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1024 576 Dominique de Villepin

Utilisons l’outil militaire au service d’une stratégie politique

Dans une interview pour l’émission « Internationales » sur TV5MONDE, Dominique de Villepin critique la notion de guerre contre le terrorisme

 

 

1024 513 Dominique de Villepin

Cessons ces guerres suicidaires et donnons enfin une chance à la paix !

– Dans une tribune parue dans Le Monde, Dominique de Villepin revient sur la décision française d’intervenir en Irak contre l’Etat islamique –

 

La France se renie quand elle croit que la guerre contre le terrorisme est la solution. Cette guerre est sans victoire possible comme l’ont montré l’Afghanistan et l’Irak. C’est la loi des guérillas. C’est une guerre perpétuelle face à un ennemi sans cesse renaissant qui grandit en légitimité, visibilité et crédibilité. Cette guerre est sans espoir. Même si nous écrasons l’« Etat islamique » (EI), ce sera au prix de l’émergence d’un nouveau péril, chiite ou sunnite, islamiste ou nationaliste. Dix ans d’interventions incohérentes au Moyen-Orient ont enfanté et nourri l’EI.

Cette guerre est sans effet. Le gouvernement s’engage en espérant qu’une guerre télévisée et téléguidée répondra à la légitime émotion des Français face à la barbarie. Fer de lance médiatique de la coalition et supplétif d’une guerre en trompe-l’œil sur le terrain, la France risque de perdre sur les deux tableaux, exposant son territoire et ses ressortissants à travers le monde aux attentats et aux enlèvements.

L’EI EST UNE MENACE D’UN NOUVEAU GENRE
Bien sûr il faut agir. Tout le piège de cette logique de guerre consiste à nous enfermer dans le tout ou rien. L’efficacité en matière internationale est affaire de marges de manœuvre, de responsabilisation des partenaires et d’exploitation de toute la gamme des instruments, y compris l’outil militaire. L’EI est une menace d’un nouveau genre, inquiétante, hybride de parti totalitaire fanatisé, d’organisation criminelle lucrative et d’« entrepreneur de guerre » plaçant sa marque sur le marché mondial. Il tient son pouvoir sur son territoire de l’alliance avec des débris du régime de Saddam Hussein et avec des chefs de tribu et de quartiers sunnites, rejetant le pouvoir sectaire chiite.

Il faut donc une stratégie politique d’asphyxie de l’EI, en tarissant les revenus des puits de pétrole mais aussi les circuits de contrebande. En le privant aussi de ses soutiens sunnites modérés à travers un dialogue inclusif leur offrant des garanties politiques dans le nouvel Irak. En asséchant enfin son vivier de recrutement. Pour l’EI stagner, c’est déjà s’éteindre. Des interventions militaires ciblées sont nécessaires pour l’endiguer, mais elles doivent être en priorité le fait des pays de la région en appui des forces locales, irakiennes, kurdes, jordaniennes, syriennes libres.

UNE STRATÉGIE DE PROTECTION POUR NOS RESSORTISSANTS
Il faut une stratégie de protection pour nos ressortissants et nos territoires qui, sans brader notre attachement aux libertés individuelles et aux principes démocratiques, permettrait d’améliorer nos capacités de prévention de la radicalisation, en prison notamment ou sur Internet. Tirons les leçons des erreurs commises afin d’améliorer le fonctionnement de nos services judiciaires et de renseignement par une meilleure coordination européenne.
Depuis dix ans, je plaide pour des solutions aux crises évitant la guerre, comme en Irak en 2003 par des inspections renforcées. En 2011, en Libye, je défendais une zone d’exclusion aérienne et un soutien aux rebelles, sans franchir la ligne rouge du changement de régime. En Syrie, je proposais des sanctions internationales et la constitution de corridors humanitaires pour sauver les civils. A chaque fois on m’a objecté cet argument : c’est la guerre ou rien. Et même si la guerre ne sert à rien. Pourquoi cette logique aveugle ? Parce que la France ne croit plus en elle-même. Parce qu’elle est comme possédée par le vertige des idées simples. Depuis sept ans, elle a glissé dans un militarisme démocratique et occidentaliste qui traduit son doute sur son avenir et sa vocation. Elle s’enfonce chaque jour davantage dans un esprit de corps expéditionnaire mollettiste qui fleure la IVRépublique.

LA PEUR DU MONDE ET DES AUTRES
Mais le mal est plus large. Il s’est emparé de l’Occident. La guerre contre le terrorisme trahit une vision du monde. C’est la tentation du suicide d’une civilisation souffrant du sentiment de l’impuissance et du déclin, de la peur du monde et des autres et de la conviction de la supériorité morale. L’islamisme est un vertige nihiliste. Le Moyen-Orient traverse une crise de modernisation qui tourmente les identités confessionnelles et nationales. Les solidarités traditionnelles, fragilisées par la colonisation, sont balayées par la mondialisation, le développement, l’émergence des classes moyennes, l’essor des communications, réveillant vieux démons et nouvelles peurs.
La « guerre globale contre le terrorisme » imaginée par George Bush fait écho au califat global. Même penchant pour l’idéologie, même réflexe de la force, même passion des images. C’est le piège de la concurrence des victimes et du tango des abattoirs. Se nourrissant l’un l’autre, ils donnent mutuellement corps à leurs angoisses. Le terrorisme islamiste se délecte de mettre en scène ses victimes, les Occidentaux à cacher leurs « dommages collatéraux ». Culte du sacrifice du corps transformé en arme dans les attentats-suicide, contre obsession de la guerre « zéro risque » où les drones font s’abattre le châtiment du ciel. Deux étendards donnant un sens global à des combats locaux. Deux langages exprimant des peurs existentielles. Au risque de la destruction mutuelle.
Nous franchissons un pas de plus vers la guerre de civilisations. Mais tout n’est pas perdu. Il reste une chance pour une paix d’initiative et d’audace, à condition de rompre avec la logique de guerre. Face au terrorisme, il faut rechercher des paix locales. Renforçons tout d’abord les Etats-nations défaillants. Ils sont le vivier des dérives identitaires. L’Union européenne pourrait mettre à disposition des Nations unies une plate-forme de reconstruction des Etats pour consolider les administrations et les services publics dans les pays en conflit (Mali, Centrafrique, Ukraine).
Favorisons aussi une stratégie de dialogue. La reconnaissance des minorités, les formes de représentation politique, l’autonomie sont les clés de la pacification. C’est la tâche essentielle de susciter le dialogue chiites-sunnites, en mettant autour de la table l’Arabie saoudite et l’Iran.
Cela passe enfin par une force de réaction militaire multilatérale des Nations unies, qui nous sorte de la logique du tout ou rien, en inventant une vraie force de paix, au risque d’une présence au sol. En Irak ou en Syrie une interposition temporaire entre les communautés pourrait être nécessaire. L’ambition d’un tel programme n’a d’égal que le péril dans lequel nous jette la spirale de la guerre permanente. C’est la vocation de la France de porter la voix et la vision de la paix.

30 septembre 2014, Le Monde

1024 576 Dominique de Villepin

N’oublions pas que l’Etat islamique, nous l’avons enfanté

Dans une interview pour RTL, Dominique de Villepin rappelle que la formation de l’Etat islamique engage la responsabilité de la communauté internationale

 

 

1024 576 Dominique de Villepin

Il serait temps que les pays occidentaux tirent des leçons de l’Afghanistan

Dans une interview face à Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV, Dominique de Villepin dresse le bilan de la politique interventionniste occidentale

 

960 640 Dominique de Villepin

Au Moyen-Orient, le vertige du sang et de la vengeance

– Dans une tribune publiée par Le Monde, Dominique de Villepin donne sa vision du tournant auquel se situe le Moyen-Orient –

 

Des convois djihadistes emportent ville après ville en Irak, tandis que les forces armées régulières s’évanouissent dans la nature. En quelques heures toute l’impasse du Moyen-Orient est exposée en plein jour. Impasse du néoconservatisme bien sûr, puisque l’invasion en Irak n’aura après dix ans laissé que deux vainqueurs, les chiites pro-iraniens et les djihadistes sunnites. Impasse des révolutions arabes, car l’État islamique en Irak et au Levant est aussi le produit de la sauvage guerre civile syrienne, qui a créé un appel d’air pour les apprentis terroristes et a fini d’abattre les frontières nationales dans la région.

Nous assistons au tournant dans la grande guerre civile que traverse tout le Moyen-Orient.

Face aux transformations sociales et dans la sclérose politique de l’après-indépendance, trois forces se sont mises à travailler en profondeur la région : l’islamisme, porteur d’une vision théocratique de la société et d’un refus en bloc de l’Occident et de ses valeurs ; le modernisme, soucieux de démocratie et de libéralisation des sociétés ; et troisième force, le nationalisme né des indépendances, attaché à la stabilité, aux frontières nationales et aux institutions étatiques – l’armée en premier lieu. Elles ont une origine commune dans le profond sentiment d’humiliation des peuples de la région produit pêle-mêle par la colonisation, le mal-développement, la corruption et la mondialisation, mais aucune de ces forces ne peut tolérer l’existence des deux autres. Aucune n’est capable de l’emporter contre les deux autres. Restent donc des alliances éphémères désignant l’une des trois comme ennemi commun.

Dans le premier temps, ce jeu de bascule a tissé la trame de l’histoire du printemps arabe, lorsque les démocrates ont cru pouvoir s’allier pour un temps avec les islamistes contre des dictatures nationalistes corrompues. C’est aussi l’histoire de son échec, lorsque dans certains pays les démocrates, effarés par le danger de la poussée islamiste dans les urnes, se sont tournés vers le rempart des nationalistes laïcs et autoritaires, la place Tahrir et le maréchal al-Sissi faisant cause commune à l’été 2013. C’est enfin l’histoire de la guerre civile syrienne où les nationalistes de Bachar al-Assad finissent par être les alliés objectifs des djihadistes pour abattre la rébellion démocratique et se partager les dépouilles de la Syrie.

Trois ans plus tard, s’ouvre une nouvelle phase de la guerre civile à mesure que les décombres des États laissent le champ libre à toutes les folies, que les forces s’enracinent chacune dans ses territoires comme autant d’abcès de fixation et que les identités sont chauffées à blanc. L’implosion identitaire conduit à la « libanisation » du Moyen-Orient tout entier. Les quartiers et les régions sont devenus homogènes et étanches. Les communautés se sont retranchées, armées jusqu’aux dents, et se sont approprié des territoires. Les pays se sont dépeuplés de leurs minorités, juives, chrétiennes.

En Irak, sous nos yeux, nous voyons non tant l’édification d’un État islamiste durable, mais le laboratoire de la guerre identitaire entre potentats sunnites fondamentalistes et chiites, avec les Kurdes aux aguets, à Kirkouk. C’est le vertige du sang et de la vengeance. Partout au Moyen-Orient et sur ses marges, du Sahel au Pakistan, la même fragmentation est à l’œuvre, en Syrie, en Libye, au Soudan, au Mali, en Afghanistan.

Partout, les interventions militaires occidentales ont nourri l’engrenage de la guerre identitaire, au lieu de l’empêcher. Profondément engagé dans le combat diplomatique des dernières années, j’ai été marqué durement par tant de morts innocents et de malheurs qui n’ont pu être évités. Nous devons aujourd’hui tirer les leçons des erreurs qui ont été commises au nom d’idéologies simplistes.

Forts de ce constat, ayons le courage de dire qu’il n’y a de solution que politique en Irak aujourd’hui pour éviter le bain de sang communautaire. Se substituer militairement à un régime défaillant pour contrer les milices islamistes sunnites ne ferait que souder la population sunnite dans le rejet des chiites et de leurs alliés occidentaux de circonstance. Seule la chute imminente de Bagdad pourrait justifier un appui aérien à l’armée irakienne dans le cadre d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, pour éviter la perspective de massacres terrifiants dans une ville à 70 % chiite.

Il faut aujourd’hui en priorité rendre possible un dialogue national inclusif visant à donner des garanties à toutes les populations dans le cadre d’un État irakien aussi unitaire que possible. L’armée en particulier, dans son commandement et dans ses troupes, doit donner des garanties de diversité confessionnelle et ethnique pour ne pas être instrumentalisée par une communauté contre une autre.

Il faut ensuite que la coopération contre le terrorisme international change d’échelle. Il y a une lutte efficace possible contre le terrorisme, mais pas de « guerre contre le terrorisme » victorieuse. Ne retombons pas une nouvelle fois dans les ornières qui nous ont conduits aux dérives actuelles. Misons sur la coopération policière, l’échange de renseignements, l’amélioration des outils financiers de lutte contre les réseaux. L’enjeu d’une conférence internationale sur la coopération contre le terrorisme, c’est aussi d’unir la communauté internationale dans l’action, à l’heure où elle est plus partagée que jamais entre interventionnistes casqués, partisans du veto systématique ou indifférents. Or c’est un phénomène criminel qui touche aussi bien la Chine au Xinjiang que la Russie au Daghestan ou les Européens et Américains, à Boston, à Londres, à Toulouse, à Bruxelles avec la radicalisation de quelques « loups solitaires ».

Il faut enfin mettre autour de la table les grands acteurs régionaux pour obtenir des garanties de désescalade, notamment sur l’affrontement entre chiites et sunnites qui cache aussi un affrontement de puissances entre l’Iran et l’Arabie saoudite. L’Irak et la Syrie deviendront sinon, jour après jour, le terrain d’une guerre par procuration.

Prenons la mesure de ce qui se joue ici : la communauté internationale est face au défi du suicide moral du Moyen-Orient, comme jadis elle dut faire face à celui de l’Europe. Le pire peut être encore à venir. Comment mettre fin à une guerre civile d’ampleur régionale ? Comment faire cesser l’ensauvagement des esprits ?

Il nous faut mettre en œuvre une stratégie régionale au long cours et l’Europe peut, par son voisinage et sans oublier la Russie, en devenir le chef de file, au moment où les États-Unis ne sont plus en mesure d’assumer un leadership dans la région.

La première tâche, c’est d’agir en faveur d’une vision régionale fondée sur la coopération en favorisant l’émergence de cadres diplomatiques adaptés. Ce n’est ni le Conseil de coopération du Golfe, sorte d’Otan sunnite, ni la Ligue arabe, sorte de Conseil de l’Europe divisé. Il faut une armature régionale fondée sur des projets communs d’investissements dans les infrastructures, dans la culture et l’éducation, ainsi que dans le renforcement des capacités administratives des États.

La deuxième tâche, c’est de renforcer ou constituer des piliers de stabilité régionale. Cela passe par l’appui décidé à des puissances d’équilibre, comme la Turquie ou le Maroc, mais aussi par le pari sur la capacité de changement de pays clés comme l’Algérie ou l’Iran. Cela passe enfin par l’association de puissances importantes, dont certaines monarchies du Golfe, qui par ambition de puissance ou crainte de marginalisation peuvent être tentées d’entrer dans le jeu communautaire au risque de l’envenimer.

La troisième tâche, c’est de rester mobilisés sur les crises accumulées dans la région, car la rancœur suscitée par chacune d’entre elles nourrit la guerre identitaire. Ne gâchons pas la chance que représente la possibilité d’un accord avec l’Iran, seule bonne nouvelle dans la région depuis des années. Nous devons continuer à plaider pour une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien, en dépit des revers récents. Nous ne pouvons prétexter des « lignes rouges » déjà enfoncées en Syrie pour rester aujourd’hui inactifs, notamment pour des accords humanitaires.

Là comme ailleurs, comme nous n’avons cessé de le répéter avec Jacques Chirac, la première exigence c’est de maintenir en vie un processus politique, même si c’est difficile, lent et frustrant, car c’est la seule façon de préserver l’essentiel, le dialogue et l’espoir.

14 juin 2014, Le Figaro

1024 684 Dominique de Villepin

Paris ne doit pas agir seul, mais mobiliser le Conseil de sécurité et l’Europe

– Dans une tribune publiée par Le Monde, Dominique de Villepin insiste sur la nécessité pour la France de ne pas intervenir en Centrafrique sans l’appui direct de l’ONU et de ses alliés –

L’Etat central a failli. Le président centrafricain Michel Djotodia, arrivé au pouvoir par le coup d’Etat de mars, est condamné à l’impuissance et la transition politique annoncée est aujourd’hui hors de vue. Les frontières sont plus poreuses que jamais, attirant vers la Centrafrique toutes les bandes de brigands, de coupeurs de routes et d’entrepreneurs militaires recrutant à tours de bras des enfants-soldats, jusqu’au sinistre Joseph Kony, chef de l’Armée de libération du Seigneur – qui hantent l’Afrique.

Des massacres se multiplient, notamment près de Bossangoa et dans tout le nord du pays. Les tensions communautaires s’accroissent, les milices, Séléka contre antibalaka, s’affrontent dans les rues. La misère, la faim et la maladie sont le lot quotidien non seulement pour le demi-million de réfugiés vivant dans des camps, mais en réalité pour les quatre millions et demi de centrafricains.

La France a décidé d’intervenir, en envoyant un millier d’hommes en plus des quatre-cents déjà sur place, dans le cadre d’une résolution des Nations unies renforçant la force onusienne et la mettant sous chapitre VII, c’est-à-dire autorisant le recours à la force, au nom du devoir humanitaire et dans le but d’éviter la contagion régionale.

NE NOUS TROMPONS PAS DE DIAGNOSTIC

Nous devons agir, en pleine conscience de nos responsabilités et de la portée de nos choix d’aujourd’hui. Mais ne nous trompons pas de diagnostic, si nous ne voulons pas nous tromper de solution. Simplifier l’affrontement en une guerre de religions, c’est passer à côté de l’histoire et de la géographie du pays, une fois de plus. C’est même prendre le risque de leur donner plus de réalité qu’elles n’en ont et de les enraciner pour longtemps, comme peut le laisser penser l’exemple ivoirien.

Car il y a une mosaïque ethnique autrement plus complexe qu’une simple opposition entre Chrétiens et musulmans. Quatre-vingt dix groupes identitaires, avec leurs histoires, leurs langues et leurs querelles, la rivalité ancienne des « gens du fleuve » et des « gens de la savane », les rancœurs de beaucoup contre les Peuls, éleveurs musulmans depuis longtemps jalousés pour leurs richesses supposées et boucs-émissaires commodes.

Car il y a aussi une histoire de violences politiques, connue de tous ceux qui ont suivi dans les dernières décennies le drame de ce pays, depuis l’ère Bokassa jusqu’aux accords de Bangui de 1997 et au coup d’Etat de 2003, lorsque François Bozizé remplaça Ange Félix Patassé à la présidence.

UNE RECOLONISATION BIENVEILLANTE

C’est toujours la même histoire de revendications locales, d’affrontements de coteries appuyées sur des éléments identitaires ou des fiefs régionaux. La République Centrafricaine n’a pas de point d’équilibre politique aujourd’hui et elle n’a pas d’Etat pour en créer un. Croire qu’une élection libre et démocratique résoudra les problèmes de la nation serait d’une naïveté coupable.

Car, troisième complexité à prendre en compte, la faillite centrafricaine c’est pour beaucoup la crise économique et sociale qui a déchiré encore davantage son territoire, poussant à l’effondrement certaines parties plus prospères au gré de la chute des cours du café, du coton, du tabac ou de la découverte de tel gisement de pétrole. Des sources de richesses mouvantes dans un climat de déclin économique persistant, c’est un cocktail explosif pour n’importe quel pays.

Ne nous trompons pas non plus de méthode. Il faut dire ici une vérité criante : la France est la plus mal placée pour agir seule en Centrafrique. Se fixer pour but de l’intervention la transition politique et le développement économique reviendra à nous substituer aux Centrafricains pour toutes les grandes décisions tant qu’il n’y aura pas d’Etat. On ne construit pas un Etat à « coup de poings ». Ce que dessine cette nouvelle politique, c’est une recolonisation bienveillante.

UNE MILITARISATION DE NOTRE RELATION À L’AFRIQUE

La réalité de cette stratégie, c’est toujours la dévitalisation interne. Tout ce qui peut être fait par la Centrafrique elle-même sera de plus en plus assumé par la France directement. Nous négocierons des accords politiques entre des groupes dont personne ne connaît la légitimité ou la représentativité. Nous achèterons la paix sociale par des subsides.

La réalité de cette stratégie c’est aussi une militarisation de notre relation à l’Afrique, et par conséquent une dépolitisation. Ce sont les réseaux et les relations militaires qui deviennent les yeux, le cerveau et la bouche de la France en Afrique. Or l’armée française, avec tout son dévouement et son professionnalisme, a sur le continent africain sa propre histoire et sa propre complexité.

La réalité de cette stratégie, c’est enfin celle d’un engrenage régional. Il est inimaginable qu’elle s’arrête là. D’autres pays de la région sont au bord de l’effondrement et n’attendent qu’une étincelle pour exploser. Le Niger, l’Ouganda, le Cameroun, le Congo, les Soudans. Partout la situation est la même. A la fin du quinquennat, dans combien de pays africains notre politique occidentaliste, militariste et jusqu’au-boutiste nous aura-t-elle menée ?

La France a le devoir d’agir, mais l’interdiction d’agir seule. Comment sortir de ce dilemme ? En mobilisant. On nous serine que si la France n’intervient pas, personne ne fera rien. C’est le contraire qui est vrai. Si la France intervient, personne ne bougera. Le confort sera maximal, pour les grandes puissances (Amérique, Chine, Russie, Europe) autant que pour les puissances régionales.

IL FAUT QUE LA FRANCE INTERVIENNE DANS LE CADRE EUROPÉEN

Première exigence, il faut, dans le cadre de la résolution des Nations unies, la constitution d’une force de maintien de la paix multilatérale qui implique l’ensemble des pays disposant du droit de veto au Conseil de sécurité. Cette affaire centrafricaine peut être pour la Chine la première démonstration de sa volonté d’être un vrai acteur mondial. Elle peut être pour la Russie un point de plus gagné sur la table diplomatique, après la Syrie et l’Iran. Quant au fait de nous appuyer uniquement sur les contingents africains, tirons les leçons du Mali, où un an après le début de l’intervention, ces contingents ne sont qu’à moitié pourvus.

Deuxième exigence, il faut que la France intervienne dans le cadre européen. C’est une force européenne comme il y en a déjà eues en Afrique qui doit être mobilisée et non une force française.

Troisième exigence, il faut impliquer directement les puissances de la région qui sinon pourraient être tentées par les double-jeux. C’est vrai par exemple pour le Tchad, omniprésent dans la région. Et il faut passer pour cela autant par la Communauté des Etats d’Afrique centrale que par l’Union africaine, mise à nouveau devant ses responsabilités.

POSONS-NOUS LA QUESTION DE L’AVENIR DU CONTINENT

Soyons à l’initiative, mais pas en cavalier solitaire. Pensons non seulement au danger immédiat, mais aussi au défi dans la durée, car la transition et le développement économiques ne sont pas des objectifs trimestriels. A l’heure où s’ouvre sans vision le sommet des chefs d’Etat africains pour la sécurité et le développement en Afrique, posons-nous vraiment la question : que voulons-nous pour l’Afrique ? Posons-nous la question de l’avenir du continent. Mais en vérité, la France n’a pas de politique africaine.

Elle ne comprend plus le continent mais le lit à travers les grandes peurs occidentales, la guerre contre le terrorisme dans le cas du Mali, les guerres de religion, djihads et croisades entremêlées dans le cas de la Centrafrique. Idées simples, actions dangereuses.

Elle n’a plus de points d’appuis, ne sachant plus si elle doit rester fidèle à une Afrique francophone en difficulté et où ses contacts entretiennent parfois toujours le souvenir d’une relation trop étroite du passé, ou si elle doit se tourner vers l’Afrique anglophone où sont tous les pays émergents du continent, Afrique du Sud, Nigeria, Botswana, Ethiopie, Kenya.

LA VOCATION DE LA FRANCE

Elle n’a plus de vision, parce qu’elle se désintéresse de la dimension humaine du continent, ne lisant la question que sous l’angle de l’immigration. Il faudra vingt ans d’un engagement mondial inédit pour tous les Etats de la région, dans le cadre d’un véritable Pacte de développement et de sécurité, pour vaincre les démons de l’Etat failli et des identités haineuses. C’est la vocation de la France de parler de l’Afrique à l’Europe pour rendre ce pacte possible.

C’est sa vocation d’expliquer que notre avenir passe par l’alliance avec le Maghreb et l’Afrique subsaharienne parce que c’est là que sera la croissance, c’est là que sont les besoins. C’est sa vocation de l’encourager à un partenariat global et durable, source d’une aide au développement refondue et plus efficace, source aussi d’infrastructures transnationales. C’est sa vocation de faire en sorte que le temps des relations bilatérales avec les Etats africains cède la place au temps du partenariat sous les auspices des organisations régionales.

4 décembre 2013, Le Monde

1024 576 Dominique de Villepin

Ce n’est jamais trop tard quand on parle de la France

Lors d’une interview pour l’émission « Internationales » sur TV5MONDE, Dominique de Villepin est interrogé sur la place de la France dans le monde et sur des enjeux de politique intérieure

 

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Le chemin de la paix passe par Moscou

Dans une interview pour FranceInfo, Dominique de Villepin insiste sur la nécessité de dialoguer avec le pouvoir russe pour espérer des avancées en Syrie

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L’option militaire impossible en Syrie

Dans un extrait vidéo d’une interview pour FranceInfo, Dominique de Villepin rappelle les risques que comporterait une intervention militaire en Syrie.

 

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Éviter un choc des civilisations

– Tribune initialement parue dans The Huffington Post – 

Ce ne sont pas seulement dix ans qui séparent l’intervention en Irak de 2003 et aujourd’hui, mais deux mondes.

Le monde d’aujourd’hui est tout à fait différent, d’abord parce que l’Amérique de Barack Obama semble n’avoir que très peu à voir avec celle de l’administration Bush.

Le monde est aussi très différent aujourd’hui, quand on regarde la France qui mène actuellement une coalition africaine au Mali pour combattre des groupes terroristes jihadistes liés à Al-Quaida, avec le soutien du Conseil de Sécurité et des États-Unis.

C’est aussi un monde complètement différent, où le Printemps arabe prouve que les peuples arabes ont envie de devenir les acteurs de leur propre histoire, mais sont touchés par de terribles contradictions, lesquelles conduisent paradoxalement à un renforcement sans précédent des mouvements islamistes.

Enfin, c’est un monde différent car avec la montée en puissance de la Chine, de la Russie, de l’Amérique latine, les pays occidentaux ne sont plus les seuls à déterminer ce qui est juste ou injuste.

Et ce nouveau monde a été profondément marqué par les choix des années 2002 et 2003, après le choc du 11 septembre, et plus particulièrement par les débats concernant l’intervention en Irak, qui avaient alors agité le Conseil de Sécurité. En tant que Ministre des Affaires étrangères en France sous la présidence de Jacques Chirac, je n’ai toujours eu qu’un seul objectif en tête, qui était pour moi l’essence du message et de l’expérience de mon pays: combattre sans relâche la violence terroriste, sans permettre pour autant la survenue d’un choc des Civilisations, tout simplement parce que notre passé nous a enseigné que c’était là exactement le but du terrorisme. Il vous faut gagner en même temps le combat et la paix.

En premier lieu, combattre les terroristes signifiait comprendre la véritable nature de cette nouvelle menace terroriste, résultant des évolutions de l’histoire, ce afin d’y trouver la parade la plus adéquate.

Cette menace était le résultat de la faiblesse de tout le Moyen Orient. Les terroristes se présentaient eux-mêmes comme les faibles dans une lutte contre les forts, les vengeurs isolés d’une population arabe victimisée. Cette faiblesse était leur légitimité et prétendre être en guerre constante avec eux ne pouvait que renforcer leur force politique. C’est pourquoi nous avons toujours mis en garde contre la fausse idée d’une « guerre contre le terrorisme ». Le contre-terrorisme n’est pas une contre-insurrection, c’est toute la leçon qu’a retenue la France de la guerre d’Algérie entre 1954 et 1962. C’est pourquoi nous avons plaidé pour des initiatives significatives en faveur d’une coopération internationale des polices et services de renseignements contre les organisations criminelles après 2001, et que nous avons nous-mêmes mis en place une coopération exemplaire du renseignement avec nos Alliés, reconnue par le gouvernement américain.

C’est aussi un résultat dérivé de la globalisation. Pas dans son idéologie mais dans ses outils. Les terroristes s’appuyaient sur un réseau financier occulte et sophistiqué de paradis fiscaux, aussi bien que sur des communications modernes mondiales, satellites et Internet. C’est pourquoi nous avons insisté sur la nécessité de prendre des mesures à l’échelle multilatérale, en réglementant la finance et les communications mondiales, des mesures qui représentaient les points clé de la réunion du Conseil de Sécurité réclamée par la France en janvier 2003.

Mais en second lieu, combattre le terrorisme signifiait aussi éviter un choc des civilisations, qui constituait un haut risque dans un monde profondément divisé. La naissance de nouvelles puissances avait conduit à des haussements de ton, venant en particulier de la Chine et de la Russie. Avec un Occident déclinant mais convaincu de son bon droit, nous étions condamnés à faire éclater la communauté internationale, l’Occident contre le reste du monde. C’était le point-clé concernant l’Irak, particulièrement au regard de la position de la Russie, ainsi que de celle de la Chine, qui nécessitait d’être entendue et qui aurait pu mener à un compromis. C’est ce que nous avons essayé de toutes nos forces d’accomplir avec les Allemands, Gerhard Schroeder et Joschka Fischer, et avec les Russes, Vladimir Poutine et Igor Ivanov.

En effet, il nous semblait terriblement dangereux en 2002-2003 de compromettre l’action mondiale contre les terroristes en affaiblissant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. L’essentiel de mon combat consistait à préserver la légitimité et l’unité des Nations Unies. La résolution 1441 restait à nos yeux le cadre légal approprié pour forcer l’Irak de Sadam à plus de coopération s’agissant des armes de destruction massive. Elle aurait pu devenir la base d’un consensus international avec un calendrier cohérent et des actions concrètes, les inspections de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA). C’est fort de cette conviction qu’en février 2003, au nom de la France et après bien des efforts pour trouver des solutions alternatives et des compromis, j’ai mis en garde contre une plus grande mise en danger de la légitimité des Nations Unies. Plus tard, le Président Chirac a déclaré qu’il était prêt à utiliser le droit de veto de la France au Conseil de Sécurité si une seconde résolution ne garantissant pas l’unité devait être proposée, ce qui ne s’est finalement jamais produit.

Oui, c’était un choix difficile à faire, mais je reste convaincu que cela n’a pas été un combat perdu. Certes, la guerre a eu lieu, mais avec ce choix, nous avons contribué à préserver la construction légale mise en place par nos ancêtres au milieu et à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En construisant des ponts vers d’autres mondes, plus de possibilités ont été ouvertes pour le futur, et en particulier pour l’influence et le pouvoir des pays occidentaux mis au défi. Plus encore, quelque chose d’imprévu a émergé de ce débat difficile, l’éveil mondial des opinions publiques à une forme de responsabilité commune.

Aujourd’hui, nous devons continuer à travailler dans le sens d’une action commune dans ce nouveau monde. Cela signifie nous interroger sur cette longue guerre qui a commencé en 2001 en Afghanistan, qui a non seulement été une réponse à une menace directe, mais aussi l’expression de la fascination occidentale pour la guerre et le pouvoir. Les batailles ont peut-être toutes été remportées en termes militaires, mais la guerre reste perdue en termes politiques. Parce que pour l’Occident, il semble toujours n’exister aucun autre pouvoir, aucune autre légitimité que la force, au moment même où cette force semble condamnée à s’affaiblir. Permettez-moi de vous présenter trois défis représentatifs.

La guerre des drones met au défi notre appréhension d’une lutte juste. Il est normal de vouloir protéger les précieuses vies de nos soldats, mais quelles sont les conséquences de cette guerre déshumanisée? Elle nous conduit droit vers un modèle de guerre de faible intensité mais permanente, dans lequel certaines nations technologiquement avancées pourraient intervenir où elles le souhaitent.

Deuxième défi, la place des médias dans ces guerres nous rend dépendants d’une mise en récit de la réalité qui bénéficie aux médias et aux hommes politiques, mais qui simplifie à outrance la réalité et nous rend aveugles aux conséquences à long terme. Nous sommes conduits à agir collectivement dans un présent permanent, faisant et défaisant avec le même volontarisme inutile. Nous sommes ainsi condamnés à l’échec.

Troisième défi: en intervenant trop souvent directement, nous mettons en péril le concept même de l’intervention humanitaire en la soumettant au devoir de protection. Si nous voulons préserver l’action humanitaire dans le futur, nous avons besoin de définir de façon plus claire la limite entre action humanitaire et interventionnisme politique conduisant à un changement de régime.

Il est temps de concevoir une autre forme de pouvoir pour notre action future. Il est temps d’inventer une nouvelle responsabilité. Le terrible sort de la Syrie aujourd’hui sonne comme un appel à agir. Nous devons nous extraire de cette impasse entre usage systématique de la force et impuissance. Agissons maintenant. Dans ce but, comme hier, nous avons besoin d’initiative, nous avons besoin de légitimité pour notre action commune, et nous avons besoin de reconstruire l’unité de notre communauté internationale.

20 mars 2013, Huffington Post