Tag

transparence

900 812 Dominique de Villepin

Avant la démocratie. Quelques réflexions sur l’actualité de Machiavel.

 – Article paru dans la Revue des Deux Mondes – 

Machiavel, c’est notre modernité politique saisie à sa naissance, que son génie a peinte avec son potentiel de métamorphoses futures.

Avec lui, la Renaissance rompt avec le monde sacré de l’Antiquité et du Moyen Age, et invente un nouvel âge de la pensée politique. En défendant l’autonomie de la sphère politique, en mettant en avant le Prince comme sujet politique dont la liberté, y compris par rapport aux règles morales, devient la condition de possibilité d’une Histoire faite par les hommes, Machiavel inaugure la modernité politique. Cette subjectivité politique s’accomplit à travers l’Etat, corps légal et « institution » de ce sujet agissant qu’est le Prince, doté de cette profondeur de champ et de ces prestiges froids et mystérieux que recèlent les « secrets » et la « raison d’Etat ». Chez Machiavel, le Prince peut être aussi bien un monarque despotique qu’un gouvernement républicain : Spinoza et Rousseau l’ont lu comme un « manuel à l’usage des peuples ». L’histoire politique depuis la Renaissance jusqu’à nos jours a façonné et légitimé un Etat affranchi de son surmoi religieux, créateur d’un sentiment national avec lequel il se confond dans l’Etat-nation, et rénovateur rationnel d’institutions articulées par les principes du droit.

Or, l’Etat est aujourd’hui un corps malade, d’un point de vue national et d’un point de vue mondial. Autrement dit : il y a un malaise dans la république comme dans les relations internationales. L’Etat souffre d’hypertrophie : sur le plan intérieur, il assume plus de missions que jamais. Sur le plan extérieur, il s’est désormais étendu, sous le modèle idéal plus ou moins accompli de l’Etat-nation, à l’ensemble du globe, émergeant à la fois de la structuration de sociétés d’avant l’Etat et du morcellement d’empires supra-étatiques. Tout en grossissant, l’Etat s’est paradoxalement atrophié : à l’extérieur, c’est l’Etat failli (faillite morale, financière, politique), cause des plus grandes tragédies de notre temps ; et à l’intérieur il s’est affaissé, ses administrations sont devenues impuissantes, sa haute fonction publique a perdu beaucoup de sa substance morale et humaine, et la crise de l’autorité de sa parole ont rendu la loi aussi bavarde qu’il est inaudible.

En tant que gaulliste, républicain, et ancien ministre des affaires étrangères, je suis particulièrement sensible à cette grande métamorphose de l’Etat. Cette crise s’énonce ainsi : si nous avons parachevé la construction républicaine, c’est-à-dire tenu les promesses de la modernité politique que Machiavel a définie, nous n’avons pas encore accompli la promesse démocratique, qui est l’étape historique suivante de la construction politique. C’est bien là à mon sens que se trouve la clé pour comprendre notre époque : la distinction essentielle entre la république et la démocratie, et même leur contradiction. La démocratie n’est pas, dans notre histoire, une simple modalité supplémentaire de gouvernement de l’Etat. La démocratie, telle que nous l’a montrée Tocqueville en analysant les réalités américaines, est la société civile capable de s’organiser elle-même dans sa diversité. Elle n’est plus un sujet agissant pour le compte de tous, elle est l’articulation simultanée d’une multiplicité de points de vue. La démocratie se coule d’autant plus mal dans le moule des institutions qu’elle fut depuis deux siècles un horizon d’attente, un principe d’espérance. Millénarisme dans le siècle, elle promet une société sans Etat et donc un dépassement de la modernité machiavélienne.

Elle a du mal à être gouvernée dans le cadre de l’Etat. Elle conteste depuis 1968 l’autorité sous toutes ses formes,  à l’école, dans les familles, au sein des entreprises, face à une administration toujours suspecte de bureaucratie ou à une police sans cesse accusée de bavures. S’effritent les églises, les syndicats, les partis, les grandes entreprises verticales, les familles mêmes, au profit d’affinités électives et groupusculaires. La société démocratique veut se voir inlassablement reflétée dans son miroir médiatique. Elle aime se voir en train de dévoiler. Les écoutes, les photos volées dans les coulisses du pouvoir font pénétrer le public jusque dans l’intime, par les indiscrétions d’un majordome, d’un serviteur de l’ombre, ou encore par les fuites de Wikileaks. Dévoyé par sa colère contre les institutions établies, le sentiment démocratique transforme le droit de savoir en devoir de tout savoir.

C’est en traitant les conséquences de la dialectique explosive entre République et démocratie que nous restaurerons la confiance collective dans l’avenir.

Il faut traiter d’abord l’affaiblissement de la République et de l’Etat sous les coups de boutoir de la démocratie. En France, l’Etat a fondé la nation, et de là vient l’immense nostalgie qui s’empare de notre vieux pays, au risque d’idéaliser le passé.  Face aux craquèlements du monde machiavélien, la république est sur la défensive. La laïcité, de règlement de paix entre les confessions, se mue en une religion civique enseignée à l’école,  fade descendant du culte de l’Etre Suprême. Même crispation sur les frontières mentales et physiques de la nation. On voudrait enseigner à nouveau le roman national, célébrer les frontières du Rhin aux Alpes, se retrouver entre soi, même si les changements démographiques font de ce vœu une chimère.

Comment répondre à la peur que suscite la déliquescence de l’Etat sans pour autant ressusciter des fantômes ?

Nous avons besoin d’un Etat stable et cohérent. Il ne s’agit ni de l’étendre à outrance, ni de le soumettre à des cures d’amaigrissement répétées. L’assainissement des finances publiques n’a au fond d’autre objectif que de restaurer cette visibilité à l’action de l’Etat, car le seul spectre d’une banqueroute suffit à le discréditer. Crédibiliser un horizon d’équilibre des comptes est responsable, tandis que la gabegie comme l’austérité sont les deux faces de la même irresponsabilité.

Nous avons besoin d’un Etat simplifié et rationalisé, pour concentrer ses forces là où elles sont le plus nécessaires. Cela suppose à mon sens une simplification territoriale – dix grandes régions capables de mener des politiques visibles -, et au plus huit à dix mille communes. Trois personnages doivent incarner cette république vivifiée par l’élection au suffrage direct : le maire – peut -être à un niveau intercommunal-, le président de Région et le président de la République.

Dernière exigence, gouverner. Aujourd’hui la France godille d’alternances en remaniements, de « plans com » en vaines promesses. L’inefficacité politique s’insinue dans la faille entre la conquête et l’exercice du pouvoir. On retrouve là Machiavel : « Ceux qui d’hommes privés doivent à leur seule bonne fortune de devenir princes n’ont pas grand-peine à le devenir, mais en ont beaucoup à le demeurer. » La conquête du pouvoir par le suffrage universel est en contradiction avec son exercice. Non seulement les qualités exigées pour l’une et l’autre tâche – conquérir, exercer – sont différentes, mais elles sont à bien des égards incompatibles : rapidité manœuvrière contre patiente ténacité, esprit de combat contre esprit de rassemblement, catalogue de promesses contre priorités clairement affichées. Le remède ne peut être que machiavélien. Gouverner la France, c’est être à la fois homme et « bête », capable d’agir selon la loi et par la force. Et même lorsqu’il s’agit d’être « bête », il faut être lion et renard à la fois, inspirer la crainte et subjuguer les adversaires par la ruse. Faut-il s’étonner que seules des personnalités complexes et souvent ambivalentes ont pu tenir le gouvernail de l’Etat ?

Il nous faut ensuite traiter les conséquences de la faiblesse de la démocratie, car si elle est assez forte pour affaiblir la République, elle ne l’est pas encore assez pour tenir debout sur ses propres jambes.

Le triomphe de la démocratie d’opinion nous a livré pieds et poings liés à un relativisme généralisé où tout est vrai à tour de rôle, où les experts font commerce de leurs disputes et où les chiffres eux-mêmes ont appris à mentir. Tout, dans l’information en continu, est désormais « sans précédent », « historique », terme d’autant plus ironique que cette information est écrite au présent perpétuel, sans passé et sans avenir. Le spectacle politique partisan laisse dans la bouche le goût de cendres de l’éternel retour du même,  avec l’empilement invraisemblable des pactes, des contrats, des plans Marshall, en une sorte de foire permanente aux lendemains qui chantent. C’est comme si les philosophes nous proposaient tous les mois une eschatologie valable pour le mois prochain. Double résultat : le sentiment d’abandon du champ politique et la montée des populismes.

Démocratie d’indignation aussi, qui dit non à tout : aux impôts, aux projets d’urbanisme, à l’énergie nucléaire. Démocratie de faction, où les intérêts particuliers propres à la société civile se coalisent en deux grands blocs antagonistes, alternativement satisfaits. Il faut aider la démocratie à trouver la puissance de dire oui.

Pour sortir du face à face entre l’Etat républicain et la société démocratique, la clé est de créer un terrain commun et des procédures de dialogue.

Le sens même de l’élection fait débat. Le peuple électeur ne sélectionne pas les meilleurs, il offre son consentement à un gouvernement particulier et trouve chez un candidat un visage où il reconnaît sa diversité, ses contradictions, ses aspirations. La partition médiatique ne perturbe pas l’élection, elle en est la seule réalité. Il s’agit moins de choisir des personnalités charismatiques, des leaders, que des incarnations de la proximité, de la normalité ou encore du désir de se battre de tous ceux qui se sentent victimes de la société et veulent s’en sortir.

Choisir les voies du dialogue et calibrer les réformes en fonction du possible, ce serait s’inspirer de la démocratie allemande, qui n’impose jamais que ce qui peut être accepté. Trop souvent, en France, nous demandons plus qu’il n’est possible et obtenons moins que le nécessaire. Corrigeons-nous en décidant autrement, en renforçant le rôle des médiations et de la justice, pour transformer le face à face de l’Etat et de la société démocratique.

Eviter la confrontation, c’est également répondre à la demande de reconnaissance et de personnalisation venue de citoyens, et donc adapter les politiques publiques au parcours de vies, aux âges, aux territoires, à des difficultés spécifiques.

Œuvrons à l’expression directe des citoyens, par exemple à travers des référendums. La tentation de dire non y est forte, mais au moins la possibilité de dire oui existe-t-elle. Au sacre républicain de l’élection, il faut ajouter le sacre démocratique de l’acquiescement, si l’on ne veut pas perdre l’adhésion aux deux.

Accomplir tout cela serait déjà une tâche titanesque. Et pourtant nous n’aurions fait qu’un bout de chemin. Car le vrai combat est au cœur de la démocratie. Si la dictature est la face sombre de la république, la terreur totalitaire est celle de la société démocratique. Le risque du tout-démocratique, c’est l’auto-censure et la discipline intériorisée, l’empire de la bonne conscience et des bons sentiments, ce pouvoir sans lieu qui hante les corps et les âmes, tel que Michel Foucault l’a décrit. Il y a une ligne invisible et ténue qui sépare l’individu solitaire et sans repères de la personne pleinement maîtresse d’elle-même. Malheur à l’homme seul, écrivait Luther, repris par Hannah Arendt, pour définir le totalitarisme. La soif sécuritaire et militaire des démocraties contemporaines n’est pas un accident, elle est gravée au cœur même de cette certitude morale dont la démocratie est pétrie. Le risque de cette démocratie casquée, c’est de confondre l’Autre avec un barbare. La menace est insidieuse, quotidienne, inscrite sur les écrans de télé ou étalée dans les vitrines des magasins. Cette société fondée sur l’injonction au conformisme consumériste, que Pasolini dénonçait déjà comme la forme achevée du fascisme, n’est pas la cité démocratique qu’il s’agit de construire. L’enjeu politique des prochaines décennies, c’est au contraire que la démocratie combatte sa part d’ombre.

Combat pour les médias, d’abord, devenus des féodalités incontrôlées. L’information en continu a tué le journalisme dans son éthique d’établissement des faits et l’a transformé en caisse de résonnance des rumeurs et des phrases-chocs. L’émotion a triomphé de la raison, le slogan des arguments. Cette bataille-là, il faut le reconnaître, a été perdue.  Mais Internet offrira sans doute la possibilité d’un nouveau modèle, comme le montrent des expériences qui organisent le travail sur les sources et leur vérification ailleurs que dans la presse, dans des associations, des cercles académiques ou des fondations abritées de la concurrence médiatique.

Combat pour l’éducation : dans une société démocratique c’est là où se joue l’acquisition de la liberté. Sans doute l’école changera-t-elle profondément, car il s’agit d’offrir aux jeunes esprits la capacité de se construire dans la profusion de l’information et des savoirs. L’éducation ne peut plus désormais être envisagée que tout au long de la vie. L’équation nouvelle est simple : information en continu, élévation en continu.

Combat pour l’égalité, car les forces économiques et sociales travaillent à la rupture de nos sociétés. Les inégalités dans le monde sont criantes en matière de patrimoine. Nous entrons dans une démocratie oligarchique où un groupe limité mène une vie à part et détient un pouvoir économique que rien ne peut contester. Cette société-là est le terreau des barbaries.

Nous sommes rentrés dans le temps de la défiance de tous contre tous. D’élection en élection, l’impuissance publique, la déception civique et la facilité populiste gagnent du terrain. Mais nous pouvons orienter cette métamorphose pour le bien de tous, si nous comprenons qu’il s’agit de réinventer la volonté générale et la place du politique dans nos vies.

*          *          *

Comme Machiavel analysant l’Italie du début du XVIe siècle, nous devons lier la réflexion sur la crise de l’Etat à celle de la crise de la relation entre les Etats. La question démocratique est en effet au cœur du désordre mondial.

Elle fait trembler les bases des relations internationales de l’âge machiavélien. Pendant les massacres sans fin des guerres d’Italie et de la Guerre de Trente Ans, elles durent fondées sur la souveraineté territoriale, un droit réglant les rapports des Etats souverains, et le monopole de la diplomatie aux Etats. Ceux-ci étaient comme des billes dans un sac, se frottant entre elles. Aujourd’hui les billes sont devenues liquides, tout se mêle sans cesse et les frontières sont presque toujours poreuses. C’est un monde de flux, humains, financiers, commerciaux, un monde où les routes comptent plus que les territoires qu’elles traversent.

Pour les démocraties, la souveraineté n’est plus un principe intangible. D’un côté, les sociétés démocratiques ne se sentent pas limitées à un territoire ou un peuple, mais elles constituent un réseau de subjectivités, d’acteurs. Les démocraties dissolvent aisément leur souveraineté au profit d’un partage de compétences à géométrie variable. La démocratie est continue, du local au mondial. L’Etat-nation n’est qu’un échelon, pas un absolu. La construction européenne, souvent décrite comme post-nationale, obéit à ce principe d’extension de la démocratie. Le projet des Nations Unies, à défaut de réalité présente, a vocation pour les plus idéalistes à s’accomplir à l’échelle planétaire, une fois les résistances vaincues. De l’autre côté, les Etats mus par l’aspiration démocratique ne se lient pas les mains lorsqu’il faut défendre ce qui leur est le plus cher, c’est-à-dire la protection de la dignité humaine. Pour un démocrate, « rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Lourds de nos mémoires, nous craignons de porter la responsabilité des crimes que nous aurions laissé commettre. La responsabilité de protéger heurte de front l’inviolabilité de la souveraineté. La Yougoslavie, le génocide au Rwanda, le Kosovo, la Libye, et enfin la Syrie martyrisée par le régime d’Assad ont jalonné une pensée de l’ingérence.

Aujourd’hui, cet impératif moral est source de dangers et de blocages. Si son inscription dans la Charte des Nations Unies en 2005 était légitime pour chercher de nouvelles voies à l’action humanitaire, sa transformation en principe d’ingérence militaire justifiant le changement le régime aboutit à de profondes contradictions et à une inefficacité générale.

D’une part elle se confronte à des puissances qui ne sont pas mues par le même idéal démocratique, mais par des mémoires et des cultures nées des humiliations passées. C’est vrai, à des degrés divers, en Russie, en Chine, en Inde, au Brésil ou en Afrique, autant dire pour les deux-tiers de la population du monde.

D’autre part, l’évaluation des risques humanitaires manque de critères objectifs qui permettraient d’éviter l’intervention arbitraire de chacun en tout lieu. Les campagnes médiatiques créent une injustice de fait entre des malheurs visibles et des malheurs invisibles. Qui sait qu’au Sud-Soudan il y a eu plus de 10 000 morts depuis le début de l’année 2014, et que le conflit des grands lacs au cours des dix dernières années a fait au bas mot trois millions de morts ?

Nous ne savons pas comment protéger une population contre son régime sans l’abattre puis occuper le pays pendant un temps indéterminé. L’intervention libyenne et afghane nous l’ont enseigné. Or rester, c’est nourrir le plus souvent un nouveau chaos et de nouveaux barbares. Mais il n’y a pas de fatalité à choisir entre l’inaction et l’ingérence, car des opérations à but humanitaires – boucliers aériens ou corridors humanitaires- peuvent être entreprises, même si cela suppose d’en assumer les coûts.

Les deux décennies d’après-Guerre Froide s’annonçaient comme le triomphe du droit international. Au contraire, il est remis en cause dans sa légitimité même. Les croisades contre l’axe du Mal, la disparition des ennemis traditionnels au profit d’organisations criminelles mondiales, la stupéfaction devant l’incapacité de la démocratie à s’imposer d’elle-même après la fin du bloc soviétique ont jeté le discrédit sur le droit international. Or le droit, c’est la paix, alors que l’emploi de la force mène toujours à la perpétuation de la violence. L’exemple irakien en dit plus sur ce point que de longs raisonnements.

La démocratie est à la fois un Etat et une société : elle a donc un double regard sur le monde.

La société reconnait partout ses semblables et elle aspire pour eux à la paix, à la prospérité et à la protection. Des droits de l’homme valables dans un seul pays seraient vides de sens, car les sociétés se mélangent, échangent des biens, des services, des connaissances, des croyances. La circulation des populations abat peu à peu les barrières culturelles entre les peuples, au prix parfois de frustrations, de haines et d’incompréhensions.

La confusion entre le registre de l’Etat et celui de la société est à mon sens la source majeure du désarroi français dans son action internationale. Nous demandons en effet à l’Etat de porter les aspirations de la société civile, de porter les Droits de l’Homme comme message exclusif de notre pays à l’étranger. Nous envoyons les ministres comme à la corrida, satisfaits s’ils ont pu prononcer l’expression sans trop de dommages, et d’ailleurs sans résultat.

Nous ne négocions plus. Partant de jugements moraux fermement ancrés, nous concevons un sommet comme un spectacle où s’échangent les imprécations, à l’image des régimes les plus idéologiques. Nous  sauvons la face plutôt que nos intérêts ou nos alliés. L’arsenal diplomatique s’est appauvri jusqu’à ne plus compter que deux armes brandies à tout-va : le communiqué  et la sanction. C’est sans résultat lorsqu’elles ne sont pas les instruments d’une politique cohérente et lisible. Toute diplomatie doit être une prise de risque. Cela signifie choisir l’action.

Enfin, les Etats démocratiques semblent concevoir la force comme le meilleur des raccourcis.  Toute l’histoire de la dernière décennie est marquée par le désir profondément moral d’en découdre avec le Mal, dans l’espoir fou de l’éradiquer et d’instaurer le règne du Bien. Une passion interventionniste s’est emparée de nos démocraties casquées. Il n’y a guère d’année sans nouvelle expédition punitive, en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Mali, en Centrafrique. Ces opérations sont aveugles sur la complexité du Mal, qui n’est pas tout d’une pièce. En combattant une tyrannie à Tripoli, les Occidentaux ont nourri sans le vouloir les réseaux terroristes djihadistes qu’ils ont dû pourchasser en Libye un an plus tard. Aveugles aussi sur le bouleversement des équilibres internes qu’entraîne toujours l’intrusion d’une puissance étrangère. Rien de changé sur ce plan depuis Machiavel : « L’ordre des choses veut que, dès qu’un étranger puissant entre dans un pays, tous ceux qui y sont les moins puissants se rallient à lui, mus par l’envie qu’ils portent à qui les a dominés par sa puissance ». Il en est allé ainsi en Irak entre chiites, sunnites et kurdes et de même en Libye entre les multiples factions, tribus minoritaires ou ethnies périphériques. Or la démocratie consiste à construire une majorité stable, tâche impossible dans ce cadre.

Quelles doivent être les réponses de la diplomatie d’une démocratie comme la France ?

D’abord, préserver une diplomatie étatique que nous avons sacrifiée. Cela veut dire traiter d’Etat à Etat et pas d’ami à ami. Nous devons parler avec tout le monde et ne pas fermer nos ambassades aux premières querelles. Lorsque le général de Gaulle a rétabli les relations diplomatiques avec Pékin, dans un geste aussi unanimement critiqué il y a cinquante ans qu’il est salué aujourd’hui, c’était sans cautionner le régime politique chinois. Il établissait un dialogue d’Etat à Etat et, dans la vision gaullienne, de civilisation à civilisation. On discutait des disputes de l’heure sur la trame de fond des siècles.

Ensuite, soutenir partout le renforcement des Etats. Croire que certains pays pourraient sauter l’étape de l’Etat pour entrer de plain-pied dans le concert des sociétés démocratiques serait une illusion. Les Etats faillis constituent aujourd’hui la principale source d’instabilité et de désordre dans le monde. Ils deviennent ainsi des refuges sans loi pour les criminels et les trafiquants du monde entier. Le fait que l’Etat puisse servir des fins oppressives ne doit pas couvrir une complicité envers la destruction des administrations des pays fragiles. Il faut multiplier et pérenniser les coopérations en matière de haute administration et de sécurité.

Ensuite encore, nous devons apprendre à manier une diplomatie démocratique qui est une nouvelle façon d’agir dans le monde. Les Etats n’ont plus l’exclusivité des influences réciproques : les sociétés civiles, développées, naissantes ou réprimées, sont engagées dans d’intenses relations directes. Les partis politiques développent des liens d’un pays à l’autre, qu’il s’agisse de la IIe Internationale ou de liens plus neufs et surprenants comme le partenariat entre le Parti communiste chinois et l’UMP. Les Eglises, les universités et les laboratoires de recherche sont en contact de plus en plus étroit entre eux, de même que les associations de défense de causes transnationales liées à l’environnement, la défense des droits humains ou la lutte contre la corruption. Enfin les entreprises multinationales sont elles aussi des acteurs d’une diplomatie démocratique. Leurs moyens d’action sont l’influence, davantage que l’accord formel, mais c’est parfois un instrument bien plus puissant. Que l’on songe au « soft power » hollywoodien, pour le pire et pour le meilleur. La diplomatie ouverte et la diplomatie culturelle sont deux tentatives de mieux prendre en compte cette large gamme de relations croisées.

Pour la France, il y a là une immense chance à saisir. Nous sommes devenus une puissance moyenne en tant qu’Etat, mais nous ne le sommes ni par la culture, ni par la langue, ni par l’expérience. Nous devons apporter quelque chose au monde, car il n’y a pas de grandeur sans valeur. Au lieu de réduire notre culture à un art de vivre consommable et exportable, sachons valoriser la cohérence entre la diversité de notre culture et l’expérience historique de la construction d’une démocratie sereine qui est la nôtre. Nous n’avons pas à tenir notre rang, mais à mériter la reconnaissance du monde en restant fidèles au message de la France, fait de médiation et d’espérance.

Enfin, nous avons la tâche de construire un ordre démocratique international. A terme, il est légitime d’envisager une république cosmopolitique, pour l’écrire en termes kantiens. Les Nations Unies, si ambiguës dans leur construction, en ont été le germe. Elles risquent aujourd’hui d’en devenir le tombeau, à force de blocages et d’hypocrisies. Je crois nécessaire que les Nations Unies restent  composites, à la fois réunion des Etats souverains garante de leurs droits, et union de peuples aspirant à des valeurs démocratiques incarnées dans la déclaration universelle des droits de l’Homme et dans l’action des institutions internationales. L’essentiel est aujourd’hui de s’appuyer sur un Conseil de Sécurité renforcé, avec des membres plus représentatifs, même si l’échec de la réforme Annan a montré la difficulté de l’entreprise. Ce Conseil doit aussi être plus politique dans ses décisions, pour éviter son enlisement technocratique : rendons publiques les séances du conseil de Sécurité, et fixons-leur un rythme de réunion au niveau des ministres et des chefs d’Etat. Enfin le Conseil de Sécurité doit être organisé selon les défis mondiaux qu’il doit prendre en charge : résolution des crises, la stabilité financière et économique, défi climatique.

Rien n’arrêtera l’unification de la société mondiale en cours. Mais elle n’est pas pour autant une promesse de paix, car d’immenses conflits sociaux à l’échelle du monde se profilent. La réalité de notre monde, depuis trente ans, c’est bien la constitution d’une oligarchie mondiale compacte et cohérente, qui partage les mêmes goûts, les mêmes  lieux, les mêmes habitudes. Elite mondiale dont les ambitions ne sauraient plus être contenues par les lois d’un seul pays : c’est pourquoi la lutte contre les paradis fiscaux est aujourd’hui décisive.

L’Etat machiavélien sort en lambeaux de deux siècles de transformations. Il a été la colonne vertébrale des peuples dans leur combat pour l’émancipation, à l’intérieur comme à l’extérieur. Aujourd’hui, la peur domine devant l’ampleur des changements et devant l’incompréhension de leurs conséquences. C’est pourquoi c’est à la politique et à la diplomatie d’ouvrir un chemin par l’imagination, par leur propre renouveau, par le choix de l’initiative.

juin 2014, Revue des Deux Mondes