Tag

guerre

1024 683 Dominique de Villepin

Le travail politique et diplomatique n’a pas été suffisamment mené

– Dans un entretien avec Jean-Paul Piérot pour l’Humanité, Dominique de Villepin revient sur les conséquences de la « guerre contre le terrorisme » et les errements de la diplomatie française, notamment concernant la crise syrienne –

Votre dernier livre, Mémoire de paix pour temps de guerre, est un plaidoyer en faveur d’un retour de la politique, de la diplomatie, pour empêcher les guerres. Il y a treize ans, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, vous exprimiez l’opposition de la France à l’invasion de l’Irak. Votre discours est entré dans l’histoire et, depuis, l’embrasement tant redouté s’est étendu à toute la région. Les interventions militaires se sont multipliées ; la France y a pris sa part. Les principes énoncés en février 2003 se sont donc évanouis ?

C’est un paradoxe. La France avait, sous l’autorité de Jacques Chirac, choisi de s’opposer à l’intervention américaine en Irak. C’était une opposition fondée sur une vision de l’ordre mondial et une connaissance approfondie de la situation au Proche et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, les choses se sont inversées. D’un côté, Barack Obama a tiré les leçons des politiques menées tant en Afghanistan qu’en Irak en engageant un retrait des troupes américaines et en privilégiant une approche qu’il a théorisée sous le concept « leading from behind » (diriger depuis l’arrière) et il a engagé une métamorphose de la puissance américaine. De l’autre côté, la France a pris le chemin inverse. Elle a fait le choix des interventions militaires, à travers l’opération libyenne, qui a outrepassé les termes de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, puis au Mali et en Centrafrique, et enfin aujourd’hui au sein de la coalition aérienne occidentale.

C’est le prix à payer pour la guerre contre le terrorisme régulièrement invoquée. Qu’en pensez-vous ?

Cette guerre contre le terrorisme est une erreur, une mauvaise compréhension de ce qu’est le terrorisme. Vouloir lui faire la guerre, c’est lui donner un statut, un écho supplémentaire, c’est tomber dans le piège que nous tendent les terroristes. La France s’est laissé entraîner dans cette surenchère pour des raisons de politique intérieure, mais peut-être aussi parce qu’elle a insuffisamment compris les causes de cette dangerosité croissante du monde. Les leçons que nous aurions dû tirer, c’est d’abord l’importance des États. L’épidémie des États faillis sert de point d’entrée au terrorisme, à l’instabilité et au cycle des violences. Il faut des États forts. Autre paradoxe, plus le monde devient dangereux, plus il semble que les démocraties libérales soient incapables de faire de la politique, alors que les régimes autoritaires se montrent soucieux d’en faire davantage. Deuxième constat : l’affaiblissement de la diplomatie, qui est passée au second plan, derrière les exigences de l’outil militaire. L’Hôtel de Brienne a pris le pas sur le Quai d’Orsay. C’est la source de beaucoup de malentendus. La France a commis une faute en réintégrant en 2009 le commandement militaire de l’Otan. Ce retour lui a ôté de sa spécificité, l’a amenée à s’éloigner de sa vocation de défendre des idéaux de paix et de justice, de servir de passerelle entre les différents pays et de parler à tout le monde. Nous avons multiplié les interventions militaires. Notre diplomatie a perdu de sa force, de sa vitalité, de sa cohérence, de sa légitimité. Et surtout de son indépendance.

Votre diagnostic est inquiétant. Vous écrivez que « la guerre d’échelle mondiale n’est désormais plus une lubie. Nous en voyons les étapes se préparer minutieusement ». Une guerre mondiale, jugée impensable pendant un demi-siècle malgré la guerre froide et les arsenaux d’armes nucléaires américains et soviétiques, serait-elle devenue désormais envisageable ?

Je pointe dans ce livre l’accroissement du risque de guerre, entraîné dans un engrenage. Nous voyons ce qui s’est passé en 1914 avec l’analyse de Christopher Clark sur les Somnambules : la mécanique des alliances, l’hystérie qui s’empare des esprits provoquent la marche à la guerre, que personne ne souhaitait. Nous vivons dans un monde marqué par la multiplication des crises. Certaines peuvent paraître périphériques, mais quand de grandes puissances s’en mêlent, le niveau de dangerosité s’élève, c’est ce qui se passe en Syrie. On constate un inquiétant accroissement des tensions aux marches des empires, mêlant États affaiblis et tentations impériales. Les tensions s’aiguisent en Europe orientale. La politique de « containment » menée par l’Europe et les États-Unis à l’encontre de la Russie n’arrange rien. En stigmatisant, en multipliant les sanctions, nous choisissons clairement l’escalade. Les signes que nous envoyons produisent l’effet inverse de l’objectif attendu, renforcent l’unité entre le président russe et son peuple. Cette politique de « containment » se met aussi en place en mer de Chine, où les États-Unis viennent chatouiller la puissance chinoise en resserrant leurs liens avec la Corée du Sud et le Japon. Il faut bien connaître les acteurs de la vie internationale, ne pas se tromper sur ce qui est important pour eux, si on veut éviter de jouer avec le feu. Les Américains et les Européens ont mal évalué la situation de la Russie. Dans la gestion de la crise ukrainienne, nous avons insuffisamment pris en compte le sentiment d’humiliation des Russes. Signer un accord d’association avec l’Ukraine au mépris des intérêts économiques de la Russie ne permettait pas d’espérer autre chose que la montée de tensions.

Ce déficit en matière de diplomatie n’affecte-t-il pas l’Europe en premier lieu ?

Nous souffrons d’une absence de l’Europe et les insuffisances de la diplomatie française nous éloignent du rôle que nous pourrions jouer. Rependre langue avec la Russie, c’est la responsabilité de l’Europe et de la France. Nous savons qu’il existe une inquiétude sur la sécurité dans certains pays d’Europe centrale, qui conduit au déploiement de missiles de l’Otan en Pologne et en Roumanie, et au bouclier antimissiles américain. C’est le moment de rouvrir le chantier d’une nouvelle sécurité collective en Europe. Depuis les accords d’Helsinki en 1975, les réalités ont changé, le mur de Berlin est tombé, l’Union soviétique a implosé et les peurs sont encore là. Il nous faut donc repenser un système de sécurité commun et relancer notre coopération avec la Russie sur de nouvelles bases. À l’intérieur même de l’Union européenne, certains États, certains peuples ont le sentiment d’être marginalisés ou rejetés. Le sentiment européen est fragile et menacé. Si on veut que l’Europe entière vote pour les émules de Beppe Grillo, continuons à ne pas comprendre que la première raison du sentiment populiste, c’est l’image d’impuissance que projettent les dirigeants de l’Europe, incapables de trouver des solutions dans chacun de nos États aux problèmes économiques et sociaux, mais aussi à l’échelle de l’Europe. Y remédier signifie concrètement doter l’Europe de nouveaux instruments. Nous souffrons d’un manque de diplomatie, d’un manque de politique, d’États trop faibles, y compris dans notre espace européen.

Vous plaidez en faveur d’une culture de paix. La paix, ce n’est pas l’absence de conflit. Il n’y a pas de société humaine sans tensions, mais il nous faut, écrivez-vous, « inventer, bâtir et faire durer les institutions de la paix ». Cela pose entre autres la question de la réforme de l’ONU ?

Nous sommes à un moment où la faiblesse des Nations unies nuit à tout le monde. L’ONU a besoin d’une force militaire mieux formée, mieux équipée, plus professionnelle. Nous avons besoin d’une vraie armée des Nations unies à disposition des grandes régions du monde, qui pourrait intervenir pour rétablir et consolider la paix. On a trop souvent tendance à penser : « Après la guerre, la paix » comme on dit « Après la pluie, le beau temps ». Ce n’est pas si simple. On le voit en Irak comme partout où il y a des conflits : ce n’est pas parce que les armes s’arrêtent que la paix se met en place. Si nous voulons défendre un esprit de paix, il faut que, même en cas d’intervention militaire, option qu’on ne peut exclure par principe, celle-ci intègre bien en amont les objectifs de la paix. Cela signifie qu’il faut donner la priorité à la protection des populations avec des corridors humanitaires, zones d’interdiction aérienne, des accords de paix locaux, qui seraient très utiles en Syrie. J’aimerais que la France soit le premier pays capable de mettre en place des modes opératoires axés sur la construction de la paix. Mais le préalable, c’est une plus grande représentativité du Conseil de sécurité. En premier lieu, il faut l’élargir pour tenir compte de la réalité du monde d’aujourd’hui. Parmi les membres permanents, il n’y a aucun État africain ni sud-américain, de grands pays comme l’Inde n’y figurent pas. Une réforme est nécessaire. La réflexion porte sur ce qui fait blocage sur les grands dossiers des Nations unies : le veto. Il serait sans doute utopique de le supprimer, mais on pourrait l’encadrer pour les cas les graves : lorsqu’il y a des crimes contre l’humanité avérés, le veto ne pourrait pas être mis par une grande puissance, de façon que la communauté internationale puisse prendre ses responsabilités. Des avancées sont possibles. Je plaide aussi pour un G3 réunissant les banques centrales des États-Unis, de la Chine et de l’Union européenne pour assurer la stabilité monétaire mondiale.

Pourquoi la communauté internationale ne parvient-elle pas à arrêter le massacre de la Syrie, qui a coûté la vie à quelque 300 000 personnes et jeté sur les routes de l’exil plusieurs millions de familles, alors que la forteresse Europe leur ferme ses ponts-levis ?

La communauté internationale n’est pas unie sur le seul objectif qui devrait être le nôtre : secourir un peuple qui vit l’une des plus grandes catastrophes que nous ayons connues, un pays menacé de désintégration. Pour s’entendre sur les objectifs, il est impératif que nous soyons capables de parler à tout le monde. C’est là une des fautes commises par la diplomatie française : nous avons mis en avant un certain nombre d’impératifs et d’exigences idéologiques qui nous ont aveuglés. Que Bachar Al Assad ne soit pas la solution en Syrie, nous sommes nombreux à en convenir. Néanmoins il est là, il faut être capable d’engager le dialogue, de travailler avec l’ensemble des parties, y compris si on espère – ce qui est mon cas – que le processus engagé, chemin faisant, engendre que quelqu’un d’autre soit mieux à même de rassembler l’ensemble des Syriens. L’objectif doit être d’abord d’arrêter le conflit. Il faut engager les négociations et cela nécessite un véritable travail politique et diplomatique, qui n’a pas été suffisamment mené, pour mettre tout le monde autour de la table afin de faire progresser un esprit de paix, et établir un dialogue entre les puissances sunnites et la principale puissance chiite, l’Iran. Nous sous-estimons la part de la politique dans la lutte contre le terrorisme. Nous pourrions réduire considérablement les positions de Daech, si nous étions capables de désolidariser le noyau dur des terroristes de ses soutiens. L’« État islamique » a pu constituer une région aussi importante en profitant de la marginalisation des sunnites en Syrie comme en Irak. Il faut donc redonner une place aux sunnites dans l’état irakien et en Syrie. La France, qui a d’excellentes relations avec l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, doit faire comprendre à ses partenaires que seul un dialogue avec l’Iran permettra de retrouver la stabilité.

Quelles propositions avancer ?

Il faut redonner une espérance à cette région qui souffre d’un manque d’architecture de sécurité collective. L’Europe et les États-Unis ont commis une faute en se portant à la tête de ce conflit et ont négligé le fait que, devant toute crise, il faut mettre en avant les pays de la région. Les peuples du Moyen-Orient souffrent des injustices dans lesquelles tous les États, et particulièrement les plus riches, ont leurs responsabilités. Les monarchies du Golfe doivent s’atteler aux demandes des peuples. Un fonds alimenté par la rente pétrolière et gazière pourrait être mis au service de la justice sociale, en s’inspirant de ce que l’Europe a fait avec le charbon et l’acier en 1950. Je le dis en conscience : on ne peut être heureux tout seul. Il faut accepter de partager. Les États les plus riches ont un devoir vis-à-vis des autres peuples, sinon ils risquent de payer très cher le prix de leur propre sécurité. Le Moyen-Orient peut aller encore plus loin dans la spirale suicidaire où il est engagé. Cet esprit de responsabilité, il nous appartient de le porter avec la conscience historique qui est la nôtre, après avoir connu les drames les plus terribles au XXe siècle (guerres, massacres, génocides), nous devons porter cette parole plutôt que de faire tonner les canons, tirer des missiles et envoyer des drones dans cette région du monde.

9 décembre 2016, L’Humanité

1024 366 Dominique de Villepin

L’imaginaire historique de Dominique de Villepin

Invité d’Emmanuel Laurentin dans l’émission « La Fabrique de l’Histoire » sur France Culture, Dominique de Villepin s’est exprimé sur son rapport à l’Histoire, ses lectures, ses souvenirs et son imaginaire historique

1024 488 Dominique de Villepin

La première protection d’un pays, c’est sa diplomatie

Invité d’Eric Zemmour et Eric Naulleau sur Paris Première, Dominique de Villepin est revenu en profondeur sur les thèses qu’il défend dans son dernier ouvrage Mémoire de paix pour temps de guerre


1024 493 Dominique de Villepin

Changer un régime, aussi mauvais soit-il, ne règle rien

Invité de Patrick Simonin sut TV5 Monde, Dominique de Villepin est revenu sur la vision du monde portée par nos démocraties dans un monde en guerre, regrettant que la politique ait cédé le pas à l’outil militaire.

1024 486 Dominique de Villepin

Rien n’est pire que l’absence d’Etat

Invité de Jean-Pierre Elkabbach pour l’émission « Le Grand rendez-vous » sur Europe 1, Dominique de Villepin est revenu sur la guerre menée contre le terrorisme et ses conséquences pour la France et le Moyen-Orient. Il s’est également exprimé sur la primaire de la droite et du centre et a fait part de ses inquiétudes quant à la vitalité de la démocratie française

 

1024 500 Dominique de Villepin

Nous sommes le chef de file des pays néoconservateurs

Invité de Frédéric Taddeï dans l’émission « Hier, Aujourd’hui, Demain » sur France 2, Dominique de Villepin est tout d’abord revenu sur les incertitudes qui entourent la future politique étrangère des Etats-Unis de Donald Trump. Il a également insisté sur le fait que la lutte contre le terrorisme ne pouvait être menée par la voie des armes mais devait au contraire inciter à trouver des solutions politiques, et a appelé la France à renouer avec sa vocation de médiatrice de paix

1024 683 Dominique de Villepin

L’élection de Donald Trump pourrait permettre un véritable débat transatlantique et la renégociation du traité de l’OTAN

– Dans un entretien accordé à Atlantico.fr, Dominique de Villepin revient sur certaines des propositions exposées dans son livre, notamment la refonte du fonctionnement des armées, et appelle également à une réforme de l’OTAN nécessitant une plus grande implication de l’Europe –

 

Un des chapitres de votre livre s’intitule « Pour une métamorphose des armées ». Devant la multiplication des foyers potentiels de crise, vous estimez qu’il existe une troisième voie entre l’intervention lourde au sol et la simple opération humanitaire.Vous appelez notamment un recours accru aux alliances et aux coalitions, ainsi qu’à des modes d’interventions plus souples. Comment ce changement de doctrine pourrait-il se concrétiser au regard des différents théâtres d’opération dans lesquels évolue la France ?

 

Aujourd’hui, l’état d’esprit des responsables politiques et le format de nos armées nous condamne au tout ou rien. La guerre partout, ou l’inaction et l’indifférence. Nos armées sont héritières d’un temps où tout était déterminé par la guerre classique, régulière, entre Etats structurés. Or la réalité des crises est d’un côté celle de la guerre asymétrique et irrégulière dans des zones sans Etat et dévorées par la violence – c’est la spirale au Moyen Orient et au Sahel mais qui pourrait bientôt contaminer d’autres régions du monde – et de l’autre côté celle de l’affrontement de géants, d’empires renaissants aux jointures desquels s’installent des états de violence durables, des conflits gelés, des risques d’escalade. Nous ne sommes préparés ni à l’un ni à l’autre. C’est pourquoi je plaide pour une réorganisation longue de nos armées, assumant la professionnalisation et la spécialisation. Il y a trois missions centrales des forces de sécurité qui relèvent aujourd’hui de commandements, de formations, d’équipements différents. Une force de défense qui doit être capable de mobiliser la société au service de la défense nationale en cas de menace massive sur notre territoire et nous ne sommes pas en mesure aujourd’hui d’y faire face sans des alliances et des coalitions qui nous sécurisent sans nous pousser à la surenchère. De ce point de vue, la réforme de l’OTAN est pour moi la clé. L’élection de Donald Trump a changé la donne, en raison des doutes qu’elle va susciter sur la détermination américaine chez certains alliés et en raison des tentations isolationnistes de la nouvelle administration. Cette élection pourrait permettre un véritable débat transatlantique pour renégocier le traité de 1949. Nous devons assumer une réelle défense collective mais empêcher tout débordement de l’OTAN et tout engrenage militaire comme on le voit à l’œuvre par exemple en Europe de l’Est. Il faut rééquilibrer l’alliance entre un pilier nord-américain et un pilier européen. Si cette renégociation est impossible, nous devrons avoir le courage de quitter une alliance dès lors que nous considérerons qu’elle comporte plus de risques que d’avantages.

Nous avons besoin également d’une force antiterroriste mieux organisée, car c’est bien là le défi de notre temps. Or l’armée n’est qu’une partie, même essentielle, de ce dispositif, avec les forces de police, les autorités judiciaires, les services de renseignement. Faute de hiérarchie commune et spécialisée nous dispersons nos efforts et nous ne parvenons pas à articuler les efforts à l’intérieur et à l’extérieur. Je crois à la nécessité d’un chef de file de la lutte anti-terroriste auprès du Président de la République pour coordonner et impulser l’action. Nous pourrions ainsi développer des interventions ciblées dans les zones tenues par les mouvements terroristes, limiter l’empreinte au sol et éviter la tentation des guerres longues, lourdes et contreproductives qui dominent aujourd’hui. La France a une expérience et une expertise à développer en la matière et certaines qualités du dispositif Barkhane montrent le chemin dans cette direction.

Enfin, dans un monde en grand désordre, nous avons besoin d’une force de paix spécialisée, capable à la fois de mobiliser les capacités humanitaires et de créer des dispositifs tactiques efficaces – zones d’exclusion aériennes, corridors humanitaires, zones tampon. Cette force doit être mobilisable en coordination avec une force de paix permanente des Nations Unies, de 100 000 hommes, avec un encadrement, une formation et un équipement permanents, contrairement à la logique actuelle.


Vous soulignez aussi le risque d’une guerre civile, et plus globalement d’affrontements violents, et appelez à une réaction de la part des responsables politiques. Quel pourrait être le rôle de la France dans cette prise de conscience ? 

Dans un monde dévoré par les passions identitaires, personne ne reste indemne.

Tous les régimes, démocratiques, libéraux, autoritaires sont soumis aux mêmes tentations de désigner des boucs-émissaires et de se replier sur une nostalgie de la grandeur passée. Le sentiment de l’humiliation des peuples est la clé de toutes les évolutions politiques, en Russie, aux Etats-Unis ou en Europe.  La longue crise économique qui perdure depuis 2008 et la grande crise de modernisation politique, économique, sociale que traverse le Moyen orient, au risque d’une spirale suicidaire, créent les conditions du durcissement permanent. Nous ne pouvons nous contenter de l’alternative entre le déni passif et la colère violente. Les risques de guerre civile sont aujourd’hui vifs entre catégories sociales – « gagnants » et « perdants » de la mondialisation – comme entre communautés confessionnelles ou culturelles. Nous devons développer des projets et des politiques qui rassemblent et vont de l’avant. Si elles ne peuvent produire de résultats que dans la durée, elles peuvent dès aujourd’hui mobiliser les énergies dans un sens plus favorable. Face à la demande de protectionnisme qui fait courir le risque de la guerre commerciale, nous ne pouvons nous contenter de serrer les dents et continuer comme avant à discuter des accords de libre échange doctrinaires. Il faut mettre sur la table un accord de coopération économique global entre les trois grandes zones de puissance économique, l’Europe, les Etats-Unis et la Chine avec un volet commercial ayant pour but d’augmenter la qualité en emploi local des accords, en prenant en compte le dumping social, plutôt que de ne viser qu’à abaisser les droits de douane généralement ; avec un volet monétaire pour limiter l’instabilité à travers un G3 des trois banques centrales, Fed, BCE et Banque de Chine harmonisant les politiques monétaires et de taux d’intérêts ; et enfin un volet d’investissement dans l’économie réelle, car le « quantitative easing » a injecté d’immenses quantités de liquidités dans l’économie sans effet sur l’économie réelle. Contre les querelles identitaires, nous devons miser sur une politique culturelle nous permettant de refaire nation, de nous unir sur ce qui nous rassemble, de créer les conditions d’une paix religieuse et civile. C’est tout l’esprit de la laïcité à la française, qu’il faut se garder de transformer en une arme de guerre culturelle des uns contre les autres.

Certains candidats déclarés à l’élection présidentielle de 2017 pourraient-ils selon vous mieux répondre à cette situation ? Lesquels ?

Une culture de la guerre s’est installée dans notre pays. Ce n’est pas une question de personnes ou de partis, mais la dérive d’un système politique sidéré par sa propre impuissance, son impopularité et la vitesse de circulation des images. Il faut bien reconnaître que notre système politique est en très mauvais état. Le bouton militaire est le seul, avec le bouton fiscal, à réagir encore. Tout le reste du tableau de commande semble avoir été débranché. On ne sortira de cette culture de guerre qu’en construisant une alternative et en prenant l’initiative, en se dotant d’outils et d’instruments capables de rassembler, de répondre aux défis de la croissance et de l’emploi.

Cela suppose de recréer la confiance dans la capacité d’action de l’Etat, notamment en maîtrisant les comptes publics et la dette.

Sur la question migratoire qui secoue l’Europe depuis plusieurs mois, vous estimez que seuls deux choix sont possibles : « des frontières et des droits d’asile nationaux dans un gigantesque et dangereux chacun pour soi, ou bien un droit d’asile européen, avec des centres de traitement des demandes, des critères et une répartition communautaire des demandeurs d’asile ». Comment appliquer cette deuxième solution en Europe, alors que plusieurs pays, comme la Hongrie, s’y sont déjà fermement opposés ?

On peut renoncer parce qu’il y a des inquiétudes et des résistances. On peut continuer comme si de rien était, en ignorant les rejets des peuples. Mais tout cela ne mènera nulle part. Il faut changer de démarche. Cela peut signifier donner l’exemple à partir de coopérations renforcées de certains pays volontaires, notamment les six pays fondateurs de la Communauté Economique Européenne. A bien des égards, les enjeux d’harmonisation des droits d’asile sont techniques, par exemple sur le respect du règlement Dublin III sur la priorité au lieu d’enregistrement de la demande d’asile. Faire ce travail est un préalable à l’unification. Mais tant que Bruxelles servira d’excuse commodes aux nationalistes et aux souverainistes pour se dédouaner de toute responsabilité, l’Union Européenne restera sous un feu roulant de critiques. L’Europe ne fera la preuve qu’elle a un avenir qu’en démontrant qu’elle peut être utile. Les enjeux sont nombreux, Europe de la Défense avec un réel état-major commun, mutualisation des achats en vue d’une Europe de l’énergie, harmonisation sociale avec la création d’un début d’assurance chômage européenne, sans compter la mise en œuvre d’une lutte anti-terroriste au niveau de l’Union qui justifierait la création d’un FBI européen pour affronter des réseaux pour l’essentiel transnationaux. Il n’y a rien de pire que de limiter le débat sur l’Europe à un jugement binaire, soit pour, soit contre son existence, car cela pousse à ne rien faire sur les questions concrètes.

14 novembre 2016, Atlantico.fr

1024 768 Dominique de Villepin

La diplomatie française est dans l’impasse

 – Dans un entretien accordé à Vincent Tremolet de Villers pour Le Figaro, Dominique de Villepin s’étonne de l’atonie de la diplomatie française et considère que l’élection de Donald Trump nous offre une chance historique de sursaut. Il plaide pour l’utilisation d’un outil trop souvent sacrifié : la politique – 

Doit-on être inquiet de l’élection de Donald Trump?

Nous entrons dans une période d’incertitude. La montée du populisme aux États-Unis comme en Europe porte la marque de la montée en puissance des passions politiques que sont la colère et la peur. Les États démocratiques sont soumis à cette pression extrêmement vive et ne parviennent pas y faire face. C’est le grand défi contemporain. C’est un défi que nous pouvons cependant relever. Les solutions existent et nous pouvons choisir le sursaut.

Comment?

Donald Trump a mis en avant pendant sa campagne des orientations isolationnistes traduisant la volonté des États-Unis de ne pas porter seuls le fardeau de l’insécurité mondiale. Cela crée beaucoup d’inquiétudes chez un certain nombre de leurs alliés, notamment dans les pays Baltes, en Pologne, mais aussi au Japon et en Corée. Pour nous, cela peut être une opportunité. Si la France sait revenir à la vocation qui est la sienne – celle d’un pays indépendant, d’un pays non aligné -, il y a là l’occasion de développer ce fameux pilier européen qui, au fil des décennies, n’a pas été mis en œuvre. Nous devons donc être en situation de proposition.

Comment expliquer la révolte des peuples?

Des facteurs très nombreux – sociaux, économiques, culturels – se combinent pour favoriser l’éclosion du populisme avec en arrière-plan une inquiétude générale sur l’avenir de la mondialisation, sur les conséquences de ce processus que personne ne semble pouvoir dominer. La classe moyenne blanche, une partie de la classe ouvrière ont été frappées de plein fouet aux États-Unis. Cette Amérique des petites villes et des campagnes a été oubliée. Nos gouvernants ne prêtent pas assez attention aux changements produits par la mondialisation, en France, dans nos villes moyennes. Les travaux de Christophe Guilluy montrent cette France périphérique oubliée par la France d’en haut qui, elle aussi, entame son déclin. Tout cela explique la passion populiste. Mais si elle s’empare du monde, c’est aussi parce que le politique a renoncé à la maîtriser.

La politique ne joue plus son rôle?

L’erreur centrale de nos démocraties, c’est l’abandon du politique. Les élites internationales vivent, en effet, depuis vingt-cinq ans dans l’illusion de la mort du politique. L’économisme a voulu faire croire que l’économie était au-delà du politique. Le juridisme a voulu placer l’État de droit au-dessus de l’État. Enfin, le militarisme, parce qu’il sépare le bien et le mal, parce qu’il organise une ordalie morale, a servi de paravent à cette dilution du politique. Plus que jamais, nos démocraties doivent faire de la politique, elles doivent revenir à l’utilisation de l’arme politique pour régler les problèmes du monde. La tentation de ces dernières années a été, dans chaque crise, de recourir, après l’échec du «doux commerce» dont parle Montesquieu, à l’arme militaire. Barack Obama a compris que les États-Unis devaient passer d’un exercice solitaire de la puissance à un exercice partagé. Le problème est qu’il n’a pas remplacé par une diplomatie vigoureuse le retrait des troupes. L’élection de Donald Trump apparaît comme une nouvelle étape de cette métamorphose, à l’issue encore très incertaine.

Le principe du néolibéralisme est de réduire le rôle des États…

Aujourd’hui, un des grands drames du monde, c’est l’affaiblissement des États. La fragilisation de l’État-nation traduit toujours une «brutalisation», une «décivilisation» du monde. On en voit les conséquences tragiques au Moyen-Orient et en Afrique (Irak, Somalie, Libye). Ces États faillis se sont effondrés et les conséquences sont vertigineuses. Si nous ne faisons rien, nous nous dirigerons dans ces parties du monde vers une sauvagerie généralisée, vers l’enracinement durable du terrorisme dans les régions sans loi.

Mais l’urgence de la restauration de l’État existe aussi dans nos démocraties. On a tiré à vue sur les États, considérés comme des formes archaïques et oppressantes de l’organisation sociale, au profit du tout-libéral. Cela remonte à la chute de l’Union soviétique et au triomphe aveuglant de la démocratie libérale. Nous avons cru que c’était la fin de l’histoire et que l’extension du domaine économique était illimitée. La crise financière a été la facture de cette illusion. Elle a pour réplique sismique le Brexit et l’élection de Donald Trump.

L’histoire redémarre-t-elle?

La compétition entre les États a repris de plus belle. Cette compétition place les démocraties «illibérales» de l’Europe de l’Est et les régimes autoritaires en situation de force. Pourquoi? Parce qu’ils ont cette capacité à faire l’unité de leur pays (notamment en étouffant les contestations légitimes et parfois héroïques). Ils savent aussi tirer profit de la faiblesse des démocraties occidentales, qui apparaissent comme atomisées. Ces dernières pallient cette faiblesse avec toujours les mêmes outils: sanctions, outils militaires. Cette attitude a été la nôtre en Russie sans aboutir à aucun résultat autre que renforcer la cohésion entre Poutine et son peuple. Nos stratégies se sont retournées contre nous.

Faut-il plus d’État en France?

Il faut moins négliger nos services publics. Aujourd’hui, les devantures des petites villes se transforment en trompe-l’œil. La France petit à petit voit des zones entières se désertifier. C’est la mission de l’État de protéger cette population abandonnée. La France était un État avant d’être une nation. La France ne peut pas vivre sans État.

Notre démocratie est-elle malade?

Notre démocratie souffre de l’absence de dialogue et de véritable débat. Tout est fermé. Deux lois bloquent le débat en France. La première, c’est le jugement moral. La seconde, c’est le soupçon. Il n’y a plus, dans ce cadre, de démocratie possible. Le système politique est totalement vicié. Le livre d’André Perrin Scènes de la vie intellectuelle en France (L’Artilleur) en offre un éclatant témoignage. Sans dialogue, il n’y a pas de réponse collective.

Que pensez-vous de la diplomatie française?

Nous ne parlons plus au monde. François Hollande, lorsqu’il prend la parole après l’élection de Donald Trump, ne s’adresse pas au peuple américain ni à son président mais ramène cet événement à la politique intérieure. L’absence de vitalité de nos diplomaties est très inquiétante. Nos diplomates expriment des positions. Nous faisons des communiqués: nous félicitons, nous regrettons, nous condamnons, nous nous désolons, et après? Une vraie diplomatie travaille, manœuvre, propose.

Pourquoi cette atonie?

La méconnaissance de l’histoire et de la géographie joue un rôle. On ne connaît pas ces pays, leur histoire, les gens qui gouvernent. On voile cette ignorance derrière le jugement moral. C’est une autre des causes de l’utilisation systématique de l’outil militaire. On touche encore à l’absence de verticalité du politique. «Jadis, il y avait une hauteur», disait le poète Paul Celan. On a perdu cette hauteur. Nous souffrons d’avoir perdu notre fierté, notre histoire, notre civilisation.

La France est-elle trop guerrière?

Le service des armes est une des plus belles choses qui soient. Tout dans notre histoire et dans mon histoire personnelle m’éloigne de l’antimilitarisme. Il ne s’agit donc pas de tenir un discours bêtement pacifiste mais de rappeler que la guerre ne doit surgir que lorsque l’on a épuisé toutes les solutions politiques. C’est l’objet même de mon livre. Nous cédons trop souvent à la tentation militaire. En ce sens, nous avons renié la tradition française, qui est celle de l’intermédiaire, du trait d’union, du pays de dialogue capable de parler à tous. La vérité est que nos chefs d’État finissent toujours par prendre le raccourci militaire, parce que c’est le seul bouton qui marche et particulièrement en France.

Quelle place pour la morale en diplomatie?

La morale ne doit pas être abandonnée. Mais ce ne doit pas être une morale qui juge et qui exclut, une morale impuissante, une morale de contentement. Il nous faut une morale de l’action. Prenons un exemple. Vis-à-vis de la Russie, le jugement moral conduit à marginaliser ce grand pays. On oublie le lien très fort qui unit le président russe à son peuple. On oublie la mémoire russe. La question de l’Ukraine en est une parfaite illustration. Elle est née d’un formidable malentendu. La proposition de la Communauté européenne de faire un accord commercial avec l’Ukraine n’a pris en compte ni l’histoire de ce pays ni l’accord d’union douanière avec la Russie. Par définition, ce choix européen allait avoir un impact sur l’économie russe. Et pourtant, ces derniers n’ont pas été associés. La Commission s’est contentée de dire aux Russes «ceci ne vous regarde pas». On ne peut pas traiter les pays comme cela. La morale de l’action, c’est d’être pragmatique. La morale de l’action, c’est aussi de s’adresser aux peuples, c’est de prendre en compte les peuples. Alors même que nous n’avons pas cessé de fustiger le régime de Bachar el-Assad depuis 2011 et de considérer tous les jours qu’il allait tomber (ce qui nous permettait de ne rien faire), nous sommes restés inactifs. Que faut-il faire aujourd’hui? Mettre le peuple syrien dans le jeu et accepter d’engager un processus y compris avec le régime pour trouver les voies d’un règlement et d’un arrêt des bombardements. Aujourd’hui, tous les voisins territoriaux ont pris des gages sur la Syrie. L’Iran, la Turquie, les forces kurdes, la Russie, l’Arabie saoudite et, dans ce grand jeu, le peuple syrien est oublié. La France est bien placée, compte tenu notamment de ses relations avec les Saoudiens, pour mettre au rang de première priorité le sort du peuple syrien.

Sommes-nous en guerre avec le terrorisme?

Le concept de guerre contre le terrorisme m’a toujours paru dangereux. Il conduit à aimanter des groupes qui partent du principe que leurs crimes auront plus d’écho chez nous. Ça fait de nous une cible. Il faut être capable de ne pas donner de statut au terrorisme, une aura susceptible d’attirer beaucoup de jeunes. Il faut le ramener à ce qu’il est: un acte lâche et criminel.

Comment aborder la question de l’islam?

Disons les choses clairement: l’islam a un problème. Il y a manifestement une dérive de l’islam qui conduit un certain nombre de personnes au fanatisme et à la violence. Il faut être impitoyable avec les djihadistes, mais, dans notre monde d’écorchés vifs, il faut prendre garde à ne pas humilier ceux qui ne font pas partie du noyau dur de ces groupes violents et qui risquent fort, si on les y pousse, de s’y agréger. Il faut encore une fois renverser le sujet et voir comment nous pouvons aider ces régions, grâce à la politique, à ne pas tomber dans les mains des fanatiques. Nous avons le choix, sur cette question comme sur tant d’autres, entre céder à nos pulsions guerrières ou prendre le risque de la paix.


13 novembre 2016, Le Figaro

1024 680 Dominique de Villepin

L’Amérique voit fondre son hégémonie

– Dans un entretien avec Olivier Royant et Régis Le Sommier pour Paris Match, Dominique de Villepin revient sur l’augmentation du risque d’escalade conflictuelle à l’heure où les Etats-Unis ne sont plus les gendarmes du monde –

 

Un haut diplomate russe nous confiait que nous sommes dans un état de tension entre Russes et Américains sans équivalent depuis la crise des missiles, en 1962. Partagez-vous cette opinion ?

Américains et Russes semblent devenus incapables de se comprendre. L’Amérique voit fondre son hégémonie. L’Europe craint la constitution de glacis, d’Etats tampons dans l’étranger proche de la Russie. J’arrive de Pologne, où l’inquiétude des dirigeants et de la population est profonde et les conduit à soutenir le déploiement de missiles de l’Otan. La Russie voit dans les révolutions de couleur ou de Maïdan des empiètements sur son pré carré historique et une vulnérabilité face à l’Otan. Ces réactions en chaîne rappellent la logique des “somnambules” avant la Première Guerre mondiale, dénoncée par Christopher Clark, le cercle vicieux des peurs, des calculs et des réflexes militaires.

 

Cette escalade semble se faire dans l’indifférence générale, comme si l’on ne voulait pas la voir.

Sans doute par sidération devant les enjeux, on se refuse à voir le caractère global de ces tensions, les rivalités profondes, territoriales, fondées sur des intérêts stratégiques. L’affrontement des grands blocs de puissance s’intensifie partout, en Europe orientale comme en mer de Chine du Sud. Une bataille d’influence titanesque a lieu entre Américains et Chinois pour le partage des grands instruments de la domination mondiale, Internet, la monnaie, l’énergie, le droit, la culture. Pour le contrôle du territoire aussi, car la Chine se libère peu à peu du corset étroit que les Etats-Unis lui avaient imposé après 1945, en Asie du Sud-Est – aux Philippines ou en Malaisie – ou en Asie centrale. Nous sommes entrés dans un nouvel âge de rivalité mondiale. En réagissant systématiquement par la sanction et l’exclusion, les Occidentaux aggravent la fracture du monde. Ils ont ainsi, contre toute vraisemblance, poussé la Russie à se tourner vers l’Asie ou encouragé le durcissement de la Turquie. J’ai la conviction que l’Europe a la possibilité, si elle se réveille, d’empêcher le face-à-face et de proposer des alternatives, par exemple, en matière monétaire face au risque de nouvelles crises financières, l’organisation d’un G3 des principales monnaies mondiales, réunissant la Fed, la Banque centrale européenne et la Banque centrale chinoise autour d’un objectif de stabilité monétaire.

 

Certains diplomates parlent de Troisième Guerre mondiale. On n’aurait jamais utilisé ces mots il y a encore dix ans.

La guerre, dans un avenir proche, n’est plus impossible. La société internationale semble s’être convertie à l’esprit de guerre, à la militarisation systématique du règlement de crises. La banalisation de l’outil militaire conduit au risque de dérapage guerrier. C’est pourquoi nous avons le devoir de favoriser les lieux de dialogue et de conciliation. Je propose, dans ce livre, la mise en place d’une concertation structurée, qui associe la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine pour éviter les engrenages et donner une colonne vertébrale aux efforts diplomatiques. Nous manquons à notre responsabilité. La France avait vocation à être le pays du dialogue, de l’échange, celui qui fait se rencontrer des gens qui ne se parlent jamais. Aujourd’hui, elle a abandonné cette position de carrefour. Elle a abandonné aussi sa recherche de l’équilibre. La versatilité des diplomaties occidentales offre à certains pays l’occasion de jouer leur avantage au risque de désordres majeurs…

Vous pensez à qui par exemple ?

La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran est centrale dans la crise suicidaire du Moyen Orient. Nous les avons stigmatisés tour à tour et, ce faisant, n’avons jamais tenu de ligne d’équilibre. Aujourd’hui, par exemple, nous poussons nos intérêts par des ventes d’armes, en profitant de la disgrâce des Etats-Unis auprès de l’Arabie saoudite. Nous fermons les yeux sur la guerre au Yémen, si dangereuse parce qu’elle est comme la répétition générale d’un affrontement direct entre Iraniens et Saoudiens. Or il ne peut y avoir de paix au Moyen orient que dans un jeu de contrepoids entre puissances sunnites et chiites, arabes et non-arabes. Notre rôle est de calmer les choses. Nous devons favoriser l’émergence d’une architecture de sécurité collective inclusive, un Helsinki du Moyen Orient. Il faut des outils nouveaux – pourquoi ne pas faire du partage et de la maîtrise de la rente pétrolière, qui a été le nerf des tensions, le coeur d’une démarche coopérative, comme l’Europe l’a fait avec le charbon et l’acier dans la CECA en 1950. 

Russes et Américains ont un ennemi commun qui est le djihadisme radical. Pourquoi continuent-ils à s’affronter ? 

Les Occidentaux ont voulu croire que le djihadisme ne s’attaquait qu’à eux. Ils ont oublié que la Chine a été touchée, ainsi que la Russie, l’Inde ou, plus profondément encore, presque tous les pays musulmans. C’est un problème mondial. Nous devrions traiter ces questions en mobilisant tous les instruments et toutes les bonnes volontés en nous appuyant fortement sur la légitimité internationale. Regagner des territoires à Daech sans stratégie politique ne suffira pas à éteindre le terrorisme.

Vous relevez dans le livre une absence de leadership au niveau international, au niveau de la communauté, au niveau des grands présidents, des grandes puissance…

Au delà de la question du leadership, c’est une communauté médiatique mondiale qui s’est peu à peu affirmée. L’information circule à grande vitesse. Elle est aplatie. Il faut réagir en permanence et en temps réel. L’opinion prime sur l’action. L’affaiblissement des Etats, la montée des passions, y compris dans les Etats démocratiques, font que nos sociétés ont perdu beaucoup d’efficacité sur la scène internationale. On juge plutôt que de responsabiliser nos interlocuteurs et améliorer les choses. Au début de la crise syrienne,  le jugement moral sur Bachar Al-Assad a prévalu sur le souci  de soulager la souffrance des populations. 

Pour vous, il faut dialoguer avec Bachar Al-Assad, l’appuyer comme le font les Russes, préserver l’Etat syrien ?

Le régime d’Assad n’est pas la solution pour la Syrie, mais il faut dialoguer avec tout le monde, cela a toujours été la clé de la diplomatie française : avoir une stratégie inclusive. La diplomatie doit apporter des réponses à des problèmes, pas se faire plaisir. Comment faire en sorte d’avoir des corridors humanitaires, des zones d’exclusion aérienne? La question se pose avec acuité pour Raqqa et Mossoul. Des territoires vont être libérés. Comment les pacifier durablement  en liaison avec les pays de la région, sachant qu’aujourd’hui ceux-ci cherchent à prendre des gages en termes de territoires et d’influence ? 

La grande raison de l’émergence de Daech fut l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Vous vous y êtes opposé. En êtes-vous fier ?

Je crois que la position de la France était juste. Mais le désastre de cette région fait que si fierté il y a, elle ne pèse que peu de choses à l’aune des drames que vivent ces populations. Nous avons eu les yeux ouverts pour regarder, parce que notre histoire nous y a obligés. Nous avons vécu des drames, les campagnes napoléoniennes, l’Indochine, la guerre d’Algérie. Cela nous a instruit sur la complexité de la réalité. Je regrette que la France aujourd’hui ne porte pas son histoire et son expérience.

Que reste-t-il de la diplomatie française ?

La politique étrangère de la France s’enferme dans un jeu de rôles qui est souvent un jeu d’intérêts. Elle ne défend pas ce qui est l’honneur de la diplomatie, c’est à dire la recherche de solutions, ce travail ingrat, difficile, humble, qui consiste à nouer des fils dans l’ombre. On a pu le faire à tel ou tel moment, au moment par exemple des Rencontres de Normandie, en juin 2014. La France était dans son rôle quand elle a cherché à retisser un dialogue avec la Russie, avec l’Allemagne. C’est un travail de tous les jours, exténuant mais nécessaire. Et on voit bien aujourd’hui comment, ce qui se passe en Syrie, en Irak, au Sahel, est le résultat d’une démission de la politique au bénéfice des armes. 

Vous rendez un hommage appuyé à Jacques Chirac, un des derniers hommes politiques européens à avoir connu l’expérience concrète et immédiate de la guerre. Trop souvent les dirigeants ne savent pas de quoi ils parlent quand ils évoquent la guerre aujourd’hui. On a même vu Barack Obama piloter ses guerres au « joystick », avec l’usage des drones…

La présidence de Jacques Chirac a incarné un sens de l’équilibre et de la mesure, une vision du monde qui en acceptait la complexité, un refus de rétrécir la France à une supposée famille occidentale. Pour lui la guerre n’a jamais été une réponse parmi d’autres. On oublie les drames qui l’accompagnent. On oublie qu’on intervient dans des sociétés divisées, fragiles. On oublie à quel point une intervention militaire et la guerre laissent des traces dans la mémoire d’un peuple. 

Pour vous, la France est en guerre ou pas ?

Non, la France n’est pas en guerre. Que nous ayons peur, que nous soyons inquiets, que, au quotidien, nous vivions dans la crainte d’un attentat, évidemment. Mais l’idée d’être en guerre face à une organisation terroriste, réduit considérablement notre force morale, notre force politique, notre force de nation. Elle nous rend vulnérables. Nous devenons faibles par rapport à des gens qui ont l’initiative. Nous leur offrons une légitimité de guerriers, une reconnaissance qu’ils ne méritent pas. Et dans le même temps, nous nous dispensons d’adapter notre réponse sécuritaire, de nous doter de forces anti-terroristes plus efficaces, mieux coordonnées. 

Vladimir Poutine veut-il la guerre? L’Occident a-t-il raison de l’ostraciser ?

On ne peut ignorer le traumatisme historique de la Russie. L’humiliation profonde née de la chute de l’Union soviétique a miné le pays. L’Occident a manqué à ses devoirs vis-à-vis du peuple russe à ce moment-là, prenant des engagements sans s’y tenir en particulier sur le rôle de l’Otan.  La Russie recherche la reconnaissance et le respect de son identité en renforçant son influence, au Moyen Orient, ou en obtenant des garanties de sécurité, en Europe Orientale notamment. L’histoire du pays est ainsi faite que plus il y a de difficultés économiques, financières, de souffrances, plus le pays se rassemble autour du pouvoir. Aujourd’hui Vladimir Poutine incarne cette politique de fierté nationale, parfois ce sentiment de supériorité sur un Occident avachi, dépourvu de repères moraux. Mais il y a aussi un désir d’Europe, un besoin d’Europe en Russie. Dès lors, à nous de tendre la main, par exemple pour éviter ensemble la faillite de l’Etat ukrainien à travers des initiatives et des financements communs.

En regardant le débat sur la primaire de droite, cela vous a manqué de ne pas être parmi les candidats ?

Pas du tout ! D’abord parce que je ne suis pas favorable à la primaire. Elle constitue un risque de division et d’impuissance, due à des surenchères qui éloignent de la réalité et conduisent mécaniquement aux déceptions. En France, la conquête du pouvoir se situe à l’opposé de l’exercice du pouvoir. Celui-ci doit être fait de réalisme, de mesure, d’ouverture, de dialogue alors que la conquête est tout en dureté, en clivages et en excès.

Et si l’un deux vous le propose, vous avez envie de replonger ?

Je suis dans l’action, pas dans la recherche de pouvoir. 

10 novembre 2016, Paris Match

678 1024 Dominique de Villepin

Mémoire de Paix pour Temps de Guerre

« Depuis quinze ans, le monde semble emporté dans une folle course à la guerre. Le Moyen Orient est pris dans une spirale suicidaire sans fin, le terrorisme international nous défie, de grands empires entrent en confrontation.

Le virus de la guerre est en nous, rendu plus agressif par les peurs, les humiliations et les colères. La crispation des nations occidentales sur leurs privilèges et sur une vision du monde dépassée ne peut qu’aggraver les maux.

Toute ma vie durant, j’ai voulu mettre le travail de la paix au cœur de mon action. En 2003, auprès de Jacques Chirac, j’ai mené le combat de la paix à l’ONU contre l’intervention américaine en Irak, conscient des dangers de la vision néoconservatrice du monde.

Nous devons apprendre à regarder le monde et à en comprendre les métamorphoses. A nous d’entendre ce qui anime aujourd’hui les peuples et les nations, en Russie, aux Etats-Unis, comme en Chine, en Turquie, en Côte d’Ivoire ou en Colombie. C’est au plus près de la réalité que nous pourrons mesurer la faillite des Etats-Nations et le jeu des revendications identitaires dans une mondialisation qui semble condamnée à l’accélération perpétuelle.

Le moment est venu de s’atteler au travail de la paix, d’ouvrir les yeux sur les blessures du monde et de nous doter des outils pour construire un nouvel ordre, stable et juste. Des solutions existent, mais elles nécessitent de la patience, de l’imagination, de la volonté. Pour contrer les épopées mensongères de la guerre, nous avons besoin d’un récit de la paix, qui constitue le grand défi, le seul héroïsme possible de notre temps, adapté à un monde fragile aux identités blessées, en mal de réconciliation.  J’ai la conviction que la France a un rôle à jouer dans ce nouveau monde, à condition de retrouver sa vocation d’initiative, de médiation et de dialogue, fidèle à son message et à son histoire. »

D. d  V.