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Donald Trump

1024 353 Dominique de Villepin

Il faut remettre l’Etat au service des Français

– Dans un entretien avec Xavier Alonzo pour La Tribune de Genève, Dominique de Villepin est revenu sur la nécessité de replacer la politique au centre des attentions, dans une période troublée par l’affirmation des autoritarismes et la montée des populismes. Il s’est également exprimé sur des sujets de politique intérieure –

Le renoncement de François Hollande, est-ce un acte de lucidité ou un acte contraint?

C’est un geste très personnel, conforme à sa conception de la responsabilité politique. Il se produit évidemment dans un environnement très dégradé pour la gauche de gouvernement qui rend l’exercice de renouvellement périlleux.

Avez-vous été surpris qu’un président en exercice dise s’effacer pour l’intérêt général?

Il n’y a pas lieu d’être surpris, tant il aurait été difficile d’affronter seul la responsabilité de la défaite annoncée. Nous voyons bien que l’intérêt général, face à la vague populiste qui emporte tout, c’est de créer des alternatives politiques permettant la proposition, la sérénité, le rassemblement et, surtout, l’action.

A lire votre livre, la politique ne jouerait plus son rôle?

Je pars du constat que la situation internationale est de plus en instable et surprenante. Parce que nous avions imaginé avec la chute du mur de Berlin en 1989 une victoire par k.-o. de la démocratie libérale. On constate que ce n’est pas aussi simple que ça. On revoit poindre une compétition entre les systèmes politiques. On voit que lorsque les démocraties sont confrontées à des difficultés pour répondre aux aspirations de leur peuple, il y a un retour de l’attractivité d’autres formes de régime.

Mais le principe des démocraties libérales n’est-elle pas de réduire le rôle des Etats?

C’est l’un des grands drames du monde: l’affaiblissement des Etats. Et les démocraties occidentales, qui apparaissent comme atomisées, ne sont pas toujours les mieux armées contre les régimes autoritaires. Pourquoi? Parce que ces derniers ont la capacité à faire l’unité de leur pays.

Vous prônez donc un état fort dans les démocraties?

L’urgence de la restauration de l’Etat est bien réelle aussi dans nos démocraties. On tire à vue sur les Etats, considérés comme des formes archaïques et oppressantes de l’organisation sociale, au profit du tout libéral. Nous avons cru que c’était la fin de l’histoire et que l’extension du domaine économique était illimitée. La crise financière a été la facture de cette illusion. Elle a pour réplique sismique le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Lors des primaires de la droite, François Fillon a été plébiscité. Partagez-vous cet enthousiasme?

Le peuple français adressé trois messages. Le premier: cette victoire très franche au sein de l’électorat de droite et du centre est un symbole d’unité. C’est ensuite un message très fort de conviction politique. La politique reprend ses droits, elle est affirmée comme la réponse à apporter aux difficultés. Troisième message: on veut croire au retour de la diplomatie qui peut faire bouger les choses. Que ce soit vis-à-vis de la Russie ou d’autres crises comme en Syrie. François Fillon met en avant cette nécessité de parler avec tout le monde et d’agir à partir de ce dialogue. Reste la question de l’état. Nous sommes tous d’accord qu’il a besoin d’être modernisé. Mais quel rôle et quelle confiance veut-on encore lui accorder? La campagne présidentielle à venir sera déterminante sur ce point.

Mais les classes populaires manquent à Fillon. Jacques Chirac, comme de Gaulle, touchaient eux les ouvriers!

Ce sont les primaires qui ne touchent pas les classes populaires. Celles de gauche pas davantage que celle de droite. La vérité est que ces populations qui sont souvent en souffrance, qui ont le sentiment d’être laissées-pour-compte, sont les plus difficiles à aller chercher. Leur parler suppose à la fois une thématique, une stratégie, une réflexion particulière. François Fillon a désormais le temps de le faire avant la présidentielle.

Quelles sont vos pistes?

Encore une fois, la question de l’état me paraît centrale. Ce n’est pas un discours d’austérité et de rigueur qui peut seul mobiliser les gens. Il faut également s’adresser aux classes populaires en traçant un chemin de réformes qui va remettre l’état au service des Français et au service du public. Ce thème du service public est majeur. Quand on va dans les petites villes ou en campagne, on constate surtout ce qui a été défait.

Vous avez dit Donald Trump, cela peut être une opportunité pour la France et l’Europe. Pourquoi?

Parce que tous les électrochocs créent des situations nouvelles. Et nous obligent à préciser et à marquer encore plus clairement ce qui constitue aujourd’hui nos intérêts, nos ambitions et notre vision. Prenons l’exemple de la sécurité de la défense. Dans ce que Donald Trump a annoncé dans ses relations avec l’OTAN, l’Europe et l’Asie, il veut remettre en cause un certain nombre d’accords. Il en va de la responsabilité des Européens. Nous devons désormais prendre conscience que nous devons faire davantage. C’est l’occasion de relancer le pilier européen de la défense. L’Allemagne s’est déjà engagée dans cette voie.

En économie aussi?

Oui, on a entendu des prises de positions très fortes de Donald Trump dénonçant des accords commerciaux. Là encore, nous avons encore plus de raisons d’affirmer notre vision d’un libre-échange maîtrisé, civilisé. Pourquoi ne pas proposer d’introduire des clauses emplois dans ces traités? Le faire de manière programmée, ce serait une reprise en main de notre destin.

4 décembre 2016, Tribune de Genève

1024 734 Dominique de Villepin

Nous sommes dans un temps de passions négatives

Invité d’Apolline de Malherbe sur BFMTV, Dominique de Villepin s’est exprimé sur l’actualité politique internationale, depuis les élections autrichiennes jusqu’à l’élection de Donald Trump, en passant par le referendum sur la réforme constitutionnelle en Italie et la mort de Fidel Castro

1024 682 Dominique de Villepin

Fillon avait un programme plus radical qui a séduit une grande partie de la droite

Dans une interview en espagnol accordée à la radio colombienne W radio, Dominique de Villepin a donné son analyse des résultats de la primaire de la droite et du centre. Il est également revenu sur la mort de Fidel Castro et sur les enjeux de l’élection de Donald Trump pour les Amériques et pour l’Europe

1024 500 Dominique de Villepin

Nous sommes le chef de file des pays néoconservateurs

Invité de Frédéric Taddeï dans l’émission « Hier, Aujourd’hui, Demain » sur France 2, Dominique de Villepin est tout d’abord revenu sur les incertitudes qui entourent la future politique étrangère des Etats-Unis de Donald Trump. Il a également insisté sur le fait que la lutte contre le terrorisme ne pouvait être menée par la voie des armes mais devait au contraire inciter à trouver des solutions politiques, et a appelé la France à renouer avec sa vocation de médiatrice de paix

1024 683 Dominique de Villepin

Ce que la France doit dire à Trump

– Dans un entretien accordé à Vincent Jauvert pour L’Obs, Dominique de Villepin explique en quoi la présidence Trump pourrait, sous certaines conditions, être bénéfique pour le monde – 

Le 20 janvier, Donald Trump sera le maître du feu nucléaire américain, des milliers d’Hiroshima potentiels. N’êtes-vous pas inquiet de savoir que cet homme dépourvu de la moindre expérience de gouvernement, qui tient des propos racistes et se revendique « imprévisible » en politique étrangère, pourrait bientôt décider, seul, de détruire tout ou partie de la planète ?

Donald Trump a, durant la campagne électorale, tenu des propos incendiaires et pris des positions radicales, souvent incohérentes, qui ont, à juste titre, alarmé le monde. Mais nous pouvons penser que la phase de conquête du pouvoir est terminée, celle de son exercice commence, complètement différente.

Je l’ai rencontré dans les années 1980 quand j’étais jeune diplomate aux Etats-Unis. Je l’ai croisé quelquefois à New York, où ce personnage transgressif tenait déjà le haut du pavé. Certes, il adore la politique spectacle avec ses emphases. Mais, au-delà des apparences, Donald Trump est sans doute d’abord un pragmatique : cet héritier a été confronté, durant toute sa vie, à des choix de grand entrepreneur. Il tient à conserver son image de winner, de gagnant. Voilà pourquoi il n’a aucun intérêt à s’engager dans une aventure militaire sans issue, et encore moins à appuyer sur le bouton atomique.

Un autre élément me rassure : la Constitution des Etats-Unis encadre fortement le pouvoir du président américain par de puissants contre-pouvoirs, notamment celui du Congrès qui a de nombreuses prérogatives en matière de politique étrangère.

Mais le Parti républicain y est majoritaire, à la fois au Sénat et à la Chambre des Représentants.

C’est vrai, mais n’oubliez pas qu’une partie de l’establishment républicain a pris ses distances avec le candidat Trump. Le nouveau président va devoir compter avec cette sorte d’opposition interne, tenter de la fédérer. Et puis en raison du caractère très strict du fonctionnement des institutions, le bureau Ovale impose le respect d’un grand nombre de règles et d’obligations. A la différence de la France, tout homme élu président des Etats-Unis est donc obligé de se métamorphoser.

Bref, vous ne croyez pas qu’installé à la Maison-Blanche Donald Trump pourrait entreprendre des actions dangereuses pour la sécurité du monde.

Je n’ai pas dit cela. Le risque est là, évidemment. Ne serait-ce que pour donner des gages à ces électeurs, Donald Trump pourrait décider de mettre à exécution certaines de ses menaces les plus dangereuses. Je pense notamment à la dénonciation de l’accord sur le nucléaire iranien, signé en juillet 2015 à Vienne. Je suis d’autant plus sensible à ce risque que c’est moi qui ai, avec mes homologues britannique et allemand de l’époque, entamé, en 2003, les négociations avec Téhéran contre l’avis du président américain d’alors, George Bush. L’abandon de cet accord majeur pourrait déclencher une série de réactions en chaîne aux conséquences dramatiques pour le Moyen-Orient, cette région déjà si inflammable.

Et plus généralement ?

On connaît quelques lignes de force de la politique étrangère du nouvel hôte de la Maison-Blanche telles qu’il les a présentées lors de la campagne électorale. Oui, certaines peuvent inquiéter, comme sa volonté de dénoncer tous les grands accords commerciaux, voire de remettre en cause plusieurs règles de l’OMC pour faire valoir les intérêts de l’Amérique. Ou sa relative prise de distance d’avec les alliés traditionnels des Etats-Unis : l’Europe, le Japon et la Corée du Sud. Il les menace de réduire la présence militaire américaine s’ils n’augmentent pas significativement leur budget de défense. Mais il est plus ambivalent qu’il n’y paraît, comme lorsqu’il a affirmé plusieurs fois son rejet de l’interventionnisme militaire.

Autrement dit, attendons de voir comment Donald Trump va « atterrir ». Quels seront les piliers de son administration ? Il y a au sein du Parti républicain des personnalités de grande envergure. Les choisira-t-il ? Quels signaux va-t-il donner à son électorat ? Le système américain a prévu un délai de deux mois pour la passation de pouvoirs, un moment crucial pour l’apprentissage et la prise de contact discrète avec les grands leaders de la planète. C’est à ce moment-là que Donald Trump et son équipe vont définir concrètement leur approche du monde, leurs priorités majeures et les quelques grands combats internationaux que la nouvelle administration entendra mener pendant quatre ans.

Quels seront les premiers grands tests, à votre avis ?

La politique d’immigration, d’abord. Donald Trump va-t-il effectivement expulser manu militari des millions de clandestins au risque de déclencher des révoltes au sein de la population hispanique, de plus en plus nombreuse, et d’entrer dans une logique d’extrême tension avec son grand voisin mexicain ?

Comment va-t-il tenter de rassurer les alliés traditionnels des Etats-Unis, en Europe mais aussi en Asie, où certains sont déjà tentés de se tourner vers la Chine, et au Moyen-Orient où les monarchies conservatrices du Golfe, mais aussi Israël attendent avec une grande anxiété les premiers messages de leur grand protecteur historique.

L’urgence, c’est aussi et surtout la question syrienne. Croyez-vous que l’administration Trump est réellement prête à faire alliance avec la Russie et donc avec le régime de Bachar al-Assad ?

L’enjeu est de prendre en compte les réalités et de créer les conditions d’un dialogue, pour améliorer la situation concrète du peuple syrien, plus que de nouer une nouvelle alliance, qui serait source de plus de déstabilisation encore. Qui peut nier qu’il faut aujourd’hui des initiatives fortes ? La confrontation avec la Russie ne mène qu’au durcissement du conflit. Il est possible d’obtenir de la Russie des gestes forts.

Barack Obama n’a pas vraiment joué la partie diplomatique dans cette région. Certes, il a réduit l’engagement militaire américain, mais il n’a jamais proposé d’initiative globale forte. Il y a là, pour la nouvelle administration, un gigantesque champ à explorer.

Je l’évoque dans mon dernier livre, il y a nécessité d’un « Helsinki » du Moyen-Orient, c’est-à-dire une grande conférence qui réunirait autour d’une table tous les partenaires, y compris les Russes, les Iraniens, les Saoudiens pour redessiner une architecture de sécurité de la région, comme ce fut le cas lors de la conférence qui a, en 1975, réuni dans la capitale finlandaise, Soviétiques, Américains et Européens afin d’établir des règles de sécurité collective sur le Vieux Continent.

L’administration Trump pourrait aussi prendre l’initiative de la création d’un grand fonds financé par les riches monarchies du Golfe et par l’Iran pour aider les pays les plus pauvres et permettre le retour des millions de déplacés. Mais cela nécessiterait de maintenir les liens si fraîchement renouvelés avec l’Iran…

Certains scénarios des débuts de Trump au pouvoir sont beaucoup plus noirs. Vladimir Poutine pourrait, par exemple, interpréter les déclarations très favorables à son endroit comme un renoncement à défendre l’Europe de l’Est et pourrait décider d’envahir les pays Baltes.

Vladimir Poutine a-t-il vraiment intérêt à s’en prendre à Tallinn ou à Vilnius ? Il s’agit peut-être plutôt pour la Russie d’une occasion de sortir de la relation de guerre froide, plus coûteuse pour elle que pour les Etats-Unis, et de se sentir traitée d’égal à égal, si chaque côté parvient à surmonter ses tentations.

Pourtant, il y a bien aujourd’hui un affrontement idéologique entre les démocraties libérales et celles qui se revendiquent « illibérales », dont le héraut est Vladimir Poutine.

A l’évidence. Mais ce n’est pas en continuant d’employer les raisonnements et les méthodes de la guerre froide, les sanctions, le containment, l’exclusion, que l’on remportera la partie. Mais plutôt en reprenant le leadership diplomatique et politique dans l’arène multilatérale, leadership auquel Barack Obama a de fait renoncé.

Rien ne dit que Donald Trump partage ce point de vue…

C’est vrai. Mais on peut encore l’espérer. Et la France pourrait affirmer des principes clairs et formuler des propositions concrètes, fidèle à son esprit d’indépendance. Plutôt que de prononcer par avance des jugements définitifs, efforçons-nous d’encourager la nouvelle administration à renouer avec ses responsabilités en stabilisant le monde par la voie diplomatique.

Que devrait dire précisément le gouvernement français à l’équipe de Donald Trump durant la période de transition ?

La force et l’ancienneté de nos relations avec l’Amérique, la capacité que l’on a de se parler franchement doivent nous conduire à engager un véritable dialogue avec Donald Trump et ses hommes, pas du bout des lèvres et avec une pointe de mépris comme l’équipe Hollande semble le faire. Nous devrions leur dire : « Vous êtes prêts à faire bouger les lignes ? Voilà comment nous pouvons vous aider et jusqu’où nous sommes prêts à aller. »

Proposons, clairement et ouvertement, des idées neuves sur la Russie, l’Ukraine, la Turquie ou la Syrie. La nouvelle donne nous permet et nous oblige à redevenir acteurs de la diplomatie internationale et non plus suiveurs comme nous avons pu l’être par le passé. La France doit tenir son rang, elle s’est trop longtemps reniée. A la faveur du changement sur la scène internationale qui intervient aujourd’hui aux Etats-Unis, revenons à notre vocation : être un trait d’union, un médiateur, une source d’initiatives et de propositions au lieu de nous recroqueviller et de tenter, sans succès, de régler les problèmes du monde avec un gros bâton.

L’élection de Trump est l’occasion pour la France de réviser ses stratégies diplomatico-militaires qui ne mènent nulle part, si ce n’est à l’affaiblissement de notre statut international. Les deux derniers quinquennats ont engagé notre pays dans la voie du militarisme. Ce n’est plus le Quai-d’Orsay qui conçoit l’action extérieure de la France mais l’hôtel de Brienne, le ministère de la Défense. Il y a eu l’intervention en Libye, puis au Mali et au Sahel… avec, chaque fois et malgré ce que le gouvernement affirme, des résultats bien minces et fragiles, sans commune mesure avec le gigantesque déploiement de force et sans stratégie politique de sortie.

En fait, nous sommes les derniers des Mohicans néoconservateurs. Un comble pour nous qui les avons combattus en 2003 à propos de la guerre en Irak ! Retrouvons le message du général de Gaulle, celui de l’indépendance !

Dans votre livre, vous écrivez que la France et l’Amérique sont des « jumeaux terribles ». Est-ce à dire que vous jugez désormais inévitable l’élection de Marine Le Pen en mai prochain ?

Absolument pas. Ni souhaitable, bien entendu, ni inévitable. Le devoir de la classe politique française est aujourd’hui d’entendre les aspirations et les humiliations de notre peuple. Mais pas de proposer les solutions des populistes. A mon avis, la réponse passe d’abord et avant tout par un redressement de l’Etat qui est historiquement le creuset de l’identité française.

16 novembre 2016, L’Obs

1024 768 Dominique de Villepin

La diplomatie française est dans l’impasse

 – Dans un entretien accordé à Vincent Tremolet de Villers pour Le Figaro, Dominique de Villepin s’étonne de l’atonie de la diplomatie française et considère que l’élection de Donald Trump nous offre une chance historique de sursaut. Il plaide pour l’utilisation d’un outil trop souvent sacrifié : la politique – 

Doit-on être inquiet de l’élection de Donald Trump?

Nous entrons dans une période d’incertitude. La montée du populisme aux États-Unis comme en Europe porte la marque de la montée en puissance des passions politiques que sont la colère et la peur. Les États démocratiques sont soumis à cette pression extrêmement vive et ne parviennent pas y faire face. C’est le grand défi contemporain. C’est un défi que nous pouvons cependant relever. Les solutions existent et nous pouvons choisir le sursaut.

Comment?

Donald Trump a mis en avant pendant sa campagne des orientations isolationnistes traduisant la volonté des États-Unis de ne pas porter seuls le fardeau de l’insécurité mondiale. Cela crée beaucoup d’inquiétudes chez un certain nombre de leurs alliés, notamment dans les pays Baltes, en Pologne, mais aussi au Japon et en Corée. Pour nous, cela peut être une opportunité. Si la France sait revenir à la vocation qui est la sienne – celle d’un pays indépendant, d’un pays non aligné -, il y a là l’occasion de développer ce fameux pilier européen qui, au fil des décennies, n’a pas été mis en œuvre. Nous devons donc être en situation de proposition.

Comment expliquer la révolte des peuples?

Des facteurs très nombreux – sociaux, économiques, culturels – se combinent pour favoriser l’éclosion du populisme avec en arrière-plan une inquiétude générale sur l’avenir de la mondialisation, sur les conséquences de ce processus que personne ne semble pouvoir dominer. La classe moyenne blanche, une partie de la classe ouvrière ont été frappées de plein fouet aux États-Unis. Cette Amérique des petites villes et des campagnes a été oubliée. Nos gouvernants ne prêtent pas assez attention aux changements produits par la mondialisation, en France, dans nos villes moyennes. Les travaux de Christophe Guilluy montrent cette France périphérique oubliée par la France d’en haut qui, elle aussi, entame son déclin. Tout cela explique la passion populiste. Mais si elle s’empare du monde, c’est aussi parce que le politique a renoncé à la maîtriser.

La politique ne joue plus son rôle?

L’erreur centrale de nos démocraties, c’est l’abandon du politique. Les élites internationales vivent, en effet, depuis vingt-cinq ans dans l’illusion de la mort du politique. L’économisme a voulu faire croire que l’économie était au-delà du politique. Le juridisme a voulu placer l’État de droit au-dessus de l’État. Enfin, le militarisme, parce qu’il sépare le bien et le mal, parce qu’il organise une ordalie morale, a servi de paravent à cette dilution du politique. Plus que jamais, nos démocraties doivent faire de la politique, elles doivent revenir à l’utilisation de l’arme politique pour régler les problèmes du monde. La tentation de ces dernières années a été, dans chaque crise, de recourir, après l’échec du «doux commerce» dont parle Montesquieu, à l’arme militaire. Barack Obama a compris que les États-Unis devaient passer d’un exercice solitaire de la puissance à un exercice partagé. Le problème est qu’il n’a pas remplacé par une diplomatie vigoureuse le retrait des troupes. L’élection de Donald Trump apparaît comme une nouvelle étape de cette métamorphose, à l’issue encore très incertaine.

Le principe du néolibéralisme est de réduire le rôle des États…

Aujourd’hui, un des grands drames du monde, c’est l’affaiblissement des États. La fragilisation de l’État-nation traduit toujours une «brutalisation», une «décivilisation» du monde. On en voit les conséquences tragiques au Moyen-Orient et en Afrique (Irak, Somalie, Libye). Ces États faillis se sont effondrés et les conséquences sont vertigineuses. Si nous ne faisons rien, nous nous dirigerons dans ces parties du monde vers une sauvagerie généralisée, vers l’enracinement durable du terrorisme dans les régions sans loi.

Mais l’urgence de la restauration de l’État existe aussi dans nos démocraties. On a tiré à vue sur les États, considérés comme des formes archaïques et oppressantes de l’organisation sociale, au profit du tout-libéral. Cela remonte à la chute de l’Union soviétique et au triomphe aveuglant de la démocratie libérale. Nous avons cru que c’était la fin de l’histoire et que l’extension du domaine économique était illimitée. La crise financière a été la facture de cette illusion. Elle a pour réplique sismique le Brexit et l’élection de Donald Trump.

L’histoire redémarre-t-elle?

La compétition entre les États a repris de plus belle. Cette compétition place les démocraties «illibérales» de l’Europe de l’Est et les régimes autoritaires en situation de force. Pourquoi? Parce qu’ils ont cette capacité à faire l’unité de leur pays (notamment en étouffant les contestations légitimes et parfois héroïques). Ils savent aussi tirer profit de la faiblesse des démocraties occidentales, qui apparaissent comme atomisées. Ces dernières pallient cette faiblesse avec toujours les mêmes outils: sanctions, outils militaires. Cette attitude a été la nôtre en Russie sans aboutir à aucun résultat autre que renforcer la cohésion entre Poutine et son peuple. Nos stratégies se sont retournées contre nous.

Faut-il plus d’État en France?

Il faut moins négliger nos services publics. Aujourd’hui, les devantures des petites villes se transforment en trompe-l’œil. La France petit à petit voit des zones entières se désertifier. C’est la mission de l’État de protéger cette population abandonnée. La France était un État avant d’être une nation. La France ne peut pas vivre sans État.

Notre démocratie est-elle malade?

Notre démocratie souffre de l’absence de dialogue et de véritable débat. Tout est fermé. Deux lois bloquent le débat en France. La première, c’est le jugement moral. La seconde, c’est le soupçon. Il n’y a plus, dans ce cadre, de démocratie possible. Le système politique est totalement vicié. Le livre d’André Perrin Scènes de la vie intellectuelle en France (L’Artilleur) en offre un éclatant témoignage. Sans dialogue, il n’y a pas de réponse collective.

Que pensez-vous de la diplomatie française?

Nous ne parlons plus au monde. François Hollande, lorsqu’il prend la parole après l’élection de Donald Trump, ne s’adresse pas au peuple américain ni à son président mais ramène cet événement à la politique intérieure. L’absence de vitalité de nos diplomaties est très inquiétante. Nos diplomates expriment des positions. Nous faisons des communiqués: nous félicitons, nous regrettons, nous condamnons, nous nous désolons, et après? Une vraie diplomatie travaille, manœuvre, propose.

Pourquoi cette atonie?

La méconnaissance de l’histoire et de la géographie joue un rôle. On ne connaît pas ces pays, leur histoire, les gens qui gouvernent. On voile cette ignorance derrière le jugement moral. C’est une autre des causes de l’utilisation systématique de l’outil militaire. On touche encore à l’absence de verticalité du politique. «Jadis, il y avait une hauteur», disait le poète Paul Celan. On a perdu cette hauteur. Nous souffrons d’avoir perdu notre fierté, notre histoire, notre civilisation.

La France est-elle trop guerrière?

Le service des armes est une des plus belles choses qui soient. Tout dans notre histoire et dans mon histoire personnelle m’éloigne de l’antimilitarisme. Il ne s’agit donc pas de tenir un discours bêtement pacifiste mais de rappeler que la guerre ne doit surgir que lorsque l’on a épuisé toutes les solutions politiques. C’est l’objet même de mon livre. Nous cédons trop souvent à la tentation militaire. En ce sens, nous avons renié la tradition française, qui est celle de l’intermédiaire, du trait d’union, du pays de dialogue capable de parler à tous. La vérité est que nos chefs d’État finissent toujours par prendre le raccourci militaire, parce que c’est le seul bouton qui marche et particulièrement en France.

Quelle place pour la morale en diplomatie?

La morale ne doit pas être abandonnée. Mais ce ne doit pas être une morale qui juge et qui exclut, une morale impuissante, une morale de contentement. Il nous faut une morale de l’action. Prenons un exemple. Vis-à-vis de la Russie, le jugement moral conduit à marginaliser ce grand pays. On oublie le lien très fort qui unit le président russe à son peuple. On oublie la mémoire russe. La question de l’Ukraine en est une parfaite illustration. Elle est née d’un formidable malentendu. La proposition de la Communauté européenne de faire un accord commercial avec l’Ukraine n’a pris en compte ni l’histoire de ce pays ni l’accord d’union douanière avec la Russie. Par définition, ce choix européen allait avoir un impact sur l’économie russe. Et pourtant, ces derniers n’ont pas été associés. La Commission s’est contentée de dire aux Russes «ceci ne vous regarde pas». On ne peut pas traiter les pays comme cela. La morale de l’action, c’est d’être pragmatique. La morale de l’action, c’est aussi de s’adresser aux peuples, c’est de prendre en compte les peuples. Alors même que nous n’avons pas cessé de fustiger le régime de Bachar el-Assad depuis 2011 et de considérer tous les jours qu’il allait tomber (ce qui nous permettait de ne rien faire), nous sommes restés inactifs. Que faut-il faire aujourd’hui? Mettre le peuple syrien dans le jeu et accepter d’engager un processus y compris avec le régime pour trouver les voies d’un règlement et d’un arrêt des bombardements. Aujourd’hui, tous les voisins territoriaux ont pris des gages sur la Syrie. L’Iran, la Turquie, les forces kurdes, la Russie, l’Arabie saoudite et, dans ce grand jeu, le peuple syrien est oublié. La France est bien placée, compte tenu notamment de ses relations avec les Saoudiens, pour mettre au rang de première priorité le sort du peuple syrien.

Sommes-nous en guerre avec le terrorisme?

Le concept de guerre contre le terrorisme m’a toujours paru dangereux. Il conduit à aimanter des groupes qui partent du principe que leurs crimes auront plus d’écho chez nous. Ça fait de nous une cible. Il faut être capable de ne pas donner de statut au terrorisme, une aura susceptible d’attirer beaucoup de jeunes. Il faut le ramener à ce qu’il est: un acte lâche et criminel.

Comment aborder la question de l’islam?

Disons les choses clairement: l’islam a un problème. Il y a manifestement une dérive de l’islam qui conduit un certain nombre de personnes au fanatisme et à la violence. Il faut être impitoyable avec les djihadistes, mais, dans notre monde d’écorchés vifs, il faut prendre garde à ne pas humilier ceux qui ne font pas partie du noyau dur de ces groupes violents et qui risquent fort, si on les y pousse, de s’y agréger. Il faut encore une fois renverser le sujet et voir comment nous pouvons aider ces régions, grâce à la politique, à ne pas tomber dans les mains des fanatiques. Nous avons le choix, sur cette question comme sur tant d’autres, entre céder à nos pulsions guerrières ou prendre le risque de la paix.


13 novembre 2016, Le Figaro

1024 547 Dominique de Villepin

La démocratie américaine est vivante

Invité d’Yves Calvi dans l’émission « 24h en questions » sur LCI, Dominique de Villepin est revenu sur la personnalité de Donald Trump et sur le rôle que doit jouer la France aux côtés des Etats-Unis. Il a également eu l’occasion de présenter les thèses issues de son dernier livre, Mémoire de paix pour temps de guerre, et de rappeler que le risque de voir de nouveaux conflits se déclencher s’est accru

1024 611 Dominique de Villepin

Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous

– Dans un entretien avec Renaud Dély pour Marianne, Dominique de Villepin analyse la montée des populismes à travers le monde et la capacité de Donald Trump à incarner un recours au regard d’Américains sensibles à l’idée d’un déclin national  –

Que nous dit, selon vous, l’élection inattendue de Donald Trump de l’état de santé des démocraties occidentales ?

Son succès révèle les failles de notre monde. Donald Trump est parvenu à saisir le désir profond d’une partie de l’Amérique. Il incarne le winner à l’américaine, celui qui gagne envers et contre tout, même si ce doit être au mépris des règles. Pour un peuple qui a appris en 2008 que respecter les règles, cela pouvait signifier voir saisir sa maison, perdre son emploi, il porte leur espoir de s’en sortir. D’autant que le discours protectionniste touche une corde sensible chez beaucoup d’ouvriers de la «ceinture de la rouille». Il incarne aussi la peur de l’Amérique de perdre sa domination mondiale. Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous, leurs «anarchistes couronnés».

Mais il y a aussi le showman, l’homme de spectacle qui triomphe dans une démocratie d’opinion corsetée de convenances et desymboles. En un sens, il fait la synthèse aux Etats-Unis de ce qui se présente dans les populismes européens en ordre dispersé, le côté farces et attrapes et fort en gueule de Beppe Grillo en Italie, l’angoisse identitaire de Marine Le Pen ou le protectionnisme nationaliste qui prospère en Europe orientale.

Il est le produit d’un affaissement de la démocratie tranquille, parfois élitiste, souvent mécanique, qui s’est imposée depuis 1989 faute d’affrontement idéologique. Pour autant, il ne propose guère d’alternative. Son programme économique notamment est beaucoup plus traditionnel que son image, baisses d’impôts, «ruissellement» de la richesse. Il faut en tirer, aux Etats-Unis comme chez nous, les conséquences et entendre les peuples sans jouer sur les peurs, les colères et les haines.

Donald Trump a une réputation d’isolationniste. Qu’est-ce que son élection à la Maison-Blanche change pour nous, Français et Européens ? Est-ce une si mauvaise nouvelle que cela en matière de politique étrangère ?

Pour le monde s’ouvre, avec la présidence de Donald Trump, un temps de changements sans doute chaotiques. Certains pays hostiles aux Etats-Unis vont certainement tester la détermination du nouveau président. Certains alliés vont même chercher à prendre des gages. C’est en un sens l’empire américain qui vacille un peu plus, après l’hyperpuissance arrogante des années Bush et de l’invasion de l’Irak en 2003, après le retrait pour partie isolationniste amorcé par Barack Obama. L’appel constant à la grandeur et à la fierté traduit un doute existentiel de l’Amérique, le même mobile d’humiliation qui anime d’autres peuples dans le monde aujourd’hui. Cette quête de grandeur à tout prix est lourde de risques, risque de guerre commerciale dans une spirale protectionniste, risque de guerre tout court quand s’affrontent des approches aussi passionnelles du monde. Cela signifie un devoir d’indépendance de l’Europe et une chance de peser davantage dans le monde et de prendre en main ses propres affaires, à l’heure où les Etats-Unis hésitent entre repli et impulsivité. Cette volonté d’indépendance sera décisive pour l’Europe orientale comme pour le Moyen-Orient. C’est pour cela que je plaide pour la constitution d’un axe entre la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine, pour mettre de l’huile dans les rouages internationaux et repenser profondément, par exemple, l’architecture de sécurité du Moyen-Orient. Tout cela, les Etats-Unis ne peuvent pas le faire seuls. Ils ont compris qu’ils devaient se retirer de théâtres d’opérations où les Occidentaux ont provoqué des catastrophes (Afghanistan, Irak), mais Obama a manqué de volonté et d’énergie pour doter la planète de nouveaux leviers de gouvernance politique.

Dans votre livre, vous expliquez que la France et les Etats-Unis sont des «jumeaux terribles» et que «tous les signaux indiquent qu’il existe un risque d’hystérie», car, alors que les Etats-Unis déclinent, leurs revendications de puissance s’accroissent…

C’est tout le danger. Regardez les grands leviers dont disposent les Etats-Unis dans le domaine monétaire et financier : la maîtrise complète des agences de notation, du système des banques d’affaires, du système des audits. Dans le domaine juridique, on a vu avec la Deutsche Bank ou la BNP qu’ils sont de plus en plus tentés d’utiliser le droit comme moyen de puissance. C’est vrai également pour Internet, avec Google, Facebook ou Amazon. Les Etats-Unis sont dans une fuite en avant dangereuse. Ce qui m’inquiète, c’est que ces moyens de puissance dans le domaine économique, financier, monétaire, juridique, militaire, conduisent à une forme d’hystérie qui se traduit par une militarisation des esprits et l’extension d’une culture de guerre au-delà même des zones de crise. L’incapacité à se mettre à la place de l’autre et à considérer la planète comme une responsabilité commune fait que le risque de guerre s’accroît.

Cette «militarisation des esprits» qui menace la démocratie, est-ce le principal défi à relever pour l’administration Trump ?

Dans son discours – qui est un discours de campagne, ne l’oublions pas -, Donald Trump est ambivalent, il souhaite tourner le dos à l’interventionnisme militaire et jouer la carte de la négociation, plus comme un businessman que comme un diplomate, sans doute, mais dans le même temps il en appelle à la grandeur américaine qui peut être une volonté de s’accrocher aux oripeaux de la puissance et de mettre en scène une toute-puissance disparue. S’il n’a pas les résultats escomptés à l’intérieur, ne sera-t-il pas à son tour tenté par la fuite en avant militaire ? Cela crée une immense incertitude internationale.

Dans votre livre, vous renvoyez dos à dos les Etats-Unis de Donald Trump et la France de Marine Le Pen ?

Les Etats démocratiques sont rongés par les mêmes passions politiques, la colère et la peur. L’Amérique blanche déclassée, d’un côté, la France qui souffre et s’inquiète, de l’autre, sont à mettre en miroir. Ce n’est peut-être pas un hasard si la carte électorale de l’Amérique de Trump et celle de la Louisiane du XVIIIe siècle coïncident. Quand on voit le basculement démographique qui attend les Etats-Unis où, dans quelques décennies, l’Amérique blanche sera devenue minoritaire, on pressent que de grandes frayeurs s’annoncent. Et c’est plus généralement parce que ces Etats-nations sont affaiblis que la compétition des systèmes reprend de plus belle et que l’avantage est aux régimes «illibéraux» ou autoritaires.

Comme la Russie de Poutine, lequel a d’ailleurs soutenu Donald Trump pendant la campagne américaine ?

Le monde traverse un moment de personnalisation bonapartiste. Les hommes forts ont le vent en poupe, tendant un miroir de puissance,de virilité, d’audace à leurs peuples.

Cette tentation traverse à la fois les régimes autoritaires et les régimes démocratiques. Chacun y réagit à sa manière, avec ses forces et ses faiblesses propres, pour se tenir en équilibre. La clé demeure d’être capable de trouver des alternatives, en un mot de refaire de la politique. Il faut offrir une vision aux peuples et leur donner une parole sur la scène mondiale dans laquelle ils se reconnaissent. Si nous ne le faisons pas chez nous, si nous continuons avec un débat politique en roue libre, sans prise avec le réel, nous n’aurons de choix qu’entre la tentation d’un populisme dur ou une démocratie molle qui ferait du militarisme la seule preuve de son efficacité supposée. Par expérience, on sait qu’un tel engrenage sans fin conduit à la guerre à outrance. La peur aidant, on demande aujourd’hui aux armées de faire des choses qu’elles ne peuvent pas faire : donner un sens politique à leur action dès lors que le pouvoir politique n’a pas de vision. On emploie le bouton militaire parce que c’est l’un des derniers qui fonctionnent et que l’on estime que c’est la recette miracle ! C’est gravissime parce que cette logique d’engrenage conduit à la catastrophe.

Au fond, les démocraties ne font plus de politique quand les régimes «illibéraux» ou autoritaires en font : la Russie, la Chine, la Pologne, la Hongrie ou la Turquie.

La première condition pour que la France refasse de la politique serait-elle qu’elle reprenne ses distances vis-à-vis des Etats-Unis ?

La première clé de la politique, c’est l’indépendance. En 2003, contre la guerre engagée par les Américains en Irak, nous avions réussi à rallier à nos côtés la Russie et l’Allemagne ! Aujourd’hui, nous sommes parmi les chefs de file des néoconservateurs… Nous avons perdu la position historique qui était la nôtre, une position de médiateur, d’initiateur de dialogue et de paix, capable de faire bouger les lignes sur la scène mondiale. Je veux encore croire qu’un nouveau président français serait capable de redonner à la France ce rôle qui doit être le sien, et de s’émanciper de la tutelle américaine.

Face au djihadisme aussi, il faut faire de la politique plutôt que de faire la guerre ?

Le djihadisme se sert de nos faiblesses et de nos peurs. Lui déclarer la guerre, c’est fortifier et disséminer ce noyau dur. Donner aux djihadistes le statut de premiers adversaires de l’Occident accroît leur audience et répand la «marque» au Sahel, en Asie, et un peu partout dans le monde. La menace djihadiste ne concerne pas que les Occidentaux. Il y a eu des attentats en Chine, en Russie, etc. Par notre attitude et notre incapacité à faire de la politique, nous polarisons l’adversaire contre nous. On s’autodésigne comme le pays où un attentat aura le plus d’écho, le plus d’effets médiatiques et politiques, et sera le plus susceptible de toucher et de briser la société compte tenu de ses caractéristiques. Nous menons une politique de matamore qui n’a pas de véritable effet dissuasif. Au contraire, ce discours aimante le terrorisme vers notre pays. La seule solution, c’est d’assécher le terrorisme, par une coopération internationale adéquate en matière financière, policière ou judiciaire, mais aussi en recherchant le moyen de transformer des groupes violents en groupes politiques. La voie est étroite, mais c’est la seule dont nous disposons.

L’autre voie, celle de la «militarisation des esprits», c’est celle qui conduit vers la troisième guerre mondiale ?

Les choses ne se produisent jamais tout à fait comme on les imagine, mais ce qui est vrai, c’est que la militarisation et l’hystérisation des esprits peuvent multiplier les conflits et conduire à l’affrontement de géants. Nous sommes dans un monde très mouvant, très instable, très volatil, où tout le monde observe tout le monde et où il ne faudrait pas grand-chose pour que le pire puisse se produire…

Le 14 février 2003, ministre des Affaires étrangères, vous avez dit non aux Etats-Unis. Vous écrivez que Jacques Chirac est le «dernier gaulliste». Est-ce à dire qu’aujourd’hui la France ne pourrait plus dire non aux Etats-Unis ?

Jacques Chirac est le dernier homme d’Etat français à avoir eu l’expérience de la guerre et à être resté fidèle à une vision politique du rôle de la France dans le monde. Il a constamment refusé de réduire la France à l’appartenance à une «famille occidentale». Nous devons conserver cette mémoire et rester fidèles aux leçons de notre histoire.

12 novembre 2016, Marianne

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