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Union Européenne

1024 560 Dominique de Villepin

Europe-Russie : des bruits de bottes

Invité de Véronique Auger dans l’émission « Avenue de l’Europe, le mag » sur France 3, Dominique de Villepin s’est exprimé sur les risques conflictuels qui pèsent sur les relations qu’entretiennent la Russie et l’Europe. Il est également revenu sur le lien privilégié et historique qui unit la France à la Russie, et sur le rôle de médiateur que devrait jouer notre pays dans un tel contexte.

1024 1024 Dominique de Villepin

Il n’y a pas de destin pour la France en dehors de l’Union européenne

– Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin analyse le Brexit et ses conséquences –

Soyons lucides, l’enjeu du vote britannique sur la sortie de l’Union européenne, c’est l’avenir de la Grande-Bretagne, pas l’existence même de l’Europe. Poser la même question en France n’aurait ni le même sens ni la même portée. Brexit is not Frexit.

Résumer le vote britannique à un cri populiste serait méconnaître ses logiques historiques profondes. L’Angleterre est une île. Cela résume tout. Elle a entendu à nouveau l’appel du grand large. Son adhésion s’était faite à contrecœur, par peur du déclin, regimbant sans cesse contre l’impression d’une entrée en maison de retraite. Puisque la Grande-Bretagne était malheureuse en Europe, il fallait qu’elle parte.
À elle maintenant de faire de ce vote le choix d’un nouveau destin. Les prochains mois et les débats de politique intérieure britannique décideront du sens que prendra la sortie de l’Union européenne. Soit le Brexit sera l’aveu de faiblesse du marin resté à quai et le rétrécissement sera sans fin. Si l’Ukip devient l’interprète du vote au lieu des travaillistes, la Grande-Bretagne plongera dans une spirale identitaire et xénophobe, se repliera sur elle-même et sera quittée par l’Écosse. L’Angleterre d’avant la guerre de Cent Ans.
Soit la Grande-Bretagne fera le choix de la réinvention, tournée vers le monde, assumant la fin de l’Empire mais en même temps son héritage mondial, troquant l’illusion de la puissance contre la réalité de l’influence, s’ouvrant sur le Commonwealth, sans prétendre le dominer, pour articuler une nouvelle vision du monde et évitant l’écueil de la soumission aux États-Unis. Elle retissera des liens économiques et politiques neufs avec l’Inde et la Chine, assumant une place de courtier dans une mondialisation multipolaire, un Singapour de dimensions mondiales avec le poids de l’histoire et de la culture. La relation à la Chine, avec laquelle Canada, Australie et Nouvelle-Zélande entretiennent des liens étroits sera décisive et pourra contrebalancer la logique de confrontation avec les États-Unis, notamment en mer de Chine du Sud.

Mais pour nous Européens, la responsabilité aujourd’hui est tout autre. À nous de faire de ce vote l’occasion d’un rebond de l’Union.
Non l’adhésion britannique de 1973 n’avait pas le même sens que la fondation de 1951. Pour ses fondateurs, l’Europe est née de l’expérience de l’horreur et de l’absurdité des guerres européennes, née de l’idée d’une réconciliation sans précédent entre la France et l’Allemagne après une guerre de trois cents ans, née de la mise en commun des destins. La Grande-Bretagne peut avoir un destin hors d’Europe, pas la France, pas l’Allemagne. Qui serions-nous, sinon un pâle chromo d’un passé révolu? Quels autres appuis aurions-nous pour exister dans le monde? Quel sens cela aurait-il de s’amputer par un vote de ce qui fait partie intégrante de notre nation? Que l’on s’interroge sur les orientations de la construction européenne est parfaitement légitime. Mais rayer d’un trait de plume soixante ans d’héritage serait pure folie. Où s’arrêterait la machine infernale? Que dirions-nous aux régions françaises qui voudraient quitter le territoire national?
En Europe, aujourd’hui plus qu’hier, nous pouvons peser et agir. Principale puissance militaire de l’Union européenne, seule détentrice de la dissuasion nucléaire, seul membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la France a un rôle et un devoir.

Non l’Europe n’est pas morte. Elle peut même sortir renforcée de cette épreuve. Beaucoup dépend des fondateurs et surtout de la France et de l’Allemagne qui doivent prendre, dès les prochaines semaines, une initiative majeure qui nous fasse avancer dans tout ce qui fait l’union des peuples. Comme en 1955, c’est parune Conférence de Messine ambitieuse que d’un défi pourra naître un sursaut.
Cette nouvelle Europe a des atouts. Elle a pour elle une cohérence accrue, un esprit continental, une vision politique partagée depuis longtemps. Elle correspond mieux aujourd’hui aux espaces concrets de la construction européenne, qui nécessitent des réformes urgentes, la zone euro et l’espace Schengen, dont la Grande-Bretagne n’était pas membre.
Elle a pour atout un leadership franco-allemand retrouvé, nouveau mariage de raison peut-être, mais d’autant plus exigeant et tourné vers l’action. Après quarante ans de trio passionnel avec la Grande-Bretagne, après vingt ans d’éloignement graduel entre la France et l’Allemagne suite à la réunification, le moment de l’initiative est venu.

L’Europe doit traiter de front les questions existentielles. Il ne s’agit plus de sparadraps pour les bleus à l’âme des opinions publiques. Sur l’asile et l’accueil des réfugiés, sur les frontières européennes, sur l’Europe de la Défense à l’heure où le continent est cerné de crises terribles, sur la cohésion de la zone euro – à travers un budget européen renforcé ou une assurance-chômage communautaire, même embryonnaire. Le choc peut permettre d’avancer là où nous étions suspendus depuis six ans à la frustration des sommets de la dernière chance, ces montagnes diplomatiques qui accouchaient toujours des mêmes souris.

À l’heure où va s’ouvrir une année électorale décisive pour la France, il en va de la responsabilité de chacun de refuser les surenchères et les postures.

27 juin 2016, Le Figaro

1000 682 Dominique de Villepin

Notre devoir pour l’Europe

 – Dans une tribune publiée par Mediapart, Dominique de Villepin revient sur la crise grecque et ses conséquences pour l’Europe –

L’Europe a cru pouvoir faire table rase de son histoire. Mais, aujourd’hui, avec la crise grecque, c’est l’Histoire qui lui saute à la figure.

On ne peut rien comprendre à la crise grecque en pensant que la Grèce, c’est au fond une petite Allemagne, mais une Allemagne mal gérée.

L’Histoire de la Grèce, ce n’est pas la démocratie athénienne, les tragédies de Sophocle et le Parthénon, tout le folklore repris dans les articles de presse qui titrent paresseusement sur la « tragédie grecque ».

C’est au fond l’histoire d’une colonie ottomane soumise pendant trois siècles, devenue au XIXe siècle jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale une quasi colonie britannique. Et comme partout, la colonisation crée un effondrement des élites d’un pays,  coupées du peuple qui les considère comme vendues à l’étranger. En résulte un climat de division permanente, depuis la guerre civile larvée de 1945-46 jusqu’au régime des colonels. Comme partout, la colonisation crée une faiblesse profonde, une illégitimité  de l’Etat, parce que l’Etat c’est toujours l’occupant. En résulte évidemment un pays sans cadastre, qui ne paye pas d’impôts, avec une armée hypertrophiée et une Eglise qui seule est le ciment identitaire historique. C’est une Irlande qui ne s’est pas libérée elle-même.

L’histoire de la Grèce, c’est l’histoire d’un pays des Balkans, pas très différent de ses voisins albanais, bulgares, macédoniens, avec une économie incapable de se libérer des vestiges du féodalisme, gouvernée par des clans, armateurs, grands propriétaires fonciers, dignitaires politiques. Des clans qui ne changent pas, quel que soit le régime politique, et qui préservent leurs propres intérêts. On fait mine de rendre l’industrie grecque compétitive, mais l’industrie grecque, c’est 10% du PIB grec – quand en Allemagne ce sont 30%.

 La Grèce est donc un pays qui, depuis toujours, dépend de l’arrivée de devises de l’extérieur, par les touristes, par ses travailleurs immigrés dans les années 50 et 60, par les fonds structurels européens dans les années 80, par la dette dans les années 90 et 2000. En somme, rien n’a changé. Le problème de la Grèce, c’est sa balance des paiements. Elle doit s’inventer une économie. Cela prend du temps.

L’histoire récente de la Grèce, c’est l’histoire de la plus grande punition d’un pays en temps de paix. Il n’y a guère d’exemple d’un pays développé subissant, sans guerre, une telle chute de  son revenu -25% depuis 2009. Un chômage des jeunes de 60%, c’est-à-dire une génération sacrifiée. Peut-on imaginer la rancœur qui s’installe pour des décennies dans ce pays, cultivant le ressentiment et le sentiment d’être victime de l’histoire ? La morale de l’histoire grecque, c’est bien : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Les grands pays ne payent pas les dettes quand elles sont écrasantes. Les Allemands en premier – ni en 1919, ni en 1945 puisque les dettes ont été remises en 1953. Et la France n’a cessé de dissoudre ses dettes par la planche à billets du temps du franc. Nous ne sommes pas les mieux placés pour donner des leçons à la Grèce, y compris dans notre histoire récente.

En somme c’est un pays qui ressemble davantage aux pays du Moyen-Orient qu’à ceux d’Europe du Nord, qui peine à surmonter son passé et à s’affranchir de sa dépendance aux capitaux étrangers. C’est un pays que nous punissons de ne pas être à la hauteur de nos rêves. C’est la vengeance de Lord Byron, des philhellènes déçus et des belles âmes romantiques. Et c’est d’ailleurs la même déception de notre orientalisme de pacotille qui nous rend incapable de voir les pays arabes tels qu’ils sont et nous plonge dans une spirale d’interventions militaires.

L’erreur de l’Europe c’est de croire qu’on change des peuples par des directives européennes. Nous, Français, nous devrions comprendre ce que c’est de faire face à ses démons.

C’est aux Grecs de prendre en main leur destin. Et c’est aux Européens de les aider :
Parce qu’on ne change pas de voisins. Un continent, ça ne déménage pas.
Parce qu’une Grèce forte est importante pour le rôle de l’Europe en Méditerranée. Une Grèce nationaliste et humiliée c’est la garantie de tensions avec une Turquie qui, elle-même, est en proie au doute. C’est le conflit chypriote qui se pérennise. C’est une immigration plus difficile encore à maîtriser.
Parce que punir les Grecs, c’est donner le signe de la mise au pas de toute l’Europe. Et qui décidera à quoi doit ressembler un bon Européen ?

Avons-nous « sauvé » une Grèce ingrate en la renflouant depuis 2010 ? Trois fois non.
D’abord nous avons substitué des créances publiques à des créances privées pour sauver nos banques, les banques françaises et allemandes essentiellement, exposées à la dette grecque. Et nous avons eu raison de le faire, pour éviter une nouvelle crise économique.
Ensuite nous avons imposé des réformes à contre-temps qui ont cassé l’économie grecque, au point de la rendre incapable de rembourser les 317 milliards de dettes accumulées.
Un exemple : on demande à grands cris la fin des préretraites – c’est légitime sans doute, mais cela n’a aucun sens dans un pays avec 26% de chômage où le seul effet de la réforme serait de mettre au chômage des préretraités et donc de réduire leurs pensions.

Enfin nous avons volontairement refusé de la sauver complètement, pour maintenir la pression, parce que nous n’avions aucune confiance dans leurs gouvernants. Résultat : une crise qui pouvait se régler presque sans coûts en 2010 promet aujourd’hui une perte sèche – rien que pour la France – d’un tiers à la totalité des 42 milliards d’euros que la Grèce doit, directement ou indirectement, à la France.

Alors que faire ? En finir avec la morale et faire enfin de la politique – en Grèce comme en Europe.

La clé en Grèce c’est l’investissement. Il y a des propositions sur la table. Pourquoi ne pas coupler le remboursement des créances à des investissements en Grèce, à travers les banques de développement européennes et grecque ? Chaque euro remboursé dans les cinq prochaines années serait réinvesti en Grèce. On créerait ainsi un cercle vertueux de relance économique sans un sou payé par les contribuables européens, puisque les sommes seraient à terme remboursées.

Il est urgent de rappeler que l’avenir de la Grèce est dans l’Union européenne et dans la zone euro. Le coût d’une sortie de l’euro serait économiquement effarant pour une Grèce qui importe tout ce qu’elle consomme et serait politiquement calamiteux pour une zone euro qui reviendrait trente ans en arrière au Serpent Monétaire Européen, ni assez souple, ni assez rigide et conduisant à la concurrence de tous contre tous par la désinflation compétitive. Il est temps d’avoir une gouvernance économique de la zone euro avec un budget propre et une représentation parlementaire spécifique, visant à l’harmonisation fiscale et sociale graduelle.
Il est urgent également que le FMI sorte de la gestion de la crise grecque pour européaniser la gestion de la crise.
Il est nécessaire que la Grèce reprenne son destin en main et c’est pourquoi le référendum de dimanche dernier était une bonne nouvelle et d’une certaine manière un geste gaullien. On peut espérer que ce soit un point de départ de la démocratie grecque davantage qu’un point final à la crise grecque.
Il est essentiel, enfin, de trouver un tiers de confiance entre la Grèce et l’Allemagne, qui ne sont plus en mesure de se parler sereinement. Ce devrait être le rôle de la France, mais notre gouvernement n’a cessé de tenir un double langage qui nous a disqualifiés, dans un jeu de rôle « méchant flic, gentil flic » totalement inefficace. Le sommet européen aujourd’hui doit aboutir à des gestes forts autant qu’à des décisions, par exemple un voyage commun de François Hollande et Angela Merkel à Athènes.

Gageons que le général de Gaulle y serait allé et, à la fin de son discours place Syntagma, aurait levé les bras au ciel en s’exclamant « Vive la Grèce ! ».

7 juillet 2015, Mediapart

1024 614 Dominique de Villepin

For Greater Europe We Must Embrace People-To-People Cooperation

– Dans une tribune en anglais publiée par le Huffington Post, Dominique de Villepin et Igor Ivanov, ancien ministre des Affaires étrangères de Russie, se prononcent pour un renforcement des liens entre la Russie et l’Europe –

We can only watch with sadness the effects of the last few years brought on by confrontation. In 2003, as ministers of foreign affairs, we were at the forefront of the common initiatives between Germany, France and Russia to create a new spirit of dialogue and understanding. We saw the reunification of the European continent after 2004 as a chance to develop new and stronger ties between Europe and Russia because of their shared histories, cultures and needs. Let’s be clear: Hopes are now shattered.

The crisis in Ukraine is a common challenge for Russia and Europe because we see the terrible effects of warfare in Europe again, with over 5000 victims in Ukraine already. It is a common challenge because there are many risks to see a failing state in the middle of Europe — one in need of financial aid beyond reach either of Russia or of Europe. We need to keep on the track of diplomacy, however hard and however frustrating it can be. We must continue with the ‘Normandy format’. We must continue to work on a day-to-day basis on the Minsk II agreements. But we also need to be conscious of one truth: There will be no fast solution in Ukraine.

This is all the more dramatic as the ongoing crisis in Ukraine has raised many questions not only about the fate of the Ukrainian state, but also about the future of international cooperation mechanisms in the Euro-Atlantic space.

In the security domain, the Russia-NATO dialogue about a common security space has been stalled. Instead, NATO announced plans to deploy new military infrastructure in Central Europe. Russia, in turn, proceeded with a large-scale rearmament program.

The trade and investment between Russia and EU that looked so dynamic and promising only two years ago are clearly running out of steam. The negative impact of an unfortunate “war of sanctions” between Moscow and Brussels is not limited to specific businesses on both sides. It also undermines mutual trust, curtails long-term development projects, and casts a shadow over the bold vision of a common market stretching from Lisbon to Vladivostok.

The information media confrontation between the East and the West has reached an unprecedented scale. “Experts” on both sides make full use of the old Cold War rhetoric. Mutual suspicions, misperceptions and even outright lies become a common feature of our life, like it was 30 or 40 years ago. There is the will among some to use sanctions as a tool for regime change, repeating again the mistakes of the past and the misconceptions of the national feelings.

Under the circumstances, it is hardly surprising that both in Russia and in Europe, there is now talk about the second Cold War. The Greater Europe project, which many politicians, experts and opinion makers from many European countries have been trying to promote since mid-1980s, now looks like a fantasy completely detached from reality. Neither Russia nor Europe can afford a new “Cold War.”

Indeed, the situation in Europe today does give too many arguments to pessimists. The future of Greater Europe is unclear and murky, to say the least. The crisis in Ukraine has almost completely erased this vision from agendas of politicians and analysts in the East and the West of our continent. And those who do not want to give up on Greater Europe should review and revise their approaches in light of the Ukrainian crisis. One of the realistic, albeit ambitious, priorities today may be to promote the common European or even Euro-Atlantic humanitarian space of civil societies. Though security, economic and humanitarian social dimensions of European politics are interconnected and interdependent, it is the people-to-people dimension that should receive special attention in the times of trouble.

A key characteristic of the people-to-people cooperation is in its multifaceted, extremely diverse and complex nature. This cooperation includes a whole universe of directions and engaged actors, formats and levels, communities and networks. The “fabric” of humanitarian ties between the people might look thin and fragile, but it often proves to be much more “crisis-resistant” than security or even economic interaction.

Over the last 10 years, civil society humanitarian cooperation emerged as one of the most successful and least controversial areas of EU-Russia cooperation. Its institutional framework was set back in 2003, when Moscow and Brussels constituted the Common Space of research and education, including the cultural cooperation as well. Over last 10 years, we’ve seen thousands and thousands of innovative projects uniting students and scholars, civil society leaders and journalists, artists and intellectuals from Russia and Europe. These contacts have gone far beyond Moscow and Brussels, engaging participants from remote regions, small provincial towns and rural areas. Moreover, this kind of humanitarian cooperation has proved to be unquestionably beneficial to both sides.

The crisis in and around Ukraine pushed the issue of humanitarian cooperation to the sidelines of political discussions. Experts and politicians on both sides seem to be preoccupied with other more urgent and more critical matters. One can conclude that during these hard times with all the risks and uncertainties involved, it makes sense to put matters of humanitarian cooperation on a shelf, until the moment when the overall political situation becomes more favorable for such cooperation. We believe that such a “wait and see” approach would be a strategic mistake. It is exactly in the period of a deep political crisis when interaction in education, culture and civil society should be given a top priority.

The Ukrainian crisis is not a compelling reason for us to abandon the strategic goal of building a common European and Euro-Atlantic humanitarian space. Of course, the crisis made this goal much harder to achieve, but it did not change the fundamentals. Russia is a country of the European culture. It belongs to the European civilization, and its science, education and its civil society institutions gravitate to Europe more than to any other region of the world. A common humanitarian space is not a pipe-dream. It remains a natural point of destination for the West and the East of our continent. However, keeping the strategic goal in mind, we should also think about damage limitation, about how to mitigate the negative impact of the Ukrainian crisis on the fabric of the humanitarian cooperation between Russia and Europe. Two urgent tasks appear to be of particular importance in the midst of the crisis.

First, it is necessary to protect the ongoing people-to-people cooperation from becoming yet another bargaining chip in the game of sanctions and counter-sanctions. To the extent possible, the people-to-people dimension of the EU-Russia relations should be insulated from the negative developments in security, political and economic dimensions.

Second, this humanitarian cooperation should be used to counter inflammatory rhetoric, projection of oversimplified and false images, and spread of Manichean black and white views on European politics, which we see emerging both in the East and in the West. We should not have any illusions: If the current trends in public moods in Russia and in EU are not reversed, it would be extremely difficult to restore our relations, even when the Ukrainian crisis is resolved.

There are many specific actions needed to accomplish these tasks. We should try to promote “success stories” in Russia-Europe humanitarian cooperation between civil societies, which we have accumulated plenty in various fields. We should oppose any attempts to tighten the visa regime between Russia and EU. We should encourage more contacts between Russian and EU regions, sister-cities and municipalities, including trans-border contacts. We should invest heavily into youth exchanges, school children and students mobility. We should upgrade cooperation between Russian and European independent think tanks and research centers. We should broaden existing channels for a range of participants to EU-Russia NGO interaction, making sure that this interaction is not monopolized by any particular group of institutions with their specific political agendas. We should explore new ways to make cultural diplomacy between the East and the West of Europe more efficient. We should pay special attention to building more contacts between Russia and EU media. We should investigate opportunities associated with cultural tourism.

The list of immediate actions can be continued. These actions might look less spectacular than a highly publicized security agreement or a multi-billion euro energy deal. But we should never forget that, at the end of the day, relations between Russia and the West are not limited to contacts between state leaders, diplomats, uniformed men or even between business tycoons. These relations are mostly about ordinary people — their fears and hopes, frustrations and expectations, and their day-to-day lives and plans for the future.

Without the human factor involved, nothing else is likely to work. But we would like to propose one action that can be taken immediately, one action that could be a symbol of determination and of hope, one action toward the youth of Europe and Russia. In the same way as France and Germany reconciled with the Elysee Treaty in 1963 by creating a common agency for the youth, we would like to see the premises of a Russian-European reconciliation through the creation of a Russian-European Youth Agency based on student exchanges, fellowships for entrepreneurial and innovative initiatives, support for language training, and many other actions.

Dominique de Villepin et Igor Ivanov, former Minister of Foreign Affairs of the Russian Federation
26 avril 2015, Huffingtonpost.com

1024 601 Dominique de Villepin

La reconquête de notre indépendance, l’enjeu des européennes

– Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin analyse les enjeux inhérents aux élections européennes de 2014 –

 

Notre vision de l’Europe est devenue profondément contradictoire. En perdant les mots pour dire l’Europe, nous avons perdu prise sur l’Europe et jour après jour nous assistons, passifs, à son impuissance, à sa décomposition, à son affaissement. D’un côté il y a l’Europe qu’on célèbre -celle des grands mots et des grands ancêtres, l’Europe de la paix et des Pères fondateurs – de l’autre il y a l’Europe qu’on vitupère, celle au quotidien du calibrage de tomates et des «plombiers polonais». Cette contradiction, c’est en fait une vieille histoire, un secret de famille pour ainsi dire, c’est l’histoire de deux Europe, l’Europe dont on a envie et l’Europe dont on a besoin.

L’Europe dont on a envie, c’est l’Europe démocratique qu’on voudrait à l’image des démocraties que l’on connaît, une démocratie parlementaire, représentative, simple. Depuis plus de trente ans que le déficit démocratique a été diagnostiqué, on ‘n a cessé de vouloir remodeler le réel à l’aune de nos rêves. L’Assemblée parlementaire s’est peu à peu muée en Parlement européen. On a grimé la Cour de Justice des Communautés Européennes en cour suprême de l’Union. On a déguisé la commission en gouvernement responsable devant le Parlement. Toujours le même principe était à l’œuvre: à force d’y croire, cela va devenir vrai. Comment s’étonner que les citoyens européens se soient peu à peu détournés de cette Europe fantasmatique, en porte à faux constant avec la réalité. Mais à chaque étape, nous avons persévéré dans la même ornière. En 2005, on s’est dit -à tort- que l’échec du référendum constitutionnel prouvait bien que le problème était le déficit démocratique et qu’il fallait donc laisser l’Europe faire ses preuves, quitte à passer en force avec le traité de Lisbonne. Aujourd’hui, six ans plus tard, les eurosceptiques s’apprêtent à remplir leurs rangs. L’Europe rêvée, c’est l’Europe décevante.

Et il y a l’Europe dont on a besoin, celle qui fait le travail. L’Europe dont on a besoin, ce fut l’Europe du Traité de Rome en 1957, sans aucune référence à la démocratie européenne. Depuis 2008 et le déclenchement de la plus grave crise économique depuis les années trente, qui a pris les choses en main, qui a gagné en influence. C’est le Conseil Européen – créé en dehors de tout traité par pur pragmatisme- qui a pris la main sur la décision politique en conservant sa méthode de toujours, le plus grand consensus possible. C’est la Banque centrale Européenne, sans aucun mandat politique, qui a mis fin à la fièvre sur l’euro en créant par sa seule parole une solidarité financière dans la zone euro. C’est la Commission et la Cour de Justice qui sont désormais responsables de l’application du traité de stabilité budgétaire, le fameux «six-pack» instaurant le semestre européen.
Pourquoi ce fossé? Parce que l’Europe ne s’est pas construite à l’image des démocraties parlementaires, mais à bien des égards sur leurs décombres. Après la catastrophe de la Seconde Guerre Mondiale, après l’engrenage des nationalismes et des populismes, l’Europe a cru devoir se donner un autre modèle, fondé sur l’efficacité, ce fameux modèle mystérieux «sui generis». L’Europe de la technocratie n’est pas un accident de l’Europe, elle est une dérive de l’Europe de la compétence, du projet et des résultats qui était au cœur déjà de la «méthode Monnet».
Arrêtons de rêver ou de pleurer devant le miroir. Il n’y a pas d’Etats-Unis d’Europe. Mais il y a une Union Européenne. Pendant soixante ans, nous avons pu vivre de part et d’autre du miroir. Aujourd’hui, en se berçant de l’illusion d’une grande démocratie européenne «comme les autres» non seulement on se trompe, mais on casse la machine européenne.

C’est cela la nouvelle donne en Europe: l’Europe dont on a envie bloque l’Europe dont on a besoin, lorsque le déficit démocratique des décisions de la Commission est si flagrant qu’il les entache de nullité, et, dans le même temps, l’Europe dont on a besoin vide de sa substance l’Europe dont on a envie, lorsque ses mécanismes, comme l’euro, le Mécanisme européen de Stabilité ou le traité budgétaire, éloignent toujours davantage l’imagerie démocratique. Le rêve et la réalité s’affrontent et nous, nous vivons en somnambules, ni tout à fait éveillés, ni tout à fait endormis.
A cela il n’y a qu’une solution, s’éveiller et regarder en face nos rêves et notre réalité. Et tenter de les rapprocher, pas à pas.

Premier réveil nécessaire: il n’y a pas de démocratie fédérale, mais il y a une Union d’Etats démocratiques. Alors améliorons-la. Tout le monde déplore le déficit démocratique européen. Mais où se produit-il? Dans des institutions fédérales qui n’existent qu’en rêve ou dans le mandat bien réel que donnent des Etats démocratiques à l’Union émanant d’eux. Démocratiser l’Europe c’est donc démocratiser le rapport que les Etats entretiennent avec l’Union.
Au premier chef, cela signifie que les gouvernements et les majorités nationales doivent avoir le courage d’assumer les décisions et les choix de l’Europe, au lieu de se cacher systématiquement derrière Bruxelles. Cela signifie qu’il faut renforcer la collégialité des institutions, leur représentativité nationale, déjà réelle mais presque honteuse, à la Commission, à la Cour de Justice, à la Banque Centrale Européenne, en y favorisant les décisions collégiales et l’expression d’opinions minoritaires, argumentées et publiées, comme c’est le cas à la Cour suprême américaine par exemple. Cela signifie aussi qu’il est urgent de donner un visage à l’Europe dans chaque pays, ce que le Parlement européen n’a pas su faire. Pourquoi ne pas réfléchir à un Sénat européen où chaque Etat membre enverrait un représentant élu au suffrage direct, qui deviendrait en quelque sorte son ministre des affaires européennes naturel et un vrai partenaire pour le gouvernement?
Deuxième réveil auquel je voudrais inviter: il n’y a pas de peuple européen, mais il y a une société européenne démocratique en train de naître. La Cour constitutionnelle allemande l’a rappelé il y a deux ans, on ne saurait parler d’un peuple européen formant la base d’un Etat et d’une souveraineté, c’est un abus de langage. Mais les Européens, en revanche, sont engagés dans toutes sortes de liens humains, culturels, sociaux, économiques qui intègrent les sociétés nationales à une grande société européenne avec ses institutions, Eglises, syndicats, partis, avec ses mariages mixtes, avec ses rencontres – grâce à Erasmus notamment.

Renforçons cette société démocratique en donnant une caisse de résonance à la société démocratique organisée, dans un Conseil Economique et Social Européen au rôle redéfini et capable de propositions. Accroissons partout où c’est possible les échanges humains, en étendant le programme Erasmus à l’ensemble de la jeunesse, parce qu’elle est aujourd’hui la priorité politique dans une Europe dévastée par la crise financière et par l’austérité.
Troisième réveil enfin, il est temps de dire qu’il n’y a pas de loi européenne, mais il y a en revanche la possibilité d’une harmonisation démocratique par la régulation. En effet, il n’y a pas de loi uniforme et obligatoire qui s’imposerait directement à tous les citoyens de l’Union. C’est un abus de langage. En revanche, l’Europe est une force de proposition. Si elle ne peut restreindre la réalité des divers Etats, elle peut l’augmenter par une offre commune. C’est ce qui se produit par exemple avec le statut d’entreprise européenne.
Là aussi, renforçons la capacité de l’Europe à offrir plus de réalité. Dans le domaine universitaire, créons un statut d’université européenne éligible pour certains financements spécifiques, en commençant par créer une université par pays membre. Plus qu’un symbole des priorités européennes, ce seront les poissons-pilote de l’harmonisation des diplômes. Pourquoi pas envisager aussi un contrat de travail européen optionnel qui incarne l’identité européenne, à la fois libérale et sociale, qui serait lié à des garanties de rémunération, de protection et d’assurance dans une logique de flexicurité inspirée des modèles du nord de l’Europe ?

Peut-être, en prenant ainsi conscience de la profonde originalité de la démocratie européenne, aurons-nous ainsi dissipé une illusion mortelle de l’Europe. La démocratie européenne n’est pas l’antichambre de la démocratie mondiale. Elle n’a pas vocation à s’étendre à l’infini, ni à se dissoudre dans l’éther des grandes idées. L’Europe existe et doit se donner les moyens d’exister. A l’heure où des traités de libre-échange cruciaux sont négociés avec les Etats-Unis, demandons-nous où est notre indépendance, où est notre intérêt, où est notre existence quand seuls au monde nous nous exposons à tous les vents de la mondialisation sans pour autant lever nos propres voiles. Le TAFTA – pour ce qu’on peut savoir de ses mystérieuses négociations- nous promet l’avenir tranquille d’une colonie numérique et d’un laboratoire d’expérimentation des normes américaines en matière sanitaire et agricole. Puisque nous avons construit patiemment un marché unique, assumons qu’il ne soit pas une foire d’empoigne mondiale, mais un marché qui puisse négocier d’égal à égal avec les Etats-Unis ou la Chine.

Assumons notre existence diplomatique. L’Europe est là, elle est attendue et pourtant l’Ukraine montre une fois de plus notre incapacité à lever le doigt et parler autrement que pour donner des leçons de morale sans conséquence pendant que nous laissons aux Etats Unis le rôle de surveillant général du monde. L’OTAN, outre qu’elle remplit le vide de la défense européenne, a-t-elle un sens dans le monde d’aujourd’hui? Sommes-nous vraiment incapables d’avoir des moyens de défense mutualisés, un état-major européen?
La véritable preuve de notre esprit démocratique, ce sera la reconquête de notre indépendance. C’est cela qui se joue dans les élections européennes. Pas le rituel: «ça passe ou ça casse»qui nous désespère depuis tant d’années.

15 mai 2014, Le Figaro

150 150 Dominique de Villepin

La nouvelle donne européenne

L’élection française change la donne en Europe. Plus qu’aucune élection des dernières années, l’élection de dimanche dernier a été lue par les opinions publiques européennes et mondiales à l’aune de la grande crise que nous traversons et de leurs propres préoccupations. Qu’on lise les journaux européens ou qu’on rencontre des responsables, comme je l’ai fait cette semaine en Europe centrale, il en ressort une idée: une stratégie centrée exclusivement sur l’austérité est vouée au rejet et à l’échec et cela même s’il est légitime de prendre en compte les préoccupations des Allemands mises en avant par Angela Merkel face au risque de laxisme.

Il y a là un paradoxe majeur. À l’heure où ils semblent avoir perdu confiance, les Français feraient-ils encore l’histoire, mais sans en avoir clairement conscience? La nouvelle, au-delà de l’élection d’un homme, c’est que les Français ont retrouvé le levier d’Archimède perdu depuis longtemps. Contre toute attente, il y a aujourd’hui des marges de manœuvre inespérées pour la France comme pour l’Europe. S’il y a un état de grâce, c’est bien là. C’est aussi un fait politique dont il faut prendre acte dès maintenant, sans attendre l’issue des législatives, et qui s’impose à tous, à gauche comme à droite.

Ne laissons pas passer l’histoire, car la fenêtre de tir sera brève, tant les logiques politiciennes vont essayer de reprendre le dessus. La France doit faire un choix et l’assumer clairement.

Il ne s’agit plus pour notre pays d’endosser une stratégie d’austérité sans fin. L’exigence de croissance est désormais sur la table et personne n’a rien à gagner à faire marche arrière. Il ne s’agit pas davantage pour la France de prendre la tête des pays du Sud endettés pour rompre les digues de la rigueur. L’élection grecque, au même moment, est un signal d’alerte que nous devons entendre. Ne laissons pas se déchirer toute l’Europe en camps antagonistes.

Il y a un chemin d’équilibre à trouver qui ne saurait être un chemin de confrontation, mais le choix d’un compromis constructif. Bâtir ce nouveau consensus, c’est la responsabilité de la France aujourd’hui, en s’appuyant sur l’esprit d’union nationale et d’union des Européens autour de l’intérêt commun.

Comment faire?

Première exigence, gardons-nous de faire des législatives un troisième tour: ni revanche des tenants de l’austérité, ni surenchère des partisans du laisser-aller financier. Ce serait une erreur historique alors même que nous avons besoin d’un débat politique vigoureux, équilibré et tourné vers l’avenir. Le peuple français a parlé et ce message de croissance doit désormais être incorporé par les programmes de toute la gauche comme par ceux de la droite, qui doit comprendre qu’on ne gagne pas une élection en menant la bataille d’hier. Sachons nous adapter à ces nouveaux enjeux, dans le respect de nos convictions et de nos différences.

Deuxième exigence, soyons dès aujourd’hui en initiative sur le front européen. François Hollande a aujourd’hui la lourde tâche d’imprimer une marque et une vision en faisant levier sur les prochains rendez-vous, le conseil informel de l’UE, la rencontre du G8, le sommet de l’Otan. C’est dans les premiers jours que se cristallise l’image mondiale d’une présidence. Cela suppose un axe fort et c’est celui de la réconciliation.

Réconciliation européenne, d’abord, grâce à une stratégie de croissance et de stabilité qui aille au-delà d’un compromis boiteux entre relance de la consommation et rigueur budgétaire et qui évite les affrontements stériles. Il faut des réformes structurelles pour la compétitivité, pour l’innovation et la recherche en Europe, pour une politique énergétique commune. Il faut des euro-obligations affectées au financement de grands projets. L’exigence prioritaire, c’est de refonder la relation franco-allemande, de façon plus ambitieuse pour nos deux pays et pour l’Europe. Mais il faut également sortir du huis clos franco-allemand en développant une approche plus collégiale de l’Europe.

Réconciliation des rives de la Méditerranée ensuite en faisant de la présidence de François Hollande le temps du rapprochement et du dialogue stratégique, notamment avec le Maghreb. La relation avec l’Algérie reste un frein psychologique de notre politique étrangère et même de notre identité mondiale. Nous devons retrouver une politique arabe dans un contexte où stabilité ne saurait plus être synonyme de statu quo.

Réconciliation du Nord et du Sud dans une mondialisation qui multiplie les incompréhensions, enfin. Le G8-G20, auquel Nicolas Sarkozy a su donner une nouvelle impulsion au lendemain de la crise de 2008, doit s’atteler à une régulation de la mondialisation fondée sur des bases crédibles de réciprocité et de juste échange. Le cycle de Doha, bloqué, doit laisser la place à une nouvelle approche. À l’échelle du monde, nous devons mesurer à quel point nous devons aller plus loin dans notre partenariat avec certains pays clés comme la Russie ou la Turquie, indispensables à toute ambition mondiale, sans parler de la Chine, avec laquelle nous devons poser les bases de la confiance à l’heure où elle aussi s’engage dans le renouvellement de ses dirigeants.

Ne gâchons pas cette chance historique de faire entendre le message de la France. C’est le combat du gaullisme, c’est l’héritage d’un demi-siècle de construction européenne, c’est la vocation de la France depuis toujours de chercher le dialogue et de jeter des ponts.

11 mai 2012, Le Figaro