• 22 septembre 2011

Europe indécise, Europe à la dérive

Europe indécise, Europe à la dérive

150 150 Dominique de Villepin

Aujourd’hui, il faut avoir le courage de le dire : il n’y a pas de solution sans douleur à la crise que traverse la zone euro et qui s’aggrave de jour en jour. Mais la pire de toutes, c’est celle qui prévaut aujourd’hui, c’est l’indécision. En remettant sans cesse à demain, on ne gagne pas du temps on en perd.

Cessons de prendre à la légère ceux qui veulent une sortie de l’euro, à gauche comme à droite. Car ce qu’ils décrivent n’est pas, n’est plus de la science fiction. La zone euro peut éclater en morceaux, par exclusions successives, elle peut se fendre en deux par lassitude allemande. Nous n’en sommes pas là bien sûr. Mais rappelons les coûts immenses que cela implique, avant d’en tirer le moindre bénéfice potentiel– une ruée des épargnants dans les banques, une fuite massive des capitaux, une récession brutale.

Cessons aussi de brûler ce que nous avons adoré sous l’effet de la panique. J’en ai la conviction, l’euro vaut la peine d’être sauvé, même si cela coûte des sacrifices. Trois raisons à cela : d’abord, l’avenir de la mondialisation qui est aux grands marchés intégrés aux monnaies fortes – zone yuan, zone dollar, zone euro- au risque sinon de se soumettre aux risques de crises de change douloureuses et injustes ; ensuite, la réalité européenne qui implique qu’en cas de retour aux monnaies nationales, le néofranc sera comme un satellite dans l’orbite du néomark, nous aurions les inconvénients de l’euro sans en avoir les avantages ; enfin l’irrationalité des marchés et des hommes en général, qui conduirait en cas de séparation à des attaques chaotiques, à des confrontations politiques, au détricotage probable de tout ce que nous avions construit de convergences.

Cela suppose des réponses globales à un problème complexe. Rappelons-le, il y a aujourd’hui deux problèmes économiques en Europe :

Le premier problème, c’est le niveau d’endettement de nombreux pays du sud et la spirale infernale dans laquelle ils se trouvent, l’austérité entraînant toujours plus de récession et donc toujours plus de déficit.

Le deuxième problème, plus grave encore peut-être, c’est le déséquilibre de compétitivité qui est comme figé par la monnaie unique, au détriment des moins compétitifs. Il est plus grave parce qu’il empêche les pays du sud de l’Europe de renouer avec la croissance qui seule peut renflouer les caisses. C’est ce qui explique la croissance atone de la zone euro au cours de la dernière décennie, à peine au-dessus de 1% par an.

 

Si la Grèce ne souffrait que de ses déficits élevés, nous pourrions envisager de régler le problème en effaçant l’ardoise. Mais cela ne règlera pas le problème de la compétitivité de l’économie grecque. La même chose vaut pour la France. Nous ne redeviendrons pas compétitifs seulement en résorbant nos déficits. Nous ne retrouverons pas nos emplois industriels seulement  en résorbant nos déficits. Nous ne comblerons pas le déficit commercial record seulement en résorbant nos déficits. Le croire, c’est de la pensée magique.

Si la Grèce ne souffrait que d’une faible compétitivité, on pourrait envisager des réformes structurelles et graduelles, une réforme de l’Etat, des investissements publics pour renforcer la compétitivité. A un tel niveau de déficits, la Grèce n’est pas en mesure de se réformer. Elle est condamnée à tailler à tout va.

Où ce cercle infernal trouve-t-il son centre ?

La clé, c’est l’Allemagne. Elle doit comprendre que l’Europe n’est pas constituée d’Etats qui ont vocation, tôt ou tard, à devenir comme elle. Elle doit accepter l’idée que ses succès éclatants des dernières années sont la face visible d’une médaille dont le revers ne saurait être négligé. L’Allemagne a vendu ses produits aux pays européens moins compétitifs en raison justement de ce déséquilibre persistant.

Mais après tout, il est un peu facile de s’en prendre à l’Allemagne. Poussons le raisonnement plus loin. Si ce déséquilibre a pu s’installer, c’est que la France, son partenaire essentiel – économiquement et politiquement – a laissé faire. La France a abandonné sa position de contrepoids, pour sauter sur l’autre plateau de la balance. Qui peut s’étonner du déséquilibre aggravé ? Nous devons assumer notre rôle de porte-parole du sud de l’Europe, notre vocation de recherche de l’équilibre. Il en va de l’intérêt général européen.

Ce que nous devons promouvoir, dans l’esprit de l’Europe pionnière et de l’Europe de la paix, c’est en somme une grande négociation franco-allemande à vocation européenne. Pas faire semblant et multiplier les manœuvres dilatoires, décider de ne rien décider, mais au contraire trancher dans le vif et faire des sacrifices de part et d’autre pour parvenir à un équilibre juste. Un accord austérité contre compétitivité.

Il faudra tout d’abord se redonner du temps pour ne plus être pris à la gorge. Cela veut dire non pas effacer mais rééchelonner la dette grecque pour lui permettre de mener à bien les réformes nécessaires. Cela veut dire aussi que l’Allemagne accepte une mutualisation des dettes à travers des garanties communautaires aux obligations.

Il faudra que nous acceptions une rigueur accrue.

Il faudra que nous mettions en œuvre des mécanismes pour la croissance européenne. Cela supposera des transferts budgétaires entre zones très compétitives et zones moins compétitives, notamment à travers de grands investissements d’avenir dans l’innovation et l’économie de la connaissance, financées par le même outil, des eurobligations.

Cela suppose de bousculer les électorats de part et d’autre du Rhin, mais il est encore temps aujourd’hui alors qu’il ne le sera plus demain, lorsqu’ici et là on finira par se convaincre que la seule solution c’est la sortie de l’euro.