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Terrorisme

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Quand on est fort, il faut partager et faire la paix

Invité de Natacha Polony dans « Polonium » sur Paris Première, Dominique de Villepin est revenu sur la nécessité de faire preuve d’imagination pour favoriser l’émergence d’une diplomatie globale à même de promouvoir la paix. Il s’est également exprimé sur l’enjeu du renouvellement du débat politique en France ainsi que sur sa volonté de concilier ses activités professionnelles et sa passion pour la poésie

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Rien n’est pire que l’absence d’Etat

Invité de Jean-Pierre Elkabbach pour l’émission « Le Grand rendez-vous » sur Europe 1, Dominique de Villepin est revenu sur la guerre menée contre le terrorisme et ses conséquences pour la France et le Moyen-Orient. Il s’est également exprimé sur la primaire de la droite et du centre et a fait part de ses inquiétudes quant à la vitalité de la démocratie française

 

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Nous sommes le chef de file des pays néoconservateurs

Invité de Frédéric Taddeï dans l’émission « Hier, Aujourd’hui, Demain » sur France 2, Dominique de Villepin est tout d’abord revenu sur les incertitudes qui entourent la future politique étrangère des Etats-Unis de Donald Trump. Il a également insisté sur le fait que la lutte contre le terrorisme ne pouvait être menée par la voie des armes mais devait au contraire inciter à trouver des solutions politiques, et a appelé la France à renouer avec sa vocation de médiatrice de paix

1024 768 Dominique de Villepin

La diplomatie française est dans l’impasse

 – Dans un entretien accordé à Vincent Tremolet de Villers pour Le Figaro, Dominique de Villepin s’étonne de l’atonie de la diplomatie française et considère que l’élection de Donald Trump nous offre une chance historique de sursaut. Il plaide pour l’utilisation d’un outil trop souvent sacrifié : la politique – 

Doit-on être inquiet de l’élection de Donald Trump?

Nous entrons dans une période d’incertitude. La montée du populisme aux États-Unis comme en Europe porte la marque de la montée en puissance des passions politiques que sont la colère et la peur. Les États démocratiques sont soumis à cette pression extrêmement vive et ne parviennent pas y faire face. C’est le grand défi contemporain. C’est un défi que nous pouvons cependant relever. Les solutions existent et nous pouvons choisir le sursaut.

Comment?

Donald Trump a mis en avant pendant sa campagne des orientations isolationnistes traduisant la volonté des États-Unis de ne pas porter seuls le fardeau de l’insécurité mondiale. Cela crée beaucoup d’inquiétudes chez un certain nombre de leurs alliés, notamment dans les pays Baltes, en Pologne, mais aussi au Japon et en Corée. Pour nous, cela peut être une opportunité. Si la France sait revenir à la vocation qui est la sienne – celle d’un pays indépendant, d’un pays non aligné -, il y a là l’occasion de développer ce fameux pilier européen qui, au fil des décennies, n’a pas été mis en œuvre. Nous devons donc être en situation de proposition.

Comment expliquer la révolte des peuples?

Des facteurs très nombreux – sociaux, économiques, culturels – se combinent pour favoriser l’éclosion du populisme avec en arrière-plan une inquiétude générale sur l’avenir de la mondialisation, sur les conséquences de ce processus que personne ne semble pouvoir dominer. La classe moyenne blanche, une partie de la classe ouvrière ont été frappées de plein fouet aux États-Unis. Cette Amérique des petites villes et des campagnes a été oubliée. Nos gouvernants ne prêtent pas assez attention aux changements produits par la mondialisation, en France, dans nos villes moyennes. Les travaux de Christophe Guilluy montrent cette France périphérique oubliée par la France d’en haut qui, elle aussi, entame son déclin. Tout cela explique la passion populiste. Mais si elle s’empare du monde, c’est aussi parce que le politique a renoncé à la maîtriser.

La politique ne joue plus son rôle?

L’erreur centrale de nos démocraties, c’est l’abandon du politique. Les élites internationales vivent, en effet, depuis vingt-cinq ans dans l’illusion de la mort du politique. L’économisme a voulu faire croire que l’économie était au-delà du politique. Le juridisme a voulu placer l’État de droit au-dessus de l’État. Enfin, le militarisme, parce qu’il sépare le bien et le mal, parce qu’il organise une ordalie morale, a servi de paravent à cette dilution du politique. Plus que jamais, nos démocraties doivent faire de la politique, elles doivent revenir à l’utilisation de l’arme politique pour régler les problèmes du monde. La tentation de ces dernières années a été, dans chaque crise, de recourir, après l’échec du «doux commerce» dont parle Montesquieu, à l’arme militaire. Barack Obama a compris que les États-Unis devaient passer d’un exercice solitaire de la puissance à un exercice partagé. Le problème est qu’il n’a pas remplacé par une diplomatie vigoureuse le retrait des troupes. L’élection de Donald Trump apparaît comme une nouvelle étape de cette métamorphose, à l’issue encore très incertaine.

Le principe du néolibéralisme est de réduire le rôle des États…

Aujourd’hui, un des grands drames du monde, c’est l’affaiblissement des États. La fragilisation de l’État-nation traduit toujours une «brutalisation», une «décivilisation» du monde. On en voit les conséquences tragiques au Moyen-Orient et en Afrique (Irak, Somalie, Libye). Ces États faillis se sont effondrés et les conséquences sont vertigineuses. Si nous ne faisons rien, nous nous dirigerons dans ces parties du monde vers une sauvagerie généralisée, vers l’enracinement durable du terrorisme dans les régions sans loi.

Mais l’urgence de la restauration de l’État existe aussi dans nos démocraties. On a tiré à vue sur les États, considérés comme des formes archaïques et oppressantes de l’organisation sociale, au profit du tout-libéral. Cela remonte à la chute de l’Union soviétique et au triomphe aveuglant de la démocratie libérale. Nous avons cru que c’était la fin de l’histoire et que l’extension du domaine économique était illimitée. La crise financière a été la facture de cette illusion. Elle a pour réplique sismique le Brexit et l’élection de Donald Trump.

L’histoire redémarre-t-elle?

La compétition entre les États a repris de plus belle. Cette compétition place les démocraties «illibérales» de l’Europe de l’Est et les régimes autoritaires en situation de force. Pourquoi? Parce qu’ils ont cette capacité à faire l’unité de leur pays (notamment en étouffant les contestations légitimes et parfois héroïques). Ils savent aussi tirer profit de la faiblesse des démocraties occidentales, qui apparaissent comme atomisées. Ces dernières pallient cette faiblesse avec toujours les mêmes outils: sanctions, outils militaires. Cette attitude a été la nôtre en Russie sans aboutir à aucun résultat autre que renforcer la cohésion entre Poutine et son peuple. Nos stratégies se sont retournées contre nous.

Faut-il plus d’État en France?

Il faut moins négliger nos services publics. Aujourd’hui, les devantures des petites villes se transforment en trompe-l’œil. La France petit à petit voit des zones entières se désertifier. C’est la mission de l’État de protéger cette population abandonnée. La France était un État avant d’être une nation. La France ne peut pas vivre sans État.

Notre démocratie est-elle malade?

Notre démocratie souffre de l’absence de dialogue et de véritable débat. Tout est fermé. Deux lois bloquent le débat en France. La première, c’est le jugement moral. La seconde, c’est le soupçon. Il n’y a plus, dans ce cadre, de démocratie possible. Le système politique est totalement vicié. Le livre d’André Perrin Scènes de la vie intellectuelle en France (L’Artilleur) en offre un éclatant témoignage. Sans dialogue, il n’y a pas de réponse collective.

Que pensez-vous de la diplomatie française?

Nous ne parlons plus au monde. François Hollande, lorsqu’il prend la parole après l’élection de Donald Trump, ne s’adresse pas au peuple américain ni à son président mais ramène cet événement à la politique intérieure. L’absence de vitalité de nos diplomaties est très inquiétante. Nos diplomates expriment des positions. Nous faisons des communiqués: nous félicitons, nous regrettons, nous condamnons, nous nous désolons, et après? Une vraie diplomatie travaille, manœuvre, propose.

Pourquoi cette atonie?

La méconnaissance de l’histoire et de la géographie joue un rôle. On ne connaît pas ces pays, leur histoire, les gens qui gouvernent. On voile cette ignorance derrière le jugement moral. C’est une autre des causes de l’utilisation systématique de l’outil militaire. On touche encore à l’absence de verticalité du politique. «Jadis, il y avait une hauteur», disait le poète Paul Celan. On a perdu cette hauteur. Nous souffrons d’avoir perdu notre fierté, notre histoire, notre civilisation.

La France est-elle trop guerrière?

Le service des armes est une des plus belles choses qui soient. Tout dans notre histoire et dans mon histoire personnelle m’éloigne de l’antimilitarisme. Il ne s’agit donc pas de tenir un discours bêtement pacifiste mais de rappeler que la guerre ne doit surgir que lorsque l’on a épuisé toutes les solutions politiques. C’est l’objet même de mon livre. Nous cédons trop souvent à la tentation militaire. En ce sens, nous avons renié la tradition française, qui est celle de l’intermédiaire, du trait d’union, du pays de dialogue capable de parler à tous. La vérité est que nos chefs d’État finissent toujours par prendre le raccourci militaire, parce que c’est le seul bouton qui marche et particulièrement en France.

Quelle place pour la morale en diplomatie?

La morale ne doit pas être abandonnée. Mais ce ne doit pas être une morale qui juge et qui exclut, une morale impuissante, une morale de contentement. Il nous faut une morale de l’action. Prenons un exemple. Vis-à-vis de la Russie, le jugement moral conduit à marginaliser ce grand pays. On oublie le lien très fort qui unit le président russe à son peuple. On oublie la mémoire russe. La question de l’Ukraine en est une parfaite illustration. Elle est née d’un formidable malentendu. La proposition de la Communauté européenne de faire un accord commercial avec l’Ukraine n’a pris en compte ni l’histoire de ce pays ni l’accord d’union douanière avec la Russie. Par définition, ce choix européen allait avoir un impact sur l’économie russe. Et pourtant, ces derniers n’ont pas été associés. La Commission s’est contentée de dire aux Russes «ceci ne vous regarde pas». On ne peut pas traiter les pays comme cela. La morale de l’action, c’est d’être pragmatique. La morale de l’action, c’est aussi de s’adresser aux peuples, c’est de prendre en compte les peuples. Alors même que nous n’avons pas cessé de fustiger le régime de Bachar el-Assad depuis 2011 et de considérer tous les jours qu’il allait tomber (ce qui nous permettait de ne rien faire), nous sommes restés inactifs. Que faut-il faire aujourd’hui? Mettre le peuple syrien dans le jeu et accepter d’engager un processus y compris avec le régime pour trouver les voies d’un règlement et d’un arrêt des bombardements. Aujourd’hui, tous les voisins territoriaux ont pris des gages sur la Syrie. L’Iran, la Turquie, les forces kurdes, la Russie, l’Arabie saoudite et, dans ce grand jeu, le peuple syrien est oublié. La France est bien placée, compte tenu notamment de ses relations avec les Saoudiens, pour mettre au rang de première priorité le sort du peuple syrien.

Sommes-nous en guerre avec le terrorisme?

Le concept de guerre contre le terrorisme m’a toujours paru dangereux. Il conduit à aimanter des groupes qui partent du principe que leurs crimes auront plus d’écho chez nous. Ça fait de nous une cible. Il faut être capable de ne pas donner de statut au terrorisme, une aura susceptible d’attirer beaucoup de jeunes. Il faut le ramener à ce qu’il est: un acte lâche et criminel.

Comment aborder la question de l’islam?

Disons les choses clairement: l’islam a un problème. Il y a manifestement une dérive de l’islam qui conduit un certain nombre de personnes au fanatisme et à la violence. Il faut être impitoyable avec les djihadistes, mais, dans notre monde d’écorchés vifs, il faut prendre garde à ne pas humilier ceux qui ne font pas partie du noyau dur de ces groupes violents et qui risquent fort, si on les y pousse, de s’y agréger. Il faut encore une fois renverser le sujet et voir comment nous pouvons aider ces régions, grâce à la politique, à ne pas tomber dans les mains des fanatiques. Nous avons le choix, sur cette question comme sur tant d’autres, entre céder à nos pulsions guerrières ou prendre le risque de la paix.


13 novembre 2016, Le Figaro

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Nous ne devons pas être en première ligne

Dominique de Villepin était l’invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC le 2 décembre 2015 pour s’exprimer sur la politique étrangère de la France et son rôle face au terrorisme

 

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La guerre ne nous rend pas plus forts, elle nous rend vulnérables

– Dans une tribune publiée par Libération, Dominique de Villepin s’exprime sur les attentats de novembre 2015 à Paris et condamne la riposte guerrière de la France et de la communauté internationale –

Je refuse de vivre dans le monde que veulent nous imposer les terroristes. C’est pourquoi je veux que nous nous donnions les moyens de décider nous-mêmes de notre avenir, forts du courage et de l’exemple de tant de nos compatriotes à l’occasion des attentats de Paris et Saint-Denis.
La guerre ne nous rend pas plus forts, elle nous rend vulnérables. Quelle est, en effet, la stratégie de Daech ? Elle est double et il faut savoir la prendre au sérieux pour la combattre.

Premièrement, les hommes de Daech cherchent à susciter la guerre civile en France et en Europe, à monter les populations contre les musulmans, français, immigrés ou réfugiés. C’est ce qu’ils visaient en attaquantCharlie Hebdo et l’Hyper Cacher. C’est ce qu’ils confirment par la violence aveugle et sauvage du 13 novembre. En nous lançant à corps perdu dans la restriction des libertés individuelles ou dans la suspicion généralisée envers l’islam à travers une laïcité de combat traquant barbes et voiles, nous leur donnerions le choix des armes.

Notre force, c’est notre Etat de droit et c’est la fidélité à nos principes, c’est l’équilibre et la mesure, en utilisant avec fermeté tous les moyens d’enquête et de poursuite de notre Etat, en mobilisant ses forces de sécurité et de défense. Qu’il faille des mesures exceptionnelles pour faire face à l’urgence, je le crois. Mais méfions-nous de l’état d’urgence permanent et de la surenchère sécuritaire qui, je le crains, va dominer notre vie politique pour plusieurs années. On voudra toujours plus de fermeté vis-à-vis des étrangers et on n’obtiendra que le ressentiment. On voudra, de façon préventive, une lutte de plus en plus dure contre la délinquance, notamment dans les banlieues, et on obtiendra la criminalisation d’une frange de la société et l’incitation à la radicalisation. On voudra le contrôle accru de l’expression des religions et on n’obtiendra que la radicalisation de l’islam des caves. Bref, nous serons un pas plus proche de la guerre civile. Et nous aurons renié les libertés mêmes que les terroristes ont voulu attaquer.

Deuxièmement, Daech cherche méthodiquement à créer les conditions de la guerre généralisée au Moyen Orient. Regardons les mois écoulés. L’organisation cessait de progresser en Irak et en Syrie. En quête d’un appel d’air, elle a multiplié les attentats hors de sa zone de contrôle. En Tunisie, pour fragiliser la transition démocratique, entraîner la répression et la récession, marginaliser un islam politique qui n’est pas son allié ; en Egypte, pour durcir la persécution de tous les opposants au régime et les pousser davantage vers le jihadisme et pour entraîner la Russie plus avant dans l’engagement au sol avec les forces de Bachar al-Assad ; au Liban, pour déstabiliser un pays fragilisé par plus d’un million de réfugiés syriens ; en France, enfin, pour susciter une alliance militaire tout-sauf-Daech qui unirait les forces du régime syrien, de l’Iran, des Occidentaux dans une lutte qui nourrirait le sentiment victimaire des populations sunnites. Dans quel but ? La chute des régimes politiquement fragilisés, comme l’Arabie Saoudite, avec en ligne de mire la conquête symbolique des lieux saints. Daech place ses pions méthodiquement et les meilleurs ne sont pas dans le territoire qu’il s’est taillé, ils se trouvent dans l’expansion du conflit vers l’Afrique sahélienne où l’organisation noue des liens avec les islamistes locaux, vers le Caucase et l’Asie centrale et vers l’Asie du Sud-Est, notamment au Bangladesh. Regardons aussi la stratégie de Daech au Proche-Orient, où il se prépare peu à peu à agir à Gaza et en Cisjordanie, pour usurper la cause palestinienne, l’un des plus puissants vecteurs de ressentiment parmi les populations musulmanes.

Dans ce contexte, répondre à l’attaque par la guerre, c’est éteindre un incendie au lance-flammes. Après vingt ans d’échec des opérations de paix des Nations unies, après dix ans d’interventions militaires occidentales désastreuses, la clé, c’est d’inventer une nouvelle forme d’intervention de paix, articulant d’une façon inédite outils militaires et instruments diplomatiques, au service d’objectifs précis avec des moyens de coordination efficaces. Rien de tout cela n’existe aujourd’hui.

Soyons lucides aussi sur la solitude de la France en dépit des protestations de solidarité. Les Européens ne s’engagent que du bout des lèvres de peur d’être ciblés à leur tour, les Américains ne rêvent que de désengagement ; la Russie a ses propres objectifs, parmi lesquels Daech n’est pas forcément la priorité ; la Turquie joue sur plusieurs tableaux, comme les Etats du Golfe et l’Iran. Sabre au clair et seuls sur le champ de bataille, quelles seront nos marges de manœuvre ?
Dire que la solution est politique, cela ne signifie pas que la lutte ne doive pas être sans merci. Cela veut dire qu’elle doit être efficace. Les militaires sont les premiers à le dire : une guerre sans stratégie politique, c’est au mieux un coup d’épée dans l’eau. Il faut au contraire une lutte chirurgicale, appuyée par des frappes aériennes ciblées et avant toute éventualité d’un engagement de troupes régionales au sol, pour couper les canaux alimentant les trois flux qui maintiennent en vie l’Etat islamique : l’argent, les idées et les hommes.

L’argent en s’attaquant en priorité aux transferts financiers par la coopération bancaire et fiscale, aux ressources propres en frappant les puits de pétrole à leurs mains et les intermédiaires qui vivent, dans la région, du trafic d’armes, d’antiquités, d’êtres humains. Pour tout cela, les frappes militaires peuvent être utiles, mais ne seront pas suffisantes.

Couper les canaux diffusant l’idéologie jihadiste, c’est agir sur la propagande en mettant tous les moyens nécessaires pour agir contre le cyberjihad, contre la circulation de vidéos qui donnent à certains jeunes en mal d’autorité, d’idéal et d’aventure l’image d’un héros certes négatif, mais total, à la fois bourreau et martyr, victime absolue et terreur de ceux qui l’avaient méprisé.

Couper l’alimentation en hommes, en sécurisant la frontière syrienne, pour étouffer les territoires de Daech notamment aux abords de la Turquie, où s’est créé un grand no man’s land, et y créer une zone humanitaire internationale permettrait à la fois de réguler les flux de réfugiés, d’y améliorer les conditions de vie et de surveiller entrées et sorties sérieusement. S’attaquer au recrutement, cela signifie, dans notre propre pays, prévenir la contagion en identifiant les parcours menant à la dérive islamiste, en luttant contre les prêcheurs de haine, mais aussi en assainissant le terreau de rejet, de discrimination et de pauvreté que constituent certaines de nos banlieues. Et cela passe par un grand travail de justice et d’unité nationale, recoudre ensemble les territoires et rapprocher les hommes, d’abord par l’école. Dans les prisons également, le travail de prévention, d’identification et de déradicalisation est immense.

Cela signifie également empêcher la contagion dans les opinions sunnites en ne donnant pas le spectacle d’une alliance antisunnite et en appuyant les Etats du Golfe quelles que soient nos réserves légitimes. Le vide du pouvoir y serait aujourd’hui pire que tout. Imaginons, avec les fortunes qui y sont accumulées, ce que serait une Arabie transformée en nouvelle Libye au nom du changement de régime.

Tout cela suppose une coordination des politiques de renseignement et judiciaires. Cela nécessite une diplomatie qui n’a pas pour but de négocier avec l’Etat islamique – qui le souhaiterait ? – mais de créer une légitimité internationale et une action collective. Aujourd’hui, les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies sont des victimes directes du terrorisme islamiste. Souvenons-nous du 11 Septembre et de Londres, mais aussi de Beslan et de Kunming. Aujourd’hui, plus des deux tiers de l’humanité sont des cibles avérées du terrorisme islamiste, en Inde, en Amérique du Nord, en Asie, en Asie du Sud-Est. Pourtant, où est la stratégie mondiale ? Où est la communauté internationale ? Une résolution aux Nations unies ne suffira pas. Il faut parler à Moscou, mais aussi à Pékin. L’Occident seul n’aura pas les moyens de dire non au terrorisme.

Il faut forcer la main aux Etats de la région pour qu’ils dépassent rancœurs et arrière-pensées et qu’ils organisent un équilibre régional et une architecture de sécurité permanente, comme l’a fait la conférence d’Helsinki en 1975 dans l’Europe de la guerre froide. C’est vrai avant tout pour l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui s’affrontent par satellites interposés dans toutes les guerres de la région, en Syrie comme au Yémen. C’est vrai aussi pour la Turquie, rétive à se ranger dans le même camp que les combattants kurdes.

Accepter la guerre, c’est accepter la fuite en avant. Il faut bien tirer les leçons de l’expérience. Le 11 septembre 2001, nous étions tous derrière une Amérique frappée au cœur. L’administration Bush a alors choisi dans les premières heures le mot d’ordre de la guerre au terrorisme parce qu’elle donnait l’illusion de la riposte. Ils se sont ainsi enlisés en Afghanistan puis jetés dans l’aventure de l’Irak en 2003. Ils ont largement affaibli Al-Qaeda, mais au prix de la naissance de Daech, qui unit d’anciens combattants d’Al-Qaeda à d’anciens officiers baasistes, sur fond d’humiliation des populations sunnites d’Irak. Ce n’est pas seulement une page d’histoire, mais aussi un avertissement pour la France. Ayons la force de ne pas commettre les erreurs qui élargiront encore davantage le cercle de l’horreur.

25 novembre 2015, Libération

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“Je suis Charlie”, ça ne peut pas être le seul message de la France

 – Entretien avec Vincent Tremolet de Villers, Le Figaro –

La France est en guerre», a dit Manuel Valls…

Nous sommes face à un choix. Soit la logique de guerre, en considérant qu’il n’y a qu’un front continu, de l’extérieur jusqu’à l’intérieur. Nous choisissons alors la surenchère militaire, l’exclusion de ceux qui ne pensent pas comme nous sans pour autant penser comme nos ennemis. Cela signifiera, ici comme là-bas, toujours plus de guerre. Soit nous choisissons la fidélité à nous-mêmes. Nous gardons à l’intérieur le cap de nos repères républicains en rassemblant et en unifiant, et nous gardons à l’extérieur nos repères gaullistes, qui sont une politique de sécurité nationale mais dans le souci du monde, la recherche de solutions et l’esprit de dialogue. Face au drame qui l’a frappée, la France a montré une grande dignité. La mobilisation nationale et populaire a été un sursaut impressionnant. Le peuple a choisi d’instinct la fidélité à la France. Ce dernier choix me paraît être à la fois le plus juste et le plus protecteur.

Pourquoi?

Le terrorisme nous tend un piège. Il veut nous pousser à la faute, et la faute, c’est la guerre. Il vise à créer des amalgames et à fédérer des sensibilités différentes, en s’appuyant sur des sympathies, un sentiment d’humiliation, de rejet. Ainsi il peut élargir sa base au-delà des plus radicaux. Notre intérêt est donc d’éviter l’engrenage de la force. L’idée d’un unique front extérieur signifierait que la situation serait la même en Libye, en Syrie, en Irak, au Mali. Or ce sont des théâtres d’opérations différents qui exigent une approche fine. Chaque guerre appelle une nouvelle guerre. À l’agenda se dessine une nouvelle intervention militaire en Libye ou encore au Nigeria. Chaque guerre augmente l’image d’une guerre globale, celle d’un conflit de civilisation entre Occident et Islam, et donc le pouvoir d’attraction de l’ennemi djihadiste. La violence exerce un phénomène d’aimantation. Notamment chez des jeunes en mal identitaire, en contestation, cela crée le sentiment d’une mission, d’un statut, d’une reconnaissance. L’enjeu de la lutte contre Daech, c’est d’empêcher la constitution de territoires du djihad offrant un refuge à tous les apprentis terroristes. C’est le vide des États faillis qui la rend possible. Il faut une mobilisation de tous les États de la région pour réduire les fractures identitaires entre chiites et sunnites, entre Iran et Arabie saoudite.

Les djihadistes qui partent de chez nous et y reviennent se présentent comme des soldats…

Ce n’est pas parce que les djihadistes utilisent un langage guerrier que nous devons l’adopter. Il faut vis-à-vis d’eux des politiques sécuritaires impitoyables mais si nous parlons la langue de l’adversaire, nous nourrissons leur propagande et leur mythologie.

Quelle réponse alors?

Le terrorisme est un virus mutant, opportuniste: la traque est nécessaire. La lutte est chirurgicale ; il faut être au plus près de la menace. Des questions se posent: identitaires, religieuses, sociales, économiques. Souvent elles s’agrègent dans le même lieu, le même quartier et le tout crée un foyer. C’est ce qu’il faut éviter. Notre meilleure réponse, c’est de prendre en compte la nature de la menace. C’est une menace criminelle appuyée par des réseaux mafieux, des religieux radicaux et qui doit être traitée comme telle. Nous devons repérer les itinéraires criminels, empêcher de nuire, traduire en justice et condamner sévèrement. Il faut ensuite apporter les solutions politiques qui permettent de circonscrire le mal. Il n’y a pas une exigence de simplification mais une exigence de complexité. Il n’y a pas qu’une bataille à mener mais plusieurs.

Lesquelles?

La bataille de la sécurité mais aussi celle de l’unité nationale, du respect de la loi, du respect de la laïcité. L’islam de France doit se réformer, s’organiser mieux. Il y a des enjeux concrets de formation des imams et de mutualisation des financements des œuvres de l’islam pour éviter toute dépendance à des financements étrangers.

À l’extérieur, nous ne devons pas négliger l’importance du dialogue et du jeu des alliances. Nos seules réponses diplomatiques ne peuvent être l’envoi de l’armée. Le militaire doit s’accompagner d’une vision politique et stratégique. Il doit toujours être un élément du clavier et pas tout le clavier. Les djihadistes prennent appui sur notre passé colonial et ils trouvent là le moyen d’affirmer aux populations que nous voulons, une fois encore, les dominer.

Que vous inspirent les réactions à travers le monde au dernier numéro de «Charlie Hebdo»?

Hors de chez nous, l’esprit de liberté peut être vécu par certains comme une agression. Les islamistes se nourrissent de l’incompréhension dans le monde pour faire prospérer leur boutique politique et imposer leur férule. Le fait est que des populations modérées se sentent victimes d’une injustice de l’Occident cherchant à leurs imposer ses images. Il ne s’agit pas de renoncer à nos valeurs mais de prendre en compte avec la retenue nécessaire les conséquences prévisibles d’un certain nombre d’actions. Il y a un malentendu qui a pu s’opérer autour de la formule «Je suis Charlie» dans les manifestations. Cette formule résumait l’hommage de nombreux Français aux victimes sauvagement abattues. Mais «Je suis Charlie», ça ne peut être le seul message de la France. De ce point de vue-là, il y a une ambiguïté. L’État français doit défendre la liberté d’expression mais cela ne signifie pas endosser les caricatures de Mahomet ou d’une autre religion.

L’islam radical menace cette liberté d’expression…

Nous vivons dans la mondialisation et la première idéologie de résistance à la mondialisation et de contestation des ordres en place, c’est l’islamisme radical. Il offre une pensée globale alternative. Il se fonde sur le rejet de la modernité, de l’individualisme, il offre une pensée «du tout» où rien n’est séparé. Ce dévoiement politique a été nourri par l’histoire de l’islam, marquée par une charge politique d’émancipation très forte. Dans la colonisation puis face aux pouvoirs corrompus et autoritaires des régimes nationalistes, l’islam a incarné la volonté de libération des peuples. Si l’on fait abstraction de cela, on ne peut comprendre l’emprise de l’islamisme radical et les immenses tensions au sein de l’islam. Nos libertés chèrement acquises doivent être défendues mais sans nous couper des réalités du monde.

L’islam vit de forts débats internes…

Ce débat, c’est aux musulmans qu’il appartient de le régler. Nous n’avons pas à interférer mais nous devons l’accompagner. Les règles à suivre sont claires: ne pas être en première ligne mais laisser les pays de la région prendre cette place. Désoccidentaliser l’action en s’appuyant sur la légitimité internationale et sur les puissances émergentes comme la Russie, la Chine ou le Brésil. Responsabiliser en favorisant le dialogue régional. Il nous faut donc retrouver la vocation historique et diplomatique de la France à travers une nouvelle politique arabe qui prenne en compte la réalité du monde musulman. Notre rôle de médiateur ne peut être joué si nous choisissons d’être en pointe dans tous les combats et dans toutes les guerres. On ne peut pas imposer nos libertés, ni la démocratie comme les Américains en ont fait la douloureuse expérience.

L’ingérence appartient au passé?

Tirons les leçons de l’expérience. Vis-à-vis des printemps arabes, nous avons opéré un chassé-croisé désastreux. Nous avons poussé des mouvements démocratiques qui ont balayé des régimes autoritaires. Comme ces nouveaux régimes ont laissé craindre une dérive religieuse, nous avons soutenu à nouveau les régimes autoritaires. Comment voulez-vous que les populations de cette région y voient clair?

Il faut cesser de croire que nous commandons ces régions. Chaque intervention fédère encore plus les populations contre nous. Notre histoire nous le rappelle: l’Algérie, le Vietnam, la guerre d’Espagne sous Napoléon…

Il y a aujourd’hui, en France, une tentation moraliste, militariste, occidentaliste qui ressemble à ce que fut le néoconservatisme aux États-Unis. Or, il n’y a pas une réponse, il y a des réponses. Le chemin sera long, compliqué, difficile. Un espoir est né le 11 janvier. Nous avons besoin du soutien de tout le peuple français, c’est pour cela qu’il ne faut pas confisquer la parole. Nous avons besoin d’un débat et pas de la seule réponse sécuritaire.

Des politiques de droite et de gauche accusent des pétromonarchies de jouer un double jeu…

Soyons lucides sur les réalités diplomatiques. Par la logique de sanction, de bras de fer ou d’exigence d’allégeance, nous ne ferons que pousser certains pays en équilibre fragile vers la radicalisation et l’instabilité. Ce serait irresponsable. Il s’agit au contraire de mobiliser le plus de pays possibles autour d’objectifs communs en rendant tout double jeu inopérant. Il en va de même pour la Turquie. Il faudrait que les États du Moyen-Orient, du Maghreb soient en première ligne dans la lutte contre le terrorisme islamique. Ne reproduisons pas la même erreur qu’en Afghanistan, où la coalition n’était composée que de pays occidentaux.

Quelle réponse sécuritaire faut-il en France?

La réponse doit être implacable mais plus que jamais fidèle à nos principes, plus que jamais exemplaire. Implacable pour assurer la sécurité de tous et particulièrement de nos compatriotes juifs qui, à travers de terribles drames – l’enlèvement d’Ilan Halimi, les meurtres à l’école Ozar Hatorah de Toulouse et au Musée juif de Bruxelles comme à l’épicerie de la porte de Vincennes -, ont été les cibles prioritaires des islamistes radicaux. Leur protection doit être renforcée et la lutte contre l’antisémitisme constante. Il faut avant tout chercher l’efficacité dans l’identification des menaces. Par le renseignement ciblé, la coopération avec nos alliés, l’identification des points de passage de l’apprenti terroriste (salles de prières, Internet, prison, réseaux). Ces stratégies fines et efficaces peuvent se faire dans le cadre de la République. Mais cela ne suffit pas, il faut vider l’abcès qui nourrit ces dérives. Il faut leur couper l’herbe sous le pied. En refusant la ségrégation de fait qui s’installe, en menant une politique d’éducation et d’intégration. Dans certains quartiers, la République ne présente souvent que son visage punitif. Il faut des mains tendues, de la reconnaissance pour ceux qui se donnent du mal et valoriser l’action de ceux qui agissent sans compter, assistants sociaux, éducateurs, enseignants. À l’école, nous devons restaurer les apprentissages élémentaires qui permettent aux individus de devenir des personnes libres. Il faut abattre les cloisons de notre société, donner accès aux arts, à la musique, aux sports. Cela passera aussi par l’emploi. Ce fut un échec, je le regrette, mais c’est au lendemain de la crise des banlieues que j’ai imaginé le contrat première embauche. Enfin, il faut prendre garde à ce que les décisions judiciaires ne nourrissent «le deux poids, deux mesures» (je pense notamment au cas Dieudonné), terreau de la radicalisation de certains quartiers.

Faut-il restaurer le service militaire?

Deux piliers sont indispensables à l’intégration. La laïcité qui doit être expliquée et mise en œuvre non pas de façon combattante mais comme un outil de liberté. La mixité ensuite, sociale mais aussi à l’échelle des territoires. Un service civique permettrait de faire vivre concrètement ce «nous commun». Mais tout ne viendra pas de l’État. Il faut que le sursaut du 11 janvier se traduise en actes politiques, individuels, associatifs. C’est ce qui distingue les régimes autoritaires, fanatiques et la démocratie. La guerre, n’importe quel État peut la faire. Nos vraies armes, ce sont nos principes, à condition de les appliquer et d’inventer un autre chemin que celui de l’affrontement.

20 janvier 2015

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1024 683 Dominique de Villepin

L’insurrection des crayons

 – Dans une tribune parue chez Libération, Dominique de Villepin revient sur les attentats de Charlie Hebdo –

Au lendemain de la tragédie, nous nous réveillons et nous savons qui nous sommes. Nous savons que la France a un sens. Le monde entier se tourne vers nous – Europe, États-Unis, mais aussi Russie, Asie et surtout Moyen-Orient – pour nous dire que la France compte. La France n’a pas été frappée au hasard, mais dans ce qu’elle est et dans ce qu’elle incarne. Les débats sans fin sur l’identité nationale, le regret de ce que nous avons été, la peur de ce que nous allons devenir, la honte parfois de ce que nous sommes, sont bien vains. Nous sommes une nation tissée de mots, faite d’écrits qui ont changé l’histoire, de mots posés contre la fatalité : la Déclaration des droits de l’homme, la défense de la liberté de la presse par Camille Desmoulins, «J’accuse», l’appel du 18 Juin. Nous n’avons pas été frappés parce qu’«occidentaux», «blancs» ou «chrétiens», mais en raison du message de liberté que porte notre pays depuis des siècles. La presse semblait mourante et dépassée, nous sentons l’exigence vitale d’une information libre, pluraliste et fiable, dépassant l’émotion et le conformisme. Contre la haine, nous n’avons pas déclenché une guerre, mais une insurrection des crayons.

Au lendemain de la tragédie, nous nous réveillons et voyons la réconciliation de notre peuple autour de ce qui lui est cher. Ce ne sont pas les réactions politiques, ni les unions nationales de façade, toujours fissurées au gré des ambitions, qui m’ont impressionné, mais la triste et tranquille assurance avec laquelle les Français ont fait face ensemble, dans le rassemblement spontané, sans haine, sans esprit de vengeance, sans peur.

Dimanche, ce peuple français marchera uni place de la République, au-delà des partis, des confessions et des origines ; le peuple de Paris de la Libération, le peuple des grands deuils, des grandes liesses et des grandes décisions. Ce que nous donnerons à voir, à nous-mêmes et au monde, c’est la France que nous aimons et en laquelle nous croyons. Nous voulons marteler sur le pavé que nous n’avons rien à craindre, car nous avons toujours surmonté, ensemble, toutes les épreuves. Nous voulons dire que nous ne nous retrancherons pas, nous ne nous replierons pas, mais nous irons encore et encore vers le monde. La France s’est remise en marche. La France, cette fois encore, est au rendez-vous. Chaque Française, chaque Français, conscient qu’il porte l’étincelle, doit assumer la responsabilité de notre message universel et accomplir son devoir. Chacun, politiques comme citoyens, doit régler sa conduite sur l’esprit de mesure, de tolérance, de dignité qui fait notre pays. Nous détenons peut-être les clés pour dénouer un affrontement effroyable qui voit se suicider en même temps deux grandes civilisations, en Occident et au Moyen-Orient. Forte de ses principes, de son histoire, de son peuple, la France est ce pont qui peut réunir les rives de la Méditerranée que tout sépare aujourd’hui.

L’islam n’est pas un problème, mais l’islam a un problème, la violence fondamentaliste, et nous serons aux côtés des pays musulmans pour qu’ils le surmontent et trouvent leur chemin de modernité et de paix. Nous sommes, entre tous, le pays qui a le pouvoir de refuser la guerre et de construire la paix, sans céder en rien sur nos principes. C’est un moment d’histoire, un tournant, un de ces moments où se refonde la France. Ne le gâchons pas. Soyons à la hauteur de ce sursaut français, pour nous-mêmes, pour le monde. La France est un cri du cœur, pas un cri de guerre

Libération 10 janvier 2015
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1000 750 Dominique de Villepin

Résistons à l’esprit de guerre

– Dans une tribune parue dans le journal Le Monde, Dominique de Villepin invite à ne pas céder aux fantasmes guerriers après les attentats de Charlie Hebdo –

 

Malgré l’émotion légitime, il faut comprendre que le climat dans lequel s’enfonce la France est celui d’un terrorisme qui a changé de visage et organise une peur durable. Y répondre par un repli occidentaliste serait suicidaire.

Nous sommes aujourd’hui sidérés par le déchaînement de violence froide et calculée qui a tué douze personnes et grièvement blessé tant d’autres, qui visait à réduire au silence un organe de presse par la liquidation méthodique de toute sa rédaction pour intimider la liberté elle-même. Ils sont morts parce qu’ils étaient journalistes, morts parce qu’ils étaient libres, morts pour ce qu’ils représentaient. Nos forces de l’ordre ont payé un lourd tribut à la protection de la sécurité de nos concitoyens. Le pays fait face, uni, à l’attentat terroriste le plus meurtrier depuis près de deux siècles, par des manifestations spontanées de solidarité. La tentation est grande dans ces moments de recourir à des formules martiales. L’émotion est intense, mais l’intelligence de ce qui se passe est indispensable.

La France glisse lentement dans un climat de guerre. Une guerre étrange qui ne dit pas son nom. Une guerre qui efface les frontières entre dehors et dedans. A l’intérieur semblent s’imposer des images, des postures, des logiques de guerre civile larvée. Le terrorisme change devisage. Les réseaux de poseurs de bombe semblent avoir laissé place aux loups solitaires qui eux-mêmes cèdent aujourd’hui le terrain à une nouvelle violence, des commandos aux méthodes mafieuses et aux équipements militaires se fixant pour but d’éliminer des cibles symboliques représentant la démocratie et la liberté. Ce n’est plus la terreur chaotique, c’est la peur organisée, construite pierre à pierre pour nous enfermer tous.

A l’extérieur, nous voyons se cristalliser de mois en mois la ligne de front cauchemardesque d’une guerre de civilisations opposant l’Occident à l’Islam, sous les traits déformés et monstrueux de l’islamisme. Les interventions occidentales font système : elles semblaient des opérations indépendantes, mues par des ambitions diverses ; elles ont abouti à un résultat unique, l’émergence d’un ennemi djihadiste insaisissable et l’effondrement des Etats et des sociétés civiles de la région.

Un piège

Nous le savons, d’autres opérations s’annoncent : en Libye, que l’opération de 2011 et l’implosion depuis cette date a transformée en repère terroriste du Sahara ; au Sahel et en particulier au Nigeria, aux confins du Cameroun et du Tchad où Boko Haram étend son emprise barbare. Mais ces guerres nourrissent toujours de nouvelles guerres, chaque fois plus grandes, chaque fois plus impossibles. Elles nourrissent le terrorisme chez nous en promettant de l’éradiquer. Car on ne viendra à bout du djihadisme là-bas et du terrorisme ici qu’en apportant des solutions concrètes aux crises du monde musulman, qui sont à la fois des conflits territoriaux, sociaux, politiques, économiques, que nous simplifions en ne regardant que le symptôme islamiste.

L’esprit de guerre est un piège. C’est un engrenage qui nous conduit chaque jour davantage vers une guerre hors de tout contrôle. Notre devoir est de résister à l’esprit de guerre au nom de nos valeurs démocratiques. La seule victoire que puissent espérer les fanatiques, c’estde nous convaincre que nous menons une guerre totale. C’est de nous mener dans l’impasse de la force que nous croyions être un raccourci. Nous avons trois adversaires redoutables à affronter.

Perte des repères démocratiques

Il y a d’abord, le plus évident, les terroristes. Nous ne pouvons tolérer que des assassins de masse circulent encore dans le pays et que les apôtres de la haine sèment leurs paroles impunément. Tous les moyens de l’État de droit doivent être mis en œuvre pour les appréhender et les traduire en justice. Nous devons améliorer les dispositifs de prévention, de surveillance et de protection des lieux sensibles, empêcher la radicalisation notamment dans les prisons. Face à un ennemi sans frontières, il ne peut y avoir de lutte efficace qu’à travers une coopération policière et judiciaire sans cesse renforcée, à l’échelle de l’Europe mais également avec les autres pays concernés. Là où il y a vingt ans il n’y avait que quelques foyers terroristes, aujourd’hui le monde entier est concerné.

Il est urgent de tarir tous les financements de l’extrémisme islamiste en France, notamment venant de pays du Moyen-Orient. C’est dans ce but que, ministre de l’intérieur, j’avais proposé de réformer le financement des constructions de lieux de culte musulman par une Fondation des œuvres de l’islam permettant de réduire les financements étrangers, et permettre ainsi l’épanouissement d’un islam deFrance.

Il y a un second ennemi, c’est la peur. Le sentiment d’une violence imprévisible, omniprésente et soudaine suscite un désir de sécurité qu’il sera impossible de combler. L’expérience nous l’enseigne, les attaques terroristes favorisent le renoncement aux valeurs démocratiques, le souci de notre sécurité nous disposant à sacrifier les libertés de tiers, chez nous ou à l’étranger. La spirale de défiance créée aux États-Unis par le Patriot Act et la légitimation durable de la torture ou des détentions illégales a aujourd’hui plongé ce pays dans la perte de repères moraux. Nous avons vu le vertige de la guerre civile en Algérie durant les années de plomb. Nous voyons de plus en plus de pays qui ont peur, qui s’emmurent, qui s’éloignent des valeurs démocratiques.

Il y a un troisième ennemi aujourd’hui, c’est le rejet. Notre pays se crispe de jour en jour. Ses élites se tournent chaque jour davantage vers des discours de division et d’exclusion permettant tous les amalgames. L’Histoire nous enseigne que lorsque les digues sautent, le pays risque l’effondrement. Si nous aimantons la violence, c’est parce que nous sommes divisés, faibles, repliés sur nous-mêmes ; un pays blessé qui perd son sang. Les polémiques littéraires, les démagogies partisanes, nous montrent que l’enjeu n’est pas tant de nous sauver des autres, d’invasions ou de remplacements supposés, mais de nous sauver de nous-mêmes, de notre renoncement, de notre narcissisme du déclin, de notre tentation occidentaliste et suicidaire.

Dans l’épreuve, chacun d’entre nous a un devoir à accomplir. Agissons avec responsabilité, sang-froid et dans l’unité, ripostons par l’exemplarité démocratique, redevenons ce que nous sommes, des républicains qui croient au dialogue, à la force de la culture et del’éducation et à la paix.

8 janvier 2015, Le Monde

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1024 681 Dominique de Villepin

Choose weapons of peace over the rhetoric of war 

 – Dans une tribune en anglais pour le Financial Times, Dominique de Villepin invite à choisir la diplomatie plutôt que la rhétorique guerrière –

We have to do what it takes to eliminate Islamist violence, a source of barbaric crimes

The barbaric murder of Alan Henning is a fresh call for more efficiency in the fight against the Islamic State of Iraq and the Levant (Isis). There is a great deal of confusion in this war. France is leading loudly and the US is leading from behind. Iran is on the side of both of them but they are not on Iran’s. One of the allies strikes Syria, the other would rather not. There is confusion over what is said, what is done and what is wished.

What is said? We are waging a “global war on terror”, a catchphrase coined 13 years ago by George W Bush. These are not just words but seeds, spreading the logic of force around the globe. The whole Muslim world is strained by local conflicts, from the Philippines to Nigeria, from the Chinese Xinjiang to the Russian Caucasus. Starting a war on terror means melting all local fronts into a single global enemy.

Moreover, the images the enemy sees are not the same as those we watch here. People in the Middle East have wounded memories and resent the double standards of western sympathy – the Syrians, for instance, whom the west let down a year ago. This is a war that provides legitimacy, credibility and visibility to fanatics around the globe. Each enemy who falls inspires 10 more to join.

What is done is another thing: a military operation in which political objectives are jumbled up with military means, perception is everything, and our hands are tied. Hands tied by a zero risk war – since Vietnam, western publics no longer tolerate casualties. Hands tied by the asymmetry of the war, in which every battle, even the smallest, becomes a decisive one if it is lost by the strongest. (Kobane today; Deraa tomorrow?) Hands tied by short-sighted strategies, in which a quick military victory gives way to a lasting political entanglement that presages the next war.

What is wished? Security. But that is the point: there is no security without peace. Every war creates collateral damages and entrenches hatred. What will we say now to countries that have been criticised for the ruthless treatment of Islamist movements – Israel, China in Xinjiang or Russia in Chechnya? When will it no longer seem necessary to intervene? After a war in Nigeria? In Southeast Asia? In Libya again?

We cannot afford an endless war of fragile truces punctuated by brutal outbursts that leads, little by little, to a clash of civilisations. The destinies of Europe and the Middle East are intertwined. The crisis in the Middle East also tears apart 20m European Muslims. We face risks at home, and also for our populations abroad, such as the 200,000 French who live around the Mediterranean.

The west bears its share of responsibility for the Middle East’s troubles. For 40 years inconsistent policies, especially in Washington, have fuelled war between nationalist dictatorships and Islamist movements. By pursuing security through the use of force, we will loose our principles and our identity. We will live in perpetual fear of the others. Peace is the chance we owe ourselves.

We have to do what it takes to achieve what we wish, the elimination of Islamist violence, a source of barbaric crimes. Not only by stopping Isis but also by destroying its political roots.

This means choosing efficiency over ideology. Neither blind pacifism, nor warmongering, will do. We can be led to use force, with clear and limited objectives: destroying the oil wells held by Isis, cutting off its revenues; giving air support to Kurdish, Iraqi or Free Syrian troops fighting Isis on the ground.

But the core strategy remains political, and it cannot wait. It requires the unity of the Arab nation states. It can still be restored by inclusive national dialogues, offering recognition to minorities. But for how long? The Sunni Arabs in Iraq, who accept the rule of Isis because they feel even more threatened by the Shia militias backed by a sectarian government, need to be won back.

The second imperative is responsibility. The regional war can only be solved by the region’s countries. The Sunni states, in particular from the heavily armed Gulf Cooperation Council, have to lead the war, with the west’s support. Not the other way round, as it is today.

The third imperative is reconciliation. In the Middle East, we have to promote local peace, in one place at a time, to achieve a regional peace tomorrow. Peace between Turkey and the Kurds. Peace between Saudi Arabia and Qatar. Peace between Israel and the Palestinians. Peace of course between Saudi Arabia and Iran, which is central to the Shia/Sunni confrontation. To achieve this, a permanent regional conference with all actors is needed. The weapons of peace can be more powerful than the war on terror. They call for political will, vision and initiative.

6 octobre 2014, Financial Times