• 29 septembre 2011

Les moutons et les abeilles.

Les moutons et les abeilles.

150 150 Dominique de Villepin

Une chose apparaît de plus en plus nettement, jour après jour. La crise – de 2008 à aujourd’hui- est une crise politique, radicalement politique. Elle touche à la racine de ce qu’est une décision politique, c’est-à-dire au leadership.

Crise du leadership aux Etats-Unis où un président élu sur le projet de mettre au pas Washington, ses partis et ses lobbies, se retrouve captif des uns comme des autres, incapable de canaliser une décision.

Crise du leadership en Europe où les non-dits du passé sur le modèle européen – fédéral ou intergouvernemental- nous explosent au nez dans un climat de farce et attrapes tragique, mettant en danger l’avenir de la monnaie unique et le projet même des Pères fondateurs de l’Europe.

Crise de leadership en France, car c’est l’enseignement essentiel du quinquennat écoulé. Au cœur, il y a la croyance en la décision individuelle pour changer en profondeur la vie de soixante millions de personnes qui a conduit à une campagne de 2007 mobilisatrice, à une hyperprésidence stérilisatrice et enfin à une solitude destructrice. La défiance à l’égard des institutions et de l’Etat, la défiance à l’égard des contre-pouvoirs, la défiance à l’égard des corps collectifs et intermédiaires, c’est en un sens le chant du cygne du vieux rêve du pouvoir.

Il ne sert pas à grand-chose en réalité d’accabler ceux qui occupent les fonctions. Ils sont tout simplement en porte à faux avec le réel.  Les institutions et les habitudes politiques sont des fantômes, comme ces signaux d’étoiles déjà mortes qui nous parviennent, mais avec retard. Les socles du leadership traditionnel se sont inexorablement effrités. L’autorité traditionnelle s’est effondrée avec les mutations sociales et culturelles des dernières décennies – ne serait-ce que dans la famille. La légitimité de la décision politique s’est érodée dans une démocratie majoritaire de plus en plus formelle. L’efficacité, enfin, clé de voûte du leadership du néolithique à aujourd’hui, est tributaire d’une ingénierie sociale, économique, juridique, tellement complexe qu’aucune décision ne ressemble à la fin à l’image qui en était donnée. Aujourd’hui, le culte du chef n’est qu’un pénible cache-misère. Les moutons se retrouvent seuls et se rendent compte que la laine pousse tout aussi vite sans berger.

Quelle est la leçon à retenir ? Il est temps de resynchroniser nos sociétés avec de nouveaux modes de décision.

Premier enseignement, il est temps de passer du troupeau, de la meute parfois même, à la ruche. Il n’y a pas de chemin unique, de haut en bas pas plus que de bas en haut, n’en déplaise aux adeptes de la démocratie participative qui devient vite une cacophonie stérile. Il n’y a même plus de cascade de la décision qui passerait par des étages successifs.

La décision dans notre monde instruit, technologique, connecté, interdépendant, c’est un réseau de signaux et d’informations, ce sont des flux cohérents avec des aiguillages efficaces pour orienter et canaliser la décision collective. Je crois profondément que nous sommes entrés dans le temps de l’intelligence collective. C’est peut-être cela l’alternative européenne aujourd’hui, qui ne soit ni la cacophonie des leaders nationaux, ni l’illusion d’un leadership fédéral.

Deuxième enseignement, il est temps de passer de la monarchie à la séparation du pouvoir.

Tout dans notre imaginaire politique remonte toujours au pouvoir d’un seul, au risque de la schizophrénie permanente. Il y a en réalité deux leaderships que nous confondons, au détriment de toute efficacité. Le leadership de protection et le leadership de conquête. Le second sans le premier mène à la sclérose. Le premier sans le second à l’instabilité. L’un et l’autre confondus à la frustration et à l’impuissance c’est ce que nous montrent les institutions de la Ve République à satiété. Il faut à la fois la témérité du chef de guerre et la sagesse de l’arbitre.

Nous avons besoin aujourd’hui de l’un et de l’autre, d’une protection qui rassemble et d’un projet qui mobilise. Mais nous devons séparer ces fonctions et leur donner une égale dignité et un véritable équilibre.

Il faut distinguer ce qui relève de la continuité de l’Etat et ce qui relève du projet politique.  Ce dernier exige  une démarche spécifique qui guide des majorités ad hoc, un pilotage par projet établissant ponts et passerelles entre différentes institutions, des chefs de projet avec des compétences à la fois politiques et administratives. Une réforme bancaire, une sécurisation des parcours professionnels, une nouvelle architecture scolaire voilà autant de grands projets qui doivent être distingués de la gestion courante des ministères respectifs, faute de quoi on court une fois de plus à l’échec. Une fois leur projet mis en place, inutile de les maintenir à leur place. Ils peuvent céder la place à de nouveaux projets.

A côté de cela, il faut des véritables responsables d’administration qui connaissent leur ressort et sont stables. Pourquoi pas au-delà des changements de majorité s’ils n’ont pas défailli ?

Au fond, nos institutions pourraient se révéler visionnaires. Nous pourrions avoir un président garant de la continuité de l’Etat et de la Nation, au dessus des partis, assisté de responsables des grandes administrations – de ministres en somme- en contact restreint avec le parlement. De l’autre côté, une majorité parlementaire définirait autour d’un animateur de majorité– le Premier Ministre- des majorités à géométrie variable avec des responsables d’une réforme précise, en lien constant avec le parlement.

Le troisième enseignement, il est temps de passer du commandement à la responsabilité.

C’est vrai pour la politique, cela ne l’est pas moins pour l’économie. Est-ce par hasard si la crise depuis 2008 met sur la sellette les grands patrons, leur légitimité, leur rémunération. Il est temps dans l’entreprise de choisir moins de hiérarchie, plus d’écoute, plus de coopération. Cela suppose une meilleure participation des salariés à la décision, cela suppose plus d’autonomie de l’entreprise comme être collectif dans sa vie sociale, grâce aux négociations collectives.

Face aux précipices, choisissons la solidarité des abeilles plutôt que la file indienne des moutons.