• 1 novembre 2011

Timeo Danaos…

Timeo Danaos…

150 150 Dominique de Villepin

La décision grecque de convoquer un référendum révèle une impasse européenne, l’articulation difficile entre la souveraineté des nations et la solidarité européenne. Comment ne pas être perplexes face aux conséquences de cette décision sur nous qui ne votons pas à ce référendum. Un peuple aurait aujourd’hui dans sa main le bulletin de vote qui peut décider du destin de dix-sept voire de vingt-sept peuples? C’est en matière politique la traduction de la nouvelle donne stratégique depuis vingt ans, la réponse du faible au fort. C’est une fois de plus l’enseignement qu’il n’est pas de vérité politique qui se laisse imposer de l’extérieur. Qu’ on ne règlera pas le problème européen sans écouter chacun des peuples.
Au delà de l’incertitude qu’elle crée, la décision grecque de convoquer un référendum a donc le mérite de placer le débat là où il est. Sur le plan politique. Le sommet européen du 26 avait apporté des solutions techniques à des problèmes techniques. Nous savions tous qu’il restait l’essentiel, à savoir apporter une réponse politique à une question politique.
C’est le droit du peuple grec de s’exprimer et à ce titre il faut saluer -malgré tout- la dignité et la foi dans la démocratie et la souveraineté nationale que représente ce choix. On ne peut rester sourd à la détresse de peuples aujourd’hui durement touchés par la crise et l’austérité. La misère gagne du terrain en Grèce. Elle est une réalité en Espagne avec plus d’un Espagnol sur cinq au chômage. Dès maintenant les chômeurs de la crise de 2008 arrivent en fin de droits. Ailleurs comme au Portugal, le tableau est aussi sombre. Les paniques boursières ne peuvent faire oublier les millions de paniques des fins de mois, y compris dans notre pays.

Mais au lieu de regarder impuissants ce qui se fait en Grèce au risque de défaire ce que nous avons fait ensemble, tirons toutes les conséquences pour notre pays.
Première conséquence, il faut faire en sorte que notre avenir soit entre nos mains.
Deuxième conséquence, il faut que nous soyons assez forts pour peser dans le débat européen et mondial. Nous qui ne sommes ni tout à fait un pays du sud, ni un pays du nord de l’Europe, nous qui sommes à la fois l’un et l’autre, nous devons être, comme nous savons le faire souvent, une passerelle solide pour offrir un chemin crédible à l’Europe qui ne soit ni la froideur technique du nord, ni le cri de rage impuissante des suds.
A ces deux défis, la réponse est la même : sens du sacrifice, esprit de rassemblement, ambition européenne et mondiale.
De ce que nous Français serons capables de faire dépendra en partie la solidité de l’Europe. Cela exige de notre part plus d’effort que les autres. Mais pas des efforts pour les marchés, pas des efforts pour complaire aux forts, des efforts au contraire pour montrer la voie et être nous mêmes plus forts. Pas des efforts subis, mais des sacrifices volontaires. Il faut aujourd’hui un grand plan de rigueur d’au moins 20 milliards d’euros qui demande de chacun un sacrifice et d’abord aux plus riches d’entre nous. C’est le prix de notre voix au G20, c’est le prix de notre voix en Europe face à l’Allemagne.
Cela exige aussi le rassemblement national, à tous les niveaux, pour mettre de côté les querelles partisanes face à l’urgence. L’exercice est ardu mais pas impossible. Il faut une politique assumée par tous et conduite pour tous. Engageons pour nous protéger une bataille de l’emploi et de la compétitivité qui nous ouvre un autre avenir que celui qui s’annonce, chômage, déficit commercial et désindustrialisation. Comment? En créant dès maintenant une instance pour piloter l’économie en mobilisant tous les acteurs politiques, territoriaux, sociaux. En engageant tout de suite le chantier de la réforme du financement de la protection sociale. Qui ne voit à quel point nous serons plus forts sur la scène européenne et mondiale avec une ambition pour la France de 2020?
Nous avons une voix. Faisons la entendre davantage et tout de suite. Bousculons le G20 pour le mettre face aux questions d’aujourd’hui et pas à l’ordre du jour d’hier. Il faut à la fois un grand discours et de nouvelles pistes d’action à Cannes, notamment sur la spéculation. Je suis convaincu que notre diplomatie en est capable grâce à ses qualités de toujours : la créativité et le sens du dialogue. Plaçons l’UE face à ses responsabilités en convoquant un nouveau sommet extraordinaire consacré aux grands enjeux politiques et économiques et portons y l’exigence d’indépendance pour l’Europe car elle est notre patrimoine depuis toujours.
Le changement est à portée de main. Au milieu de tous les dangers, il y a une chance dans cette péripétie : nous évitons la torpeur des solutions inachevées. Le redressement s’offre à nous avec la nouvelle évidence de la crise politique. La France plus que jamais peut se tailler un rôle à sa mesure, si elle accepte de se donner les leviers de l’action – nationale, européenne, mondiale.