Tag

Russie

1024 488 Dominique de Villepin

La première protection d’un pays, c’est sa diplomatie

Invité d’Eric Zemmour et Eric Naulleau sur Paris Première, Dominique de Villepin est revenu en profondeur sur les thèses qu’il défend dans son dernier ouvrage Mémoire de paix pour temps de guerre


1024 559 Dominique de Villepin

L’Europe et la Russie ont des intérêts communs

Répondant aux question de RT France, Dominique de Villepin a donné sa appelé la diplomatie européenne à prendre en compte les intérêts et les peurs des uns et des autres, afin de favoriser un dialogue constructif avec le voisin russe et d’enrayer la crise ukrainienne

 

1024 680 Dominique de Villepin

L’Amérique voit fondre son hégémonie

– Dans un entretien avec Olivier Royant et Régis Le Sommier pour Paris Match, Dominique de Villepin revient sur l’augmentation du risque d’escalade conflictuelle à l’heure où les Etats-Unis ne sont plus les gendarmes du monde –

 

Un haut diplomate russe nous confiait que nous sommes dans un état de tension entre Russes et Américains sans équivalent depuis la crise des missiles, en 1962. Partagez-vous cette opinion ?

Américains et Russes semblent devenus incapables de se comprendre. L’Amérique voit fondre son hégémonie. L’Europe craint la constitution de glacis, d’Etats tampons dans l’étranger proche de la Russie. J’arrive de Pologne, où l’inquiétude des dirigeants et de la population est profonde et les conduit à soutenir le déploiement de missiles de l’Otan. La Russie voit dans les révolutions de couleur ou de Maïdan des empiètements sur son pré carré historique et une vulnérabilité face à l’Otan. Ces réactions en chaîne rappellent la logique des “somnambules” avant la Première Guerre mondiale, dénoncée par Christopher Clark, le cercle vicieux des peurs, des calculs et des réflexes militaires.

 

Cette escalade semble se faire dans l’indifférence générale, comme si l’on ne voulait pas la voir.

Sans doute par sidération devant les enjeux, on se refuse à voir le caractère global de ces tensions, les rivalités profondes, territoriales, fondées sur des intérêts stratégiques. L’affrontement des grands blocs de puissance s’intensifie partout, en Europe orientale comme en mer de Chine du Sud. Une bataille d’influence titanesque a lieu entre Américains et Chinois pour le partage des grands instruments de la domination mondiale, Internet, la monnaie, l’énergie, le droit, la culture. Pour le contrôle du territoire aussi, car la Chine se libère peu à peu du corset étroit que les Etats-Unis lui avaient imposé après 1945, en Asie du Sud-Est – aux Philippines ou en Malaisie – ou en Asie centrale. Nous sommes entrés dans un nouvel âge de rivalité mondiale. En réagissant systématiquement par la sanction et l’exclusion, les Occidentaux aggravent la fracture du monde. Ils ont ainsi, contre toute vraisemblance, poussé la Russie à se tourner vers l’Asie ou encouragé le durcissement de la Turquie. J’ai la conviction que l’Europe a la possibilité, si elle se réveille, d’empêcher le face-à-face et de proposer des alternatives, par exemple, en matière monétaire face au risque de nouvelles crises financières, l’organisation d’un G3 des principales monnaies mondiales, réunissant la Fed, la Banque centrale européenne et la Banque centrale chinoise autour d’un objectif de stabilité monétaire.

 

Certains diplomates parlent de Troisième Guerre mondiale. On n’aurait jamais utilisé ces mots il y a encore dix ans.

La guerre, dans un avenir proche, n’est plus impossible. La société internationale semble s’être convertie à l’esprit de guerre, à la militarisation systématique du règlement de crises. La banalisation de l’outil militaire conduit au risque de dérapage guerrier. C’est pourquoi nous avons le devoir de favoriser les lieux de dialogue et de conciliation. Je propose, dans ce livre, la mise en place d’une concertation structurée, qui associe la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine pour éviter les engrenages et donner une colonne vertébrale aux efforts diplomatiques. Nous manquons à notre responsabilité. La France avait vocation à être le pays du dialogue, de l’échange, celui qui fait se rencontrer des gens qui ne se parlent jamais. Aujourd’hui, elle a abandonné cette position de carrefour. Elle a abandonné aussi sa recherche de l’équilibre. La versatilité des diplomaties occidentales offre à certains pays l’occasion de jouer leur avantage au risque de désordres majeurs…

Vous pensez à qui par exemple ?

La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran est centrale dans la crise suicidaire du Moyen Orient. Nous les avons stigmatisés tour à tour et, ce faisant, n’avons jamais tenu de ligne d’équilibre. Aujourd’hui, par exemple, nous poussons nos intérêts par des ventes d’armes, en profitant de la disgrâce des Etats-Unis auprès de l’Arabie saoudite. Nous fermons les yeux sur la guerre au Yémen, si dangereuse parce qu’elle est comme la répétition générale d’un affrontement direct entre Iraniens et Saoudiens. Or il ne peut y avoir de paix au Moyen orient que dans un jeu de contrepoids entre puissances sunnites et chiites, arabes et non-arabes. Notre rôle est de calmer les choses. Nous devons favoriser l’émergence d’une architecture de sécurité collective inclusive, un Helsinki du Moyen Orient. Il faut des outils nouveaux – pourquoi ne pas faire du partage et de la maîtrise de la rente pétrolière, qui a été le nerf des tensions, le coeur d’une démarche coopérative, comme l’Europe l’a fait avec le charbon et l’acier dans la CECA en 1950. 

Russes et Américains ont un ennemi commun qui est le djihadisme radical. Pourquoi continuent-ils à s’affronter ? 

Les Occidentaux ont voulu croire que le djihadisme ne s’attaquait qu’à eux. Ils ont oublié que la Chine a été touchée, ainsi que la Russie, l’Inde ou, plus profondément encore, presque tous les pays musulmans. C’est un problème mondial. Nous devrions traiter ces questions en mobilisant tous les instruments et toutes les bonnes volontés en nous appuyant fortement sur la légitimité internationale. Regagner des territoires à Daech sans stratégie politique ne suffira pas à éteindre le terrorisme.

Vous relevez dans le livre une absence de leadership au niveau international, au niveau de la communauté, au niveau des grands présidents, des grandes puissance…

Au delà de la question du leadership, c’est une communauté médiatique mondiale qui s’est peu à peu affirmée. L’information circule à grande vitesse. Elle est aplatie. Il faut réagir en permanence et en temps réel. L’opinion prime sur l’action. L’affaiblissement des Etats, la montée des passions, y compris dans les Etats démocratiques, font que nos sociétés ont perdu beaucoup d’efficacité sur la scène internationale. On juge plutôt que de responsabiliser nos interlocuteurs et améliorer les choses. Au début de la crise syrienne,  le jugement moral sur Bachar Al-Assad a prévalu sur le souci  de soulager la souffrance des populations. 

Pour vous, il faut dialoguer avec Bachar Al-Assad, l’appuyer comme le font les Russes, préserver l’Etat syrien ?

Le régime d’Assad n’est pas la solution pour la Syrie, mais il faut dialoguer avec tout le monde, cela a toujours été la clé de la diplomatie française : avoir une stratégie inclusive. La diplomatie doit apporter des réponses à des problèmes, pas se faire plaisir. Comment faire en sorte d’avoir des corridors humanitaires, des zones d’exclusion aérienne? La question se pose avec acuité pour Raqqa et Mossoul. Des territoires vont être libérés. Comment les pacifier durablement  en liaison avec les pays de la région, sachant qu’aujourd’hui ceux-ci cherchent à prendre des gages en termes de territoires et d’influence ? 

La grande raison de l’émergence de Daech fut l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Vous vous y êtes opposé. En êtes-vous fier ?

Je crois que la position de la France était juste. Mais le désastre de cette région fait que si fierté il y a, elle ne pèse que peu de choses à l’aune des drames que vivent ces populations. Nous avons eu les yeux ouverts pour regarder, parce que notre histoire nous y a obligés. Nous avons vécu des drames, les campagnes napoléoniennes, l’Indochine, la guerre d’Algérie. Cela nous a instruit sur la complexité de la réalité. Je regrette que la France aujourd’hui ne porte pas son histoire et son expérience.

Que reste-t-il de la diplomatie française ?

La politique étrangère de la France s’enferme dans un jeu de rôles qui est souvent un jeu d’intérêts. Elle ne défend pas ce qui est l’honneur de la diplomatie, c’est à dire la recherche de solutions, ce travail ingrat, difficile, humble, qui consiste à nouer des fils dans l’ombre. On a pu le faire à tel ou tel moment, au moment par exemple des Rencontres de Normandie, en juin 2014. La France était dans son rôle quand elle a cherché à retisser un dialogue avec la Russie, avec l’Allemagne. C’est un travail de tous les jours, exténuant mais nécessaire. Et on voit bien aujourd’hui comment, ce qui se passe en Syrie, en Irak, au Sahel, est le résultat d’une démission de la politique au bénéfice des armes. 

Vous rendez un hommage appuyé à Jacques Chirac, un des derniers hommes politiques européens à avoir connu l’expérience concrète et immédiate de la guerre. Trop souvent les dirigeants ne savent pas de quoi ils parlent quand ils évoquent la guerre aujourd’hui. On a même vu Barack Obama piloter ses guerres au « joystick », avec l’usage des drones…

La présidence de Jacques Chirac a incarné un sens de l’équilibre et de la mesure, une vision du monde qui en acceptait la complexité, un refus de rétrécir la France à une supposée famille occidentale. Pour lui la guerre n’a jamais été une réponse parmi d’autres. On oublie les drames qui l’accompagnent. On oublie qu’on intervient dans des sociétés divisées, fragiles. On oublie à quel point une intervention militaire et la guerre laissent des traces dans la mémoire d’un peuple. 

Pour vous, la France est en guerre ou pas ?

Non, la France n’est pas en guerre. Que nous ayons peur, que nous soyons inquiets, que, au quotidien, nous vivions dans la crainte d’un attentat, évidemment. Mais l’idée d’être en guerre face à une organisation terroriste, réduit considérablement notre force morale, notre force politique, notre force de nation. Elle nous rend vulnérables. Nous devenons faibles par rapport à des gens qui ont l’initiative. Nous leur offrons une légitimité de guerriers, une reconnaissance qu’ils ne méritent pas. Et dans le même temps, nous nous dispensons d’adapter notre réponse sécuritaire, de nous doter de forces anti-terroristes plus efficaces, mieux coordonnées. 

Vladimir Poutine veut-il la guerre? L’Occident a-t-il raison de l’ostraciser ?

On ne peut ignorer le traumatisme historique de la Russie. L’humiliation profonde née de la chute de l’Union soviétique a miné le pays. L’Occident a manqué à ses devoirs vis-à-vis du peuple russe à ce moment-là, prenant des engagements sans s’y tenir en particulier sur le rôle de l’Otan.  La Russie recherche la reconnaissance et le respect de son identité en renforçant son influence, au Moyen Orient, ou en obtenant des garanties de sécurité, en Europe Orientale notamment. L’histoire du pays est ainsi faite que plus il y a de difficultés économiques, financières, de souffrances, plus le pays se rassemble autour du pouvoir. Aujourd’hui Vladimir Poutine incarne cette politique de fierté nationale, parfois ce sentiment de supériorité sur un Occident avachi, dépourvu de repères moraux. Mais il y a aussi un désir d’Europe, un besoin d’Europe en Russie. Dès lors, à nous de tendre la main, par exemple pour éviter ensemble la faillite de l’Etat ukrainien à travers des initiatives et des financements communs.

En regardant le débat sur la primaire de droite, cela vous a manqué de ne pas être parmi les candidats ?

Pas du tout ! D’abord parce que je ne suis pas favorable à la primaire. Elle constitue un risque de division et d’impuissance, due à des surenchères qui éloignent de la réalité et conduisent mécaniquement aux déceptions. En France, la conquête du pouvoir se situe à l’opposé de l’exercice du pouvoir. Celui-ci doit être fait de réalisme, de mesure, d’ouverture, de dialogue alors que la conquête est tout en dureté, en clivages et en excès.

Et si l’un deux vous le propose, vous avez envie de replonger ?

Je suis dans l’action, pas dans la recherche de pouvoir. 

10 novembre 2016, Paris Match

950 816 Dominique de Villepin

La crise syrienne, enjeu du nouveau partenariat avec la Russie

 – Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin analyse le nouveau rôle joué par la Russie sur la scène internationale –

La Russie est de retour ; c’est une bonne nouvelle pour le monde. Car il ne peut y avoir d’ordre mondial sans équilibre et sans diversité. Vouloir l’ordre, c’est accepter les différences. Sans la Russie, il n’y a pas de règlement possible des crises. L’accord sur la non-prolifération avec l’Iran en a été la preuve ainsi que l’enquête sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie à l’été 2013. Ayant toujours plaidé et agi en faveur d’un monde multipolaire organisé sur la base du multilatéralisme, je ne peux que me réjouir que la Russie se soit exprimée fortement à l’Assemblée générale des Nations unies. Sur l’Ukraine, l’apaisement crée aujourd’hui

les conditions d’un processus politique qui exige que nous nous impliquions plus fortement encore. La réduction de la violence et le report des élections dans l’est de l’Ukraine sont des signaux positifs pour la mise en œuvre graduelle des Accords de Minsk II. Avançons sur la loi concernant le fédéralisme ukrainien et renouons le dialogue de coopération entre Russie et Europe.

La Russie est de retour, mais dans quel monde ?

La Russie est de retour, mais dans quel monde? L’incompréhension des grandes puissances est à son comble, nourrie de préjugés et de malentendus. Nous ne parlons pas le même langage et ne voyons pas le monde avec les mêmes yeux. Ne soyons pas naïfs. Le monde pourrait bien se briser en deux blocs, l’un occidental, dictant
ses normes sans toujours les respecter, l’autre oriental, chinois autant que russe, refusant les monopoles de fait exercés par l’Occident en matière monétaire, financière, technologique. Nous pourrions bien nous réveiller avec un double système financier, un double Internet, peut-être un double système de gouvernance mondiale. La montée en puissance du renminbi, les nouveaux instruments sur Internet, la création d’institutions financières multilatérales nouvelles sont autant de signes d’un changement des temps.

L’enjeu de la crise syrienne dépasse de loin le cadre régional et même la question du combat commun contre le djihadisme. C’est le nouvel ordre mondial qui se décide.

Il est vital d’éviter les erreurs dans nos stratégies respectives en Syrie et en Irak. Mus en partie par nos héritages et nos expériences, nous subissons toujours la tentation de reproduire le passé. C’est vrai des États-Unis, de l’alliance sunnite avec l’Arabie saoudite dans les années 1970 jusqu’à l’invasion unilatérale de l’Irak. C’est vrai également de la France, ancienne puissance coloniale, protectrice historique des chrétiens d’Orient et marquée par l’expérience de la guerre d’Algérie. C’est vrai enfin de la Russie, héritière de longues traditions au Moyen-Orient, protectrice des communautés orthodoxes et portée aux conflits sur ses marges méridionales, de Catherine II à la Tchétchénie en passant par l’Union soviétique.

La clé, c’est aujourd’hui de s’accorder sur un cadre politique pour la nouvelle Syrie, organisant la partition de fait dans un ensemble fédéral.

Nous devons aussi éviter une seconde tentation commune, celle de nous substituer aux acteurs régionaux et de les déresponsabiliser. Nous devons nous accorder sur des principes communs si nous voulons assécher le terreau du terrorisme. Premier principe, l’intangibilité des frontières, car la remise en cause des frontières Sykes-Picot, même avec de bonnes intentions, ne mènerait qu’à l’explosion régionale. Deuxième principe, la non-ingérence. Aucune puissance ne doit viser au changement de régimes par la force, mais pas davantage à leur maintien artificiel. Troisième principe, le refus de tout engagement au sol, dont nous connaissons tous dans notre chair – de l’Algérie aux deux guerres d’Afghanistan – les risques d’embourbement.

Nous pouvons en revanche faire preuve d’unité et montrer le chemin du dialogue et de la paix, notamment en organisant une conférence permanente sur la sécurité régionale dont les puissances internationales seraient les garantes, en reprenant le format 5 + 1 des négociations avec l’Iran, en y conviant l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Égypte. Nous pouvons exercer des pressions amicales, la Russie en Iran, l’Amérique en Arabie saoudite, tout en favorisant les dialogues croisés. Il s’agit de se concentrer aujourd’hui sur les pays fragilisés, parfois au bord de la rupture, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite, car la conquête des lieux saints
de l’islam demeure dans la ligne de mire djihadiste.

La clé, c’est aujourd’hui de s’accorder sur un cadre politique pour la nouvelle Syrie, organisant la partition de fait dans un ensemble fédéral. Cela suppose dès aujourd’hui d’avancer sur des paix locales et des cessez-le-feu dans les zones où c’est possible: à Homs, à Idlib, à Alep.

Il serait temps que l’Europe retrouve sa voix, sa mémoire et son message.

Il s’agit de donner des garanties aux minorités et la protection des Alaouites par la Russie est bienvenue. De même, seule une garantie collective pourra assurer la sécurité de la région de Damas, mosaïque de communautés qui doit trouver, à défaut de mieux, un modus vivendi à la libanaise. Enfin, cet accord doit permettre d’établir des zones humanitaires protégées aux frontières turque et jordanienne. C’est le seul moyen de stabiliser l’afflux de réfugiés, notamment vers l’Europe. Cet accord doit être surveillé et garanti par l’implication permanente d’une conférence de sécurité régionale et internationale avec tous les acteurs.
À défaut d’un tel accord, la violence sera sans fin. Des millions de Syriens seront jetés sur les routes. Daech et Assad se renforceront mutuellement et la gangrène gagnera le reste du monde sunnite.

Il serait temps que l’Europe retrouve sa voix, sa mémoire et son message. C’est dans cet esprit que je veux parler à mes amis russes lors du prochain forum de Valdaï, avec Vladimir Poutine. Car j’ai la conviction que l’Europe jouera un rôle clé pour éviter la cassure du monde. Son magistère ne tient pas aux leçons de morale et aux sanctions, mais à l’exigence du dialogue, à l’expérience et à l’exemplarité. Cessons les jeux de rôle à contre-emploi et agissons enfin en faveur de l’équilibre en allant à la rencontre de la Russie, de la Chine et du reste du monde.

19 octobre 2015, Le Figaro

1024 680 Dominique de Villepin

La Russie veut être crainte

– Dans une tribune publiée par Paris Match, Dominique de Villepin analyse le retour en force de la Russie sur la scène internationale –

 

La peur est à nouveau aux frontières de l’Europe. Et l’Europe ne semble plus savoir à quel saint se vouer, oscillant entre reculades et rodomontades. Il est temps de retrouver la raison, d’analyser la crise en Ukraine avec réalisme et lucidité et de bâtir des initiatives diplomatiques fortes. Le premier fait, c’est que la crise ukrainienne exprime une volonté claire et délibérée de la Russie. Car que veut la Russie ?

Elle veut, à défaut d’empire, reconstituer une grande Russie. Elle fonde ses revendications sur des critères de langue et de peuple. Le principe d’autodétermination des peuples, né à la fin de la Première Guerre mondiale, est d’application kafkaïenne en Europe orientale où les peuples, les langues, les confessions se sont toujours mêlés tout en étant ballottés au gré de l’Histoire entre les quatre grands empires des Habsbourg, des Hohenzollern, des Ottomans et des Romanov. Une « terre de sang » où courent les cicatrices à vif de toutes les guerres et de toutes les folies totalitaires du XXe siècle.

Dans son projet impérial, la Russie se heurte non seulement au droit international, mais aussi aux réalités de la géographie. Renoncer à l’Ukraine ou en tout cas renoncer à un territoire en couloir du sud-ouest au nord-est de l’Ukraine, c’est renoncer à la perspective même lointaine d’un territoire compact. La Russie a d’ores et déjà un territoire enclavé avec la poche de Kaliningrad entre pays Baltes et Pologne. Elle a désormais avec la Crimée une presqu’île devenue une île – pour l’heure sans pont et sans liaisons aisées. La Transnistrie formerait une nouvelle enclave au cas où les choses s’envenimeraient. Ce morceau d’Ukraine russophone – désigné depuis peu d’un nouveau nom de mauvais augure, Novorossia – est donc pour elle comme la pièce centrale du puzzle impérial. Il est donc probable que le « rouleau compresseur » russe va poursuivre son avancée, que ce soit par l’annexion ou par la domination étroite d’une entité fédérale au sein de l’Ukraine.

Autre aspiration de la Russie : elle veut, à défaut d’être respectée, être crainte. Ce serait une grave illusion de croire que la politique menée est celle d’une poignée d’ultras qui imposent leurs vues à une population qui voudrait tendre les bras à l’Europe de l’Ouest. Une large part de la société russe, nostalgique non de l’économie soviétique mais de la grandeur patriotique qu’elle offrait, soutient cette politique et même y incite. L’administration russe est poussée à la surenchère et, comme les mauvais génies, les démons nationalistes sont difficiles à faire rentrer dans la bouteille une fois qu’ils en sont sortis. D’autant que la position européenne, en face, n’est guère impressionnante avec ses accords de gribouille qui ne tiennent pas deux jours, ses sanctions en papier mâché et ses condamnations morales qui ne mènent à rien.

Le second fait majeur, c’est que la crise ukrainienne n’est pas une crise de plus dans un monde hérissé de dangers. Elle est en train de définir un nouvel ordre international. D’abord parce que cette situation a une valeur exemplaire. La réalité de ce début de XXIe siècle, c’est la résurgence des nationalismes humiliés, en Russie vis-à-vis de son étranger proche, comme en Chine face au Japon. Ne nous y trompons pas, l’attitude que nous adopterons aujourd’hui décidera aussi de ce que fera la Chine aux Diaoyu, aux Spratly, aux Paracel. Ensuite parce que cette crise nous projette dans un monde où tout le monde peut dire non mais où plus personne n’a la force de dire oui. C’est le temps des puissances négatives qui rompt le consensus mondial nécessaire pour résoudre les crises. Les effets s’en feront moins sentir en Europe orientale qu’en Syrie, en Afrique, en Asie du Sud-Est. Et peut-être en Iran, ce qui signifierait manquer une occasion unique.

Division ou neutralité, les seuls choix de l’Ukraine

Nouvel ordre international enfin parce que c’est la mondialisation même qui est en danger. Ce que nous risquons, ce n’est pas tant une nouvelle guerre froide – quelle en serait l’idéologie et quel en serait le projet d’expansion mondiale ? – mais bien plutôt le risque d’une cassure de la mondialisation.
Cassure de l’élan économique de la mondialisation tout d’abord, à l’heure où les vulnérabilités sont grandes. Les plaies de 2008 ne sont pas pansées à l’Ouest, mais les marchés, anticipant une meilleure conjoncture à l’Ouest, retirent leurs capitaux des pays émergents où ils s’étaient réfugiés, et cela au moment même où la croissance y connaît des ratés. Ainsi les monnaies émergentes ont-elles été attaquées tout au long de l’année 2013, le real brésilien et la roupie indienne tout autant que la livre turque ou le rouble. Nous pourrions très bien voir la crise ukrainienne, à cause du renchérissement du gaz, à cause de la multiplication des crises politiques, provoquer des récessions dramatiques et peut-être même une rechute de l’économie mondiale comparable à 2009.

Mais nous risquons plus grave que cela, nous risquons une cassure de la mécanique même de la mondialisation. Depuis trente ans, la croissance mondiale repose sur un pacte tacite : puisque nous profitons tous des interdépendances, les émergents se coulent dans le moule des institutions et règles du marché que les Occidentaux ont mis en place pour eux-mêmes, et les Occidentaux font mine de ne pas se rendre compte qu’on leur emprunte. C’est une sorte de politesse de la mondialisation.

La grande révélation de la crise ukrainienne, pour les pays émergents, c’est que ces institutions, ces outils sont autant de moyens de pression sur eux en cas de gros temps politique. C’est vrai pour les agences de notation, par exemple, et pour une foule d’autres instruments financiers tels que les audits ou les plateformes de paiement par cartes de crédit, c’est vrai aussi pour Internet. Dès lors, la tentation est forte pour les grands émergents de se doter d’une mécanique parallèle et de créer un nouveau système économique qu’ils contrôlent pleinement. Faire cela dans une logique d’affrontement, c’est casser durablement les échanges. C’est casser trente ans de croissance. Voilà de quoi faire réfléchir de part et d’autre.

A crise globale, réponse globale

Ces deux constats, la compréhension de ce que veut la Russie et la prise en compte des conséquences sur l’ordre mondial de ce qui se joue ici, doivent amener les Européens à renverser la table diplomatique et à faire preuve d’initiative à trois niveaux. A crise globale, réponse globale. La solution de l’équation actuelle n’est ni à Washington, ni à Bruxelles, ni à Moscou. Elle est, paradoxalement, à Pékin, où l’on ne dit rien. Pékin attend, pensant être gagnant au durcissement des positions qui renforceront le prix de son arbitrage. Allons au contact. Allons en Chine afin de rappeler la nécessité pour la communauté internationale à défendre des principes communs et anciens qui fondent le droit international : l’inviolabilité des frontières et la non-ingérence dans les affaires politiques d’un pays souverain. Un mot de la Chine aux oreilles de la Russie aura plus de portée que mille mots hurlés à tue-tête par les Européens et les Américains. Peut-être pourra-t-on demander de même aux Américains si le moment est vraiment bien choisi d’étendre leur parapluie militaire au-dessus des îles Diaoyu, comme ils viennent de le faire.

La crise d’Ukraine c’est aussi une crise régionale. Il faut offrir une porte de sortie acceptable pour tous. Le choix entre la division ou la neutralité, c’est aujourd’hui, comme entre 1949 et 1952 pour l’Allemagne, le seul choix diplomatique réel. Sans doute faut-il proposer avant qu’il ne soit trop tard la « finlandisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire la garantie de son indépendance par tous en échange de sa neutralité, comme le choix fut fait en Finlande en 1945. Cela laissera le temps de reconstruire une relation de confiance entre Europe et Russie qui est plus indispensable que jamais.
Il y a enfin une crise nationale ukrainienne que nous oublions trop vite. Sa résolution est la clé de la suite des événements. L’Ukraine souffre de la faiblesse de l’Etat, de l’atonie et de la dépendance de son économie et de la corruption de ses élites. La fédéralisation du pays ne peut être l’antichambre de la partition. Pour cela, il faut à Kiev un Etat stable et respecté, légitimé par les élections et offrant des garanties culturelles à toutes les minorités, et il faut une reconnaissance par tous de l’unité de l’Ukraine.

2 mai 2014, Paris Match

1024 512 Dominique de Villepin

Naissance d’un nouvel ordre Mondial

– Dans une tribune publiée par Paris Match, Dominique de Villepin dresse le bilan des crises qui traversent le monde en 2014 –

La peur est à nouveau aux frontières de l’Europe. Et l’Europe ne semble plus savoir à quel saint se vouer, oscillant entre reculades et rodomontades. Il est temps de retrouver la raison, d’analyser la crise en Ukraine avec réalisme et lucidité et de bâtir des initiatives diplomatiques fortes.

Le premier fait, c’est que la crise ukrainienne exprime une volonté claire et délibérée de la Russie. Car que veut la Russie?

Elle veut, à défaut d’empire, reconstituer une grande Russie. Elle fonde ses revendications sur des critères de langues et de peuples. Le principe d’autodétermination des peuples, né à la fin de la Première Guerre Mondiale est d’application kafkaïenne en Europe orientale où les peuples, les langues, les confessions se sont toujours mêlées tout en étant ballottées au gré de l’Histoire entre les quatre grands Empires des Habsbourg, des Hohenzollern, des Ottomans et des Romanov. Une « terre de sang » où courent les cicatrices à vif de toutes les guerres et de toutes les folies totalitaires du XXe siècle.

Dans son projet impérial, la Russie se heurte non seulement au droit international, mais aux réalités de la géographie. Renoncer à l’Ukraine ou en tout cas renoncer à un territoire en couloir du sud ouest au nord est de l’Ukraine, c’est renoncer à la perspective même lointaine d’un territoire compact. La Russie a d’ores et déjà un territoire enclavé avec la poche de Kaliningrad entre pays baltes et Pologne. Elle a désormais avec la Crimée une presqu’île devenue une île – pour l’heure sans pont et sans liaisons aisées. La Transnistrie formerait une nouvelle enclave au cas où les choses s’envenimeraient. Ce morceau d’Ukraine russophone – désigné depuis peu d’un nouveau nom de mauvais augure, Novorossia-  est donc pour elle comme la pièce centrale du puzzle  impérial. Il est donc probable que le « rouleau compresseur » russe va poursuivre son avancée, que ce soit par l’annexion ou par la domination étroite d’une entité fédérale au sein de l’Ukraine,

Deuxième aspiration de la Russie : elle veut, à défaut d’être respectée, être crainte. Ce serait une grave illusion de croire que la politique menée est celle d’une poignée d’ultras qui imposent leurs vues à une population qui voudrait tendre les bras à l’Europe de l’Ouest. Une large part de la société russe, nostalgique non de l’économie soviétique mais de la grandeur patriotique qu’elle offrait, soutient cette politique et même y pousse. L’administration russe est poussée à la surenchère et comme les mauvais génies, les démons nationalistes sont difficiles à faire rentrer dans la bouteille une fois qu’ils en sont sortis. D’autant que la position européenne, en face, n’est guère impressionnante avec ses accords de gribouille qui ne tiennent pas deux jours, ses sanctions en papier mâché et ses condamnations morales qui ne mènent à rien.

Le deuxième fait majeur, c’est que la crise ukrainienne n’est pas une crise de plus dans un monde hérissé de dangers. Elle est en train de définir un nouvel ordre international.

D’abord parce que cette situation a une valeur exemplaire. La réalité de ce début de XXIe siècle c’est la résurgence des nationalismes humiliés, en Russie vis-à-vis de son étranger proche, comme en Chine face au Japon. Ne nous y trompons pas, l’attitude que nous adopterons aujourd’hui décidera aussi de ce que fera la Chine aux Diaoyu, aux Spratley, aux Paracels.

Ensuite parce que cette crise nous projette dans un monde où tout le monde peut dire non, mais où plus personne n’a la force de dire oui. C’est le temps des puissances négatives qui rompt le consensus mondial nécessaire pour résoudre les crises. Les effets s’en feront moins sentir en Europe orientale qu’en Syrie, en Afrique, en Asie du Sud est. Et peut être en Iran ce qui signifierait manquer une occasion unique.

Nouvel ordre international enfin parce que c’est la mondialisation même qui est en danger. Ce que nous risquons, ce n’est pas tant une nouvelle guerre froide – quelle en serait l’idéologie et quelle en serait le projet d’expansion mondiale ? – mais bien plutôt le risque d’une cassure de la mondialisation.

Cassure de l’élan économique de la mondialisation tout d’abord, à l’heure où les vulnérabilités sont grandes. Les plaies de 2008 ne sont pas pansées à l’Ouest, mais les marchés anticipant une meilleure conjoncture à l’Ouest retirent leurs capitaux des pays émergents où ils s’étaient réfugiés, et cela au moment même où la croissance y connaît des ratés. Ainsi les monnaies émergentes ont-elles été attaquées tout au long de l’année 2013, le real brésilien et la roupie indienne tout autant que la libre turque ou le rouble. Nous pourrions très bien voir la crise ukrainienne, à cause du renchérissement du gaz, à cause de la multiplication des crises politiques, provoquer des récessions dramatiques et peut être même une rechute de l’économie mondiale comparable à 2009.

Mais nous risquons plus grave que cela, nous risquons une cassure de la mécanique même de la mondialisation. Depuis trente ans, la croissance mondiale repose sur un pacte tacite : puisque nous profitons tous des interdépendances, les émergents se coulent dans le moule des institutions et règles du marché que les Occidentaux ont mis en place pour eux-mêmes et les Occidentaux font mine de ne pas se rendre compte qu’on leur emprunte. C’est une sorte de politesse de la mondialisation.

La grande révélation de la crise ukrainienne, pour les pays émergents, c’est que ces institutions, ces outils sont autant de moyens de pression sur eux en cas de gros temps politique. C’est vrai pour les agences de notation par exemple et pour une foule d’autres instruments financiers tels que les audits ou les plateformes de paiement par cartes de crédit, c’est vrai aussi pour internet. Dès lors, la tentation est grande pour les grands émergents de se doter d’une mécanique parallèle et de créer un nouveau système économique qu’ils contrôlent pleinement. Faire cela dans une logique d’affrontement, c’est casser durablement les échanges. C’est casser trente ans de croissance. Voilà de quoi faire réfléchir de part et d’autre.

Ces deux constats, la compréhension de ce que veut la Russie et la prise en compte des conséquences sur l’ordre mondial de ce qui se joue ici doit amener les Européens à renverser la table diplomatique et à faire preuve d’initiative à trois niveaux:

A crise globale, réponse globale. La solution de l’équation actuelle n’est ni à Washington, ni à Bruxelles, ni à Moscou. Elle est paradoxalement, à Pékin, où l’on ne dit rien. Pékin attend, pensant être gagnant au durcissement des positions qui renforceront le prix de son arbitrage. Allons au contact. Allons en Chine pour rappeler la nécessité pour la communauté internationale à défendre des principes communs et anciens qui fondent le droit international : l’inviolabilité des frontières et la non-ingérence dans les affaires politiques d’un pays souverain. Un mot de la Chine aux oreilles de la Russie aura plus de portée que mille mots hurlés à tue-tête par les Européens et les Américains. Peut-être pourra-t-on demander de même aux Américains si le moment est vraiment bien choisi d’étendre leur parapluie militaire au-dessus des îles Diaoyu comme ils viennent de le faire.

La crise d’Ukraine c’est aussi une crise régionale. Il faut offrir une porte de sortie acceptable pour tous. Le choix entre la division ou la neutralité, c’est aujourd’hui, comme entre 1949 et 1952 pour l’Allemagne, le seul choix diplomatique réel. Sans doute faut-il proposer avant qu’il ne soit trop tard la « finlandisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire la garantie de son indépendance par tous en échange de sa neutralité, comme le choix en fut fait en Finlande en 1945. Cela laissera le temps de reconstruire une relation de confiance entre Europe et Russie qui est plus indispensable que jamais.

Il y a enfin une crise nationale ukrainienne que nous oublions trop vite. Sa résolution est la clé de la suite des événements. L’Ukraine souffre de la faiblesse de l’Etat, de l’atonie et de la dépendance de son économie et de la corruption de ses élites. La fédéralisation du pays ne peut être l’antichambre de la partition. Pour cela, il faut à Kiev un Etat stable et respecté, légitimé par les élections et offrant des garanties culturelles à toutes les minorités et il faut une reconnaissance par tous de l’unité de l’Ukraine.

30 avril 2014, Paris Match

150 150 Dominique de Villepin

Prenons les Russes au sérieux !

Dans un extrait vidéo d’une interview pour « Télématin » sur France 2, Dominique de Villepin estime que le manque de confiance et de dialogue avec la Russie est préjudiciable pour la résolution du conflit syrien

150 150 Dominique de Villepin

Le chemin de la paix passe par Moscou

Dans une interview pour FranceInfo, Dominique de Villepin insiste sur la nécessité de dialoguer avec le pouvoir russe pour espérer des avancées en Syrie

150 150 Dominique de Villepin

La Russie, la France et l’Europe

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Recteur,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs les Professeurs,

Mesdames, Messieurs,

Je suis heureux de me trouver parmi vous, ici à Moscou, au cœur de ce grand pays ami, aujourd’hui engagé sur la voie de la démocratie et de l’économie de marché.

Il y a à peine vingt ans, vous subissiez encore le joug d’une dictature, isolés du reste du monde. Quel courage, quelle persévérance pour avoir surmonté tant d’épreuves, opéré une telle révolution ! Dans un monde où se font jour de nouvelles forces de décomposition, votre pays aurait pu sombrer dans le chaos. Vous avez relevé un défi sans précédent : la Russie reste une puissance majeure sur la scène internationale.

***

L’histoire dessine entre nos deux pays une grande aventure commune. Au carrefour de l’Orient et de l’Occident, riche d’une spiritualité qui puise aux sources les plus anciennes du christianisme, la Russie a une dimension de pays-continent et une conscience nationale aiguë. Elle n’en est pas moins européenne.

La France comme la Russie ont connu les rêves d’empire et les guerres. Alors que Charlemagne et Napoléon ébauchaient un songe européen, la Russie regardait vers Byzance : chacun voulait faire de son royaume une nouvelle Rome. La France s’est voulue fille aînée de l’Eglise, tandis que la Russie s’est longtemps assigné une vocation messianique, incarnée par la résistance de l’Eglise orthodoxe à l’hégémonie des Mongols. Nos deux pays ont connu les victoires éclatantes, de Poltava à Valmy, mais aussi les pires défaites, de Waterloo à Tannenberg.

Nous partageons une même aspiration à la justice. Mais l’histoire ne va pas sans drame quand l’utopie communiste fait naufrage dans la dictature, ni sursaut quand la grande guerre patriotique triomphe du nazisme. Chaque Français sait ce qu’il doit à la résistance de Stalingrad aux heures décisives du conflit. Aujourd’hui, notre siècle s’ouvre sur un double avènement, la victoire de la démocratie et la renaissance de la Russie.

*

D’une extrémité à l’autre de notre continent, nos deux pays sont liés par un même goût de l’universel enraciné dans une identité profonde.

Songeons au règne de Pierre le Grand, attirant à Saint-Pétersbourg architectes et artistes comme Leblond et ses maîtres artisans, Vallin de la Mothe, Falconet ou Vigée-Lebrun pour édifier sur les rives de la Baltique une capitale d’exception, « fenêtre ouverte sur l’Occident ».

Songeons au règne de Catherine II, au séjour de Diderot à Saint-Pétersbourg et à la correspondance suivie que l’impératrice entretient avec un philosophe à court d’argent dont elle rachète la bibliothèque. Magnanime, mais surtout visionnaire, l’impératrice voulait ainsi diffuser en Russie la culture humaniste, l’esprit du Grand Siècle et les idées des Lumières. De Montaigne à Bossuet, de La Fontaine à Fénelon, de Racine à d’Alembert et Voltaire, c’est à son obstination qu’on doit la traduction des œuvres les plus connues du patrimoine français. La connaissance mutuelle progresse au fil du grand tour d’Europe accompli par les jeunes étudiants comme un rite d’apprentissage. S’impose alors le souvenir émerveillé de la ville des Lumières dont témoigne Andréï Makine dans son Testament français.

A cette complicité l’aventure napoléonienne n’a rien changé : en dépit des souffrances, la culture et la langue françaises restent le symbole de la liberté de pensée, de la tolérance et de l’ouverture d’esprit. A la veille de la bataille de Borodino, le général Koutousov ne lit-il pas un roman populaire de Mme de Genlis ? Cet engouement se double d’un goût profond pour un art de vivre dont témoigne le succès des modistes, couturières, cuisiniers, maîtres d’hôtel et professeurs de danse et d’escrime venus de France.

Et à la fin du siècle, c’est de Russie que provient une liberté créatrice nouvelle marquée par l’héritage slave. Le génie d’un Gogol, la spiritualité tourmentée d’un Dostoïevski ou l’humanisme d’un Tolstoï suscitent en France un  véritable choc. A l’orée du XXe siècle, la modernité russe triomphe en France, avec les opéras de Rimski-Korsakov, de Tchaïkovski  et de Moussorgski,  les compositions de Stravinsky et la sensualité colorée des ballets de Diaghilev et de Nijinski. Portée par des philosophes comme Léon Chestov ou Nicolas Berdiaev, des écrivains et des artistes comme Biely ou Kandinsky, la Russie en émigration nourrit aussi la France de l’entre-deux-guerres de son talent. Gorki se fait le porte-parole d’une littérature nouvelle tandis que l’Opéra de Paris fait un triomphe à la grande ballerine Semenova qui interprète Giselle aux côtés de Serge Lifar : ce sont les retrouvailles de toute la Russie à Paris.

Depuis toujours la Russie incarne une vision différente, une voix du monde. Ouverte à tous les courants venus d’Europe et d’ailleurs, elle se situe à un carrefour des idées, des arts et des sciences. C’est pourquoi les romans de Lermontov ou de Dostoïevski, le cinéma d’Eisenstein, de Tarkovski ou de Sokourov ont marqué tant d’artistes dans le monde. Tour à tour gaie et amère, frivole et profonde, sarcastique et mélancolique, l’ironie d’Eugène Onéguine brouille les frontières entre le tragique et le comique. Gogol, Soljenitsyne, Pasternak savent jouer de tous les registres de l’émotion, quand Alexandre Blok et Ossip Mandelstam font écho à nos maudits, de François Villon à Antonin Artaud.

Ainsi s’est développée une fascination réciproque. Le duc de Richelieu importe à Odessa ses conceptions novatrices en matière d’urbanisme ; Prosper Mérimée traduit les œuvres de Pouchkine ; les collectionneurs russes achètent les toiles des impressionnistes français. En arrivant à Paris, Marc Chagall espère : « Peut-être l’Europe m’aimera et, avec elle, ma Russie », déclare-t-il. C’est à travers lui que Matisse rencontrera l’âme russe et juive, la tradition byzantine et cette nostalgie de la terre natale qui traverse la culture russe. Autant de précieux héritages qu’il nous appartient désormais de faire vivre.

***

Nous voici aujourd’hui côte à côte avec un grand dessein : ancrer la justice au cœur des relations internationales ; construire une nouvelle architecture mondiale pour répondre aux exigences de sécurité et de solidarité face à l’évolution des menaces nouvelles.

Le terrorisme est entré le 11 septembre dans une ère inédite : il prend le monde entier pour cible, vise le plus grand nombre de morts, et à travers eux la plus grande déstabilisation possible. Flexible et souterrain, il utilise désormais les technologies modernes tout en s’appuyant sur des discours archaïques ; opportuniste, il profite de toutes les crises, de tous les conflits, jouant sur les sentiments de frustration et d’injustice.

De même, la prolifération des armes de destruction massive constitue désormais un risque majeur pour la stabilité mondiale, d’autant qu’elle pourrait être détournée par les organisations terroristes pour commettre des attentats de grande ampleur.

Enfin, les crises régionales menacent de devenir des abcès de fixation. On le voit en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique : en l’absence d’un ordre susceptible de structurer les relations internationales et de contenir les conflits, la crise menace en permanence de se propager et d’affecter les grands équilibres.

*

Dans ce contexte, comment fonder un nouvel ordre au service de la paix ? Comment éviter le risque d’un affrontement entre les cultures, entre le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident ? Faut-il céder à la tentation de la force ou plutôt chercher des solutions fondées sur la sécurité collective ?

Nous assistons à une révolution de la puissance. Autrefois, les instruments classiques, technologique, économique, militaire, formaient l’armature des relations internationales. Aujourd’hui la véritable puissance résulte d’une capacité à bâtir. Elle s’appuie sur l’aptitude à créer de l’ordre, à garantir la cohésion et la paix, et à proposer une vision respectueuse de toutes les cultures. Dans ce contexte, la puissance matérielle devient pour partie inopérante. Face à l’exaltation du sacrifice manipulée par des fanatiques, la force n’est plus un rempart. Elle ne doit être que le dernier recours d’une stratégie plus large, établie en fonction de principes et d’un mandat clairs de la communauté internationale.

Dans un monde instable, toute action qui ne serait pas légitime est susceptible de nourrir davantage la déstabilisation. Car le but des terroristes consiste à enclencher une spirale de violences qui échapperait à tout contrôle, avec le dessein de provoquer un affrontement entre l’Islam et l’Occident.

D’autant que s’accroissent les risques de déséquilibre. Des groupuscules peuvent frapper au cœur des plus grandes métropoles. Dans ce nouveau rapport de force, qui n’est plus du fort au fort mais du fort au fou, le fou ne doit pas pouvoir ébranler le fort. Nous devons éviter une nouvelle logique de blocs qui opposerait les bénéficiaires de la mondialisation à la coalition des délaissés. Face à ce risque, il faut humaniser et démocratiser les échanges en visant l’unité de la communauté internationale. Au cours de la crise iraquienne, la France, l’Allemagne et la Russie, avec beaucoup d’autres, ont plaidé pour promouvoir la vision d’un monde fondé sur le respect du droit et de la légitimité internationale. De la résolution 1441 à nos propositions communes pour renforcer les inspections, nos pays ont témoigné d’un constant souci de proposition et d’initiative au service de la paix.

*

Seule la responsabilité collective est à la hauteur des enjeux. La réforme des Nations unies doit contribuer à l’émergence d’une véritable démocratie mondiale. Dans le même sens, se développe une dynamique de regroupement régional dont l’Union européenne constitue l’un des exemples les plus réussis. En Asie, en Afrique, en Amérique latine, des évolutions semblables se dessinent. Le partage des souverainetés fournit de nouvelles marges de manœuvre dans des domaines qui échappent chaque jour davantage à la maîtrise des Etats : l’environnement, la stabilité financière, la sécurité. Ainsi en Afrique, où les situations d’urgence, notamment en Côte-d’Ivoire, ont conduit la France à s’appuyer sur les médiations africaines avec le souci d’une implication des Nations unies.

Il ne s’agit pas de construire ou d’organiser des grands pôles concurrents comme au XIXe siècle avec le concert des nations, ou au XXe siècle avec la confrontation des blocs, mais bien de coopérer ensemble au service d’une même communauté de destin. Multilatéralisme et multipolarité visent à définir un nouvel équilibre du monde, à décréter une mobilisation générale face aux nouvelles menaces.  Aucune puissance ne peut relever les défis seule. Ensemble nous sommes plus forts, plus légitimes, plus efficaces. Un tel système organisé n’exclut pas la flexibilité, sollicitant à chaque fois les énergies les mieux placées, comme on le voit en matière de lutte contre la prolifération, en Iran, en Libye ou en Corée du Nord.

*

La Russie a vocation à être un pilier majeur du nouvel ordre international.

Par sa géographie elle est un trait d’union entre l’Europe et l’Asie, au contact de régions fragilisées par tous les défis de notre monde : la prolifération, du Moyen-Orient à la Corée du Nord ; la paix dans les Balkans ; le terrorisme international, auquel nous sommes tous confrontés, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest ; ou encore les réseaux mafieux qui sont devenus une véritable gangrène et qui profitent des zones d’ombre pour se développer.

Depuis toujours la Russie est porteuse d’une vision du monde originale, qui fait sa part à l’ancrage européen comme aux racines slaves et asiatiques. Son attachement à l’indépendance et à la liberté ne s’est jamais relâchée. Ouverte aux valeurs universelles, la Russie a marqué de son empreinte une multitude de peuples et de cultures. Cette diversité lui confère des responsabilités particulières.

*

Pour réussir les immenses défis auxquels elle est confrontée, la Russie a su engager un processus de transition sans précédent.

Depuis 1991, la société russe aspire à l’ouverture et à la réforme. Chacun peut apprécier les résultats : doublement en cinq ans du revenu par habitant ; refonte du droit ; libéralisation de l’économie ; lutte contre les circuits financiers illicites. Avec le soutien résolu de la France, la Russie est devenue membre du G8. La France propose qu’elle en assume la présidence en 2006. Nous espérons que votre pays pourra rejoindre bientôt l’OCDE et l’OMC. Nous attendons également une contribution accrue de la Russie à un ordre international meilleur, qu’il s’agisse de la ratification du Protocole de Kyoto, d’une adhésion à la Cour pénale internationale ou d’une participation plus directe à l’élimination des mines antipersonnel dans le monde.

En marquant la priorité au rétablissement de l’autorité de l’Etat, le Président Poutine a fixé le cap de la réforme. Avec une fiscalité simplifiée et des finances publiques remises en ordre, la Russie restaure sa crédibilité financière et retrouve ainsi ses marges d’action. L’apprentissage de l’économie de marché s’y est fait dans un temps extrêmement bref ; reste à trouver, comme dans tous les grands pays modernes, le bon équilibre entre les responsabilités de l’Etat et celles des acteurs individuels dans la régulation de l’économie.

*

Les investisseurs étrangers sont mobilisés et la France entend favoriser, entre nos deux pays comme à l’échelle de l’Europe, la création de partenariats industriels durables dans des secteurs aussi vitaux pour la Russie que l’énergie ou l’industrie aéronautique et spatiale, avec le projet de lancer, à partir de la base de Kourou, la fusée Soyouz. Les industries européennes et russes, dans un environnement fortement concurrentiel, ont vocation à préparer l’avenir et travailler ensemble sur les lanceurs du futur.

Notre coopération doit se poursuivre dans la voie tracée, en particulier dans le domaine de la formation, qu’il s’agisse de celle des magistrats, des échanges universitaires ou de la reconnaissance des diplômes. Dans le secteur linguistique, la mise en place d’alliances françaises pour chacune des capitales d’arrondissements fédéraux complète cet effort de rapprochement entre nos sociétés.

*

Sur ce chemin de la réforme, quels que soient les obstacles, nous sommes convaincus que le dialogue et la mobilisation de tous constituent les meilleurs atouts. Je tiens à saluer la récente décision de la Cour constitutionnelle de défendre la liberté d’informer. Il y a là un symbole important. Le pluralisme politique, la liberté de l’information, le rôle des associations et des ONG, sont autant de facteurs indispensables, gages d’un véritable débat démocratique.

Chacun peut mesurer la complexité de la crise tchétchène. Comme d’autres conflits contemporains, elle nous semble recouper plusieurs dimensions. Une dimension nationale, ravivée par l’éclatement de l’Union soviétique ; une dimension religieuse dans un Caucase où l’identité des peuples est indissociable des confessions, à la fois chrétienne et musulmane. Mais aussi une dimension de sécurité, avec des actes de terrorisme odieux qui frappent jusqu’au cœur de Moscou.

Chacun perçoit aussi l’urgence d’une solution qui mettra fin à de longues souffrances. La Tchétchénie est en situation de guerre ouverte depuis de trop longues années, avec son cortège de drames et ses risques de déséquilibre pour les pays voisins, de la Turquie à l’Iran.

Le terrorisme doit être condamné et combattu avec la plus grande fermeté, et l’intégrité territoriale de la Russie respectée. Mais nous le savons bien, ici comme ailleurs, il ne peut y avoir de solution durable sur la base d’une simple stratégie sécuritaire. Seul un processus politique est de nature à ramener la paix et à soulager les grandes souffrances des populations civiles. La France, vous le savez, est mobilisée : elle soutient les efforts en cours pour faire avancer un authentique règlement politique ; elle reste convaincue que le retour des organisations humanitaires et des médias comme le rétablissement d’une présence permanente de l’OSCE dans le Nord Caucase constitueraient des signaux importants à même de conforter la confiance après le référendum de mars 2003.

***

La paix et la stabilité sont nos objectifs communs. Une partie du destin russe se joue désormais en Europe. Cette Europe qui s’élargit vers l’Est a plus que jamais besoin d’un partenariat fort avec la Russie. Entre nos deux grands ensembles existe une attirance naturelle qui constitue une chance. A nous d’inscrire notre relation dans une vision commune des enjeux majeurs du monde.

Dans quelques mois l’Union européenne va connaître un élargissement historique. C’est l’occasion d’enterrer les vieilles rivalités, de tourner la page des divisions et d’ouvrir un nouveau chemin partagé entre l’Europe et la Russie au service de la paix, de la justice et de la sécurité.

C’est d’abord une priorité stratégique, car désormais l’Union européenne partage avec la Russie les mêmes voisins, de l’Ukraine à la Biélorussie, de la Géorgie à la Moldavie. La Russie et l’Europe doivent conjuguer leurs efforts pour y régler les crises et y faire progresser les droits de l’homme. Pour notre sécurité comme pour la stabilité régionale, nous avons le même intérêt à les accompagner dans leur mouvement vers la démocratie et la réforme économique, dans le respect des identités nationales et de l’intégrité territoriale de chacun. Nos deux grands ensembles économiques et culturels ont vocation à former deux piliers complémentaires d’un nouvel ordre, plus stable et plus solidaire.

De la criminalité organisée aux trafics illicites, la sécurité de l’Europe est désormais indissociable de celle de la Russie. La France a été parmi les premières à proposer que la communauté internationale se mobilise. Aujourd’hui l’Union européenne fait un effort important en allouant plus de cent millions d’euros pour la coopération avec la Russie dans le domaine de la justice et des affaires intérieures.

Notre rapprochement se justifie aussi sur le plan économique. L’Europe représente un quart des importations de la Russie et près d’un tiers de ses exportations. Elle absorbe la moitié des exportations russes et importera près de 20 % de ses besoins en hydrocarbures de la Russie, jetant ainsi les bases d’un partenariat énergétique qu’il nous faut développer. Prenant acte de ces réalités, l’Union européenne lui a proposé la création d’un Espace économique commun. Il s’agit de favoriser la convergence des réglementations, de simplifier les procédures, d’encourager une plus grande ouverture des marchés.

Ce grand partenariat entre l’Union européenne et la Russie relève enfin d’une nécessité humaine, à l’heure où nous risquons de voir s’accumuler les mécanismes de division. Dans cet univers où le partage constitue notre meilleur garant de paix et de stabilité, la Russie comme l’Union européenne ont un rôle central à jouer, toutes deux marquées par la richesse et la diversité des peuples qui la composent. Il nous appartient de faire de cette diversité un atout : elle place la Russie, comme la France et l’Europe, au cœur d’un dialogue plus que jamais nécessaire.

Il a été convenu en mai 2003 à Saint-Pétersbourg entre les vingt-cinq pays de l’Union et le Président Poutine de développer quatre espaces communs, qui englobent l’ensemble des secteurs d’activité : l’économie ; la justice et tout ce qui relève des affaires intérieures ; la sécurité ; enfin, la culture, l’éducation, la recherche. Car notre coopération doit également permettre un rapprochement entre nos peuples, nos artistes, nos entrepreneurs, nos étudiants et nos chercheurs, qui doivent pouvoir se rencontrer aussi souvent que possible et bénéficier d’équivalences de diplômes et de facilités d’échanges. C’est dans cet esprit que nous avons engagé l’élaboration d’un accord visant à assouplir les conditions de délivrance de visas dans le respect de nos engagements européens et dans la poursuite d’un objectif de libre circulation.

*

Mais aujourd’hui il faut aller plus loin, et jeter de nouveaux ponts entre nos deux rives.

Notre ambition commune doit être de bâtir un vrai partenariat stratégique et d’en faire un instrument au service d’un nouvel ordre international. Nos deux pays ont une expérience, des réseaux, une vision qui établissent une complémentarité naturelle entre nos deux diplomaties. Autant d’atouts qu’il est de notre devoir de mobiliser en faveur de la paix et de la stabilité dans le monde.

Nous devons donc mettre en place des coopérations plus étroites, au-delà des consultations existantes entre l’Union européenne et la Russie. Dans le domaine de la sécurité par exemple, nous pourrions instaurer un mécanisme institutionnel permanent, ayant pour vocation d’étudier les menaces qui pèsent sur le continent européen, notamment en matière de prolifération et de terrorisme. Il serait naturel que l’Union européenne développe des instances de concertation sur le modèle de ce qui a été fait à l’OTAN. La France l’affirme avec d’autant plus de conviction qu’elle est à l’origine, avec l’Allemagne, du rapprochement entre l’Otan et la Russie, d’abord à travers l’Acte fondateur de 1997, puis avec la création du conseil Otan-Russie en 2002.

Pourquoi ne pas réfléchir également à des opérations communes de maintien de la paix ? Pour agir davantage ensemble, la France est prête à réfléchir avec ses partenaires européens à une collaboration renforcée avec la Russie dans le domaine de la politique étrangère et de défense européenne.

Au-delà, nous devons aller de l’avant dans la coopération que nous avons nouée pour la gestion des crises régionales, à l’instar de notre association très étroite durant l’ensemble de la crise iraquienne. Nous pouvons agir ensemble sur la plupart des grandes questions qui mobilisent la communauté internationale, de l’Afghanistan aux crises de prolifération en Iran ou en Corée du Nord ou à l’instabilité dans le Caucase : autant d’enjeux communs, autant de raisons d’agir ensemble. Cette exigence d’action doit nous conduire à des initiatives là où l’urgence nous le commande, et d’abord au Moyen-Orient. En Iraq, forts de notre analyse partagée sur le rôle des Etats de la région et des Nations unies dans la construction de la paix, nous devons faire avancer notre projet de conférence internationale. Au Proche-Orient, il est essentiel que nous nous mobilisions, dans le cadre notamment du Quartet, pour sortir de l’impasse et donner un nouvel élan à la mise en œuvre de la feuille de route.

***

Mesdames, Messieurs,

Dans un monde parcouru de tant de fractures, le partenariat entre l’Union européenne et la Russie est nécessaire. Il se doit d’être inventif et visionnaire. Complémentaire aussi du partenariat de l’Europe avec les Etats-Unis. La singularité de la Russie, sa vocation de passerelle entre l’Europe et l’Asie constituent une chance pour le monde.

Le peuple russe, selon le mot de Mme de Staël, « ne connaît rien d’impossible ». A ses côtés, la France et l’Europe, sorties des épreuves du passé pour bâtir une union ambitieuse, veulent contribuer à construire un monde plus sûr, plus juste, plus prospère.

Nos deux nations, « filles de la même Europe », éprises d’avenir et de progrès, savent qu’elles doivent désormais faire converger leurs regards pour conquérir un nouvel horizon : non pas celui de nouveaux territoires ou de nouvelles conquêtes, mais celui d’un monde fondé sur le dialogue, la paix et le partage.

23 janvier 2004, Moscou