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Moyen-Orient

1024 576 Dominique de Villepin

Utilisons l’outil militaire au service d’une stratégie politique

Dans une interview pour l’émission « Internationales » sur TV5MONDE, Dominique de Villepin critique la notion de guerre contre le terrorisme

 

 

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Au Moyen-Orient, le vertige du sang et de la vengeance

– Dans une tribune publiée par Le Monde, Dominique de Villepin donne sa vision du tournant auquel se situe le Moyen-Orient –

 

Des convois djihadistes emportent ville après ville en Irak, tandis que les forces armées régulières s’évanouissent dans la nature. En quelques heures toute l’impasse du Moyen-Orient est exposée en plein jour. Impasse du néoconservatisme bien sûr, puisque l’invasion en Irak n’aura après dix ans laissé que deux vainqueurs, les chiites pro-iraniens et les djihadistes sunnites. Impasse des révolutions arabes, car l’État islamique en Irak et au Levant est aussi le produit de la sauvage guerre civile syrienne, qui a créé un appel d’air pour les apprentis terroristes et a fini d’abattre les frontières nationales dans la région.

Nous assistons au tournant dans la grande guerre civile que traverse tout le Moyen-Orient.

Face aux transformations sociales et dans la sclérose politique de l’après-indépendance, trois forces se sont mises à travailler en profondeur la région : l’islamisme, porteur d’une vision théocratique de la société et d’un refus en bloc de l’Occident et de ses valeurs ; le modernisme, soucieux de démocratie et de libéralisation des sociétés ; et troisième force, le nationalisme né des indépendances, attaché à la stabilité, aux frontières nationales et aux institutions étatiques – l’armée en premier lieu. Elles ont une origine commune dans le profond sentiment d’humiliation des peuples de la région produit pêle-mêle par la colonisation, le mal-développement, la corruption et la mondialisation, mais aucune de ces forces ne peut tolérer l’existence des deux autres. Aucune n’est capable de l’emporter contre les deux autres. Restent donc des alliances éphémères désignant l’une des trois comme ennemi commun.

Dans le premier temps, ce jeu de bascule a tissé la trame de l’histoire du printemps arabe, lorsque les démocrates ont cru pouvoir s’allier pour un temps avec les islamistes contre des dictatures nationalistes corrompues. C’est aussi l’histoire de son échec, lorsque dans certains pays les démocrates, effarés par le danger de la poussée islamiste dans les urnes, se sont tournés vers le rempart des nationalistes laïcs et autoritaires, la place Tahrir et le maréchal al-Sissi faisant cause commune à l’été 2013. C’est enfin l’histoire de la guerre civile syrienne où les nationalistes de Bachar al-Assad finissent par être les alliés objectifs des djihadistes pour abattre la rébellion démocratique et se partager les dépouilles de la Syrie.

Trois ans plus tard, s’ouvre une nouvelle phase de la guerre civile à mesure que les décombres des États laissent le champ libre à toutes les folies, que les forces s’enracinent chacune dans ses territoires comme autant d’abcès de fixation et que les identités sont chauffées à blanc. L’implosion identitaire conduit à la « libanisation » du Moyen-Orient tout entier. Les quartiers et les régions sont devenus homogènes et étanches. Les communautés se sont retranchées, armées jusqu’aux dents, et se sont approprié des territoires. Les pays se sont dépeuplés de leurs minorités, juives, chrétiennes.

En Irak, sous nos yeux, nous voyons non tant l’édification d’un État islamiste durable, mais le laboratoire de la guerre identitaire entre potentats sunnites fondamentalistes et chiites, avec les Kurdes aux aguets, à Kirkouk. C’est le vertige du sang et de la vengeance. Partout au Moyen-Orient et sur ses marges, du Sahel au Pakistan, la même fragmentation est à l’œuvre, en Syrie, en Libye, au Soudan, au Mali, en Afghanistan.

Partout, les interventions militaires occidentales ont nourri l’engrenage de la guerre identitaire, au lieu de l’empêcher. Profondément engagé dans le combat diplomatique des dernières années, j’ai été marqué durement par tant de morts innocents et de malheurs qui n’ont pu être évités. Nous devons aujourd’hui tirer les leçons des erreurs qui ont été commises au nom d’idéologies simplistes.

Forts de ce constat, ayons le courage de dire qu’il n’y a de solution que politique en Irak aujourd’hui pour éviter le bain de sang communautaire. Se substituer militairement à un régime défaillant pour contrer les milices islamistes sunnites ne ferait que souder la population sunnite dans le rejet des chiites et de leurs alliés occidentaux de circonstance. Seule la chute imminente de Bagdad pourrait justifier un appui aérien à l’armée irakienne dans le cadre d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, pour éviter la perspective de massacres terrifiants dans une ville à 70 % chiite.

Il faut aujourd’hui en priorité rendre possible un dialogue national inclusif visant à donner des garanties à toutes les populations dans le cadre d’un État irakien aussi unitaire que possible. L’armée en particulier, dans son commandement et dans ses troupes, doit donner des garanties de diversité confessionnelle et ethnique pour ne pas être instrumentalisée par une communauté contre une autre.

Il faut ensuite que la coopération contre le terrorisme international change d’échelle. Il y a une lutte efficace possible contre le terrorisme, mais pas de « guerre contre le terrorisme » victorieuse. Ne retombons pas une nouvelle fois dans les ornières qui nous ont conduits aux dérives actuelles. Misons sur la coopération policière, l’échange de renseignements, l’amélioration des outils financiers de lutte contre les réseaux. L’enjeu d’une conférence internationale sur la coopération contre le terrorisme, c’est aussi d’unir la communauté internationale dans l’action, à l’heure où elle est plus partagée que jamais entre interventionnistes casqués, partisans du veto systématique ou indifférents. Or c’est un phénomène criminel qui touche aussi bien la Chine au Xinjiang que la Russie au Daghestan ou les Européens et Américains, à Boston, à Londres, à Toulouse, à Bruxelles avec la radicalisation de quelques « loups solitaires ».

Il faut enfin mettre autour de la table les grands acteurs régionaux pour obtenir des garanties de désescalade, notamment sur l’affrontement entre chiites et sunnites qui cache aussi un affrontement de puissances entre l’Iran et l’Arabie saoudite. L’Irak et la Syrie deviendront sinon, jour après jour, le terrain d’une guerre par procuration.

Prenons la mesure de ce qui se joue ici : la communauté internationale est face au défi du suicide moral du Moyen-Orient, comme jadis elle dut faire face à celui de l’Europe. Le pire peut être encore à venir. Comment mettre fin à une guerre civile d’ampleur régionale ? Comment faire cesser l’ensauvagement des esprits ?

Il nous faut mettre en œuvre une stratégie régionale au long cours et l’Europe peut, par son voisinage et sans oublier la Russie, en devenir le chef de file, au moment où les États-Unis ne sont plus en mesure d’assumer un leadership dans la région.

La première tâche, c’est d’agir en faveur d’une vision régionale fondée sur la coopération en favorisant l’émergence de cadres diplomatiques adaptés. Ce n’est ni le Conseil de coopération du Golfe, sorte d’Otan sunnite, ni la Ligue arabe, sorte de Conseil de l’Europe divisé. Il faut une armature régionale fondée sur des projets communs d’investissements dans les infrastructures, dans la culture et l’éducation, ainsi que dans le renforcement des capacités administratives des États.

La deuxième tâche, c’est de renforcer ou constituer des piliers de stabilité régionale. Cela passe par l’appui décidé à des puissances d’équilibre, comme la Turquie ou le Maroc, mais aussi par le pari sur la capacité de changement de pays clés comme l’Algérie ou l’Iran. Cela passe enfin par l’association de puissances importantes, dont certaines monarchies du Golfe, qui par ambition de puissance ou crainte de marginalisation peuvent être tentées d’entrer dans le jeu communautaire au risque de l’envenimer.

La troisième tâche, c’est de rester mobilisés sur les crises accumulées dans la région, car la rancœur suscitée par chacune d’entre elles nourrit la guerre identitaire. Ne gâchons pas la chance que représente la possibilité d’un accord avec l’Iran, seule bonne nouvelle dans la région depuis des années. Nous devons continuer à plaider pour une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien, en dépit des revers récents. Nous ne pouvons prétexter des « lignes rouges » déjà enfoncées en Syrie pour rester aujourd’hui inactifs, notamment pour des accords humanitaires.

Là comme ailleurs, comme nous n’avons cessé de le répéter avec Jacques Chirac, la première exigence c’est de maintenir en vie un processus politique, même si c’est difficile, lent et frustrant, car c’est la seule façon de préserver l’essentiel, le dialogue et l’espoir.

14 juin 2014, Le Figaro

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Moyen-Orient, trois erreurs et une seule solution collective

La politique étrangère est désormais au centre du débat présidentiel. Comment pourrait-il en être autrement, quand la télévision déborde d’obus explosant à laMosquée omeyyade d’Alep, de menaces de marées noires dans le Détroit d’Ormuz, de la douleur d’avoir perdu un fonctionnaire exemplaire, qui a donné sa vie pour son pays et sa vision d’un nouveau Moyen-Orient démocratique et pacifié.

Le moment est venu pour les Etats-Unis de faire face à l’héritage d’un demi-siècle de politique au Moyen-Orient, l’héritage laissé par la Guerre Froide, ainsi que celui d’une décennie de néo-conservatisme. Certes, des erreurs ont été commises. Les changements sont nécessaires, maintenant. Et ils peuvent avoir lieu.

La première erreur est d’avoir légitimé la politique du changement de régime. « El sueno de la razon produce monstruos » représente Goya dans l’un de ses dessins fantastiques. Le sommeil de la raison engendre des monstres. Le néo-conservatisme a bien été l’un des derniers « sommeils de la raison ».

Y a-t-il eu un avènement de la démocratie dans les pays où les Etats-Unis se sont efforcés de l’établir une fois pour toutes ? Non. Ni l’Irak, ni l’Afghanistan, ni la Somalie ne sont aujourd’hui des démocraties.

Le Printemps arabe a eu lieu dans des pays où les Etats-Unis, comme d’autres pays occidentaux, ont soutenu des régimes qui paraissaient garantir un statu quo. Citons simplement le milliard de dollars annuel dépensés par les Etats-Unis pour procurer une assistance militaire à l’Egypte. Onze ans plus tard, le bilan est négatif. Les Etats-Unis ont moins d’influence, moins de légitimité, moins de perspectives.

La deuxième erreur a été de choisir d’incarner l’Occident. En réalité, ce n’est pas la vocation originelle de l’Amérique. Ce n’est pas l’image qu’avait ce pays soixante ans auparavant en Afrique et en Afrique du Nord. Alors que l’Europe se débattait avec les conséquences du colonialisme, l’Amérique symbolisait l’émancipation et la liberté, grâce à sa propre histoire.

Depuis le début du XXIème siècle, l’Amérique se voit de moins en moins comme l’image du Nouveau monde et se présente de plus en plus comme l’avant-garde de l’Occident. C’est la négation même de son passé de melting-pot et de refuge mondial. C’est aussi la négation de son avenir en tant que pays où le monde se sent chez lui, où la diversité des cultures cohabitent en paix.

La troisième erreur a été la diabolisation de l’ennemi. Je n’ai aucune sympathie pour le régime iranien. Mais regardez la situation actuelle. La communauté internationale perd son ascendant sur cette affaire, parce qu’elle ne comprend pas les dynamiques de la région. La situation iranienne n’est pas seulement celle d’une nation. C’est aussi celle d’un équilibre régional entre les pouvoir chiites et sunnites. Un Iran affaibli n’est pas un avantage pour le Moyen-Orient. Aujourd’hui, les chiites ont le sentiment de devenir des proscrits, en Syrie, au Liban, dans la Péninsule arabe, où leur destin ne semble pas autant peser dans la balance de l’opinion mondiale que les soulèvements sunnites de la région.

Diaboliser l’Iran fait aussi passer à côté des Iraniens eux-mêmes, parce que cette attitude a créé un sentiment d’humiliation chez un peuple fier et endurant. Cela a permis une dangereuse radicalisation et a placé les Iraniens démocrates et les modérés dans des situations difficiles.

Alors, où nous dirigeons-nous concernant le Moyen-Orient ? Les forces jointes du néo-conservatisme historique et du fondamentalisme sunnite créent aujourd’hui plusieurs menaces immédiates.

La balkanisation du Moyen-Orient avec encore plus d’états divisés entre des populations qui ne se voient plus vivre ensemble, comme l’Irak qui, depuis des années maintenant, se sépare en trois parties autonomes. Comme la Libye divisée en trois entre la Cyrénaïque, la Tripolitaine, et Fezzan. Comme le Soudan, coupé en deux ; comme le Mali, avec un nord indépendant et dominé par les Touaregs.

L’islamisation radicale des sociétés du Moyen-Orient est l’autre menace. Les mouvements salafistes prennent de l’ampleur, ils grandissent au milieu des frustrations sociales et des mécontentements, depuis l’Egypte où ils ont déjà gagné un quart des sièges du parlement. Quand l’Etat s’affaiblit, ils sont les premiers à portée de main, établissant une justice populaire dans les rues, contrôlant l’accès aux hôpitaux, distribuant l’aumône aux pauvres. Ce type de pouvoir a besoin d’ennemis, ils ont besoin de faire de l’Occident une figure diabolique, ils ont besoin d’avoir les chiites comme cibles de leurs prêches quotidiens.

Oui, le futur de cette région est peut être sombre. Et les enjeux pour le monde sont élevés. Mais la démocratie n’a pas encore perdu. Le moment est venu de montrer notre solidarité aux populations du Moyen-Orient.

Une quatrième erreur ne doit pas venir s’ajouter à cette liste, celle de l’inaction. L’Amérique a longtemps rêvé d’un Moyen-Orient qui se refaçonnerait tout seul. Mais une Amérique qui ne ferait rien ne ferait pas mieux. Et personne ne s’en porterait mieux. L’Amérique a un rôle à jouer, il y a une place pour son engagement. Son rôle est celui d’une action collective, celui de conduire les forces de toutes les initiatives diplomatiques de cette région.

Il faut s’engager à agir. Parce que les actions diplomatiques doivent correspondre aux discours. Aujourd’hui, en Syrie, personne ne peut accepter de rester passif ou indifférent. Ce qui arrive là-bas nous concerne tous. Mais il n’y a pas de solution facile. C’est pourquoi nous devons trouver le courage d’avancer pas à pas, petit à petit. Il y a des pistes à explorer, comme reconnaître un nouveau gouvernement formé par l’opposition unie et devant être aussi ouvert que possible ; comme créer des couloirs humanitaires aux frontières de la Turquie ou de la Jordanie ; comme créer les conditions nécessaires à une future unification du pays.

Il faut aussi s’engager au réalisme. Ce serait un formidable pas en avant de se débarrasser des fausses images ou des caricatures de l’Islam et des cultures arabes. Il n’existe pas une « nature » de l’Islam la conduisant à se tourner vers la violence ou le fanatisme. Il s’agit simplement de forces sociales et historiques qui pèsent lourdement sur une région aux problèmes complexes.

Il faut s’engager à établir la paix entre l’Israël et la Palestine. Il n’y aura jamais de paix durable dans le Moyen-Orient si l’Israël et la Palestine ne font pas la paix. La revendication d’Israël pour sa sécurité est légitime, tout comme l’aspiration des Palestiniens à avoir leur propre Etat. Soyons conscients que bientôt, la solution des deux Etats sera réduite à néant par des occasions manquées et du temps perdu. Le nouveau président devra faire face à ses responsabilités sur la question, et expliquer dés le départ ce qui devra être fait. Le Processus de paix doit être ramené à la vie dés les prochaines élections parlementaires israéliennes, en janvier 2013.

Il s’agit enfin de s’engager à trouver des solutions, pas à diaboliser l’ennemi. Cela signifie, à propos de l’Iran, définir une option réaliste. Nous pouvons toujours continuer à empêcher l’Iran, par des négociations et des sanctions, à développer un arsenal nucléaire. Mais il semblerait que l’Iran possède déjà de grandes quantités d’uranium enrichi. Il n’y a donc pas vraiment de sens à définir des lignes rouges qui sont franchies jour après jour. Pour agir efficacement, nous devons donner plus de poids aux discussions 3+3. L’Amérique et l’Europe doivent avancer main dans la main et s’ouvrir aux propositions émanant de diplomaties émergentes comme le Brésil ou la Turquie.

Aujourd’hui nous ne faisons qu’entendre des accusations, des clichés, des simplifications excessives. De part et d’autre, on trouve de fausses excuses à sa passivité. On a besoin d’un vrai débat. Un débat à propos des réalités de terrain, des options possibles, des étapes à franchir. Le discours remarquable que le Président Obama avait tenu au Caire il y a trois ans est retombé dans les limbes. Le prochain mandat sera l’occasion d’aider le Moyen-Orient à établir une nouvelle ère de paix, de prospérité et de démocratie. Avec l’aide des Etats-Unis et de l’Europe.

18 octobre 2012, Huffington Post

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Le choc des civilisations n’aura pas lieu

Alors qu’au début des années 90, au lendemain de la chute du mur de Berlin et de la disparition des régimes communistes, certains avaient pu annoncer la fin de l’histoire, aujourd’hui au contraire la crainte d’un choc entre les civilisations se fait jour. Devant la multiplication des fractures du monde, les grandes sphères culturelles et religieuses seraient vouées à l’affrontement. Dépourvue de sens, en deuil du progrès, l’histoire poursuivrait un chemin chaotique, au hasard de la peur et du mépris.

Je voudrais exprimer ici ma conviction, qui est que loin de former des blocs homogènes et antagonistes les civilisations ne respirent et n’évoluent que dans le partage, le brassage et l’échange. L’histoire l’enseigne : plus qu’une réalité figée, les civilisations vivantes constituent un lieu de circulation des hommes, des idées et des représentations. Elles évoluent depuis toujours au rythme de leurs emprunts et de leurs métamorphoses à travers d’innombrables détours : détour de la pensée grecque de l’Antiquité par les cercles savants de Bagdad avant de parvenir, via l’Andalousie musulmane d’Averroès, au cœur de l’Europe chrétienne ; glissement du récit du Déluge depuis les tablettes cunéiformes de l’Epopée de Gilgamesh jusqu’au livre de la Genèse.

Aujourd’hui toutes les images et toutes les cultures se font écho dans ce « tout-monde » qu’ont célébré les poètes de la créolité : il y a là une chance à saisir pour l’humanité, une occasion de se réconcilier avec la diversité des cultures sans renoncer aux valeurs universelles de liberté, de justice et de tolérance. Reconnaître la place de l’autre, c’est renoncer au mythe de l’origine et de la pureté qui ne fait que diviser les peuples : nous devons trouver ce point d’équilibre où les identités, reconnues et respectées, peuvent s’ouvrir à l’autre pour l’accueillir.

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Si le concept de civilisation apparaît pour la première fois au XVIIIe siècle dans L’Ami des hommes, sous la plume de Mirabeau et en opposition à la sauvagerie et à la barbarie, on commence dès le XIXe siècle à ne plus parler de la civilisation, mais des civilisations. Dans le basculement du singulier au pluriel s’inscrit cette interrogation nouvelle : la pluralité des civilisations ne s’oppose-t-elle pas à la civilisation, identifiée par les philosophes des Lumières à la modernité occidentale ? La modernité et ses corollaires – l’émancipation de l’individu, le rétrécissement et le désenchantement du monde, le règne de la technique – ne s’opposent-ils pas à ce qui fait le cœur des civilisations – les identités, les religions, les cultures ? Se développe alors une inquiétude, en Europe notamment : puisque les civilisations vivent et meurent, comme le montrent un Arnold Toynbee, un Oswald Spengler ou un Paul Valéry, quel est l’avenir du monde occidental ?

Avec les progrès de la mondialisation et les menaces d’uniformisation qu’elle porte en elle, avec les crispations identitaires et le renouveau des fondamentalismes, nous sommes parvenus aujourd’hui à un moment crucial de cette interrogation.

Soit nous cédons à la tentation de la peur et du repli sur soi, au risque de provoquer le choc annoncé. Soit nous ignorons l’appel des identités blessées, au risque d’un réveil explosif. Soit encore nous savons bâtir, sur la base du respect, de l’ouverture et du dialogue, un nouvel équilibre, source de volontés et d’énergies nouvelles. Les civilisations peuvent être citadelles ou agoras, lieux de conflits ou lieux de rencontre. Il nous appartient aujourd’hui de choisir le monde où nous voulons vivre. Il nous revient d’agir, avec détermination, pour en jeter les bases.

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Aujourd’hui, il s’agit pour nous de prendre de vitesse les forces du désordre et de rupture pour construire un ordre mondial soucieux de compréhension et de justice. L’urgence est d’autant plus grande que, de toutes parts, surgissent des menaces nouvelles.

Depuis le 11 septembre, nous sommes entrés dans l’âge du terrorisme de masse. Il frappe sur tous les continents. Dans les formes de violence extrême qu’il alimente, pulsions destructrices et exaltation du sacrifice se mêlent à une lecture dévoyée de la religion. Si ses objectifs sont globaux et tirent parti du désordre qui accompagne nécessairement un temps de mutation, le terrorisme sait instrumentaliser les problématiques locales et amalgamer les ressentiments. Il cherche à enclencher une spirale d’agressions et de représailles qui échapperait à tout contrôle.

Les pays musulmans paient un lourd tribut aux tenants du fanatisme et de la haine : à Casablanca, à Bali, à Istanbul, à Bagdad, leurs ressortissants sont les premiers touchés. Rien ne serait donc plus faux que de voir dans le terrorisme de masse un mouvement d’opposition d’un nouveau bloc contre un autre, l’Orient contre l’Occident. Rien ne serait pire que de tomber dans le piège d’une telle simplification. Car ce qui est visé avant tout, c’est l’esprit de respect et de tolérance, la volonté de dialogue, le souci de réforme et de modernisation, où qu’ils se trouvent.

Sur les régions en crise se greffe également la prolifération des armes de destruction massive. Elle aussi exploite les failles de la mondialisation, emprunte des circuits secrets, se joue des frontières. A la faveur des trafics auxquels donnent lieu les matières et technologies sensibles, on doit désormais redouter que des terroristes n’entrent en possession de telles armes, décuplant ainsi leur capacité de nuisance.

Ces violences ne sont qu’un signal d’alarme. Les turbulences que l’on observe à la surface dissimulent des perturbations profondes. Elles autorisent à se demander si, dans leur course folle vers le progrès et la richesse, nos sociétés n’ont pas fragilisé l’espèce humaine et déréglé la planète. La destruction de l’environnement se poursuit inexorablement. Des maladies nouvelles surgissent et se répandent, tandis que la famine continue de ravager des populations démunies. Aux atteintes à la biodiversité s’ajoutent désormais des menaces pesant sur la culture dans sa pluralité et richesse. Les écarts de développement demeurent insupportables et nourrissent, chez les peuples qui en sont victimes, un sentiment de frustration et d’injustice.

Autant de périls qui accroissent l’instabilité dans le monde. Aujourd’hui les crises régionales non résolues, que la tension Est-Ouest maintenait sous contrôle, menacent de s’étendre et de se rejoindre. Partout où les frontières sont perçues comme artificielles et les gouvernements comme illégitimes, partout où les identités sont niées et les droits des minorités ignorés, les conflits qui se perpétuent parfois depuis des décennies diffusent leurs effets déstabilisateurs sans qu’aucune puissance ne puisse prétendre seule les circonscrire. Aujourd’hui, toutes les situations, même les plus périphériques, peuvent déclencher une crise mondiale.

Tous les théâtres de crise sont désormais liés, de l’Afghanistan à l’Iraq, du Moyen-Orient à l’Afrique. Tous les facteurs de risque se concentrent dans les régions d’effervescence et de conflit. D’autant que la mondialisation est un processus de décloisonnement généralisé qui propage de manière quasi instantanée des dysfonctionnements au départ localisés. Ainsi épidémies, atteintes à l’environnement, crises financières, piratages informatiques se transforment-ils en désastres sanitaires, écologiques et sociaux de grande ampleur. Des conflits autrefois délimités trouvent des correspondances secrètes avec d’autres formes de plaie et d’autres fléaux.

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Dans ce contexte, notre planète aurait besoin de facteurs de structuration et de mécanismes de régulation. Le poids des Etats-nations diminue face aux nouveaux acteurs de la vie internationale. Tous les instruments multilatéraux sont en crise, de l’OMC au protocole de Kyoto. Aussi les peuples ont-ils le sentiment d’être abandonnés à une mondialisation incontrôlée. Les croyances traditionnelles offrent le plus souvent peu de secours et, si les repères anciens s’estompent, une nouvelle éthique tarde à apparaître dans un univers dominé par la technique et le commerce. Données identitaires, religieuses et culturelles, souvent dominées par la peur, s’affirment avec une vigueur inattendue dans un monde qui menace de s’uniformiser.

Et c’est bien pourquoi nous courons le risque d’affrontements majeurs. Un monde qui prétendrait nier les identités ne peut que les exacerber davantage. Un monde perçu comme injuste ne peut que sécréter des réactions d’allergie. Or le terrorisme cherche précisément à fédérer tous les ressentiments pour constituer un bloc des exclus de la modernité. A ce titre, il a acquis une dimension stratégique, nous menaçant d’un conflit asymétrique du faible au fort, de la périphérie au centre, devant lequel les instruments traditionnels de la puissance apparaissent inopérants.

Face à l’exaltation du sacrifice, l’usage de la force ne constitue pas un rempart. La puissance matérielle bute sur des données immatérielles ; elle ne saurait devenir un outil usuel de règlement des problèmes et doit rester un ultime recours. Et c’est pourquoi les terroristes veulent nous entraîner dans une logique de confrontation, sachant qu’une guerre des identités a toutes les chances de déstabiliser le monde. Le choc des civilisations est bien un piège dans lequel ils voudraient nous attirer.

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Pour répondre à ce défi, nous avons un atout : l’émergence d’une conscience mondiale, qui ne se satisfait pas des perspectives de désordre et d’instabilité. Nous avons aussi des principes et des objectifs à défendre : la solidarité des peuples, l’unité de la communauté internationale, l’instauration d’une démocratie mondiale.

Des espoirs se lèvent avec le recul des égoïsmes nationaux, le début d’un partage de la souveraineté, la fin des situations d’isolement qui entretenaient les dictatures, le rapprochement des peuples : autant d’idéaux que notre pays défend sans relâche face aux régimes qui continuent à vouloir isoler leur population et la maintenir dans le carcan de l’oppression et du silence.

Jamais les valeurs universelles n’ont autant mérité leur nom et jamais la démocratie n’a connu de meilleures perspectives. Synonyme de progrès technologique et de modernité, la mondialisation a créé de nouveaux pôles de croissance. Les peuples comprennent désormais qu’ils appartiennent à une même communauté humaine et qu’ils sont confrontés aux mêmes menaces. Partout s’affirment de nouveaux pays qui veulent prendre toute leur place sur la scène mondiale : Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud… Une dynamique du regroupement régional s’est enclenchée, dont l’Union européenne constitue l’illustration la plus accomplie. Ce mouvement de l’histoire nous promet autant d’espaces de paix, de sécurité et de prospérité.

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Cette multipolarité de fait crée les conditions d’une nouvelle architecturale multilatérale. Dans un monde où les défis sont globaux, où aucun Etat, si puissant soit-il, ne saurait les relever seul, où nul n’accepte les solutions imposées de l’extérieur, il est indispensable de forger l’unité de la communauté internationale autour d’un projet mobilisateur et de l’exigence de justice. Il y va de l’efficacité, mais aussi de la légitimité de l’action, qui sont indissociables. Les nouveaux enjeux du monde rendent nécessaire le principe de responsabilité collective, au service de laquelle nous devons créer une véritable gouvernance démocratique mondiale capable de gérer efficacement les problèmes de la planète, de traiter les crises et les grands défis stratégiques, et de placer le souci de l’homme au cœur de la mondialisation.

L’Union européenne a un rôle particulier à jouer à cet égard. Depuis un demi-siècle, elle s’est efforcée de bâtir sur la diversité de ses membres un système politique cohérent, efficace et acceptable par tous. Elle ne prétend pas imposer un modèle de démocratie mais offrir l’exemple d’un ensemble géographique qui a su forcer la voie de l’unité pour définir des solutions aux grands problèmes qui ne peuvent se régler à l’échelle d’un Etat. Chacun de ses membres a accepté les délégations de souveraineté nécessaires à l’affirmation d’un espace où les règles les plus équitables s’imposent à tous.

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Dans un monde exposé à de terribles ruptures, la communauté mondiale doit incarner les exigences des peuples : le respect des identités, car individus, sociétés et croyances veulent être reconnus dans leur spécificité ; le partage, car la solidarité doit être le corollaire de la puissance.

C’est pourquoi nous devons sortir du statu quo chaque fois qu’il est source d’injustice et de ressentiment, dans des conditions qui ne fassent pas le jeu des forces de déstabilisation. Toute la question aujourd’hui, c’est de savoir comment éradiquer un ennemi sans visage sans créer les conditions de sa multiplication, comment trancher la tête de l’hydre sans qu’elle repousse. Cela exige une approche diversifiée de toutes les situations locales, dont chacune nécessite un traitement spécifique, et, simultanément, un souci de globalité dans l’appréhension de crises de plus en plus reliées entre elles.

Regardons les crises de prolifération : la question de l’Iran n’appelle pas le même traitement que la question de la Corée du Nord. La première a pu être résolue grâce à l’action déterminée de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, qui entretiennent des relations exigeantes avec l’Iran et ont un intérêt direct à la stabilité de cette zone. La seconde est prise en charge par les Etats-Unis, la Chine et la Russie, avec l’aide du Japon et de la Corée du Sud. Tous ces pays ont partie liée avec le problème nord-coréen, en raison de leur voisinage ou d’accords de sécurité. Ils ont donc vocation à s’impliquer plus directement dans la définition de solutions, pourvu qu’elles soient élaborées au nom des mêmes principes, en respectant les mêmes droits, en appliquant les mêmes règles de vérification. Une stratégie globale peut donc facilement trouver des déclinaisons régionales pertinentes.

Ce type d’approche s’applique en particulier au Moyen-Orient. C’est une région instable où les enjeux sont immenses et qui menace à tout moment de s’enflammer. Les crises qui s’y perpétuent obéissent à des ressorts très complexes, risquant de se cristalliser en un sentiment d’aliénation. Faute d’espace politique où il pourrait s’exprimer, ce sentiment trouve ici ou là un exutoire dans l’islamisme radical. Lequel cherche à canaliser le mécontentement vers le monde occidental accusé de nier les identités et d’entretenir les injustices. Prenons garde : s’il y a un endroit où le choc des civilisations est à redouter, Orient contre Occident, islam contre christianisme et judaïsme, c’est bien là.

La communauté internationale doit donc s’engager avec attention, intuition et générosité dans la transformation de la région et procéder avec discernement afin de ne pas contribuer à la radicalisation des opinions politiques ou religieuses. Cela implique de prendre en compte la spécificité de chaque pays, car le Moyen-Orient n’est pas un tout homogène. Cela implique également de rendre à eux-mêmes et à leur dignité des peuples convaincus d’avoir été depuis des dizaines d’années le jeu des intérêts des autres. Cela implique enfin de dissiper la conviction qu’il existe, au niveau international, deux poids et deux mesures.

Le Moyen-Orient a besoin d’une stratégie globale, mise en œuvre de façon différenciée et graduelle. La recherche de solutions aux conflits, en particulier au conflit israélo-palestinien, est une condition nécessaire pour dissiper le sentiment d’insécurité et d’injustice qui sont intimement liés. Il faut sortir de la logique des préalables, qui donne aux adversaires de la paix la maîtrise du calendrier, et faire le pari du mouvement. Chacun comprend le souci de sécurité d’Israël. Mais la meilleure garantie de sécurité est la paix, et celle-ci passe par une solution politique, prévoyant la création d’un Etat indépendant et viable pour répondre aux inspirations légitimes du peuple palestinien. A contrario, une approche purement sécuritaire ne peut conduire qu’à davantage de violence.

Dans le même mouvement, nous devons encourager la dynamique de modernisation des Etats de la région dans le sens de la démocratie, travailler à leur développement économique dans un esprit de partage, réfléchir à la création d’un cadre régional de sécurité collective et organiser un dialogue des cultures qui dissiperait le sentiment que les identités sont ignorées. Cette stratégie, il faut l’élaborer et la mettre en application tous ensemble. L’Union européenne a su à cet égard, à travers le partenariat euro-méditerranéen, élaborer un cadre de référence et des instruments qui constituent aujourd’hui un réservoir d’expériences.

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Mesdames, Messieurs,

Ce qui est vrai au Moyen-Orient l’est aussi ailleurs. Dans notre monde globalisé, toutes les situations qu’on qualifiait autrefois de périphériques doivent être traitées dans leur diversité. Entre paix, sécurité et démocratie, chacun sait qu’il existe un cercle vertueux qu’il nous appartient de tracer. Mais seule la volonté de justice et de partage est en mesure de l’enclencher.

C’est à nous de gagner ce combat de l’humanité contre l’intolérance, du dialogue contre la violence, de l’espoir contre les mécanismes d’affrontement, de division et de rupture qui sont aujourd’hui en marche. Ensemble il nous appartient de nous dresser dans un élan de paix et de bâtir un monde plus juste, plus sûr et plus solidaire.

17 janvier 2004, ouverture du Forum euro-méditerranéen à l’UNESCO