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1024 679 Dominique de Villepin

Chaque peuple a la responsabilité de construire la paix

– Dans un entretien accordé au journal L’Humanité, Dominique de Villepin livre ici ses réflexions sur l’esprit guerrier qui domine notre époque et ouvre quelques pistes pour revenir à des solutions politiques et pacifiques –

Une marche pour la paix est organisée ce samedi 23 septembre, mais parler de paix et manifester pour elle a-t-il encore un sens aujourd’hui, à l’heure où l’appétit pour la guerre comme solution aux conflits politiques n’a jamais semblé aussi important ?

Oui d’autant qu’il y a urgence à la prise de conscience et la réflexion sur les enjeux de la paix. Pour beaucoup de gens, la paix demeure trop souvent le fruit d’une guerre gagnée. L’expérience, l’observation d’un certain nombre de crises internationales et l’étude de notre histoire, m’ont convaincu que la paix se construit. Il faut donc reconnaître que c’est un bien commun pour l’ensemble de la communauté internationale. Chaque peuple a une responsabilité particulière dans ce domaine, et il se trouve que nous, Français, avons une expérience singulière. Nous sommes sans doute un des pays qui a été le plus traversé par la guerre, il nous appartient donc d’en tirer un certain nombre de leçons et d’aider la communauté internationale à franchir des caps difficiles. L’Assemblée générale des Nations Unies s’ouvre cette année sur un risque d’affrontement en Corée du Nord, mais ce n’est pas, et de loin, le seul théâtre qui est susceptible de s’envenimer ; qu’on songe à la Syrie, l’Irak, au Yémen, à la Libye, à l’ensemble du Sahel… Nous devons nourrir cette réflexion, ce qui suppose de se doter de nouveaux instruments plus efficaces pour parvenir à construire la paix.

Quels pourraient être ces nouveaux instruments que vous évoquez ?

Ces instruments sont ceux qui permettent de favoriser un dialogue plus soutenu sur la scène internationale. Parmi eux, il y a bien sûr le Conseil de sécurité, et il y a aussi des formats ad-hoc de groupes d’Etats qui peuvent se réunir pour faire avancer la paix. On l’a vu par exemple dans la voie d’un règlement de la crise iranienne : l’accord signé le 14 juillet 2015 a été obtenu dans le cadre des cinq membres du Conseil de sécurité plus l’Allemagne et l’Iran. Pour la Corée du Nord, le «  groupe des six  » (les deux Corée, la Chine, la Russie, le Japon et les Etats-Unis, ndlr) s’est réuni entre 2003 et 2008 afin de faire avancer la recherche d’une solution mais malheureusement, la Corée du Nord n’a pas respecté ses engagements.

Sur ce dossier, quelle approche préconisez-vous et pensez-vous que la France puisse faire un pas vers la réduction de son propre arsenal nucléaire ?

Nous avons fait le choix d’accentuer les pressions sur Pyongyang – nous en sommes au 8ème train de sanction – mais peut-on se contenter de cette approche ? Je ne crois pas aux vertus cardinales des sanctions, d’autant plus que ces dernières seront de plus en plus difficiles à mettre en application. D’abord parce qu’il y a un certain nombre de lignes rouges pour la Chine, qui est hostile à un changement de régime comme à une réunification compte tenu des modifications que cela impliquerait sur le plan régional. Pékin refuse également la présence de troupes américaines au nord du 38ème parallèle. La sortie de ce conflit ne peut se faire que par la voie du dialogue, de la négociation. Les Etats-Unis sont réticents à l’emprunter, mais nous devons mobiliser la Chine comme la Russie qui disposent de leviers sur leur voisin. La France, qui a des relations de confiance avec les Etats-Unis et qui maintient un dialogue approfondi avec la Russie et la Chine, doit poursuivre ses efforts. La militarisation croissante de cette région constitue une autre source de préoccupation : on a vu les Etats-Unis renforcer le système THAAD en Corée du Sud, et c’est naturellement un élément d’inquiétude pour Moscou et Pékin. Est-ce que la France doit pour autant entrer dans un cycle visant à réduire sa propre dissuasion ? Cela ne peut résulter que d’une démarche globale et concertée de réduction des arsenaux respectifs, notamment dans le cadre du Traité International sur les Armes Nucléaires. Une diminution unilatérale n’aurait pas beaucoup de sens et peu d’impact. Par contre, la question de la dénucléarisation de la péninsule coréenne est urgente quand on sait que seul un armistice a été signé à la fin de la guerre de Corée en 1953, sans qu’aucun traité de paix ne soit venu l’entériner.

Les Chinois et les Russes posent dans la négociation l’arrêt des manœuvres annuelles conjointes entre les armées américaines et sud-coréennes…

Effectivement, cette proposition de double gel (arrêt des manœuvres / arrêt des essais balistiques et nucléaires) a du sens car elle permettrait d’amorcer la négociation et de poser des mesures de confiance susceptibles de changer la donne dans cette région. C’est un très bon point de départ et la France pourrait apporter son soutien à cette initiative.

Comment la France peut-elle peser dans la crise politique qui secoue le Venezuela, dans une région qui ne fait pas partie de ses zones d’influence traditionnelles ?

D’abord, il faut mesurer à quel point la situation du peuple vénézuélien s’est dégradée au cours des dernières années : le système sanitaire, social et médical s’est effondré, au risque de créer un Etat failli. Le Venezuela connaît aujourd’hui une dérive autoritaire préoccupante, marquée notamment par une répression très violente des manifestations, la mort de plus de 120 personnes et un dévoiement des institutions. A l’heure actuelle, le risque est double : celui du coup d’état militaire ou du basculement dans la guerre civile d’un pays en proie aux radicalisations idéologiques.
Comment la communauté internationale peut-elle réagir ? Il ne peut y avoir d’autre alternative que la recherche d’un compromis entre la majorité et l’opposition. Outre la médiation entamée sous l’égide de la République Dominicaine et les démarches menées par les pays latino-américains qui ont la confiance de l’opposition, il y a Cuba, qui exerce de facto une influence forte au Venezuela. Et puis il y a quelques pays européens qui ont des leviers pour agir : l’Espagne, le Portugal, la Grèce, mais aussi l’Italie et la France. Si le président de la République a reçu récemment le chef de l’opposition à Paris et a qualifié le régime de Nicolas Maduro de dictature, le ministre des Affaires étrangères a dans le même temps reçu son homologue vénézuélien : la voix de la France compte dans cette région. Le plus urgent selon moi, c’est de prendre en compte la situation humanitaire de ce pays et d’éviter les interférences des Etats-Unis. Pour avoir vécu là-bas, je sais à quel point l’ombre américaine pèse sur la psychologie et les mentalités au Venezuela.

Lorsque vous étiez ministre des Affaires étrangères, au moment de la guerre en Irak, les néoconservateurs étaient au sommet de leur influence aux Etats-Unis, et vous avez à de nombreuses reprises dénoncé la persistance de ce courant en France. Comment le définiriez-vous, et avez-vous joué un rôle dans la prise de distance publique d’Emmanuel Macron vis-à-vis du néoconservatisme ?

Un néoconservateur ? C’est quelqu’un qui privilégie l’intervention militaire pour le règlement des crises, pensant que par l’outil militaire on peut trouver une solution à tous les problèmes, le meilleur exemple étant celui de l’Irak, ou plus récemment, celui de la Libye. Je n’ai jamais cessé de plaider pour que la France reste fidèle à elle-même et à sa vocation, qui est d’exercer partout où cela est possible sa médiation, parler à tout le monde, et je suis heureux que notre diplomatie emprunte cette voie. Est-ce que j’ai contribué à faire évoluer les mentalités ? Je l’espère, mais je suis inquiet quand je vois la multiplication des opérations et des escalades militaires à travers le monde. Le néoconservatisme mute, sous l’effet du principe d’incertitude créé par Donald Trump, vers un retour aux affrontements nationalistes.

Peut-on parler de paix sans justice ? Les dirigeants africains s’indignent à juste titre d’être les seuls à fréquenter les couloirs de la Cour pénale internationale. Faut-il promouvoir l’idée que les responsables occidentaux de conflits meurtriers doivent également rendre des comptes, y compris sur le dossier irakien ?

L’exigence de justice est absolue et indispensable si on veut construire un ordre international meilleur. La justice doit être la même pour tous, avec les mêmes standards et les mêmes procédures. Il faut ainsi obtenir une adhésion réellement universelle au traité de Rome. Il faut ensuite une justice au service de la paix, car vouloir la justice trop tôt, trop vite, c’est parfois faire obstacle à la paix. Cela nécessite sans doute une meilleure coordination entre la CPI et le Secrétaire général de l’ONU.

21 septembre 2017, L’Humanité

1024 573 Dominique de Villepin

Xi Jinping et la Nouvelle Route de la Soie, un discours très ambitieux

Interviewé par Radio Chine Internationale en marge du forum sur la Nouvelle Route de la Soie qui s’est récemment tenu à Pékin, Dominique de Villepin a souligné le caractère ambitieux et prometteur du projet chinois dit « Une ceinture, une route » ou Nouvelle Route de la Soie. Il a insisté sur les aspects centraux de cette initiative inscrite dans un cadre multilatéral, qui oeuvre pour un développement mondial plus équilibré et plus durable.

1024 681 Dominique de Villepin

La Nouvelle Route de la Soie, un espoir pour chacun

– Lors d’une interview pour le Quotidien du Peuple donnée en marge du forum «une Ceinture, une Route» pour la coopération internationale inauguré le dimanche 14 mai à Pékin,  Dominique de Villepin, est revenu sur les opportunités que représentent l’initiative chinoise sur le plan économique, commercial, culturel et humain –

Monsieur de Villepin, vous venez d’assister à la cérémonie d’ouverture du forum. Pouvez-vous partager avec nous votre sentiment sur le discours de Xi Jinping ?

Bonjour à tous, merci de m’accueillir, je suis très heureux d’être avec vous. Tout d’abord ce qui m’a frappé dans le discours du Président Xi Jinping est le souci d’intégrer le projet des Routes de la Soie «One Belt, One Road» dans une perspective historique. Il y a de longues traditions de Route de la Soie. Et ce que la Chine veut faire aujourd’hui est évidemment la suite de ce qui a été entrepris pendant des millénaires, l’expérience de la Chine dans son rapport avec le reste du monde.

Ce qui est frappant également, c’est l’ambition du projet, qui se veut être une initiative de paix, de développement et d’une prospérité partagée ; et en même temps un projet innovant, ouvert sur la mondialisation. Cela fait partie de ses initiatives qui tranchent avec ce que l’on voit aujourd’hui : beaucoup de tentatives populistes de fermeture des frontières. Il y a là au contraire un pari sur l’avenir, un pari volontaire à égalité entre les Etats, d’ores et déjà une centaine d’Etats sont parties prenantes de cette grande affaire. Et l’on voit dans la participation du forum à quel point il s’agit là d’un succès. Donc, il faut confirmer cet élan, confirmer la multiplicité des institutions qui sont aujourd’hui en train de s’organiser sur ce projet des Routes de la Soie. Et je suis convaincu en tant qu’Européen qu’il y a là véritablement matière à avoir confiance dans l’avenir.

Vous interviendrez également dans une discussion évoquant les échanges des peuples. Quels sont les points que vous allez aborder ? Pensez-vous que les échanges humains et culturels entre la France et la Chine seront renforcés dans le cadre de l’initiative « une Ceinture, une Route » ?

C’est une dimension très importante du projet, parce qu’il ne s’agit pas seulement de développer les activités des entreprises, les liens entre les Etats, mais il s’agit aussi de développer les liens entre les peuples, entre les villes, entre chaque individu le long de cette route, et de donner un espoir à chacun. Et le pari qui est fait, le développement des infrastructures est aussi un pari qui a une forte incidence sur la culture et les échanges culturels entre les différents Etats. Dans le cas de la France et de la Chine, nous sommes des vieilles civilisations, nous avons un vieux partenariat très ancien et très solide qui ne cesse de se développer. On le voit dans le nombre de touristes chinois qui viennent en France, dans le nombre de jeunes Français qui viennent étudier en Chine et qui veulent mieux connaître la Chine. On le voit dans la vitalité de notre coopération économique. Donc, il s’agit d’approfondir cet élan. Et je suis convaincu que l’action en commun autour des projets de la nouvelle Route de la Soie continuera à développer et à renforcer ces liens.

Selon vous, le nouveau président français Emmanuel Macron jugé pro-commerce, laissera-t-il pendant son mandat des influences positives concernant les coopérations économiques et commerciales entre les deux pays ?

Emmanuel Macron est un jeune président, intronisé ce dimanche à Paris. Mais c’est un président qui a déjà eu l’occasion d’avoir un échange ces jours derniers avec le Président Xi Jinping, et de réaffirmer à nos amis chinois à quel point nous souhaitons maintenir et développer le partenariat privilégié que la France a avec la Chine. Tout au long de la campagne électorale, Emmanuel Macron est l’un des candidats qui a le plus développé cette volonté de renforcer les liens et d’être présent pour les grands projets de cette nouvelle Route de la Soie. Bien sûr avec d’autres partenaires européens, mais aussi avec les entreprises françaises, les villes françaises et les institutions françaises, qui sont toutes convaincues de l’importance de l’enjeu que constitue aujourd’hui le développement de la nouvelle Route de la Soie.

Suite au retrait des Etats-Unis du partenariat trans-pacifique (TPP), le Premier ministre japonais Shinzo Abe tente de restructurer le TPP. Certains jugent que ce geste constitue une concurrence de l’initiative «une Ceinture, une Route» proposée par la Chine. Quel est votre avis ?

Je ne crois pas qu’il y ait de concurrence entre ces projets. La défection des Etats-Unis contraint le partenariat trans-pacifique à évoluer et à s’adapter. Je pense que l’ensemble des coopérations entre les pays de la région sont positives. Il faut les développer de façon inclusive et non pas en opposition avec tel ou tel pays. C’est une opportunité pour la Chine de se joindre aussi à ce projet de coopération. Je suis persuadé que tout ce qui peut rapprocher les Etats, les populations et les peuples de cette région sont des éléments positifs, pour créer un contexte général de dialogue et de prospérité.

La Chine préconise de manière très active la mondialisation économique et la communauté de destin, et cela face à la montée des pensées anti-mondialisation. Sur le plan économique, pensez-vous que l’initiative proposée par le président chinois Xi Jinping va promouvoir la mondialisation ?

Le Président Xi Jinping avait souligné à Davos l’importance d’avoir une mondialisation ouverte, favorable au développement, aux échanges, et aux coopérations entre les Etats et les peuples. C’est une prise de position qui a marqué le monde, car c’était un véritable acte et pari de confiance dans l’avenir, et ce à un moment où l’on constatait aux Etats-Unis, en Europe, et dans un certain nombre de pays la tentation du repli sur soi, du protectionnisme et du populisme se développer.

Je crois qu’il est absolument nécessaire à travers l’aventure de la nouvelle Route de la Soie de montrer qu’il faut opter pour le pari du développement partagé, et d’un développement équilibré et durable. C’est avec des projets et actions concrètes que nous parviendrons à garder confiance dans la mondialisation.

Quels sont vos centres d’intérêts concernant l’initiative chinoise ?

J’ai en ce qui me concerne deux centres d’intérêts principaux. Le premier est bien sûr le développement des infrastructures, parce qu’il y a du côté français un savoir-faire, une expérience, des technologies, des entreprises qui ont énormément avancé et travaillé dans ce domaine, en particulier dans tout ce qui touche aux transports, au développement urbain, à l’environnement, aux secteurs de l’eau et de l’électricité.

Parallèlement, il y a l’ensemble du développement culturel. Je crois qu’il nous faut penser différemment le rôle et l’importance des échanges culturels, des développements humains. J’attache aussi beaucoup d’importance à tout ce qui touche aux échanges dans le domaine stratégique. Nous devons développer des centres de réflexion, nous permettant de mieux penser l’avenir. Je me réjouis de voir en Chine à travers différentes initiatives, à travers des prises de position d’universités, se développer un réseau de think-tanks en liaison avec l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique, [ces régions-là] peuvent constituer un maillage très positif pour rechercher de nouvelles options, solutions et stratégies.

15 mai 2017, Quotidien du Peuple

1024 597 Dominique de Villepin

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