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1024 534 Dominique de Villepin

En diplomatie, on ne choisit pas ses interlocuteurs

Invité de Laurent Ruquier dans l’émission « On n’est pas couché » le 5 novembre dernier, Dominique de Villepin y a présenté son livre Mémoire de Paix pour temps de Guerre et proposé de réviser notre emploi de l’outil militaire.

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Pour un nouvel esprit de paix

 – Dans une tribune parue dans le quotidien La Croix, Dominique de Villepin propose de travailler à la création d’un nouvel esprit de paix alors que les interventions militaires se multiplient à travers le monde – 

 

La paix est une idée neuve. Nous assistons en effet aujourd’hui à la décomposition du monde né en 1945 des décombres de l’Europe et dont la règle d’or était : maintenir la paix. Aujourd’hui, le défi, autrement plus grand, est de construire la paix face à la tache d’huile de la violence.

L’ancienne idée de paix s’est effondrée en vingt ans. C’est tout d’abord l’effet secondaire de la mondialisation. Elle a fait surgir des États faillis qui sont le terreau de tous les trafics et de toutes les violences. Qu’on songe à la Somalie, au Yémen, au Mali, à l’Afghanistan. Elle a avivé les identités, confessionnelles, ethniques ou nationales, favorisant ainsi les séparatismes et les haines. D’anciennes frontières tenues pour certaines sont remises en cause, au Moyen-Orient celles des accords Sykes-Picot de 1916, en Extrême-Orient celles de 1945, en Europe orientale celles de 1991.

Cet effondrement de la paix est aussi le résultat de la tentation de la force chez les Occidentaux. La force a triomphé sur la scène internationale faute d’équilibre et de contre-pouvoirs. La superpuissance américaine après 1989, inédite dans l’Histoire et encore longue à résorber, a permis de transformer des règles communes appuyées sur l’équilibre en décrets mondiaux fondés sur la morale – une morale parfois trop sûre d’elle-même et aveugle à ses propres préjugés. La force a triomphé également parce que l’Occident est hanté. Hanté par le précédent de Munich – argument récurrent du débat diplomatique devant Benghazi, devant Bamako, devant Kobané ; hanté également par ses échecs plus récents, en Bosnie et au Rwanda. Alors tous les raccourcis sont bons pour ne pas se sentir coupables.

Le résultat c’est un monde dangereux où surgissent sans cesse de nouveaux monstres opportunistes, nourris par la force des puissances occidentales et par la faiblesse des États-nations. Un monde où la paix échoue sans cesse. Regardons au Moyen-Orient. Comment se fait-il que plus de la moitié de la puissance militaire du monde soit incapable de protéger Kobané ? Parce que cette « guerre globale » n’existe que sur le papier et sur les écrans de télé. Cela suffit à nourrir et légitimer l’ennemi. Cela ne suffit pas à dépasser la myriade de conflits locaux, légués par l’Histoire, qui empêchent toute action efficace. Le conflit entre Turcs et Kurdes retarde l’aide ; celui entre sunnites et chiites empêche de dissocier les populations locales de l’EI.

Il est temps d’opposer à la force un nouvel esprit de la paix.

Une paix faite d’initiative. Dans un monde où chaque conflit local peut devenir global, travaillons à des paix locales. Au Mali, la question touarègue n’a pas avancé depuis 2012, or c’est la cause profonde de l’influence islamiste. Aux Philippines ou en Indonésie, que faisons-nous pour favoriser des processus de paix ? Il s’agit de mettre les autorités locales devant leurs responsabilités, mais aussi les puissances régionales qui profitent de la surexposition occidentale pour prendre du recul. À charge pour la communauté internationale de peser pour débloquer le conflit, comme entre Israël et la Palestine où la pression extérieure est désormais indispensable.

Ce nouvel esprit de la paix exige aussi du dialogue. Les Occidentaux ne peuvent piloter le monde depuis leur vigie, en brandissant des sanctions, des diabolisations et des excommunications à tout va. Il faut parler avec toutes les nations. Sans quoi toute négociation est perdue d’avance. C’est dans cet esprit que je me suis rendu à plusieurs reprises en Russie, pour évoquer les pistes d’un véritable dialogue constructif sur l’Ukraine, à travers un groupe de contact permanent qui mette fin à la diplomatie par intermittence qui règne depuis un an.

Enfin, ce nouvel esprit de la paix exige des outils. La paix est aujourd’hui désarmée. Nous avons besoin, j’en suis convaincu, d’une force militaire de réaction rapide sous drapeau de l’ONU, avec état-major et entraînement permanent, capable de prendre des risques pour empêcher le pourrissement de conflits. Nous en aurions eu besoin en Syrie en 2013 pour appuyer l’initiative sur les armes chimiques. Nous avons besoin également d’une force de reconstruction étatique. C’est un savoir-faire de l’Europe, mêlant capacités administratives, programmes économiques et coopération judiciaire contre la corruption, qu’elle devrait mettre en avant. Car la seule véritable politique étrangère pour l’Europe, c’est la paix. C’est son histoire, c’est sa vocation, c’est sa conscience et c’est son intérêt.

Que la nouvelle Commission européenne se dote d’un commissaire à la paix et nous retrouverons enfin une voix, un rôle, une identité dans le vacarme du monde.

31 octobre 2014, La Croix

 

1024 644 Dominique de Villepin

Le difficile travail de la paix

– Dans une tribune publiée par le Huffington Post, Dominique de Villepin revient sur les difficultés inhérentes au travail de construction de la paix, notamment en Colombie –

On s’imagine volontiers que la paix, c’est l’absence de guerre. Cette erreur grossière, réduisant la paix à une forme de passivité, légitime en réalité tous les va-t-en-guerre. Dans cette logique, il vaudrait toujours mieux prendre les armes, car ce serait la seule véritable action. Dans cette logique, le cessez-le-feu serait la seule alternative au bruit des armes. En vérité, la paix c’est tout sauf l’inaction. Il est si facile de faire la guerre et si difficile de construire la paix.

J’essaye depuis plusieurs années, de crise en crise, de guerre en guerre, de démonter les arguments simplistes qui à chaque fois mènent à répondre par la force. Je me dis que si cela ne suffit pas à changer la donne pour cette crise, cela portera ses fruits pour la prochaine.

Et pourtant, l’évidence est là. La répétition maladive, le réflexe de la guerre est là et bien là. Il répond à l’angoisse de notre monde vibrionnant, de nos démocraties médiatiques, même si c’est au prix de l’impuissance d’une rage aveugle. Nous ne savons plus faire la paix.

D’abord parce que les derniers grands conflits qui hantent nos mémoires se sont tous soldés par des effondrements, l’Allemagne nazie sous les bombes en 1945, l’URSS vidée de l’intérieur en 1991.

Ensuite parce que les Etats-Unis sont depuis toujours une puissance qui sait faire la guerre mais qui ignore la paix. Une nation pétrie de messianisme théocratique – comme la France dira-t-on- mais qui, lorsque les réalités lui deviennent contraires, peut se retrancher dans son splendide isolement – comme la Grande-Bretagne. Les Etats-Unis ont besoin d’un ennemi pour se trouver un rôle dans le monde. Besoin d’un ennemi dont le mal soit l’image miroir du Bien qu’ils incarnent. Mais au risque parfois de le fantasmer, de le rigidifier voire de contribuer à le créer, du bolchévique au couteau entre les dents jusqu’au djihadiste barbare.


Enfin parce que la paix est une idée européenne que l’Union Européenne occupée de son rêve post-national, a désapprise. Elle lui a coûté assez cher pour qu’on puisse avancer sans sourciller que l’idée de paix appartient à l’Europe. Que la paix perpétuelle de Kant, la logique de l’équilibre organisé des puissances au Congrès de Vienne dont nous ne célébrons pas le bicentenaire alors que nous commémorons à grands frais la guerre de 1914, la tolérance civile de l’édit de Nantes et les traités de Westphalie de 1648 comme paix confessionnelle instituée, tout cela ce sont des siècles de barbarie qui nous l’ont enseigné. Ces paix n’étaient pas des vides ou des inactions, elles étaient au contraire des rituels, des fêtes commémoratives organisées pour maintenir l’unité et la réconciliation par la mémoire des horreurs de la guerre ; elles étaient des institutions et des procédures domestiquant des Etats toujours tentés par la guerre.

La paix ce n’est pas la résignation ou l’épuisement. C’est l’initiative, le temps et le dialogue. Ces trois armes sont au service d’une seule exigence, la réconciliation. Car ce n’est pas l’armistice qui compte, c’est bien la paix. Il y a des guerres qui s’achèvent déjà lourdes de nouvelles guerres : que l’on songe à la paix manquée et mutilée du Traité de Versailles de 1919. C’est pour cela que les paix sont si rares en notre siècle. On peut les compter sur les doigts d’une main. On peut citer l’Europe après 1945 qui reste l’exemple le plus porteur d’espoir. L’Afrique du Sud après l’apartheid. L’Irlande du Nord après l’IRA. Aujourd’hui la Colombie en voie de surmonter le traumatisme de cinquante ans de guerre civile qui ont fait au moins 200 000 morts et cinq millions de déplacés. En Asie Orientale entre Japon, Chine et Corée, dans l’Afrique des Grands Lacs, au Proche et au Moyen Orient, en Algérie face à l’héritage colonial comme face à la mémoire de l’islamisme, tout reste à faire, à construire, un chemin reste à imaginer.

La paix c’est l’initiative, parce qu’il faut toujours un déclencheur, un homme porteur d’un message et d’une volonté, une mobilisation dépassant les clivages. C’est ce qu’a fait Nelson Mandela pour l’Afrique du Sud. C’est ce qu’avait engagé Yitzakh Rabin à Oslo en 1994. C’est ce qu’avait fait le général de Gaulle après 1958 en Algérie. Des hommes qui, mesurant la douleur de leur peuple, l’absurdité de sacrifices sans issue et surtout la possibilité d’un changement font le choix de dire que la paix est possible.

La paix c’est du temps, car c’est toujours un processus. Et à cet égard, c’est souvent une source de frustrations. Un bombardement, c’est vite fait, un processus de paix cela sent toujours le compromis et l’imperfection. C’est pourquoi la paix suscite débats et refus, comme le montre l’affrontement en Colombie de l’ancien président Uribe, partisan de la force pour la force, avec le président réélu Santos, partisan d’une paix négociée. Il faut assumer une part d’inachèvement, la douleur de voir des crimes impunis au nom de la paix à venir. La paix, si elle chemine, n’avance pas en ligne droite. Elle avance par les à-coups des prises de conscience, des revers militaires et des sinuosités de la diplomatie. La paix en Indochine et en Algérie l’a montrée, la paix impose son propre calendrier et ses propres incertitudes.

La paix c’est le dialogue et cela impose d’accepter le face-à-face avec l’ennemi. Cela suppose le sens du moment historique aussi, car ne soyons pas naïfs, la paix n’est pas possible à tout moment. Car il faut de part et d’autre accepter d’en payer le prix. Accepter de sortir de l’économie de guerre qui s’est constituée. Déraciner la culture de guerre qui a proliféré avec les ans. C’est là encore ce que s’efforcent de faire les Colombiens, conscients que la paix est un investissement dans l’avenir qui exige des sacrifices, symboliques et financiers pour créer un nouvel ordre social. En Colombie, ce prix de justice sociale c’est un impôt sur le patrimoine qui abondera le fonds de compensation pour les régions en déshérence à cause de la guérilla. Car la paix est aussi une promesse économique. La Colombie en paix, disent les économistes, aurait une croissance de deux points plus élevée chaque année. Le Maghreb s’il surmontait ses haines recuites autour du Sahara Occidental et s’engageait dans une union politique connaîtrait un surcroît de croissance du même ordre. Nous devons aujourd’hui tirer toutes les leçons du travail qu’accomplit la Colombie, un dialogue inclusif qui ne cède rien sur les droits fondamentaux des victimes mais qui est prêt à aménager le traitement des repentis de la guérilla, un dialogue complet qui aborde l’ensemble des sujets économiques et sociaux qui ont formé le substrat de la guérilla des FARC et de l’ELN pendant tant d’années, un dialogue qui tient compte de l’environnement régional et de relations compliquées avec des voisins comme le Venezuela.

On ne peut faire la paix pour les autres. La réconciliation est un acte intime et difficile qui implique pardon, oubli, sacrifice personnel. Mais nous avons, nous Européens membres de la communauté internationale, nous héritiers des faiseurs de la paix, une responsabilité vis-à-vis de la paix. De retour de Colombie où j’ai pu voir le processus de paix à l’œuvre et quelques semaines avant le voyage du président Santos en Europe, je voudrais dire que nous avons, nous Européens, la possibilité de contribuer directement à la paix.

Nous pouvons contribuer à la paix en Colombie par une aide financière, par un soutien politique et une réelle reconnaissance, à l’occasion de la visite prochaine du président colombien en Europe.

Plus largement, nous pouvons redevenir actifs au service de la paix, dans le monde entier.

Nous pouvons apporter des capacités d’anticipation pour prévenir les crises avant qu’elles n’explosent. Les divergences confessionnelles, ethniques, identitaires deviennent incontrôlables dès qu’elles sont au grand jour. Tant qu’elles couvent elles peuvent être encore traitées. Cela suppose d’être attentifs aux régions où des conflits latents s’enkystent et d’y appuyer ceux qui cherchent le dialogue, les solutions par le droit et la parole politique par rapport à ceux qui prônent les idées simples. Cela suppose de la part des think tank un travail d’éclairage, de rapports, de pédagogie pour que les difficultés de demain apparaissent dès aujourd’hui aux yeux de tous. Or qui fait ce travail aujourd’hui ?

Nous pouvons faire le choix de l’interposition pour éviter la gangrène de la violence entre les communautés. C’est un choix difficile et risqué qui suppose de nouvelles forces internationales de maintien de la paix, spécialisées, entraînées, réactives dotées d’un état-major unique.

Nous pouvons imposer une médiation à travers un tiers de confiance dans certains conflits qui paraissent sans fin. Il ne s’agit pas de faire surgir la paix de toutes pièces mais d’imposer les conditions initiales de la paix. C’est notre devoir au Proche Orient aujourd’hui où un mécanisme infernal pousse Israéliens et Palestiniens vers une radicalisation croissante. La diplomatie européenne se devrait d’être en pointe pour proposer des solutions, plutôt que de mener la diplomatie du carnet de chèque pour réparer les carreaux cassés.

Nous pouvons enfin accompagner la paix par l’effort de la reconstruction, seule garantie de la stabilité. Car les processus sont fragiles et les clivages sociaux sont toujours les braises qui nourrissent le feu des identités. Les pays en voie de paix ont besoin d’aide économique et administrative pour venir à bout de leurs défis. C’est notre responsabilité en Ukraine pour permettre que le cessez-le-feu ne soit pas l’annonce d’un pourrissement, mais le début d’un travail sérieux de rapprochement sur le mode d’une large autonomie régionale dans le cadre de l’Etat ukrainien. Je suis convaincu que l’Europe, chef de file dans le cadre des Nations Unies, devrait se doter d’une administration particulière chargée de proposer de telles capacités pour aider les pays concernés à sortir de leurs conflits. Reconstruire l’état de droit, relever les services publics d’Etats défaillants, jeter les bases de la réconciliation, voilà une tâche à la hauteur des ambitions de paix de l’Europe.

Le travail de la paix est à réinventer. Alors libérons-nous de la tentation du raccourci de la force, pour prendre le temps de la paix. Allons voir du côté des pays où la paix se construit jour après jour, modestement. Redonnons du sens au projet européen. L’Europe a réussi le formidable pari historique de la paix sur le continent. Elle doit faire partager ses convictions en mettant la paix au cœur de ses politiques. Peut-être aurons-nous trouvé l’antidote aux pulsions du feu purificateur.

25 septembre 2014, Huffington Post

1024 576 Dominique de Villepin

Construir la paz es difícil

Lors d’une interview en espagnol pour la chaîne colombienne Noticias Caracol, Dominique de Villepin revient sur les difficultés inhérentes à la construction de la paix face à la multiplication des crises internationales