonisation.

Parler avec vous de silence, le convoquer hors de la nuit ou du néant, c’est déjà atteler deux contraires en conciliant la parole et l’absence. C’est, en un sens, la vocation première de la diplomatie et de la politique : réduire les pesanteurs du renoncement ou des malentendus par le pouvoir du verbe et de l’échange. C’est là tout l’art d’ouvrir un espace de dialogue en cultivant des angles d’intimités silencieuses qui font l’énigme de tout peuple et de toute civilisation.

Le silence est un continent, avec ses reliefs et ses climats. Il n’y a pas le silence, mais des silences, avec des degrés, des intensités, des qualités, des sources infiniment diverses. C’est un continent qui s’étend et se développe, ensable les estuaires et les côtes. Se juxtaposent et s’entremêlent des silences différents.
Il y a les paroles interdites, quand le pouvoir impose sa seule parole – qu’on songe au silence de terreur qu’affrontait, avec de frêles mots, Ossip Mandelstam dans Tristia :

 Dans le tonneau, l’étoile fond comme du sel
Et l’eau glacée se fait plus noire,
Plus pure la mort, plus salé le malheur,
Et la terre plus vraie et redoutable.

Il y a la parole perdue face au traumatisme du choc. C’est Adorno au lendemain de la guerre, qui nous dit qu’« écrire un poème après Auschwitz est barbare. ». Aujourd’hui même, face au risque nucléaire ou des attaques chimiques, le silence horrifié des uns ne cède qu’aux vitupérations des autres.

Il y a les paroles impossibles, tant on ne parvient plus à démêler les fils de son histoire ou de ses sentiments, incapable d’extraire du silence une vérité, s’efforçant sans cesse mais ramenant toujours des filets vides. C’est le silence de Pasternak lors d’une conférence à Moscou alors que s’abattait la répression avec les grands procès, silence uniquement brisé par la récitation du sonnet « XXXII » de Shakespeare.

Il y a les « paroles gelées », comme celles du Quart Livre de Rabelais, qui restent longtemps enfermés dans la glace, avant d’être ramenées subitement à la vie dans la chaleur du présent.  Ces paroles gelées, celles d’une langue appauvrie par l’usage et assenée par habitude, ce sont les instruments du statu quo, d’une résignation collective face aux risques de guerres.

Sous ces silences, se retrouvent toujours les mêmes passions : la honte, la peur, la colère. Je crois que toute parole vraie est une parole arrachée au silence, quand le bavardage, le vacarme à tue-tête ne servent qu’à couvrir le néant : néant d’idées, de visions, néant d’initiatives. J’ai consacré une part importante de ma vie à la parole, à la parole politique, à la parole littéraire, à la parole cherchant à faire surgir l’histoire parce que je croyais à cette nécessité d’arracher la parole au silence.

Près de 200 ans après la conquête, plus de 50 ans après l’indépendance, et 20 ans après la guerre civile, où mieux qu’en Algérie peut-on prendre la mesure du poids de ces silences ? Où veut-on voir émerger avec autant de force le désir d’une parole libérée, d’histoires réconciliées, d’un récit apaisé ?

Pourtant, le spectre de la guerre hante toujours nos esprits, en Algérie, en France et ailleurs : partout le fleuve de la violence semble suivre son cours, et nous piéger dans ses redoutables rapides. Car pour réconcilier les silences, il faut déjà pouvoir s’affranchir du silence, et donc se libérer de la spirale des violences qui le provoquent et le nourrissent. C’est un cheminement aussi bien collectif que personnel, aussi difficile soit-il. Voilà l’enjeu pour chacun de nous aujourd’hui, pour pouvoir imaginer un avenir en commun.

Nous sommes plus que jamais rongés par le poison de la violence

Cette violence est l’héritière d’un monde inégal

  • La colonisation a introduit un vice originel et un déséquilibre dans les relations entre les peuples, marquées d’emblée par le sceau de l’inégalité.
    • Parce qu’elle a été violente et a partout instauré un rapport de domination, la colonisation a assigné des populations au silence.
      • Un silence face au choc de la conquête. C’est la parole perdue des amérindiens face à l’effondrement de leur monde provoqué par l’arrivée des Espagnols et Portugais. Une parole qui met du temps à être retrouvée, portée par les figures du métissage comme celle de l’écrivain Garcilaso de la Vega, fils d’une ancienne princesse inca et d’un conquistador espagnol.
      • Un silence imposé par crainte du pouvoir, qui dépossède les populations colonisées de leurs terres, de leur dignité, voire de leur nom, comme ce fut le cas pour certains paysans algériens.
    • Ce monde est un monde hérité de l’ère coloniale, dont nous portons toujours les stigmates.
      • Un monde de frontières héritées, avec les conséquences que cela peut avoir sur le Moyen-Orient ou sur l’Afrique d’aujourd’hui.
      • Un monde qui a tellement intériorisé la violence des anciennes pratiques coloniales – ségrégation raciale et spatiale, maintien de l’ordre militarisé, état d’urgence – qu’il les reproduit au grand jour au sein de nos sociétés contemporaines.
  • Par essence, la domination coloniale a créé un fossé entre la France et l’Algérie, qu’il est à présent difficile de combler. Car depuis 1830, cette relation est tissée d’ambiguïtés, faite d’occasions manquées, de rapprochements avortés et de bifurcations.
    • Il y a eu cette première tentative d’intégration avec Napoléon III et le rêve d’un « royaume arabe » égalitaire, à la colonisation limitée, et placé sous la protection de l’Empire français.
    • Il y eut les tentatives de la loi Jonnart en 1919, qui visait à améliorer l’assimilation des populations algériennes et à reconnaître la dette de sang de la France à l’égard des 170 000 Algériens mobilisés au cours de la Grande Guerre.
    • Il y eut également 1936 et le projet Blum-Violette, qui souhaitait accorder la pleine citoyenneté à une élite algérienne triée sur le volet.
    • Il y eut enfin les ordonnances de 1945 et la constitution de 1946 qui amendèrent fortement le code de l’indigénat et ouvrirent l’accès à la citoyenneté française.
    • C’est pourtant l’histoire d’une union impossible, car inégale dès l’origine.
      • Comment imaginer qu’une histoire d’amour puisse résulter de l’exercice de la violence ? Dès le départ, l’union entre la France et l’Algérie avait tout d’un mariage forcé.
      • Ne nous faisons pas d’illusions, les résistances aux tentatives de rapprochement et d’unification ont été profondes et se sont imposées sans grande difficulté.
      • Des résistances qui contribuent au désespoir de Camus, déjà sensible lors de son appel à la trêve de 1956 : « Pour n’avoir pas su vivre ensemble, deux populations, à la fois semblables et différentes, mais également respectables, se condamnent à mourir ensemble, la rage au cœur. » Ce désespoir se mue bientôt en un silence définitif, l’écrivain décidant ensuite de ne plus s’exprimer sur le sujet. Un silence qui le sépare de Jean Sénac, cet alter ego qui prenait lui le parti de soutenir l’indépendance. Un silence qui lui a longtemps fermé les cœurs en Algérie même si son amour brûlant pour sa terre natale finit par être reconnu de tous.

Cette violence résulte d’un usage de la force qui réduit partout ce monde au silence

  • Il faut mesurer à quel point la violence de la guerre nous condamne au mutisme
    • Si tant de combattants gardent le silence c’est que partout la guerre a marqué à vif ces hommes rentrés du front, depuis le poilu des tranchées du Chemin des Dames, au combattant syrien luttant pour la défense des siens face aux violences de Daech, en passant par le soldat du Viet Cong faisant face au déluge de feu des bombardements au napalm. C’est un silence qui dit le traumatisme de la guerre et l’impossibilité d’en parler une fois les siens retrouvés.
      • C’est le silence des moudjahidines algériens tournés vers l’indépendance et les enjeux de reconstruction politique ;
      • C’est le silence des appelés français, confrontés à leur retour à une société française pressée de passer à autre chose et qui souhaite oublier un drame vécu loin de la Métropole.
    • Un silence prolongé par celui des contemporains, marqués par les défaites et l’effondrement physique et moral d’un monde laissé à la dérive.
      • C’est le silence de la France lors de la débâcle de 1940, celui des deux Allemagnes après 1945, le silence de la Russie après 1989.
      • C’est le silence enfoui et la mémoire refoulée des rapatriés, pieds noirs et harkis, plongés dans une « nostalgérie » durable ;
      • C’est aussi le silence des années 1990 et de la guerre civile : je sais combien l’immobilisme pétrifié de la communauté internationale a blessé l’Algérie. Je sais aussi combien le silence de la France a suscité de défiance et parfois de colère. Près de vingt ans après la « décennie noire », nous ressentons encore le poids du désarroi et de l’incompréhension devant l’ampleur d’un drame qui reste pour nous tous indicible.
    • Ce silence se transmet de génération en génération : le silence des pères devient le tabou des fils. Il se transmet également aux épouses, qui en deviennent les gardiennes tacites, par respect pour la douleur des époux.
  • Malheureusement, nous voyons aujourd’hui la violence prospérer dans le terreau des résignations unanimes, en particulier au Moyen-Orient.
    • La violence politique y est devenue la norme.
      • Le terrorisme a su prospérer dans les zones grises du Moyen-Orient éclaté, aussi bien en Irak qu’en Syrie, au Yémen, dans le Sinaï, en Libye et au Nord du Sahel.
      • Les assassinats politiques ont marqué le monde arabe au cours des dernières décennies, depuis celui d’Anouar el-Sadate à celui de Rafik Hariri, sans oublier Kamal Joumblatt, Tahar Djaout, Lâadi Flici et bien d’autres.
      • La rhétorique guerrière s’est considérablement renforcée dans les discours des dirigeants de la région. Il suffit pour s’en convaincre de relever la virulence des paroles d’un Recep Tayip Erdogan, ou l’aventurisme affleurant des propos d’un Mohammed Ben Salmane.
      • L’islamisme politique est le seul rescapé du grand naufrage des idéologies politiques susceptibles de forger l’unité du monde arabe que furent le panarabisme, le socialisme, ou le baasisme, réduites au silence face au raidissement des régimes autoritaires et aux soubresauts des nationalismes.
    • La région est plongée dans le silence assourdissant de la guerre, et dans une spirale infernale qui voit ses Etats imploser ou se recroqueviller les uns après les autres.
      • La guerre y accentue l’épidémie d’Etats faillis, aussi bien en Syrie, qu’en Libye, en Irak, et au Yémen.
      • La doctrine interventionniste y a fait des émules, comme le montre la guerre en cours au Yémen.
      • La rivalité géopolitique qui se joue entre l’Iran et l’Arabie Saoudite constitue une nouvelle Guerre froide, instrumentalisant les tensions confessionnelles et augmentant sensiblement le risque de confrontations à grande échelle.
      • Or, au risque de le répéter encore et encore, la guerre ne fait qu’ajouter à la guerre, et les interventions militaires à outrance ne peuvent être une réponse satisfaisante. Nous devons pouvoir compter sur l’Algérie dans le refus de cet appel systématique aux armes, ce pays ayant toujours défendu la non-ingérence et rejeté l’interventionnisme.
  • Cette violence, c’est celle que nous devons refuser aujourd’hui. Alors que se multiplient depuis ces dernières années les guerres et les interventions militaires à travers le monde, nous n’avons toujours pas tiré les leçons du passé.
    • Parce qu’elles tuent des civils, déstabilisent des sociétés et finissent toujours par être perçues comme une invasion, ces interventions ne peuvent manquer de s’attirer l’hostilité des populations locales. Ce fut le cas hier au Vietnam, aujourd’hui en Afghanistan, en Irak, au Mali et en Centrafrique.
    • L’interventionnisme a toujours nourri une logique de radicalisation des populations qui se replient alors sur des valeurs traditionnelles essentialisées. Ceci n’est pas une nouvelle donne, mais une constante dans l’histoire.
      • Qu’on songe aux Druzes libanais face aux soldats de l’Empire ottoman, aux Carlistes espagnols et aux Sanfédistes italiens face aux armées napoléoniennes, tous ont en commun une forme de repli identitaire et religieux érigé en rempart contre l’invasion étrangère.
      • Une logique similaire anime aujourd’hui les zones dévastées par l’interventionnisme militaire, et prend l’islam en otage face à ce qui est perçu comme une agression contre les valeurs fondamentales des sociétés musulmanes. L’islam radical a ainsi pu s’imposer comme une idéologie de résistance et de combat, au détriment des populations locales.

En forgeant un monde d’humiliés, nous avons trahi nos principes

  • Avec la colonisation, nous avons trahi nos valeurs.
    • En refusant d’accorder aux populations coloniales les mêmes droits qu’aux populations de métropole, nous leur avons dénié leur pleine qualité d’homme, et nous avons ouvert la porte du ressentiment et de l’humiliation en même temps que nous refermions celle de l’espoir.
    • Nous avons trahi les valeurs humanistes que nous étions censés porter, faisant de cette histoire un véritable crime.
    • Nous avons également trahi et dévoyé la langue, en faisant du français une langue de la domination. Un sentiment d’humiliation dont se libère Kateb Yacine en choisissant d’écrire en français, en faisant de la langue du colonisateur un « butin de guerre », à partir duquel repenser l’identité algérienne contemporaine.
  • Ce monde d’humiliés est aussi celui des nations sorties du silence : la Russie et la Chine.
    • La Russie a nourri un sentiment profond d’humiliation à partir de 1989, face à l’écroulement politique de son empire historique, un repli économique diminuant d’un quart sa richesse nationale, et un déclin démographique faisant douter de l’avenir.
      • La violence de cet effondrement a été puissamment exhumée par les écrivains de la colère que sont Edouard Limonov ou Zakha Prilepin, dont les écrits disent le désespoir d’une jeunesse sans repères et en proie à la violence et à la haine du monde.
      • Le retour en force de la Russie sur la scène internationale doit donc se lire à l’aune de ce passé proche et d’un ressentiment brandi en étendard jusqu’aux enceintes de l’ONU.
    • En Chine, le souvenir de la colonisation est également encore très présent ; le « siècle d’humiliation » a débuté avec l’intervention des Européens et du Japon dans le pays en 1839 et ne s’est achevé que par la victoire communiste de 1949.
      • Il a laissé des traces indélébiles dans la mentalité des dirigeants politiques chinois, très soucieux de ce qui touche à la souveraineté nationale de leur pays et de toute tentative d’ingérence internationale.
      • Des traces que l’art contemporain chinois cherche à exorciser en exprimant une voie singulière, renouant avec le souvenir et les traditions historiques pour mieux les confronter à la modernité et la démarche abstraite : les toiles de Yan Pei-Ming nous disent beaucoup de cette imbrication des temps et des cultures au profit d’une réappropriation chinoise de la création artistique.

Matrices d’un monde ébranlé et de ses blessures, l’inégalité, la force et l’humiliation nous ont conduit à une impasse. Aux silences marqués par le fer rouge de la violence, nous devons opposer la parole, la seule qui soit capable de nous montrer le chemin de la paix et de la réconciliation.

Brisons les silences, sans quoi nous n’entrerons jamais dans le temps des pardons

Briser les silences, cela commence par prendre la parole, pour refuser la guerre et ses violences

  • C’est d’abord parler pour dire non.
    • En diplomatie comme ailleurs, il faut parfois savoir élever la voix pour se faire entendre et prendre le parti de la paix. Lorsque je me suis exprimé au nom de la France en 2003 contre l’intervention américaine en Irak, c’était d’abord pour briser l’unanimisme des silences sur la question des inspections et l’assentiment tacite à la guerre. Nous n’avons pas empêché la guerre, mais nous avons évité que l’ensemble du monde ne l’endosse.
    • Ce refus de la guerre doit être un combat collectif, mené au nom des morts pour les vivants qui viendront après nous.
    • La parole qui dit non n’est pas l’apanage du politique. Elle appartient à chacun d’entre nous.
      • C’est la parole d’André Mandouze, qui en raison de ses convictions chrétiennes et de son attachement à une Algérie perçue comme la terre de mission de Saint Augustin, s’élève avec d’autres contre l’usage de la torture et milite pour l’indépendance de l’Algérie, jusqu’à se retrouver incarcéré.
      • Alors que René Char fait le choix de l’absence de parole, du silence poétique en ne publiant rien sous l’Occupation, pour privilégier l’action et l’engagement des armes, Césaire fait le choix de poursuivre le combat par l’écriture. Grâce à sa revue Tropiques, il peut crier son « Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre ». Il refuse le fascisme et le règne de la terreur grâce à ces « armes miraculeuses » que sont les mots, devenus des étendards de la liberté et des valeurs humanistes, un bouclier contre la peur.
  • C’est parler pour la défense d’une idée qui est une conviction : la paix.
    • Cette conviction intime, c’est la nécessité du dialogue pour y parvenir. Une conviction portée par des hommes de paix, porte-paroles de la non-violence et du désarmement des cœurs : Mahatma Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela. Ils nous ont montré la voie et ont légué à l’ensemble de l’humanité un devoir de poursuivre ce qu’ils ont initié.
    • Parler, c’est entrouvrir la porte de la réconciliation et prendre la responsabilité de la paix.
      • Après 1945, la France a su éviter de répéter les erreurs passées et faire le choix de la réconciliation avec l’Allemagne, en lui donnant un rôle majeur dans la construction d’une Europe naissante et en érigeant le couple franco-allemand comme un symbole de paix au sein de l’Union Européenne.
      • Ce choix de responsabilité, c’est aussi celui du président Dos Santos en Colombie, face à la rébellion des FARC et les 200 000 morts provoquées par le conflit. En choisissant comme lieu de négociations Cuba, mère des révolutions d’Amérique Latine et soutien de la guérilla, il a fait preuve de courage politique et accordé au dialogue une valeur supérieure.

Algériens et Français, nous devons regarder les choses en face, pour pouvoir rêver d’une relation apaisée qui soit à la hauteur de notre histoire

  • Un silence sépare toujours nos peuples et nos mémoires.
    • Les silences de la guerre d’indépendance ont hanté nos mémoires respectives car ils ont inscrit jusque dans nos chairs la violence de la séparation. Ne nous voilons pas la face, nous en souffrons toujours.
      • Le désespoir d’une génération face à l’incompréhension de ce qui a eu lieu a fortement influencé l’émergence de partis politiques extrémistes dans chacun de nos deux pays.
      • L’hypertrophie de la mémoire a également fait de la guerre un souvenir si lourd et si visible qu’il en devient presque impossible de l’apaiser et de le penser. Elle est comme les souvenirs de Funès, personnage d’une nouvelle de Borges, qui le privent de toute capacité de penser, tant sa mémoire s’en trouve encombrée.
      • Les tabous nous séparent. De la difficulté à nommer la guerre par son nom lors de son déclenchement, quand on parlait encore des « événements d’Algérie », jusqu’à son instrumentalisation récurrente et son cloisonnement dans la « guerre des mémoires » qui a nourri la profonde réflexion de Benjamin Stora.
        • Instrumentalisations en France dans la virulence des débats de société autour de l’immigration algérienne, du bienfondé de la colonisation ou de la querelle des responsabilités.
        • Instrumentalisations en Algérie aussi, dans les conflits livrés pour s’emparer de la légitimité révolutionnaire et dans le rapport à la France depuis l’indépendance.
      • Notre relation actuelle est encore faite de silences, alors que nos deux pays continuent de se regarder en chien de faïence. La France et l’Algérie entretiennent des rapports complexes et passionnels, faite de déchirements et de rapprochements, qui confortent la formule célèbre de Boumediene : « les relations entre la France et l’Algérie peuvent être bonnes ou mauvaises, en aucun cas elles ne peuvent être banales. »
    • La Méditerranée est pourtant cet étrange miroir où la France et l’Algérie peuvent contempler leurs reflets.
      • Car voilà deux pays qui partagent de nombreux points communs : un même amour des procédures administratives complexes, une vision partagée de l’Etat providence et de son rôle de protection sociale, un même amour de la Mare nostrum.
      • Mais ce miroir est un miroir brisé, le lieu de failles identitaires et de blessures profondes. Aujourd’hui, nous devons opposer un message de paix à ceux qui prétendent prendre en otage notre histoire commune. Si la sortie du silence et de la dénégation a été amorcée au début des années 2000 avec la publication depuis de nombreux travaux de recherche, il reste à œuvrer pour le difficile travail de la réconciliation et à éviter l’écueil de la tempête identitaire et ses conséquences mortifères.
  • Nous commençons tout juste à sortir de cette logique d’enfermement dans un mutisme collectif.
    • L’heure est à l’apaisement sur la colonisation. Apaisement d’une mémoire prête à reconnaître les crimes commis, comme l’a fait ici-même Emmanuel Macron lorsqu’il était encore candidat et comme l’a fait François Hollande avant lui, en offrant une reconnaissance publique nécessaire aux victimes du 17 octobre 1961, tout autant qu’à celles de Sétif en août 1945.
    • Nous le devons aux générations nouvelles et futures, qui n’ont pas à porter le poids de cette « guerre des mémoires » qui doit à son tour s’achever pour laisser place à l’apaisement. Car il faut se souvenir des paroles d’Assia Djébar :

« Un pays sans mémoire est une femme sans miroir
Belle mais qui ne le saurait pas
Un homme qui cherche dans le noir
Aveugle et qui ne le croit pas ».

Car voilà, il n’est pas vrai que les silences guérissent les silences ni que l’oubli vaut réconciliation. Il n’y a que la parole qui guérisse et qui ouvre la possibilité du pardon. Je le dis en diplomate, en homme au long parcours politique, avec la conviction que cette parole doit être précisément une parole politique.

Nous ne sortirons des silences qu’en agissant ensemble, côte à côte

Pour cela nous devons d’abord faire émerger une parole partagée

  • Réconcilier les silences, c’est aller au bout de ce qu’il y a à se dire. C’est tout d’abord donner la parole aux témoins, et ainsi, à l’Histoire. Aujourd’hui nous n’avons pas besoin de bavardages ou de mots creux sur la mémoire coloniale, nous avons besoin de paroles claires et fortes, qui aient un sens plus de cinquante ans après le face-à-face :
    • Peut-être cela suppose-t-il de se doter d’une institution pour accueillir les témoignages d’une génération qui est train de disparaître et d’emporter avec elle la part vivante de cette mémoire. C’est promouvoir une histoire orale de l’Algérie. Une histoire racontée à nouveau dans sa continuité.
    • Ceci suppose enfin une « justice des archives » partageant les archives algériennes entre Paris et Alger. Un pas important a été franchi avec l’annonce de la remise d’une copie des archives coloniales aux autorités algériennes. Dans le même esprit d’apaisement mémoriel, je salue également la décision du Président de la République d’accéder à la demande d’intellectuels de nos deux pays, en restituant les crânes de combattants algériens du XIXe siècle tués par les troupes coloniales, et conservés jusqu’à aujourd’hui par le Musée de l’Homme. L’Histoire est là pour nous épauler dans ce processus de réconciliation mais il appartient à la politique d’accomplir les gestes symboliques nécessaires. Un geste fort comme celui-ci serait une démonstration de bonne volonté à même d’agréger les désirs communs d’écriture de cette histoire partagée.
  • Faire naître une parole partagée, c’est laisser place au dialogue et ouvrir la voie à d’autres réconciliations.
    • Le défi de la réconciliation, c’est celui qui se pose dans l’ensemble du Moyen-Orient.
      • Réconciliation entre Israël et la Palestine, sans laquelle aucune stabilité ne saurait voir le jour au Moyen-Orient. Ceci suppose une main tendue de la part du plus fort vers le plus faible, dans un esprit de responsabilité de la part des autorités israéliennes et de prise de risque politique. Une telle paix asymétrique reposerait sur la solution à deux Etats, la seule susceptible d’être une base de discussion acceptable par tous. Ceci ne pourra se faire sans une plus forte implication de la communauté internationale, notamment des pays de la région, pour fournir aux Israéliens et aux Palestiniens des garanties de sécurité crédibles. Il est temps que les « passants parmi les paroles passagères » de Mahmoud Darwich deviennent les messagers de paix.
      • Réconciliation intercommunautaires alors que les luttes de pouvoir ont sciemment joué des divisions confessionnelles dans l’ensemble du Moyen-Orient :
    • En Syrie, d’abord, déchiré par un conflit qui a fait plus de 350 000 morts, il convient de privilégier un dialogue régional intégrant la Russie et l’Iran aux côtés des puissances occidentales et du processus de Genève. La stabilisation du pays ne se passera pas d’une réflexion ambitieuse et concertée sur la transition du régime et la création pérenne de garanties politiques et confessionnelles pour les minorités.
    • En Irak, au Yémen ou en Libye, des questions semblables se posent : comment bâtir un Etat stable et engager un processus de réconciliation au lendemain de guerres.
      • Pour l’Algérie, le défi de la réconciliation est triple : réconciliation avec elle-même, avec la France et avec le Maroc.
    • L’heure est donc au retour de la parole algérienne, à la sortie progressive du silence :
      • Il n’appartient qu’aux Algériens de prendre leur destin en main et de relever ces défis. L’Algérie a son rôle à jouer, notamment en tant que puissance stabilisatrice. Elle l’a prouvé en Afrique, en particulier au Mali, via son implication dans la signature des Accords d’Alger de 2015, dont le suivi doit néanmoins être renforcé.
      • Mais il faut que la voix de l’Algérie, cette voix singulière du refus de la guerre et du refus de l’ingérence, porte de nouveau dans le monde arabe. On a besoin d’entendre l’Algérie sur la Libye, sur le Yémen mais aussi sur la question syrienne : aujourd’hui et demain, son expérience pourrait être primordiale, elle qui a su surmonter les épreuves d’une nation et d’un tissu social déchirés par la guerre civile.
      • La relance de l’Union pour le Maghreb Arabe pourrait constituer un axe central, alors que le manque à gagner pour les pays du Maghreb du fait de l’absence d’union économique est estimé à au moins deux milliards de dollars par an pour la région.

Agir ensemble, c’est également promouvoir une culture partagée

  • Français et Algériens, nous partageons plus qu’un terrain d’entente, une terre commune dans le monde de Babel : ce bien commun, bien sûr, c’est la langue. Assumer notre francophonie en partage, voilà un défi central si l’on souhaite rapprocher, unir ou dissocier nos paroles respectives.
    • Cette nécessité de s’approprier la langue conduit Amadou Kourouma, à concilier le malinké et le français, pour pouvoir africaniser la langue et écrire ce que le français serait incapable de traduire.
    • Des écrivains comme Mohamed Dib, Tahar Djaout, Kamel Daoud portent ce double héritage en eux, l’ont font vivre et continuent de l’honorer à travers leurs écrits.
    • Nous sommes deux pays de culture, avec un même amour de la littérature, un même amour de l’art, et nous savons que la culture est un message de paix. La diffusion de ce message et de cet amour partagés repose donc sur nos efforts communs, et doit nous engager à la promotion de la culture à travers le monde, là où nos voix peuvent porter.
  • Car la parole n’est pas seulement l’affaire du langage, parler avec d’autres instruments que les mots est possible : l’art est une parole qui guérit.
    • C’est ce que nous a légué un poète comme Paul Celan, qui choisit de questionner en allemand, par la langue du bourreau, l’absence et les silences des êtres chers disparus. Il interroge la sourde violence d’un monde dans lequel le poète s’est égaré, et parle pour tenter de retrouver de la hauteur. Cette langue allemande, elle est indispensable au poète qui cherche avant tout à trouver la paix intérieure face à l’immensité du silence laissé par les morts et le vide qui l’habite. C’est une voix qui dit l’espoir et la fraternité face au silence, qui donne Confiance:

« Il y aura un cil,

tourné vers le dedans de la roche,

durci à l’acier du non-pleuré,
le plus fin de tous les fuseaux

Il fait devant vous son ouvrage, comme si
parce que la pierre existe, il y avait encore des frères. »

  • L’art est une prise de parole, ce que nous rappelle le travail d’Adel Abdessemed. Personnellement marqué par l’expérience de la guerre civile, il en a rapidement dépassé le simple cadre pour interroger la violence non seulement dans l’Histoire mais aussi dans l’immédiateté de notre monde contemporain. Qu’il convoque, dans une de ses œuvres, ce boat people chargé de sacs-poubelle, et surgit alors toute la violence et le désespoir qui pèsent sur les réfugiés qui traversent la Méditerranée.
  • Un silence qui conduit les peintres du Signe, consacrés par Jean Sénac, à ériger l’art comme la seule forme de parole valable, et le signe comme sauveur d’un monde en proie au naufrage du sens, annonciateur d’une parole à venir.

Agir côte à côte, c’est enfin se mesurer aux défis qui engagent notre responsabilité commune

  • Et notre première responsabilité collective, c’est celle d’agir face au terrorisme.
    • L’Algérie est aujourd’hui un partenaire essentiel pour lutter contre ce fléau dont l’ampleur est globale. Rappelons que les cinq membres du Conseil de Sécurité ont tous été frappés par un terrorisme qui cible avant tout les musulmans de l’ensemble du monde.
    • Cela demande des moyens considérables, à la fois humains et politiques :
      • La coordination des forces du renseignement, des forces spéciales, des forces de réaction rapide et des forces de police.
      • Cela exige également une plus grande coopération à l’échelle internationale, qui sache dépasser les clivages. Une véritable structure mondiale de lutte contre le terrorisme paraît indispensable, mobilisant la Russie et des Etats-Unis, avec l’horizon d’y intégrer la Chine et l’Inde et facilitant à la fois le partage d’informations et l’interopérabilité. Mais, là encore, c’est l’impuissance de dire qui compromet la mobilisation. Les divisions de la communauté internationale sur la définition du terrorisme continuent d’obstruer l’émergence d’une action collective efficace.
    • A l’heure où Daech perd sa dimension territoriale, ne sous-estimons pas la résilience d’une organisation qui demeure capable d’essaimer et de frapper encore. La plus grande erreur que nous puissions faire serait de baisser la garde. Trois axes prioritaires de la lutte pourraient être retenus :
      • La priorité donnée au renseignement intérieur en amont, afin de repérer et cibler le danger avec davantage d’acuité.
      • La destruction des bases opérationnelles sur le terrain pour éviter le développement de toute emprise territoriale.
      • L’assèchement des moyens de financement, de propagande et de communication des organisations terroristes.
    • Le second sujet qui nécessite un engagement fort, c’est d’un monde arabe qui retrouve une unité. Un monde arabe divisé est un monde arabe faible, incapable de peser dans le monde et de faire valoir sa vision positive et résolument moderne de l’islam et de ses valeurs.
      • Parce que la coopération économique constitue l’un des meilleurs remparts face à la guerre, il faut pouvoir envisager un projet de développement susceptible de renforcer l’unité arabe, par la mise en commun d’intérêts partagés :
        • Hausse du commerce par abaissement de barrières douanières parmi les plus élevées du monde ;
        • Investissements stimulés par les bénéfices engendrés ;
        • Mutualisation des approvisionnements et des coûts de développement ;
        • Une union économique serait également source de rééquilibrage avec les autres ensembles économiques mondiaux.
      • C’est dans cette optique que je défends l’idée – irréaliste pour beaucoup, je le sais bien – de créer une CECA du pétrole et du gaz, réunissant notamment l’Iran et l’Arabie Saoudite autour d’intérêts économiques communs. L’Union Européenne, projet utopique s’il en est, fut précisément fondée à partir de ce modèle promu par la Communauté économique du charbon et de l’acier. Une telle initiative serait incontestablement le point de départ d’une paix durable dans la région.
  • Notre dernière responsabilité collective, c’est d’agir contre l’injustice et la pauvreté, terreaux de fermentation des violences, à l’heure même où 1 % de la population la plus aisée des cinq continents possède plus de 50 % de la richesse mondiale. Ceci nécessite de parier sur l’emploi, l’activité économique et l’inclusion sociale pour renforcer la cohésion et la paix des peuples. Donnons-nous les moyens de travailler à un grand projet de partenariat entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique, partenariat à la fois politique, économique et culturel entre les deux rives de la Méditerranée, dont l’Algérie serait nécessairement un pays pivot.
    • Ce serait l’opportunité de surmonter le passé colonial douloureux et de rassembler nos forces face à des défis communs : crises de sécurité, crise des réfugiés, crise de croissance, défi environnemental.
    • Cela impliquerait la construction d’infrastructures transnationales, l’encouragement de la diversification économique des pays partenaires, et le dialogue interculturel.
    • Si l’on peut se féliciter de la vitalité du Dialogue 5+5, ce pourrait être néanmoins l’occasion de désamorcer les tensions au Sahara occidental, en créant un forum resserré de type 2+2 réunissant Algérie et Maroc d’un côté, France et Espagne de l’autre. Sans quoi l’enracinement d’un conflit politique pourrait laisser le champ libre à la radicalisation d’une nouvelle génération sahraouie ayant grandi dans les camps de réfugiés, ce qui constituerait à terme un risque terroriste accru au niveau régional.

Mesdames, Messieurs,

Les silences nous tuent à petit feu. Ils augmentent ce qui nous sépare et amoindrissent ce qui nous lie. Ils nous tendent un piège : celui d’exacerber nos différences. Agir pour éviter l’écueil de la confrontation, de l’exclusion et de la violence nécessite dès lors que nous soyons tous à la hauteur, chacun d’entre nous.

  • Cela suppose de relever l’immense défi de la consolidation des Etats, piliers fragiles de la stabilité, en renforçant les administrations, le développement des institutions et du droit.
  • Cela suppose également de mettre en évidence et de renforcer ce qui nous rapproche, à commencer par la culture. C’est bien parce que l’enjeu du silence et de la parole est au cœur de nos existences, qu’il revient à l’art d’en guérir les blessures et d’en affronter les démons.
  • Cela suppose enfin de briser partout les silences, pour leur préférer le pouvoir de la parole.
    • Réconcilier les silences, c’est donc faire entendre la parole qui guérit. Car la parole est à la fois un refuge pour les exilés, un remède contre les blessures passées et le fil ténu qui empêche la rupture entre des pôles contraires. Elle est notre lien le plus profond, notre bien le plus précieux.
    • Dans sa quête de concilier l’arabe et le français, Vénus Khoury-Ghata nous a appris que « Les mots étaient des loups » : je crois que le temps est venu de les apprivoiser.