• 4 février 2004

Pour un nouveau partenariat international

Pour un nouveau partenariat international

150 150 Dominique de Villepin

Mesdames, Messieurs,

Je me réjouis de m’adresser à vous ici, dans cet Institut Rio Branco qui célébrera l’année prochaine son soixantième anniversaire. Aujourd’hui je souhaite tracer, avec vous qui représentez l’avenir de la diplomatie brésilienne, quelques repères pour notre avenir commun.

Je veux vous dire ma conviction : la France et le Brésil, comme l’Amérique latine et l’Europe, partagent le même destin. Désormais il n’y a plus de frontières, ni pour les menaces et les crises, ni pour la solidarité et la volonté partagée de construire un autre monde. Ensemble, nous serons plus sûrs de l’avenir.

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Car nous entrons dans un nouvel âge.

Après le temps des empires, qui d’un continent à l’autre opprimaient les peuples ; après le temps des rivalités et des indépendances ; après le temps des guerres qui ont embrasé toute la surface du globe, nous avons vécu pendant un demi-siècle sous l’emprise des deux grands blocs, Est contre Ouest. Les initiatives comme la Conférence de Bandoeng et le mouvement des non-alignés ne parvinrent pas à ouvrir une troisième voie dans le concert international.

Aujourd’hui une révolution s’opère. Avec la chute du mur de Berlin s’affirment de nouveaux ensembles, l’Europe, l’Amérique latine, l’Asie du Sud-Est ou l’Afrique de l’Ouest, qui revendiquent une place sur la scène du monde. La planète se transforme sous nos yeux.

Mais au moment où l’espoir se lève, d’autres périls nous menacent. Le terrorisme est entré avec le 11 septembre dans une phase nouvelle : il vise désormais la plus grande destruction possible afin de répandre la peur. La prolifération des armes de destruction massive représente un risque majeur pour la stabilité mondiale. Enfin, les crises régionales sont susceptibles d’échapper à tout contrôle et nourrissent de multiples interactions.

Dans ce contexte, la tentation de la force risque d’alimenter l’engrenage de la violence. L’action unilatérale ne peut que susciter de violentes réactions d’allergie à la puissance que les organisations terroristes savent très habilement exploiter. Le piège est bien celui d’une nouvelle division planétaire ou d’une guerre des mondes.

Partout, les mêmes questions se posent : comment construire un nouvel ordre au service de la paix ? Comment organiser le monde autour d’un système de responsabilité collective ? Nous avons une certitude : dans ce monde asymétrique, l’unité de la communauté internationale constitue la clé indispensable pour pouvoir lutter contre les menaces.

C’est pourquoi, à un moment fondateur de l’histoire, il faut que nous ayons conscience de l’importance de ce tournant, comme au tournant de la Renaissance ou des Lumières. Il nous faut bâtir un nouveau système international. Face aux forces de déstabilisation nous n’avons pas droit à l’échec : il y a bien une course de vitesse entre les forces de l’ordre et les forces du désordre.

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De part et d’autre de l’Atlantique, nous vivons des mutations comparables.

En Europe comme en Amérique latine, la mondialisation franchit une nouvelle étape, occasion exceptionnelle d’accéder au bien-être économique, de partager les connaissances et d’ancrer davantage les droits de l’homme. Comment ne pas s’en réjouir au lendemain d’une décennie qui a vu, en Amérique latine, l’extension et la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit ?

Mais la mondialisation suscite aussi une profonde inquiétude : ne risque-t-elle pas de réduire la diversité du monde et d’accroître les inégalités ? L’une comme l’autre, l’Europe et l’Amérique latine sont à la recherche d’un meilleur équilibre, entre responsabilité de l’Etat et rôle de l’initiative individuelle, entre l’impératif de compétitivité et la défense de nos cultures et de nos arts de vivre.

Sur votre continent, des crises économiques et financières douloureuses ont montré l’insuffisance des politiques d’ajustement structurel conduites en application du « consensus de Washington ». L’Amérique latine est aujourd’hui confrontée, avec d’autres, au défi de la pauvreté et de l’exclusion. La libéralisation économique et l’ouverture des marchés n’ont pas réduit les écarts de développement ni jugulé la misère et nous courons le risque de voir grandir un réel sentiment d’injustice. Face à ce danger, il est urgent de réconcilier l’économique et le social, la liberté et la fraternité, Davos et Porto Alegre.

Cette approche doit également nous inspirer dans la relance des négociations commerciales multilatérales après l’échec de Cancun. N’oublions pas que le cycle de Doha est celui du développement : l’OMC doit intégrer pleinement cette dimension du développement. Nos intérêts peuvent légitimement s’opposer sur tel ou tel volet de discussion, mais la France, l’Union européenne et le G20 doivent se retrouver sur la priorité d’un système commercial mondial plus équilibré entre le Nord et le Sud, entre les pays riches, les pays émergents et les pays les plus pauvres.

Au cœur de ces défis, une deuxième évolution rapproche nos continents : l’apparition d’une nouvelle et véritable dynamique régionale.

L’Europe a choisi l’union. Point de carrefour entre plusieurs cultures, animée d’une vision du monde fondée sur le droit, le dialogue et le partage, elle a vocation à affirmer sa responsabilité sur la scène internationale. Mus par une même volonté, les pays latino-américains s’unissent afin de faire mieux entendre leur voix. La cohésion se renforce au sein d’enceintes telles que le Mercosul et la Communauté andine des nations. Chacun veut avancer vers un marché unique, une zone de libre échange des Amériques et un rapprochement avec l’Union européenne.

Au cœur de ce mouvement il y a une profonde exigence de justice et de solidarité, dont témoigne le « consensus de Cusco » adopté en juillet 2003 par le groupe de Rio. L’ambition est bien d’étendre à l’ensemble du sous-continent une vision politique fondée sur des principes forts : l’éthique de l’action publique, le combat contre la pauvreté et les inégalités, la recherche d’une croissance durable et partagée.

Cette émergence de l’Amérique latine constitue une chance nouvelle pour nous tous. Nul ne peut aujourd’hui assurer seul la stabilité du monde ; aucun pays, quelle que soit sa force, quelle que soit sa puissance, ne peut assurer seul la sécurité du monde : les peuples comprennent qu’au-delà de leurs différences ils sont confrontés à des problèmes communs, qu’il s’agisse de la paix, de la sécurité, du développement ou encore de la défense de l’environnement. Pour la première fois, une conscience mondiale se lève.

Mais prenons garde ; le monde a un talon d’Achille : le sentiment d’injustice et d’humiliation des peuples laissés à l’écart de la modernité ou dévastés par les crises récurrentes, que ce soit en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique latine ou en Europe avec les Balkans.

Face aux risques de rupture, il est essentiel de créer des liens forts entre les peuples. Nos deux continents ont en partage une culture et une sensibilité particulières, à la croisée des héritages atlantique et latin, du Nord et du Sud, antique et moderne. Et l’ancrage du Portugal au cœur de l’Union européenne renforce cette proximité que découvrait Darius Milhaud arrivant au Brésil : ne déclara-t-il pas que la Méditerranée s’étendait de Constantinople à Rio ?

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L’Amérique latine a vocation à incarner une voie du monde, un chemin du monde. L’histoire réserve au Brésil un rôle majeur : celui d’une grande puissance sur la scène internationale. Pilier d’une Amérique à venir, votre pays s’affirme porteur d’une vision et d’une ambition pour tous les peuples : celle d’un chemin de justice et de partage.

A l’avant-garde du monde, vous offrez l’exemple d’un esprit nouveau, issu d’un gigantesque brassage : peu de pays recèlent une telle mosaïque d’identités et de cultures. Des Indiens qui habitaient vos terres aux marins portugais ou aux Africains de la couronne guinéenne et du vaste monde bantou, puis aux Asiatiques venus de Goa et de Macao, votre peuple reflète l’ensemble des continents et des échanges. L’histoire ne va pas sans drames. Certains sont venus conquérir des terres, d’autres ont subi l’esclavage. En surmontant les injustices du passé, vous avez fait le choix de l’unité et de l’égalité.

Laboratoire du futur, le Brésil est un pays pionnier, fort d’une puissance créatrice et d’une vitalité sans égales. Votre art baroque célèbre les noces de la religion catholique et de l’Europe avec l’indianité et la négritude, à l’instar des Trois races peintes par Emiliano di Cavalcanti où la fusion des origines donne naissance à une humanité nouvelle.

En quête d’universel, le Brésil féconde tous les apports. Votre langue en témoigne, assouplie des colorations du parler quotidien par Mario de Andrade dans Macunaima. L’un des contes les plus célèbres de Joao Guimaraes Rosa, Mon oncle le jaguar, qui voit un chasseur prendre les formes du fauve, ne se place-t-il pas sous le signe des Métamorphoses d’Ovide ? La musique fait vibrer toutes les cordes du syncrétisme quand un Heitor Villa-Lobos marie la rigueur de Bach et les danses populaires brésiliennes, ou quand un Antonio Carlos Jobim accommode le jazz venu des Etats-Unis avec le rythme de la samba. Vos accords se renouvellent sans cesse, dans les mélodies sensuelles de Caetano Veloso ou les rythmes percutants de Chico Buarque ou de Gilberto Gil.

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Pour enfanter cette civilisation, le Brésil doit relever le double défi de l’économie et du développement. C’est la voie tracée par le président Lula, qui fait des questions sociales sa priorité, de la lutte contre le chômage et la faim à l’éducation et aux progrès technologiques. Dans des contextes différents, nos deux pays partagent la même sensibilité, attachés au rôle de l’Etat et à la sauvegarde des intérêts collectifs, qu’il s’agisse de la redistribution des richesses ou de la protection des populations contre les grands chocs économiques.

C’est pourquoi la France entend être à vos côtés. Il y a là une exigence de lucidité et de fidélité.

Dès la découverte du Nouveau Monde, la France tournait son regard vers le Brésil. Très tôt, des Français s’embarquèrent pour votre pays, nourrissant la réflexion ouverte par Montaigne sur la tolérance qui, quatre siècles plus tard, anime les recherches d’un Claude Lévi-Strauss et d’un Fernand Braudel à l’université de Sao Paulo. Le Brésil incarne cette terre d’utopie qui, selon Blaise Cendrars rebaptisé par ses amis Brésil Cendré, « n’est à personne » parce qu’elle accueille tous ceux qui ont l’énergie de s’y engager sans réserve. En témoigne Georges Bernanos quittant l’Europe à la veille des Accords de Munich, et retrouvant ici un Stefan Zweig fuyant le nazisme.

Après l’indépendance, la jeune République brésilienne puisait aux idées des Lumières et leur imprimait son propre caractère : l’esprit cartésien d’un Benjamin Constant ou d’un Auguste Comte s’unit ainsi à l’âme brésilienne. Et dans le souffle prophétique de nos poètes romantiques, Castro Alves puis Machado de Assis composent des strophes de sang et de feu qui réclament justice pour le Brésil moderne. De cette admiration mutuelle est née l’amitié entre Lucio Costa, Oscar Niemeyer et Le Corbusier autour de la grande aventure de Brasilia, et la même énergie anime un Jorge Amado racontant l’épopée des peuples du Nordeste puis faisant jaillir l’éclat de Bahia la caribéenne.

Nos deux pays ont une vocation d’ouverture sur le monde, accueillant tous les vents du globe. Nous partageons de part et d’autre de l’Atlantique un même attachement à l’Afrique, porteuse de pans entiers de nos histoires respectives et gardienne de notre identité la plus profonde. A Praia ou à Luanda, les rêves et les espoirs de la jeunesse traversent l’Atlantique et convergent vers Brasilia, comme ceux de l’ouest ou du nord de l’Afrique franchissent la Méditerranée vers Paris. Ensemble, nous pouvons faire de l’océan Atlantique le trait d’union d’une civilisation inédite.

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Nous sommes au début du chemin. Portés par l’attente de nos peuples, éclairés par une même vision des enjeux du monde, nous avons un grand partenariat à nouer. Ensemble, faisons le choix de la volonté, d’un triple pari pour l’avenir.

Le pari de la politique, d’abord. Traçons le chemin d’une démocratie mondiale vivante, reposant sur la responsabilité collective. Loin de favoriser les antagonismes, l’émergence de plusieurs ensembles régionaux peut créer autant d’espaces de paix, de sécurité et de prospérité. Ainsi la perspective de l’entrée dans l’Union européenne contribue-t-elle à la paix dans les Balkans. La solidarité et le partage des souverainetés entraînent le recul des égoïsmes nationaux, le rapprochement des peuples et la fin des situations d’isolement qui entretenaient les dictatures. Les avancées régionales ont fait progresser la démocratie en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, dans l’Europe méditerranéenne. Elles créent de nouveaux pôles de croissance, stimulant l’aspiration à la modernité.

Sur votre continent, les perspectives d’intégration soulèvent de grands espoirs qui impliquent, pour les gouvernements, autant de responsabilités nouvelles. De la même façon, l’Union européenne doit surmonter les différences de niveau de développement entre tous les Etats membres, créer un grand espace de sécurité et de liberté, mais aussi répondre à l’attente des peuples qui souhaitent une Europe plus proche d’eux.

C’est d’une véritable refondation qu’il s’agit, de part et d’autre de l’océan. Aujourd’hui, l’Union européenne est l’un de vos tout premiers partenaires commerciaux, le premier investisseur, le premier pourvoyeur d’aide au développement. Dans ce contexte, il est indispensable d’échanger nos expériences et de faire davantage converger nos démarches. Je mesure bien l’importance du défi agricole qu’il nous appartient de relever en dépit de nos désaccords. Pour cela il importe d’abord de les replacer dans leur juste perspective. Je veux rappeler en particulier la mobilisation constante de l’Union européenne pour adapter et moderniser la Politique agricole commune. Mais nous voulons aller plus loin encore pour prendre en compte vos aspirations et il nous appartient de le faire ensemble pour déterminer le meilleur chemin. Nous disposons de nombreux atouts: appuyons-nous sur nos convergences, en particulier la nécessité d’ouvrir davantage nos marchés en direction des plus pauvres, aux produits du Sud, comme par exemple le coton; mais aussi le caractère central de la protection de la ruralité dans la définition et la gestion de nos politiques agricoles puisqu’il nous faut inscrire cela dans le cadre du développement durable.

Soucieux d’ancrer les valeurs de justice et de respect sur la scène internationale, nous faisons ensemble le choix du multilatéralisme. Aujourd’hui les Nations unies doivent être renforcées et réformées, et la France soutient pleinement l’initiative de Kofi Annan pour mener une réflexion approfondie dans ce sens.

Chacun doit s’impliquer dans cet effort. La France et le Brésil vont réfléchir en commun à la question d’un véritable Conseil de sécurité économique et social. Allons plus loin sur l’ensemble des sujets qui nous sollicitent : prévention et gestion des crises, coopération avec les organisations régionales, maintien de la paix. Ces dernières années ont été riches d’enseignements ; à travers nos engagements, notamment en Afrique ou dans les Balkans, nous avons acquis la conviction que c’est en mobilisant l’ensemble des pays d’une région que l’on peut éclairer le chemin d’une sortie de crise. Et je souhaite rendre hommage à la participation du Brésil, aux côtés des forces françaises et européennes, à l’opération de maintien de la paix au Congo, en Ituri. Nous souhaitons partager avec vous notre expérience et nous attendons des pays émergents qu’ils prennent des responsabilités croissantes : un engagement de leur part permettra aux Nations unies de devenir plus efficaces.

Lors de la crise iraquienne, le Brésil et, au-delà, toute l’Amérique latine ont montré leur attachement aux règles du droit et aux grands principes. Aujourd’hui les mêmes exigences nous mobilisent, en particulier le transfert rapide de la souveraineté au peuple iraquien, avec un double impératif : le ralliement de toutes les forces politiques, sociales, qui s’engagent à renoncer à la violence et à participer à la reconstruction ; l’association des pays voisins et de la communauté internationale au processus politique en cours afin de permettre à l’Iraq de se réinscrire au cœur du Moyen-Orient. La France soutient l’idée d’une conférence internationale sur l’Iraq, convoquée sous l’égide des Nations unies dès la mise en place d’un gouvernement provisoire pour mobiliser chacun au service de l’unité de ce pays, de la stabilité et de la sécurité de la région.

Au Proche-Orient, nul ne peut se satisfaire de l’impasse actuelle qui fait le jeu de la violence et des extrémistes. Comment penser régler les choses à Bagdad quand rien ne bouge à Jérusalem. Il faut donner un nouvel élan à la feuille de route et assurer la relance du processus de paix. C’est notre responsabilité à tous que de reprendre l’initiative pour permettre à deux Etats, l’un israélien et l’autre palestinien, de vivre en paix et en sécurité à l’avenir. Nous nous réjouissons à cet égard de la décision prise par l’Itamaraty il y a quelques mois de créer un Département du Moyen-Orient.

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Faisons, ensuite, le pari d’une gouvernance mondiale, afin de sceller une véritable alliance entre les peuples.

Nous avons un intérêt collectif à défendre. Face aux menaces qui se rapprochent, du terrorisme à la prolifération des armes de destruction massive, de la criminalité organisée aux crises régionales. Mais aussi au service de grands projets qui engagent toute la communauté internationale, comme le développement durable et la lutte contre les inégalités. La France, vous le savez, a multiplié les efforts, de Monterrey à Johannesburg en passant par Kananaskis et Evian, pour placer ces questions au centre de l’agenda mondial.

Face à la persistance de la faim dans le monde, l’indifférence est inacceptable. Pour nos deux pays, c’est là une même conscience et une même exigence d’action gravées au cœur de notre engagement. La rencontre des présidents Lula et Chirac en présence du secrétaire général de l’ONU à Genève, le 30 janvier, a permis de lancer l’idée d’une taxe internationale sur des ventes d’armes et des transactions financières pour contribuer à cette lutte de tous les instants. De la même façon, nos deux pays sont unis dans le combat contre le sida et je veux saluer le choix du Brésil qui s’est engagé dans la fabrication de médicaments génériques. Il s’agit là d’une avancée majeure et nous souhaitons qu’elle puisse être reproduite ailleurs.

Nos propres expériences nationales peuvent enrichir nos réflexions sur la mondialisation. Les échanges entre notre Conseil économique et social et le vôtre participent de cette ambition. De même, à l’heure où la décentralisation constitue l’une des priorités du gouvernement français, nous pouvons gagner à mieux connaître votre action dans ce domaine.

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Faisons enfin, car il y va de la respiration du monde, le pari de la diversité culturelle. Nous n’avons plus droit aux erreurs du passé. Comme nous le rappelle Carlos Fuentes, « il faut diversifier la vie. Il faut pluraliser le monde ».

L’enjeu est immense. Lors de la Conférence générale de l’UNESCO, le 15 octobre 2001, le président de la République Jacques Chirac en soulignait l’importance pour favoriser le dialogue. « Chaque peuple, disait-il, peut enrichir l’humanité en apportant sa part de beauté et sa part de vérité. » Face aux grandes échéances qui nous attendent à l’UNESCO comme à l’OMC, nous devons définir des règles permettant à toutes les cultures de trouver leur véritable place.

La culture nous rassemble. Le Brésil et la France poursuivent une même ambition de création culturelle et, au-delà, l’ensemble des pays d’Amérique latine soutiennent le projet de convention sur la diversité culturelle qui doit être maintenant discuté au sein de l’UNESCO.

Terres d’immigration, nos deux pays partagent une même tradition d’accueil et s’attachent au respect et à l’intégration de l’autre. Votre Institut vient d’établir une filière spéciale de préformation pour des élèves « afro-descendants », comme l’Institut d’études politiques de Paris s’est ouvert aux étudiants issus de quartiers défavorisés. Des deux côtés de l’Atlantique, nous voulons défendre une véritable égalité des chances et je me réjouis de la coopération instaurée entre ces deux institutions ainsi qu’avec l’Ecole nationale d’administration française.

La langue française figure au nombre des matières obligatoires dans votre cursus, sage disposition qui donne aux diplomates de mon pays le plaisir de converser partout avec leurs collègues brésiliens, mais aussi le remords d’être encore trop peu nombreux à pratiquer votre langue et je souhaite que l’Organisation internationale de la francophonie développe ses relations avec le Brésil. Francophones, lusophones et hispanophones, il nous appartient de faire le choix de la modernité et de multiplier les échanges. Terre d’extension des Alliances françaises, le Brésil y compte vingt-cinq mille jeunes apprenant le français. Deux cent cinquante mille autres le font à l’école ou l’université, pour un total de plus d’un million et demi d’élèves sur l’ensemble des pays latino-américains. Pour donner un élan nouveau, nous souhaitons répondre en accordant davantage de bourses pour les élèves sortant des lycées français qui voudraient entreprendre des études supérieures en France ; avec un plan de formation de trois mille jeunes professeurs de français à travers toute l’Amérique latine, un programme pour assurer le retour de jeunes Français dans les écoles et universités latino-américaines ou encore la diffusion à grande échelle de programmes d’apprentissage du français pour les jeunes publics. De même, forts des capacités de votre continent dans le domaine de la recherche, formons ensemble un partenariat plus ambitieux pour consolider un vaste espace universitaire commun.

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Chers amis,

Pays-monde, le Brésil s’est parfois forgé dans la souffrance, par l’apport et le mélange d’identités multiples. Mais il ne cesse de vivre dans la quête et l’espérance, riche d’une dualité permanente entre des aspirations extrêmes : passion romantique et foi dans la science, goût pour la pénombre et quête de la lumière dans une géographie contrastée, villes labyrinthiques et jungles luxuriantes.

Riches de nos héritages, fidèles à nos traditions, soucieux de nous situer ensemble aux avant-postes de la modernité, nous avons des responsabilités à exercer, chacun à sa place, le Brésil en Amérique latine et la France en Europe. Mais nous avons aussi des défis à relever ensemble à l’échelle du monde ; d’un monde que nous voulons plus sûr et plus juste pour tous les peuples. Nous avons les mêmes préoccupations fondées sur la conscience des mêmes enjeux : la France veut partager avec vous ce « rêve intense », ce « rayon ardent » que chante votre hymne national et qui nous place au service d’un nouvel humanisme.

4 février 2004, allocution à l’Institut “Rio Branco”, Brasilia