• 5 octobre 2019

Jacques Chirac avait une très grande sensibilité aux battements de cœur des Français

Jacques Chirac avait une très grande sensibilité aux battements de cœur des Français

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Au lendemain du décès du Président Jacques CHIRAC le 26 octobre,  Dominique de Villepin a accordé un entretien à Anne FULDA journaliste au Figaro.

ENTRETIEN – Dominique de Villepin a connu Jacques Chirac alors qu’il était encore jeune diplomate. Au fil des ans, il est resté à ses côtés. Il évoque dans nos colonnes la personnalité de l’ancien président de la République, «incroyablement pudique et secrète», et sa manière, en politique intérieure et extérieure, de privilégier sans cesse le temps long.

 

Dominique de Villepin a connu Jacques Chirac alors qu’il était encore jeune diplomate. Au fil des ans, il a été à ses côtés durant la campagne présidentielle de 1995, puis comme secrétaire général de l’Élysée, ministre des Affaires étrangères, ministre de l’Intérieur et, enfin, dernier premier ministre de son deuxième mandat. Il évoque dans nos colonnes la personnalité de l’ancien président de la République, «incroyablement pudique et secrète» et sa manière, en politique intérieure et extérieure, de privilégier sans cesse le temps long.

 

 

LE FIGARO. -Tout d’abord, quand avez-vous connu Jacques Chirac?

 

Dominique de VILLEPIN. – C’était en 1980, je venais d’entrer au Quai d’Orsay. Jacques Chirac cherchait un jeune s’intéressant à la politique étrangère pour nourrir sa réflexion. Il préparait alors un déplacement en Allemagne, et Alain Juppé m’avait fait passer son projet de discours, sur lequel j’avais inscrit: «Si Jacques Chirac prononce ce discours, il court le risque de devenir un zozo de la politique internationale.» Le maire de Paris me convoque alors et me dit: «Sachez que, contrairement à d’autres, j’apprécie ceux qui me parlent franchement. Le général de Gaulle avait René Capitant, Pompidou, ses amis de Normale, et Giscard n’avait personne et ça a été son drame, donc, je vous le dis, un jour, nous travaillerons ensemble.»

 

À partir de là, et même lorsque j’ai été en poste à Washington ou à Delhi, nous avons toujours gardé le contact. Lorsque j’ai été nommé directeur de cabinet d’Alain Juppé au ministère des Affaires étrangères, en 1993, je suis devenu, sous l’égide d’Alain Juppé souvent à l’étranger, son point de contact au quotidien dans le gouvernement Balladur, à une époque où Jacques Chirac, assez seul, avait peu d’informations. Puis, après la victoire à la présidentielle, en 1995, il m’a demandé de devenir secrétaire général de l’Élysée, afin de travailler en bonne intelligence avec Alain Juppé. Nous avons commencé dès le week-end avant le second tour, lors d’un dîner à La Celle-Saint-Cloud, par réfléchir à la mise en œuvre de la politique du futur président et à la formation du gouvernement.

 

Avant cela, vous avez beaucoup vu Jacques Chirac durant cette période où il semble être au pied du mur, exclu du jeu par Édouard Balladur…

 

À l’époque, au début de la cohabitation, en 1993, je l’ai dix fois par jour au téléphone. Il est guetté par le risque d’être déconnecté de l’action, du jeu politique, de l’information. Il a du mal à évaluer les rapports de force. Ses repères ont changé et ses compagnons d’avant sont pour la plupart au gouvernement, dans une organisation dont il n’est plus le centre. Je me rappelle son étonnement quand Édouard Balladur ne lui retournait pas ses coups de fil au jour de l’An. Il s’interrogeait. Il a bien fallu à un moment le dessiller, lui faire comprendre que ce qui était en train de se mettre en place, c’était une candidature d’Édouard Balladur. C’est un scénario qu’il a mis du temps à imaginer, d’autant plus qu’il n’avait jamais mis Édouard Balladur dans la case politique.

 

Pourtant, l’arrivée d’Édouard Balladur à Matignon s’est accompagnée progressivement d’une prise de distance et d’indépendance. Puis, tout à coup, il a largué complètement les amarres. Cela a tout d’abord fortement dérouté Jacques Chirac. Il a compris alors qu’il devait réagir. Soucieux de ne pas apparaître seul, il s’est constitué peu à peu une équipe avec Séguin pour la fibre sociale, Madelin pour la fibre libérale et Juppé qui était un peu la synthèse de ce qu’était lui-même Jacques Chirac. Chacun occupait une aile du jeu politique et lui permettait d’avancer sans donner le sentiment d’être isolé alors que son propre mouvement subissait de fortes hémorragies. On voyait bien la stratégie de communication de Balladur se mettre en place, nombre de journalistes passer de longues heures à Matignon et Nicolas Bazire, son directeur de cabinet, organiser une équipe et préparer le terrain. À la rentrée 94, il y a eu une alerte sur la santé de François Mitterrand, des rumeurs selon lesquelles il n’irait pas jusqu’au bout de son mandat ont circulé. Dans l’hypothèse d’une élection anticipée, il fallait qu’il soit en mesure d’être candidat.

 

Les relations se sont durcies à partir de là. À chaque opération de l’équipe d’Édouard Balladur, nous réagissions immédiatement. Jacques Chirac avait compris qu’il n’était pas possible de donner du temps au temps.

 

Mais à cette époque, avez-vous vu Jacques Chirac faiblir à un moment? Être dépité de voir ses anciens amis le quitter pour Balladur?

 

Au contraire, selon moi, c’est le retour de Jacques Chirac dans sa propre histoire. À la Mairie de Paris, il se reposait beaucoup sur certains de ses conseillers. Et là, il s’est émancipé. Il a compris, par instinct de survie, qu’il devait tout reprendre en main et redevenir le cavalier qu’il était au fond de lui-même, l’homme d’action. Et il l’a fait avec un énorme plaisir. Avoir été placé dos au mur l’a amené à reprendre confiance en lui, alors qu’au fil des ans s’était peut-être installé un profond doute sur lui-même et sur son destin. Il avait raté la présidentielle deux fois, peut-être se disait-il qu’il n’avait pas vocation à être président. Mais, peu à peu, tout s’est mis en place pour s’inverser. Et un sentiment de libération, de confiance a remplacé un sentiment d’injustice.

 

Avez-vous l’impression que le portrait que l’on fait de Jacques Chirac est juste?

 

   «Contrairement à Mitterrand selon qui la principale qualité d’un homme politique c’était l’indifférence, Jacques Chirac, en politique, payait comptant, avec une contrepartie de chair et de sang»

 

Voilà quelqu’un que, à bien des égards, les Français ont découvert par fragments. Le parlementaire, le hussard, le jeune ministre, le premier ministre… des images successives se sont superposées avec des saillies ou des déclarations qui ont pu surprendre, dessinant un personnage en constellation, complexe, dont certains voulaient croire qu’il manquait d’unité intérieure. Beaucoup ont souligné, dans sa carrière, des contradictions, des manquements, des erreurs, mais, finalement, peu à peu, on a fini par comprendre qu’il y avait une unité profonde et surtout une humanité chez lui. Aujourd’hui, on peut mieux saisir les clés d’une personnalité complexe et surtout incroyablement pudique et secrète qui se méfiait des idées toutes faites et des idéologies. Aussi bizarre que cela puisse paraître, Jacques Chirac n’a pas tout sacrifié à la politique. Il y a toute une part de lui qu’il a préservée. Il a gardé des espaces secrets, comme des respirations: sa passion pour les cultures anciennes, la culture des autres. Combien de fois l’ai-je vu, entre deux réunions au Conseil européen, se plongeant dans des études savantes sur le Japon, la Chine ancienne, les bronzes sacrés! C’était pour lui un moyen de se nourrir, d’encaisser des coups. Car, contrairement à Mitterrand selon qui la principale qualité d’un homme politique c’était l’indifférence, Jacques Chirac, en politique, payait comptant, avec une contrepartie de chair et de sang, parce qu’il avait une énergie et une vitalité incroyables.

 

J’ai passé sept ans dans le bureau à côté du sien à l’Élysée. Il passait tous les soirs dans le bureau: «Alors, Dominique quoi de neuf?» On regardait un peu les nouvelles et puis, quand je sentais qu’à un moment la liste des difficultés que j’énonçais devenait pesante, il me disait: «Bon, ce n’est pas tout, j’ai un petit creux.» Puis, par la suite, c’était: «Coucouche panier, papattes en rond.» C’était sa manière de paysan de reprendre ses repères, de desserrer l’étreinte. C’était en effet quelqu’un dont l’hygiène de vie personnelle, l’équilibre de vie – y compris familiale -, étaient très grands, malgré les épreuves.

 

Il a longtemps laissé se développer l’idée qu’il n’était pas passionné de culture, il avait pourtant une culture bien particulière?

 

Oui, ce n’était pas une culture que l’on étale. C’était une culture qui lui permettait de comprendre le monde et les autres cultures, précolombienne, asiatique ou africaine. Il avait vraiment la conviction qu’il n’y avait pas de peuple supérieur. Que l’on n’avait pas de leçons à donner. Rien ne l’agaçait plus que cette capacité à s’ériger de façon docte comme occupant une place privilégiée dans l’histoire. Il nous disait toujours: «Mais la Chine l’avait fait avant nous… l’Inde, l’Empire ottoman, les royaumes africains.» Il nous renvoyait toujours à une forme d’humilité. Pour lui, les victoires étaient relatives, les succès devaient être appréciés dans la longue durée.

 

Là où le bât blesse, c’est sur son bilan. Pensez-vous qu’il sera réévalué avec le temps justement?

 

«Pour lui, moderniser la France, cela ne voulait pas dire qu’il fallait sans cesse la mettre sens dessus dessous, mais préserver l’État, maintenir l’unité nationale, si fragile dans notre pays»

 

La perspective a été d’emblée faussée par la rivalité avec Nicolas Sarkozy, alors même qu’il était dans son gouvernement. Pendant des années, celui-ci a construit son identité politique contre lui, ce qui a pu nourrir une vision biaisée et injuste sur le thème du «roi fainéant». Il est vrai que Jacques Chirac, par sa personnalité et son expérience de Mai 68, comme participant aux accords de Grenelle, privilégiait le temps long et avait une très grande sensibilité aux mouvements de fond de la société française, aux battements du cœur des Français. Il sentait très clairement quand on atteignait un point de rupture et que l’on entrait dans une zone de danger. Très tôt, dans son expérience politique, il a accordé plus d’importance à la bonne gestion, à la bonne administration, au bon gouvernement plutôt qu’à la «réformite» systématique et clinquante, l’idée qu’il faut sans cesse tout remettre sur le métier. Pour lui, moderniser la France, cela ne voulait pas dire qu’il fallait sans cesse la mettre sens dessus dessous, mais préserver l’État, maintenir l’unité nationale, si fragile dans notre pays ; et puis il croyait profondément en la capacité de sursaut et d’adaptation des Français.

 

Cela dit, tout de même, on a oublié qu’en 2007 l’action de Jacques Chirac porte ses fruits. Sur le plan économique, la France est en meilleure posture que l’Allemagne en matière de chômage, de lutte contre les déficits et de désendettement. Par ailleurs, en 1995, on a fait avec Alain Juppé, la réforme de l’Assurance-maladie, puis avec Jean-Pierre Raffarin, la réforme des retraites. Jacques Chirac a aussi lancé une politique industrielle avec une forte composante d’innovation et recherche, des pôles de compétitivité. Sur l’Europe, après la mise en place de l’euro et l’élargissement aux nouveaux pays européens, il a relancé le couple franco-allemand dans une relation forte avec Gerhard Schröder. Il s’est aussi montré précurseur et a fait bouger les lignes sur beaucoup de sujets. Sur l’écologie, ce n’est pas uniquement «notre maison brûle», c’est aussi le principe de précaution et l’introduction d’une charte de l’environnement. Il a su aussi être un président du quotidien en lançant des grands chantiers sur le cancer, la sécurité routière, le handicap. Et puis, son legs, c’est aussi l’attachement à des principes extrêmement forts. Sa lutte contre l’extrémisme, son refus de toute concession avec le Front national. Il s’est aussi battu pour défendre le principe d’une laïcité, pas de combat, mais de sérénité. Enfin, il était très soucieux du respect des institutions, de l’équilibre des pouvoirs, de leur pérennité avec un président garant et arbitre, clé de voûte de l’État, portant une responsabilité devant l’histoire. Fidèle au général de Gaulle qui aimait tant la France, lui s’est affirmé par son amour des Français.

 

Finalement, pour beaucoup de Français, il restera l’Irak, l’homme qui a dit non.

 

Cela n’arrive pas par hasard. Effectivement, chez Chirac, il y a une vision, une capacité – liée à son goût de l’histoire – à anticiper ce qui bouleverse les règles du jeu. Il a avalé durant des années des notes, parcouru la planète, écouté les dirigeants du monde entier et cherché à comprendre les peuples. Il ne découvre pas les relations internationales en arrivant à l’Élysée. En 2003, on est dans une séquence qu’il a vu venir. N’oublions pas d’abord qu’en 2001, le 11 septembre, il prend tout de suite la mesure de l’annonce de l’attentat du World Trade Center. Il est le premier dirigeant occidental à exprimer sa solidarité totale et à se rendre à New York. Parce qu’il comprend que c’est un événement déterminant non seulement pour les États-Unis mais pour le monde. L’Amérique découvre sa vulnérabilité et se met en tête de régler par le biais militaire les problèmes, complexes, de la prolifération et du terrorisme.

 

Nous réalisons vite que monte le risque de guerre et que se dessine un risque de conflit entre les civilisations, entre le monde arabe et le monde occidental. Jacques Chirac se pose clairement en médiateur pour développer des inspections sur place. Il s’agit là d’un choix historique: est-ce que l’on ferme les yeux sur les conséquences de ce qui se prépare sur la scène mondiale pour apporter un soutien aveugle aux États-Unis? Nous décidons de ne pas le faire et annonçons, aux Nations unies, le 20 janvier 2003, que nous n’hésiterons pas à poser notre veto.

 

Certains y ont vu un acte antiaméricain?

 

Ce fut une décision fondée sur des principes et non pas contre les États-Unis. Il ne faut pas oublier que Jacques Chirac est le dernier président à avoir fait la guerre. Il connaît la tragédie qu’est la guerre, les blessures. Il connaît aussi les vulnérabilités du monde arabe et sait que les fractures qui naîtront d’une guerre risquent de nourrir encore plus de violence. La légitimité des Nations unies était essentielle dans un monde divisé.

 

Finalement quels sont vos souvenirs les plus forts?

 

J’en relèverai deux. Le premier, c’est juste après notre arrivée à l’Élysée, je l’ai accompagné sur les lieux de l’attentat terroriste, métro Saint-Michel. J’ai alors mesuré à quel point il y avait, chez lui, un très grand sang-froid et une immense humanité. Il était ouvert à la souffrance, au drame qui se jouait et, dans le même temps, se dégageait la force de celui qui dirige l’État. Le second, c’est lors de son discours du Vel’ d’Hiv’ reconnaissant la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs. Il ose alors aller contre le dogme posé par le général de Gaulle, et donc une partie de sa famille politique, puis par François Mitterrand. Mais il prend ce risque d’être incompris parce qu’il est convaincu que c’est juste. Il sait, comme il l’a fait aussi à Johannesburg, que parfois il faut prendre le risque de faire évoluer les mentalités même au forceps.

 

Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 30/09/2019.