• 27 septembre 2011

En cet étrange pays qu’est la langue

En cet étrange pays qu’est la langue

150 150 Dominique de Villepin

Nous habitons la langue française. Ses souvenirs. Ses accents. Ses non-dits. C’est la leçon du livre d’Alexis Jenni, l’Art français de la guerre, incontestable révélation de cet automne littéraire. « La langue est la nature dans laquelle nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. Nous baignons dans la langue et quelqu’un a chié dedans. Nous n’osons plus ouvrir la bouche de peur d’avaler un de ces étrons du verbe. Nous nous taisons. Nous ne vivons plus. »

Dans ce livre qui m’a saisi plus qu’aucun autre roman depuis longtemps, j’ai trouvé de profondes résonances avec des questions que je me suis toujours posées, des questions qui ont accompagné tout mon parcours. J’ai la conviction que beaucoup de Français y trouveraient formulées enfin les interrogations dont ils ne savent pas encore qu’ils se les posent depuis longtemps déjà. Aucune réponse simple n’est apportée. Aucune réponse à vrai dire.

Seulement la force d’un récit croisé, faisant alterner les chapitres racontant à travers les yeux de Victorien Salagnon, officier français, vingt ans de guerre des maquis de la Résistance à l’Algérie, et les chapitres évoquant l’errance du narrateur dans notre France sans repère, magma de banlieues indifférenciées et société en quête désespérée de ressemblances. D’un côté l’Iliade de violences et de chairs lacérées, de l’autre l’Odyssée où Ulysse croise les monstres, les épreuves et les ports – des groupuscules racistes et enivrés de force brute, des enfants clairvoyants, des émeutiers perdus. Ce narrateur, avec sa parole circulaire, remâchée, changeante dresse le portrait en miroir d’une France subjective et fiévreuse. « La France est une façon d’expirer. » Ce mystère français, nous l’avons devant les yeux chaque jour et notre incompréhension nous a réduits à l’impuissance.

On sent que c’est un livre à déclenchement. Un livre qui a mûri et qui est soudain apparu nécessaire face aux implosions sourdes de notre pays, face aux émeutes des banlieues, face aux non-dits coloniaux qui aujourd’hui encore hantent la France, toute la France, y compris celle à laquelle appartient le Narrateur lui-même, cette « classe moyenne volontairement aveugle aux différences » qui croit avoir tourné la page coloniale et en est en fait le refoulement même. C’est une lecture plus que salutaire en ces temps électoraux où, à gauche comme à droite le malaise prévaut sur ces questions, où on semble dire « encore une minute monsieur le bourreau ».

A bien des égards il s’agit d’un roman hors-norme dans un temps où la littérature française peine à trouver du souffle.

C’est un roman de l’histoire, parce  qu’il prend à bras le corps, sans complaisance et sans repentance plaquée, cinquante années d’événements qui ont façonné la France d’aujourd’hui, de la débâcle à l’indépendance algérienne.

C’est en même temps un roman  de la nation qui va fouiller dans les chairs, dans les âmes et dans les mots, avec humilité et sincérité, par exemple lorsqu’il s’agit de ce mot France qu’on n’ose plus prononcer avec un grand F ou lorsqu’il s’agit d’évoquer de quelques phrases la figure tutélaire de notre temps, ce général de Gaulle appelé « le Romancier ».

A ce titre, ce livre  prend le contrepied du roman national qui aujourd’hui s’offre à nous comme ersatz de notre histoire, ce récit mièvre de l’histoire de France, émoussé, atténué, mis d’équerre. C’est l’inverse d’un manuel de solutions simples et définitives:  un recueil d’interrogations. C’est l’inverse de cette galerie de Héros de la France que la Maison de l’Histoire de France doit nous proposer : une histoire d’hommes et de femmes face à des choix. Et au cœur de tout cela avance un effort de réconciliation, de désenfouissement des mémoires, au scalpel de la langue.

C’est, surtout, un roman de la langue – et après tout le roman des origines n’est rien d’autre qu’une langue, en rupture, défense et illustration d’une autre, langue romane contre langue latine. Alexis Jenni accomplit un acte de foi qui enracine d’emblée ce livre dans une longue histoire littéraire française. On dit que le roman français croit au style et le roman anglo-saxon à l’intrigue. C’est que la langue est son propre message. Elle est un projet collectif, un effort tendu vers la civilisation mais charriant avec lui tous les instincts primordiaux et sauvages. Une langue qui porte, qui reflète et qui incarne. C’est elle le personnage central du roman, avec ce goût des formules ciselées qui sont comme les clous qui tiennent les poutres du récit, formules risquées, étonnantes, décalées. Il fallait prendre le risque des apophtegmes qui ont fait de Hugo, celui de l’Homme qui Rit ou des Travailleurs de la Mer, le charpentier de l’âme littéraire française, mais ont éteint le souffle pour des décennies à sa suite, suivant l’adage de Gide : « Le plus grand poète français ? Hugo. Hélas. »

La langue est partout. Elle se démultiplie en autant de portes d’entrées dans ce livre, ou plutôt de tentacules. Le sens des paysages qui tout à coup vous explosent à la figure et qui ont cela d’absolu qu’ils ne sont pas nécessaires. L’interrogation sur ce qu’est le récit, ce qu’est la peinture, ce que peut en un mot l’art. Parce que l’auteur sent que la langue ne peut se mettre en scène sans s’interroger en même temps sur ses propres artifices. En ce sens, ce premier roman a l’audace incroyable de se placer de lui-même au cœur de la question littéraire. Le propre des grands livres est d’offrir plusieurs faces, plusieurs parois, plusieurs voies d’accès, toutes plus exigeantes les unes que les autres.

Et si dans notre drame national, notre pays était traversé avant tout non par la question sociale, non par la question nationale mais par la question littéraire, la question de la langue en tant que destin commun, la question de la parole comme vérité ? Car voilà bien le malheur que nous vivons, la langue politique s’est appauvrie, diluée comme une soupe famélique. Un bouillon clair, quelques grumeaux d’idées toutes faites, des filaments d’attaques personnelles, d’injures, de petites phrases qui surnagent. La politique nous parle une langue désertée par le cœur et par l’esprit, à tel point qu’elle est devenue incompréhensible aux Français, alors qu’elle a vocation à incarner et à devenir. Elle est tout à la fois héritage et art de vivre, singularité et universalisme, rencontre et échange. Nous ne nous en sortirons qu’en y remettant des sentiments, des émotions, de la générosité, de la hauteur, en un mot et quoi qu’on en dise, de l’amour de la France et des Français. Des majuscules, des accents divers et une inspiration collective.