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Obama

1024 683 Dominique de Villepin

Quel bilan des années Obama ?

Les États-Unis oscillent entre surextension de leur pouvoir d’influence indirect et retrait de leur puissance d’action. Les peuples confrontés au danger du déclin croient trop souvent que le choix se résume à la résignation ou à la résistance. La métamorphose offre une troisième voie possible, tout particulièrement aux États-Unis. En acceptant de s’effacer, il est parfois possible de se perpétuer. C’est ce qui distingue les empires évanouis – le legs espagnol en Amérique latine, après trois siècles, se limite à un héritage linguistique – et les empires persistants. Rome, engloutie par les Barbares, a été absorbée et perpétuée par eux. Nous vivons encore sur le droit et l’administration romains, la pensée et le rapport à la nature gréco-romains, la religion même, paradoxale- ment, avec son pontife et ses évêques. C’est en étendant la citoyenneté romaine à tous, en 212, que Caracalla acte à la fois la mort et le renouveau de l’empire deux siècles avant l’effondrement effectif de Rome. De même les États-Unis peuvent-ils devenir une nation-monde en cessant un jour, plus ou moins proche, d’en être le centre.

Le bilan des années Obama est à cet égard ambivalent. Peut-être restera-t-il dans l’histoire comme l’initiateur de cette métamorphose. Son image personnelle de fils de Kenyan, élevé en Indonésie, d’une mère du Kansas, a su trouver un écho mondial sans précédent. Il a eu à cœur d’utiliser la parole pour changer le rapport du monde à l’Amérique, opérant un virage à cent quatre-vingts degrés par rapport à George W. Bush. Ses discours de campagne sur les relations entre classe et race, ses discours internationaux soigneuse- ment travaillés et mis en scène au Caire, à Accra, à Prague, ont fait date et marqué les esprits. Peu de présidents américains auront essayé si fermement de théoriser leur action, sans pour autant laisser leur nom à une doctrine.

Avec son élégance patricienne, sa rigueur intellectuelle de professeur de droit de la côte Est et son penchant idéaliste, Barack Obama paraît quelque peu décalé dans les États-Unis du début du XXIe siècle. Accordant du temps à la réflexion et à la raison, il contrôle à l’extrême chacun de ses gestes et chacune de ses paroles. Tout semble chez lui un exercice brillamment maîtrisé au long d’un parcours d’obstacles, de la séance du Conseil de sécurité nationale aux traits d’humour des émissions du samedi soir. Cela, à l’heure où l’Amérique médiatique est hantée par l’irrationnel, l’immédiateté et l’exagération. On dirait l’image d’une Amérique qui se rêve au passé, plus grande, plus sûre d’elle-même et plus ouverte sur le monde qu’elle ne l’est vraiment. Du coup, Barack Obama apparaît comme un président de série télévisée, irréel, sans prise effective, ni symbolique, ni institutionnelle sur l’Amérique de son temps. Reagan était un acteur devenu président. Obama est un politique condamné à jouer le rôle de président.

En résulte une impression de faiblesse. Sans doute sous la nécessité de l’époque, la fatigue des guerres américaines et les effets de la crise économique, Barack Obama a été confronté à la fronde des barons mondiaux. Ses gestes ont été scrutés, ses hésitations exploitées. Benyamin Netanyahou a voulu s’affranchir des injonctions à cesser la colonisation, fort de ses soutiens au sein du Congrès américain et dans son opinion publique. Vladimir Poutine a compris, lors de l’affaire des armes chimiques en Syrie, à l’été 2013, que l’Amérique ne monterait plus en première ligne, lui laissant le champ libre pour avancer à la fois sur le front ukrainien, où il se sentait provoqué, et sur le front syrien, où il s’agaçait des atermoiements occidentaux vis-à-vis de Bachar Al-Assad. Xi Jinping, à son tour, au printemps 2016, a pensé que l’Amérique n’était pas en mesure de défendre sa politique d’endiguement en mer de Chine du Sud et a donc accéléré la cadence pour ériger la « grande muraille de sable ».

Sur le plan intérieur, la présidence Obama restera celle de l’impuissance assumée. Des combats titanesques pour une réforme de l’assurance santé somme toute limitée, puis une inertie de huit ans sur la régulation financière, sur la réglementation des armes à feu, sur la place de la minorité noire dans la société américaine. Faut-il y voir une incapacité à agir ou une nouvelle vision presque pontificale de la fonction présidentielle qui pourrait faire date ? Cette forme d’« eucharistie médiatique » dans laquelle il s’agirait pour le président d’être le catalyseur des passions politiques, portant les rires, les larmes et les colères de la nation, annoncerait la transition vers un président alchimiste, maître de l’agenda médiatique et des passions populaires. Certes, l’Amérique change, mais sa société se crispe. La population blanche y est vouée à devenir minoritaire à l’horizon 2050, du moins à n’être que la plus forte des minorités. Le fait est capital, à l’heure où se révèlent à nouveau l’enracinement et la solidité de mécanismes ségrégationnistes qui, en deux siècles, ont fait de la population noire des États-Unis une classe sociale, jadis même une catégorie juridique particulière. Les inégalités économiques et les iniquités policières et judiciaires partagées sur les réseaux sociaux par le mouvement « Black lives matter » (« Les vies noires comptent ») mettent en évidence la perpétuation, de génération en génération, de préjugés et d’exclusions qui pèsent sur l’avenir de toute la société américaine.

Extraits de Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, 2016.