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Terrorisme

1024 576 Dominique de Villepin

Ce n’est jamais trop tard quand on parle de la France

Lors d’une interview pour l’émission « Internationales » sur TV5MONDE, Dominique de Villepin est interrogé sur la place de la France dans le monde et sur des enjeux de politique intérieure

 

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Éviter un choc des civilisations

– Tribune initialement parue dans The Huffington Post – 

Ce ne sont pas seulement dix ans qui séparent l’intervention en Irak de 2003 et aujourd’hui, mais deux mondes.

Le monde d’aujourd’hui est tout à fait différent, d’abord parce que l’Amérique de Barack Obama semble n’avoir que très peu à voir avec celle de l’administration Bush.

Le monde est aussi très différent aujourd’hui, quand on regarde la France qui mène actuellement une coalition africaine au Mali pour combattre des groupes terroristes jihadistes liés à Al-Quaida, avec le soutien du Conseil de Sécurité et des États-Unis.

C’est aussi un monde complètement différent, où le Printemps arabe prouve que les peuples arabes ont envie de devenir les acteurs de leur propre histoire, mais sont touchés par de terribles contradictions, lesquelles conduisent paradoxalement à un renforcement sans précédent des mouvements islamistes.

Enfin, c’est un monde différent car avec la montée en puissance de la Chine, de la Russie, de l’Amérique latine, les pays occidentaux ne sont plus les seuls à déterminer ce qui est juste ou injuste.

Et ce nouveau monde a été profondément marqué par les choix des années 2002 et 2003, après le choc du 11 septembre, et plus particulièrement par les débats concernant l’intervention en Irak, qui avaient alors agité le Conseil de Sécurité. En tant que Ministre des Affaires étrangères en France sous la présidence de Jacques Chirac, je n’ai toujours eu qu’un seul objectif en tête, qui était pour moi l’essence du message et de l’expérience de mon pays: combattre sans relâche la violence terroriste, sans permettre pour autant la survenue d’un choc des Civilisations, tout simplement parce que notre passé nous a enseigné que c’était là exactement le but du terrorisme. Il vous faut gagner en même temps le combat et la paix.

En premier lieu, combattre les terroristes signifiait comprendre la véritable nature de cette nouvelle menace terroriste, résultant des évolutions de l’histoire, ce afin d’y trouver la parade la plus adéquate.

Cette menace était le résultat de la faiblesse de tout le Moyen Orient. Les terroristes se présentaient eux-mêmes comme les faibles dans une lutte contre les forts, les vengeurs isolés d’une population arabe victimisée. Cette faiblesse était leur légitimité et prétendre être en guerre constante avec eux ne pouvait que renforcer leur force politique. C’est pourquoi nous avons toujours mis en garde contre la fausse idée d’une « guerre contre le terrorisme ». Le contre-terrorisme n’est pas une contre-insurrection, c’est toute la leçon qu’a retenue la France de la guerre d’Algérie entre 1954 et 1962. C’est pourquoi nous avons plaidé pour des initiatives significatives en faveur d’une coopération internationale des polices et services de renseignements contre les organisations criminelles après 2001, et que nous avons nous-mêmes mis en place une coopération exemplaire du renseignement avec nos Alliés, reconnue par le gouvernement américain.

C’est aussi un résultat dérivé de la globalisation. Pas dans son idéologie mais dans ses outils. Les terroristes s’appuyaient sur un réseau financier occulte et sophistiqué de paradis fiscaux, aussi bien que sur des communications modernes mondiales, satellites et Internet. C’est pourquoi nous avons insisté sur la nécessité de prendre des mesures à l’échelle multilatérale, en réglementant la finance et les communications mondiales, des mesures qui représentaient les points clé de la réunion du Conseil de Sécurité réclamée par la France en janvier 2003.

Mais en second lieu, combattre le terrorisme signifiait aussi éviter un choc des civilisations, qui constituait un haut risque dans un monde profondément divisé. La naissance de nouvelles puissances avait conduit à des haussements de ton, venant en particulier de la Chine et de la Russie. Avec un Occident déclinant mais convaincu de son bon droit, nous étions condamnés à faire éclater la communauté internationale, l’Occident contre le reste du monde. C’était le point-clé concernant l’Irak, particulièrement au regard de la position de la Russie, ainsi que de celle de la Chine, qui nécessitait d’être entendue et qui aurait pu mener à un compromis. C’est ce que nous avons essayé de toutes nos forces d’accomplir avec les Allemands, Gerhard Schroeder et Joschka Fischer, et avec les Russes, Vladimir Poutine et Igor Ivanov.

En effet, il nous semblait terriblement dangereux en 2002-2003 de compromettre l’action mondiale contre les terroristes en affaiblissant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. L’essentiel de mon combat consistait à préserver la légitimité et l’unité des Nations Unies. La résolution 1441 restait à nos yeux le cadre légal approprié pour forcer l’Irak de Sadam à plus de coopération s’agissant des armes de destruction massive. Elle aurait pu devenir la base d’un consensus international avec un calendrier cohérent et des actions concrètes, les inspections de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA). C’est fort de cette conviction qu’en février 2003, au nom de la France et après bien des efforts pour trouver des solutions alternatives et des compromis, j’ai mis en garde contre une plus grande mise en danger de la légitimité des Nations Unies. Plus tard, le Président Chirac a déclaré qu’il était prêt à utiliser le droit de veto de la France au Conseil de Sécurité si une seconde résolution ne garantissant pas l’unité devait être proposée, ce qui ne s’est finalement jamais produit.

Oui, c’était un choix difficile à faire, mais je reste convaincu que cela n’a pas été un combat perdu. Certes, la guerre a eu lieu, mais avec ce choix, nous avons contribué à préserver la construction légale mise en place par nos ancêtres au milieu et à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En construisant des ponts vers d’autres mondes, plus de possibilités ont été ouvertes pour le futur, et en particulier pour l’influence et le pouvoir des pays occidentaux mis au défi. Plus encore, quelque chose d’imprévu a émergé de ce débat difficile, l’éveil mondial des opinions publiques à une forme de responsabilité commune.

Aujourd’hui, nous devons continuer à travailler dans le sens d’une action commune dans ce nouveau monde. Cela signifie nous interroger sur cette longue guerre qui a commencé en 2001 en Afghanistan, qui a non seulement été une réponse à une menace directe, mais aussi l’expression de la fascination occidentale pour la guerre et le pouvoir. Les batailles ont peut-être toutes été remportées en termes militaires, mais la guerre reste perdue en termes politiques. Parce que pour l’Occident, il semble toujours n’exister aucun autre pouvoir, aucune autre légitimité que la force, au moment même où cette force semble condamnée à s’affaiblir. Permettez-moi de vous présenter trois défis représentatifs.

La guerre des drones met au défi notre appréhension d’une lutte juste. Il est normal de vouloir protéger les précieuses vies de nos soldats, mais quelles sont les conséquences de cette guerre déshumanisée? Elle nous conduit droit vers un modèle de guerre de faible intensité mais permanente, dans lequel certaines nations technologiquement avancées pourraient intervenir où elles le souhaitent.

Deuxième défi, la place des médias dans ces guerres nous rend dépendants d’une mise en récit de la réalité qui bénéficie aux médias et aux hommes politiques, mais qui simplifie à outrance la réalité et nous rend aveugles aux conséquences à long terme. Nous sommes conduits à agir collectivement dans un présent permanent, faisant et défaisant avec le même volontarisme inutile. Nous sommes ainsi condamnés à l’échec.

Troisième défi: en intervenant trop souvent directement, nous mettons en péril le concept même de l’intervention humanitaire en la soumettant au devoir de protection. Si nous voulons préserver l’action humanitaire dans le futur, nous avons besoin de définir de façon plus claire la limite entre action humanitaire et interventionnisme politique conduisant à un changement de régime.

Il est temps de concevoir une autre forme de pouvoir pour notre action future. Il est temps d’inventer une nouvelle responsabilité. Le terrible sort de la Syrie aujourd’hui sonne comme un appel à agir. Nous devons nous extraire de cette impasse entre usage systématique de la force et impuissance. Agissons maintenant. Dans ce but, comme hier, nous avons besoin d’initiative, nous avons besoin de légitimité pour notre action commune, et nous avons besoin de reconstruire l’unité de notre communauté internationale.

20 mars 2013, Huffington Post

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Non, la guerre ce n’est pas la France

 – Tribune initialement parue dans Le Journal du Dimanche

Le Mali, pays ami, s’effondre. Les djihadistes avancent vers le sud, l’urgence est là.

Mais ne cédons pas au réflexe de la guerre pour la guerre. L’unanimisme des va-t-en-guerre, la précipitation apparente, le déjà-vu des arguments de la « guerre contre le terrorisme » m’inquiètent. Ce n’est pas la France. Tirons les leçons de la décennie des guerres perdues, en Afghanistan, en Irak, en Libye.

Jamais ces guerres n’ont bâti un Etat solide et démocratique. Au contraire, elles favorisent les séparatismes, les Etats faillis, la loi d’airain des milices armées.

Jamais ces guerres n’ont permis de venir à bout de terroristes essaimant dans la région. Au contraire, elles légitiment les plus radicaux.

Jamais ces guerres n’ont permis la paix régionale. Au contraire, l’intervention occidentale permet à chacun de se défausser de ses responsabilités.

Pire encore, ces guerres sont un engrenage. Chacune crée les conditions de la suivante. Elles sont les batailles d’une seule et même guerre qui fait tache d’huile, de l’Irak vers la Libye et la Syrie, de la Libye vers le Mali en inondant le Sahara d’armes de contrebande. Il faut en finir.

Au Mali, aucune des conditions de la réussite n’est réunie.

Nous nous battrons à l’aveuglette, faute de but de guerre. Arrêter la progression des djihadistes vers le sud, reconquérir le nord du pays, éradiquer les bases d’AQMI sont autant de guerres différentes.

Nous nous battrons seuls, faute de partenaire malien solide. Eviction du président en mars et du premier ministre en décembre, effondrement d’une armée malienne divisée, défaillance générale de l’Etat, sur qui nous appuierons-nous?

Nous nous battrons dans le vide, faute d’appui régional solide. La Communauté des Etats de l’Afrique Occidentale reste en arrière de la main et l’Algérie a marqué ses réticences.

Un processus politique est seul capable d’amener la paix au Mali.

Il faut une dynamique nationale pour reconstruire l’Etat malien. Misons sur l’union nationale, les pressions sur la junte militaire et un processus de garanties démocratiques et de l’Etat de droit à travers des politiques de coopération fortes.

Il faut aussi une dynamique régionale, en mobilisant l’acteur central qu’est l’Algérie et la CEDEAO en faveur d’un plan de stabilisation du Sahel.

Il faut enfin une dynamique politique pour négocier en isolant les islamistes en ralliant les touaregs à une solution raisonnable.

Comment le virus néoconservateur a-t-il pu gagner ainsi tous les esprits? Non, la guerre ce n’est pas la France. Il est temps d’en finir avec une décennie de guerres perdues. Il y a dix ans, presque jour pour jour, nous étions réunis à l’ONU pour intensifier la lutte contre le terrorisme. Deux mois plus tard commençait l’intervention en Irak. Je n’ai depuis jamais cessé de m’engager pour la résolution politique des crises et contre le cercle vicieux de la force. Aujourd’hui notre pays peut ouvrir la voie pour sortir de l’impasse guerrière, si elle invente un nouveau modèle d’engagement, fondé sur les réalités de l’histoire, sur les aspirations des peuples et le respect des identités. Telle est la responsabilité de la France devant l’histoire.

12 janvier 2013, Le Journal du Dimanche

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Discours sur le terrorisme au Sénat

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs,

Je veux d’abord vous dire ma satisfaction de venir répondre à votre initiative devant la Haute Assemblée. Permettez-moi de saluer en particulier le président de votre Délégation pour l’Union européenne, Monsieur Hubert Haenel : je connais, Monsieur le Sénateur, votre extrême compétence sur ces questions, ainsi que celle des membre de la Délégation.

Je tiens à saluer Messieurs Bret, Girod, Pelletier, Plancade et Zocchetto, pour la qualité de leurs interventions.

Face au terrorisme, nous avons deux atouts : d’abord, notre unité. C’est pour cela que j’attache tant d’importance à notre rencontre aujourd’hui. Un an après les attentats de Madrid, à quelques semaines du référendum sur la constitution européenne, il est essentiel que la représentation nationale puisse échanger avec le gouvernement sur une question qui concerne chacun d’entre nous. Ntre deuxième atout, c’est l’Europe. La lutte contre le terrorisme est une préoccupation récente à l’échelle de l’Union.  Mais elle est devenue prioritaire après les attentats du 11 septembre 2001 puis ceux du 11 mars 2004, à Madrid, notamment avec la stratégie de sécurité pour l’Europe, définie en décembre 2003, puis surtout avec les conclusions du Conseil européen du 24 mars 2004, qui constituent un véritable programme.

L’évolution de la menace impose plus que jamais de porter la lutte contre le terrorisme à l’échelle européenne.

Le terrorisme a changé. Dans son organisation d’abord : il se compose de cellules autonomes aux ramifications mouvantes, implantées pour certaines dans la société européenne, plus difficiles à appréhender qu’une structure hiérarchique et rigide. Pour autant, il n’y a pas aujourd’hui de génération spontanée de terroristes : ces cellules semblent garder un lien à l’extérieur du territoire avec des membres d’Al Qaïda. Nous l’avons vu lors de l’enquête sur les attentats de Madrid, qui a mis en évidence un lien entre le Groupe islamique des combattants marocains et un haut responsable d’Al Qaïda.

Le terrorisme a également changé dans ses méthodes :

Pour accroître leur capacité de destruction, certains groupes tentent d’accéder à des armes de destruction massive, notamment chimiques, biologiques et radiologiques. Nous l’avons vu en France avec le démantèlement de la cellule de Romainville/La Courneuve par la Direction de la Surveillance du Territoire en décembre 2002 : cette cellule préparait des attentats au gaz cyanuré. Nous poursuivons l’enquête et avons arrêté trois individus liés à cette cellule en janvier et deux mardi dernier.

Nous savons également qu’il n’est pas exclu que certains individus puissent recourir un jour à des attentats suicides en Europe comme sur notre sol.

Sur le plan opérationnel, nous avons deux préoccupations essentielles :

D’abord les filières de recrutement. En France et dans d’autres pays d’Europe, des cellules islamistes s’efforcent de monter des filières pour conduire de jeunes adultes à l’étranger, soit dans des camps d’entraînement, soit dans des madrasas fondamentalistes. L’Iraq est aujourd’hui l’une de ces destinations, avec l’Afghanistan et la Tchétchénie. De telles filières peuvent exister sur notre territoire : c’est ce qu’a démontré le démantèlement récent d’une filière dans le XIXe arrondissement de Paris. Le risque principal est de voir ces jihadistes revenir ensuite en France pour y commettre des attentats.

Deuxième motif de préoccupation : la mouvance islamiste radicale. Elle s’efforce d’étendre son influence, notamment dans les grands centres urbains. Or il existe aujourd’hui une continuité des responsabilités entre les prédicateurs extrémistes, les planificateurs des attentats et les poseurs de bombes.

Face à cette menace, nous avons adapté notre réponse nationale, avec un double objectif.

Premier objectif : doter notre pays d’une stratégie cohérente, face à une menace durable : j’ai lancé, à la demande du Président de la République et du Premier Ministre, l’élaboration d’un Livre Blanc contre le terrorisme, dont j’assumerai le pilotage. Comme le Livre blanc pour la défense en 1994, il doit nous permettre de garder un temps d’avance, en définissant une doctrine claire de riposte à la menace. Le Secrétariat Général de la Défense Nationale et les ministères concernés participeront aux travaux, qui se concluront d’ici la fin de l’année. Avec ce Livre blanc, notre ambition est d’apporter une pierre à l’édifice européen.

Deuxième objectif : rendre plus efficaces nos méthodes de travail nationales autour de trois exigences :

Première exigence, la coordination des services : grâce au Comité interministériel de lutte anti-terroriste que j’ai réactivé dès mon arrivée au Ministère de l’Intérieur. Notre Unité de coordination de la lutte anti-terroriste (UCLAT) a d’ailleurs inspiré nos voisins : c’est sur son modèle que l’Allemagne a créé, le mois dernier, son propre dispositif de coordination ; coordination aussi grâce au Comité du renseignement Intérieur, qui se réunit une fois par mois sous ma présidence.

Deuxième exigence : l’adaptation constante de nos outils. J’ai créé le Centre des technologies de la sécurité intérieure, opérationnel depuis le 1er janvier : il a pour objectif de développer et de mutualiser des matériels de pointe, en particulier en matière de surveillance physique et de surveillance internet. J’ai renforcé les services : au cours des derniers mois, 154 fonctionnaires se sont ajoutés aux effectifs des Renseignements généraux, soit une hausse de 5,2 % ; et 238 pour la Surveillance du Territoire, soit + 16,3 %. J’ai aussi décidé la création, dans chaque région de France, d’un pôle de lutte contre l’islamisme radical. En Ile-de-France cette structure a déjà prouvé son efficacité : des individus liés à la mouvance radicale ont été reconduits à la frontière ; des lieux fondamentalistes ont été fermés ou mis sous surveillance.

Troisième exigence, la préparation des Français, qui doivent être pleinement informés des risques et apporter leur concours à l’effort global de vigilance. Nous allons disposer de deux outils essentiels : d’une part, la base de données sur les actes terroristes, dont j’ai souhaité la création : elle verra le jour en mai prochain ; d’autre part, la création du pôle de défense civile, comme corollaire indispensable à la lutte contre le terrorisme. Je rejoins là votre préoccupation, Monsieur Girod. Nous devrions disposer d’ici à 2007, d’un véritable centre de formation. En 2004, des stages ont été organisés à Cambrai pour des policiers, des militaires, mais aussi des sapeurs-pompiers. Cette année, le ministère de l’Intérieur va rédiger le cahier des charges afin de désigner le partenaire privé qui assurera la gestion du futur centre.

Aujourd’hui, notre dispositif national est notre premier atout : il répond pleinement aux exigences de l’Europe dans ce domaine. Il respecte le partage des tâches au niveau européen, en laissant aux Etats la principale responsabilité dans la lutte contre le terrorisme.

Face à une menace qui ne connaît plus de frontières, l’Europe nous rend plus forts. Aujourd’hui, quel est le point commun des groupes terroristes ? Ils sont extrêmement mobiles et réactifs ; ils exploitent le moindre maillon faible dans la chaîne de la sécurité. Dans le cas de l’Europe, cet aspect est d’autant plus important que l’espace Schengen, qui répond à l’aspiration de libre circulation exprimée par les citoyens européens depuis des décennies, peut aussi bien devenir un facteur de vulnérabilité si l’exigence de sécurité n’est pas prise en compte dans le même temps.

L’Europe doit donc créer les conditions d’une coopération efficace entre les Etats membres. C’est bien le rôle du coordonnateur européen de la lutte contre le terrorisme qui a été institué à l’issue des attentats de Madrid : le néerlandais Gijs de Vries s’occupe aujourd’hui de coordonner les travaux du Conseil dans ce domaine.

La coopération européenne s’organise avec une double priorité.

Première priorité : favoriser l’harmonisation du droit des Etats membres. Au-delà de la définition commune du terrorisme, premier instrument international qui permet de définir l’acte terroriste par référence au but poursuivi, je prendrai trois exemples. D’abord, le mandat d’arrêt européen : entré en vigueur le 1er janvier 2004, il a grandement facilité la remise des personnes soupçonnées ou condamnées dans des conditions plus souples et rapides que les procédures traditionnelles d’extradition. La France, qui a transposé la décision-cadre par la loi du 9 mars 2004, l’applique activement : au 31 décembre 2004, 212 mandats émis par des juges français avaient été exécutés, et la France en avait elle-même exécuté 163 reçus d’autres pays. Et la tendance est clairement à l’augmentation avec, pour janvier et février de cette année, 41 mandats étrangers et 46 mandats français exécutés.

Deuxième exemple : la lutte contre le financement du terrorisme. L’Union a adopté des mesures qui nous permettent désormais de geler les avoirs financiers des personnes ou entités non étatiques impliqués dans des actes terroristes. La liste des organisations concernées est mise à jour régulièrement, et comprend aussi bien l’ETA que l’IRA ou le HAMAS. Par ailleurs, un projet de troisième directive anti-blanchiment a été déposé par la Commission pour renforcer le dispositif contre le financement du terrorisme. Il sera examiné prochainement par le Conseil.

Troisième exemple d’harmonisation du droit : la conservation des données quantitatives relatives aux télécommunications, essentielle aux enquêtes, comme cela a été le cas pour Madrid par exemple, en permettant de reconstituer les échanges entre les auteurs des attentats et leurs complices. L’Union va nous permettre d’harmoniser les législations des Etats, notamment en allongeant la durée de conservation des données imposées aux opérateurs. La France est, avec trois de ses partenaires, à l’origine de ce projet présenté le 28 avril 2004.

Toutefois, Monsieur Plancade l’a souligné avec raison, à l’échelle de l’Union, l’application de ces textes n’est pas toujours satisfaisante : la Commission a ainsi relevé des lacunes importantes, par exemple pour les décisions-cadres relatives à la lutte contre le terrorisme et au mandat d’arrêt européen. Dans les deux cas, toutefois, la France avait pour sa part fait le nécessaire. Je m’engage dans la période à venir à poursuivre nos efforts.

Deuxième priorité : renforcer la coopération opérationnelle. Sur ce point, je dégagerai, concernant l’action de mon ministère, quatre objectifs.

Premier objectif : rendre l’Office européen de police (Europol) plus opérationnel. Il n’est pas nécessaire de créer de nouveaux centres ou mécanisme d’échanges d’informations : Europol dispose aujourd’hui des moyens nécessaires pour lutter contre la criminalité transnationale et le terrorisme. Mais de nouvelles priorités doivent être assignées à l’organisation.

En premier lieu, un recentrage de ses activités : nous avons fait des propositions pour que la Task Force anti-terrorisme, réactivée après le 11 mars, devienne plus opérationnelle et puisse appuyer l’action d’équipes multinationales d’enquête. Cette structure, où la France a toujours été présente n’est en effet pas toujours suffisamment réactive. ;

Autre priorité, une responsabilité centrale dans la lutte contre le financement du terrorisme, par la collecte d’informations et le partage des expériences nationales. Allemands et Britanniques ont fait des propositions en ce sens : nous nous y sommes ralliés dans un souci d’efficacité.

Deuxième objectif pour renforcer la coopération opérationnelle : accroître les échanges d’informations :

D’abord dans le domaine du renseignement : vous avez raison, M. Pelletier, c’est un élément-clé pour le succès de notre action.

Un effort a été fait : le Centre de situation (SITCEN), qui se consacrait initialement à l’analyse de la menace extérieure de l’Union, est maintenant compétent en matière de renseignement interne et d’évaluation de la menace terroriste. Il travaille en liaison avec le « groupe anti-terrorisme » (GAT) issu du Club de Berne, qui regroupe les services de sécurité intérieure de l’Union auxquels s’ajoutent la Suisse et la Norvège. Cette évolution répond au besoin d’avoir un lieu d’analyse unique pour une efficacité renforcée. Pour autant, compte tenu des impératifs opérationnels des services concernés, il n’est pas envisageable aujourd’hui de créer une agence européenne de renseignement. Ensuite, l’échange d’informations passe aussi par l’accès facilité aux bases de données : c’est un sujet essentiel. La mise en œuvre rapide du principe de disponibilité retenu dans le programme de La Haye est souhaitable.

Mais nous devons tenir compte des contraintes liées à ces échanges, qu’il s’agisse des fichiers nationaux ou des fichiers européens, tels que le Système d’information Schengen (SIS) ou le futur Système d’information sur les visas (VIS).

Le président Haenel l’a rappelé, leur interconnexion soulève des difficultés : difficultés liées à l’efficacité opérationnelle car il faut que les services conservent la maîtrise des informations échangées ; difficultés aussi liées au respect des libertés individuelles, avec la protection des données à caractère personnel qui n’est pas encore harmonisée au niveau européen.

Nous souhaitons donc discuter au cas par cas les types de fichiers ou d’informations susceptibles d’être échangés. J’ai proposé lors du dernier G5 d’étudier ces possibilités d’échanges dans trois domaines : les données relatives aux immatriculations de véhicules, les données relatives aux personnes disparues et aux corps non identifiés, et celles relatives à la fraude documentaire.

Troisième objectif : mieux contrôler les frontières. Grâce à des documents de voyage plus sûrs : c’est tout l’enjeu des identifiants biométriques. Ils figureront en particulier sur les visas Schengen : la France a un rôle très actif dans ce domaine et une première expérimentation a débuté ce mois-ci dans notre consulat de Bamako. Elle devrait être poursuivie dans les consulats de Kiev, Colombo, San Francisco, Annaba et Shangaï, en plein accord avec mon collègue Michel Barnier.

Ces identifiants biométriques figureront aussi sur les passeports européens : un règlement européen a été adopté en ce sens à la fin de l’année dernière. La France a veillé à ce que les normes les plus strictes y soient adoptées, notamment en retenant deux identifiants numériques, la photographie et l’empreinte digitale.

L’Agence européenne pour la gestion des Frontières extérieures, qui sera mise en place le 1er mai prochain, doit également avoir un rôle majeur. Nous souhaitons qu’elle ait un objectif opérationnel. Nous l’avons anticipé pour notre part, par exemple sur la frontière roumaine avec l’envoi d’experts français et européens au poste-frontière d’Oradea, ou à la frontière austro-hongroise au poste de Nickelsdorf.

Il est également important de maintenir le contrôle de nos frontières intérieures : dans ce domaine, je souhaite vous dire la vigilance particulière qui est déjà la mienne concernant le projet de « Code communautaire des frontières », auquel la Commission travaille actuellement pour refondre le régime de franchissement des frontières dans l’espace Schengen.

Nous partageons l’objectif général de libre circulation, mais la France souhaite garder le contrôle de ses frontières avec ses voisins en cas d’urgence : je pense par exemple au rétablissement temporaire de ces contrôles pour éviter le transfert sur notre territoire de manifestations de l’ETA depuis le pays basque espagnol.

De même, les Centres de coopération policière et douanière mis en place avec nos voisins répondent aux exigences de Schengen tout en préservant efficacement la coordination policière en zone frontalière.

Enfin, quatrième objectif pour renforcer la coopération opérationnelle : développer les équipes communes d’enquête, conformément à la préoccupation exprimée par Monsieur Zocchetto.

Ces équipes, décidées par des magistrats, permettent d’associer des enquêteurs de deux Etats membres. Mettant en commun des moyens pour des affaires qui touchent plusieurs Etats, elles sont une réponse appropriée à l’évolution de la menace.

Depuis l’an dernier, nous en avons mise une en place, en matière de terrorisme, avec l’Espagne. Nous souhaitons aller plus loin et j’ai fait cette proposition à nos partenaires européens.

Au-delà de ces mesures, la réussite européenne de demain, devra répondre à une triple exigence.

Une exigence de responsabilité d’abord, en ce qui concerne la défense des libertés publiques : elle doit faire l’objet – vous l’avez souligné Monsieur BRET – de toute notre vigilance. A l’échelle européenne comme sur le plan national, l’impératif de sécurité doit en permanence être apprécié au regard de ce qui nous est le plus cher : la défense des droits de l’homme. Je voudrais vous dire ma conviction : la force de l’Europe dans la lutte contre le terrorisme réside dans son attachement aux libertés publiques et à nos principes démocratiques. C’est notre meilleure arme face au terrorisme. En défendant ces principes, nous évitons le piège des terroristes qui veulent nous pousser à y renoncer. En renforçant l’Etat de droit, nous renforçons l’adhésion de tous les citoyens à notre pacte national.

Ensuite une exigence d’efficacité  : les contraintes de l’action à Vingt-Cinq laissent toute leur place à des coopérations européennes dans d’autres formats. Les coopérations bilatérales sont les plus naturelles, en raison de l’importance cruciale de la confiance nécessaire entre services opérationnels : je pense, en particulier, à celle que nous menons avec l’Espagne. Grâce à un dispositif unique, 50 personnes agissant pour l’ETA, dont le numéro 1 et le numéro 2, ont été arrêtées en 2004 sur le sol français. Au-delà du bilatéral, vous l’avez souligné Monsieur HAENEL, c’est surtout au niveau du « G5 », cette instance informelle des ministres de l’Intérieur d’Allemagne, d’Espagne, de France, d’Italie et du Royaume-Uni, que nous sommes en train d’accomplir les avancées les plus importantes.

La réunion de Grenade, les 14 et 15 mars derniers, l’a montré : nos hôtes espagnols avaient choisi de consacrer plus spécialement à la lutte contre le terrorisme :

En matière d’échange de renseignements nous allons à mon initiative rendre plus systématiques les échanges de listes de jihadistes, grâce à un réseau de points de contact ;

Dans le domaine opérationnel, nous allons aussi mettre en place un réseau d’alerte rapide pour les vols d’armes de guerre, d’explosifs ou de matière sensible.

Nous voulons également avancer dans deux domaines particulièrement sensibles : d’une part, le contrôle des frontières, déjà évoqué ; d’autre part, l’harmonisation des cartes d’identité européennes : la France et l’Allemagne ont proposé à leurs trois partenaires de les rejoindre dans le travail commun déjà accompli. C’est un chantier essentiel : lors du récent démantèlement de la filière de Romainville/La Courneuve, nous avons découvert de faux documents qui avaient permis de réunir plus de 100 000 euros, dont une partie était destinée aux camps d’entraînement.

La France sera l’hôte du prochain G5, sans doute en juillet. Compte tenu des enjeux, j’organiserai dès le mois de mai une réunion extraordinaire, consacrée au contrôle des frontières.

Cette exigence d’efficacité s’exprime également par le renforcement de la coopération européenne, avec les pays tiers :

Je pense aux Etats-Unis, avec qui nous avons beaucoup avancé, notamment dans la sécurité des transports aériens. Dans ce domaine, je rappelle que l’ensemble de la législation sur la sûreté aérienne est soit fixée par l’OACI, soit relève des directives européennes : c’est un problème extrêmement sensible, notamment pour l’accès aux zones réservées, compte tenu des milliers de salariés qui travaillent dans les aéroports. Nous faisons d’ailleurs l’objet d’inspections de la part des autres pays européens, afin de renforcer notre crédibilité ;

Je pense aussi aux pays du Maghreb, avec qui nous renforçons notre coopération pour mieux remonter les filières.

Enfin, dernière exigence pour la réussite européenne de demain : une exigence de progrès. Le Traité Constitutionnel nous permet d’y répondre et d’aller plus loin dans l’émergence d’une Europe de la Sécurité et dans la lutte contre le terrorisme.

Premièrement, parce qu’il prévoit d’étendre la majorité qualifiée à la quasi-totalité de la coopération policière et judiciaire en matière pénale. A l’heure actuelle, le fonctionnement du Conseil à l’unanimité ne facilite pas l’harmonisation juridique que j’ai évoquée : des textes comme le mandat d’obtention de preuves ou celui sur la rétention des données de communication en pâtissent. Le futur traité constitutionnel devrait permettre des progrès importants.

Ensuite le traité constitutionnel permettra d’amplifier les compétences opérationnelles d’Europol et d’Eurojust. Concernant Eurojust, la parution de la circulaire que vous évoquez, M. Zocchetto, semble imminente. Mais mon collègue de la Justice serait plus à même que moi de vous répondre. Permettez-moi seulement vous dire que la décision du Conseil instituant Eurojust a été transposée par la loi du 9 mars 2004 portant adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité. Notre représentant est désormais en place et la France travaille déjà bien avec cette instance.

Autre apport fondamental du traité constitutionnel : la perspective d’un parquet européen est inscrite dans le texte, un Parquet qui sera également compétent en matière de terrorisme ; le traité renforcera également la légitimité des décisions de l’UE grâce à l’extension de la codécision avec le Parlement européen, alors qu’il n’est aujourd’hui que consulté. Enfin, le traité constitutionnel offre des garanties supplémentaires en matière de protection des libertés publiques, notamment avec l’intégration de la Charte des droits fondamentaux.

Ce sont là quelques-unes unes des avancées majeures inscrites dans le projet de constitution européenne sur lequel les Français sont appelés à se prononcer.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs,

Nous le voyons bien : l’Europe, c’est aujourd’hui plus de capacité pour lutter contre le terrorisme. Si cette action est encore largement à concrétiser, elle est un élément indispensable de notre sécurité. Il ne s’agit pas, pour l’Europe, se substituer à l’action des Etats membres, mais de la compléter et de l’harmoniser lorsque cela est nécessaire.

Tous ces efforts ne donneront leur pleine mesure que s’ils s’intègrent dans une approche globale. Globale parce qu’elle fait intervenir toutes les instances, nous l’avons vu. J’y ajouterai une dimension supplémentaire, celle de la sécurité civile : ainsi, j’organiserai, du 10 au 14 avril prochain, dans la Drôme, un exercice pour tester les capacités de réponse européennes en cas de catastrophe industrielle de grande ampleur. Quatre autres pays y participeront activement : l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et la République Tchèque.

Mais notre approche doit être globale aussi en faisant un effort en amont, pour réduire les frustrations qui nourrissent le terrorisme : en France et en Europe, nous devons favoriser la meilleure insertion sociale des plus fragiles ; dans les pays du sud, nous devons mettre en œuvre une véritable politique de co-développement, ferment de paix et de stabilité.

22 mars 2005, Sénat

150 150 Dominique de Villepin

Présentation de la base de données sur le terrorisme avec François HEISBOURG

Je veux d’abord remercier François HEISBOURG qui vient de nous présenter sa base de données sur les actes terroristes.

Face à cette menace, je veux réaffirmer ma conviction : la démocratie constitue notre meilleure arme, notre meilleur atout. L’objectif des groupes terroristes c’est précisément de nous pousser à renoncer à nos principes.  Or le jour où nous renierons les fondements de l’Etat de droit pour combattre le terrorisme, nous aurons commencé à perdre la bataille.

Défendre nos principes c’est avant tout renforcer notre pacte national : car la lutte contre le terrorisme est l’affaire de tous.  Le travail des gouvernements et des services spécialisés est bien sûr indispensable. Mais ils doivent pouvoir s’appuyer sur la vigilance et la détermination de tous nos concitoyens.

 

La base de données sur les actes terroristes vise justement à mieux associer l’ensemble de nos concitoyens, à travers un double souci de transparence et de protection :

  • Elle fournira des informations précises et fiables sur la réalité de la menace.
  • Elle constituera une référence solide, face à un fléau qui suscite l’inquiétude des Français.

C’est d’autant plus nécessaire qu’aujourd’hui le terrorisme reste une menace réelle.

 

– Il s’appuie sur une chaîne opérationnelle :

  • Avec un courant idéologique radical, notamment autour de la mouvance salafiste, qui entretient la haine et appelle au djihad ;
  • Avec des camps d’entraînement dans certains pays en proie au désordre, comme l’Irak actuellement ;
  • Avec enfin des filières de recrutement pour embrigader des personnes souvent jeunes et les conduire dans ces camps d’entraînement. De telles filières existent en France, comme l’a prouvé le démantèlement par la Direction de la Sûreté du Territoire il y a quelques semaines de l’une d’entre elles, liée à une mosquée du XIXème arrondissement de Paris.
  • A partir de cette chaîne s’organise une véritable répartition des tâches entre les prédicateurs, les organisateurs et les poseurs de bombes.

 

– La menace est d’autant plus préoccupante que le terrorisme a considérablement changé.

  • Dans son organisation d’abord : organisé en petits groupes autonomes reliés entre eux par des ramifications mouvantes, il est d’autant plus difficile à appréhender. Il y a sur le territoire européen des cellules composées d’individus bien intégrés. Elle restent souvent en veille pendant des mois avant de passer à l’action : c’est l’exemple des attentats du 11 mars en Espagne.
  • Dans ses méthodes ensuite : les groupes terroristes ont prouvé leur intention d’accéder à des armes de destruction massive, notamment chimiques et biologiques, afin d’accroître leur capacité de destruction ;

 

– L’objectif des terroristes est d’avoir toujours un temps d’avance sur nous : c’est pourquoi il est si important d’adapter en permanence nos armes. J’ai donc pris des décisions majeures depuis mon arrivée au Ministère de l’Intérieur pour renforcer la coordination :

Au plan national :

  • J’ai réactivé le Comité de Lutte Anti-terroriste pour la premières fois depuis 2001 ;
  • J’ai créé le Comité du Renseignement Intérieur, qui réunit chaque mois, sous mon autorité, les directeurs des services de renseignement : ce conseil a d’ores et déjà permis d’améliorer leur coopération et de fixer les grandes orientations stratégiques. Nos services sont donc plus réactifs devant l’évolution des menaces ;

Au plan régional :

  • J’ai créé des pôles régionaux de lutte contre l’islamisme radical, afin que les services de renseignement coordonnent mieux leur effort sur l’ensemble du territoire. Après le pôle d’Ile-de-France créé en avril dernier, les différents pôles se mettent en place, sur la base de la circulaire que j’ai fait parvenir aux préfets en janvier.

En ce qui concerne les moyens :

  • J’ai créé le centre des technologies de la sécurité intérieure afin de doter l’ensemble des services des outils technologiques les plus performants.

La base de donnée qui vient de vous être présentée sera un atout essentiel.

 

– Elle répond à un impératif d’information de chaque citoyen, un impératif d’autant plus important que dans des périodes de tensions le manque d’information constitue un risque. Cette base de données constitue donc une protection face à toute tentation de manipulation.

 

– J’ai confié son élaboration à un organisme indépendant, la Fondation pour la recherche stratégique. Sa mise en place a été pilotée par François Heisbourg, dont l’expertise dans ce domaine est connue de tous. Je veux rendre hommage à la qualité de son travail.

 

– Ce site n’a pas vocation à constituer un instrument d’évaluation de la menace :

  • La définition du niveau de la menace reste de la seule compétence du Président de la République et du Premier Ministre, sur proposition du Ministre de l’Intérieur ;
  • Elle est définie notamment par le niveau d’alerte du plan Vigipirate et les différents dispositifs de surveillance et de protection qui sont associés.

La menace terroriste s’inscrit dans la durée : nous devons donc poursuivre notre effort d’adaptation.

 

– A Lyon, j’ai fait des propositions pour accentuer la lutte contre le bio-terrorisme :

  • D’abord, la constitution d’une base de données européenne et internationale : elle permettrait d’établir une cartographie des laboratoires sensibles, mais aussi un réseau d’alerte pour les vols, les disparitions et les transactions suspectes de produits sensibles groupes ou d’individus qui doivent faire l’objet d’une vigilance accrue, parce qu’ils ont tenté de s’approprier des agents sensibles.
  • Ensuite, la mise en place d’un centre de veille et d’alerte placé sous l’autorité de l’ONU : il serait saisi pour toute commande de produit suspecte et travaillerait en étroite liaison avec l’OMS pour signaler tout risque de contamination. :
  • Enfin, nous devons mieux articuler les scénarios de réaction entre les pays de l’Union européenne, afin de coordonner notre riposte et pouvoir appuyer un pays frappé par une attaque de type biologique par exemple.

 

Nous allons élaborer, sur la demande du Président de la République et du Premier Ministre, un Livre blanc sur la sécurité intérieure face au risque terroriste.

  • Ce travail devra s’étendre sur toute une année, sous ma responsabilité ;
  • Il permettra de définir une doctrine globale en matière de sécurité face à la menace terroriste, en intégrant tous les aspects : la lutte anti-terroriste, les capacités de protection des populations ainsi que les capacités de secours et de réponse sanitaire. Il devra également associer l’ensemble des acteurs et des ministères concernés.
  • Cette doctrine pourrait ensuite servir de contribution à l’élaboration d’une véritable doctrine européenne de réponse au terrorisme, dans le prolongement des décisions du Conseil européen de mars 2004.

 

– Enfin je souhaite créer un Conseil Scientifique du Ministère de l’Intérieur :

  • Il pourrait réunir les représentants de l’Etat, des collectivités locales, des Instituts de Recherche et des personnalités qualifiées ;
  • Il aurait pour mission de conseiller et d’orienter les choix du Ministère en matière de recherche et de développement dans la lutte antiterroriste.

 

***

Mesdames, Messieurs,

Le terrorisme met à l’épreuve davantage que notre sécurité : notre détermination à défendre nos valeurs, notre confiance dans un projet politique commun.

C’est pourquoi la réponse au terrorisme ne peut se limiter à la mobilisation de nos services de renseignement. Elle exige une mobilisation de tous à partir d’une prise de conscience collective :  c’est tout le sens de cette base de données qui nous est présentée aujourd’hui.

Notre sécurité dépend avant tout de notre capacité à nous unir, en France, comme en Europe et dans le monde. Une fois encore, j’en suis convaincu, la démocratie est notre meilleur atout.

Je vous remercie.

7 mars 2005

150 150 Dominique de Villepin

1ère conférence sur le bioterrorisme à Lyon

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire général,

Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de me trouver aujourd’hui parmi vous pour ouvrir cette première conférence mondiale sur la prévention du bio-terrorisme.

Depuis plusieurs années maintenant nous sommes confrontés au fléau du terrorisme : il cherche à déstabiliser nos sociétés et à opposer les peuples entre eux. Depuis le 11 septembre 2001, la communauté internationale s’est mobilisée : nous avons défini de nouvelles méthodes de coopération et développé nos capacités de renseignement.

Aujourd’hui une nouvelle étape est à franchir : les groupes terroristes cherchent à se doter d’armes de destruction massive : nous devons trouver des réponses adaptées ; les groupes terroristes veulent diviser les peuples pour nous entraîner dans un choc des cultures : nous devons éviter ce piège ; les groupes terroristes se nourrissent de toutes les frustrations accumulées dans certaines régions du monde : nous devons trouver une réponse politique globale.

Le combat contre le terrorisme est un combat méthodique, un combat de longue haleine, un combat qui devra éviter de crisper les identités et d’aviver les plaies. Ce combat nous devons le mener avec une double exigence : une exigence de coopération, car aujourd’hui aucun pays seul ne peut faire face à la menace. Depuis plusieurs années Interpol nous montre la voie, avec 182 nationalités qui travaillent côte à côte contre le crime organisé et le terrorisme. Une exigence de fidélité à nos principes démocratiques, car l’objectif des groupes terroristes c’est précisément de nous pousser à nous écarter des valeurs de l’Etat de droit.

Face à la menace bio-terroriste, nous devons redoubler d’efforts. Non seulement parce qu’elle fait peser sur nos sociétés des risques particulièrement odieux. Mais parce qu’elle pourrait constituer la prochaine étape de l’évolution du terrorisme. Vous connaissez mieux que quiconque la capacité des groupes terroristes à allier les méthodes les plus archaïques aux technologies les plus modernes. C’est pourquoi, plus encore que dans la lutte contre les formes classiques du terrorisme, nous devons faire preuve de responsabilité  et mobiliser toutes les énergies.

Quel est l’état de la menace ?

Le niveau de la menace terroriste est aujourd’hui particulièrement élevé. Il existe des territoires qui sont de véritables bases arrière pour les groupes terroristes. Après la Bosnie et l’Afghanistan, l’Irak risque de jouer ce rôle. Il existe des filières d’acheminement de combattants vers ces camps d’entraînement, notamment en Europe et en France. Il y a quelques semaines, la Direction de la Surveillance du Territoire en a démantelé une, liée à une mosquée du XIXe arrondissement de Paris.

Enfin ces filières peuvent s’appuyer sur le développement d’une idéologie fondamentaliste. Aujourd’hui l’influence de l’islamisme radical, notamment autour de la mouvance salafiste, constitue une véritable menace. Entretenu par un discours fanatique, ce courant se nourrit du repli communautaire que l’on observe dans certains quartiers, en Ile-de-France et dans la région lyonnaise en particulier.

Cette chaîne opérationnelle offre aux terroristes la main d’œuvre et les leviers d’action dont ils ont besoin. Elle est d’autant plus efficace qu’elle a pu s’organiser dans de nombreux pays. C’est pourquoi l’unité de la communauté internationale est aujourd’hui la clé du succès, si nous voulons anticiper et déjouer les pièges du terrorisme.

Pour combattre le terrorisme, il faut en comprendre le fonctionnement. Or une véritable révolution s’est opérée depuis le 11 septembre :

Première caractéristique, les terroristes sont peu nombreux. Mais de cette faiblesse apparente ils ont fait un atout : dispersés, ils sont plus difficiles à appréhender ; déracinés, ils n’en sont que plus mobiles.

Deuxième caractéristique, ils ont une capacité d’organisation globale. Après les coups portés contre Al Qaeda en Afghanistan, ils se sont recomposés en cellules autonomes, reliées les unes aux autres. L’adhésion à Al Qaeda y fonctionne essentiellement comme une franchise. Forts de cet éclatement, les groupes terroristes s’intègrent d’autant plus facilement dans les sociétés occidentales. Il n’y a donc pas aujourd’hui de grande organisation terroriste dont il suffirait de couper la tête, mais une nébuleuse de groupes autonomes et indépendants aux ramifications  mouvantes.  C’est pourquoi la lutte contre le terrorisme exige d’abord un travail minutieux de traque, pour remonter chaque filière et aller jusqu’au bout de chaque information.

Troisième caractéristique, c’est la continuité entre la sphère idéologique et la sphère opérationnelle, entre les prédicateurs et les poseurs de bombes. Le terrorisme contemporain repose sur une véritable division des tâches qui le rend d’autant plus difficile à appréhender. Les prêcheurs tiennent un discours de haine et de violence auquel les jeunes en déshérence peuvent être particulièrement sensibles. Les organisateurs contactent ces jeunes, les recrutent, leur fournissent des caches, des relais et des appuis financiers. Enfin les exécutants se chargent du regroupement des cellules et de la préparation des attentats. Contre chacun de ces maillons nous devons nous donner les moyens d’agir ; en particulier, nous ne pouvons tolérer que des individus instrumentalisent le message religieux pour appeler au jihad sur notre sol. C’est pourquoi j’ai demandé, au sein de mon Ministère, à la Direction des Renseignements Généraux de suivre avec une attention particulière les groupes fondamentalistes présents sur notre sol. Ne nous y trompons pas : de la pertinence de notre diagnostic, un diagnostic qui doit être constamment renouvelé, dépendra l’efficacité de notre réponse. Face à un fléau qui ne cesse de se transformer, il ne s’agit pas de gagner la bataille d’hier, mais bien celle de demain.

Dernière caractéristique, c’est l’opportunisme du terrorisme, qui se greffe sur toutes les plaies du monde. Il se nourrit du ressentiment et de la frustration, récupère toutes les causes, s’installe dans toutes les zones de non-droit et de guerre. Il démultiplie ainsi son influence, tout en se dotant d’une légitimité. Nous l’avons vu en Afghanistan au début des années 80, avec le soutien de combattants arabes à la lutte du peuple afghan contre l’envahisseur russe. Nous l’avons vu également en Tchétchénie, où les terroristes d’Al Qaeda ont su tirer profit de la dimension religieuse de la guerre. Aujourd’hui c’est en Iraq que la plupart des groupes terroristes sont venus s’installer, profitant de la porosité des frontières, du chaos et de l’affrontement entre plusieurs factions. Les attentats succèdent aux enlèvements, qu’ils soient le fait des partisans baasistes, des nationalistes combattant la présence étrangère sur leur sol ou d’islamistes étrangers comme le jordanien Al-Zarqaoui.

Dans ce contexte, le bio-terrorisme constitue une menace spécifique particulièrement préoccupante. Nous avons connu ces dernières années des exemples d’attentats chimiques et biologiques :

Au Japon, avec l’attentat commis à Tokyo par la secte Aum, le 20 mars 1995 : la dispersion d’un gaz innervant, le gaz sarin, dans le métro de la capitale japonaise, à une heure de pointe, avait entraîné la mort de 12 personnes et intoxiqué plus de 5000 autres.

Aux Etats-Unis une vague de lettres piégées contenant du bacille de charbon a provoqué une véritable psychose, quelques semaines seulement après les attentats du 11 septembre. 5 personnes avaient trouvé la mort et 23 avaient été contaminées. Souvenons-nous que des lettres suspectes avaient à l’époque été envoyées en France, soulignant ainsi la dimension mimétique de cette menace.

Aujourd’hui nous savons que certains groupes terroristes ont tenté de mettre la main sur des agents chimiques ou biologiques. La menace doit donc être prise au sérieux.

En France nous savons que certains groupes ont tenté d’accéder à des agents chimiques. C’est ce qu’a prouvé le démantèlement, en décembre 2002 de la cellule dite de Romainville-La Courneuve, qui projetait des attentats à base de gaz cyanurés.

Certaines cellules d’Al Qaeda se sont entraînées en Afghanistan à la maîtrise et à l’utilisation d’agents biologiques, en particulier le charbon, la ricine et la toxine botulique. Plus récemment, après la chute du régime Taliban, ces groupes ont poursuivi des expériences dans les gorges de Pankissi, territoire géorgien limitrophe de la Tchétchénie.

Le faible coût des agents pathogènes, la facilité d’accès à certaines souches, l’effet de masse que produirait un tel attentat dans un pays occidental font de l’arme biologique un élément attractif pour les groupes terroristes.

Il est donc indispensable de renforcer encore notre protection face à l’éventualité d’une frappe de ce type, même si la dispersion des agents biologiques constitue un obstacle  technique majeur.

La France doit rester mobilisée, à la fois face à la menace globale du terrorisme, et face aux menaces spécifiques.

Je veux faire de la France un pays en pointe de la lutte anti-terroriste, en privilégiant deux approches : le renforcement du renseignement humain et le développement des nouvelles technologies. Car l’un ne va pas sans l’autre.

Pour cela j’entends d’abord renforcer la coordination des services de renseignement.

Dès mon arrivée, j’ai réactivé le Comité interministériel de lutte anti-terroriste, afin de décloisonner le travail des différents ministères concernés : dans le cas du bio-terrorisme c’est particulièrement important.

J’ai créé également le Comité du Renseignement Intérieur afin de mieux mobiliser et coordonner nos capacités de renseignement.

Pour améliorer la couverture territoriale des services de renseignement, j’ai demandé la création dans chaque région d’un pôle de lutte contre l’islamisme radical, sur le modèle du pôle qui fonctionne déjà en Ile-de-France. Des résultats très significatifs ont été obtenus : des individus appelant au jihad contre les pays occidentaux ont pu être interpellés et renvoyés dans leur pays d’origine ; des lieux de rassemblement d’islamistes radicaux ont été fermés ; la structure française du Groupe Islamique Combattant Marocain a été démantelée.

Je veux également moderniser nos outils : c’est pourquoi j’ai décidé la création d’un Centre des Technologies de la sécurité intérieure, afin de doter nos services des moyens techniques et scientifiques les plus modernes possibles. J’ai demandé à son directeur de développer en priorité des technologies de pointe pour le renseignement et l’investigation, notamment dans les domaines du traitement de l’image et du son, des moyens aériens de surveillance, et de la veille Internet.

Pour lutter efficacement contre le bio-terrorisme, notre pays peut s’appuyer sur le travail considérable réalisé depuis plusieurs années. La France a été l’un des premiers pays à prendre conscience de la menace biologique et à se doter des instruments pour y répondre : c’est le plan Biotox, qui permet d’associer les compétences de tous les ministères concernés -intérieur, défense, santé mais aussi agriculture pour la protection de la chaîne alimentaire, recherche pour la protection des laboratoires, transports pour la protection des réseaux. Les tâches de chacun ont été clairement définies, ainsi que l’articulation des responsabilités en cas de frappe imminente ou avérée.

Mais aujourd’hui nous devons aller plus loin et amplifier notre effort à tous les niveaux de la menace :

Le premier niveau c’est celui de la prévention, avec deux priorités. D’abord renforcer le contrôle sur la détention et les mouvements des souches pathogènes et des toxines. Depuis le 31 juillet dernier, un arrêté précise les conditions d’un tel contrôle. Chacun doit faire preuve de responsabilité, en déclarant immédiatement tout vol ou détournement d’agents sensibles, et en renforçant les mesures de sécurité autour de chaque site. Ensuite, nous devons améliorer notre système de veille et d’alerte. Nous devons être en mesure de réagir le plus en amont possible de la menace. Sous l’autorité du Premier Ministre et dans le cadre du plan Vigipirate, des mesures de surveillance et de protection ont été prises, notamment autour des réseaux d’eau potable, avec l’augmentation des taux de chloration. Mais je souhaite encore multiplier les contrôles, à la fois de l’eau et de la chaîne alimentaire.

Le deuxième niveau, c’est celui de l’intervention : plusieurs exercices à Paris, mais aussi dans d’autres grandes villes, ont permis de progresser dans la mise en place d’une chaîne d’intervention efficace et rapide, en cas de frappe chimique ou biologique. J’entends multiplier ces exercices dans les prochains mois, à Paris comme dans les grandes villes du pays, car c’est la meilleure façon de former nos forces de sécurité et de secours à l’éventualité d’une frappe.

Enfin, le troisième niveau c’est la réponse sanitaire : nous devons savoir à chaque moment quelles sont nos capacités de réaction : avec un recensement précis, par zone de défense, des établissements hospitaliers capables de faire face aux attentats NRBC ; avec un bilan constamment actualisé de disponibilité en médicaments, notamment les vaccins, et en personnel de santé ; avec des plans de réponse spécifiques, comme par exemple en cas d’épidémie de variole : nous savons aujourd’hui que la vaccination de la population pourrait être réalisée en deux semaines. Les préfets auraient dans ce cas la responsabilité de mobiliser les 4500 unités de vaccination dont nous disposons sur le territoire national.  En ce qui concerne les maladies bactériennes, les autorités sanitaires disposent aujourd’hui d’un stock d’antibiotiques important.

Pour mieux protéger chacun de nos pays de la menace terroriste, la coopération à l’échelle européenne et internationale est un atout.

Face à des groupes terroristes qui se jouent des frontières, la coopération européenne est essentielle et la France veut en être l’un des moteurs.

En matière de renseignement d’abord, nous devons travailler de manière plus coordonnée.

Dans le cadre du G5 j’ai proposé que nous échangions systématiquement nos listes de jihadistes ayant fréquenté des camps d’entraînement. D’ores et déjà les Allemands nous ont donné 210 noms et nous leur en avons donné 150. Je retrouverai dans quelques jours mes quatre homologues à Grenade : ce sera l’occasion de faire le point sur ces échanges et de définir de nouveaux objectifs.

Cette évolution nous permettra, au niveau des 25 membres de l’Union aussi, de mieux travailler ensemble. C’est pourquoi il est si important de renforcer le rôle d’Europol, afin d’en faire le bras armé de l’Europe contre le terrorisme.

Au-delà du renseignement, nous devons mieux protéger l’espace Schengen.

Cela implique avant tout de sécuriser les frontières extérieures. Pour cela chacun doit apporter son énergie et son expérience aux pays qui sont en charge du contrôle de ces frontières. J’ai pu voir en Roumanie comment les policiers français prêtent main forte à leurs collègues roumains, afin de mieux contrôler cette entrée dans l’Union européenne.

A l’intérieur de l’espace Schengen nous disposons d’outils extrêmement utiles pour accroître notre vigilance : les centres de coopération douanière et policière comme celui que j’ai visité récemment à Modane, les officiers de liaison, ou encore les patrouilles mixtes nous permettent de démultiplier nos capacités. Les visas biométriques, qui seront bientôt obligatoires, constitueront un instrument privilégié pour mieux contrôler la circulation à l’intérieur de l’espace Schengen.

Mais cette coopération doit aller au-delà de l’Europe : c’est tout le sens de l’Organisation Internationale de la Police criminelle. Votre présence aujourd’hui témoigne de l’adaptation constante d’Interpol à l’évolution des menaces. Je salue, à cet égard, l’initiative que vous avez prise il y a un an, de diffuser des notices d’alerte sur des armes, des objets, des lettres ou des colis piégés.

Face au risque de frappe biologique, la coopération constitue la meilleure protection. Ne nous y trompons pas : les terroristes exploiteront le moindre maillon faible, qu’il s’agisse du savoir faire de tel ou tel pays, de l’approvisionnement en matière sensible ou de l’acheminement des souches pathogènes.

C’est pourquoi je propose que nous avancions dans trois directions :

Dans la collecte du renseignement et des informations d’abord, pourquoi ne pas développer les échanges et créer une base de données commune ? Cette base pourrait comporter une cartographie des laboratoires sensibles, un réseau d’alerte pour les vols, les disparitions et les transactions suspectes de produits sensibles ainsi qu’une liste de groupes ou d’individus faisant l’objet d’une vigilance accrue, parce qu’ils ont tenté de s’approprier des agents sensibles.

En matière de prévention, deux mesures s’imposent : il faut sensibiliser davantage les sociétés de biotechnologie, les laboratoires de recherche publique ou privée, les hôpitaux, mais également les universités et les établissements d’enseignement secondaire aux risques du terrorisme. Pour aller plus loin, les laboratoires P3 et P4 doivent faire l’objet d’une sécurisation accrue à tous les niveaux, du recrutement de stagiaires à la gestion et au transfert d’agents pathogènes ; de l’exploitation des systèmes d’information à l’accès des locaux situés en zone sensible. La communauté internationale doit impérativement se saisir de ce chantier. Sans aller jusqu’à créer un organe d’inspection à l’image de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique pour le nucléaire, nous pourrions envisager la mise en place d’un Centre de veille et de coordination. Cet organisme pourrait être rattaché à l’ONU et serait saisi pour toute commande de produit suspecte. Il travaillerait en étroite liaison avec l’OMS pour signaler tout risque de contamination.

Au niveau opérationnel, la priorité c’est de mutualiser nos informations sur les dispositifs d’alerte et de réaction. Cela implique une meilleure coordination des plans type Biotox afin de pouvoir appuyer plus efficacement un pays voisin en cas de frappe : pourquoi ne pas imaginer par exemple un scénario européen de réaction à une frappe biologique ? La mutualisation implique aussi que nous fassions le point sur les réserves de vaccins : chaque pays doit pouvoir connaître l’état des stocks de vaccins des pays les plus proches, afin de pouvoir faire appel à eux en cas d’alerte, avec des dispositifs et des itinéraires d’acheminement déterminés à l’avance.

Mesdames, Messieurs,

Avant de vous laisser commencer enfin vos travaux, je voudrais vous faire part d’une conviction : la clé de notre succès dans la lutte contre le terrorisme est double.

C’est d’abord la lucidité : nous devons avoir conscience de la gravité de la menace qui pèse sur nous, et nous devons en informer nos concitoyens. C’est le sens de la base de données que me présentera François Heisbourg la semaine prochaine.

C’est ensuite notre détermination collective : celle des services de renseignement à poursuivre leur traque, celle des pouvoirs publics à protéger toujours mieux la société, celle des citoyens enfin à accroître leur vigilance afin de participer à leur sécurité.

1er mars 2005, Lyon

150 150 Dominique de Villepin

Sécurité et démocratie à Londres

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

C’est un grand plaisir pour moi de me trouver aujourd’hui devant votre prestigieuse assemblée. C’est un immense honneur. Et je vous l’avoue : une immense surprise. Qu’est-ce qui me vaut cette distinction ? Le fait d’être Français ? Ou d’avoir écrit un livre sur Napoléon ? Peut-être simplement de m’efforcer d’être comme vous un avocat de la liberté.

Vous incarnez la tradition juridique britannique au service de la justice et de l’intérêt général. Vous êtes les garants de la règle de droit, et par conséquent du respect de la démocratie.

Même si l’esprit français est réputé pour être cartésien, je voudrais commencer par un paradoxe : jamais les valeurs démocratiques n’ont été aussi répandues, jamais elles n’ont été aussi menacées par le doute.

Aujourd’hui en effet le nombre d’Etats démocratiques ne cesse d’augmenter : depuis la chute du mur de Berlin, aucun grand bloc ne conteste plus la supériorité du modèle démocratique. Il y avait deux choix, deux modes d’organisation sociale, deux rêves politiques, il n’y en a plus qu’un. Du Moyen-Orient à l’Amérique latine en passant par l’Afrique, les idéaux démocratiques s’imposent chaque jour davantage comme une évidence pour les peuples. Chacun sait aujourd’hui, en tout point du monde, que la démocratie est une valeur et une chance.

Pourtant la démocratie semble confrontée à une crise de confiance au sein même des pays qui l’ont vu naître. Face aux menaces nouvelles du terrorisme, de la cybercriminalité ou de la prolifération, certains s’interrogent sur la capacité des régimes démocratiques à faire face. Pour garantir notre sécurité face à des ennemis qui ne respectent aucune de nos valeurs, ne faudrait-il pas alors renoncer un moment à nos principes ? Par ailleurs les démocraties ne semblent plus en mesure de défendre avec suffisamment de force les idéaux de justice et de liberté qui sont au cœur de leur fonctionnement. Elles voient grandir avec inquiétude cette indifférence du citoyen dont Tocqueville avait déjà diagnostiqué qu’elle représentait le péril essentiel pour la démocratie.

Face à cette crise, la France et le Royaume-Uni ont une responsabilité particulière. Nos deux pays sont les pionniers de la démocratie. Le Royaume-Uni, qui dès le XIIe siècle avec la Common Law a fait de la règle de droit la pierre d’angle de son régime politique. Et la France, qui a su puiser dans la philosophie des Lumières les idéaux de 1789. Nos deux pays ont toujours su vaincre les épreuves qui sont le lot naturel des démocraties. C’est Churchill maintenant dans le sang et dans les larmes le cap de la victoire et de l’indépendance. C’est de Gaulle affirmant la légitimité de la République face à la légalité d’un régime qui avait trahi ses propres origines. Nos deux pays sauront trouver la voie d’un nouvel équilibre entre l’aspiration légitime des citoyens à la sécurité et la défense des libertés individuelles. Ils définiront, ils sont en train de définir ensemble les moyens d’une véritable sécurité démocratique.

Nous devons être guidés par un double principe de fermeté et de rigueur. Fermeté face aux menaces, rigueur dans notre attachement aux principes mêmes de la démocratie : la liberté, le respect, la justice.

Dès leur origine, nos deux démocraties ont en effet été confrontées à cette tension fondamentale : comment garantir la liberté des individus tout en leur imposant les contraintes nécessaires à la société ? Cette question traverse l’Habeas corpus Act de 1679, qui affirme la nécessité de protéger les droits du citoyen face à l’arbitraire du pouvoir. Elle se retrouve dix ans plus tard dans le Bill of Rights qui énumère les libertés individuelles fondamentales, parmi lesquelles la sûreté des personnes. Hobbes et Locke poussent cette réflexion encore plus loin : Hobbes, en affirmant la nécessité de confier le monopole de la violence légitime à l’Etat pour garantir la sécurité des citoyens : l’Etat s’impose ainsi comme un rempart contre la barbarie. Locke, en soutenant que la fin essentielle de la société politique, formée par un libre consentement, est d’assurer la sauvegarde de ses membres. A leur suite, Rousseau dessine dans le Contrat social un équilibre entre liberté individuelle et volonté générale. La liberté et la propriété, gagnées de haute lutte contre un pouvoir absolu, deviennent des droits constitutionnels, reconnus à chacun et protégés par les lois, tandis que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 consacre la sûreté comme droit naturel imprescriptible de l’homme. Ces principes animent aujourd’hui encore nos démocraties occidentales : « Il n’y a point de liberté sans loi, ni lorsque quelqu’un est au-dessus des lois. » Tels des géomètres, les gouvernements démocratiques doivent veiller à préserver l’ordre qui garantit les libertés.

Les démocraties sont fragiles dès lors qu’elles s’écartent de l’une ou l’autre de ces deux exigences de sécurité ou de liberté. Nous l’avons vu dans l’Europe troublée des années trente : rappelons-nous l’échec tragique de la République de Weimar ou de la seconde République espagnole. Trop jeunes et inexpérimentés ces régimes n’ont pas su faire face à la montée de l’extrémisme politique. Nous le voyons en Afghanistan, où la démocratie a besoin de stabilité pour pouvoir prendre racine. C’est pour cette raison que la priorité de la communauté internationale dès octobre 2001 a été d’assurer la sécurité intérieure dans ce pays. Les élections qui ont eu lieu ce mois-ci offrent un rayon d’espoir dans ce pays déchiré par la guerre. Nous le voyons enfin en Iraq, où la démocratie quand elle est imposée de l’extérieur et par la force parvient difficilement à s’imposer.

Là-bas comme ici, la démocratie n’est donc jamais acquise ; elle repose sur le combat permanent des hommes et des femmes qui croient en elle.

Aujourd’hui l’équilibre difficile entre liberté et sécurité est mis à l’épreuve.

Les attentats du 11 septembre ont ouvert dans nos pays l’ère de la peur. Or chacun le sait : la peur est le pire ennemi de la démocratie. Elle incite au repli sur soi et au rejet de l’autre. En témoigne la montée des mouvements extrémistes dans de nombreux pays d’Europe. Elle nourrit le sentiment que les pouvoirs publics sont impuissants et que le citoyen est livré à lui-même. Dans un univers rythmé par l’instantané médiatique et par l’image, elle favorise les raccourcis qui font le lit du désordre et de la haine.

Les menaces nouvelles auxquelles nous sommes tous confrontés ne peuvent qu’alimenter ce sentiment de peur. Elles obéissent en effet à des règles radicalement nouvelles. Elles sont mouvantes : elles s’appuient sur les technologies les plus avancées, des communications par satellite aux techniques financières les plus sophistiquées. Elles sont interconnectées : le blanchiment d’argent facilite le trafic de drogue qui nourrit l’économie souterraine. Et les groupes terroristes tentent d’exploiter la prolifération des armes de destruction massives : nous savons qu’ils s’efforcent d’avoir accès à des matières biologiques, chimiques ou radiologiques pour provoquer la peur et toujours plus de destruction. Les menaces sont de plus en plus violentes. C’est évidemment le cas du terrorisme : du 11 septembre au 11 mars, les sociétés occidentales ont appris que le pire est toujours possible, et que les terroristes n’hésiteront jamais à détruire plus, à blesser davantage. Mais c’est aussi le cas de nos sociétés, en proie à des comportements chaque jour plus agressifs : nous le voyons avec de nouvelles formes de délinquance comme le car-jacking ou le cambriolage en présence des habitants, qui traumatise particulièrement les victimes. Enfin ces menaces sont de plus en plus diffuses et par conséquent difficiles à appréhender : comment mesurer précisément le risque NRBC sur le territoire européen ? Comment évaluer de manière fiable la densité des flux criminels qui traversent nos pays ?

En définitive, nous sommes passés de menaces particulières, locales et temporaires à un sentiment de menace générale, globale et permanente. Face à cette réalité nouvelle, l’attente de nos concitoyens est élevée. Elle appelle de la part des gouvernements un sens aigu des responsabilités et la capacité à renforcer les mesures de sécurité sans porter atteinte aux libertés individuelles.

La première des priorités est de réaffirmer l’autorité de l’Etat.

Nos deux pays doivent être à la pointe du combat contre toutes les formes de criminalité, contre toutes les menaces. Mon ami David Blunkett et moi avons déjà échangé nos vues sur cette question majeure, et nous sommes tombés d’accord sur presque tout. Adaptons-nous au monde tel qu’il évolue.

Contre le terrorisme d’abord : nous devons disposer d’un renseignement chaque jour plus ciblé et plus stratégique. Pour répondre à cette exigence, j’ai doté les forces de sécurité de moyens technologiques renforcés dans les domaines de l’écoute et de la cryptologie. J’ai également accru la coordination nationale des services de renseignement, en créant un Comité Interministériel du Renseignement et en donnant instruction aux Renseignements Généraux et la Direction de la Surveillance du Territoire de travailler plus étroitement ensemble. Je souhaite enfin intensifier la coopération internationale à travers les échanges de renseignements bilatéraux. Mais nous devons aussi enrayer la progression de l’islamisme radical qui sert de terreau et menace la cohésion de nos sociétés. Cela implique notamment des moyens juridiques, pour pouvoir expulser du territoire national tous ceux qui appellent à la haine et à la violence, sans distinction de personnes. A mon arrivée au Ministère de l’Intérieur par exemple, je me suis rendu compte que l’ordonnance de 1945 permettait d’expulser les ressortissants étrangers ayant tenu des propos racistes ou antisémites, mais pas ceux qui  appelaient à la violence contre les femmes. Cette situation était à la fois incohérente et dangereuse pour nos concitoyens. Un individu étranger qui appelle à la violence contre une communauté religieuse particulière n’a pas sa place sur notre territoire. Un individu qui recommande de punir physiquement sa femme non plus. J’ai donc soutenu une proposition de loi modifiant cette ordonnance.

Nous devons ensuite nous attaquer à la criminalité organisée : les réseaux mafieux agissent dans nos pays avec des méthodes de plus en plus violentes et des moyens financiers, humains et matériels de plus en plus développés. Ils déstabilisent des quartiers entiers à travers l’économie souterraine. J’ai fait le choix de multiplier les angles d’attaque contre ces groupes, avec des actions policières mais aussi financières et fiscales. La création par le président de la République des Groupes d’Intervention Régionaux a permis de mettre en commun des approches jusque là séparées contre l’économie souterraine : aujourd’hui, au sein de 29 GIR, coopèrent des agents des forces de sécurité, des services judiciaires, fiscaux et douaniers. J’ai aussi mis en place une Cellule d’identification des patrimoines, au sein de laquelle les services du Ministère de l’Intérieur, de la Justice et des Finances pourront repérer les biens des trafiquants en France comme à l’étranger, afin d’en faciliter la saisie : notre objectif est d’asphyxier ainsi ces réseaux criminels en les privant de ressources. Pour aller plus loin, une loi du 1er octobre 2004 donne des pouvoirs judiciaires accrus aux services de police engagés dans la lutte contre ce type de criminalité. Elle a une ambition claire : adapter la justice aux évolutions de la criminalité. Un régime dérogatoire de garde à vue par exemple a été prévu pour faciliter les interrogatoires : il peut désormais aller jusqu’à 96 heures. Par ailleurs les forces de police peuvent effectuer des perquisitions la nuit.

Nous devons également nous mobiliser contre la cybercriminalité : en France, nous comptons désormais 25 millions d’internautes qui bénéficient à la fois de l’extraordinaire liberté qu’offre la toile mais qui sont également exposés à de nombreuses atteintes. Atteintes contre leurs biens, à travers les escroqueries et les fraudes à la carte bancaire qui sont en augmentation de plus de 30%. Atteinte aux entreprises et aux administrations. Atteinte à nos valeurs les plus fondamentales : 464 faits de pédopornographie ont été constatés en 2003, 156 faits de haine raciale. Face à ces évolutions rapides, j’ai voulu repenser nos méthodes. Une cartographie précise de la cybercriminalité nous permettra d’intervenir avec plus de précision. Une meilleure formation des personnels de police et de gendarmerie et la création de deux pôles chargés de la veille de contenus illicites répondront à l’exigence de spécialisation. Enfin la mise en place d’un réseau d’experts coordonnés avec les universités et les centres de Recherche nous donnera la possibilité d’anticiper les choix technologiques des criminels.

Je veux mobiliser de nouveaux outils contre les filières d’immigration clandestine, qui nourrissent celles du travail illégal et du proxénétisme : sur le plan national, le projet d’Identité Nationale Electronique Sécurisée facilitera les démarches des usagers et conduira à une sécurisation renforcée des titres. L’introduction de paramètres biométriques comme la reconnaissance faciale et les empreintes digitales sur les passeports, les cartes d’identité et les visas étrangers permettra de limiter les falsifications. Elle favorisera également une meilleure identification des personnes grâce aux techniques d’analyse numérique par caméras, scanners ou mini-ordinateurs. Dans ce domaine, nos deux pays unissent leurs efforts. Le 30 juin, la Police Technique et Scientifique de la Direction Centrale de la Police Judiciaire a reçu des experts britanniques pour examiner la faisabilité de ces échanges. Il faut continuer sur cette voie. La Special Branch de la Metropolitan Police entend développer l’utilisation de tous les moyens techniques et scientifiques dans la lutte contre le terrorisme et créer une synergie nouvelle entre les fichiers. Je salue sa proposition d’échange et de croisement de ces données avec la Direction Générale de la Police Nationale française.

Mais cette exigence d’efficacité ne doit pas nous conduire à perdre de vue les règles essentielles du fonctionnement démocratique. Plus que jamais, nous devons rester fidèles à nos valeurs. Face à la barbarie, à la dictature, à la violence, la démocratie est forte parce qu’elle refuse les armes de l’adversaire. Elle est forte parce qu’elle exige une remise en question permanente. Elle est forte parce qu’elle s’impose à elle-même des règles : une règle de transparence : les citoyens doivent pouvoir connaître l’état de la lutte contre la délinquance à travers une information objective et régulière. En France, nous disposons pour cela de deux outils : l’état 4001 d’abord, qui livre les statistiques du Ministère de l’Intérieur en matière de délinquance mais aussi d’activité policière. Mais aussi l’Observatoire de la délinquance, instance indépendante visant à une analyse plus approfondie et de long terme des phénomènes criminels. L’accès libre et public à ces indicateurs constitue un atout essentiel pour renforcer la confiance des citoyens dans l’action de l’Etat : la lutte contre l’insécurité doit être l’affaire de tous. Une règle de clarté : en matière de lutte contre le terrorisme, les autorités publiques doivent informer les citoyens du degré de menace réelle ainsi que des mesures et des comportements à adopter. C’est pourquoi j’ai décidé de créer une base de donnée nationale sur le terrorisme, ouverte au public et placée sous l’autorité d’un expert indépendant. Elle permettra d’éviter la double dérive de la manipulation ou de la rétention d’information. Elle permettra également aux médias d’informer l’opinion publique et de juger l’action de l’Etat. Une règle de contrôle : l’Etat doit veiller à l’existence d’instances capables de juger à tout moment les moyens mis en œuvre pour la sécurité et leur impact sur les libertés individuelles. C’est le rôle des associations libres de citoyens ainsi que des fédérations professionnelles et syndicales. Elles peuvent mesurer et juger les moyens mis en œuvre contre l’insécurité, que ce soit dans l’entreprise, à l’école, dans nos rues ou nos bâtiments publics. Mais elles peuvent aussi dénoncer les effets négatifs et intolérables sur la restriction des libertés individuelles. C’est également le rôle des autorités indépendantes, dont les pouvoirs et les missions sont souvent définies par la loi : ainsi mon Ministère travaille en étroite liaison avec la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés. Cet organisme donne un avis obligatoire dans ce domaine sensible, qu’il s’agisse de la mise en oeuvre des fichiers de la police judiciaire, du fichier national d’empreintes génétiques, du projet INES ou encore des projets européens. Il assure une surveillance rigoureuse et permanente sur les modalités des nouveaux dispositifs, mais aussi la durée de conservation et la mise à jour des données, les modalités d’habilitation des personnes ayant accès aux fichiers, ainsi que les droits de recours et d’accès des personnes intéressées. Nous ne saurions admettre que des fichiers mis en place à des fins de protection et de sécurité soient utilisés à d’autres fins. J’entends faire strictement respecter ce principe.

Au cœur de ce nouvel équilibre, la Justice incarne et exerce le contrôle indispensable des actes et des décisions de l’Etat, pour le respect des droits fondamentaux de l’homme et du citoyen. C’est une réalité nationale : en matière d’expulsions notamment, il est indispensable que la Justice puisse déterminer en toute indépendance et en connaissance de cause de la nécessité ou non, d’expulser tel ou tel individu. C’est aussi une réalité européenne, grâce à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg fondée sur la convention européenne de 1950. En France, comme au Royaume-Uni le droit national a évolué en fonction de la jurisprudence européenne. C’est une chance pour nous et pour l’Europe.

Respect des règles, rôle de la justice, autorité de l’Etat, voilà les piliers sur lesquels continuer à bâtir notre démocratie. Renoncer à nos principes fondamentaux, ce serait trahir l’idéal qui nous guide, en France comme en Grande-Bretagne, depuis tant d’années. Comment pourrions-nous nous regarder dans le miroir des peuples si nous ne respectons pas nous-mêmes les valeurs de la démocratie que nous souhaitons voir étendues à travers le monde ? Quelle serait la légitimité de nos systèmes démocratiques, si nous en venions à remettre en cause les droits les plus fondamentaux de nos concitoyens sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Quelle serait la signification de ces reniements, sinon que les délinquants et les criminels l’ont déjà emporté dans nos esprits, voire sur le terrain ?

Aujourd’hui la sécurité est une exigence globale, qui ne peut être défendue que dans un cadre collectif.

Regardons notre monde en face : il fourmille d’innovations et d’opportunités nouvelles. L’accès à la connaissance est plus facile, tandis que l’information est désormais ouverte à tous. Nous vivons au rythme d’un même temps collectif. Mais les interconnections croissantes entre les peuples et entre les biens constituent aussi un facteur de faiblesse. Cette réalité nourrit le sentiment d’un monde à la fois plus complexe et plus vulnérable, plus savant et plus fragile. La modernité semble avancer sans se donner les outils pour maîtriser les conséquences de ses inventions. Il y a donc bien un impératif d’organisation de notre sécurité collective. Nous savons que nous ne renforcerons notre sécurité qu’en travaillant à une autre échelle. Nous savons que nous n’apporterons de réponse efficace à des menaces globales qu’en nous donnant les moyens de travailler ensemble. C’est d’autant plus vrai que les déséquilibres croissants entre les pays accélèrent les mouvements de personnes et de marchandises : les flux migratoires des pays du sud aux pays du nord deviennent toujours plus difficiles à contrôler. Les trafics de stupéfiants se développent à partir de pays comme l’Afghanistan, dans lequel le produit de l’héroïne pourrait représenter 50% du PNB. Les routes de la criminalité organisée relient les pays d’Europe à des régions proches comme les Balkans.

Nous sommes confrontés à la plupart de ces questions non seulement au niveau national, mais aussi au niveau européen. C’est pourquoi l’élaboration de stratégies communes doit être partie intégrante de notre réponse. Elle suppose, par exemple, un dialogue plus nourri entre les tribunaux des différents pays. Elle suppose aussi le renforcement d’instruments communs, tels qu’Europol et Eurojust. Soyons pragmatiques, mais le pragmatisme ne doit pas être une excuse pour une action minimaliste dans ce domaine clé. Ce qui est en jeu, ici, ce ne sont pas des batailles idéologiques mais la sécurité et les libertés fondamentales de nos concitoyens.

L’originalité de la construction européenne, c’est précisément de partir des besoins des citoyens et de mettre en place des coopérations communes concrètes. En cela, elle constitue un véritable laboratoire de la modernité. Elle est un modèle pour l’organisation future du monde. C’est vrai pour la lutte contre la drogue. Nous savons que les routes de la drogue traversent nos pays en ignorant les frontières. A Florence, dans le cadre du G5, j’ai fait des propositions qui ont toutes été adoptées et constituent les bases d’une réponse européenne cohérente. La création de plate-formes communes sur la façade Atlantique et dans les Balkans renforcera notre force de frappe, tout comme la mise en place d’officiers de liaison communs en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Asie ou la formation d’équipes communes d’enquête. C’est vrai encore pour la lutte contre l’immigration clandestine. Une politique nationale ferme est naturellement nécessaire : j’ai donc augmenté de plus de 40% en moins d’un an le nombre de reconduites à la frontière d’immigrés en situation irrégulière et donné aux maires les moyens de mieux contrôler les certificats d’hébergement qu’ils délivrent. Mais cette politique ne peut être efficace à long terme que si elle s’appuie sur une réelle coopération européenne. Notre territoire commun aujourd’hui, c’est l’Europe. C’est donc l’Europe que nous devons protéger contre l’immigration irrégulière, dans le respect des principes qui font l’originalité et la force de notre projet. Ici encore, les propositions que j’ai faites lors du dernier G5 nous ont permis de préciser le dispositif de sécurité européen, avec une politique articulée en deux volets : le renforcement des contrôles aux frontières, et le développement à une échelle beaucoup plus ambitieuse de la coopération avec les pays sources. En travaillant ensemble aux deux extrémités de la chaîne, je suis certain que nous obtiendrons des résultats durables. D’autant plus que nous pouvons nous appuyer sur des outils techniques performants : Eurodac, qui stocke les empreintes digitales des demandeurs d’asile et des immigrants clandestins, âgés de 14 ans et plus, contrôlés au sein de l’Union européenne. Le Système d’Information Schengen, qui dès 2006 devrait contenir les empreintes digitales et recensera les étrangers faisant l’objet d’une mesure d’éloignement du territoire de l’un des Etats membres.

L’enjeu majeur désormais, c’est d’étendre plus largement ces règles de fonctionnement. L’Europe a vocation à faire entendre sa voix et à faire appliquer universellement les principes et les méthodes qu’elle s’impose à elle-même. Nous avons besoin d’une approche radicalement nouvelle de la sécurité. Puisque les menaces sont globales, elles appellent une réponse globale. Aucun Etat ne peut s’imaginer affronter seul le défi du changement climatique ou des risques épidémiologiques. Prenons le cas du terrorisme : il demande d’abord une analyse approfondie, puis une lutte déterminée et concertée. Partant d’une analyse qui distingue au sein de la menace terroriste les prédicateurs, les organisateurs et les poseurs de bombes, j’ai ainsi proposé de concentrer nos efforts sur le maillon le plus dangereux. Au G5 de Sheffield, nous sommes convenus à mon initiative d’échanger systématiquement nos listes d’islamistes radicaux ayant fréquenté des camps d’entraînement. Ce sera un moyen de recouper nos informations et de mieux cibler notre action. Prenons encore le cas des virus sanitaires : l’établissement du diagnostic est la première difficulté, et sans doute la plus importante avant même le lancement d’un traitement approprié. C’est le travail auquel s’est employé en priorité l’organisation mondiale de la santé : savoir, c’est déjà rassurer. Mais toute la difficulté est de s’entendre sur la nature de la réponse, sur les modalités de sa mise en œuvre, sur la gravité et l’immédiateté de la menace : pour cela, nous avons besoin d’une démocratie mondiale. Seule une démocratie mondiale nous permettra de définir avec suffisamment de légitimité les obligations opposables à tous. Elle sera l’illustration de la pertinence de nos propres valeurs et des principes dont nos deux pays ont toujours été les porteurs.

Mesdames, Messieurs,

En France, comme peut-être en Angleterre, nous avons conscience de vivre dans un temps difficile, où la politique cherche son chemin.

Mais nous oublions trop souvent que cette épreuve c’est aussi une nouvelle chance : la chance pour l’Etat de faire la preuve de sa responsabilité, la chance pour les citoyens et les pouvoirs publics de réaffirmer leur attachement aux principes démocratiques, la chance enfin, pour tous de renouveler un pacte de confiance, un pacte renouvelé et lucide qui donne tout son sens à l’action à notre engagement

L’Europe doit saisir cette chance pour donner l’exemple, pour faire entendre la voix de la responsabilité, la voix de l’unité des peuples, la voix de la fidélité à la condition de l’homme elle-même. Cent ans après l’Entente cordiale, la France et l’Angleterre peuvent à nouveau, par leur coopération exemplaire, montrer le chemin et creuser de concert le sillon de la liberté.

En disant cela, je songe aux Lettres sur la Nation anglaise, que Voltaire publia en 1733, dans votre langue, après son exil de deux ans et demi en Angleterre. Il y découvrit la vertu de tolérance et fit l’éloge de vos mœurs politiques, célébrant dans votre pays « le temple de la liberté ».

Aujourd’hui entre nos deux peuples – je le vois après quelques heures d’exil – la fascination reste entière. Venir en France pour un Anglais, comme venir en Angleterre pour un Français, c’est s’exposer à de nouvelles surprises. Il y a bien entre nous ce miroir de l’étrange, ce fonds inépuisable de mystère, qui est à la source de toute vraie passion. Entre vous et nous, il y a encore de longs siècles d’entente cordiale.

27 octobre 2004, Londres

1024 768 Dominique de Villepin

Discours à la New York Public Library

Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de prendre la parole devant vous. C’est un privilège de m’exprimer à la New York Public Library, une institution qui ne cesse de promouvoir le dialogue culturel et les échanges avec les autres pays, à commencer par la France. Je voudrais remercier chaleureusement le président de la Library, M. Paul Leclerc, ainsi que son Directeur des programmes publics, M. Paul Holdengraber, pour leur aimable invitation. Permettez-moi aussi de remercier M. Stanley Hoffmann pour ses chaleureux mots d’introduction.

Je voudrais rassurer tout de suite ceux d’entre vous qui pourraient être inquiets de ma présence : je suis ici, ministre de l’Intérieur d’un pays allié, dans un esprit d’amitié et de coopération. Je suis ici pour vous dire mes convictions, tirer les leçons de l’expérience et marquer une double exigence : une exigence de travail en commun d’abord, car c’est l’intérêt de nos deux pays et de nos deux peuples. Une exigence de fidélité aux valeurs démocratiques ensuite, car la démocratie est notre véritable chance, notre véritable force.

Je suis ici à un moment particulier de l’histoire du monde : nous vivons un temps de rupture, comme nous en avons connu à la Renaissance ou au temps des Lumières. Quels que soient les choix politiques du peuple américain dans les prochaines semaines, votre pays aura avec les autres nations du monde de grandes décisions à prendre qui nous engageront tous. Nous devons le faire ensemble, Américains et Européens, Américains et Français, dans l’esprit qui nous avait guidés et réunis aux heures les plus graves de notre histoire, quand l’indépendance de l’Amérique était en jeu ou quand il s’agissait de libérer l’Europe et la France du joug nazi.

Les efforts entrepris au lendemain du 11 septembre ne nous ont pas encore permis de venir à bout de la menace terroriste. Nous avons enregistré des succès, mais aussi des échecs. Nous devons donc faire plus et mieux.

Notre premier devoir, c’est la lucidité. Le terrorisme n’est pas un fait nouveau, depuis les Haschischins semant la terreur, les Assyriens jetant des cadavres par-dessus les murailles de leurs adversaires pour propager des épidémies jusqu’aux anarchistes des Balkans. Avec le recours au terrorisme par certains extrémistes se réclamant de l’islam, nous sommes cependant entrés par vagues successives dans une ère nouvelle.

Première vague : un terrorisme national au service de revendications politiques. Dès l’entre deux guerres, ce sont les actions des Frères musulmans en Egypte. Puis dans les années 70 et 80 les attentats qui frappent le territoire européen, en particulier la France.

Deuxième vague : un terrorisme internationaliste sans ancrage géographique précis, qui s’implante au cours des années 90 dans les zones de crise et opère un découplage entre la cause à défendre et le champ d’action. La Bosnie, l’Afghanistan et la Tchétchénie se transforment ainsi en bases arrière de groupes radicaux et violents, prêts à frapper des cibles dans d’autres pays musulmans.

Troisième vague : le terrorisme planétaire du 11 septembre, que j’évoque ici à New York avec une émotion toute particulière.

Notre second devoir, c’est la ténacité. Car cet avatar le plus violent du terrorisme est le produit d’une stratégie construite sur trois piliers : la démonstration de force, qui se mesure au nombre de victimes et à l’émotion provoquée ; l’impact médiatique, qui conduit à frapper une cible éloignée mais symbolique afin de gagner en légitimité et de propager la peur ; l’idéologie, qui s’inspire de l’islam extrémiste. Le 11 septembre est le fait d’un djihad qui a décidé de se projeter loin de sa sphère géographique traditionnelle afin de capter l’attention de la planète tout entière. Pour les responsables d’Al Qaida, frapper les Etats-Unis, c’était donner à leur projet un retentissement qu’il n’avait jamais eu dans les conflits régionaux d’Afghanistan ou de Tchétchénie. En quelques secondes, grâce aux relais des télévisions et des radios, l’organisation terroriste prétendait se hisser au niveau de la première puissance mondiale.

Aujourd’hui la menace terroriste reste plus présente que jamais.

D’un bout à l’autre de la planète, les attentats se multiplient depuis trois ans et se rapprochent du monde occidental par cercles concentriques.

Après New York et Washington, la menace s’est d’abord déplacée hors de l’occident. L’Asie est alors devenue la première cible des terroristes, avec l’attentat à la voiture piégée à Bali le 12 octobre 2002 et l’attaque contre des ressortissants français à Karachi le 7 mai 2002. L’Afrique a ensuite été visée, avec le double attentat de Mombasa le 28 novembre de la même année. Puis le Moyen Orient est directement touché. Les pays musulmans comptent désormais parmi les premières victimes du terrorisme islamiste : Djerba en avril 2002, Riyad en mai 2003, Casablanca en mai 2003, Istanbul en novembre 2003. Sans parler des explosions de violence régulières en Iraq qui touchent d’abord la population civile. Enfin l’attentat du 11 mars 2004 à Madrid frappe l’Europe au cœur et apporte la preuve qu’Al Qaida est à nouveau en mesure de porter le fer dans le monde occidental.

Une double question se pose : pourquoi les pays musulmans ? Pourquoi l’Europe ?

Pour la même raison : la détermination des groupes terroristes à créer des déchirements irréparables au sein de la communauté musulmane, afin d’apparaître comme les seuls garants d’un islam pur. De ce point de vue, les pays musulmans et l’Europe représentent chacun à leur façon un enjeu considérable. Les pays musulmans, parce qu’ils sont présentés par les fondamentalistes religieux comme dirigés par des régimes corrompus, incapables de résister aux pressions économiques et sociales des pays non musulmans. L’Europe, parce que certains de ses membres comportent des minorités musulmanes importantes et que le modèle politique européen, contrairement au modèle islamique, sépare clairement la règle de droit et la norme religieuse. Dans les deux cas c’est la division qui est recherchée : à l’intérieur de l’oumma, la communauté des musulmans, pour mettre fin à la domination des régimes jugés impies et imposer la charia. A l’extérieur de l’oumma, pour affaiblir les pays non musulmans.

Face à la persistance de la menace, il est impératif d’approfondir notre analyse et d’aller beaucoup plus loin dans notre réponse.

Rappelons une réalité stratégique : depuis l’origine, le terrorisme est une arme qui conjugue le secret, la surprise et la fulgurance de la frappe. Il est le moyen qu’utilisent les groupes ou les individus dépourvus de force militaire pour faire valoir leurs revendications et illustrer leur capacité d’action. Le 11 eptembre a changé la donne et opéré une véritable « évolution dans les affaires terroristes » en montrant que la maîtrise de la destruction de masse n’était plus réservée aux seuls Etats. Et nous sommes conscients que l’accès aux armes de destruction massive – chimique, biologique ou radiologique – est aujourd’hui l’un des objectifs des groupes les plus radicaux.

Mais prenons la mesure du phénomène : ceux qui veulent nous frapper représentent quelques centaines d’individus répartis à travers la planète, dispersés dans des pays éloignés les uns des autres. Et pourtant de cette dispersion, les terroristes ont fait un atout. De leur mobilité, une arme redoutable dirigée contre tous les peuples du monde. De leur faiblesse, une force. Si bien qu’aucun Etat aujourd’hui ne saurait placer la lutte contre la menace terroriste ailleurs qu’au premier rang de ses priorités en matière de sécurité. C’est bien ce paradoxe de la force terroriste qu’il faut comprendre si nous voulons non seulement l’éradiquer définitivement, mais prévenir sa mutation en organisation politique structurée.

Pour cela, je voudrais avancer trois explications qui soulignent la gravité du piège qui nous est tendu.

Première explication : l’opportunisme du terrorisme. Le terrorisme se greffe sur toutes les plaies du monde pour élargir son territoire et son recrutement.

Son territoire : comme il ne défend lui-même aucune cause nationale, il s’efforce de récupérer toutes les causes à son profit. Il est apatride, et fait donc de n’importe quel pays son repaire. Il se nourrit des plaies et des crises du monde. Il fait halte sur toutes les friches, sur tous les terrains vagues de la planète où règnent l’arbitraire et le non-droit. Les revendications nationalistes tchétchènes sont-elles les mêmes que celles de la Jamaah Al Islamyiah en Indonésie ? Non. Et pourtant des éléments liés à Al Qaida sont présents aussi bien dans le Caucase qu’en Indonésie, fédérant des aspirations diverses auxquels ils veulent donner la légitimité d’une cause globale. Dans le Caucase par exemple, ils entretiennent l’hostilité des Ingouches musulmans contre les Ossètes orthodoxes en exacerbant les revendications nationalistes et les différences religieuses. La crainte des musulmans de se fondre dans l’ensemble russe leur ouvre la possibilité de présenter l’islam radical comme un recours.

Son recrutement : les groupes terroristes proposent à des individus privés de repères de servir une cause. Plus le désespoir ou le ressentiment gagne certains peuples, plus la base de recrutement des terroristes s’élargit. C’est vrai dans les zones de conflit, comme hier en Bosnie ou aujourd’hui en Afghanistan. C’est vrai également dans les pays musulmans accusés de faire le jeu de l’Occident, comme en Arabie saoudite ou dans les pays du Maghreb. C’est vrai encore dans nos propres populations, dont les membres les plus fragiles peuvent être séduits par les discours extrémistes.

Ce processus de récupération systématique des lieux et des individus, nous l’avons observé à plusieurs reprises depuis le début des années 90.

En Afghanistan d’abord. Au début des années 80, des combattants arabes se sont rendus à la frontière du Pakistan pour soutenir la lutte des Afghans contre l’envahisseur communiste. Ben Laden lui-même est le symbole le plus accompli de ce terrorisme déraciné, qui se greffe sur une cause étrangère, mobilise des musulmans de toutes nationalités et lance enfin des opérations lointaines dans les meilleures conditions de sécurité. Car ce processus de greffe demande du temps et conduit rarement à une fusion avec le pays. Ce n’est qu’au bout de plusieurs années que les combattants d’Al Qaida ont acquis une véritable stature en Afghanistan. Et leur chef s’est toujours efforcé de préserver l’autonomie de ses troupes, dont il souhaitait qu’elles utilisent les combats dans les provinces afghanes pour se former militairement, mais qu’elles puissent également intervenir à l’extérieur, par exemple en Tchétchénie.

Le conflit tchétchène attire les combattants d’Al Qaida pour une double raison. Symbolique d’abord : consciente de l’opportunité religieuse de la crise, l’organisation terroriste l’a exploitée pour en faire l’une des causes de l’islamisme radical. Au côté du chef de guerre Chamil Basaiev se trouvent désormais des combattants arabes indifférents aux motivations nationales de Grozny, conduits par le Saoudien Khattab. L’aspiration à l’indépendance nationale pourrait ainsi évoluer en djihad, dont les ramifications s’étendent aujourd’hui jusqu’au mafias turques, abkhazes ou géorgiennes. Raison stratégique aussi : les montagnes du Caucase forment une barrière naturelle entre le continent russe et le Moyen-Orient et offrent un double débouché sur la mer Noire et sur la mer Caspienne, avec leurs réserves en matières premières. Sur la base de motivations religieuses, Al Qaida sait donc investir des zones politiquement sensibles qui décuplent son pouvoir de nuisance.

En Iraq, enfin, des centaines de combattants étrangers sont venus s’installer, profitant de la porosité des frontières, de l’instabilité du pays et des aspirations de différentes factions. Régulièrement, des groupes nouveaux se créent et procèdent à des enlèvements, des exécutions sommaires ou des attaques contre les forces étrangères. Leurs membres sont parfois en rivalité ouverte les uns avec les autres en raison de la diversité de leur recrutement : loyalistes de l’ancien régime, nationalistes humiliés par la présence étrangère sur leur sol, islamistes iraquiens ou internationalistes. L’évolution la plus préoccupante tient au renforcement des liens avec Al Qaida et à la radicalisation des modes d’action. Même les groupes extrémistes kurdes comme Ansar Al-Islam s’imprègnent davantage de la rhétorique djihadiste. Au total, une infinité de groupes constituent en Iraq une nébuleuse intégriste complexe, un véritable laboratoire du chaos.

Deuxième explication à l’emprise du terrorisme : sa capacité de démultiplication. Elle tient à un triple paradoxe.

Paradoxe d’abord de modalités opératoires qui mêlent modernité et archaïsme. Les groupes terroristes sont capables de recourir à des moyens de virement sophistiqués et de continuer à transférer des fonds par le mécanisme de la hawala, fondé sur la seule confiance dans la parole donnée. Ils cherchent à maîtriser la dispersion des agents chimiques et biologiques, mais procèdent à des égorgements barbares et sèment la terreur avec des attentats suicides. Ils emploient les technologies de communication les plus modernes, mais pour diffuser des messages aux consonances les plus primitives. Leurs actions sont universellement retransmises par les médias, alors qu’ils visent l’islamisation radicale des institutions et des règles sociales.

Paradoxe aussi d’une organisation éclatée qui est mise au service d’une stratégie de globalisation. Les coups portés aux différents responsables d’Al Qaida ont conduit à la dispersion du groupe en une multiplicité de cellules autonomes, qui peuvent se fondre plus facilement dans la réalité régionale, épouser les causes nationales les plus diverses et agir sans en référer directement à une autorité supérieure. Les messages diffusés par internet servent de point de ralliement à des individus sans aucune attache, et donc d’autant plus difficiles à repérer et à appréhender. En Europe, au Maghreb ou en Asie, ce sont encore des cellules éclatées qui cherchent à diffuser leur message de haine et à construire par des attentats l’unité d’un islam extrémiste. En définitive, Al Qaida semble fonctionner comme un holding : une tête virtuelle fournit les motivations et les financements éventuels, tandis que des franchisés autonomes passent à l’action. L’avantage de ce fonctionnement est double : il garantit une protection efficace contre toute offensive extérieure et il démultiplie les capacités de frappe des groupes terroristes. La cause globale engrange les bénéfices de la terreur locale.

Paradoxe enfin d’une mouvance où se trouvent à la fois des inspirateurs et des exécutants, des intermédiaires et des poseurs de bombes. Le terrorisme n’est pas homogène. Il opère une division des tâches qui permet de maximiser l’efficacité de chacun. Aux prêcheurs extrémistes d’entretenir le climat de haine et de radicalisation qui facilitera le recrutement des éléments destinés à l’action. Aux organisateurs de prévoir les caches, relais et appuis financiers qui permettront le moment venu de passer à l’action. Aux exécutants enfin de se regrouper en cellules clandestines prêtes à commettre un ou plusieurs attentats dans des délais réduits.

Troisième explication : la mobilité du terrorisme.

Elle est d’abord une règle d’action. Les groupes terroristes frappent où les démocraties ne les attendent pas. Ils se recomposent au moment où nous pensons les avoir définitivement abattus. Ils constituent des alliances de circonstance avec des formations éloignées de leurs préoccupations immédiates, afin de s’implanter dans de nouveaux territoires et d’accroître leur force de frappe. Ils s’infiltrent dans notre tissu social dont ils connaissent les failles et les faiblesses. A leur manière, les terroristes sont de véritables pirates, qui circulent en parfaite clandestinité dans nos réseaux pour les brouiller et y diffuser des messages de mort.

Mais la mobilité est aussi une technique d’enracinement dans les consciences du monde, suivant un processus en deux temps  déflagration, consolidation. Déflagration, pour choquer les esprits et nourrir l’imaginaire de la peur. Consolidation, pour exploiter les résultats des attentats et gagner en influence auprès des populations. De ce point de vue, nous devons accorder une vigilance particulière aux œuvres sociales dont Al Qaida s’est servi en Afghanistan pour renforcer ses soutiens locaux et qui pourraient servir de modèle dans d’autres régions du monde. Les financements d’écoles, de mosquées, voire l’aide directe aux familles ont été autant de moyens pour Ben Laden de s’enraciner dans les provinces afghanes.

Cette mobilité ouvre enfin une perspective particulièrement inquiétante, qui n’a rien de certain mais dont nous devons garder la possibilité à l’esprit : le regroupement des mouvances dispersées à travers la planète en un mouvement politique structuré. Deux éléments pourraient accélérer ce processus : la formalisation d’une ambition politique commune d’abord, avec l’objectif d’établir un islam fondamentaliste dans le plus grand nombre de pays. Le lancement d’actions d’une ampleur radicalement nouvelle ensuite, grâce à la maîtrise des armes de destruction massive qui permettent d’exercer un chantage sur les gouvernements.

La gravité des circonstances actuelles, la détérioration de la situation internationale depuis trois ans comme la perspective d’une nouvelle mutation du terrorisme nous obligent à faire preuve de responsabilité. Plus que jamais, dans notre lutte contre le terrorisme, nous devons éviter trois pièges.

Le premier piège est l’assimilation de la lutte contre le terrorisme à une guerre sans merci. Cette assimilation ne me paraît pas appropriée.

Pas appropriée, parce qu’elle suppose que le terrorisme représente un ennemi clairement identifié, auquel un Etat ou un groupe d’Etats pourrait s’opposer dans un combat régi par des règles et des principes. Or le terrorisme échappe à cette définition : il ne représente pas une menace comme les autres. Il porte tous les visages de ces individus qui ont décidé d’enfermer le monde dans la violence et dans la peur.

Pas appropriée encore, parce que les groupes terroristes ne respectent aucun des principes qui gouvernent le droit de la guerre. Ils ne font pas la guerre contre nous, ils se livrent à un véritable massacre des innocents. De New York à Beslan, c’est toujours l’innocence que le terrorisme mutile et tue. Il n’y a donc aucune paix possible avec le terrorisme. Aucun accord, aucun armistice, aucune trêve qui soit envisageable.

L’appel à la guerre contre le terrorisme me semble aussi risqué, parce qu’il donne aux différents groupes terroristes une légitimité et une audience auxquelles ils aspirent. Il valorise le combat qu’ils conduisent, avec les armes de l’aveuglement et du fanatisme. Il leur accorde le statut dont ils ont besoin pour répandre le plus largement possible leurs thèses extrémistes. Al Qaida a d’ailleurs été la première organisation à évoquer l’idée d’une guerre contre l’Occident. La première à se construire une légitimité non seulement sur le terrain, mais aussi à partir de la réaction des puissances occidentales. Ce que cherchent depuis le début les principaux responsables d’Al Qaida, c’est bien d’être singularisés et à ce titre reconnus par l’Amérique. Ben Laden contre Washington, pour des populations démunies et réceptives aux discours fondamentalistes, c’est David contre Goliath. La faiblesse contre la puissance. Piège terrible, dont nous devons sortir au plus vite.

En définitive, ce qui se profile derrière les mots « guerre contre le terrorisme », c’est la confirmation d’un choc des civilisations dans lequel certains veulent voir le nouvel aboutissement de l’histoire. Car c’est bien là que les terroristes veulent nous conduire : à une opposition frontale des religions et des cultures, dont nous sortirions tous meurtris et brisés. A nous de lutter contre cette vision caricaturale et pessimiste, qui ne tient compte ni de la diversité de l’islam, ni de l’aspiration de l’immense majorité des musulmans à la paix, ni des influences réciproques qui existent depuis des siècles. A nous de trouver l’issue.

Le deuxième piège est la peur, qui nous conduirait soit à la fuite en avant, soit au repli sur nous-mêmes.

Face à l’horreur des actes terroristes, nous pouvons avoir la tentation de l’exception, en sortant des lois démocratiques. J’en suis convaincu : cette voie est une impasse. Elle conduirait les démocraties à renier les valeurs de liberté, de droit de la défense, de respect de l’individu, qui font sa force. Que vaudrait une démocratie qui ne respecterait plus elle-même les valeurs qu’elle souhaite étendre à travers le monde ? Que vaudrait une démocratie qui en viendrait à priver ses citoyens des droits les plus fondamentaux sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Est-ce que cela ne signifierait pas que les organisations terroristes l’ont déjà emporté sinon sur le terrain, du moins dans nos esprits ? Nous, Français, Européens, nous avons déjà connu dans le passé cette tentation des méthodes exceptionnelles au nom de la sécurité de nos concitoyens. Je vous le dis en conscience : ces choix ne produisent aucun résultat et se payent pour des années.

Face au terrorisme la démocratie a un devoir d’exemplarité. En toute circonstance, nous devons rester fidèles à ses exigences. Dans un Etat de droit, rien ne saurait justifier que le gouvernement prive un justiciable du droit à une défense équitable, quels que soient les crimes dont il s’est rendu coupable. Cela signifie que des prévenus convaincus de liens avec le terrorisme doivent avoir accès à un avocat et bénéficier de conditions de détention acceptables.

Le troisième piège est celui de la force seule.

Nous voulons tous mettre fin aux actions terroristes dans les délais les plus brefs. Nous rêvons tous d’un monde qui serait enfin débarrassé de la crainte des attentats et qui n’aurait plus à craindre partout et à tout instant une manifestation de violence aveugle. Dans ce contexte, l’usage de la force militaire peut s’avérer indispensable : nous l’avons vu en Afghanistan. Toute la difficulté est de combiner efficacement l’usage de la force avec tous les autres moyens à notre disposition pour combattre le terrorisme. En revanche, l’emploi de la force à lui seul ne nous permettra pas de venir à bout du terrorisme.

Car nous vivons aujourd’hui une révolution de la puissance : les moyens militaires les plus performants sont mis au défi par les instruments les plus sommaires. La puissance matérielle est tenue en échec par l’obstination des consciences. Si bien que l’usage inconsidéré de la force ne peut que rassembler et motiver des groupes dont nous avons vu qu’ils étaient dispersés. Il leur donne cette cohésion qui leur manque, et qui pourrait conduire à une menace plus grave encore. L’emploi ciblé de la force est un leurre : les populations civiles en souffrent toujours, quelles que soient les technologies employées. Et les martyrs se multiplient, qui sont autant d’icônes nouvelles pour des populations privées de toute autre perspective que la violence. La force ouvre des plaies qui sont autant de brèches dans lesquelles les terroristes peuvent s’engouffrer.

Alors comment être plus efficaces ? Comment gagner ensemble une bataille à laquelle nous n’étions pas préparés ?

Avant tout en restant fidèles à nos principes : ils nous éviteront les dérives et renforceront l’efficacité de notre action.

Principes de l’Etat de droit d’abord : contre des terroristes qui voudraient nous entraîner dans la répression systématique et dans la remise en cause des libertés publiques, nous avons un devoir d’exemplarité. La force de la démocratie, c’est la place qu’elle accorde aux droits individuels, la reconnaissance de la valeur de chaque personne, la protection de chacun de ses membres. Nous devons défendre ces valeurs. Cela n’exclut pas la fermeté et l’adaptation de notre dispositif à la menace : en tant que ministre de l’Intérieur, j’ai le souci permanent de disposer des instruments les plus efficaces pour lutter contre le terrorisme. Les mesures que j’ai prises en matière d’expulsion des ressortissants étrangers appelant à la haine et à la violence, la modernisation des documents d’identité grâce à la biométrie ou le renforcement de la coordination du renseignement intérieur répondent à cet objectif. Mais aucune de ces décisions n’a été prise sans veiller au strict respect des règles de l’Etat de droit. Se défendre, oui. Se renier, non.

Le respect ensuite. De quoi se nourrissent les discours extrémistes ? Du mépris que nous afficherions à l’égard des populations les plus déshérités, de l’indifférence dans laquelle nous laisserions sombrer des régions en proie à la violence, du soupçon qui pèse désormais sur les interventions des Etats occidentaux : pour quels motifs agissent-ils ? Au nom de quelles valeurs ? Au profit de quels intérêts économiques ou de sécurité ? Libre à chacun de juger que ces questions n’ont pas d’objet. Mais personne ne peut ignorer qu’elles existent et qu’elles renforcent le discours de ceux que nous combattons. Pour en désamorcer l’effet, nous devons faire preuve d’écoute, d’attention et de respect à l’égard de toutes ces identités blessées qui aspirent à la reconnaissance et au dialogue.

L’unité enfin. Le terrorisme cherche sans relâche la division. A l’échelle du monde, division entre les sociétés occidentales et les sociétés musulmanes. A l’échelle des pays musulmans, division entre les islamistes extrémistes et les pratiquants modérés. A l’échelle de l’Europe, division entre les individus de confession musulmane et les autres. Le projet terroriste inspire ce qui sépare, rejette ce qui rassemble. C’est pourquoi l’unité est notre bien le plus précieux. Elle affirme notre volonté politique de faire face ensemble au terrorisme.

Sur cette base commune, nous devons poursuivre notre coopération. Utiliser les compétences de chacun, s’appuyer sur tous les relais, c’est le gage de notre succès.

A cet égard la France et les Etats-Unis, qui disposent de moyens importants et d’atouts complémentaires, ont un rôle essentiel à jouer. La force de la coopération entre nos deux pays en matière de lutte contre le terrorisme est connue de tous. Elle va très loin au-delà de nos actions conjointes en Afghanistan, qui marquent déjà sans ambiguïté notre détermination commune. Sur les sujets les plus sensibles, notamment dans le domaine de l’échange de renseignement, Paris et Washington sont en contact permanent et comparent régulièrement leurs analyses. Lorsque vous manifestez une inquiétude particulière, comme cela a été le cas en décembre dernier au sujet de vols commerciaux à destination des Etats-Unis, nous répondons dans les plus brefs délais et nous prenons les mesures qui s’imposent. Qu’il s’agisse du démantèlement des réseaux de financement ou du contrôle de certains armements susceptibles d’être détournés par les organisations terroristes, nos échanges conduisent toujours à des solutions pragmatiques et efficaces. La rigueur de nos travaux permet d’accélérer les réflexions dans d’autres enceintes, en particulier le G8. Les décisions qui ont déjà été prises pour la sécurité des transports ou la sécurisation des documents de voyage en témoignent.

A l’échelle européenne également, le renforcement de la coopération reste une préoccupation quotidienne. Car nous le savons : les filières terroristes ignorent les frontières et exploitent la moindre faiblesse dans notre dispositif. La cellule de Francfort, qui avait planifié un attentat contre la cathédrale de Strasbourg en France, est une bonne illustration de cette capacité des groupes à se projeter d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, dans la plus parfaite clandestinité. Ici encore, la qualité du renseignement technique et humain, la capacité à lancer des procédures judiciaires à l’échelle européenne, la maîtrise des meilleurs outils technologiques sont autant d’atouts à développer.

Prenons conscience aussi de l’impératif d’une coopération plus étroite avec les pays du Sud. Dans le cadre des Nations unies, un dispositif de coopération technique avec les Etats les moins bien armés en matière de lutte contre le terrorisme a été mis sur pied. Il touche aussi bien les questions de réseaux de financement que de trafics d’armes ou de contrôles aux frontières. C’est un premier pas. Mais il est encore insuffisant au regard de la réalité du risque : les groupes terroristes prennent appui sur les Etats les plus faibles en exploitant les carences de leurs systèmes de sécurité et de contrôle. Rappelons-nous que le double attentat contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie le 7 août 1998 a été planifié à partir du Soudan. Que l’attaque contre le destroyer américain USS COLE le 12 octobre 2000 a été lancée à partir du Yemen. Que l’influence des djihadistes menace de s’étendre chaque jour davantage dans l’Afrique sahélienne. Il y a donc urgence à accroître notre aide et à renforcer nos procédures de coopération.

Mais au-delà de cette réponse immédiate et nécessaire, nous ne viendrons pas durablement à bout du terrorisme sans ouvrir une voie de règlement aux crises régionales les plus graves et sans nous attaquer au retard de développement de certains pays.

Une fois encore, n’oublions pas les leçons de l’histoire proche. Pour que la stratégie d’Al Qaida puisse fonctionner, pour que la mobilisation d’un nombre limité de fanatiques se transforme en rassemblement de l’oumma, il a fallu un élément de cristallisation. Ni la Tchétchénie, trop éloignée du Moyen-Orient, ni l’Afghanistan, dirigé par les taliban, n’avaient réussi à fédérer les consciences musulmanes fondamentalistes. En revanche, la détérioration de la situation au Proche-Orient aiguise les frustrations et les ressentiments. Car le conflit israélo-palestinien occupe dans l’imaginaire de cette région une place à part. Il constitue un facteur d’identification qui dépasse les clivages nationaux et ethniques. Le terrorisme contemporain ne plonge pas ses racines qu’en Afghanistan. Il trouve aussi son origine – ce qui ne constitue en rien une justification – dans l’exploitation du conflit israélo-palestinien et dans la fermeture durable de toute perspective de paix. C’est pourquoi nous ne pouvons pas espérer en finir avec le terrorisme islamique sans éliminer les prétextes idéologiques qu’il retourne à son profit, en particulier la colère et le désarroi que suscite dans la population arabo-musulmane la persistance du conflit israélo-palestinien. Aujourd’hui nous devons rattraper le temps perdu. Nous devons le faire vite. Nous devons le faire ensemble, Américains et Européens.

Toute notre action doit être guidée par un impératif de justice, au service de trois priorités.

Première priorité : ouvrir une perspective de paix au Proche Orient. Aujourd’hui l’horizon est fermé. Palestiniens et Israéliens n’ont devant eux que la perspective au mieux de la séparation imposée, au pire des attentats et des représailles. Américains et Européens ont un rôle essentiel à jouer pour amener les deux parties à trouver la voie d’une paix juste et équitable. Nous avons les instruments, en particulier la feuille de route et le Quartet : mettons toute notre volonté politique à leur service. Car si la porte de Bagdad nous a conduit à la guerre, la porte de Jérusalem nous conduira à la paix. Elle marquerait notre volonté de justice pour toute la région, notre refus d’une politique de deux poids deux mesures, notre capacité à prendre à mains nues le risque de la paix, laissant de côté la peur, l’égoïsme ou l’idéologie.

Deuxième priorité : sortir l’Iraq de la spirale du chaos, pour que ce pays reprenne pied dans sa propre histoire, retrouve sa place dans sa région et au sein de la communauté internationale. La situation est insupportable pour la population iraquienne, dangereuse pour la stabilité de la région, menaçante pour les pays voisins et terriblement lourde pour les forces étrangères.

Troisième priorité : maintenir notre soutien à l’Afghanistan. Ce pays traverse aujourd’hui une phase délicate, avec les prochaines élections présidentielles et le retour de la menace des taliban. Nous avons fait ensemble un pari en Afghanistan : celui d’une transition démocratique respectueuse de l’identité ethnique et religieuse de la nation afghane. Ce pari, nous pouvons encore le gagner. Alors que l’Afghanistan avait connu deux décennies d’affrontements, d’oppression et de misère, il retrouve progressivement le chemin de la liberté et de la paix. Ne laissons pas les groupes fondamentalistes et les intérêts de minorités remettre en cause nos efforts.

Ces perspectives, nous devons les inscrire dans le cadre d’une vision d’ensemble de l’organisation internationale. Le défi est immense parce qu’il repose sur un paradoxe : d’un côté il faut accorder à chaque individu, à chaque peuple une représentation à la mesure de ses attentes. De l’autre nous devons être en mesure de régler des problèmes à l’échelle mondiale : crises régionales, prolifération des armes de destruction massive ou encore terrorisme. Comment jeter un pont entre l’individuel et le global, la défense des identités particulières et la définition de règles communes ? Pendant de longs siècles, l’objectif de chacun de nos pays a été de bâtir une démocratie nationale. Aujourd’hui, face aux nouveaux défis du monde, économiques, sociaux, culturels, environnementaux, éthiques, c’est à l’élaboration d’une véritable démocratie mondiale qu’il faut s’atteler. L’enceinte des Nations unies paraît le seul cadre envisageable pour définir les outils, les normes et les structures indispensables. Utopie ? Je ne le pense pas. Mais objectif à atteindre pour un monde qui vacille.

Mesdames, Messieurs,

Devant vous, dans cette ville qui a connu il y a trois ans l’attaque la plus meurtrière qu’ait jamais subie l’Amérique, je voudrais vous faire part d’une conviction : ensemble, nous viendrons à bout du terrorisme. C’est une question de volonté. C’est une question de lucidité.

La volonté, parce que seule la mobilisation constante des responsables politiques, seul le travail nuit et jour des services de renseignement et l’emploi systématique des moyens technologiques à notre disposition, seule la vigilance de tous les citoyens nous permettront de déjouer de futures attaques. La menace est grave. Mais notre détermination absolue à y faire face l’est tout autant.

La lucidité, parce que nous faisons face à un mouvement qui garde un coup d’avance sur nous. Il faut renverser la tendance. Comment ? Le terrorisme est un iceberg, avec une partie visible et une partie immergée. Il appelle un traitement global : face à la partie visible, nous devons démultiplier nos efforts dans le domaine du renseignement, de la police, des contrôles aux frontières, des enquêtes judiciaires, de la traque sur le terrain, de la coopération technique avec les pays à risque, afin de remonter une à une les filières et de les démanteler. Face à la partie immergée, face à cette réalité complexe dont se nourrit le terrorisme, il faut mêler la ruse et la grâce.

La ruse, pour aller au fond des problèmes, comprendre et démonter les mécanismes de la haine, désamorcer les facteurs de conflit ou d’incompréhension. De ce point de vue, le détournement systématique des moyens médiatiques et de communication par les groupes terroristes devrait nous inciter à la réflexion : pouvons-nous accepter que nos imaginations soient prisonnières de communiqués menaçants mais souvent faux ou dépourvus de toute crédibilité diffusés par internet ? Allons-nous continuer à accorder aux messages de propagande islamistes transmis par les chaînes de télévision une attention disproportionnée par rapport à la réalité des rapports de  force ? Devons-nous subir des images qui n’ont d’autre but que la propagation de l’horreur et de la peur, pour toucher nos pays au cœur, affaiblir, manipuler et diviser nos peuples. Face à l’esprit de destruction c’est en nous que nous devons trouver les ressources nécessaires : sur le ring du monde, face à un adversaire qui ne respecte aucune règle, ce n’est pas de la boxe qu’il faut faire, mais bien du judo, c’est-à-dire utiliser l’énergie et les erreurs de nos adversaires qui, pour nous frapper, veulent prendre en otage les peuples. Sans jamais se résigner, il faut savoir esquiver, feindre, se dérober.

La grâce, pour saisir les opportunités, faire preuve d’audace, tendre des mains jusque là fermées, dans la fidélité à nos valeurs et à nos idéaux. L’approfondissement de notre politique de coopération, l’aide au traitement des épidémies qui ravagent des continents entiers, les travaux conjoints sur la maîtrise des phénomènes climatiques sont autant de voies à approfondir ensemble.

Notre siècle est face à un défi majeur. Ne nous trompons pas. Demain nos enfants nous demanderont des comptes sur les décisions que nous aurons prises aujourd’hui pour la justice et pour la paix. C’est aujourd’hui que nous devons réagir. C’est maintenant que nous devons nous mobiliser et travailler ensemble à l’unité du monde. Nous avons tous à gagner d’une meilleure coopération entre les Etats. Nous avons tous à gagner de l’affirmation sereine des identités, du respect accordée à chaque nation, de l’égalité entre les peuples.

Lorsque j’étais étudiant, il y malheureusement un certain temps, l’usage était de dire : ce qui est bon pour la General Motors est bon pour les Etats-Unis, et ce qui est bon pour les Etats-Unis est bon pour le monde. Aujourd’hui je crois qu’il serait plus juste de dire : ce qui est bon pour les peuples est bon pour le monde, et ce qui est bon pour le monde est bon aussi pour les Etats-Unis.

28 septembre 2004

150 150 Dominique de Villepin

La lutte contre le terrorisme et l’enjeu démocratique

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur de m’exprimer devant vous aujourd’hui. Votre université représente le meilleur de la tradition intellectuelle espagnole : sa capacité à s’ouvrir sur le monde, à rester à l’écoute des autres cultures et des autres peuples, sa volonté permanente de savoir et d’imagination.

Je remercie M. Baltasar Garzon de m’avoir proposé d’ouvrir votre séminaire et de m’exprimer sur la lutte contre le terrorisme. Aux yeux des Français, Monsieur le Juge, vous êtes un symbole de courage, de détermination, de lucidité dans le combat contre le terrorisme.

L’Espagne sait le prix de ce combat. Il y a quelques semaines seulement, Madrid a été touchée au cœur par l’attentat le plus meurtrier qu’ait jamais connu le continent européen. De Lisbonne à Paris, de Berlin à Rome, de Stockholm à Varsovie, nous avons tous été bouleversés par les images terribles de la gare d’Atocha. Ce matin du 11 mars est pour l’Espagne un matin de révolte. C’est pour l’Europe tout entière un matin de douleur.

Mais c’est aussi un appel à combattre sans relâche tous ceux qui ont décidé de porter le fer de la violence aveugle dans nos sociétés. L’Espagne a été aux avant-postes de cette lutte. Elle a forcé l’admiration de tous les autres pays européens par le calme et la sérénité avec lesquels elle a affronté année après année les attentats criminels sur son propre territoire, contre ses propres enfants.

J’en suis convaincu : le projet absurde des terroristes est voué à l’échec. Pourvu qu’elles trouvent la force de se protéger et de résister, les démocraties l’emporteront. Leur cause est juste : c’est celle du dialogue contre la haine, de la liberté contre l’endoctrinement, de la paix contre le chaos. Notre tâche est immense. Non seulement parce que le combat contre le terrorisme prendra des années. Mais aussi parce que nous devons lutter avec les armes que nous donnent nos valeurs, et aucune autre. Le jour où nous renierons les principes fondamentaux de l’Etat de droit pour combattre le terrorisme, nous aurons commencé à perdre la bataille que nous avons engagée, parce que nous aurons commencé à nous perdre nous-mêmes. Notre mobilisation doit être permanente. Elle doit aussi être fidèle à ce que nous sommes.

Pour répondre avec efficacité au défi terroriste, nous avons une exigence de lucidité. Il ne s’agit pas d’excuser ou de comprendre pour le plaisir de comprendre, mais de savoir comment le terrorisme se développe, sur quel terreau il prospère, à quels mécanismes il obéit. La lucidité aiguisera notre réponse.

Chacun doit en prendre conscience : nous faisons face à une menace radicalement nouvelle, qui ne cesse de s’adapter afin de garder un temps d’avance sur ses adversaires. La première caractéristique des groupes terroristes, c’est en effet leur mobilité et leur capacité d’adaptation permanente. Comme des virus mutants, ils sont capables de se transformer pour mieux résister aux attaques dont ils sont l’objet.

L’autonomie croissante des groupes islamistes en est le meilleur exemple : alors que la plupart des Etats ont progressé dans la maîtrise des interceptions téléphoniques et dans la compréhension des réseaux internationaux, ces groupes ne respectent aucune structure hiérarchique trop rigide, et par conséquent plus facile à appréhender. En Europe, il s’agit souvent de noyaux autonomes et intégrés dans la société, comme le montre l’enquête faite à la suite des attentats de Madrid. De l’affaiblissement que constituaient les coups portés contre les dirigeants d’Al Qaida, les terroristes ont donc fait une force : ils peuvent s’affranchir de ces dirigeants, qui de responsables opérationnels deviennent des inspirateurs.

Un autre exemple est l’émergence de filières de combattants terroristes en Iraq. Après la Bosnie, l’Afghanistan et la Tchétchénie, l’Iraq pourrait en effet devenir le lieu privilégié de formation des candidats au terrorisme. Pour des raisons pratiques d’abord : les contrôles aux frontières sont encore très limités et l’instabilité chronique facilite le regroupement d’individus déterminés, prêts à propager leur message de haine et de rejet. Pour des raisons politiques aussi : les images de l’occupation du pays par les troupes américaines alimentent un sentiment d’humiliation que les extrémistes exploitent sans relâche. Le résultat est là : des filières ont été mises au jour en Allemagne, en Italie et plus récemment au Royaume-Uni. Nous suivons avec la plus grande vigilance toutes les évolutions dans ce domaine.

Deuxième caractéristique du terrorisme contemporain : sa maîtrise des outils de la modernité. On ne retient souvent du terrorisme que ses procédés rudimentaires, qui lui permettent d’échapper à la plupart des outils de contrôle les plus perfectionnés : la collecte des fonds par la hawala, fondé sur la confiance et la parole donnée, en est une illustration. Elle ne laisse aucune trace. Aucun signe écrit. Elle permet pourtant d’opérer dans la plus totale clandestinité des transferts de fonds importants. Le recours à l’arme blanche pour assassiner des otages étrangers en est une autre : la barbarie de l’acte fait son efficacité. Les effectifs terroristes peuvent être réduits, le nombre de victimes limité : la cruauté de l’égorgement n’en frappe pas moins les esprits et parvient à alimenter la peur.

Ce dernier exemple le montre : les organisations terroristes savent combiner l’archaïsme avec les outils technologiques les plus modernes. Regardons les moyens de communication, câblés ou informatiques : ils sont employés pour diffuser le plus largement possible des discours de haine et d’intolérance. Regardons encore les relais médiatiques : les actes terroristes sont prévus pour avoir l’impact le plus fort possible sur les opinions publiques. Regardons enfin l’organisation du terrorisme lui-même : une division des tâches tend à s’y opérer, qui accroît son efficacité globale. Les uns appellent à la violence au nom de préceptes religieux dévoyés. D’autres apportent leur savoir-faire technique et préparent les opérations. Les derniers apportent un appui logistique, posent des bombes ou vont jusqu’à se sacrifier eux-mêmes.

Troisième caractéristique : la volonté des groupes terroristes de causer les pertes les plus importantes possibles, afin de décupler les effets des attentats sur l’opinion publique. Nous sommes là au cœur du terrorisme contemporain : la recherche du spectaculaire amplifié par les médias.

C’est pourquoi nous devons prendre très au sérieux les tentatives d’acquisition de capacités chimiques, biologiques ou radioactives par certains groupes déterminés. Il ne s’agit pas de tentatives isolées, mais d’une volonté ancrée dans la stratégie des terroristes contemporains. Des projets d’attentat déjoués à Paris et à Londres prévoyaient d’avoir recours à des produits de ce type. Même si la maîtrise de la dispersion des agents était loin d’être acquise, ces tentatives témoignent de la réalité de la menace.

Quatrième caractéristique : le terrorisme se nourrit de l’intolérance comme de la peur, de notre peur. Il se nourrit également de la fragilité, de notre fragilité et de nos propres erreurs. C’est pourquoi nous devons apporter des réponses adaptées.

Nous devons comprendre que notre combat n’est pas celui d’un gouvernement contre un autre gouvernement, celui d’un peuple contre un autre peuple, celui d’une culture contre une autre culture, celui d’une religion contre une autre religion. C’est le combat pour une certaine idée de l’homme, de sa dignité et de ses droits; c’est le combat contre tous les racismes, contre la xénophobie, contre l’antisémitisme.

Nous devons comprendre également que, face au terrorisme, nous avons besoin d’un consensus national, un consensus entre tous les citoyens, entre tous les partis politiques, un consensus de toute la société. Notre combat doit être partagé par tous.

Nous devons comprendre enfin que le pire serait de céder à la tentation de l’amalgame, à la confusion entre islam et islamisme. Le pire serait de négliger le rôle des identités dans notre monde.

Notre réponse au terrorisme doit éviter les pièges qui nous sont tendus et s’inscrire dans le respect des règles de l’Etat de droit.

Lutter contre le terrorisme, ce n’est pas faire la guerre contre lui. L’expression est maintenant entrée dans le langage courant : guerre au terrorisme. Il serait temps de l’en faire sortir. Car elle est à la fois inexacte et dangereuse.

Inexacte, parce qu’elle suppose que le terrorisme représente un ennemi clairement identifié, auquel un Etat ou un groupe d’Etats pourrait s’opposer dans un combat régi par des règles et des principes. Or le terrorisme échappe à cette définition : il ne représente pas une menace comme les autres. Il est éclaté, dispersé, il repose sur l’aveuglement et la haine de quelques individus, il se répand comme une épidémie auprès de populations diverses, dont certaines se trouvent au Moyen-Orient, d’autres dans l’Afrique sub-saharienne, d’autres encore en Asie. Le terrorisme n’a pas de visage particulier. Il porte tous les visages de ces individus qui ont décidé d’enfermer le monde dans la violence et dans la peur. Comment un Etat pourrait-il en faire un adversaire à sa mesure ?

De plus les groupes terroristes ne respectent aucun des principes qui gouvernent le droit de la guerre. Prenez le principe le plus simple : la paix. C’est la fin de toute guerre. Or il n’y a aucune paix possible avec le terrorisme. Aucun accord, aucun armistice, aucune trêve qui soit envisageable. N’oublions pas que c’est Ben Laden lui-même qui a proposé ce type de compromis avec les Européens. Qui a suggéré qu’un accord était possible entre Al Qaida et les Européens, afin de les prémunir contre de nouveaux attentats. Ce type de propositions a reçu la réponse qu’elle méritait de la part de l’ensemble des Etats membres : on ne traite pas avec le terrorisme. Il doit simplement être combattu sans relâche pour être éradiqué.

Guerre au terrorisme, l’expression est aussi dangereuse. Elle donne en effet aux différents groupes terroristes une légitimité et une audience auxquelles ils aspirent. Elle valorise le combat qu’ils conduisent, avec les armes de l’aveuglement et du fanatisme. Elle leur fournit le piédestal dont ils ont besoin pour répandre le plus largement possible leurs thèses extrémistes.

Al Qaida a d’ailleurs été la première organisation à évoquer l’idée d’une guerre contre l’Occident. Le djihad est au cœur de la rhétorique terroriste. Il est à la fois un moyen de mobiliser les individus et d’apporter une caution religieuse aux actes les plus barbares, les plus contraires à l’esprit même de l’islam. La Bosnie, l’Afghanistan et aujourd’hui l’Iraq sont présentés comme des terres de djihad, c’est-à-dire des lieux où les combattants peuvent trouver refuge, livrer bataille et s’entraîner à des actions violentes qui seront commises sur d’autres territoires.

En définitive, ce qui se profile derrière la guerre au terrorisme et le lancement d’un djihad contre les occidentaux et leurs alliés, c’est la confirmation d’un choc des civilisations dans lesquelles certains veulent voir le nouvel aboutissement de l’histoire. Car c’est bien dans ce piège que les terroristes veulent nous faire tomber : celui d’une opposition frontale des religions et des cultures, dont nous sortirions tous meurtris et brisés. C’est à nous de lutter contre cette vision caricaturale et pessimiste, qui ne tient compte ni de la diversité de l’islam, ni de l’aspiration de l’immense majorité des musulmans à la paix, ni de la volonté des Européens de renforcer leurs liens avec les pays de l’autre rive de la Méditerranée.

Plutôt que de guerre, parlons donc de lutte. Et dans cette lutte, n’oublions pas que le respect des règles de l’Etat de droit doit rester pour chacun d’entre nous une priorité.

Je vois bien la tentation du raccourci : aller plus vite, frapper plus fort, s’en tenir à des moyens militaires, pour en finir rapidement avec le terrorisme. Je vois bien aussi la tentation de l’exception : sortir des lois démocratiques, instituer des juridictions spéciales, afin de juger suivant des lois particulières les membres d’organisations terroristes.

J’en suis convaincu : cette voie est sans issue. Elle conduit les démocraties à renier les valeurs de liberté, de droit de la défense, de respect de l’individu, qui font sa force. Que vaudrait une démocratie qui ne respecterait plus elle-même les valeurs qu’elle souhaite étendre à travers le monde ? Que vaudrait une démocratie qui en viendrait à priver ses citoyens des droits les plus fondamentaux sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Est-ce que cela ne signifierait pas précisément que les organisations terroristes l’ont emporté sinon sur le terrain, du moins dans nos esprits ?

Face au terrorisme la démocratie a un devoir d’exemplarité. Et c’est bien parce que nous avons conscience de ce devoir que nous devons en toute circonstance faire preuve d’exigence et de vigilance. Je me félicite pour ma part que la Cour suprême des Etats-Unis rappelle dans son arrêt du 28 juin cette évidence : dans un Etat de droit, rien ne saurait justifier que le gouvernement prive un justiciable du droit à une défense équitable, quels que soient les crimes dont il s’est rendu coupable. Cela signifie que des prévenus convaincus de liens avec le terrorisme doivent avoir accès à un avocat et bénéficier de conditions de détention acceptables.

Alors oui, l’Etat a la responsabilité de protéger ses concitoyens. Mais il lui appartient de trouver le juste équilibre entre les instruments à renforcer et la nécessaire protection des libertés publiques.

Renforcer les outils à notre disposition, c’est un impératif. A menace nouvelle réponse adaptée. C’est vrai en matière de renseignement, où une coordination toujours plus étroite au niveau national comme au niveau européen doit être établie. C’est dans cet esprit que j’ai créé le Conseil du Renseignement Intérieur et que nous avons décidé lors du dernier sommet du G5 de développer nos échanges de renseignement. C’est vrai aussi dans le domaine technologique, où je souhaite que la France soit à la tête d’une véritable révolution de nos procédés, afin d’améliorer nos capacités d’interception et de réduire les délais entre l’information et son interprétation. C’est vrai enfin dans le domaine juridique, où des adaptations de nos législations peuvent être rendues nécessaires par l’évolution de la menace.

Aujourd’hui, il y a en particulier une continuité dans la chaîne des responsabilités terroristes : entre le prédicateur extrémiste, qui appelle à la violence et dénonce les valeurs du pays où il se trouve, les commanditaires des attentats et les poseurs de bombes, c’est un même esprit de destruction qui est à l’oeuvre. Il est donc indispensable que nous ayons les moyens d’intervenir d’un bout à l’autre de la chaîne. Or s’agissant des prédicateurs étrangers, l’expulsion n’était prévue en France qu’à raison de propos précis et limitatifs, qui étaient loin de couvrir tous les cas de figure. La question s’est posée par exemple de l’expulsion d’un individu qui aurait tenu des propos attentatoires à la dignité de la femme, pourtant radicalement contraires aux valeurs de notre République et dangereux pour l’ordre public. J’ai donc soutenu une proposition de loi visant à élargir le champ des propos susceptibles de motiver une expulsion.

Cette réforme a été conduite avec le souci de préserver les droits de recours des personnes incriminées. Un ressortissant étranger expulsé pour avoir tenu des propos appelant à la haine ou à la violence conserve donc naturellement le droit de présenter un recours contre cette décision devant un juge administratif. Le tribunal compétent sera le même pour tous les cas d’expulsion. Cela garantira à la fois le respect des droits de la défense et l’élaboration d’une jurisprudence cohérente sur un sujet difficile.

Sur la base de ces principes, l’Europe doit apporter une réponse collective à la menace terroriste.

Nos deux pays offrent le meilleur exemple de l’efficacité d’une coopération soutenue dans la lutte anti-terroriste. Depuis des années, nous travaillons ensemble au démantèlement des réseaux d’ETA. En France comme en Espagne, nous avons enregistré des succès majeurs, grâce à l’échange d’officiers de liaison, à des travaux communs sur le renseignement et à des enquêtes conjointes. Nous ne sommes pas encore au bout du chemin. Mais nous avons bien progressé ensemble.

C’est aujourd’hui la même chose en matière de lutte contre le terrorisme islamiste. A la suite des attentats du 11 mars, en quelques semaines, un réseau a pu être mis au jour par la police espagnole. Ses ramifications européennes ont été identifiées grâce à la coopération entre les services européens concernés, qui a permis des arrestations. Le travail minutieux qui a été lancé dans des délais très brefs a permis de mieux cerner l’origine de la menace et les risques à venir.

Ce travail de fourmi, c’est le plus efficace à mener dans la lutte contre le terrorisme. C’est un labeur de tous les jours, qui demande de la patience, un savant dosage de moyens humains et d’outils technologiques, une grande rapidité d’exécution afin que les informations recensées puissent être analysées dans les meilleurs délais et transmises de façon opérationnelle aux responsables politiques. C’est une méthode discrète, qui ne se voit pas; dont les résultats restent la plupart du temps dans l’ombre, mais qui permet de remonter les filières et de frapper avec précision les groupes terroristes.

Cette méthode est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une coordination étroite entre tous les services.

Coordination au niveau national : c’est la raison pour laquelle le Président de la République a créé le Conseil de Sécurité Intérieure, qui rassemble tous les ministres responsables pour fixer les grandes orientations en matière de lutte anti-terroriste. C’est aussi pourquoi dès mon arrivée au ministère de l’Intérieur, j’ai tenu à réunir le Comité Interministériel de Lutte Anti-Terroriste, qui regroupe sous mon autorité l’ensemble des départements ministériels compétents. Ce Comité procède à une évaluation précise de la menace, en confrontant les informations et les analyses de chacun. Il propose des actions spécifiques au Conseil de Sécurité Intérieure.

Coordination au niveau européen : nous le savons tous, les filières terroristes se jouent des frontières. Les individus circulent d’un pays à l’autre, se fournissent entre eux des appuis matériels ou financiers. Le renforcement de l’échange d’informations entre les différents pays membres de l’Union européenne est donc une priorité. Des progrès ont été enregistrés au niveau bilatéral, en particulier avec l’Espagne, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Mais chacun doit se sentir concerné. Le coordinateur anti-terroriste, Gijs de VRIES, doit de ce point de vue jouer tout son rôle.

Coordination au niveau international : les décisions prises au sein du G8 en matière de sécurité des transports sont un exemple de procédures concrètes, qui permettent de lutter avec efficacité contre le risque terroriste. La sécurisation des documents de voyage par l’introduction de données biométriques, la mise en commun de capacités de protection civile, la formation d’équipes communes d’enquête sont autant de pas dans la bonne direction.

Mais nous devons être lucides : au-delà des procédures de coordination et de coopération, nous devons pouvoir nous appuyer sur la mobilisation de chacun, une mobilisation constante, sereine, face à une menace durable.

La lutte contre le terrorisme est l’affaire de tous. Les gouvernements et les services spécialisés sont naturellement en première ligne. Mais ils doivent pouvoir s’appuyer sur la détermination et la vigilance de tous nos concitoyens. Ce sont nos valeurs communes qui sont visées. C’est notre pacte national et européen qui est mis à l’épreuve. Dans cet esprit, j’ai lancé il y a quelques jours la création d’une base de données sources ouvertes sur le terrorisme. Elle devra fournir à chaque Français des informations précises et fiables sur la réalité de la menace, le fonctionnement des filières, le niveau d’alerte national. Elle constituera une référence solide face à une nouvelle donne stratégique qui suscite l’inquiétude de nos populations.

Parce que le terrorisme exploite les faiblesses des Etats les moins développés, nous devons aussi accorder une attention soutenue à la coopération technique avec ces pays. Dans le cadre des Nations unies, un programme a été mis sur pied. Nous devons nous assurer que chacun a pris conscience de la gravité des risques et reste mobilisé.

En terminant, je voudrais insister sur ma profonde conviction : notre meilleur capital face au terrorisme, ce sont nos principes, nos valeurs démocratiques. Notre meilleur antidote face au terrorisme, c’est notre volonté de paix, notre volonté de répondre aux difficultés et aux crises du monde. Car nous le voyons bien, beaucoup sont exploitées par les terroristes pour élargir leur soutien et multiplier leurs actions.

La grande erreur commise en Iraq, c’est d’avoir cru au cercle vertueux de la guerre et à la primauté de la puissance, alors même qu’il faut croire au cercle vertueux de la paix et de l’exemple. Bien sûr, face au terrorisme, l’outil militaire peut être nécessaire, comme en Afghanistan. Mais au Moyen-Orient, sur cette terre blessée par trop de souffrance, de violence et de haine, la guerre n’était pas la bonne clé. L’intervention militaire ne pouvait être qu’un dernier recours. Avant d’envisager toute guerre en Iraq, il fallait aller jusqu’au bout des inspections de désarmement. Il fallait aussi qu’ensemble Européens, Américains, les pays arabes et Israël prennent le risque de la paix au Proche-Orient. Et ce d’autant plus que la Feuille de route et l’Initiative de Genève avaient ouvert la voie à une paix possible. Oui, nous devons nous convaincre que la meilleure porte d’entrée au Moyen-Orient, c’est la paix.

Et c’est là le vrai visage de l’Europe. C’est son message qui exige de notre part fidélité, audace, imagination. Et je suis heureux que Français et Espagnols nous partagions cette même conviction.

12 juillet 2004, université Complutense de Madrid