Tag

république

1024 448 Dominique de Villepin

Le respect de nos institutions est primordial

Invité de Fabien Namias sur Europe 1, Dominique de Villepin s’est prononcé sur la décision de François Fillon de maintenir sa candidature. Il en appelle au respect des institutions et fait part de sa vive inquiétude concernant la suite de la campagne électorale

 

800 800 Dominique de Villepin

Les plaies de la France sont à vif

Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin estime que l’intérêt supérieur de la France est menacé par la tenue de la campagne électorale actuelle et avertit des risques encourus à vouloir jouer la surenchère 

Comment me taire lorsque je vois le danger sans cesse croissant que cette campagne présidentielle fait courir à la France? Alors que nous sommes prisonniers d’un psychodrame, tous les vrais sujets sont remisés. Il est temps de rappeler à chacun, candidat, citoyen, électeur, Français, que nous avons un devoir vis-à-vis de notre pays qui dépasse notre destin individuel, nos colères et nos passions. Sans dépassement de soi, il n’y a plus de République.

L’enjeu, c’est le salut de nos institutions. Comment accepter de les dégrader ou de les affaiblir, lorsque les menaces s’amoncellent autour de nous? Or, au gré des révélations médiatiques et des jeux partisans, nous prenons le risque soit de l’aventure, l’élection de Marine Le Pen à la magistrature suprême, soit d’une présidence diminuée, privée de majorité forte et de crédit. Assez d’indignités!

Aujourd’hui, le candidat de la droite modérée, ma famille politique de toujours, emporte son camp dans une course vers l’abîme. Attaquer les juges – quels que soient les défauts de la justice dans notre pays -, c’est nécessairement fragiliser l’État de droit. En appeler à la rue contre la magistrature, c’est aussi dangereux qu’irresponsable. C’est, en un mot, jouer avec les institutions. Crier à la guerre civile, c’est prendre le risque de la faire advenir. Accéder à la présidence dans ces conditions, ce serait mettre son intérêt personnel avant l’avenir de la France. Le candidat ne peut aujourd’hui ni se faire entendre sur ses propositions ni rassembler autour de son nom. Poursuivre dans cette voie sans issue, c’est prendre l’État, notre foi dans la démocratie et ses compagnons de route, en otages.

Prenons la mesure des enjeux idéologiques, qui sont mondiaux! La liberté a aujourd’hui le vent de face. Une vague sans précédent d’antilibéralisme souffle sur la mondialisation, mêlant goût des coups de menton autoritaires, protectionnismes étroits et nostalgie des traditions.

Dans notre pays même, la division fait rage, partageant les familles et le territoire. Deux France s’affrontent, sans se comprendre, ni se parler, incapables de s’aimer. Quel que soit le visage que se donnera la France libérale, heureuse, triomphante des métropoles, celle-ci ne pourra gagner sans faire de place à l’autre France, sans lui donner la parole et la part de pouvoir qui lui revient. Comment ne pas voir que nous n’en sommes même plus à devoir espérer le rassemblement, mais que nous avons besoin de réconciliation intérieure?

Prenons également la mesure des décisions à prendre. L’euro vacille et des candidats évoquent avec légèreté la possibilité de choisir la part de la dette publique qu’ils rembourseront. L’État faiblit et les services publics dépérissent, pourtant les matamores font assaut de coupes budgétaires et d’insultes aux fonctionnaires. Le chômage demeure toujours trois points au-dessus de ce qu’il était il y a dix ans, en 2007, et qui fait des propositions sérieuses pour le réduire?

Dangers à l’intérieur, périls à l’extérieur. Les États-Unis de Donald Trump ont désigné l’Europe comme prochain champ de bataille idéologique, espérant sa dislocation. Beaucoup de puissances préféreraient une Europe divisée et querelleuse. Le suicide du Moyen-Orient produit sans cesse de nouvelles pousses terroristes, prêtes à attaquer notre pays et notre mode de vie. Beaucoup se réjouiraient d’une France faible, incapable de porter son message d’indépendance, de médiation et de confiance dans la culture, ni dans le monde ni en Europe.

Prenons garde à l’engrenage des violences. Les plaies de la France, nouvel homme malade de l’Europe, sont à vif. C’est pourquoi une exigence s’impose à tous les candidats: proposer un chemin à la fois soucieux de réconciliation nationale et respectueux des principes – la garantie des institutions, l’esprit d’indépendance et d’ouverture sur le monde, le rôle moteur en Europe au service des peuples.

À l’heure où le fil avec le peuple est si près de se rompre, rien n’est plus urgent que de le préserver. En cet instant, la conscience, la responsabilité et la lucidité nous commandent de faire le choix de la dignité. Il revient à chacun, et à nous tous collectivement, de laisser de côté les jeux personnels, tactiques et idéologiques pour répondre à l’appel de la France et engager le travail de redressement.

1er mars 2017, Le Figaro

900 812 Dominique de Villepin

Avant la démocratie. Quelques réflexions sur l’actualité de Machiavel.

 – Article paru dans la Revue des Deux Mondes – 

Machiavel, c’est notre modernité politique saisie à sa naissance, que son génie a peinte avec son potentiel de métamorphoses futures.

Avec lui, la Renaissance rompt avec le monde sacré de l’Antiquité et du Moyen Age, et invente un nouvel âge de la pensée politique. En défendant l’autonomie de la sphère politique, en mettant en avant le Prince comme sujet politique dont la liberté, y compris par rapport aux règles morales, devient la condition de possibilité d’une Histoire faite par les hommes, Machiavel inaugure la modernité politique. Cette subjectivité politique s’accomplit à travers l’Etat, corps légal et « institution » de ce sujet agissant qu’est le Prince, doté de cette profondeur de champ et de ces prestiges froids et mystérieux que recèlent les « secrets » et la « raison d’Etat ». Chez Machiavel, le Prince peut être aussi bien un monarque despotique qu’un gouvernement républicain : Spinoza et Rousseau l’ont lu comme un « manuel à l’usage des peuples ». L’histoire politique depuis la Renaissance jusqu’à nos jours a façonné et légitimé un Etat affranchi de son surmoi religieux, créateur d’un sentiment national avec lequel il se confond dans l’Etat-nation, et rénovateur rationnel d’institutions articulées par les principes du droit.

Or, l’Etat est aujourd’hui un corps malade, d’un point de vue national et d’un point de vue mondial. Autrement dit : il y a un malaise dans la république comme dans les relations internationales. L’Etat souffre d’hypertrophie : sur le plan intérieur, il assume plus de missions que jamais. Sur le plan extérieur, il s’est désormais étendu, sous le modèle idéal plus ou moins accompli de l’Etat-nation, à l’ensemble du globe, émergeant à la fois de la structuration de sociétés d’avant l’Etat et du morcellement d’empires supra-étatiques. Tout en grossissant, l’Etat s’est paradoxalement atrophié : à l’extérieur, c’est l’Etat failli (faillite morale, financière, politique), cause des plus grandes tragédies de notre temps ; et à l’intérieur il s’est affaissé, ses administrations sont devenues impuissantes, sa haute fonction publique a perdu beaucoup de sa substance morale et humaine, et la crise de l’autorité de sa parole ont rendu la loi aussi bavarde qu’il est inaudible.

En tant que gaulliste, républicain, et ancien ministre des affaires étrangères, je suis particulièrement sensible à cette grande métamorphose de l’Etat. Cette crise s’énonce ainsi : si nous avons parachevé la construction républicaine, c’est-à-dire tenu les promesses de la modernité politique que Machiavel a définie, nous n’avons pas encore accompli la promesse démocratique, qui est l’étape historique suivante de la construction politique. C’est bien là à mon sens que se trouve la clé pour comprendre notre époque : la distinction essentielle entre la république et la démocratie, et même leur contradiction. La démocratie n’est pas, dans notre histoire, une simple modalité supplémentaire de gouvernement de l’Etat. La démocratie, telle que nous l’a montrée Tocqueville en analysant les réalités américaines, est la société civile capable de s’organiser elle-même dans sa diversité. Elle n’est plus un sujet agissant pour le compte de tous, elle est l’articulation simultanée d’une multiplicité de points de vue. La démocratie se coule d’autant plus mal dans le moule des institutions qu’elle fut depuis deux siècles un horizon d’attente, un principe d’espérance. Millénarisme dans le siècle, elle promet une société sans Etat et donc un dépassement de la modernité machiavélienne.

Elle a du mal à être gouvernée dans le cadre de l’Etat. Elle conteste depuis 1968 l’autorité sous toutes ses formes,  à l’école, dans les familles, au sein des entreprises, face à une administration toujours suspecte de bureaucratie ou à une police sans cesse accusée de bavures. S’effritent les églises, les syndicats, les partis, les grandes entreprises verticales, les familles mêmes, au profit d’affinités électives et groupusculaires. La société démocratique veut se voir inlassablement reflétée dans son miroir médiatique. Elle aime se voir en train de dévoiler. Les écoutes, les photos volées dans les coulisses du pouvoir font pénétrer le public jusque dans l’intime, par les indiscrétions d’un majordome, d’un serviteur de l’ombre, ou encore par les fuites de Wikileaks. Dévoyé par sa colère contre les institutions établies, le sentiment démocratique transforme le droit de savoir en devoir de tout savoir.

C’est en traitant les conséquences de la dialectique explosive entre République et démocratie que nous restaurerons la confiance collective dans l’avenir.

Il faut traiter d’abord l’affaiblissement de la République et de l’Etat sous les coups de boutoir de la démocratie. En France, l’Etat a fondé la nation, et de là vient l’immense nostalgie qui s’empare de notre vieux pays, au risque d’idéaliser le passé.  Face aux craquèlements du monde machiavélien, la république est sur la défensive. La laïcité, de règlement de paix entre les confessions, se mue en une religion civique enseignée à l’école,  fade descendant du culte de l’Etre Suprême. Même crispation sur les frontières mentales et physiques de la nation. On voudrait enseigner à nouveau le roman national, célébrer les frontières du Rhin aux Alpes, se retrouver entre soi, même si les changements démographiques font de ce vœu une chimère.

Comment répondre à la peur que suscite la déliquescence de l’Etat sans pour autant ressusciter des fantômes ?

Nous avons besoin d’un Etat stable et cohérent. Il ne s’agit ni de l’étendre à outrance, ni de le soumettre à des cures d’amaigrissement répétées. L’assainissement des finances publiques n’a au fond d’autre objectif que de restaurer cette visibilité à l’action de l’Etat, car le seul spectre d’une banqueroute suffit à le discréditer. Crédibiliser un horizon d’équilibre des comptes est responsable, tandis que la gabegie comme l’austérité sont les deux faces de la même irresponsabilité.

Nous avons besoin d’un Etat simplifié et rationalisé, pour concentrer ses forces là où elles sont le plus nécessaires. Cela suppose à mon sens une simplification territoriale – dix grandes régions capables de mener des politiques visibles -, et au plus huit à dix mille communes. Trois personnages doivent incarner cette république vivifiée par l’élection au suffrage direct : le maire – peut -être à un niveau intercommunal-, le président de Région et le président de la République.

Dernière exigence, gouverner. Aujourd’hui la France godille d’alternances en remaniements, de « plans com » en vaines promesses. L’inefficacité politique s’insinue dans la faille entre la conquête et l’exercice du pouvoir. On retrouve là Machiavel : « Ceux qui d’hommes privés doivent à leur seule bonne fortune de devenir princes n’ont pas grand-peine à le devenir, mais en ont beaucoup à le demeurer. » La conquête du pouvoir par le suffrage universel est en contradiction avec son exercice. Non seulement les qualités exigées pour l’une et l’autre tâche – conquérir, exercer – sont différentes, mais elles sont à bien des égards incompatibles : rapidité manœuvrière contre patiente ténacité, esprit de combat contre esprit de rassemblement, catalogue de promesses contre priorités clairement affichées. Le remède ne peut être que machiavélien. Gouverner la France, c’est être à la fois homme et « bête », capable d’agir selon la loi et par la force. Et même lorsqu’il s’agit d’être « bête », il faut être lion et renard à la fois, inspirer la crainte et subjuguer les adversaires par la ruse. Faut-il s’étonner que seules des personnalités complexes et souvent ambivalentes ont pu tenir le gouvernail de l’Etat ?

Il nous faut ensuite traiter les conséquences de la faiblesse de la démocratie, car si elle est assez forte pour affaiblir la République, elle ne l’est pas encore assez pour tenir debout sur ses propres jambes.

Le triomphe de la démocratie d’opinion nous a livré pieds et poings liés à un relativisme généralisé où tout est vrai à tour de rôle, où les experts font commerce de leurs disputes et où les chiffres eux-mêmes ont appris à mentir. Tout, dans l’information en continu, est désormais « sans précédent », « historique », terme d’autant plus ironique que cette information est écrite au présent perpétuel, sans passé et sans avenir. Le spectacle politique partisan laisse dans la bouche le goût de cendres de l’éternel retour du même,  avec l’empilement invraisemblable des pactes, des contrats, des plans Marshall, en une sorte de foire permanente aux lendemains qui chantent. C’est comme si les philosophes nous proposaient tous les mois une eschatologie valable pour le mois prochain. Double résultat : le sentiment d’abandon du champ politique et la montée des populismes.

Démocratie d’indignation aussi, qui dit non à tout : aux impôts, aux projets d’urbanisme, à l’énergie nucléaire. Démocratie de faction, où les intérêts particuliers propres à la société civile se coalisent en deux grands blocs antagonistes, alternativement satisfaits. Il faut aider la démocratie à trouver la puissance de dire oui.

Pour sortir du face à face entre l’Etat républicain et la société démocratique, la clé est de créer un terrain commun et des procédures de dialogue.

Le sens même de l’élection fait débat. Le peuple électeur ne sélectionne pas les meilleurs, il offre son consentement à un gouvernement particulier et trouve chez un candidat un visage où il reconnaît sa diversité, ses contradictions, ses aspirations. La partition médiatique ne perturbe pas l’élection, elle en est la seule réalité. Il s’agit moins de choisir des personnalités charismatiques, des leaders, que des incarnations de la proximité, de la normalité ou encore du désir de se battre de tous ceux qui se sentent victimes de la société et veulent s’en sortir.

Choisir les voies du dialogue et calibrer les réformes en fonction du possible, ce serait s’inspirer de la démocratie allemande, qui n’impose jamais que ce qui peut être accepté. Trop souvent, en France, nous demandons plus qu’il n’est possible et obtenons moins que le nécessaire. Corrigeons-nous en décidant autrement, en renforçant le rôle des médiations et de la justice, pour transformer le face à face de l’Etat et de la société démocratique.

Eviter la confrontation, c’est également répondre à la demande de reconnaissance et de personnalisation venue de citoyens, et donc adapter les politiques publiques au parcours de vies, aux âges, aux territoires, à des difficultés spécifiques.

Œuvrons à l’expression directe des citoyens, par exemple à travers des référendums. La tentation de dire non y est forte, mais au moins la possibilité de dire oui existe-t-elle. Au sacre républicain de l’élection, il faut ajouter le sacre démocratique de l’acquiescement, si l’on ne veut pas perdre l’adhésion aux deux.

Accomplir tout cela serait déjà une tâche titanesque. Et pourtant nous n’aurions fait qu’un bout de chemin. Car le vrai combat est au cœur de la démocratie. Si la dictature est la face sombre de la république, la terreur totalitaire est celle de la société démocratique. Le risque du tout-démocratique, c’est l’auto-censure et la discipline intériorisée, l’empire de la bonne conscience et des bons sentiments, ce pouvoir sans lieu qui hante les corps et les âmes, tel que Michel Foucault l’a décrit. Il y a une ligne invisible et ténue qui sépare l’individu solitaire et sans repères de la personne pleinement maîtresse d’elle-même. Malheur à l’homme seul, écrivait Luther, repris par Hannah Arendt, pour définir le totalitarisme. La soif sécuritaire et militaire des démocraties contemporaines n’est pas un accident, elle est gravée au cœur même de cette certitude morale dont la démocratie est pétrie. Le risque de cette démocratie casquée, c’est de confondre l’Autre avec un barbare. La menace est insidieuse, quotidienne, inscrite sur les écrans de télé ou étalée dans les vitrines des magasins. Cette société fondée sur l’injonction au conformisme consumériste, que Pasolini dénonçait déjà comme la forme achevée du fascisme, n’est pas la cité démocratique qu’il s’agit de construire. L’enjeu politique des prochaines décennies, c’est au contraire que la démocratie combatte sa part d’ombre.

Combat pour les médias, d’abord, devenus des féodalités incontrôlées. L’information en continu a tué le journalisme dans son éthique d’établissement des faits et l’a transformé en caisse de résonnance des rumeurs et des phrases-chocs. L’émotion a triomphé de la raison, le slogan des arguments. Cette bataille-là, il faut le reconnaître, a été perdue.  Mais Internet offrira sans doute la possibilité d’un nouveau modèle, comme le montrent des expériences qui organisent le travail sur les sources et leur vérification ailleurs que dans la presse, dans des associations, des cercles académiques ou des fondations abritées de la concurrence médiatique.

Combat pour l’éducation : dans une société démocratique c’est là où se joue l’acquisition de la liberté. Sans doute l’école changera-t-elle profondément, car il s’agit d’offrir aux jeunes esprits la capacité de se construire dans la profusion de l’information et des savoirs. L’éducation ne peut plus désormais être envisagée que tout au long de la vie. L’équation nouvelle est simple : information en continu, élévation en continu.

Combat pour l’égalité, car les forces économiques et sociales travaillent à la rupture de nos sociétés. Les inégalités dans le monde sont criantes en matière de patrimoine. Nous entrons dans une démocratie oligarchique où un groupe limité mène une vie à part et détient un pouvoir économique que rien ne peut contester. Cette société-là est le terreau des barbaries.

Nous sommes rentrés dans le temps de la défiance de tous contre tous. D’élection en élection, l’impuissance publique, la déception civique et la facilité populiste gagnent du terrain. Mais nous pouvons orienter cette métamorphose pour le bien de tous, si nous comprenons qu’il s’agit de réinventer la volonté générale et la place du politique dans nos vies.

*          *          *

Comme Machiavel analysant l’Italie du début du XVIe siècle, nous devons lier la réflexion sur la crise de l’Etat à celle de la crise de la relation entre les Etats. La question démocratique est en effet au cœur du désordre mondial.

Elle fait trembler les bases des relations internationales de l’âge machiavélien. Pendant les massacres sans fin des guerres d’Italie et de la Guerre de Trente Ans, elles durent fondées sur la souveraineté territoriale, un droit réglant les rapports des Etats souverains, et le monopole de la diplomatie aux Etats. Ceux-ci étaient comme des billes dans un sac, se frottant entre elles. Aujourd’hui les billes sont devenues liquides, tout se mêle sans cesse et les frontières sont presque toujours poreuses. C’est un monde de flux, humains, financiers, commerciaux, un monde où les routes comptent plus que les territoires qu’elles traversent.

Pour les démocraties, la souveraineté n’est plus un principe intangible. D’un côté, les sociétés démocratiques ne se sentent pas limitées à un territoire ou un peuple, mais elles constituent un réseau de subjectivités, d’acteurs. Les démocraties dissolvent aisément leur souveraineté au profit d’un partage de compétences à géométrie variable. La démocratie est continue, du local au mondial. L’Etat-nation n’est qu’un échelon, pas un absolu. La construction européenne, souvent décrite comme post-nationale, obéit à ce principe d’extension de la démocratie. Le projet des Nations Unies, à défaut de réalité présente, a vocation pour les plus idéalistes à s’accomplir à l’échelle planétaire, une fois les résistances vaincues. De l’autre côté, les Etats mus par l’aspiration démocratique ne se lient pas les mains lorsqu’il faut défendre ce qui leur est le plus cher, c’est-à-dire la protection de la dignité humaine. Pour un démocrate, « rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Lourds de nos mémoires, nous craignons de porter la responsabilité des crimes que nous aurions laissé commettre. La responsabilité de protéger heurte de front l’inviolabilité de la souveraineté. La Yougoslavie, le génocide au Rwanda, le Kosovo, la Libye, et enfin la Syrie martyrisée par le régime d’Assad ont jalonné une pensée de l’ingérence.

Aujourd’hui, cet impératif moral est source de dangers et de blocages. Si son inscription dans la Charte des Nations Unies en 2005 était légitime pour chercher de nouvelles voies à l’action humanitaire, sa transformation en principe d’ingérence militaire justifiant le changement le régime aboutit à de profondes contradictions et à une inefficacité générale.

D’une part elle se confronte à des puissances qui ne sont pas mues par le même idéal démocratique, mais par des mémoires et des cultures nées des humiliations passées. C’est vrai, à des degrés divers, en Russie, en Chine, en Inde, au Brésil ou en Afrique, autant dire pour les deux-tiers de la population du monde.

D’autre part, l’évaluation des risques humanitaires manque de critères objectifs qui permettraient d’éviter l’intervention arbitraire de chacun en tout lieu. Les campagnes médiatiques créent une injustice de fait entre des malheurs visibles et des malheurs invisibles. Qui sait qu’au Sud-Soudan il y a eu plus de 10 000 morts depuis le début de l’année 2014, et que le conflit des grands lacs au cours des dix dernières années a fait au bas mot trois millions de morts ?

Nous ne savons pas comment protéger une population contre son régime sans l’abattre puis occuper le pays pendant un temps indéterminé. L’intervention libyenne et afghane nous l’ont enseigné. Or rester, c’est nourrir le plus souvent un nouveau chaos et de nouveaux barbares. Mais il n’y a pas de fatalité à choisir entre l’inaction et l’ingérence, car des opérations à but humanitaires – boucliers aériens ou corridors humanitaires- peuvent être entreprises, même si cela suppose d’en assumer les coûts.

Les deux décennies d’après-Guerre Froide s’annonçaient comme le triomphe du droit international. Au contraire, il est remis en cause dans sa légitimité même. Les croisades contre l’axe du Mal, la disparition des ennemis traditionnels au profit d’organisations criminelles mondiales, la stupéfaction devant l’incapacité de la démocratie à s’imposer d’elle-même après la fin du bloc soviétique ont jeté le discrédit sur le droit international. Or le droit, c’est la paix, alors que l’emploi de la force mène toujours à la perpétuation de la violence. L’exemple irakien en dit plus sur ce point que de longs raisonnements.

La démocratie est à la fois un Etat et une société : elle a donc un double regard sur le monde.

La société reconnait partout ses semblables et elle aspire pour eux à la paix, à la prospérité et à la protection. Des droits de l’homme valables dans un seul pays seraient vides de sens, car les sociétés se mélangent, échangent des biens, des services, des connaissances, des croyances. La circulation des populations abat peu à peu les barrières culturelles entre les peuples, au prix parfois de frustrations, de haines et d’incompréhensions.

La confusion entre le registre de l’Etat et celui de la société est à mon sens la source majeure du désarroi français dans son action internationale. Nous demandons en effet à l’Etat de porter les aspirations de la société civile, de porter les Droits de l’Homme comme message exclusif de notre pays à l’étranger. Nous envoyons les ministres comme à la corrida, satisfaits s’ils ont pu prononcer l’expression sans trop de dommages, et d’ailleurs sans résultat.

Nous ne négocions plus. Partant de jugements moraux fermement ancrés, nous concevons un sommet comme un spectacle où s’échangent les imprécations, à l’image des régimes les plus idéologiques. Nous  sauvons la face plutôt que nos intérêts ou nos alliés. L’arsenal diplomatique s’est appauvri jusqu’à ne plus compter que deux armes brandies à tout-va : le communiqué  et la sanction. C’est sans résultat lorsqu’elles ne sont pas les instruments d’une politique cohérente et lisible. Toute diplomatie doit être une prise de risque. Cela signifie choisir l’action.

Enfin, les Etats démocratiques semblent concevoir la force comme le meilleur des raccourcis.  Toute l’histoire de la dernière décennie est marquée par le désir profondément moral d’en découdre avec le Mal, dans l’espoir fou de l’éradiquer et d’instaurer le règne du Bien. Une passion interventionniste s’est emparée de nos démocraties casquées. Il n’y a guère d’année sans nouvelle expédition punitive, en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Mali, en Centrafrique. Ces opérations sont aveugles sur la complexité du Mal, qui n’est pas tout d’une pièce. En combattant une tyrannie à Tripoli, les Occidentaux ont nourri sans le vouloir les réseaux terroristes djihadistes qu’ils ont dû pourchasser en Libye un an plus tard. Aveugles aussi sur le bouleversement des équilibres internes qu’entraîne toujours l’intrusion d’une puissance étrangère. Rien de changé sur ce plan depuis Machiavel : « L’ordre des choses veut que, dès qu’un étranger puissant entre dans un pays, tous ceux qui y sont les moins puissants se rallient à lui, mus par l’envie qu’ils portent à qui les a dominés par sa puissance ». Il en est allé ainsi en Irak entre chiites, sunnites et kurdes et de même en Libye entre les multiples factions, tribus minoritaires ou ethnies périphériques. Or la démocratie consiste à construire une majorité stable, tâche impossible dans ce cadre.

Quelles doivent être les réponses de la diplomatie d’une démocratie comme la France ?

D’abord, préserver une diplomatie étatique que nous avons sacrifiée. Cela veut dire traiter d’Etat à Etat et pas d’ami à ami. Nous devons parler avec tout le monde et ne pas fermer nos ambassades aux premières querelles. Lorsque le général de Gaulle a rétabli les relations diplomatiques avec Pékin, dans un geste aussi unanimement critiqué il y a cinquante ans qu’il est salué aujourd’hui, c’était sans cautionner le régime politique chinois. Il établissait un dialogue d’Etat à Etat et, dans la vision gaullienne, de civilisation à civilisation. On discutait des disputes de l’heure sur la trame de fond des siècles.

Ensuite, soutenir partout le renforcement des Etats. Croire que certains pays pourraient sauter l’étape de l’Etat pour entrer de plain-pied dans le concert des sociétés démocratiques serait une illusion. Les Etats faillis constituent aujourd’hui la principale source d’instabilité et de désordre dans le monde. Ils deviennent ainsi des refuges sans loi pour les criminels et les trafiquants du monde entier. Le fait que l’Etat puisse servir des fins oppressives ne doit pas couvrir une complicité envers la destruction des administrations des pays fragiles. Il faut multiplier et pérenniser les coopérations en matière de haute administration et de sécurité.

Ensuite encore, nous devons apprendre à manier une diplomatie démocratique qui est une nouvelle façon d’agir dans le monde. Les Etats n’ont plus l’exclusivité des influences réciproques : les sociétés civiles, développées, naissantes ou réprimées, sont engagées dans d’intenses relations directes. Les partis politiques développent des liens d’un pays à l’autre, qu’il s’agisse de la IIe Internationale ou de liens plus neufs et surprenants comme le partenariat entre le Parti communiste chinois et l’UMP. Les Eglises, les universités et les laboratoires de recherche sont en contact de plus en plus étroit entre eux, de même que les associations de défense de causes transnationales liées à l’environnement, la défense des droits humains ou la lutte contre la corruption. Enfin les entreprises multinationales sont elles aussi des acteurs d’une diplomatie démocratique. Leurs moyens d’action sont l’influence, davantage que l’accord formel, mais c’est parfois un instrument bien plus puissant. Que l’on songe au « soft power » hollywoodien, pour le pire et pour le meilleur. La diplomatie ouverte et la diplomatie culturelle sont deux tentatives de mieux prendre en compte cette large gamme de relations croisées.

Pour la France, il y a là une immense chance à saisir. Nous sommes devenus une puissance moyenne en tant qu’Etat, mais nous ne le sommes ni par la culture, ni par la langue, ni par l’expérience. Nous devons apporter quelque chose au monde, car il n’y a pas de grandeur sans valeur. Au lieu de réduire notre culture à un art de vivre consommable et exportable, sachons valoriser la cohérence entre la diversité de notre culture et l’expérience historique de la construction d’une démocratie sereine qui est la nôtre. Nous n’avons pas à tenir notre rang, mais à mériter la reconnaissance du monde en restant fidèles au message de la France, fait de médiation et d’espérance.

Enfin, nous avons la tâche de construire un ordre démocratique international. A terme, il est légitime d’envisager une république cosmopolitique, pour l’écrire en termes kantiens. Les Nations Unies, si ambiguës dans leur construction, en ont été le germe. Elles risquent aujourd’hui d’en devenir le tombeau, à force de blocages et d’hypocrisies. Je crois nécessaire que les Nations Unies restent  composites, à la fois réunion des Etats souverains garante de leurs droits, et union de peuples aspirant à des valeurs démocratiques incarnées dans la déclaration universelle des droits de l’Homme et dans l’action des institutions internationales. L’essentiel est aujourd’hui de s’appuyer sur un Conseil de Sécurité renforcé, avec des membres plus représentatifs, même si l’échec de la réforme Annan a montré la difficulté de l’entreprise. Ce Conseil doit aussi être plus politique dans ses décisions, pour éviter son enlisement technocratique : rendons publiques les séances du conseil de Sécurité, et fixons-leur un rythme de réunion au niveau des ministres et des chefs d’Etat. Enfin le Conseil de Sécurité doit être organisé selon les défis mondiaux qu’il doit prendre en charge : résolution des crises, la stabilité financière et économique, défi climatique.

Rien n’arrêtera l’unification de la société mondiale en cours. Mais elle n’est pas pour autant une promesse de paix, car d’immenses conflits sociaux à l’échelle du monde se profilent. La réalité de notre monde, depuis trente ans, c’est bien la constitution d’une oligarchie mondiale compacte et cohérente, qui partage les mêmes goûts, les mêmes  lieux, les mêmes habitudes. Elite mondiale dont les ambitions ne sauraient plus être contenues par les lois d’un seul pays : c’est pourquoi la lutte contre les paradis fiscaux est aujourd’hui décisive.

L’Etat machiavélien sort en lambeaux de deux siècles de transformations. Il a été la colonne vertébrale des peuples dans leur combat pour l’émancipation, à l’intérieur comme à l’extérieur. Aujourd’hui, la peur domine devant l’ampleur des changements et devant l’incompréhension de leurs conséquences. C’est pourquoi c’est à la politique et à la diplomatie d’ouvrir un chemin par l’imagination, par leur propre renouveau, par le choix de l’initiative.

juin 2014, Revue des Deux Mondes

150 150 Dominique de Villepin

La nouvelle question humaniste

 

Revue des Deux Mondes : dans votre dernier ouvrage, « L’esprit de cour », vous décrivez un rapport français au pouvoir dans lequel le courtisan accorde une légitimité absolue au bon plaisir du monarque, qu’il soit d’Ancien Régime ou républicain.  La cause de l’humanisme en politique est-elle mise en danger par l’esprit courtisan ?

DdV : Il faut d’abord bien voir que les hommes de la cour d’Ancien Régime sont profondément marqués par l’idéal courtois, précisément, mais aussi par l’idéal de service.  Là est leur véritable référence personnelle. Le paradoxe, qui trouve bien sûr son expression la plus achevée sous le règne de Louis XIV, c’est que la cour se constitue en un lieu d’asservissement, de domestication de ces hommes qui ont souvent de grandes qualités, voire de grandes  âmes. La cour est un instrument dans la main du Roi, qui peut y jouer des divisions, des intérêts, et flatter, ou au contraire disgracier. Elle a donc pris une forme ambivalente, dont la classe politique reste encore profondément marquée de nos  jours: l’esprit de sujétion cohabite avec l’idéal de service. Au bout d’un certain temps, l’idéal de service se corrompt dans la docilité. A tout le moins, les courtisans sont écartelés entre cette légitimité qu’ils accordent au bon plaisir du monarque- ou du président de la République aujourd’hui-, et cet idéal de service qui les rassemble. La synthèse,  dans un esprit parfaitement courtisan, c’est l’idée que servir le monarque d’une part, se mettre en situation d’être servi par lui d’autre part, et enfin servir la France constituent une seule et même vocation. Or, c’est faux : il n’y a pas de place pour l’apparition d’un De Gaulle dans ce raisonnement. Lui a desservi ses intérêts personnels immédiats, a desservi le pouvoir qui s’établissait dans la défaite, et pourtant il a servi la France.

En profondeur, si la cour a été possible dans ce pays, c‘est parce qu’il y a un besoin français d’un pouvoir fort. Il ressent donc la nécessité de se renforcer, de se transcender en permanence pour se perpétuer, se relégitimer. Pour répondre à cette demande constante de notre peuple, l’Etat accroît ses pouvoirs, le Roi accroît son pouvoir, et l’organisation de la Cité tournera de plus en plus autour de lui au fil du temps.

Les choses étaient plus claires tant que la cour était visible, contenue dans les murs des palais royaux. Le phénomène était cerné, observable en vase clos. Mais depuis la mort du Roi, dans notre République, la cour n’est plus une structure physique et institutionnelle, elle s’est métamorphosée en un virus, qui s’est propagé dans les lieux de pouvoir, et qui a imprégné les esprits dans leur rapport avec lui. La cour veut tout le pouvoir, et elle l’aime pour lui-même.  La cour est une passion du pouvoir. Comme toute passion, elle  est exclusive, irrationnelle, sans autre finalité réelle qu’elle-même.

La République, pourtant, est censée se configurer autour de règles tout autres, sur de nouvelles bases : elle veut établir un rapport beaucoup plus clair et beaucoup plus sain entre le citoyen et ses dirigeants que ne l’était le tête-à-tête du courtisan avec le monarque, ce vertige mimétique, ce mélange improbable de splendeur et de frivolité. Splendeur, car toute la gloire est concentrée à la cour, et frivolité, parce que le pouvoir y est sa propre fin, et que le service y devient une idée morte.

Avec la montée en puissance des pouvoirs d’argent à partir du XIXeme siècle, d’autres cours sont nées, en dehors des enceintes du pouvoir politique, et elles se sont mises en réseau ou en situation de rivalité. Dès lors, la question qui se pose est de savoir comment éviter que la cour, qui stérilise tout ce qui n’est pas elle, dont le génie étrange est d’ignorer ce qu’elle gouverne, se reconstitue dans les différentes enceintes de pouvoir. Le risque absolu étant que les différentes cours convergent, et bloquent toute évolution ; et en effet, la France est caractérisée par des tentatives permanentes de reconstitution de cour dissoute !

Alors, bien sûr, il faut trouver les règles qui nous épargnent cette évolution. Ce sont d’abord les vieilles règles de la séparation et de la responsabilité des pouvoirs. Notamment entre le pouvoir politique et l’autorité judiciaire, c’est-à-dire entre le Président de la République et le ministère public. Mais c’est aussi la séparation du pouvoir médiatique et du pouvoir politique, qui doit introduire une coupure stricte entre ceux qui sont à la tête de l’exécutif et les propriétaires des médias. Il faut que les groupes industriels et de services qui vivent de la commande et de la régulation publiques ne puissent pas être propriétaire de médias.

Mais le garde-fou ultime, celui qui garantirait que la cour ne gèlerait jamais l’évolution de la société, ne contrarierait plus l’intérêt général, c’est le citoyen. C’est à ce point qu’il faut faire le lien entre le problème de la cour et celui de l’humanisme, car l’idée républicaine du citoyen est, bien sûr, un point d’application de l’humanisme en matière politique.  C’est l’idée d’un citoyen éduqué, engagé, qui a confiance dans le pouvoir, parce qu’il sait qu’il est capable de se renouveler pour mieux servir l’intérêt général. Or, le drame français, c’est la reproduction des élites, c’est leur enfermement et leur surdité à l’intérêt général. Elles ne sont pas suffisamment irriguées, parce que le principe d’égalité n’est pas vivant dans notre pays, contrairement à ce qu’on pense et dit ça et là. L’égalité est plutôt chez nous une obsédante passion morte qu’un principe actif et fécond. Les quelques « cas » de promotion sociale issus des classes moyennes ou populaires n’ont en général d’autre urgence que de donner des gages, dès qu’ils se sont hissés au pouvoir, pour se faire accepter des héritiers. Ils y rentrent promus, ils s’y maintiennent comme agents les plus zélés de la cour. Ils ne renouvellent pas le pouvoir, ils se font adouber au compte-gouttes. En un mot, il n’y a pas assez de puissance citoyenne pour contenir l’esprit de cour. La cause de l’humanisme  n’y trouve pas son compte.

Nous sommes donc en face de la nécessité de faire vivre nos principes, nos valeurs, si nous ne voulons pas que le pouvoir cède définitivement aux nouvelles cours.  L’exigence citoyenne et la République offrent des contenus, je veux dire un type d’homme et un type de communauté capables de transcender l’addition des intérêts particuliers : à nous de les faire vivre, pour que la politique soit porteuse d’une certaine vision du progrès moral de l’homme. Mais dans l’ambiance de crise de nos valeurs et de crise de l’avenir que nous connaissons, particulièrement en France, les principes, les références, les perspectives sont épuisés. C’est vrai pour toutes les grandes notions qui font le lexique de la politique : l’Etat, la Nation, le Peuple, et bien sûr, la République et le Citoyen. Revenir aux sources humanistes de la politique, c’est d’abord faire des citoyens, ou plus exactement renouer avec la tâche jamais achevée qui consiste à promouvoir l’apparition de ce type de Français : un citoyen éduqué, actif, ardent, fort de son statut.

RdDM : En principe, les hommes politiques sont des « grands citoyens », héritiers d’une tradition humaniste par leur culture scolaire, qu’ils frottent à leur expérience du pouvoir. Pouvez-vous faire une sorte de bilan de la culture humaniste chez les hommes politiques actuels, en pointant ses conséquences sur leur pratique de la politique ?

DdV : Les hommes politiques français ont brillé jadis, d’une certaine façon, par leur exigence, leur originalité, la richesse de leurs analyses.  Il y a une singularité française de ce point de vue : l’idée que le « bagage propédeutique » était nécessaire pour s’emparer des questions politiques, et au-delà, que la connaissance du monde était un préalable pour servir le pays. Mais les postulants aux plus hautes fonctions n’avaient pas seulement ce parti-pris intellectuel humaniste, ils avaient aussi, sur le plan moral, une discipline citoyenne, c’est-à-dire l’exigence de rechercher un intérêt général au-dessus de leurs intérêts particuliers. La morale et la culture se rejoignaient pour dégager, au-delà de son cadre et de son expérience personnelle, des vérités plus larges, des lois plus générales, qui permettaient d’énoncer des nécessités collectives.

Même aujourd’hui,  il existe encore une certaine foi dans le rôle de la parole. La légitimité intellectuelle reste convoitée, certes, mais partout on observe un repli de la grande parole politique originelle. J’ai été l’un des rares premiers ministres à faire une conférence de presse mensuelle. C’est très significatif, car se soumettre à la question, c’est accepter de rendre des comptes. L’homme de parole s’engage, rend compte, car la parole politique est un acte. Ce que l’on constate, c’est que l’homme de parole s’efface désormais derrière la communication. La prérogative de la parole et des idées, il la délègue à d’autres. Il se retire de la scène, et laisse sa place à des spécialistes qui fabriquent des dispositifs de communication dans des usines sophistiquées, lesquelles envoient des messages subliminaux à la société par les canaux complexes des médias contemporains. On infuse des images, on distille des concepts, on multiplie les chemins d’approche, en utilisant les outils de ce qui est devenu une véritable science de la communication.

La conséquence de cette disparition progressive de l’homme de parole en politique, c’est sa perte vertigineuse de crédibilité. Perte de crédibilité s’il parle, car dire, c’est s’engager, et notamment à tenir ses promesses. Or, nous savons ce qu’il en est des promesses de campagne. Et perte de crédibilité aussi s’il ne « parle » pas, car ne pas s’engager, c’est disparaître du champ politique. Il faut, face à cette situation, renouer avec une culture du risque et de la responsabilité. Risque de parler, et donc risque d’être contredit par les faits. Responsabilité de dire ce que l’on peut et doit dire, et non ce qu’il est payant de dire. Le jour venu, il faudra pouvoir rendre compte de ses paroles, plutôt que de s’en remettre à des fabricants d’écrans de fumée et de halos émotionnels pour masquer un bilan concret.

La proximité Potemkine.

L’unité de la parole est la promesse d’une maîtrise humaine du monde et de ses enjeux. C’est un défi à relever pour l’humanisme : les savoirs étant de plus en plus nombreux et plus vastes, un seul homme ne peut les maîtriser. L’âge est révolu où savoir « un peu de tout » suffisait à embrasser la connaissance universelle. La tentation est forte, dès lors, de ne pas maîtriser le moindre savoir, de déclarer forclose la période où le bagage propédeutique était une condition sine qua non pour accéder aux plus hautes charges, voire aux charges tout court. De là, un certain mépris de l’instruction,  une fierté nouvelle à « être comme tout le monde », c’est-à-dire supposément ignorant. Les attaques très violentes du Président de la République contre « La Princesse de Clèves », ou de tel secrétaire d’Etat faisant référence à la leçon de vie décisive qu’il avait trouvée dans la lecture de ce chef-d’œuvre inconnu, « Zadig et Voltaire », qui est en réalité une marque de fripes, sont les marques d’une époque où les hommes politiques prennent la complexité du monde comme un passeport pour l’ignorance volontaire, et notamment l’ignorance de notre propre culture. C’est en un sens la logique de la politique de favoriser une identification de l’homme politique avec un « homme moyen » supposé. On voit bien que le langage politique a évolué, certains responsables s’ingéniant à tordre la langue pour parler comme « tout le monde », c’est-à-dire personne. Il y a là une opération de transfert vers le vide, d’identification à une abstraction – l’homme moyen -, qui tue selon moi l’idée même de la politique, car si un « n’importe qui » introuvable, un « monsieur tout le monde » inexistant peut être Président ou ministre, toute la force morale de la politique disparaît. Ceux-là estiment avoir le droit de  ressembler à tout le monde, comme si « tout le monde » était dénué d’idées et de culture. Allons à la conséquence morale : celui qui veut ressembler à tout le monde méprise tout le monde, et  lui-même en passant.

A certains égards, l’humanisme est aussi un aristocratisme étendu à tous, une exigence humaine universelle d’aller vers le haut. En matière politique, la conséquence en est que le responsable doit être un exemple, s’afficher à la hauteur humaine la plus élevée possible, s’il veut convaincre et donc entraîner. Nous autres Français sommes convaincus qu’il existe une sorte de nécessité charismatique de l’homme politique, si l’on veut que la politique ait de la force, de l’élan. Le désir de distinction, c’est-à-dire la recherche permanente du meilleur en soi et chez les autres, doit rester la loi intérieure des hommes politiques et des citoyens. Il faut dire fermement ceci : la distinction, c’est exactement le contraire du mépris. C’est l’exigence du meilleur pour soi et pour les autres. Les élites politiques feraient bien de remettre cette exigence à l’honneur.

Et puis l’humaniste se construit par des rencontres, par une relation directe, d’homme à homme. Dans cette tradition, le souci philosophique de l’homme doit partir d’une curiosité pour les personnes en chair et en os, afin de faire la part de la sensibilité, des émotions, avant d’aboutir sur le terrain intellectuel et faire la part de la raison. En politique, la marque de cette idée, c’est le détour par le peuple. Par la poignée de main, par la rencontre dans les cages d’escalier… C’est l’idée de l’expérience partagée, de la rencontre avec des hommes et des femmes en situation.

Cette relation directe tend à s’effacer, au profit d’une logique d’intermédiation, de sous-traitance aux partis politiques de la relation avec les personnes. La présence sur le « terrain », pourtant considérée comme la source de toutes les bonnes idées, on ne l’envisage qu’après avoir pris un luxe de précautions incroyable, et on ne la réalise qu’en déployant un de ces dispositifs de communication – et de sécurité – que j’ai évoqués. Tout est préparé, minuté, aseptisé et le « bon peuple » est tenu à distance derrière les barrières pour éviter tout incident.  Donc, la relation directe s’efface, au profit des sondages, et de la fameuse « opinion ». De là, une certaine abstraction de la vie politique : on joue sur des photos, des éléments de langage, des « story telling », des concepts… Et on ne va plus sur le terrain comme François Mitterrand ou Jacques Chirac, qui y trouvaient une sorte de baptême laïque, de régénération. On y va pour donner le spectacle de cette alliance profonde du peuple et de ses dirigeants, car on sait que le mythe est vivant, mais désormais pour toute sortie du Président on vide les centres des villes, en remplaçant les citoyens par des militants de son parti. C’est un spectacle, une véritable construction cinématographique, avec ses figurants. C’est de la proximité Potemkine.

Enfin, nous avons un autre défi : le règne de l’individu roi, qui est le contraire du citoyen roi. Le citoyen est une personne maîtresse d’elle-même, qui avance en conscience, dotée d’une forte exigence intérieure. Au contraire, l’individu dont je parle ici  est centré sur ce qu’il croit être sa satisfaction, sur ses opinions, sur ses passions. Dans l’organisation du paysage politique actuel, la primauté faite aux passions individuelles affaiblit le rôle de la raison et de l’esprit critique.

Une des conséquences de cette défaite de la raison est bien sûr la tyrannie de l’instant, l’intimidante injonction de l’urgence dans le champ politique. La réflexion, le sain réflexe de remettre les événements en situation, en perspective, passent au second plan, et le « coup par coup » sans cohérence devient la marque de l’action politique, ou plutôt de son apparence.

RdDM : Dans les programmes politiques des partis, voyez-vous une trace d’une conception de l’homme qui serait assumée, réfléchie, centrale ?

DdV : Une certaine conception de l’homme comme objet de la politique devrait être à la source de tous les programmes. Que constate-t-on ? Le contraire. Dans les programmes, l’homme est découpé en tranches : consommateur, producteur, citoyen, assisté, étranger, immigré, etc. L’homme vu par les programmes, c’est l’individu  dans ses différents états, dans ses différentes capacités. La politique cible, segmente, catégorise. Pourquoi ? Pour peser sur les sondages, qui sont, je le répète, une abstraction. C’est une schizophrénie qui traverse toute la société. Aujourd’hui, tout s’est fractionné, séparant dans chaque cerveau l’homo economicus, l’homo politicus, l’homme moral, le professionnel, le consommateur, etc. Le paysage de notre vie intérieure fait penser au paysage audiovisuel, où les chaînes thématiques sont si nombreuses que nous sommes cinq minutes un amateur de sport, cinq minutes un amateur de mode, de mondanités princières, rendu toujours plus vulnérable et plus influençable par les images.

Alors, il y a des restes, ou plutôt des zestes de déclarations humanistes qui « aromatisent » les programmes, mais qui n’ont pas en vue l’homme, mais l’électeur. Pour revenir à une tradition humaniste, les programmes politiques devraient parler à l’homme en cherchant à convaincre le citoyen, et non parler à l’opinion en cherchant à séduire l’électeur. Le discours politique doit contribuer à la réconciliation, à la synthèse en un point de vue unique et constitué chez chacun, qui permette le dialogue entre le citoyen et le responsable politique. L’humanisme, c’est ce qui crée l’unité, la perspective, et rend possible une démarche, un chemin.

La bonne distance du discours au réel, on la trouvera dans le dialogue  entre l’homme politique et le citoyen. Le citoyen n’est pas sécable, parce qu’il a une conscience une, une intelligence cohérente, une unité intérieure. Le fait qu’il y ait trente ou quarante ministères est le signe d’une profonde déshumanisation du politique, du triomphe de la segmentation politique sur la citoyenneté. Je voudrais contribuer à recomposer le discours politique, pour qu’il s’adresse au jugement du citoyen, à cette unité du citoyen, à sa vision, à sa morale profonde, celle qui le rend capable, au nom d’un intérêt général dont il se serait lui-même convaincu, de payer plus d’impôts que ses intérêts personnels ne le voudraient. Si la politique ne réinvente pas le citoyen, si elle ne suscite pas sa résurrection politique en s’adressant d’abord à lui, à lui en ce qu’il est le meilleur de l’homme social, alors nous aurons un paysage d’intérêts complexes qu’il faudra ménager, mais pas de politique en ce qu’elle sert l’intérêt général. Si la politique se réduit à un jeu savant de « marketing » des émotions et des intérêts de segments, c’est un jeu aussi savant que stérile. L’homme politique n’y est alors qu’une marionnette dont la vocation est de rabâcher des slogans dans le but de ramasser les miettes, c’est-à-dire les places. Tout le monde est perdant dans ce système.

Il n’existe plus d’aventure commune à l’échelon d’un individu, puisque chacun est divisé. Aujourd’hui, les sentiments qui font leur miel de cette division interne de l’individu l’emportent: la peur, la frustration, la jalousie, l’esprit de vengeance… Les schémas qui émergent sont violents, et nous retournons à la violence primitive pré-politique… L’homme est d’autant plus un loup pour l’homme qu’il est d’abord un loup pour lui-même, qu’il se consume dans des passions et des intérêts multiples, dans la distraction pascalienne. La politique ferait une immense erreur si elle ne mesurait pas l’incroyable, l’immense défi : relever la personne, pour relever la société. Relever la personne, pour pouvoir constituer un corps commun.

RdDM : Notre tradition de recourir à un « sauveur » deux fois par siècle environ n’est-elle pas un démenti à ce désir de citoyenneté auquel vous voudriez répondre ?

C’est vrai, en France, le chef a un programme chargé : il fixe un cap, nourrit un projet ; il entraîne, fédère, rassemble, au service d’une vision. Il se charge du fardeau collectif et montre le chemin. Nous sublimons cet homme d’Etat, exceptionnel, sauveur. C’est un géant au-dessus du reste de l’humanité, et les écrivains lui font une cour de mots. Ce phénomène entraîne une première perversion, c’est que nous rentrons dans une logique de délégation : la contribution du bas est inutile. Le petit vient à manquer au grand, comme écrivait Péguy. C’est ce dessin du Canard Enchaîné montrant De Gaulle en train de courir aux jeux olympiques en soupirant « si je ne fais pas tout moi-même… ». Grâce au sauveur, la part qui revient au citoyen de base est égale à zéro. Deuxième perversion : le sauveur nous masque nos faiblesses. Nous ne sommes pas encouragés à voir la réalité en face, « on » s’en charge. La troisième perversion tient au fait qu’il convient bien au sauveur et à ses courtisans de ne pas pointer nos faiblesses. Par un tour de passe-passe, le sauveur idéalise ses sujets qui l’idolâtrent. Tout cela relève d’une construction fictive, d’un rapport faux… Mais nécessaire, d’un certain de point de vue,  compte-tenu des fragilités du peuple français. Dans les moments qui ne sont pas d’exception, disons dans les temps ordinaires, où l’on n’a pas besoin de sauveur, eh bien, on a quand même un sauveur ou prétendu tel ! Et un affaissement du citoyen, qui en vient à lui déléguer trop. Le cœur du problème français, c’est que cet affaissement finit par toucher, bien sûr, à la relation des citoyens entre eux, qui devient une relation de mineurs politiques, naïve, sentimentale, d’un niveau élémentaire.

Nous avons besoin en France de quitter les temps ordinaires, de rentrer dans les temps exceptionnels pour tout refonder. Regardons l’Allemagne, elle s’est trois fois « refaite nation » depuis la guerre, et à chaque fois le choc était immense. Une première fois, quand elle a pris la mesure de son humiliation et de ses causes. Une deuxième fois quand elle s’est réunifiée. Une troisième fois, ces jours-ci, quand elle a décidé l’abandon du nucléaire, ce qui est un défi immense. En France, le choc, l’ouverture d’un temps exceptionnel, ce serait ce temps où l’on créerait une France des citoyens, où on en finirait avec la misère citoyenne, avec le mépris des élites, avec le délitement de la politique, avec l’errance sans but de l’Etat, l’agonie de l’intérêt général et du service public, le chef à qui l’on délègue tout et qui ne fait rien. C’est ce que j’ai appelé la révolution de la dignité : remettre la pays en route, le rassembler en partant de la reconnaissance du statut de citoyen, ce socle de dignité, cette condition de la fraternité. Faute de quoi, ne parlons plus de politique, mais d’un théâtre d’ombres dans les coulisses duquel on gère notre déclin.

Cette dignité retrouvée nous amènera à mieux rencontrer le monde nouveau, celui de la globalisation. Nous entrerons dans ce nouvel âge de l’humanisme, un humanisme à l’échelle de tous les peuples, plus confiants et mieux armés si la France est faite de citoyens. Certes, ce nouveau monde a sa part d’ombre, et il charrie aussi des cauchemars : réduction de l’homme à sa dimension économique, à sa matérialité la plus étroite, à un rôle de serf de la technique…

Mais il apporte aussi d’immenses opportunités dont la cause humaniste peut se saisir. Opportunités politiques, avec la mise en place d’une gouvernance mondiale, bien sûr, mais avant tout opportunités de fécondation des regards, des idées, des expériences, dans un échange perpétuel d’expériences, dans le partage des émotions, qui finiront par créer, à l’échelle du monde, une fraternité « d’archipel » dont Edouard Glissant a eu l’intuition. Le sentiment concret d’un destin commun donnera un tour plus sensible à la question de l’humanisme, restée longtemps sublime mais abstraite – qu’on songe à la controverse de Valladolid, par exemple -, et plus global, car chaque civilisation, de la civilisation arabe à la civilisation chinoise, a sa pierre à apporter au nouvel humanisme. Voilà l’expérience nouvelle, qui brasse et change le rapport de l’homme à la terre, à la société, à  l’histoire.

Pour rentrer dans ce monde comme une nation qui y aura un rôle, qui y trouvera un sens, nous devons retrouver la capacité à nous poser des questions sur nous-mêmes, comme l’Allemagne l’a fait, en sachant que dans chaque question il y a un défi.  Aux  questions politiques, il n’y a que les citoyens qui peuvent répondre, et ils sont aussi les seuls à pouvoir relever le gant. Chaque fois qu’un citoyen se constitue dans le huis clos de sa conscience, la France grandit, l’espoir renaît, l’humanisme est vivant.

Entretien:  Marin de Viry, juin 2014, La Revue des Deux Mondes