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Terrorisme

1024 681 Dominique de Villepin

Choose weapons of peace over the rhetoric of war 

 – Dans une tribune en anglais pour le Financial Times, Dominique de Villepin invite à choisir la diplomatie plutôt que la rhétorique guerrière –

We have to do what it takes to eliminate Islamist violence, a source of barbaric crimes

The barbaric murder of Alan Henning is a fresh call for more efficiency in the fight against the Islamic State of Iraq and the Levant (Isis). There is a great deal of confusion in this war. France is leading loudly and the US is leading from behind. Iran is on the side of both of them but they are not on Iran’s. One of the allies strikes Syria, the other would rather not. There is confusion over what is said, what is done and what is wished.

What is said? We are waging a “global war on terror”, a catchphrase coined 13 years ago by George W Bush. These are not just words but seeds, spreading the logic of force around the globe. The whole Muslim world is strained by local conflicts, from the Philippines to Nigeria, from the Chinese Xinjiang to the Russian Caucasus. Starting a war on terror means melting all local fronts into a single global enemy.

Moreover, the images the enemy sees are not the same as those we watch here. People in the Middle East have wounded memories and resent the double standards of western sympathy – the Syrians, for instance, whom the west let down a year ago. This is a war that provides legitimacy, credibility and visibility to fanatics around the globe. Each enemy who falls inspires 10 more to join.

What is done is another thing: a military operation in which political objectives are jumbled up with military means, perception is everything, and our hands are tied. Hands tied by a zero risk war – since Vietnam, western publics no longer tolerate casualties. Hands tied by the asymmetry of the war, in which every battle, even the smallest, becomes a decisive one if it is lost by the strongest. (Kobane today; Deraa tomorrow?) Hands tied by short-sighted strategies, in which a quick military victory gives way to a lasting political entanglement that presages the next war.

What is wished? Security. But that is the point: there is no security without peace. Every war creates collateral damages and entrenches hatred. What will we say now to countries that have been criticised for the ruthless treatment of Islamist movements – Israel, China in Xinjiang or Russia in Chechnya? When will it no longer seem necessary to intervene? After a war in Nigeria? In Southeast Asia? In Libya again?

We cannot afford an endless war of fragile truces punctuated by brutal outbursts that leads, little by little, to a clash of civilisations. The destinies of Europe and the Middle East are intertwined. The crisis in the Middle East also tears apart 20m European Muslims. We face risks at home, and also for our populations abroad, such as the 200,000 French who live around the Mediterranean.

The west bears its share of responsibility for the Middle East’s troubles. For 40 years inconsistent policies, especially in Washington, have fuelled war between nationalist dictatorships and Islamist movements. By pursuing security through the use of force, we will loose our principles and our identity. We will live in perpetual fear of the others. Peace is the chance we owe ourselves.

We have to do what it takes to achieve what we wish, the elimination of Islamist violence, a source of barbaric crimes. Not only by stopping Isis but also by destroying its political roots.

This means choosing efficiency over ideology. Neither blind pacifism, nor warmongering, will do. We can be led to use force, with clear and limited objectives: destroying the oil wells held by Isis, cutting off its revenues; giving air support to Kurdish, Iraqi or Free Syrian troops fighting Isis on the ground.

But the core strategy remains political, and it cannot wait. It requires the unity of the Arab nation states. It can still be restored by inclusive national dialogues, offering recognition to minorities. But for how long? The Sunni Arabs in Iraq, who accept the rule of Isis because they feel even more threatened by the Shia militias backed by a sectarian government, need to be won back.

The second imperative is responsibility. The regional war can only be solved by the region’s countries. The Sunni states, in particular from the heavily armed Gulf Cooperation Council, have to lead the war, with the west’s support. Not the other way round, as it is today.

The third imperative is reconciliation. In the Middle East, we have to promote local peace, in one place at a time, to achieve a regional peace tomorrow. Peace between Turkey and the Kurds. Peace between Saudi Arabia and Qatar. Peace between Israel and the Palestinians. Peace of course between Saudi Arabia and Iran, which is central to the Shia/Sunni confrontation. To achieve this, a permanent regional conference with all actors is needed. The weapons of peace can be more powerful than the war on terror. They call for political will, vision and initiative.

6 octobre 2014, Financial Times

1024 576 Dominique de Villepin

N’oublions pas que l’Etat islamique, nous l’avons enfanté

Dans une interview pour RTL, Dominique de Villepin rappelle que la formation de l’Etat islamique engage la responsabilité de la communauté internationale

 

 

1024 640 Dominique de Villepin

Nous ne pouvons pas gagner la guerre contre le terrorisme – CSOJ

Répondant aux questions de Frédéric Taddei sur le plateau de Ce soir ou jamais, Dominique de Villepin a rappelé qu’une « guerre contre le terrorisme » n’était rien d’autre qu’une fuite en avant menant à l’échec, ce à quoi il a opposé la nécessité de trouver une solution politique aussi inclusive que possible

 

1024 672 Dominique de Villepin

En Irak, les «Somnambules» sont de retour

– Dans une tribune parue dans Libération, Dominique de Villepin revient sur la difficulté d’intervenir à nouveau en Irak, dix ans après l’intervention américaine dans le pays –

 

Les «Somnambules» sont de retour. C’est par ce nom qu’un historien anglais a désigné les puissances européennes dans leur marche inexorable à la guerre à l’été 1914. C’est l’impression que donnent les puissances occidentales et moyen-orientales réunies à Paris par les présidents français et irakien. Somnambules parce qu’incapables de sortir de la répétition névrotique. En dépit des échecs de toutes les opérations accumulées depuis 2001, en dépit de l’évidence que l’Etat islamique est le résultat de cette succession de stratégies contre-productives, ils continuent à envisager les mêmes opérations, les mêmes coalitions. Souvenons-nous de l’Afghanistan qui n’a pas de président et est localement aux mains de groupes qui n’ont rien à envier aux talibans. Souvenons-nous de l’Irak en 2003, bien sûr. Mais souvenons-nous aussi de la Libye et ouvrons les yeux sur ce qu’elle est devenue, une zone de non-droit et un maquis de factions islamistes rivales où la France envisage déjà une nouvelle intervention. Et après-demain, où irons-nous ? Au Nigeria contre le califat de Boko Haram, ni moins cruel ni moins inquiétant.

Somnambules aussi parce qu’incapables de résister à la pression des opinions publiques et au déferlement d’images cauchemardesques. On frappe pour se donner bonne conscience, pour ne pas laisser impunie la barbarie. Mais quel sens cela a-t-il si cela crée des vocations pour dix nouveaux fous de Dieu ? Somnambules, enfin, parce qu’il n’y a personne pour les réveiller. Aucune voix ne se lève pour dire, preuves à l’appui, qu’ils courent une fois de plus dans le mur. Ce serait pourtant là la responsabilité historique de la France, sa véritable vocation. Car oui, la France est une puissance responsable dans le monde, mais elle est surtout, et tout particulièrement, une grande voix capable d’éveiller les consciences et de tracer des alternatives.

Il est temps d’ouvrir les yeux, avant que nous nous enfoncions encore un peu plus loin dans le cauchemar moyen-oriental. Evitons d’ajouter un nouvel échec à la longue liste et cessons de jouer les apprentis sorciers. Cette opération est un va-tout militaire qui cache sous les uniformes une absence de stratégie. On ne part pas en guerre pour éradiquer un ennemi, mais pour gagner des points d’appui pour la paix. Que va-t-il se passer avec cette opération de grande ampleur. Elle va amalgamer par un réflexe de solidarité identitaire une partie des populations sunnites ambivalentes à l’égard de l’Etat islamique. Des idées simples iront nourrir la victimologie sunnite : voyez tous nos ennemis coalisés, chiites, kurdes et occidentaux. Nous sommes seuls à défendre le peuple sunnite. Elle va déresponsabiliser les Etats de la région qui peuvent se contenter d’un soutien de façade, en sous-main ou humanitaire, là où ils doivent apparaître en première ligne de la réponse collective.

Elle va laisser de côté des Etats indispensables pour une vraie réponse mondiale, mais qui ne veulent pas s’engager sous l’étendard de l’Occident. Où seront la Russie, l’Inde, la Chine dans l’action au quotidien, alors que ces trois puissances majeures sont confrontées sur leur sol au terrorisme islamiste ? Elle va laisser un vide qui sera occupé, comme à chaque fois, par un nouvel acteur radicalisé. Dernier argument en faveur de l’intervention : nous n’avons pas le choix. Argument faux et argument de Somnambules s’il en est. Face à l’Etat islamique, choisissons une stratégie d’asphyxie politique de l’Etat islamique.

L’enjeu aujourd’hui, c’est de construire une stratégie politique, avec une vision de longue durée et un recours ponctuel à l’outil militaire en vue d’objectifs précis, tant cet outil militaire dans des crises identitaires est susceptible de susciter frustrations et ressentiments. Qui est vraiment «l’Etat islamique». Ce n’est ni un Etat ni un empire théocratique naissant, c’est un acteur opportuniste, un entrepreneur de guerre ayant choisi une niche confessionnelle dans le vaste marché de la haine et de la violence. Il ne vise qu’à étendre ses profits, son nombre d’adhérents et son emprise territoriale. Il se nourrit d’images, celles de bourreau et de martyr lui étant aussi profitables en attirant des masses de nouveaux jihadistes. Il s’étend par une tactique du moindre coût en évitant les combats trop difficiles et en se concentrant sur les adversaires les plus faibles, l’armée irakienne en territoire sunnite ou l’Armée syrienne libre en Syrie. Il vise surtout à éteindre la concurrence pour s’imposer sur son marché, face à Al-Qaeda, face à Al-Nosra ou d’autres.

Premier point, mener une stratégie efficace contre un tel acteur signifie l’assécher en verrouillant les frontières et en agissant contre les réseaux mafieux prêts à acheter du pétrole à l’Etat islamique. Un tel acteur, s’il n’avance pas, recule. Il faut donc opposer des verrous pour empêcher toute avancée, en renforçant les capacités de la Jordanie, du Kurdistan, de l’Armée syrienne libre.

Deuxième point, il s’agit ensuite de détacher les tribus sunnites de l’Etat islamique en reprenant une politique de dialogue avec les tribus comme celle du Réveil de 2006-2007 contre Al-Qaeda offrant une place aux tribus dans la nouvelle organisation administrative, sécuritaire et politique de l’Etat irakien. Nous pouvons ainsi le priver de soutiens.

Troisième point, les Etats de la région doivent se mobiliser pour apporter une réponse militaire et politique commune, à laquelle l’Europe et les Etats-Unis pourront apporter leur appui.

Quatrième point, il faut réduire par le dialogue le fossé entre Arabie Saoudite et Iran qui nourrit aujourd’hui la fracture entre chiites et sunnites. Cela passe naturellement par une conférence régionale qui puisse se donner de véritables mécanismes de sécurité contre les acteurs opportunistes. L’Etat islamique est aussi le produit des doubles jeux et des arrière-pensées des Etats de la région. C’est vrai de toute évidence pour la Syrie de Bachar Al-Assad. Mais c’est vrai aussi pour les monarchies du Golfe, pour l’Arabie Saoudite et le Qatar, dont les rivalités et les peurs respectives ont beaucoup nui à l’équilibre de la région. C’est vrai également de certains courants de pensée en Turquie qui se fixent d’autres priorités et notamment la question du Kurdistan.

Cinquième point, il s’agit également d’institutionnaliser une réponse globale au terrorisme en y impliquant toutes les grandes puissances concernées et volontaires, un G20 de l’antiterrorisme. Il faut notamment travailler avec la Chine, la Russie, l’Union africaine sur ces sujets. Il faut développer de nouveaux outils de coopération concernant le renseignement et la justice. Face à une menace internationalisée, il faut des réponses transnationales. Voilà ce que la France pourrait proposer. Voilà où elle pourrait faire entendre sa différence au lieu de chercher la gloire et la reconnaissance internationale dans un rôle de chef de file de l’occidentalisme armé et moralisateur qui laisse un arrière-goût de IVe République. Cela signifie renouer avec nos valeurs d’indépendance, d’équilibre et de dialogue.

17 septembre 2014, Libération

1024 576 Dominique de Villepin

Il serait temps que les pays occidentaux tirent des leçons de l’Afghanistan

Dans une interview face à Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV, Dominique de Villepin dresse le bilan de la politique interventionniste occidentale

 

672 1024 Dominique de Villepin

Irak: Le triple échec du recours à la force

 Dans une tribune parue dans Le Monde, Dominique de Villepin s’interroge sur le bienfondé d’une nouvelle intervention en Irak –

Peut-on arrêter la quatrième guerre d’Irak ?

Après l’offensive victorieuse des djihadistes dans le nord-ouest du pays, l’Irak entre dans sa quatrième guerre en trente ans : guerre contre l’Iran (1980-1988), guerre contre la coalition internationale (1991), guerre contre les Etats-Unis et le Royaume-Uni (2003) et maintenant guerre entre sunnites et chiites. Ce retour de l’Irak sur le devant de la scène cristallise en fait les rivalités entre l’Iran et l’Arabie saoudite, deux puissances régionales. Il reflète aussi les déviances du système international depuis la fin de la guerre froide en 1991 et interpelle notamment les Occidentaux sur leurs responsabilités dans les interventions militaires, nécessaires ou désastreuses, dont l’Irak est le symbole

Les bouleversements en Irak signent le triple échec du recours à la force depuis 2001. Echec de la  » guerre contre le terrorisme «  dont je n’ai cessé de dire qu’elle était un fantasme dangereux qui ne pouvait aboutir qu’à faire le jeu des extrémistes en leur conférant de la crédibilité.

Deuxième échec : le changement de régime par la force devait, en Irak comme en Libye, importer la démocratie dans les fourgons des armées. Résultat : des Etats faillis tombent aux mains de factions instables ou d’un pouvoir sectaire qui remplace une oppression par une autre, dans l’organisation de l’armée et de l’administration.

Troisième échec : celui de la construction nationale au moyen de la force comme en rêvent les ingénieurs politiques américains. Dans l’Orient compliqué, il y a eu la tentation de faire table rase pour construire de nouvelles nations. C’était ne pas voir qu’on ouvrait la boîte de Pandore communautaire et que, tôt ou tard, on verrait toutes les frontières héritées de l’âge colonial remises en cause au nom des puretés ethniques, tribales ou confessionnelles.

Il est nécessaire de rappeler ce diagnostic, non pour se glorifier d’avoir prévenu, ce qui ne sert à rien, mais pour alerter sur les périls de l’avenir. S’il y a eu un triple échec de la force sur le terrain, il y a eu, malgré tout et de façon inquiétante, un triomphe de la force dans les esprits.

Un monde sans gagnants

Deux logiques implacables sont à l’oeuvre. Il y a, dans tout l’Occident, une tentation du recours à la force parce qu’elle est supposée rapide, simple et efficace face au choc des images et des émotions. La guerre tout entière change de sens. Des démocraties militarisées imposent une guerre de drones sans hommes ni pertes, d’un côté tout au moins. Il n’y a plus une année sans désir ou décision d’expédition militaire. En Libye, au Mali, en Centrafrique, en Syrie, en Irak aujourd’hui, c’est toujours la même logique qui veut que, dans le doute, on dégaine son arme.

En même temps s’enracine au Moyen-Orient l’idée d’une force justificatrice et purificatrice qui doit venir à bout de tout ce qui est menaçant et étranger. La logique communautaire se nourrit de l’idée qu’on peut se séparer des autres par la force. Des raids de djihadistes sunnites, peu nombreux mais bien entraînés, suscitent des enrôlements de masse de miliciens chiites et la mobilisation de peshmergas kurdes. Ce sont des sociétés entières qui se mettent sur le pied de guerre.

Cet esprit guerrier nous conduits au bord de la désagrégation de l’ensemble du Moyen-Orient et de la communauté internationale aux points de vue de plus en plus irréconciliables. C’est un monde sans gagnants, où le seul enjeu est d’infliger plus de pertes aux autres qu’on en subit soi-même.

L’urgence, c’est de préserver l’unité de la communauté internationale et de se saisir de ce qui fait consensus, à savoir le risque de terrorisme international qui affecte les puissances. C’est l’occasion, peut-être unique, de rompre avec la  » guerre contre le terrorisme «  et de s’engager dans une vraie lutte contre ce fléau, qui doit être d’abord judiciaire, technologique, financière. Je crois que l’Europe et la France ont ici, à nouveau, une responsabilité particulière à exercer. La clé du succès de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), c’est l’accès à des financements massifs, soit par des bailleurs de fonds complaisants, soit par des trafics transnationaux ou des rançons.

Préserver l’unité du Moyen-Orient, c’est dépasser le clivage sunnites-chiites, qui devient la ligne de front communautaire de tout le Moyen-Orient, au sud de l’Irak par exemple, car cela entraînerait dans le chaos l’Iran, l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Turquie. Une conférence régionale doit mettre autour de la table toutes les puissances autour de ce qui fait consensus pour chacune : la garantie des frontières dans un cadre de sécurité collective comme l’Europe a essayé de le mettre en ?uvre dans le passé.

Le succès de l’EIIL, c’est une coalition hétéroclite rendue possible par la conjugaison de l’effet de terreur et de l’effet de terrain, faisant des djihadistes soit des libérateurs, soit un moindre mal pour des populations sunnites qui se défient du régime en place. Il est encore temps d’imposer un gouvernement de réconciliation nationale, incluant toutes les communautés, ainsi qu’une réforme de l’administration et de l’armée donnant une place à chacun. C’est notre dernière chance avant la déflagration identitaire. Sachons la saisir.

19 juin 2014, Le Monde

1024 576 Dominique de Villepin

Ce n’est jamais trop tard quand on parle de la France

Lors d’une interview pour l’émission « Internationales » sur TV5MONDE, Dominique de Villepin est interrogé sur la place de la France dans le monde et sur des enjeux de politique intérieure

 

150 150 Dominique de Villepin

Éviter un choc des civilisations

– Tribune initialement parue dans The Huffington Post – 

Ce ne sont pas seulement dix ans qui séparent l’intervention en Irak de 2003 et aujourd’hui, mais deux mondes.

Le monde d’aujourd’hui est tout à fait différent, d’abord parce que l’Amérique de Barack Obama semble n’avoir que très peu à voir avec celle de l’administration Bush.

Le monde est aussi très différent aujourd’hui, quand on regarde la France qui mène actuellement une coalition africaine au Mali pour combattre des groupes terroristes jihadistes liés à Al-Quaida, avec le soutien du Conseil de Sécurité et des États-Unis.

C’est aussi un monde complètement différent, où le Printemps arabe prouve que les peuples arabes ont envie de devenir les acteurs de leur propre histoire, mais sont touchés par de terribles contradictions, lesquelles conduisent paradoxalement à un renforcement sans précédent des mouvements islamistes.

Enfin, c’est un monde différent car avec la montée en puissance de la Chine, de la Russie, de l’Amérique latine, les pays occidentaux ne sont plus les seuls à déterminer ce qui est juste ou injuste.

Et ce nouveau monde a été profondément marqué par les choix des années 2002 et 2003, après le choc du 11 septembre, et plus particulièrement par les débats concernant l’intervention en Irak, qui avaient alors agité le Conseil de Sécurité. En tant que Ministre des Affaires étrangères en France sous la présidence de Jacques Chirac, je n’ai toujours eu qu’un seul objectif en tête, qui était pour moi l’essence du message et de l’expérience de mon pays: combattre sans relâche la violence terroriste, sans permettre pour autant la survenue d’un choc des Civilisations, tout simplement parce que notre passé nous a enseigné que c’était là exactement le but du terrorisme. Il vous faut gagner en même temps le combat et la paix.

En premier lieu, combattre les terroristes signifiait comprendre la véritable nature de cette nouvelle menace terroriste, résultant des évolutions de l’histoire, ce afin d’y trouver la parade la plus adéquate.

Cette menace était le résultat de la faiblesse de tout le Moyen Orient. Les terroristes se présentaient eux-mêmes comme les faibles dans une lutte contre les forts, les vengeurs isolés d’une population arabe victimisée. Cette faiblesse était leur légitimité et prétendre être en guerre constante avec eux ne pouvait que renforcer leur force politique. C’est pourquoi nous avons toujours mis en garde contre la fausse idée d’une « guerre contre le terrorisme ». Le contre-terrorisme n’est pas une contre-insurrection, c’est toute la leçon qu’a retenue la France de la guerre d’Algérie entre 1954 et 1962. C’est pourquoi nous avons plaidé pour des initiatives significatives en faveur d’une coopération internationale des polices et services de renseignements contre les organisations criminelles après 2001, et que nous avons nous-mêmes mis en place une coopération exemplaire du renseignement avec nos Alliés, reconnue par le gouvernement américain.

C’est aussi un résultat dérivé de la globalisation. Pas dans son idéologie mais dans ses outils. Les terroristes s’appuyaient sur un réseau financier occulte et sophistiqué de paradis fiscaux, aussi bien que sur des communications modernes mondiales, satellites et Internet. C’est pourquoi nous avons insisté sur la nécessité de prendre des mesures à l’échelle multilatérale, en réglementant la finance et les communications mondiales, des mesures qui représentaient les points clé de la réunion du Conseil de Sécurité réclamée par la France en janvier 2003.

Mais en second lieu, combattre le terrorisme signifiait aussi éviter un choc des civilisations, qui constituait un haut risque dans un monde profondément divisé. La naissance de nouvelles puissances avait conduit à des haussements de ton, venant en particulier de la Chine et de la Russie. Avec un Occident déclinant mais convaincu de son bon droit, nous étions condamnés à faire éclater la communauté internationale, l’Occident contre le reste du monde. C’était le point-clé concernant l’Irak, particulièrement au regard de la position de la Russie, ainsi que de celle de la Chine, qui nécessitait d’être entendue et qui aurait pu mener à un compromis. C’est ce que nous avons essayé de toutes nos forces d’accomplir avec les Allemands, Gerhard Schroeder et Joschka Fischer, et avec les Russes, Vladimir Poutine et Igor Ivanov.

En effet, il nous semblait terriblement dangereux en 2002-2003 de compromettre l’action mondiale contre les terroristes en affaiblissant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. L’essentiel de mon combat consistait à préserver la légitimité et l’unité des Nations Unies. La résolution 1441 restait à nos yeux le cadre légal approprié pour forcer l’Irak de Sadam à plus de coopération s’agissant des armes de destruction massive. Elle aurait pu devenir la base d’un consensus international avec un calendrier cohérent et des actions concrètes, les inspections de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA). C’est fort de cette conviction qu’en février 2003, au nom de la France et après bien des efforts pour trouver des solutions alternatives et des compromis, j’ai mis en garde contre une plus grande mise en danger de la légitimité des Nations Unies. Plus tard, le Président Chirac a déclaré qu’il était prêt à utiliser le droit de veto de la France au Conseil de Sécurité si une seconde résolution ne garantissant pas l’unité devait être proposée, ce qui ne s’est finalement jamais produit.

Oui, c’était un choix difficile à faire, mais je reste convaincu que cela n’a pas été un combat perdu. Certes, la guerre a eu lieu, mais avec ce choix, nous avons contribué à préserver la construction légale mise en place par nos ancêtres au milieu et à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En construisant des ponts vers d’autres mondes, plus de possibilités ont été ouvertes pour le futur, et en particulier pour l’influence et le pouvoir des pays occidentaux mis au défi. Plus encore, quelque chose d’imprévu a émergé de ce débat difficile, l’éveil mondial des opinions publiques à une forme de responsabilité commune.

Aujourd’hui, nous devons continuer à travailler dans le sens d’une action commune dans ce nouveau monde. Cela signifie nous interroger sur cette longue guerre qui a commencé en 2001 en Afghanistan, qui a non seulement été une réponse à une menace directe, mais aussi l’expression de la fascination occidentale pour la guerre et le pouvoir. Les batailles ont peut-être toutes été remportées en termes militaires, mais la guerre reste perdue en termes politiques. Parce que pour l’Occident, il semble toujours n’exister aucun autre pouvoir, aucune autre légitimité que la force, au moment même où cette force semble condamnée à s’affaiblir. Permettez-moi de vous présenter trois défis représentatifs.

La guerre des drones met au défi notre appréhension d’une lutte juste. Il est normal de vouloir protéger les précieuses vies de nos soldats, mais quelles sont les conséquences de cette guerre déshumanisée? Elle nous conduit droit vers un modèle de guerre de faible intensité mais permanente, dans lequel certaines nations technologiquement avancées pourraient intervenir où elles le souhaitent.

Deuxième défi, la place des médias dans ces guerres nous rend dépendants d’une mise en récit de la réalité qui bénéficie aux médias et aux hommes politiques, mais qui simplifie à outrance la réalité et nous rend aveugles aux conséquences à long terme. Nous sommes conduits à agir collectivement dans un présent permanent, faisant et défaisant avec le même volontarisme inutile. Nous sommes ainsi condamnés à l’échec.

Troisième défi: en intervenant trop souvent directement, nous mettons en péril le concept même de l’intervention humanitaire en la soumettant au devoir de protection. Si nous voulons préserver l’action humanitaire dans le futur, nous avons besoin de définir de façon plus claire la limite entre action humanitaire et interventionnisme politique conduisant à un changement de régime.

Il est temps de concevoir une autre forme de pouvoir pour notre action future. Il est temps d’inventer une nouvelle responsabilité. Le terrible sort de la Syrie aujourd’hui sonne comme un appel à agir. Nous devons nous extraire de cette impasse entre usage systématique de la force et impuissance. Agissons maintenant. Dans ce but, comme hier, nous avons besoin d’initiative, nous avons besoin de légitimité pour notre action commune, et nous avons besoin de reconstruire l’unité de notre communauté internationale.

20 mars 2013, Huffington Post

150 150 Dominique de Villepin

Non, la guerre ce n’est pas la France

 – Tribune initialement parue dans Le Journal du Dimanche

Le Mali, pays ami, s’effondre. Les djihadistes avancent vers le sud, l’urgence est là.

Mais ne cédons pas au réflexe de la guerre pour la guerre. L’unanimisme des va-t-en-guerre, la précipitation apparente, le déjà-vu des arguments de la « guerre contre le terrorisme » m’inquiètent. Ce n’est pas la France. Tirons les leçons de la décennie des guerres perdues, en Afghanistan, en Irak, en Libye.

Jamais ces guerres n’ont bâti un Etat solide et démocratique. Au contraire, elles favorisent les séparatismes, les Etats faillis, la loi d’airain des milices armées.

Jamais ces guerres n’ont permis de venir à bout de terroristes essaimant dans la région. Au contraire, elles légitiment les plus radicaux.

Jamais ces guerres n’ont permis la paix régionale. Au contraire, l’intervention occidentale permet à chacun de se défausser de ses responsabilités.

Pire encore, ces guerres sont un engrenage. Chacune crée les conditions de la suivante. Elles sont les batailles d’une seule et même guerre qui fait tache d’huile, de l’Irak vers la Libye et la Syrie, de la Libye vers le Mali en inondant le Sahara d’armes de contrebande. Il faut en finir.

Au Mali, aucune des conditions de la réussite n’est réunie.

Nous nous battrons à l’aveuglette, faute de but de guerre. Arrêter la progression des djihadistes vers le sud, reconquérir le nord du pays, éradiquer les bases d’AQMI sont autant de guerres différentes.

Nous nous battrons seuls, faute de partenaire malien solide. Eviction du président en mars et du premier ministre en décembre, effondrement d’une armée malienne divisée, défaillance générale de l’Etat, sur qui nous appuierons-nous?

Nous nous battrons dans le vide, faute d’appui régional solide. La Communauté des Etats de l’Afrique Occidentale reste en arrière de la main et l’Algérie a marqué ses réticences.

Un processus politique est seul capable d’amener la paix au Mali.

Il faut une dynamique nationale pour reconstruire l’Etat malien. Misons sur l’union nationale, les pressions sur la junte militaire et un processus de garanties démocratiques et de l’Etat de droit à travers des politiques de coopération fortes.

Il faut aussi une dynamique régionale, en mobilisant l’acteur central qu’est l’Algérie et la CEDEAO en faveur d’un plan de stabilisation du Sahel.

Il faut enfin une dynamique politique pour négocier en isolant les islamistes en ralliant les touaregs à une solution raisonnable.

Comment le virus néoconservateur a-t-il pu gagner ainsi tous les esprits? Non, la guerre ce n’est pas la France. Il est temps d’en finir avec une décennie de guerres perdues. Il y a dix ans, presque jour pour jour, nous étions réunis à l’ONU pour intensifier la lutte contre le terrorisme. Deux mois plus tard commençait l’intervention en Irak. Je n’ai depuis jamais cessé de m’engager pour la résolution politique des crises et contre le cercle vicieux de la force. Aujourd’hui notre pays peut ouvrir la voie pour sortir de l’impasse guerrière, si elle invente un nouveau modèle d’engagement, fondé sur les réalités de l’histoire, sur les aspirations des peuples et le respect des identités. Telle est la responsabilité de la France devant l’histoire.

12 janvier 2013, Le Journal du Dimanche

150 150 Dominique de Villepin

Discours sur le terrorisme au Sénat

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs,

Je veux d’abord vous dire ma satisfaction de venir répondre à votre initiative devant la Haute Assemblée. Permettez-moi de saluer en particulier le président de votre Délégation pour l’Union européenne, Monsieur Hubert Haenel : je connais, Monsieur le Sénateur, votre extrême compétence sur ces questions, ainsi que celle des membre de la Délégation.

Je tiens à saluer Messieurs Bret, Girod, Pelletier, Plancade et Zocchetto, pour la qualité de leurs interventions.

Face au terrorisme, nous avons deux atouts : d’abord, notre unité. C’est pour cela que j’attache tant d’importance à notre rencontre aujourd’hui. Un an après les attentats de Madrid, à quelques semaines du référendum sur la constitution européenne, il est essentiel que la représentation nationale puisse échanger avec le gouvernement sur une question qui concerne chacun d’entre nous. Ntre deuxième atout, c’est l’Europe. La lutte contre le terrorisme est une préoccupation récente à l’échelle de l’Union.  Mais elle est devenue prioritaire après les attentats du 11 septembre 2001 puis ceux du 11 mars 2004, à Madrid, notamment avec la stratégie de sécurité pour l’Europe, définie en décembre 2003, puis surtout avec les conclusions du Conseil européen du 24 mars 2004, qui constituent un véritable programme.

L’évolution de la menace impose plus que jamais de porter la lutte contre le terrorisme à l’échelle européenne.

Le terrorisme a changé. Dans son organisation d’abord : il se compose de cellules autonomes aux ramifications mouvantes, implantées pour certaines dans la société européenne, plus difficiles à appréhender qu’une structure hiérarchique et rigide. Pour autant, il n’y a pas aujourd’hui de génération spontanée de terroristes : ces cellules semblent garder un lien à l’extérieur du territoire avec des membres d’Al Qaïda. Nous l’avons vu lors de l’enquête sur les attentats de Madrid, qui a mis en évidence un lien entre le Groupe islamique des combattants marocains et un haut responsable d’Al Qaïda.

Le terrorisme a également changé dans ses méthodes :

Pour accroître leur capacité de destruction, certains groupes tentent d’accéder à des armes de destruction massive, notamment chimiques, biologiques et radiologiques. Nous l’avons vu en France avec le démantèlement de la cellule de Romainville/La Courneuve par la Direction de la Surveillance du Territoire en décembre 2002 : cette cellule préparait des attentats au gaz cyanuré. Nous poursuivons l’enquête et avons arrêté trois individus liés à cette cellule en janvier et deux mardi dernier.

Nous savons également qu’il n’est pas exclu que certains individus puissent recourir un jour à des attentats suicides en Europe comme sur notre sol.

Sur le plan opérationnel, nous avons deux préoccupations essentielles :

D’abord les filières de recrutement. En France et dans d’autres pays d’Europe, des cellules islamistes s’efforcent de monter des filières pour conduire de jeunes adultes à l’étranger, soit dans des camps d’entraînement, soit dans des madrasas fondamentalistes. L’Iraq est aujourd’hui l’une de ces destinations, avec l’Afghanistan et la Tchétchénie. De telles filières peuvent exister sur notre territoire : c’est ce qu’a démontré le démantèlement récent d’une filière dans le XIXe arrondissement de Paris. Le risque principal est de voir ces jihadistes revenir ensuite en France pour y commettre des attentats.

Deuxième motif de préoccupation : la mouvance islamiste radicale. Elle s’efforce d’étendre son influence, notamment dans les grands centres urbains. Or il existe aujourd’hui une continuité des responsabilités entre les prédicateurs extrémistes, les planificateurs des attentats et les poseurs de bombes.

Face à cette menace, nous avons adapté notre réponse nationale, avec un double objectif.

Premier objectif : doter notre pays d’une stratégie cohérente, face à une menace durable : j’ai lancé, à la demande du Président de la République et du Premier Ministre, l’élaboration d’un Livre Blanc contre le terrorisme, dont j’assumerai le pilotage. Comme le Livre blanc pour la défense en 1994, il doit nous permettre de garder un temps d’avance, en définissant une doctrine claire de riposte à la menace. Le Secrétariat Général de la Défense Nationale et les ministères concernés participeront aux travaux, qui se concluront d’ici la fin de l’année. Avec ce Livre blanc, notre ambition est d’apporter une pierre à l’édifice européen.

Deuxième objectif : rendre plus efficaces nos méthodes de travail nationales autour de trois exigences :

Première exigence, la coordination des services : grâce au Comité interministériel de lutte anti-terroriste que j’ai réactivé dès mon arrivée au Ministère de l’Intérieur. Notre Unité de coordination de la lutte anti-terroriste (UCLAT) a d’ailleurs inspiré nos voisins : c’est sur son modèle que l’Allemagne a créé, le mois dernier, son propre dispositif de coordination ; coordination aussi grâce au Comité du renseignement Intérieur, qui se réunit une fois par mois sous ma présidence.

Deuxième exigence : l’adaptation constante de nos outils. J’ai créé le Centre des technologies de la sécurité intérieure, opérationnel depuis le 1er janvier : il a pour objectif de développer et de mutualiser des matériels de pointe, en particulier en matière de surveillance physique et de surveillance internet. J’ai renforcé les services : au cours des derniers mois, 154 fonctionnaires se sont ajoutés aux effectifs des Renseignements généraux, soit une hausse de 5,2 % ; et 238 pour la Surveillance du Territoire, soit + 16,3 %. J’ai aussi décidé la création, dans chaque région de France, d’un pôle de lutte contre l’islamisme radical. En Ile-de-France cette structure a déjà prouvé son efficacité : des individus liés à la mouvance radicale ont été reconduits à la frontière ; des lieux fondamentalistes ont été fermés ou mis sous surveillance.

Troisième exigence, la préparation des Français, qui doivent être pleinement informés des risques et apporter leur concours à l’effort global de vigilance. Nous allons disposer de deux outils essentiels : d’une part, la base de données sur les actes terroristes, dont j’ai souhaité la création : elle verra le jour en mai prochain ; d’autre part, la création du pôle de défense civile, comme corollaire indispensable à la lutte contre le terrorisme. Je rejoins là votre préoccupation, Monsieur Girod. Nous devrions disposer d’ici à 2007, d’un véritable centre de formation. En 2004, des stages ont été organisés à Cambrai pour des policiers, des militaires, mais aussi des sapeurs-pompiers. Cette année, le ministère de l’Intérieur va rédiger le cahier des charges afin de désigner le partenaire privé qui assurera la gestion du futur centre.

Aujourd’hui, notre dispositif national est notre premier atout : il répond pleinement aux exigences de l’Europe dans ce domaine. Il respecte le partage des tâches au niveau européen, en laissant aux Etats la principale responsabilité dans la lutte contre le terrorisme.

Face à une menace qui ne connaît plus de frontières, l’Europe nous rend plus forts. Aujourd’hui, quel est le point commun des groupes terroristes ? Ils sont extrêmement mobiles et réactifs ; ils exploitent le moindre maillon faible dans la chaîne de la sécurité. Dans le cas de l’Europe, cet aspect est d’autant plus important que l’espace Schengen, qui répond à l’aspiration de libre circulation exprimée par les citoyens européens depuis des décennies, peut aussi bien devenir un facteur de vulnérabilité si l’exigence de sécurité n’est pas prise en compte dans le même temps.

L’Europe doit donc créer les conditions d’une coopération efficace entre les Etats membres. C’est bien le rôle du coordonnateur européen de la lutte contre le terrorisme qui a été institué à l’issue des attentats de Madrid : le néerlandais Gijs de Vries s’occupe aujourd’hui de coordonner les travaux du Conseil dans ce domaine.

La coopération européenne s’organise avec une double priorité.

Première priorité : favoriser l’harmonisation du droit des Etats membres. Au-delà de la définition commune du terrorisme, premier instrument international qui permet de définir l’acte terroriste par référence au but poursuivi, je prendrai trois exemples. D’abord, le mandat d’arrêt européen : entré en vigueur le 1er janvier 2004, il a grandement facilité la remise des personnes soupçonnées ou condamnées dans des conditions plus souples et rapides que les procédures traditionnelles d’extradition. La France, qui a transposé la décision-cadre par la loi du 9 mars 2004, l’applique activement : au 31 décembre 2004, 212 mandats émis par des juges français avaient été exécutés, et la France en avait elle-même exécuté 163 reçus d’autres pays. Et la tendance est clairement à l’augmentation avec, pour janvier et février de cette année, 41 mandats étrangers et 46 mandats français exécutés.

Deuxième exemple : la lutte contre le financement du terrorisme. L’Union a adopté des mesures qui nous permettent désormais de geler les avoirs financiers des personnes ou entités non étatiques impliqués dans des actes terroristes. La liste des organisations concernées est mise à jour régulièrement, et comprend aussi bien l’ETA que l’IRA ou le HAMAS. Par ailleurs, un projet de troisième directive anti-blanchiment a été déposé par la Commission pour renforcer le dispositif contre le financement du terrorisme. Il sera examiné prochainement par le Conseil.

Troisième exemple d’harmonisation du droit : la conservation des données quantitatives relatives aux télécommunications, essentielle aux enquêtes, comme cela a été le cas pour Madrid par exemple, en permettant de reconstituer les échanges entre les auteurs des attentats et leurs complices. L’Union va nous permettre d’harmoniser les législations des Etats, notamment en allongeant la durée de conservation des données imposées aux opérateurs. La France est, avec trois de ses partenaires, à l’origine de ce projet présenté le 28 avril 2004.

Toutefois, Monsieur Plancade l’a souligné avec raison, à l’échelle de l’Union, l’application de ces textes n’est pas toujours satisfaisante : la Commission a ainsi relevé des lacunes importantes, par exemple pour les décisions-cadres relatives à la lutte contre le terrorisme et au mandat d’arrêt européen. Dans les deux cas, toutefois, la France avait pour sa part fait le nécessaire. Je m’engage dans la période à venir à poursuivre nos efforts.

Deuxième priorité : renforcer la coopération opérationnelle. Sur ce point, je dégagerai, concernant l’action de mon ministère, quatre objectifs.

Premier objectif : rendre l’Office européen de police (Europol) plus opérationnel. Il n’est pas nécessaire de créer de nouveaux centres ou mécanisme d’échanges d’informations : Europol dispose aujourd’hui des moyens nécessaires pour lutter contre la criminalité transnationale et le terrorisme. Mais de nouvelles priorités doivent être assignées à l’organisation.

En premier lieu, un recentrage de ses activités : nous avons fait des propositions pour que la Task Force anti-terrorisme, réactivée après le 11 mars, devienne plus opérationnelle et puisse appuyer l’action d’équipes multinationales d’enquête. Cette structure, où la France a toujours été présente n’est en effet pas toujours suffisamment réactive. ;

Autre priorité, une responsabilité centrale dans la lutte contre le financement du terrorisme, par la collecte d’informations et le partage des expériences nationales. Allemands et Britanniques ont fait des propositions en ce sens : nous nous y sommes ralliés dans un souci d’efficacité.

Deuxième objectif pour renforcer la coopération opérationnelle : accroître les échanges d’informations :

D’abord dans le domaine du renseignement : vous avez raison, M. Pelletier, c’est un élément-clé pour le succès de notre action.

Un effort a été fait : le Centre de situation (SITCEN), qui se consacrait initialement à l’analyse de la menace extérieure de l’Union, est maintenant compétent en matière de renseignement interne et d’évaluation de la menace terroriste. Il travaille en liaison avec le « groupe anti-terrorisme » (GAT) issu du Club de Berne, qui regroupe les services de sécurité intérieure de l’Union auxquels s’ajoutent la Suisse et la Norvège. Cette évolution répond au besoin d’avoir un lieu d’analyse unique pour une efficacité renforcée. Pour autant, compte tenu des impératifs opérationnels des services concernés, il n’est pas envisageable aujourd’hui de créer une agence européenne de renseignement. Ensuite, l’échange d’informations passe aussi par l’accès facilité aux bases de données : c’est un sujet essentiel. La mise en œuvre rapide du principe de disponibilité retenu dans le programme de La Haye est souhaitable.

Mais nous devons tenir compte des contraintes liées à ces échanges, qu’il s’agisse des fichiers nationaux ou des fichiers européens, tels que le Système d’information Schengen (SIS) ou le futur Système d’information sur les visas (VIS).

Le président Haenel l’a rappelé, leur interconnexion soulève des difficultés : difficultés liées à l’efficacité opérationnelle car il faut que les services conservent la maîtrise des informations échangées ; difficultés aussi liées au respect des libertés individuelles, avec la protection des données à caractère personnel qui n’est pas encore harmonisée au niveau européen.

Nous souhaitons donc discuter au cas par cas les types de fichiers ou d’informations susceptibles d’être échangés. J’ai proposé lors du dernier G5 d’étudier ces possibilités d’échanges dans trois domaines : les données relatives aux immatriculations de véhicules, les données relatives aux personnes disparues et aux corps non identifiés, et celles relatives à la fraude documentaire.

Troisième objectif : mieux contrôler les frontières. Grâce à des documents de voyage plus sûrs : c’est tout l’enjeu des identifiants biométriques. Ils figureront en particulier sur les visas Schengen : la France a un rôle très actif dans ce domaine et une première expérimentation a débuté ce mois-ci dans notre consulat de Bamako. Elle devrait être poursuivie dans les consulats de Kiev, Colombo, San Francisco, Annaba et Shangaï, en plein accord avec mon collègue Michel Barnier.

Ces identifiants biométriques figureront aussi sur les passeports européens : un règlement européen a été adopté en ce sens à la fin de l’année dernière. La France a veillé à ce que les normes les plus strictes y soient adoptées, notamment en retenant deux identifiants numériques, la photographie et l’empreinte digitale.

L’Agence européenne pour la gestion des Frontières extérieures, qui sera mise en place le 1er mai prochain, doit également avoir un rôle majeur. Nous souhaitons qu’elle ait un objectif opérationnel. Nous l’avons anticipé pour notre part, par exemple sur la frontière roumaine avec l’envoi d’experts français et européens au poste-frontière d’Oradea, ou à la frontière austro-hongroise au poste de Nickelsdorf.

Il est également important de maintenir le contrôle de nos frontières intérieures : dans ce domaine, je souhaite vous dire la vigilance particulière qui est déjà la mienne concernant le projet de « Code communautaire des frontières », auquel la Commission travaille actuellement pour refondre le régime de franchissement des frontières dans l’espace Schengen.

Nous partageons l’objectif général de libre circulation, mais la France souhaite garder le contrôle de ses frontières avec ses voisins en cas d’urgence : je pense par exemple au rétablissement temporaire de ces contrôles pour éviter le transfert sur notre territoire de manifestations de l’ETA depuis le pays basque espagnol.

De même, les Centres de coopération policière et douanière mis en place avec nos voisins répondent aux exigences de Schengen tout en préservant efficacement la coordination policière en zone frontalière.

Enfin, quatrième objectif pour renforcer la coopération opérationnelle : développer les équipes communes d’enquête, conformément à la préoccupation exprimée par Monsieur Zocchetto.

Ces équipes, décidées par des magistrats, permettent d’associer des enquêteurs de deux Etats membres. Mettant en commun des moyens pour des affaires qui touchent plusieurs Etats, elles sont une réponse appropriée à l’évolution de la menace.

Depuis l’an dernier, nous en avons mise une en place, en matière de terrorisme, avec l’Espagne. Nous souhaitons aller plus loin et j’ai fait cette proposition à nos partenaires européens.

Au-delà de ces mesures, la réussite européenne de demain, devra répondre à une triple exigence.

Une exigence de responsabilité d’abord, en ce qui concerne la défense des libertés publiques : elle doit faire l’objet – vous l’avez souligné Monsieur BRET – de toute notre vigilance. A l’échelle européenne comme sur le plan national, l’impératif de sécurité doit en permanence être apprécié au regard de ce qui nous est le plus cher : la défense des droits de l’homme. Je voudrais vous dire ma conviction : la force de l’Europe dans la lutte contre le terrorisme réside dans son attachement aux libertés publiques et à nos principes démocratiques. C’est notre meilleure arme face au terrorisme. En défendant ces principes, nous évitons le piège des terroristes qui veulent nous pousser à y renoncer. En renforçant l’Etat de droit, nous renforçons l’adhésion de tous les citoyens à notre pacte national.

Ensuite une exigence d’efficacité  : les contraintes de l’action à Vingt-Cinq laissent toute leur place à des coopérations européennes dans d’autres formats. Les coopérations bilatérales sont les plus naturelles, en raison de l’importance cruciale de la confiance nécessaire entre services opérationnels : je pense, en particulier, à celle que nous menons avec l’Espagne. Grâce à un dispositif unique, 50 personnes agissant pour l’ETA, dont le numéro 1 et le numéro 2, ont été arrêtées en 2004 sur le sol français. Au-delà du bilatéral, vous l’avez souligné Monsieur HAENEL, c’est surtout au niveau du « G5 », cette instance informelle des ministres de l’Intérieur d’Allemagne, d’Espagne, de France, d’Italie et du Royaume-Uni, que nous sommes en train d’accomplir les avancées les plus importantes.

La réunion de Grenade, les 14 et 15 mars derniers, l’a montré : nos hôtes espagnols avaient choisi de consacrer plus spécialement à la lutte contre le terrorisme :

En matière d’échange de renseignements nous allons à mon initiative rendre plus systématiques les échanges de listes de jihadistes, grâce à un réseau de points de contact ;

Dans le domaine opérationnel, nous allons aussi mettre en place un réseau d’alerte rapide pour les vols d’armes de guerre, d’explosifs ou de matière sensible.

Nous voulons également avancer dans deux domaines particulièrement sensibles : d’une part, le contrôle des frontières, déjà évoqué ; d’autre part, l’harmonisation des cartes d’identité européennes : la France et l’Allemagne ont proposé à leurs trois partenaires de les rejoindre dans le travail commun déjà accompli. C’est un chantier essentiel : lors du récent démantèlement de la filière de Romainville/La Courneuve, nous avons découvert de faux documents qui avaient permis de réunir plus de 100 000 euros, dont une partie était destinée aux camps d’entraînement.

La France sera l’hôte du prochain G5, sans doute en juillet. Compte tenu des enjeux, j’organiserai dès le mois de mai une réunion extraordinaire, consacrée au contrôle des frontières.

Cette exigence d’efficacité s’exprime également par le renforcement de la coopération européenne, avec les pays tiers :

Je pense aux Etats-Unis, avec qui nous avons beaucoup avancé, notamment dans la sécurité des transports aériens. Dans ce domaine, je rappelle que l’ensemble de la législation sur la sûreté aérienne est soit fixée par l’OACI, soit relève des directives européennes : c’est un problème extrêmement sensible, notamment pour l’accès aux zones réservées, compte tenu des milliers de salariés qui travaillent dans les aéroports. Nous faisons d’ailleurs l’objet d’inspections de la part des autres pays européens, afin de renforcer notre crédibilité ;

Je pense aussi aux pays du Maghreb, avec qui nous renforçons notre coopération pour mieux remonter les filières.

Enfin, dernière exigence pour la réussite européenne de demain : une exigence de progrès. Le Traité Constitutionnel nous permet d’y répondre et d’aller plus loin dans l’émergence d’une Europe de la Sécurité et dans la lutte contre le terrorisme.

Premièrement, parce qu’il prévoit d’étendre la majorité qualifiée à la quasi-totalité de la coopération policière et judiciaire en matière pénale. A l’heure actuelle, le fonctionnement du Conseil à l’unanimité ne facilite pas l’harmonisation juridique que j’ai évoquée : des textes comme le mandat d’obtention de preuves ou celui sur la rétention des données de communication en pâtissent. Le futur traité constitutionnel devrait permettre des progrès importants.

Ensuite le traité constitutionnel permettra d’amplifier les compétences opérationnelles d’Europol et d’Eurojust. Concernant Eurojust, la parution de la circulaire que vous évoquez, M. Zocchetto, semble imminente. Mais mon collègue de la Justice serait plus à même que moi de vous répondre. Permettez-moi seulement vous dire que la décision du Conseil instituant Eurojust a été transposée par la loi du 9 mars 2004 portant adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité. Notre représentant est désormais en place et la France travaille déjà bien avec cette instance.

Autre apport fondamental du traité constitutionnel : la perspective d’un parquet européen est inscrite dans le texte, un Parquet qui sera également compétent en matière de terrorisme ; le traité renforcera également la légitimité des décisions de l’UE grâce à l’extension de la codécision avec le Parlement européen, alors qu’il n’est aujourd’hui que consulté. Enfin, le traité constitutionnel offre des garanties supplémentaires en matière de protection des libertés publiques, notamment avec l’intégration de la Charte des droits fondamentaux.

Ce sont là quelques-unes unes des avancées majeures inscrites dans le projet de constitution européenne sur lequel les Français sont appelés à se prononcer.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs,

Nous le voyons bien : l’Europe, c’est aujourd’hui plus de capacité pour lutter contre le terrorisme. Si cette action est encore largement à concrétiser, elle est un élément indispensable de notre sécurité. Il ne s’agit pas, pour l’Europe, se substituer à l’action des Etats membres, mais de la compléter et de l’harmoniser lorsque cela est nécessaire.

Tous ces efforts ne donneront leur pleine mesure que s’ils s’intègrent dans une approche globale. Globale parce qu’elle fait intervenir toutes les instances, nous l’avons vu. J’y ajouterai une dimension supplémentaire, celle de la sécurité civile : ainsi, j’organiserai, du 10 au 14 avril prochain, dans la Drôme, un exercice pour tester les capacités de réponse européennes en cas de catastrophe industrielle de grande ampleur. Quatre autres pays y participeront activement : l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et la République Tchèque.

Mais notre approche doit être globale aussi en faisant un effort en amont, pour réduire les frustrations qui nourrissent le terrorisme : en France et en Europe, nous devons favoriser la meilleure insertion sociale des plus fragiles ; dans les pays du sud, nous devons mettre en œuvre une véritable politique de co-développement, ferment de paix et de stabilité.

22 mars 2005, Sénat