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960 640 Dominique de Villepin

Le modèle identitaire européen est malmené

– Dans un entretien accordé au journal chinois Xinhua, Dominique de Villepin met en lumière des facteurs pouvant expliquer la  crise que traverse le Vieux continent, secoué par la montée des populismes –

« Le modèle identitaire européen est malmené aujourd’hui », estime-t-il, plaidant pour que l’Europe « réaffirme son ambition culturelle » et travaille à « inscrire suffisamment son effort dans la durée ».

« Chacun essaie de s’accrocher à un certain nombre d’identités, les racines judéo-chrétiennes, la mémoire historique de l’Europe, les défis que nous avons pu réaliser ensemble, les épreuves, les tragédies qu’a traversées l’Europe…

Tout ceci est fait de façon parcellaire et vécu avec beaucoup d’inquiétudes par nombre de nos populations à un moment où les défis à relever sont importants. A commencer par le défi terroriste et le défi historique des migrations qui se prolongera pendant de nombreuses décennies.

« Notre culture, notre modèle européen identitaire ne font pas l’objet, à mon sens, d’un travail suffisant, et c’est pour cela que j’en appelle à réaffirmer une ambition culturelle, une volonté de vivre ensemble pour les Européens, réaffirmer un art de vivre européen et une éducation européenne. Le président (Emmanuel) Macron a ainsi par exemple avancé l’idée d’universités européennes.

L’Europe doit prendre davantage conscience de ses atouts, de l’histoire qu’elle a charriée au fil de siècles. Ceci doit être véritablement vécu de façon plus vivante par les Européens pour permettre de traverser les crises et sortir de ces poussées de fièvre populiste, xénophobe, que connaît régulièrement l’Europe, où elle cède aux passions sans inscrire suffisamment son effort dans la durée », estime-t-il. Avant d’ajouter: « Nous ne mesurons pas suffisamment la chance que nous avons de participer à cette aventure européenne ».

« A l’échelle des Etats nations européens, nous n’avons pas la capacité de peser. Il faut prendre en compte la nouvelle réalité du monde: aller vers une plus grande décentralisation afin de prendre en compte le besoin d’identité, les inquiétudes qui s’expriment à travers le populisme, et à travers certaines poussées xénophobes, et dans le même temps prendre la mesure de cette mondialisation qui donne un avantage aux larges entités et à des puissances émergentes comme l’Inde, comme la Chine.

Beaucoup d’Européens sont inquiets pour leurs enfants, ils ont le sentiment qu’ils vivront moins bien qu’eux-mêmes. Il faut dépasser ce manque de confiance en l’avenir afin de mobiliser les énergies », conclut-il.

8 novembre 2017, Xinhua

1024 537 Dominique de Villepin

On ne joue pas avec la parole donnée, on ne joue pas avec la rue

Invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC/BFMTV, Dominique de Villepin estime que la campagne menée par François Fillon prend une tournure aventureuse, alors que la montée des populismes invite partout à la prudence

1024 683 Dominique de Villepin

Il populismo si batte solo quando i governi sono lontani dalle élite

– Dans un entretien en italien accordé au journal Repubblica, Dominique de Villepin a réagi au referendum italien qui a précipité le départ de Matteo Renzi et s’inscrit dans une période de montée des populismes en Europe – 

Siamo entrati nell’era dell’imprevedibilità politica?
« Pensavamo che la caduta del muro di Berlino nel 1989 significasse la vittoria automatica delle democrazie liberali e invece ci accorgiamo che non è così semplice. Esiste una nuova competizione tra sistemi politici. Quando le democrazie non rispondono alle aspirazioni dei popoli, altre forme diventano più attraenti, dal populismo ai regimi autoritari ».

Chiede un ritorno di Stati forti dentro all’Europa?
« È uno dei drammi del mondo: l’indebolimento degli Stati. Le democrazie occidentali sembrano atomizzate e impotenti, non sempre pronte a confrontarsi con regimi autoritari che appaiono più in grado di unificare i propri paesi. Oggi molti attaccano gli Stati in quanto organizzazioni sociali arcaiche e opprimenti, in nome del liberismo e dell’estensione illimitata della supremazia dell’economia. Un’illusione che ha provocato la crisi economica, poi il Brexit e l’elezione di Trump ».

Nonostante la vittoria del candidato dei Verdi in Austria, la minaccia dei populisti resta alta in Europa.
« La globalizzazione ha creato un sentimento di vincitori e vinti, aumentato le disuguaglianze, provocato paure economiche ma anche identitarie. Le presunte soluzioni proposte dai populisti conducono verso un’impasse: alzare muri fino al cielo non farà scomparire paure profonde. La risposta deve essere nell’azione dei governi. Su questo Francia e Germania portano una pesante responsabilità per come hanno gestito le crisi della Grecia e dei rifugiati. Sui profughi, l’Italia è stata lasciata completamente sola, con l’impressione che l’Europa non esistesse. Se vogliamo evitare la contaminazione dei populismi bisogna assolutamente ridare forza agli Stati ».

La candidatura di François Fillon all’Eliseo può fermare l’ascesa di Marine Le Pen?
« La vittoria di Fillon alle primarie è netta e lancia un segnale forte di unità nel centrodestra. È anche un messaggio chiaro su quel ritorno della politica di cui parlavo, sulla base di convinzioni. Fillon crede nel rilancio della diplomazia per smuovere gli scenari, dalla Russia alla Siria. L’unico punto di domanda nel programma di Fillon è il ruolo dello Stato. Di certo va modernizzato ma sono convinto che ce ne sia bisogno più che mai, soprattutto per parlare alle classi popolari. Il tema della difesa del servizio pubblico è fondamentale ».

La vittoria di Trump può diventare un’opportunità per la Francia e l’Europa?
« Come tutti gli elettrochoc ci costringe a ridefinire interessi e ambizioni. Se Trump rimetterà in discussione alcuni accordi, noi europei dovremo prenderci le nostre responsabilità. Sarà l’occasione di rilanciare finalmente un’integrazione della Difesa ».

Cosa pensa della decisione di François Hollande di non ripresentarsi?
« È una scelta molto personale che rispecchia la sua concezione della responsabilità politica, ma avviene in un contesto molto degradato per la sinistra di governo. Non sorprende: sarebbe stato difficile per lui affrontare da solo una sconfitta annunciata. La fase di successione che si apre rischia di essere complicata ».

5 décembre 2016, Repubblica

1024 734 Dominique de Villepin

Nous sommes dans un temps de passions négatives

Invité d’Apolline de Malherbe sur BFMTV, Dominique de Villepin s’est exprimé sur l’actualité politique internationale, depuis les élections autrichiennes jusqu’à l’élection de Donald Trump, en passant par le referendum sur la réforme constitutionnelle en Italie et la mort de Fidel Castro

1024 596 Dominique de Villepin

La France semble avoir perdu ses repères et hésiter sans cesse

– Dans un entretien avec Laurent Marchand pour Ouest France, Dominique de Villepin s’est exprimé sur le retour de la puissance comme facteur de régulation des relations internationales, et sur les postures contre-productives de la diplomatie française –


Comment définiriez-vous le monde d’aujourd’hui ? Un monde multipolaire, comme le décrivait Jacques Chirac il y a dix ans, ou un monde déstructuré ?

Nous ressentons, actuellement, une accélération des mouvements, une complexité et en même temps une énorme incertitude. C’est un monde en séisme permanent sur les lignes de faille des grandes puissances. Ce qui me frappe, c’est la montée des passions, qui galopent devant nous et définissent la marche du monde. La colère, la peur, la montée de la vague populiste, aux Etats-Unis comme en Europe. C’est la multiplication et l’éparpillement des crises.

Avec d’un côté un retour des puissances et en même temps des acteurs non étatiques ?

Oui, on a un paradoxe. D’un côté, des Etats faillis qui se multiplient. C’est la première cause du drame moyen-oriental, en Syrie, en Irak, au Yémen, au Sahel, partout où le terrorisme gagne du terrain. Et de l’autre, on observe un affrontement qui pointe entre les géants de ce monde. Etats-Unis, Russie, Chine. Ces grands acteurs tendent à découper la planète en zones d’influence, et en possibles zones d’affrontement.

L’élection de Donald Trump accentue ce phénomène ?

Cette élection traduit un certain désarroi des Etats-Unis face à la mondialisation dont ils ne sont plus les seuls maîtres. Il y a là un nationalisme américain fondé sur les peurs identitaires et les sentiments d’humiliation, comme dans beaucoup d’autres régions du monde. En même temps, la personnalité imprévisible de Donald Trump peut créer des marges de manoeuvre, y compris pour plus de pragmatisme. En tout cas, c’est à nous Européens de prendre nos responsabilités, sur l’OTAN ou les accords commerciaux, plutôt que d’attendre en tremblant les décisions américaines.

C’est un retour d’une logique de puissance ?

On est dans un moment de refondation de la puissance. Non pas pour quelques décennies mais peut-être pour un siècle. Et soit nous prenons les bonnes directions, soit les mauvaises. Malheureusement, la France a pris le mauvais chemin parce que nous avons renié la vocation française.

Vous vous en prenez au tournant néo-conservateur ?

En effet, quand je dis que la France est le chef de file des pays néoconservateurs de la planète, ce n’est pas un compliment. S’il y a une tradition française moderne aujourd’hui, elle tient à l’ouverture du général de Gaulle, qui a mis l’exigence d’indépendance au coeur de notre action. Non pas en retrait, mais au cœur des combats mondiaux. Pour faire de cette indépendance un élément de la recherche de solutions aux problèmes du monde.

Une France médiatrice ?

Nous avons une liberté dans la capacité à nouer des dialogues entre des gens qui ne se parlent pas. Regardez quand le président de la république donne une fin de non-recevoir à la venue du président Poutine. Quand on fait cela, au même moment, une rencontre à quatre est organisée avec M.Poutine, Mme Merkel et M Porochenko sur la question ukrainienne. Comment voulez-vous qu’un président russe comprenne le message que lui adresse la France. On lui dit « non » d’un côté, et de l’autre on se précipite pour le rencontrer. C’est absurde. La vocation de la France c’est d’être visible, compréhensible. De trouver des solutions et de les faire partager.

N’est-ce pas simplement un affaiblissement du rôle de la France ?

La France semble avoir perdu ses repères et hésiter sans cesse. En 2011, au moment du printemps arabe, nous avons eu le sentiment qu’il fallait épouser un mouvement qui paraissait inévitable et allait conduire à l’avènement de nouvelles forces politiques. Et qui condamnait les régimes autoritaires. Pour se retrouver cinq ans plus tard à renouer avec les mêmes régimes autoritaires. Et faire alliance avec les puissances conservatrices du Golfe Persique, sans capacité à peser et à réorienter certains de leurs choix. La vocation de la France serait aujourd’hui de faciliter le lien entre ces puissances et l’Iran, puisque c’est une des grandes clefs aujourd’hui au Moyen-Orient. La France ne doit être dans la main de personne. Elle défend des principes et ses solutions. Au Moyen-Orient nous nous sommes mis hors-jeu par cette incapacité à suivre ce chemin. A nouer les fils, quelles que soient les difficultés.

Vous préconisez de reprendre langue avec Moscou ?

Le dialogue avec la Russie est essentiel, sur tous les grands sujets. mais il faut aussi voir plus large. Je préconise une dorsale euro-asiatique, un format réunissant la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine. Pas par antiaméricanisme, mais pour mettre du dialogue là où il n’existe pas. Il est très intéressant de constater dans le nouveau monde que nous avons réussi à précipiter la Russie vers la Chine. C’était impensable culturellement et historiquement, et c’est en train de se réaliser. Il faut rétablir l’équilibre. Personne n’a intérêt à de tels déséquilibres. On pourrait raisonner de la même manière sur les relations Europe-Afrique.

N’avons-nous pas trop fait de nos clients nos alliés ?

Oui, cela fait partie de notre rétrécissement diplomatique. Quand on en arrive à gérer petitement nos intérêts, en perdant de vue l’horizon et l’intérêt général. C’est pourquoi je critique le juridisme, le moralisme, le militarisme, l’économisme, c’est-à-dire toutes les oeillères qui rétrécissent la vision et font perdre de vue l’exigence de politique. Au cœur du livre, il y a cette idée que le reniement de cette vocation a des conséquences catastrophique sur l’idée que nous nous faisons de nous-même.

Y compris sur le climat intérieur ?

Le malheur français aujourd’hui vient en grande partie du fait que nous ne sommes plus fiers de ce que nous sommes. Or, cette fierté était un facteur essentiel de l’unité. Parce que nous ne sommes plus nous même, notre pays est surexposé en matière de terrorisme. La diplomatie française aujourd’hui ne nous protège plus. La sécurité, la fierté, la vocation de la France, tout cela est lié.

L’Europe reste selon vous un axe majeur pour la diplomatie française ?

C’est un levier fondamental. Historiquement, l’expérience européenne s’est fondée sur l’idée que deux Etats, ennemis de toujours, décident de se tendre la main. C’est une formidable leçon sur le plan de l’humanité, qu’il nous appartient de partager. Si l’Europe a vraiment quelque chose à dire au monde, c’est cela. Que l’Arabie Saoudite et l’Iran,l’Inde et le Pakistan, l’Algérie et le Maroc ainsi que les deux Corées, devront un jour méditer. Le problème, c’est qu’on n’a pas été conscient qu’aux frontières de l’Europe, le feu le fer et le sang l’emportaient. Parce que nous n’avons pas de projet politique à offrir et partager avec nos voisins.

La France peut en retrouver un ?

Celui de l’équilibre et du droit. Une compétition est en train de naître. Lorsque les Chinois mettent en place leur propre gouvernance, en matière de haute technologie et d’internet, ils se rendent compte que l’Occident refusant de partager la gouvernance financière, économique, diplomatique, ils doivent y suppléer en créant leurs propres institutions. Va-t-on vers un monde profondément divisé et qui ne sera pas forcément à notre avantage ? Je reste convaincu qu’il faut mener le débat de la gouvernance mondiale. Il faut être capable de remettre ce débat sur le devant. On mène la bataille de Mossoul ou d’Alep en oubliant complètement la réponse politique et la souffrance des peuples. Pour faire quoi ? On ne règle en rien ce qui a posé le problème. Chaque Etat a son agenda. La vocation de la France c’est d’avoir l’agenda de la paix.

4 décembre 2016, Ouest France

1024 611 Dominique de Villepin

Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous

– Dans un entretien avec Renaud Dély pour Marianne, Dominique de Villepin analyse la montée des populismes à travers le monde et la capacité de Donald Trump à incarner un recours au regard d’Américains sensibles à l’idée d’un déclin national  –

Que nous dit, selon vous, l’élection inattendue de Donald Trump de l’état de santé des démocraties occidentales ?

Son succès révèle les failles de notre monde. Donald Trump est parvenu à saisir le désir profond d’une partie de l’Amérique. Il incarne le winner à l’américaine, celui qui gagne envers et contre tout, même si ce doit être au mépris des règles. Pour un peuple qui a appris en 2008 que respecter les règles, cela pouvait signifier voir saisir sa maison, perdre son emploi, il porte leur espoir de s’en sortir. D’autant que le discours protectionniste touche une corde sensible chez beaucoup d’ouvriers de la «ceinture de la rouille». Il incarne aussi la peur de l’Amérique de perdre sa domination mondiale. Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous, leurs «anarchistes couronnés».

Mais il y a aussi le showman, l’homme de spectacle qui triomphe dans une démocratie d’opinion corsetée de convenances et desymboles. En un sens, il fait la synthèse aux Etats-Unis de ce qui se présente dans les populismes européens en ordre dispersé, le côté farces et attrapes et fort en gueule de Beppe Grillo en Italie, l’angoisse identitaire de Marine Le Pen ou le protectionnisme nationaliste qui prospère en Europe orientale.

Il est le produit d’un affaissement de la démocratie tranquille, parfois élitiste, souvent mécanique, qui s’est imposée depuis 1989 faute d’affrontement idéologique. Pour autant, il ne propose guère d’alternative. Son programme économique notamment est beaucoup plus traditionnel que son image, baisses d’impôts, «ruissellement» de la richesse. Il faut en tirer, aux Etats-Unis comme chez nous, les conséquences et entendre les peuples sans jouer sur les peurs, les colères et les haines.

Donald Trump a une réputation d’isolationniste. Qu’est-ce que son élection à la Maison-Blanche change pour nous, Français et Européens ? Est-ce une si mauvaise nouvelle que cela en matière de politique étrangère ?

Pour le monde s’ouvre, avec la présidence de Donald Trump, un temps de changements sans doute chaotiques. Certains pays hostiles aux Etats-Unis vont certainement tester la détermination du nouveau président. Certains alliés vont même chercher à prendre des gages. C’est en un sens l’empire américain qui vacille un peu plus, après l’hyperpuissance arrogante des années Bush et de l’invasion de l’Irak en 2003, après le retrait pour partie isolationniste amorcé par Barack Obama. L’appel constant à la grandeur et à la fierté traduit un doute existentiel de l’Amérique, le même mobile d’humiliation qui anime d’autres peuples dans le monde aujourd’hui. Cette quête de grandeur à tout prix est lourde de risques, risque de guerre commerciale dans une spirale protectionniste, risque de guerre tout court quand s’affrontent des approches aussi passionnelles du monde. Cela signifie un devoir d’indépendance de l’Europe et une chance de peser davantage dans le monde et de prendre en main ses propres affaires, à l’heure où les Etats-Unis hésitent entre repli et impulsivité. Cette volonté d’indépendance sera décisive pour l’Europe orientale comme pour le Moyen-Orient. C’est pour cela que je plaide pour la constitution d’un axe entre la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine, pour mettre de l’huile dans les rouages internationaux et repenser profondément, par exemple, l’architecture de sécurité du Moyen-Orient. Tout cela, les Etats-Unis ne peuvent pas le faire seuls. Ils ont compris qu’ils devaient se retirer de théâtres d’opérations où les Occidentaux ont provoqué des catastrophes (Afghanistan, Irak), mais Obama a manqué de volonté et d’énergie pour doter la planète de nouveaux leviers de gouvernance politique.

Dans votre livre, vous expliquez que la France et les Etats-Unis sont des «jumeaux terribles» et que «tous les signaux indiquent qu’il existe un risque d’hystérie», car, alors que les Etats-Unis déclinent, leurs revendications de puissance s’accroissent…

C’est tout le danger. Regardez les grands leviers dont disposent les Etats-Unis dans le domaine monétaire et financier : la maîtrise complète des agences de notation, du système des banques d’affaires, du système des audits. Dans le domaine juridique, on a vu avec la Deutsche Bank ou la BNP qu’ils sont de plus en plus tentés d’utiliser le droit comme moyen de puissance. C’est vrai également pour Internet, avec Google, Facebook ou Amazon. Les Etats-Unis sont dans une fuite en avant dangereuse. Ce qui m’inquiète, c’est que ces moyens de puissance dans le domaine économique, financier, monétaire, juridique, militaire, conduisent à une forme d’hystérie qui se traduit par une militarisation des esprits et l’extension d’une culture de guerre au-delà même des zones de crise. L’incapacité à se mettre à la place de l’autre et à considérer la planète comme une responsabilité commune fait que le risque de guerre s’accroît.

Cette «militarisation des esprits» qui menace la démocratie, est-ce le principal défi à relever pour l’administration Trump ?

Dans son discours – qui est un discours de campagne, ne l’oublions pas -, Donald Trump est ambivalent, il souhaite tourner le dos à l’interventionnisme militaire et jouer la carte de la négociation, plus comme un businessman que comme un diplomate, sans doute, mais dans le même temps il en appelle à la grandeur américaine qui peut être une volonté de s’accrocher aux oripeaux de la puissance et de mettre en scène une toute-puissance disparue. S’il n’a pas les résultats escomptés à l’intérieur, ne sera-t-il pas à son tour tenté par la fuite en avant militaire ? Cela crée une immense incertitude internationale.

Dans votre livre, vous renvoyez dos à dos les Etats-Unis de Donald Trump et la France de Marine Le Pen ?

Les Etats démocratiques sont rongés par les mêmes passions politiques, la colère et la peur. L’Amérique blanche déclassée, d’un côté, la France qui souffre et s’inquiète, de l’autre, sont à mettre en miroir. Ce n’est peut-être pas un hasard si la carte électorale de l’Amérique de Trump et celle de la Louisiane du XVIIIe siècle coïncident. Quand on voit le basculement démographique qui attend les Etats-Unis où, dans quelques décennies, l’Amérique blanche sera devenue minoritaire, on pressent que de grandes frayeurs s’annoncent. Et c’est plus généralement parce que ces Etats-nations sont affaiblis que la compétition des systèmes reprend de plus belle et que l’avantage est aux régimes «illibéraux» ou autoritaires.

Comme la Russie de Poutine, lequel a d’ailleurs soutenu Donald Trump pendant la campagne américaine ?

Le monde traverse un moment de personnalisation bonapartiste. Les hommes forts ont le vent en poupe, tendant un miroir de puissance,de virilité, d’audace à leurs peuples.

Cette tentation traverse à la fois les régimes autoritaires et les régimes démocratiques. Chacun y réagit à sa manière, avec ses forces et ses faiblesses propres, pour se tenir en équilibre. La clé demeure d’être capable de trouver des alternatives, en un mot de refaire de la politique. Il faut offrir une vision aux peuples et leur donner une parole sur la scène mondiale dans laquelle ils se reconnaissent. Si nous ne le faisons pas chez nous, si nous continuons avec un débat politique en roue libre, sans prise avec le réel, nous n’aurons de choix qu’entre la tentation d’un populisme dur ou une démocratie molle qui ferait du militarisme la seule preuve de son efficacité supposée. Par expérience, on sait qu’un tel engrenage sans fin conduit à la guerre à outrance. La peur aidant, on demande aujourd’hui aux armées de faire des choses qu’elles ne peuvent pas faire : donner un sens politique à leur action dès lors que le pouvoir politique n’a pas de vision. On emploie le bouton militaire parce que c’est l’un des derniers qui fonctionnent et que l’on estime que c’est la recette miracle ! C’est gravissime parce que cette logique d’engrenage conduit à la catastrophe.

Au fond, les démocraties ne font plus de politique quand les régimes «illibéraux» ou autoritaires en font : la Russie, la Chine, la Pologne, la Hongrie ou la Turquie.

La première condition pour que la France refasse de la politique serait-elle qu’elle reprenne ses distances vis-à-vis des Etats-Unis ?

La première clé de la politique, c’est l’indépendance. En 2003, contre la guerre engagée par les Américains en Irak, nous avions réussi à rallier à nos côtés la Russie et l’Allemagne ! Aujourd’hui, nous sommes parmi les chefs de file des néoconservateurs… Nous avons perdu la position historique qui était la nôtre, une position de médiateur, d’initiateur de dialogue et de paix, capable de faire bouger les lignes sur la scène mondiale. Je veux encore croire qu’un nouveau président français serait capable de redonner à la France ce rôle qui doit être le sien, et de s’émanciper de la tutelle américaine.

Face au djihadisme aussi, il faut faire de la politique plutôt que de faire la guerre ?

Le djihadisme se sert de nos faiblesses et de nos peurs. Lui déclarer la guerre, c’est fortifier et disséminer ce noyau dur. Donner aux djihadistes le statut de premiers adversaires de l’Occident accroît leur audience et répand la «marque» au Sahel, en Asie, et un peu partout dans le monde. La menace djihadiste ne concerne pas que les Occidentaux. Il y a eu des attentats en Chine, en Russie, etc. Par notre attitude et notre incapacité à faire de la politique, nous polarisons l’adversaire contre nous. On s’autodésigne comme le pays où un attentat aura le plus d’écho, le plus d’effets médiatiques et politiques, et sera le plus susceptible de toucher et de briser la société compte tenu de ses caractéristiques. Nous menons une politique de matamore qui n’a pas de véritable effet dissuasif. Au contraire, ce discours aimante le terrorisme vers notre pays. La seule solution, c’est d’assécher le terrorisme, par une coopération internationale adéquate en matière financière, policière ou judiciaire, mais aussi en recherchant le moyen de transformer des groupes violents en groupes politiques. La voie est étroite, mais c’est la seule dont nous disposons.

L’autre voie, celle de la «militarisation des esprits», c’est celle qui conduit vers la troisième guerre mondiale ?

Les choses ne se produisent jamais tout à fait comme on les imagine, mais ce qui est vrai, c’est que la militarisation et l’hystérisation des esprits peuvent multiplier les conflits et conduire à l’affrontement de géants. Nous sommes dans un monde très mouvant, très instable, très volatil, où tout le monde observe tout le monde et où il ne faudrait pas grand-chose pour que le pire puisse se produire…

Le 14 février 2003, ministre des Affaires étrangères, vous avez dit non aux Etats-Unis. Vous écrivez que Jacques Chirac est le «dernier gaulliste». Est-ce à dire qu’aujourd’hui la France ne pourrait plus dire non aux Etats-Unis ?

Jacques Chirac est le dernier homme d’Etat français à avoir eu l’expérience de la guerre et à être resté fidèle à une vision politique du rôle de la France dans le monde. Il a constamment refusé de réduire la France à l’appartenance à une «famille occidentale». Nous devons conserver cette mémoire et rester fidèles aux leçons de notre histoire.

12 novembre 2016, Marianne