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Terrorisme

1000 960 Dominique de Villepin

La guerre ne nous rend pas plus forts, elle nous rend vulnérables

– Dans une tribune publiée par Libération, Dominique de Villepin s’exprime sur les attentats de novembre 2015 à Paris et condamne la riposte guerrière de la France et de la communauté internationale –

Je refuse de vivre dans le monde que veulent nous imposer les terroristes. C’est pourquoi je veux que nous nous donnions les moyens de décider nous-mêmes de notre avenir, forts du courage et de l’exemple de tant de nos compatriotes à l’occasion des attentats de Paris et Saint-Denis.
La guerre ne nous rend pas plus forts, elle nous rend vulnérables. Quelle est, en effet, la stratégie de Daech ? Elle est double et il faut savoir la prendre au sérieux pour la combattre.

Premièrement, les hommes de Daech cherchent à susciter la guerre civile en France et en Europe, à monter les populations contre les musulmans, français, immigrés ou réfugiés. C’est ce qu’ils visaient en attaquantCharlie Hebdo et l’Hyper Cacher. C’est ce qu’ils confirment par la violence aveugle et sauvage du 13 novembre. En nous lançant à corps perdu dans la restriction des libertés individuelles ou dans la suspicion généralisée envers l’islam à travers une laïcité de combat traquant barbes et voiles, nous leur donnerions le choix des armes.

Notre force, c’est notre Etat de droit et c’est la fidélité à nos principes, c’est l’équilibre et la mesure, en utilisant avec fermeté tous les moyens d’enquête et de poursuite de notre Etat, en mobilisant ses forces de sécurité et de défense. Qu’il faille des mesures exceptionnelles pour faire face à l’urgence, je le crois. Mais méfions-nous de l’état d’urgence permanent et de la surenchère sécuritaire qui, je le crains, va dominer notre vie politique pour plusieurs années. On voudra toujours plus de fermeté vis-à-vis des étrangers et on n’obtiendra que le ressentiment. On voudra, de façon préventive, une lutte de plus en plus dure contre la délinquance, notamment dans les banlieues, et on obtiendra la criminalisation d’une frange de la société et l’incitation à la radicalisation. On voudra le contrôle accru de l’expression des religions et on n’obtiendra que la radicalisation de l’islam des caves. Bref, nous serons un pas plus proche de la guerre civile. Et nous aurons renié les libertés mêmes que les terroristes ont voulu attaquer.

Deuxièmement, Daech cherche méthodiquement à créer les conditions de la guerre généralisée au Moyen Orient. Regardons les mois écoulés. L’organisation cessait de progresser en Irak et en Syrie. En quête d’un appel d’air, elle a multiplié les attentats hors de sa zone de contrôle. En Tunisie, pour fragiliser la transition démocratique, entraîner la répression et la récession, marginaliser un islam politique qui n’est pas son allié ; en Egypte, pour durcir la persécution de tous les opposants au régime et les pousser davantage vers le jihadisme et pour entraîner la Russie plus avant dans l’engagement au sol avec les forces de Bachar al-Assad ; au Liban, pour déstabiliser un pays fragilisé par plus d’un million de réfugiés syriens ; en France, enfin, pour susciter une alliance militaire tout-sauf-Daech qui unirait les forces du régime syrien, de l’Iran, des Occidentaux dans une lutte qui nourrirait le sentiment victimaire des populations sunnites. Dans quel but ? La chute des régimes politiquement fragilisés, comme l’Arabie Saoudite, avec en ligne de mire la conquête symbolique des lieux saints. Daech place ses pions méthodiquement et les meilleurs ne sont pas dans le territoire qu’il s’est taillé, ils se trouvent dans l’expansion du conflit vers l’Afrique sahélienne où l’organisation noue des liens avec les islamistes locaux, vers le Caucase et l’Asie centrale et vers l’Asie du Sud-Est, notamment au Bangladesh. Regardons aussi la stratégie de Daech au Proche-Orient, où il se prépare peu à peu à agir à Gaza et en Cisjordanie, pour usurper la cause palestinienne, l’un des plus puissants vecteurs de ressentiment parmi les populations musulmanes.

Dans ce contexte, répondre à l’attaque par la guerre, c’est éteindre un incendie au lance-flammes. Après vingt ans d’échec des opérations de paix des Nations unies, après dix ans d’interventions militaires occidentales désastreuses, la clé, c’est d’inventer une nouvelle forme d’intervention de paix, articulant d’une façon inédite outils militaires et instruments diplomatiques, au service d’objectifs précis avec des moyens de coordination efficaces. Rien de tout cela n’existe aujourd’hui.

Soyons lucides aussi sur la solitude de la France en dépit des protestations de solidarité. Les Européens ne s’engagent que du bout des lèvres de peur d’être ciblés à leur tour, les Américains ne rêvent que de désengagement ; la Russie a ses propres objectifs, parmi lesquels Daech n’est pas forcément la priorité ; la Turquie joue sur plusieurs tableaux, comme les Etats du Golfe et l’Iran. Sabre au clair et seuls sur le champ de bataille, quelles seront nos marges de manœuvre ?
Dire que la solution est politique, cela ne signifie pas que la lutte ne doive pas être sans merci. Cela veut dire qu’elle doit être efficace. Les militaires sont les premiers à le dire : une guerre sans stratégie politique, c’est au mieux un coup d’épée dans l’eau. Il faut au contraire une lutte chirurgicale, appuyée par des frappes aériennes ciblées et avant toute éventualité d’un engagement de troupes régionales au sol, pour couper les canaux alimentant les trois flux qui maintiennent en vie l’Etat islamique : l’argent, les idées et les hommes.

L’argent en s’attaquant en priorité aux transferts financiers par la coopération bancaire et fiscale, aux ressources propres en frappant les puits de pétrole à leurs mains et les intermédiaires qui vivent, dans la région, du trafic d’armes, d’antiquités, d’êtres humains. Pour tout cela, les frappes militaires peuvent être utiles, mais ne seront pas suffisantes.

Couper les canaux diffusant l’idéologie jihadiste, c’est agir sur la propagande en mettant tous les moyens nécessaires pour agir contre le cyberjihad, contre la circulation de vidéos qui donnent à certains jeunes en mal d’autorité, d’idéal et d’aventure l’image d’un héros certes négatif, mais total, à la fois bourreau et martyr, victime absolue et terreur de ceux qui l’avaient méprisé.

Couper l’alimentation en hommes, en sécurisant la frontière syrienne, pour étouffer les territoires de Daech notamment aux abords de la Turquie, où s’est créé un grand no man’s land, et y créer une zone humanitaire internationale permettrait à la fois de réguler les flux de réfugiés, d’y améliorer les conditions de vie et de surveiller entrées et sorties sérieusement. S’attaquer au recrutement, cela signifie, dans notre propre pays, prévenir la contagion en identifiant les parcours menant à la dérive islamiste, en luttant contre les prêcheurs de haine, mais aussi en assainissant le terreau de rejet, de discrimination et de pauvreté que constituent certaines de nos banlieues. Et cela passe par un grand travail de justice et d’unité nationale, recoudre ensemble les territoires et rapprocher les hommes, d’abord par l’école. Dans les prisons également, le travail de prévention, d’identification et de déradicalisation est immense.

Cela signifie également empêcher la contagion dans les opinions sunnites en ne donnant pas le spectacle d’une alliance antisunnite et en appuyant les Etats du Golfe quelles que soient nos réserves légitimes. Le vide du pouvoir y serait aujourd’hui pire que tout. Imaginons, avec les fortunes qui y sont accumulées, ce que serait une Arabie transformée en nouvelle Libye au nom du changement de régime.

Tout cela suppose une coordination des politiques de renseignement et judiciaires. Cela nécessite une diplomatie qui n’a pas pour but de négocier avec l’Etat islamique – qui le souhaiterait ? – mais de créer une légitimité internationale et une action collective. Aujourd’hui, les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies sont des victimes directes du terrorisme islamiste. Souvenons-nous du 11 Septembre et de Londres, mais aussi de Beslan et de Kunming. Aujourd’hui, plus des deux tiers de l’humanité sont des cibles avérées du terrorisme islamiste, en Inde, en Amérique du Nord, en Asie, en Asie du Sud-Est. Pourtant, où est la stratégie mondiale ? Où est la communauté internationale ? Une résolution aux Nations unies ne suffira pas. Il faut parler à Moscou, mais aussi à Pékin. L’Occident seul n’aura pas les moyens de dire non au terrorisme.

Il faut forcer la main aux Etats de la région pour qu’ils dépassent rancœurs et arrière-pensées et qu’ils organisent un équilibre régional et une architecture de sécurité permanente, comme l’a fait la conférence d’Helsinki en 1975 dans l’Europe de la guerre froide. C’est vrai avant tout pour l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui s’affrontent par satellites interposés dans toutes les guerres de la région, en Syrie comme au Yémen. C’est vrai aussi pour la Turquie, rétive à se ranger dans le même camp que les combattants kurdes.

Accepter la guerre, c’est accepter la fuite en avant. Il faut bien tirer les leçons de l’expérience. Le 11 septembre 2001, nous étions tous derrière une Amérique frappée au cœur. L’administration Bush a alors choisi dans les premières heures le mot d’ordre de la guerre au terrorisme parce qu’elle donnait l’illusion de la riposte. Ils se sont ainsi enlisés en Afghanistan puis jetés dans l’aventure de l’Irak en 2003. Ils ont largement affaibli Al-Qaeda, mais au prix de la naissance de Daech, qui unit d’anciens combattants d’Al-Qaeda à d’anciens officiers baasistes, sur fond d’humiliation des populations sunnites d’Irak. Ce n’est pas seulement une page d’histoire, mais aussi un avertissement pour la France. Ayons la force de ne pas commettre les erreurs qui élargiront encore davantage le cercle de l’horreur.

25 novembre 2015, Libération

1024 683 Dominique de Villepin

“Je suis Charlie”, ça ne peut pas être le seul message de la France

 – Entretien avec Vincent Tremolet de Villers, Le Figaro –

La France est en guerre», a dit Manuel Valls…

Nous sommes face à un choix. Soit la logique de guerre, en considérant qu’il n’y a qu’un front continu, de l’extérieur jusqu’à l’intérieur. Nous choisissons alors la surenchère militaire, l’exclusion de ceux qui ne pensent pas comme nous sans pour autant penser comme nos ennemis. Cela signifiera, ici comme là-bas, toujours plus de guerre. Soit nous choisissons la fidélité à nous-mêmes. Nous gardons à l’intérieur le cap de nos repères républicains en rassemblant et en unifiant, et nous gardons à l’extérieur nos repères gaullistes, qui sont une politique de sécurité nationale mais dans le souci du monde, la recherche de solutions et l’esprit de dialogue. Face au drame qui l’a frappée, la France a montré une grande dignité. La mobilisation nationale et populaire a été un sursaut impressionnant. Le peuple a choisi d’instinct la fidélité à la France. Ce dernier choix me paraît être à la fois le plus juste et le plus protecteur.

Pourquoi?

Le terrorisme nous tend un piège. Il veut nous pousser à la faute, et la faute, c’est la guerre. Il vise à créer des amalgames et à fédérer des sensibilités différentes, en s’appuyant sur des sympathies, un sentiment d’humiliation, de rejet. Ainsi il peut élargir sa base au-delà des plus radicaux. Notre intérêt est donc d’éviter l’engrenage de la force. L’idée d’un unique front extérieur signifierait que la situation serait la même en Libye, en Syrie, en Irak, au Mali. Or ce sont des théâtres d’opérations différents qui exigent une approche fine. Chaque guerre appelle une nouvelle guerre. À l’agenda se dessine une nouvelle intervention militaire en Libye ou encore au Nigeria. Chaque guerre augmente l’image d’une guerre globale, celle d’un conflit de civilisation entre Occident et Islam, et donc le pouvoir d’attraction de l’ennemi djihadiste. La violence exerce un phénomène d’aimantation. Notamment chez des jeunes en mal identitaire, en contestation, cela crée le sentiment d’une mission, d’un statut, d’une reconnaissance. L’enjeu de la lutte contre Daech, c’est d’empêcher la constitution de territoires du djihad offrant un refuge à tous les apprentis terroristes. C’est le vide des États faillis qui la rend possible. Il faut une mobilisation de tous les États de la région pour réduire les fractures identitaires entre chiites et sunnites, entre Iran et Arabie saoudite.

Les djihadistes qui partent de chez nous et y reviennent se présentent comme des soldats…

Ce n’est pas parce que les djihadistes utilisent un langage guerrier que nous devons l’adopter. Il faut vis-à-vis d’eux des politiques sécuritaires impitoyables mais si nous parlons la langue de l’adversaire, nous nourrissons leur propagande et leur mythologie.

Quelle réponse alors?

Le terrorisme est un virus mutant, opportuniste: la traque est nécessaire. La lutte est chirurgicale ; il faut être au plus près de la menace. Des questions se posent: identitaires, religieuses, sociales, économiques. Souvent elles s’agrègent dans le même lieu, le même quartier et le tout crée un foyer. C’est ce qu’il faut éviter. Notre meilleure réponse, c’est de prendre en compte la nature de la menace. C’est une menace criminelle appuyée par des réseaux mafieux, des religieux radicaux et qui doit être traitée comme telle. Nous devons repérer les itinéraires criminels, empêcher de nuire, traduire en justice et condamner sévèrement. Il faut ensuite apporter les solutions politiques qui permettent de circonscrire le mal. Il n’y a pas une exigence de simplification mais une exigence de complexité. Il n’y a pas qu’une bataille à mener mais plusieurs.

Lesquelles?

La bataille de la sécurité mais aussi celle de l’unité nationale, du respect de la loi, du respect de la laïcité. L’islam de France doit se réformer, s’organiser mieux. Il y a des enjeux concrets de formation des imams et de mutualisation des financements des œuvres de l’islam pour éviter toute dépendance à des financements étrangers.

À l’extérieur, nous ne devons pas négliger l’importance du dialogue et du jeu des alliances. Nos seules réponses diplomatiques ne peuvent être l’envoi de l’armée. Le militaire doit s’accompagner d’une vision politique et stratégique. Il doit toujours être un élément du clavier et pas tout le clavier. Les djihadistes prennent appui sur notre passé colonial et ils trouvent là le moyen d’affirmer aux populations que nous voulons, une fois encore, les dominer.

Que vous inspirent les réactions à travers le monde au dernier numéro de «Charlie Hebdo»?

Hors de chez nous, l’esprit de liberté peut être vécu par certains comme une agression. Les islamistes se nourrissent de l’incompréhension dans le monde pour faire prospérer leur boutique politique et imposer leur férule. Le fait est que des populations modérées se sentent victimes d’une injustice de l’Occident cherchant à leurs imposer ses images. Il ne s’agit pas de renoncer à nos valeurs mais de prendre en compte avec la retenue nécessaire les conséquences prévisibles d’un certain nombre d’actions. Il y a un malentendu qui a pu s’opérer autour de la formule «Je suis Charlie» dans les manifestations. Cette formule résumait l’hommage de nombreux Français aux victimes sauvagement abattues. Mais «Je suis Charlie», ça ne peut être le seul message de la France. De ce point de vue-là, il y a une ambiguïté. L’État français doit défendre la liberté d’expression mais cela ne signifie pas endosser les caricatures de Mahomet ou d’une autre religion.

L’islam radical menace cette liberté d’expression…

Nous vivons dans la mondialisation et la première idéologie de résistance à la mondialisation et de contestation des ordres en place, c’est l’islamisme radical. Il offre une pensée globale alternative. Il se fonde sur le rejet de la modernité, de l’individualisme, il offre une pensée «du tout» où rien n’est séparé. Ce dévoiement politique a été nourri par l’histoire de l’islam, marquée par une charge politique d’émancipation très forte. Dans la colonisation puis face aux pouvoirs corrompus et autoritaires des régimes nationalistes, l’islam a incarné la volonté de libération des peuples. Si l’on fait abstraction de cela, on ne peut comprendre l’emprise de l’islamisme radical et les immenses tensions au sein de l’islam. Nos libertés chèrement acquises doivent être défendues mais sans nous couper des réalités du monde.

L’islam vit de forts débats internes…

Ce débat, c’est aux musulmans qu’il appartient de le régler. Nous n’avons pas à interférer mais nous devons l’accompagner. Les règles à suivre sont claires: ne pas être en première ligne mais laisser les pays de la région prendre cette place. Désoccidentaliser l’action en s’appuyant sur la légitimité internationale et sur les puissances émergentes comme la Russie, la Chine ou le Brésil. Responsabiliser en favorisant le dialogue régional. Il nous faut donc retrouver la vocation historique et diplomatique de la France à travers une nouvelle politique arabe qui prenne en compte la réalité du monde musulman. Notre rôle de médiateur ne peut être joué si nous choisissons d’être en pointe dans tous les combats et dans toutes les guerres. On ne peut pas imposer nos libertés, ni la démocratie comme les Américains en ont fait la douloureuse expérience.

L’ingérence appartient au passé?

Tirons les leçons de l’expérience. Vis-à-vis des printemps arabes, nous avons opéré un chassé-croisé désastreux. Nous avons poussé des mouvements démocratiques qui ont balayé des régimes autoritaires. Comme ces nouveaux régimes ont laissé craindre une dérive religieuse, nous avons soutenu à nouveau les régimes autoritaires. Comment voulez-vous que les populations de cette région y voient clair?

Il faut cesser de croire que nous commandons ces régions. Chaque intervention fédère encore plus les populations contre nous. Notre histoire nous le rappelle: l’Algérie, le Vietnam, la guerre d’Espagne sous Napoléon…

Il y a aujourd’hui, en France, une tentation moraliste, militariste, occidentaliste qui ressemble à ce que fut le néoconservatisme aux États-Unis. Or, il n’y a pas une réponse, il y a des réponses. Le chemin sera long, compliqué, difficile. Un espoir est né le 11 janvier. Nous avons besoin du soutien de tout le peuple français, c’est pour cela qu’il ne faut pas confisquer la parole. Nous avons besoin d’un débat et pas de la seule réponse sécuritaire.

Des politiques de droite et de gauche accusent des pétromonarchies de jouer un double jeu…

Soyons lucides sur les réalités diplomatiques. Par la logique de sanction, de bras de fer ou d’exigence d’allégeance, nous ne ferons que pousser certains pays en équilibre fragile vers la radicalisation et l’instabilité. Ce serait irresponsable. Il s’agit au contraire de mobiliser le plus de pays possibles autour d’objectifs communs en rendant tout double jeu inopérant. Il en va de même pour la Turquie. Il faudrait que les États du Moyen-Orient, du Maghreb soient en première ligne dans la lutte contre le terrorisme islamique. Ne reproduisons pas la même erreur qu’en Afghanistan, où la coalition n’était composée que de pays occidentaux.

Quelle réponse sécuritaire faut-il en France?

La réponse doit être implacable mais plus que jamais fidèle à nos principes, plus que jamais exemplaire. Implacable pour assurer la sécurité de tous et particulièrement de nos compatriotes juifs qui, à travers de terribles drames – l’enlèvement d’Ilan Halimi, les meurtres à l’école Ozar Hatorah de Toulouse et au Musée juif de Bruxelles comme à l’épicerie de la porte de Vincennes -, ont été les cibles prioritaires des islamistes radicaux. Leur protection doit être renforcée et la lutte contre l’antisémitisme constante. Il faut avant tout chercher l’efficacité dans l’identification des menaces. Par le renseignement ciblé, la coopération avec nos alliés, l’identification des points de passage de l’apprenti terroriste (salles de prières, Internet, prison, réseaux). Ces stratégies fines et efficaces peuvent se faire dans le cadre de la République. Mais cela ne suffit pas, il faut vider l’abcès qui nourrit ces dérives. Il faut leur couper l’herbe sous le pied. En refusant la ségrégation de fait qui s’installe, en menant une politique d’éducation et d’intégration. Dans certains quartiers, la République ne présente souvent que son visage punitif. Il faut des mains tendues, de la reconnaissance pour ceux qui se donnent du mal et valoriser l’action de ceux qui agissent sans compter, assistants sociaux, éducateurs, enseignants. À l’école, nous devons restaurer les apprentissages élémentaires qui permettent aux individus de devenir des personnes libres. Il faut abattre les cloisons de notre société, donner accès aux arts, à la musique, aux sports. Cela passera aussi par l’emploi. Ce fut un échec, je le regrette, mais c’est au lendemain de la crise des banlieues que j’ai imaginé le contrat première embauche. Enfin, il faut prendre garde à ce que les décisions judiciaires ne nourrissent «le deux poids, deux mesures» (je pense notamment au cas Dieudonné), terreau de la radicalisation de certains quartiers.

Faut-il restaurer le service militaire?

Deux piliers sont indispensables à l’intégration. La laïcité qui doit être expliquée et mise en œuvre non pas de façon combattante mais comme un outil de liberté. La mixité ensuite, sociale mais aussi à l’échelle des territoires. Un service civique permettrait de faire vivre concrètement ce «nous commun». Mais tout ne viendra pas de l’État. Il faut que le sursaut du 11 janvier se traduise en actes politiques, individuels, associatifs. C’est ce qui distingue les régimes autoritaires, fanatiques et la démocratie. La guerre, n’importe quel État peut la faire. Nos vraies armes, ce sont nos principes, à condition de les appliquer et d’inventer un autre chemin que celui de l’affrontement.

20 janvier 2015

1024 683 Dominique de Villepin

L’insurrection des crayons

 – Dans une tribune parue chez Libération, Dominique de Villepin revient sur les attentats de Charlie Hebdo –

Au lendemain de la tragédie, nous nous réveillons et nous savons qui nous sommes. Nous savons que la France a un sens. Le monde entier se tourne vers nous – Europe, États-Unis, mais aussi Russie, Asie et surtout Moyen-Orient – pour nous dire que la France compte. La France n’a pas été frappée au hasard, mais dans ce qu’elle est et dans ce qu’elle incarne. Les débats sans fin sur l’identité nationale, le regret de ce que nous avons été, la peur de ce que nous allons devenir, la honte parfois de ce que nous sommes, sont bien vains. Nous sommes une nation tissée de mots, faite d’écrits qui ont changé l’histoire, de mots posés contre la fatalité : la Déclaration des droits de l’homme, la défense de la liberté de la presse par Camille Desmoulins, «J’accuse», l’appel du 18 Juin. Nous n’avons pas été frappés parce qu’«occidentaux», «blancs» ou «chrétiens», mais en raison du message de liberté que porte notre pays depuis des siècles. La presse semblait mourante et dépassée, nous sentons l’exigence vitale d’une information libre, pluraliste et fiable, dépassant l’émotion et le conformisme. Contre la haine, nous n’avons pas déclenché une guerre, mais une insurrection des crayons.

Au lendemain de la tragédie, nous nous réveillons et voyons la réconciliation de notre peuple autour de ce qui lui est cher. Ce ne sont pas les réactions politiques, ni les unions nationales de façade, toujours fissurées au gré des ambitions, qui m’ont impressionné, mais la triste et tranquille assurance avec laquelle les Français ont fait face ensemble, dans le rassemblement spontané, sans haine, sans esprit de vengeance, sans peur.

Dimanche, ce peuple français marchera uni place de la République, au-delà des partis, des confessions et des origines ; le peuple de Paris de la Libération, le peuple des grands deuils, des grandes liesses et des grandes décisions. Ce que nous donnerons à voir, à nous-mêmes et au monde, c’est la France que nous aimons et en laquelle nous croyons. Nous voulons marteler sur le pavé que nous n’avons rien à craindre, car nous avons toujours surmonté, ensemble, toutes les épreuves. Nous voulons dire que nous ne nous retrancherons pas, nous ne nous replierons pas, mais nous irons encore et encore vers le monde. La France s’est remise en marche. La France, cette fois encore, est au rendez-vous. Chaque Française, chaque Français, conscient qu’il porte l’étincelle, doit assumer la responsabilité de notre message universel et accomplir son devoir. Chacun, politiques comme citoyens, doit régler sa conduite sur l’esprit de mesure, de tolérance, de dignité qui fait notre pays. Nous détenons peut-être les clés pour dénouer un affrontement effroyable qui voit se suicider en même temps deux grandes civilisations, en Occident et au Moyen-Orient. Forte de ses principes, de son histoire, de son peuple, la France est ce pont qui peut réunir les rives de la Méditerranée que tout sépare aujourd’hui.

L’islam n’est pas un problème, mais l’islam a un problème, la violence fondamentaliste, et nous serons aux côtés des pays musulmans pour qu’ils le surmontent et trouvent leur chemin de modernité et de paix. Nous sommes, entre tous, le pays qui a le pouvoir de refuser la guerre et de construire la paix, sans céder en rien sur nos principes. C’est un moment d’histoire, un tournant, un de ces moments où se refonde la France. Ne le gâchons pas. Soyons à la hauteur de ce sursaut français, pour nous-mêmes, pour le monde. La France est un cri du cœur, pas un cri de guerre

Libération 10 janvier 2015
1000 750 Dominique de Villepin

Résistons à l’esprit de guerre

– Dans une tribune parue dans le journal Le Monde, Dominique de Villepin invite à ne pas céder aux fantasmes guerriers après les attentats de Charlie Hebdo –

 

Malgré l’émotion légitime, il faut comprendre que le climat dans lequel s’enfonce la France est celui d’un terrorisme qui a changé de visage et organise une peur durable. Y répondre par un repli occidentaliste serait suicidaire.

Nous sommes aujourd’hui sidérés par le déchaînement de violence froide et calculée qui a tué douze personnes et grièvement blessé tant d’autres, qui visait à réduire au silence un organe de presse par la liquidation méthodique de toute sa rédaction pour intimider la liberté elle-même. Ils sont morts parce qu’ils étaient journalistes, morts parce qu’ils étaient libres, morts pour ce qu’ils représentaient. Nos forces de l’ordre ont payé un lourd tribut à la protection de la sécurité de nos concitoyens. Le pays fait face, uni, à l’attentat terroriste le plus meurtrier depuis près de deux siècles, par des manifestations spontanées de solidarité. La tentation est grande dans ces moments de recourir à des formules martiales. L’émotion est intense, mais l’intelligence de ce qui se passe est indispensable.

La France glisse lentement dans un climat de guerre. Une guerre étrange qui ne dit pas son nom. Une guerre qui efface les frontières entre dehors et dedans. A l’intérieur semblent s’imposer des images, des postures, des logiques de guerre civile larvée. Le terrorisme change devisage. Les réseaux de poseurs de bombe semblent avoir laissé place aux loups solitaires qui eux-mêmes cèdent aujourd’hui le terrain à une nouvelle violence, des commandos aux méthodes mafieuses et aux équipements militaires se fixant pour but d’éliminer des cibles symboliques représentant la démocratie et la liberté. Ce n’est plus la terreur chaotique, c’est la peur organisée, construite pierre à pierre pour nous enfermer tous.

A l’extérieur, nous voyons se cristalliser de mois en mois la ligne de front cauchemardesque d’une guerre de civilisations opposant l’Occident à l’Islam, sous les traits déformés et monstrueux de l’islamisme. Les interventions occidentales font système : elles semblaient des opérations indépendantes, mues par des ambitions diverses ; elles ont abouti à un résultat unique, l’émergence d’un ennemi djihadiste insaisissable et l’effondrement des Etats et des sociétés civiles de la région.

Un piège

Nous le savons, d’autres opérations s’annoncent : en Libye, que l’opération de 2011 et l’implosion depuis cette date a transformée en repère terroriste du Sahara ; au Sahel et en particulier au Nigeria, aux confins du Cameroun et du Tchad où Boko Haram étend son emprise barbare. Mais ces guerres nourrissent toujours de nouvelles guerres, chaque fois plus grandes, chaque fois plus impossibles. Elles nourrissent le terrorisme chez nous en promettant de l’éradiquer. Car on ne viendra à bout du djihadisme là-bas et du terrorisme ici qu’en apportant des solutions concrètes aux crises du monde musulman, qui sont à la fois des conflits territoriaux, sociaux, politiques, économiques, que nous simplifions en ne regardant que le symptôme islamiste.

L’esprit de guerre est un piège. C’est un engrenage qui nous conduit chaque jour davantage vers une guerre hors de tout contrôle. Notre devoir est de résister à l’esprit de guerre au nom de nos valeurs démocratiques. La seule victoire que puissent espérer les fanatiques, c’estde nous convaincre que nous menons une guerre totale. C’est de nous mener dans l’impasse de la force que nous croyions être un raccourci. Nous avons trois adversaires redoutables à affronter.

Perte des repères démocratiques

Il y a d’abord, le plus évident, les terroristes. Nous ne pouvons tolérer que des assassins de masse circulent encore dans le pays et que les apôtres de la haine sèment leurs paroles impunément. Tous les moyens de l’État de droit doivent être mis en œuvre pour les appréhender et les traduire en justice. Nous devons améliorer les dispositifs de prévention, de surveillance et de protection des lieux sensibles, empêcher la radicalisation notamment dans les prisons. Face à un ennemi sans frontières, il ne peut y avoir de lutte efficace qu’à travers une coopération policière et judiciaire sans cesse renforcée, à l’échelle de l’Europe mais également avec les autres pays concernés. Là où il y a vingt ans il n’y avait que quelques foyers terroristes, aujourd’hui le monde entier est concerné.

Il est urgent de tarir tous les financements de l’extrémisme islamiste en France, notamment venant de pays du Moyen-Orient. C’est dans ce but que, ministre de l’intérieur, j’avais proposé de réformer le financement des constructions de lieux de culte musulman par une Fondation des œuvres de l’islam permettant de réduire les financements étrangers, et permettre ainsi l’épanouissement d’un islam deFrance.

Il y a un second ennemi, c’est la peur. Le sentiment d’une violence imprévisible, omniprésente et soudaine suscite un désir de sécurité qu’il sera impossible de combler. L’expérience nous l’enseigne, les attaques terroristes favorisent le renoncement aux valeurs démocratiques, le souci de notre sécurité nous disposant à sacrifier les libertés de tiers, chez nous ou à l’étranger. La spirale de défiance créée aux États-Unis par le Patriot Act et la légitimation durable de la torture ou des détentions illégales a aujourd’hui plongé ce pays dans la perte de repères moraux. Nous avons vu le vertige de la guerre civile en Algérie durant les années de plomb. Nous voyons de plus en plus de pays qui ont peur, qui s’emmurent, qui s’éloignent des valeurs démocratiques.

Il y a un troisième ennemi aujourd’hui, c’est le rejet. Notre pays se crispe de jour en jour. Ses élites se tournent chaque jour davantage vers des discours de division et d’exclusion permettant tous les amalgames. L’Histoire nous enseigne que lorsque les digues sautent, le pays risque l’effondrement. Si nous aimantons la violence, c’est parce que nous sommes divisés, faibles, repliés sur nous-mêmes ; un pays blessé qui perd son sang. Les polémiques littéraires, les démagogies partisanes, nous montrent que l’enjeu n’est pas tant de nous sauver des autres, d’invasions ou de remplacements supposés, mais de nous sauver de nous-mêmes, de notre renoncement, de notre narcissisme du déclin, de notre tentation occidentaliste et suicidaire.

Dans l’épreuve, chacun d’entre nous a un devoir à accomplir. Agissons avec responsabilité, sang-froid et dans l’unité, ripostons par l’exemplarité démocratique, redevenons ce que nous sommes, des républicains qui croient au dialogue, à la force de la culture et del’éducation et à la paix.

8 janvier 2015, Le Monde

1024 681 Dominique de Villepin

Choose weapons of peace over the rhetoric of war 

 – Dans une tribune en anglais pour le Financial Times, Dominique de Villepin invite à choisir la diplomatie plutôt que la rhétorique guerrière –

We have to do what it takes to eliminate Islamist violence, a source of barbaric crimes

The barbaric murder of Alan Henning is a fresh call for more efficiency in the fight against the Islamic State of Iraq and the Levant (Isis). There is a great deal of confusion in this war. France is leading loudly and the US is leading from behind. Iran is on the side of both of them but they are not on Iran’s. One of the allies strikes Syria, the other would rather not. There is confusion over what is said, what is done and what is wished.

What is said? We are waging a “global war on terror”, a catchphrase coined 13 years ago by George W Bush. These are not just words but seeds, spreading the logic of force around the globe. The whole Muslim world is strained by local conflicts, from the Philippines to Nigeria, from the Chinese Xinjiang to the Russian Caucasus. Starting a war on terror means melting all local fronts into a single global enemy.

Moreover, the images the enemy sees are not the same as those we watch here. People in the Middle East have wounded memories and resent the double standards of western sympathy – the Syrians, for instance, whom the west let down a year ago. This is a war that provides legitimacy, credibility and visibility to fanatics around the globe. Each enemy who falls inspires 10 more to join.

What is done is another thing: a military operation in which political objectives are jumbled up with military means, perception is everything, and our hands are tied. Hands tied by a zero risk war – since Vietnam, western publics no longer tolerate casualties. Hands tied by the asymmetry of the war, in which every battle, even the smallest, becomes a decisive one if it is lost by the strongest. (Kobane today; Deraa tomorrow?) Hands tied by short-sighted strategies, in which a quick military victory gives way to a lasting political entanglement that presages the next war.

What is wished? Security. But that is the point: there is no security without peace. Every war creates collateral damages and entrenches hatred. What will we say now to countries that have been criticised for the ruthless treatment of Islamist movements – Israel, China in Xinjiang or Russia in Chechnya? When will it no longer seem necessary to intervene? After a war in Nigeria? In Southeast Asia? In Libya again?

We cannot afford an endless war of fragile truces punctuated by brutal outbursts that leads, little by little, to a clash of civilisations. The destinies of Europe and the Middle East are intertwined. The crisis in the Middle East also tears apart 20m European Muslims. We face risks at home, and also for our populations abroad, such as the 200,000 French who live around the Mediterranean.

The west bears its share of responsibility for the Middle East’s troubles. For 40 years inconsistent policies, especially in Washington, have fuelled war between nationalist dictatorships and Islamist movements. By pursuing security through the use of force, we will loose our principles and our identity. We will live in perpetual fear of the others. Peace is the chance we owe ourselves.

We have to do what it takes to achieve what we wish, the elimination of Islamist violence, a source of barbaric crimes. Not only by stopping Isis but also by destroying its political roots.

This means choosing efficiency over ideology. Neither blind pacifism, nor warmongering, will do. We can be led to use force, with clear and limited objectives: destroying the oil wells held by Isis, cutting off its revenues; giving air support to Kurdish, Iraqi or Free Syrian troops fighting Isis on the ground.

But the core strategy remains political, and it cannot wait. It requires the unity of the Arab nation states. It can still be restored by inclusive national dialogues, offering recognition to minorities. But for how long? The Sunni Arabs in Iraq, who accept the rule of Isis because they feel even more threatened by the Shia militias backed by a sectarian government, need to be won back.

The second imperative is responsibility. The regional war can only be solved by the region’s countries. The Sunni states, in particular from the heavily armed Gulf Cooperation Council, have to lead the war, with the west’s support. Not the other way round, as it is today.

The third imperative is reconciliation. In the Middle East, we have to promote local peace, in one place at a time, to achieve a regional peace tomorrow. Peace between Turkey and the Kurds. Peace between Saudi Arabia and Qatar. Peace between Israel and the Palestinians. Peace of course between Saudi Arabia and Iran, which is central to the Shia/Sunni confrontation. To achieve this, a permanent regional conference with all actors is needed. The weapons of peace can be more powerful than the war on terror. They call for political will, vision and initiative.

6 octobre 2014, Financial Times

1024 576 Dominique de Villepin

N’oublions pas que l’Etat islamique, nous l’avons enfanté

Dans une interview pour RTL, Dominique de Villepin rappelle que la formation de l’Etat islamique engage la responsabilité de la communauté internationale

 

 

1024 640 Dominique de Villepin

Nous ne pouvons pas gagner la guerre contre le terrorisme – CSOJ

Répondant aux questions de Frédéric Taddei sur le plateau de Ce soir ou jamais, Dominique de Villepin a rappelé qu’une « guerre contre le terrorisme » n’était rien d’autre qu’une fuite en avant menant à l’échec, ce à quoi il a opposé la nécessité de trouver une solution politique aussi inclusive que possible

 

1024 672 Dominique de Villepin

En Irak, les «Somnambules» sont de retour

– Dans une tribune parue dans Libération, Dominique de Villepin revient sur la difficulté d’intervenir à nouveau en Irak, dix ans après l’intervention américaine dans le pays –

 

Les «Somnambules» sont de retour. C’est par ce nom qu’un historien anglais a désigné les puissances européennes dans leur marche inexorable à la guerre à l’été 1914. C’est l’impression que donnent les puissances occidentales et moyen-orientales réunies à Paris par les présidents français et irakien. Somnambules parce qu’incapables de sortir de la répétition névrotique. En dépit des échecs de toutes les opérations accumulées depuis 2001, en dépit de l’évidence que l’Etat islamique est le résultat de cette succession de stratégies contre-productives, ils continuent à envisager les mêmes opérations, les mêmes coalitions. Souvenons-nous de l’Afghanistan qui n’a pas de président et est localement aux mains de groupes qui n’ont rien à envier aux talibans. Souvenons-nous de l’Irak en 2003, bien sûr. Mais souvenons-nous aussi de la Libye et ouvrons les yeux sur ce qu’elle est devenue, une zone de non-droit et un maquis de factions islamistes rivales où la France envisage déjà une nouvelle intervention. Et après-demain, où irons-nous ? Au Nigeria contre le califat de Boko Haram, ni moins cruel ni moins inquiétant.

Somnambules aussi parce qu’incapables de résister à la pression des opinions publiques et au déferlement d’images cauchemardesques. On frappe pour se donner bonne conscience, pour ne pas laisser impunie la barbarie. Mais quel sens cela a-t-il si cela crée des vocations pour dix nouveaux fous de Dieu ? Somnambules, enfin, parce qu’il n’y a personne pour les réveiller. Aucune voix ne se lève pour dire, preuves à l’appui, qu’ils courent une fois de plus dans le mur. Ce serait pourtant là la responsabilité historique de la France, sa véritable vocation. Car oui, la France est une puissance responsable dans le monde, mais elle est surtout, et tout particulièrement, une grande voix capable d’éveiller les consciences et de tracer des alternatives.

Il est temps d’ouvrir les yeux, avant que nous nous enfoncions encore un peu plus loin dans le cauchemar moyen-oriental. Evitons d’ajouter un nouvel échec à la longue liste et cessons de jouer les apprentis sorciers. Cette opération est un va-tout militaire qui cache sous les uniformes une absence de stratégie. On ne part pas en guerre pour éradiquer un ennemi, mais pour gagner des points d’appui pour la paix. Que va-t-il se passer avec cette opération de grande ampleur. Elle va amalgamer par un réflexe de solidarité identitaire une partie des populations sunnites ambivalentes à l’égard de l’Etat islamique. Des idées simples iront nourrir la victimologie sunnite : voyez tous nos ennemis coalisés, chiites, kurdes et occidentaux. Nous sommes seuls à défendre le peuple sunnite. Elle va déresponsabiliser les Etats de la région qui peuvent se contenter d’un soutien de façade, en sous-main ou humanitaire, là où ils doivent apparaître en première ligne de la réponse collective.

Elle va laisser de côté des Etats indispensables pour une vraie réponse mondiale, mais qui ne veulent pas s’engager sous l’étendard de l’Occident. Où seront la Russie, l’Inde, la Chine dans l’action au quotidien, alors que ces trois puissances majeures sont confrontées sur leur sol au terrorisme islamiste ? Elle va laisser un vide qui sera occupé, comme à chaque fois, par un nouvel acteur radicalisé. Dernier argument en faveur de l’intervention : nous n’avons pas le choix. Argument faux et argument de Somnambules s’il en est. Face à l’Etat islamique, choisissons une stratégie d’asphyxie politique de l’Etat islamique.

L’enjeu aujourd’hui, c’est de construire une stratégie politique, avec une vision de longue durée et un recours ponctuel à l’outil militaire en vue d’objectifs précis, tant cet outil militaire dans des crises identitaires est susceptible de susciter frustrations et ressentiments. Qui est vraiment «l’Etat islamique». Ce n’est ni un Etat ni un empire théocratique naissant, c’est un acteur opportuniste, un entrepreneur de guerre ayant choisi une niche confessionnelle dans le vaste marché de la haine et de la violence. Il ne vise qu’à étendre ses profits, son nombre d’adhérents et son emprise territoriale. Il se nourrit d’images, celles de bourreau et de martyr lui étant aussi profitables en attirant des masses de nouveaux jihadistes. Il s’étend par une tactique du moindre coût en évitant les combats trop difficiles et en se concentrant sur les adversaires les plus faibles, l’armée irakienne en territoire sunnite ou l’Armée syrienne libre en Syrie. Il vise surtout à éteindre la concurrence pour s’imposer sur son marché, face à Al-Qaeda, face à Al-Nosra ou d’autres.

Premier point, mener une stratégie efficace contre un tel acteur signifie l’assécher en verrouillant les frontières et en agissant contre les réseaux mafieux prêts à acheter du pétrole à l’Etat islamique. Un tel acteur, s’il n’avance pas, recule. Il faut donc opposer des verrous pour empêcher toute avancée, en renforçant les capacités de la Jordanie, du Kurdistan, de l’Armée syrienne libre.

Deuxième point, il s’agit ensuite de détacher les tribus sunnites de l’Etat islamique en reprenant une politique de dialogue avec les tribus comme celle du Réveil de 2006-2007 contre Al-Qaeda offrant une place aux tribus dans la nouvelle organisation administrative, sécuritaire et politique de l’Etat irakien. Nous pouvons ainsi le priver de soutiens.

Troisième point, les Etats de la région doivent se mobiliser pour apporter une réponse militaire et politique commune, à laquelle l’Europe et les Etats-Unis pourront apporter leur appui.

Quatrième point, il faut réduire par le dialogue le fossé entre Arabie Saoudite et Iran qui nourrit aujourd’hui la fracture entre chiites et sunnites. Cela passe naturellement par une conférence régionale qui puisse se donner de véritables mécanismes de sécurité contre les acteurs opportunistes. L’Etat islamique est aussi le produit des doubles jeux et des arrière-pensées des Etats de la région. C’est vrai de toute évidence pour la Syrie de Bachar Al-Assad. Mais c’est vrai aussi pour les monarchies du Golfe, pour l’Arabie Saoudite et le Qatar, dont les rivalités et les peurs respectives ont beaucoup nui à l’équilibre de la région. C’est vrai également de certains courants de pensée en Turquie qui se fixent d’autres priorités et notamment la question du Kurdistan.

Cinquième point, il s’agit également d’institutionnaliser une réponse globale au terrorisme en y impliquant toutes les grandes puissances concernées et volontaires, un G20 de l’antiterrorisme. Il faut notamment travailler avec la Chine, la Russie, l’Union africaine sur ces sujets. Il faut développer de nouveaux outils de coopération concernant le renseignement et la justice. Face à une menace internationalisée, il faut des réponses transnationales. Voilà ce que la France pourrait proposer. Voilà où elle pourrait faire entendre sa différence au lieu de chercher la gloire et la reconnaissance internationale dans un rôle de chef de file de l’occidentalisme armé et moralisateur qui laisse un arrière-goût de IVe République. Cela signifie renouer avec nos valeurs d’indépendance, d’équilibre et de dialogue.

17 septembre 2014, Libération

1024 576 Dominique de Villepin

Il serait temps que les pays occidentaux tirent des leçons de l’Afghanistan

Dans une interview face à Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV, Dominique de Villepin dresse le bilan de la politique interventionniste occidentale

 

672 1024 Dominique de Villepin

Irak: Le triple échec du recours à la force

 Dans une tribune parue dans Le Monde, Dominique de Villepin s’interroge sur le bienfondé d’une nouvelle intervention en Irak –

Peut-on arrêter la quatrième guerre d’Irak ?

Après l’offensive victorieuse des djihadistes dans le nord-ouest du pays, l’Irak entre dans sa quatrième guerre en trente ans : guerre contre l’Iran (1980-1988), guerre contre la coalition internationale (1991), guerre contre les Etats-Unis et le Royaume-Uni (2003) et maintenant guerre entre sunnites et chiites. Ce retour de l’Irak sur le devant de la scène cristallise en fait les rivalités entre l’Iran et l’Arabie saoudite, deux puissances régionales. Il reflète aussi les déviances du système international depuis la fin de la guerre froide en 1991 et interpelle notamment les Occidentaux sur leurs responsabilités dans les interventions militaires, nécessaires ou désastreuses, dont l’Irak est le symbole

Les bouleversements en Irak signent le triple échec du recours à la force depuis 2001. Echec de la  » guerre contre le terrorisme «  dont je n’ai cessé de dire qu’elle était un fantasme dangereux qui ne pouvait aboutir qu’à faire le jeu des extrémistes en leur conférant de la crédibilité.

Deuxième échec : le changement de régime par la force devait, en Irak comme en Libye, importer la démocratie dans les fourgons des armées. Résultat : des Etats faillis tombent aux mains de factions instables ou d’un pouvoir sectaire qui remplace une oppression par une autre, dans l’organisation de l’armée et de l’administration.

Troisième échec : celui de la construction nationale au moyen de la force comme en rêvent les ingénieurs politiques américains. Dans l’Orient compliqué, il y a eu la tentation de faire table rase pour construire de nouvelles nations. C’était ne pas voir qu’on ouvrait la boîte de Pandore communautaire et que, tôt ou tard, on verrait toutes les frontières héritées de l’âge colonial remises en cause au nom des puretés ethniques, tribales ou confessionnelles.

Il est nécessaire de rappeler ce diagnostic, non pour se glorifier d’avoir prévenu, ce qui ne sert à rien, mais pour alerter sur les périls de l’avenir. S’il y a eu un triple échec de la force sur le terrain, il y a eu, malgré tout et de façon inquiétante, un triomphe de la force dans les esprits.

Un monde sans gagnants

Deux logiques implacables sont à l’oeuvre. Il y a, dans tout l’Occident, une tentation du recours à la force parce qu’elle est supposée rapide, simple et efficace face au choc des images et des émotions. La guerre tout entière change de sens. Des démocraties militarisées imposent une guerre de drones sans hommes ni pertes, d’un côté tout au moins. Il n’y a plus une année sans désir ou décision d’expédition militaire. En Libye, au Mali, en Centrafrique, en Syrie, en Irak aujourd’hui, c’est toujours la même logique qui veut que, dans le doute, on dégaine son arme.

En même temps s’enracine au Moyen-Orient l’idée d’une force justificatrice et purificatrice qui doit venir à bout de tout ce qui est menaçant et étranger. La logique communautaire se nourrit de l’idée qu’on peut se séparer des autres par la force. Des raids de djihadistes sunnites, peu nombreux mais bien entraînés, suscitent des enrôlements de masse de miliciens chiites et la mobilisation de peshmergas kurdes. Ce sont des sociétés entières qui se mettent sur le pied de guerre.

Cet esprit guerrier nous conduits au bord de la désagrégation de l’ensemble du Moyen-Orient et de la communauté internationale aux points de vue de plus en plus irréconciliables. C’est un monde sans gagnants, où le seul enjeu est d’infliger plus de pertes aux autres qu’on en subit soi-même.

L’urgence, c’est de préserver l’unité de la communauté internationale et de se saisir de ce qui fait consensus, à savoir le risque de terrorisme international qui affecte les puissances. C’est l’occasion, peut-être unique, de rompre avec la  » guerre contre le terrorisme «  et de s’engager dans une vraie lutte contre ce fléau, qui doit être d’abord judiciaire, technologique, financière. Je crois que l’Europe et la France ont ici, à nouveau, une responsabilité particulière à exercer. La clé du succès de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), c’est l’accès à des financements massifs, soit par des bailleurs de fonds complaisants, soit par des trafics transnationaux ou des rançons.

Préserver l’unité du Moyen-Orient, c’est dépasser le clivage sunnites-chiites, qui devient la ligne de front communautaire de tout le Moyen-Orient, au sud de l’Irak par exemple, car cela entraînerait dans le chaos l’Iran, l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Turquie. Une conférence régionale doit mettre autour de la table toutes les puissances autour de ce qui fait consensus pour chacune : la garantie des frontières dans un cadre de sécurité collective comme l’Europe a essayé de le mettre en ?uvre dans le passé.

Le succès de l’EIIL, c’est une coalition hétéroclite rendue possible par la conjugaison de l’effet de terreur et de l’effet de terrain, faisant des djihadistes soit des libérateurs, soit un moindre mal pour des populations sunnites qui se défient du régime en place. Il est encore temps d’imposer un gouvernement de réconciliation nationale, incluant toutes les communautés, ainsi qu’une réforme de l’administration et de l’armée donnant une place à chacun. C’est notre dernière chance avant la déflagration identitaire. Sachons la saisir.

19 juin 2014, Le Monde