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Présentation de la base de données sur le terrorisme avec François HEISBOURG

Je veux d’abord remercier François HEISBOURG qui vient de nous présenter sa base de données sur les actes terroristes.

Face à cette menace, je veux réaffirmer ma conviction : la démocratie constitue notre meilleure arme, notre meilleur atout. L’objectif des groupes terroristes c’est précisément de nous pousser à renoncer à nos principes.  Or le jour où nous renierons les fondements de l’Etat de droit pour combattre le terrorisme, nous aurons commencé à perdre la bataille.

Défendre nos principes c’est avant tout renforcer notre pacte national : car la lutte contre le terrorisme est l’affaire de tous.  Le travail des gouvernements et des services spécialisés est bien sûr indispensable. Mais ils doivent pouvoir s’appuyer sur la vigilance et la détermination de tous nos concitoyens.

 

La base de données sur les actes terroristes vise justement à mieux associer l’ensemble de nos concitoyens, à travers un double souci de transparence et de protection :

  • Elle fournira des informations précises et fiables sur la réalité de la menace.
  • Elle constituera une référence solide, face à un fléau qui suscite l’inquiétude des Français.

C’est d’autant plus nécessaire qu’aujourd’hui le terrorisme reste une menace réelle.

 

– Il s’appuie sur une chaîne opérationnelle :

  • Avec un courant idéologique radical, notamment autour de la mouvance salafiste, qui entretient la haine et appelle au djihad ;
  • Avec des camps d’entraînement dans certains pays en proie au désordre, comme l’Irak actuellement ;
  • Avec enfin des filières de recrutement pour embrigader des personnes souvent jeunes et les conduire dans ces camps d’entraînement. De telles filières existent en France, comme l’a prouvé le démantèlement par la Direction de la Sûreté du Territoire il y a quelques semaines de l’une d’entre elles, liée à une mosquée du XIXème arrondissement de Paris.
  • A partir de cette chaîne s’organise une véritable répartition des tâches entre les prédicateurs, les organisateurs et les poseurs de bombes.

 

– La menace est d’autant plus préoccupante que le terrorisme a considérablement changé.

  • Dans son organisation d’abord : organisé en petits groupes autonomes reliés entre eux par des ramifications mouvantes, il est d’autant plus difficile à appréhender. Il y a sur le territoire européen des cellules composées d’individus bien intégrés. Elle restent souvent en veille pendant des mois avant de passer à l’action : c’est l’exemple des attentats du 11 mars en Espagne.
  • Dans ses méthodes ensuite : les groupes terroristes ont prouvé leur intention d’accéder à des armes de destruction massive, notamment chimiques et biologiques, afin d’accroître leur capacité de destruction ;

 

– L’objectif des terroristes est d’avoir toujours un temps d’avance sur nous : c’est pourquoi il est si important d’adapter en permanence nos armes. J’ai donc pris des décisions majeures depuis mon arrivée au Ministère de l’Intérieur pour renforcer la coordination :

Au plan national :

  • J’ai réactivé le Comité de Lutte Anti-terroriste pour la premières fois depuis 2001 ;
  • J’ai créé le Comité du Renseignement Intérieur, qui réunit chaque mois, sous mon autorité, les directeurs des services de renseignement : ce conseil a d’ores et déjà permis d’améliorer leur coopération et de fixer les grandes orientations stratégiques. Nos services sont donc plus réactifs devant l’évolution des menaces ;

Au plan régional :

  • J’ai créé des pôles régionaux de lutte contre l’islamisme radical, afin que les services de renseignement coordonnent mieux leur effort sur l’ensemble du territoire. Après le pôle d’Ile-de-France créé en avril dernier, les différents pôles se mettent en place, sur la base de la circulaire que j’ai fait parvenir aux préfets en janvier.

En ce qui concerne les moyens :

  • J’ai créé le centre des technologies de la sécurité intérieure afin de doter l’ensemble des services des outils technologiques les plus performants.

La base de donnée qui vient de vous être présentée sera un atout essentiel.

 

– Elle répond à un impératif d’information de chaque citoyen, un impératif d’autant plus important que dans des périodes de tensions le manque d’information constitue un risque. Cette base de données constitue donc une protection face à toute tentation de manipulation.

 

– J’ai confié son élaboration à un organisme indépendant, la Fondation pour la recherche stratégique. Sa mise en place a été pilotée par François Heisbourg, dont l’expertise dans ce domaine est connue de tous. Je veux rendre hommage à la qualité de son travail.

 

– Ce site n’a pas vocation à constituer un instrument d’évaluation de la menace :

  • La définition du niveau de la menace reste de la seule compétence du Président de la République et du Premier Ministre, sur proposition du Ministre de l’Intérieur ;
  • Elle est définie notamment par le niveau d’alerte du plan Vigipirate et les différents dispositifs de surveillance et de protection qui sont associés.

La menace terroriste s’inscrit dans la durée : nous devons donc poursuivre notre effort d’adaptation.

 

– A Lyon, j’ai fait des propositions pour accentuer la lutte contre le bio-terrorisme :

  • D’abord, la constitution d’une base de données européenne et internationale : elle permettrait d’établir une cartographie des laboratoires sensibles, mais aussi un réseau d’alerte pour les vols, les disparitions et les transactions suspectes de produits sensibles groupes ou d’individus qui doivent faire l’objet d’une vigilance accrue, parce qu’ils ont tenté de s’approprier des agents sensibles.
  • Ensuite, la mise en place d’un centre de veille et d’alerte placé sous l’autorité de l’ONU : il serait saisi pour toute commande de produit suspecte et travaillerait en étroite liaison avec l’OMS pour signaler tout risque de contamination. :
  • Enfin, nous devons mieux articuler les scénarios de réaction entre les pays de l’Union européenne, afin de coordonner notre riposte et pouvoir appuyer un pays frappé par une attaque de type biologique par exemple.

 

Nous allons élaborer, sur la demande du Président de la République et du Premier Ministre, un Livre blanc sur la sécurité intérieure face au risque terroriste.

  • Ce travail devra s’étendre sur toute une année, sous ma responsabilité ;
  • Il permettra de définir une doctrine globale en matière de sécurité face à la menace terroriste, en intégrant tous les aspects : la lutte anti-terroriste, les capacités de protection des populations ainsi que les capacités de secours et de réponse sanitaire. Il devra également associer l’ensemble des acteurs et des ministères concernés.
  • Cette doctrine pourrait ensuite servir de contribution à l’élaboration d’une véritable doctrine européenne de réponse au terrorisme, dans le prolongement des décisions du Conseil européen de mars 2004.

 

– Enfin je souhaite créer un Conseil Scientifique du Ministère de l’Intérieur :

  • Il pourrait réunir les représentants de l’Etat, des collectivités locales, des Instituts de Recherche et des personnalités qualifiées ;
  • Il aurait pour mission de conseiller et d’orienter les choix du Ministère en matière de recherche et de développement dans la lutte antiterroriste.

 

***

Mesdames, Messieurs,

Le terrorisme met à l’épreuve davantage que notre sécurité : notre détermination à défendre nos valeurs, notre confiance dans un projet politique commun.

C’est pourquoi la réponse au terrorisme ne peut se limiter à la mobilisation de nos services de renseignement. Elle exige une mobilisation de tous à partir d’une prise de conscience collective :  c’est tout le sens de cette base de données qui nous est présentée aujourd’hui.

Notre sécurité dépend avant tout de notre capacité à nous unir, en France, comme en Europe et dans le monde. Une fois encore, j’en suis convaincu, la démocratie est notre meilleur atout.

Je vous remercie.

7 mars 2005

150 150 Dominique de Villepin

1ère conférence sur le bioterrorisme à Lyon

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire général,

Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de me trouver aujourd’hui parmi vous pour ouvrir cette première conférence mondiale sur la prévention du bio-terrorisme.

Depuis plusieurs années maintenant nous sommes confrontés au fléau du terrorisme : il cherche à déstabiliser nos sociétés et à opposer les peuples entre eux. Depuis le 11 septembre 2001, la communauté internationale s’est mobilisée : nous avons défini de nouvelles méthodes de coopération et développé nos capacités de renseignement.

Aujourd’hui une nouvelle étape est à franchir : les groupes terroristes cherchent à se doter d’armes de destruction massive : nous devons trouver des réponses adaptées ; les groupes terroristes veulent diviser les peuples pour nous entraîner dans un choc des cultures : nous devons éviter ce piège ; les groupes terroristes se nourrissent de toutes les frustrations accumulées dans certaines régions du monde : nous devons trouver une réponse politique globale.

Le combat contre le terrorisme est un combat méthodique, un combat de longue haleine, un combat qui devra éviter de crisper les identités et d’aviver les plaies. Ce combat nous devons le mener avec une double exigence : une exigence de coopération, car aujourd’hui aucun pays seul ne peut faire face à la menace. Depuis plusieurs années Interpol nous montre la voie, avec 182 nationalités qui travaillent côte à côte contre le crime organisé et le terrorisme. Une exigence de fidélité à nos principes démocratiques, car l’objectif des groupes terroristes c’est précisément de nous pousser à nous écarter des valeurs de l’Etat de droit.

Face à la menace bio-terroriste, nous devons redoubler d’efforts. Non seulement parce qu’elle fait peser sur nos sociétés des risques particulièrement odieux. Mais parce qu’elle pourrait constituer la prochaine étape de l’évolution du terrorisme. Vous connaissez mieux que quiconque la capacité des groupes terroristes à allier les méthodes les plus archaïques aux technologies les plus modernes. C’est pourquoi, plus encore que dans la lutte contre les formes classiques du terrorisme, nous devons faire preuve de responsabilité  et mobiliser toutes les énergies.

Quel est l’état de la menace ?

Le niveau de la menace terroriste est aujourd’hui particulièrement élevé. Il existe des territoires qui sont de véritables bases arrière pour les groupes terroristes. Après la Bosnie et l’Afghanistan, l’Irak risque de jouer ce rôle. Il existe des filières d’acheminement de combattants vers ces camps d’entraînement, notamment en Europe et en France. Il y a quelques semaines, la Direction de la Surveillance du Territoire en a démantelé une, liée à une mosquée du XIXe arrondissement de Paris.

Enfin ces filières peuvent s’appuyer sur le développement d’une idéologie fondamentaliste. Aujourd’hui l’influence de l’islamisme radical, notamment autour de la mouvance salafiste, constitue une véritable menace. Entretenu par un discours fanatique, ce courant se nourrit du repli communautaire que l’on observe dans certains quartiers, en Ile-de-France et dans la région lyonnaise en particulier.

Cette chaîne opérationnelle offre aux terroristes la main d’œuvre et les leviers d’action dont ils ont besoin. Elle est d’autant plus efficace qu’elle a pu s’organiser dans de nombreux pays. C’est pourquoi l’unité de la communauté internationale est aujourd’hui la clé du succès, si nous voulons anticiper et déjouer les pièges du terrorisme.

Pour combattre le terrorisme, il faut en comprendre le fonctionnement. Or une véritable révolution s’est opérée depuis le 11 septembre :

Première caractéristique, les terroristes sont peu nombreux. Mais de cette faiblesse apparente ils ont fait un atout : dispersés, ils sont plus difficiles à appréhender ; déracinés, ils n’en sont que plus mobiles.

Deuxième caractéristique, ils ont une capacité d’organisation globale. Après les coups portés contre Al Qaeda en Afghanistan, ils se sont recomposés en cellules autonomes, reliées les unes aux autres. L’adhésion à Al Qaeda y fonctionne essentiellement comme une franchise. Forts de cet éclatement, les groupes terroristes s’intègrent d’autant plus facilement dans les sociétés occidentales. Il n’y a donc pas aujourd’hui de grande organisation terroriste dont il suffirait de couper la tête, mais une nébuleuse de groupes autonomes et indépendants aux ramifications  mouvantes.  C’est pourquoi la lutte contre le terrorisme exige d’abord un travail minutieux de traque, pour remonter chaque filière et aller jusqu’au bout de chaque information.

Troisième caractéristique, c’est la continuité entre la sphère idéologique et la sphère opérationnelle, entre les prédicateurs et les poseurs de bombes. Le terrorisme contemporain repose sur une véritable division des tâches qui le rend d’autant plus difficile à appréhender. Les prêcheurs tiennent un discours de haine et de violence auquel les jeunes en déshérence peuvent être particulièrement sensibles. Les organisateurs contactent ces jeunes, les recrutent, leur fournissent des caches, des relais et des appuis financiers. Enfin les exécutants se chargent du regroupement des cellules et de la préparation des attentats. Contre chacun de ces maillons nous devons nous donner les moyens d’agir ; en particulier, nous ne pouvons tolérer que des individus instrumentalisent le message religieux pour appeler au jihad sur notre sol. C’est pourquoi j’ai demandé, au sein de mon Ministère, à la Direction des Renseignements Généraux de suivre avec une attention particulière les groupes fondamentalistes présents sur notre sol. Ne nous y trompons pas : de la pertinence de notre diagnostic, un diagnostic qui doit être constamment renouvelé, dépendra l’efficacité de notre réponse. Face à un fléau qui ne cesse de se transformer, il ne s’agit pas de gagner la bataille d’hier, mais bien celle de demain.

Dernière caractéristique, c’est l’opportunisme du terrorisme, qui se greffe sur toutes les plaies du monde. Il se nourrit du ressentiment et de la frustration, récupère toutes les causes, s’installe dans toutes les zones de non-droit et de guerre. Il démultiplie ainsi son influence, tout en se dotant d’une légitimité. Nous l’avons vu en Afghanistan au début des années 80, avec le soutien de combattants arabes à la lutte du peuple afghan contre l’envahisseur russe. Nous l’avons vu également en Tchétchénie, où les terroristes d’Al Qaeda ont su tirer profit de la dimension religieuse de la guerre. Aujourd’hui c’est en Iraq que la plupart des groupes terroristes sont venus s’installer, profitant de la porosité des frontières, du chaos et de l’affrontement entre plusieurs factions. Les attentats succèdent aux enlèvements, qu’ils soient le fait des partisans baasistes, des nationalistes combattant la présence étrangère sur leur sol ou d’islamistes étrangers comme le jordanien Al-Zarqaoui.

Dans ce contexte, le bio-terrorisme constitue une menace spécifique particulièrement préoccupante. Nous avons connu ces dernières années des exemples d’attentats chimiques et biologiques :

Au Japon, avec l’attentat commis à Tokyo par la secte Aum, le 20 mars 1995 : la dispersion d’un gaz innervant, le gaz sarin, dans le métro de la capitale japonaise, à une heure de pointe, avait entraîné la mort de 12 personnes et intoxiqué plus de 5000 autres.

Aux Etats-Unis une vague de lettres piégées contenant du bacille de charbon a provoqué une véritable psychose, quelques semaines seulement après les attentats du 11 septembre. 5 personnes avaient trouvé la mort et 23 avaient été contaminées. Souvenons-nous que des lettres suspectes avaient à l’époque été envoyées en France, soulignant ainsi la dimension mimétique de cette menace.

Aujourd’hui nous savons que certains groupes terroristes ont tenté de mettre la main sur des agents chimiques ou biologiques. La menace doit donc être prise au sérieux.

En France nous savons que certains groupes ont tenté d’accéder à des agents chimiques. C’est ce qu’a prouvé le démantèlement, en décembre 2002 de la cellule dite de Romainville-La Courneuve, qui projetait des attentats à base de gaz cyanurés.

Certaines cellules d’Al Qaeda se sont entraînées en Afghanistan à la maîtrise et à l’utilisation d’agents biologiques, en particulier le charbon, la ricine et la toxine botulique. Plus récemment, après la chute du régime Taliban, ces groupes ont poursuivi des expériences dans les gorges de Pankissi, territoire géorgien limitrophe de la Tchétchénie.

Le faible coût des agents pathogènes, la facilité d’accès à certaines souches, l’effet de masse que produirait un tel attentat dans un pays occidental font de l’arme biologique un élément attractif pour les groupes terroristes.

Il est donc indispensable de renforcer encore notre protection face à l’éventualité d’une frappe de ce type, même si la dispersion des agents biologiques constitue un obstacle  technique majeur.

La France doit rester mobilisée, à la fois face à la menace globale du terrorisme, et face aux menaces spécifiques.

Je veux faire de la France un pays en pointe de la lutte anti-terroriste, en privilégiant deux approches : le renforcement du renseignement humain et le développement des nouvelles technologies. Car l’un ne va pas sans l’autre.

Pour cela j’entends d’abord renforcer la coordination des services de renseignement.

Dès mon arrivée, j’ai réactivé le Comité interministériel de lutte anti-terroriste, afin de décloisonner le travail des différents ministères concernés : dans le cas du bio-terrorisme c’est particulièrement important.

J’ai créé également le Comité du Renseignement Intérieur afin de mieux mobiliser et coordonner nos capacités de renseignement.

Pour améliorer la couverture territoriale des services de renseignement, j’ai demandé la création dans chaque région d’un pôle de lutte contre l’islamisme radical, sur le modèle du pôle qui fonctionne déjà en Ile-de-France. Des résultats très significatifs ont été obtenus : des individus appelant au jihad contre les pays occidentaux ont pu être interpellés et renvoyés dans leur pays d’origine ; des lieux de rassemblement d’islamistes radicaux ont été fermés ; la structure française du Groupe Islamique Combattant Marocain a été démantelée.

Je veux également moderniser nos outils : c’est pourquoi j’ai décidé la création d’un Centre des Technologies de la sécurité intérieure, afin de doter nos services des moyens techniques et scientifiques les plus modernes possibles. J’ai demandé à son directeur de développer en priorité des technologies de pointe pour le renseignement et l’investigation, notamment dans les domaines du traitement de l’image et du son, des moyens aériens de surveillance, et de la veille Internet.

Pour lutter efficacement contre le bio-terrorisme, notre pays peut s’appuyer sur le travail considérable réalisé depuis plusieurs années. La France a été l’un des premiers pays à prendre conscience de la menace biologique et à se doter des instruments pour y répondre : c’est le plan Biotox, qui permet d’associer les compétences de tous les ministères concernés -intérieur, défense, santé mais aussi agriculture pour la protection de la chaîne alimentaire, recherche pour la protection des laboratoires, transports pour la protection des réseaux. Les tâches de chacun ont été clairement définies, ainsi que l’articulation des responsabilités en cas de frappe imminente ou avérée.

Mais aujourd’hui nous devons aller plus loin et amplifier notre effort à tous les niveaux de la menace :

Le premier niveau c’est celui de la prévention, avec deux priorités. D’abord renforcer le contrôle sur la détention et les mouvements des souches pathogènes et des toxines. Depuis le 31 juillet dernier, un arrêté précise les conditions d’un tel contrôle. Chacun doit faire preuve de responsabilité, en déclarant immédiatement tout vol ou détournement d’agents sensibles, et en renforçant les mesures de sécurité autour de chaque site. Ensuite, nous devons améliorer notre système de veille et d’alerte. Nous devons être en mesure de réagir le plus en amont possible de la menace. Sous l’autorité du Premier Ministre et dans le cadre du plan Vigipirate, des mesures de surveillance et de protection ont été prises, notamment autour des réseaux d’eau potable, avec l’augmentation des taux de chloration. Mais je souhaite encore multiplier les contrôles, à la fois de l’eau et de la chaîne alimentaire.

Le deuxième niveau, c’est celui de l’intervention : plusieurs exercices à Paris, mais aussi dans d’autres grandes villes, ont permis de progresser dans la mise en place d’une chaîne d’intervention efficace et rapide, en cas de frappe chimique ou biologique. J’entends multiplier ces exercices dans les prochains mois, à Paris comme dans les grandes villes du pays, car c’est la meilleure façon de former nos forces de sécurité et de secours à l’éventualité d’une frappe.

Enfin, le troisième niveau c’est la réponse sanitaire : nous devons savoir à chaque moment quelles sont nos capacités de réaction : avec un recensement précis, par zone de défense, des établissements hospitaliers capables de faire face aux attentats NRBC ; avec un bilan constamment actualisé de disponibilité en médicaments, notamment les vaccins, et en personnel de santé ; avec des plans de réponse spécifiques, comme par exemple en cas d’épidémie de variole : nous savons aujourd’hui que la vaccination de la population pourrait être réalisée en deux semaines. Les préfets auraient dans ce cas la responsabilité de mobiliser les 4500 unités de vaccination dont nous disposons sur le territoire national.  En ce qui concerne les maladies bactériennes, les autorités sanitaires disposent aujourd’hui d’un stock d’antibiotiques important.

Pour mieux protéger chacun de nos pays de la menace terroriste, la coopération à l’échelle européenne et internationale est un atout.

Face à des groupes terroristes qui se jouent des frontières, la coopération européenne est essentielle et la France veut en être l’un des moteurs.

En matière de renseignement d’abord, nous devons travailler de manière plus coordonnée.

Dans le cadre du G5 j’ai proposé que nous échangions systématiquement nos listes de jihadistes ayant fréquenté des camps d’entraînement. D’ores et déjà les Allemands nous ont donné 210 noms et nous leur en avons donné 150. Je retrouverai dans quelques jours mes quatre homologues à Grenade : ce sera l’occasion de faire le point sur ces échanges et de définir de nouveaux objectifs.

Cette évolution nous permettra, au niveau des 25 membres de l’Union aussi, de mieux travailler ensemble. C’est pourquoi il est si important de renforcer le rôle d’Europol, afin d’en faire le bras armé de l’Europe contre le terrorisme.

Au-delà du renseignement, nous devons mieux protéger l’espace Schengen.

Cela implique avant tout de sécuriser les frontières extérieures. Pour cela chacun doit apporter son énergie et son expérience aux pays qui sont en charge du contrôle de ces frontières. J’ai pu voir en Roumanie comment les policiers français prêtent main forte à leurs collègues roumains, afin de mieux contrôler cette entrée dans l’Union européenne.

A l’intérieur de l’espace Schengen nous disposons d’outils extrêmement utiles pour accroître notre vigilance : les centres de coopération douanière et policière comme celui que j’ai visité récemment à Modane, les officiers de liaison, ou encore les patrouilles mixtes nous permettent de démultiplier nos capacités. Les visas biométriques, qui seront bientôt obligatoires, constitueront un instrument privilégié pour mieux contrôler la circulation à l’intérieur de l’espace Schengen.

Mais cette coopération doit aller au-delà de l’Europe : c’est tout le sens de l’Organisation Internationale de la Police criminelle. Votre présence aujourd’hui témoigne de l’adaptation constante d’Interpol à l’évolution des menaces. Je salue, à cet égard, l’initiative que vous avez prise il y a un an, de diffuser des notices d’alerte sur des armes, des objets, des lettres ou des colis piégés.

Face au risque de frappe biologique, la coopération constitue la meilleure protection. Ne nous y trompons pas : les terroristes exploiteront le moindre maillon faible, qu’il s’agisse du savoir faire de tel ou tel pays, de l’approvisionnement en matière sensible ou de l’acheminement des souches pathogènes.

C’est pourquoi je propose que nous avancions dans trois directions :

Dans la collecte du renseignement et des informations d’abord, pourquoi ne pas développer les échanges et créer une base de données commune ? Cette base pourrait comporter une cartographie des laboratoires sensibles, un réseau d’alerte pour les vols, les disparitions et les transactions suspectes de produits sensibles ainsi qu’une liste de groupes ou d’individus faisant l’objet d’une vigilance accrue, parce qu’ils ont tenté de s’approprier des agents sensibles.

En matière de prévention, deux mesures s’imposent : il faut sensibiliser davantage les sociétés de biotechnologie, les laboratoires de recherche publique ou privée, les hôpitaux, mais également les universités et les établissements d’enseignement secondaire aux risques du terrorisme. Pour aller plus loin, les laboratoires P3 et P4 doivent faire l’objet d’une sécurisation accrue à tous les niveaux, du recrutement de stagiaires à la gestion et au transfert d’agents pathogènes ; de l’exploitation des systèmes d’information à l’accès des locaux situés en zone sensible. La communauté internationale doit impérativement se saisir de ce chantier. Sans aller jusqu’à créer un organe d’inspection à l’image de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique pour le nucléaire, nous pourrions envisager la mise en place d’un Centre de veille et de coordination. Cet organisme pourrait être rattaché à l’ONU et serait saisi pour toute commande de produit suspecte. Il travaillerait en étroite liaison avec l’OMS pour signaler tout risque de contamination.

Au niveau opérationnel, la priorité c’est de mutualiser nos informations sur les dispositifs d’alerte et de réaction. Cela implique une meilleure coordination des plans type Biotox afin de pouvoir appuyer plus efficacement un pays voisin en cas de frappe : pourquoi ne pas imaginer par exemple un scénario européen de réaction à une frappe biologique ? La mutualisation implique aussi que nous fassions le point sur les réserves de vaccins : chaque pays doit pouvoir connaître l’état des stocks de vaccins des pays les plus proches, afin de pouvoir faire appel à eux en cas d’alerte, avec des dispositifs et des itinéraires d’acheminement déterminés à l’avance.

Mesdames, Messieurs,

Avant de vous laisser commencer enfin vos travaux, je voudrais vous faire part d’une conviction : la clé de notre succès dans la lutte contre le terrorisme est double.

C’est d’abord la lucidité : nous devons avoir conscience de la gravité de la menace qui pèse sur nous, et nous devons en informer nos concitoyens. C’est le sens de la base de données que me présentera François Heisbourg la semaine prochaine.

C’est ensuite notre détermination collective : celle des services de renseignement à poursuivre leur traque, celle des pouvoirs publics à protéger toujours mieux la société, celle des citoyens enfin à accroître leur vigilance afin de participer à leur sécurité.

1er mars 2005, Lyon

150 150 Dominique de Villepin

La lutte contre le terrorisme et l’enjeu démocratique

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur de m’exprimer devant vous aujourd’hui. Votre université représente le meilleur de la tradition intellectuelle espagnole : sa capacité à s’ouvrir sur le monde, à rester à l’écoute des autres cultures et des autres peuples, sa volonté permanente de savoir et d’imagination.

Je remercie M. Baltasar Garzon de m’avoir proposé d’ouvrir votre séminaire et de m’exprimer sur la lutte contre le terrorisme. Aux yeux des Français, Monsieur le Juge, vous êtes un symbole de courage, de détermination, de lucidité dans le combat contre le terrorisme.

L’Espagne sait le prix de ce combat. Il y a quelques semaines seulement, Madrid a été touchée au cœur par l’attentat le plus meurtrier qu’ait jamais connu le continent européen. De Lisbonne à Paris, de Berlin à Rome, de Stockholm à Varsovie, nous avons tous été bouleversés par les images terribles de la gare d’Atocha. Ce matin du 11 mars est pour l’Espagne un matin de révolte. C’est pour l’Europe tout entière un matin de douleur.

Mais c’est aussi un appel à combattre sans relâche tous ceux qui ont décidé de porter le fer de la violence aveugle dans nos sociétés. L’Espagne a été aux avant-postes de cette lutte. Elle a forcé l’admiration de tous les autres pays européens par le calme et la sérénité avec lesquels elle a affronté année après année les attentats criminels sur son propre territoire, contre ses propres enfants.

J’en suis convaincu : le projet absurde des terroristes est voué à l’échec. Pourvu qu’elles trouvent la force de se protéger et de résister, les démocraties l’emporteront. Leur cause est juste : c’est celle du dialogue contre la haine, de la liberté contre l’endoctrinement, de la paix contre le chaos. Notre tâche est immense. Non seulement parce que le combat contre le terrorisme prendra des années. Mais aussi parce que nous devons lutter avec les armes que nous donnent nos valeurs, et aucune autre. Le jour où nous renierons les principes fondamentaux de l’Etat de droit pour combattre le terrorisme, nous aurons commencé à perdre la bataille que nous avons engagée, parce que nous aurons commencé à nous perdre nous-mêmes. Notre mobilisation doit être permanente. Elle doit aussi être fidèle à ce que nous sommes.

Pour répondre avec efficacité au défi terroriste, nous avons une exigence de lucidité. Il ne s’agit pas d’excuser ou de comprendre pour le plaisir de comprendre, mais de savoir comment le terrorisme se développe, sur quel terreau il prospère, à quels mécanismes il obéit. La lucidité aiguisera notre réponse.

Chacun doit en prendre conscience : nous faisons face à une menace radicalement nouvelle, qui ne cesse de s’adapter afin de garder un temps d’avance sur ses adversaires. La première caractéristique des groupes terroristes, c’est en effet leur mobilité et leur capacité d’adaptation permanente. Comme des virus mutants, ils sont capables de se transformer pour mieux résister aux attaques dont ils sont l’objet.

L’autonomie croissante des groupes islamistes en est le meilleur exemple : alors que la plupart des Etats ont progressé dans la maîtrise des interceptions téléphoniques et dans la compréhension des réseaux internationaux, ces groupes ne respectent aucune structure hiérarchique trop rigide, et par conséquent plus facile à appréhender. En Europe, il s’agit souvent de noyaux autonomes et intégrés dans la société, comme le montre l’enquête faite à la suite des attentats de Madrid. De l’affaiblissement que constituaient les coups portés contre les dirigeants d’Al Qaida, les terroristes ont donc fait une force : ils peuvent s’affranchir de ces dirigeants, qui de responsables opérationnels deviennent des inspirateurs.

Un autre exemple est l’émergence de filières de combattants terroristes en Iraq. Après la Bosnie, l’Afghanistan et la Tchétchénie, l’Iraq pourrait en effet devenir le lieu privilégié de formation des candidats au terrorisme. Pour des raisons pratiques d’abord : les contrôles aux frontières sont encore très limités et l’instabilité chronique facilite le regroupement d’individus déterminés, prêts à propager leur message de haine et de rejet. Pour des raisons politiques aussi : les images de l’occupation du pays par les troupes américaines alimentent un sentiment d’humiliation que les extrémistes exploitent sans relâche. Le résultat est là : des filières ont été mises au jour en Allemagne, en Italie et plus récemment au Royaume-Uni. Nous suivons avec la plus grande vigilance toutes les évolutions dans ce domaine.

Deuxième caractéristique du terrorisme contemporain : sa maîtrise des outils de la modernité. On ne retient souvent du terrorisme que ses procédés rudimentaires, qui lui permettent d’échapper à la plupart des outils de contrôle les plus perfectionnés : la collecte des fonds par la hawala, fondé sur la confiance et la parole donnée, en est une illustration. Elle ne laisse aucune trace. Aucun signe écrit. Elle permet pourtant d’opérer dans la plus totale clandestinité des transferts de fonds importants. Le recours à l’arme blanche pour assassiner des otages étrangers en est une autre : la barbarie de l’acte fait son efficacité. Les effectifs terroristes peuvent être réduits, le nombre de victimes limité : la cruauté de l’égorgement n’en frappe pas moins les esprits et parvient à alimenter la peur.

Ce dernier exemple le montre : les organisations terroristes savent combiner l’archaïsme avec les outils technologiques les plus modernes. Regardons les moyens de communication, câblés ou informatiques : ils sont employés pour diffuser le plus largement possible des discours de haine et d’intolérance. Regardons encore les relais médiatiques : les actes terroristes sont prévus pour avoir l’impact le plus fort possible sur les opinions publiques. Regardons enfin l’organisation du terrorisme lui-même : une division des tâches tend à s’y opérer, qui accroît son efficacité globale. Les uns appellent à la violence au nom de préceptes religieux dévoyés. D’autres apportent leur savoir-faire technique et préparent les opérations. Les derniers apportent un appui logistique, posent des bombes ou vont jusqu’à se sacrifier eux-mêmes.

Troisième caractéristique : la volonté des groupes terroristes de causer les pertes les plus importantes possibles, afin de décupler les effets des attentats sur l’opinion publique. Nous sommes là au cœur du terrorisme contemporain : la recherche du spectaculaire amplifié par les médias.

C’est pourquoi nous devons prendre très au sérieux les tentatives d’acquisition de capacités chimiques, biologiques ou radioactives par certains groupes déterminés. Il ne s’agit pas de tentatives isolées, mais d’une volonté ancrée dans la stratégie des terroristes contemporains. Des projets d’attentat déjoués à Paris et à Londres prévoyaient d’avoir recours à des produits de ce type. Même si la maîtrise de la dispersion des agents était loin d’être acquise, ces tentatives témoignent de la réalité de la menace.

Quatrième caractéristique : le terrorisme se nourrit de l’intolérance comme de la peur, de notre peur. Il se nourrit également de la fragilité, de notre fragilité et de nos propres erreurs. C’est pourquoi nous devons apporter des réponses adaptées.

Nous devons comprendre que notre combat n’est pas celui d’un gouvernement contre un autre gouvernement, celui d’un peuple contre un autre peuple, celui d’une culture contre une autre culture, celui d’une religion contre une autre religion. C’est le combat pour une certaine idée de l’homme, de sa dignité et de ses droits; c’est le combat contre tous les racismes, contre la xénophobie, contre l’antisémitisme.

Nous devons comprendre également que, face au terrorisme, nous avons besoin d’un consensus national, un consensus entre tous les citoyens, entre tous les partis politiques, un consensus de toute la société. Notre combat doit être partagé par tous.

Nous devons comprendre enfin que le pire serait de céder à la tentation de l’amalgame, à la confusion entre islam et islamisme. Le pire serait de négliger le rôle des identités dans notre monde.

Notre réponse au terrorisme doit éviter les pièges qui nous sont tendus et s’inscrire dans le respect des règles de l’Etat de droit.

Lutter contre le terrorisme, ce n’est pas faire la guerre contre lui. L’expression est maintenant entrée dans le langage courant : guerre au terrorisme. Il serait temps de l’en faire sortir. Car elle est à la fois inexacte et dangereuse.

Inexacte, parce qu’elle suppose que le terrorisme représente un ennemi clairement identifié, auquel un Etat ou un groupe d’Etats pourrait s’opposer dans un combat régi par des règles et des principes. Or le terrorisme échappe à cette définition : il ne représente pas une menace comme les autres. Il est éclaté, dispersé, il repose sur l’aveuglement et la haine de quelques individus, il se répand comme une épidémie auprès de populations diverses, dont certaines se trouvent au Moyen-Orient, d’autres dans l’Afrique sub-saharienne, d’autres encore en Asie. Le terrorisme n’a pas de visage particulier. Il porte tous les visages de ces individus qui ont décidé d’enfermer le monde dans la violence et dans la peur. Comment un Etat pourrait-il en faire un adversaire à sa mesure ?

De plus les groupes terroristes ne respectent aucun des principes qui gouvernent le droit de la guerre. Prenez le principe le plus simple : la paix. C’est la fin de toute guerre. Or il n’y a aucune paix possible avec le terrorisme. Aucun accord, aucun armistice, aucune trêve qui soit envisageable. N’oublions pas que c’est Ben Laden lui-même qui a proposé ce type de compromis avec les Européens. Qui a suggéré qu’un accord était possible entre Al Qaida et les Européens, afin de les prémunir contre de nouveaux attentats. Ce type de propositions a reçu la réponse qu’elle méritait de la part de l’ensemble des Etats membres : on ne traite pas avec le terrorisme. Il doit simplement être combattu sans relâche pour être éradiqué.

Guerre au terrorisme, l’expression est aussi dangereuse. Elle donne en effet aux différents groupes terroristes une légitimité et une audience auxquelles ils aspirent. Elle valorise le combat qu’ils conduisent, avec les armes de l’aveuglement et du fanatisme. Elle leur fournit le piédestal dont ils ont besoin pour répandre le plus largement possible leurs thèses extrémistes.

Al Qaida a d’ailleurs été la première organisation à évoquer l’idée d’une guerre contre l’Occident. Le djihad est au cœur de la rhétorique terroriste. Il est à la fois un moyen de mobiliser les individus et d’apporter une caution religieuse aux actes les plus barbares, les plus contraires à l’esprit même de l’islam. La Bosnie, l’Afghanistan et aujourd’hui l’Iraq sont présentés comme des terres de djihad, c’est-à-dire des lieux où les combattants peuvent trouver refuge, livrer bataille et s’entraîner à des actions violentes qui seront commises sur d’autres territoires.

En définitive, ce qui se profile derrière la guerre au terrorisme et le lancement d’un djihad contre les occidentaux et leurs alliés, c’est la confirmation d’un choc des civilisations dans lesquelles certains veulent voir le nouvel aboutissement de l’histoire. Car c’est bien dans ce piège que les terroristes veulent nous faire tomber : celui d’une opposition frontale des religions et des cultures, dont nous sortirions tous meurtris et brisés. C’est à nous de lutter contre cette vision caricaturale et pessimiste, qui ne tient compte ni de la diversité de l’islam, ni de l’aspiration de l’immense majorité des musulmans à la paix, ni de la volonté des Européens de renforcer leurs liens avec les pays de l’autre rive de la Méditerranée.

Plutôt que de guerre, parlons donc de lutte. Et dans cette lutte, n’oublions pas que le respect des règles de l’Etat de droit doit rester pour chacun d’entre nous une priorité.

Je vois bien la tentation du raccourci : aller plus vite, frapper plus fort, s’en tenir à des moyens militaires, pour en finir rapidement avec le terrorisme. Je vois bien aussi la tentation de l’exception : sortir des lois démocratiques, instituer des juridictions spéciales, afin de juger suivant des lois particulières les membres d’organisations terroristes.

J’en suis convaincu : cette voie est sans issue. Elle conduit les démocraties à renier les valeurs de liberté, de droit de la défense, de respect de l’individu, qui font sa force. Que vaudrait une démocratie qui ne respecterait plus elle-même les valeurs qu’elle souhaite étendre à travers le monde ? Que vaudrait une démocratie qui en viendrait à priver ses citoyens des droits les plus fondamentaux sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Est-ce que cela ne signifierait pas précisément que les organisations terroristes l’ont emporté sinon sur le terrain, du moins dans nos esprits ?

Face au terrorisme la démocratie a un devoir d’exemplarité. Et c’est bien parce que nous avons conscience de ce devoir que nous devons en toute circonstance faire preuve d’exigence et de vigilance. Je me félicite pour ma part que la Cour suprême des Etats-Unis rappelle dans son arrêt du 28 juin cette évidence : dans un Etat de droit, rien ne saurait justifier que le gouvernement prive un justiciable du droit à une défense équitable, quels que soient les crimes dont il s’est rendu coupable. Cela signifie que des prévenus convaincus de liens avec le terrorisme doivent avoir accès à un avocat et bénéficier de conditions de détention acceptables.

Alors oui, l’Etat a la responsabilité de protéger ses concitoyens. Mais il lui appartient de trouver le juste équilibre entre les instruments à renforcer et la nécessaire protection des libertés publiques.

Renforcer les outils à notre disposition, c’est un impératif. A menace nouvelle réponse adaptée. C’est vrai en matière de renseignement, où une coordination toujours plus étroite au niveau national comme au niveau européen doit être établie. C’est dans cet esprit que j’ai créé le Conseil du Renseignement Intérieur et que nous avons décidé lors du dernier sommet du G5 de développer nos échanges de renseignement. C’est vrai aussi dans le domaine technologique, où je souhaite que la France soit à la tête d’une véritable révolution de nos procédés, afin d’améliorer nos capacités d’interception et de réduire les délais entre l’information et son interprétation. C’est vrai enfin dans le domaine juridique, où des adaptations de nos législations peuvent être rendues nécessaires par l’évolution de la menace.

Aujourd’hui, il y a en particulier une continuité dans la chaîne des responsabilités terroristes : entre le prédicateur extrémiste, qui appelle à la violence et dénonce les valeurs du pays où il se trouve, les commanditaires des attentats et les poseurs de bombes, c’est un même esprit de destruction qui est à l’oeuvre. Il est donc indispensable que nous ayons les moyens d’intervenir d’un bout à l’autre de la chaîne. Or s’agissant des prédicateurs étrangers, l’expulsion n’était prévue en France qu’à raison de propos précis et limitatifs, qui étaient loin de couvrir tous les cas de figure. La question s’est posée par exemple de l’expulsion d’un individu qui aurait tenu des propos attentatoires à la dignité de la femme, pourtant radicalement contraires aux valeurs de notre République et dangereux pour l’ordre public. J’ai donc soutenu une proposition de loi visant à élargir le champ des propos susceptibles de motiver une expulsion.

Cette réforme a été conduite avec le souci de préserver les droits de recours des personnes incriminées. Un ressortissant étranger expulsé pour avoir tenu des propos appelant à la haine ou à la violence conserve donc naturellement le droit de présenter un recours contre cette décision devant un juge administratif. Le tribunal compétent sera le même pour tous les cas d’expulsion. Cela garantira à la fois le respect des droits de la défense et l’élaboration d’une jurisprudence cohérente sur un sujet difficile.

Sur la base de ces principes, l’Europe doit apporter une réponse collective à la menace terroriste.

Nos deux pays offrent le meilleur exemple de l’efficacité d’une coopération soutenue dans la lutte anti-terroriste. Depuis des années, nous travaillons ensemble au démantèlement des réseaux d’ETA. En France comme en Espagne, nous avons enregistré des succès majeurs, grâce à l’échange d’officiers de liaison, à des travaux communs sur le renseignement et à des enquêtes conjointes. Nous ne sommes pas encore au bout du chemin. Mais nous avons bien progressé ensemble.

C’est aujourd’hui la même chose en matière de lutte contre le terrorisme islamiste. A la suite des attentats du 11 mars, en quelques semaines, un réseau a pu être mis au jour par la police espagnole. Ses ramifications européennes ont été identifiées grâce à la coopération entre les services européens concernés, qui a permis des arrestations. Le travail minutieux qui a été lancé dans des délais très brefs a permis de mieux cerner l’origine de la menace et les risques à venir.

Ce travail de fourmi, c’est le plus efficace à mener dans la lutte contre le terrorisme. C’est un labeur de tous les jours, qui demande de la patience, un savant dosage de moyens humains et d’outils technologiques, une grande rapidité d’exécution afin que les informations recensées puissent être analysées dans les meilleurs délais et transmises de façon opérationnelle aux responsables politiques. C’est une méthode discrète, qui ne se voit pas; dont les résultats restent la plupart du temps dans l’ombre, mais qui permet de remonter les filières et de frapper avec précision les groupes terroristes.

Cette méthode est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une coordination étroite entre tous les services.

Coordination au niveau national : c’est la raison pour laquelle le Président de la République a créé le Conseil de Sécurité Intérieure, qui rassemble tous les ministres responsables pour fixer les grandes orientations en matière de lutte anti-terroriste. C’est aussi pourquoi dès mon arrivée au ministère de l’Intérieur, j’ai tenu à réunir le Comité Interministériel de Lutte Anti-Terroriste, qui regroupe sous mon autorité l’ensemble des départements ministériels compétents. Ce Comité procède à une évaluation précise de la menace, en confrontant les informations et les analyses de chacun. Il propose des actions spécifiques au Conseil de Sécurité Intérieure.

Coordination au niveau européen : nous le savons tous, les filières terroristes se jouent des frontières. Les individus circulent d’un pays à l’autre, se fournissent entre eux des appuis matériels ou financiers. Le renforcement de l’échange d’informations entre les différents pays membres de l’Union européenne est donc une priorité. Des progrès ont été enregistrés au niveau bilatéral, en particulier avec l’Espagne, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Mais chacun doit se sentir concerné. Le coordinateur anti-terroriste, Gijs de VRIES, doit de ce point de vue jouer tout son rôle.

Coordination au niveau international : les décisions prises au sein du G8 en matière de sécurité des transports sont un exemple de procédures concrètes, qui permettent de lutter avec efficacité contre le risque terroriste. La sécurisation des documents de voyage par l’introduction de données biométriques, la mise en commun de capacités de protection civile, la formation d’équipes communes d’enquête sont autant de pas dans la bonne direction.

Mais nous devons être lucides : au-delà des procédures de coordination et de coopération, nous devons pouvoir nous appuyer sur la mobilisation de chacun, une mobilisation constante, sereine, face à une menace durable.

La lutte contre le terrorisme est l’affaire de tous. Les gouvernements et les services spécialisés sont naturellement en première ligne. Mais ils doivent pouvoir s’appuyer sur la détermination et la vigilance de tous nos concitoyens. Ce sont nos valeurs communes qui sont visées. C’est notre pacte national et européen qui est mis à l’épreuve. Dans cet esprit, j’ai lancé il y a quelques jours la création d’une base de données sources ouvertes sur le terrorisme. Elle devra fournir à chaque Français des informations précises et fiables sur la réalité de la menace, le fonctionnement des filières, le niveau d’alerte national. Elle constituera une référence solide face à une nouvelle donne stratégique qui suscite l’inquiétude de nos populations.

Parce que le terrorisme exploite les faiblesses des Etats les moins développés, nous devons aussi accorder une attention soutenue à la coopération technique avec ces pays. Dans le cadre des Nations unies, un programme a été mis sur pied. Nous devons nous assurer que chacun a pris conscience de la gravité des risques et reste mobilisé.

En terminant, je voudrais insister sur ma profonde conviction : notre meilleur capital face au terrorisme, ce sont nos principes, nos valeurs démocratiques. Notre meilleur antidote face au terrorisme, c’est notre volonté de paix, notre volonté de répondre aux difficultés et aux crises du monde. Car nous le voyons bien, beaucoup sont exploitées par les terroristes pour élargir leur soutien et multiplier leurs actions.

La grande erreur commise en Iraq, c’est d’avoir cru au cercle vertueux de la guerre et à la primauté de la puissance, alors même qu’il faut croire au cercle vertueux de la paix et de l’exemple. Bien sûr, face au terrorisme, l’outil militaire peut être nécessaire, comme en Afghanistan. Mais au Moyen-Orient, sur cette terre blessée par trop de souffrance, de violence et de haine, la guerre n’était pas la bonne clé. L’intervention militaire ne pouvait être qu’un dernier recours. Avant d’envisager toute guerre en Iraq, il fallait aller jusqu’au bout des inspections de désarmement. Il fallait aussi qu’ensemble Européens, Américains, les pays arabes et Israël prennent le risque de la paix au Proche-Orient. Et ce d’autant plus que la Feuille de route et l’Initiative de Genève avaient ouvert la voie à une paix possible. Oui, nous devons nous convaincre que la meilleure porte d’entrée au Moyen-Orient, c’est la paix.

Et c’est là le vrai visage de l’Europe. C’est son message qui exige de notre part fidélité, audace, imagination. Et je suis heureux que Français et Espagnols nous partagions cette même conviction.

12 juillet 2004, université Complutense de Madrid

150 150 Dominique de Villepin

Rwanda, les leçons du génocide

Voici bientôt dix ans qu’au Rwanda se déroulait une tragédie où près d’un million de personnes allaient périr, victimes d’une extermination systématique. Le XXe siècle finissant renouait avec l’épouvante du meurtre de masse, du génocide, c’est-à-dire la tentative d’éradication d’un groupe humain en raison de ses origines ou de ses croyances, le massacre d’hommes et de femmes désignés à la mort par le seul fait de leur naissance.

Avons-nous tout fait, alors, pour éviter cette tragédie et en avons-nous tiré toutes les leçons ? Face à un drame d’une telle ampleur, plus que jamais nous avons un devoir de vérité et d’action.

L’histoire du Rwanda est marquée par de lourdes épreuves. Devant la montée des tensions au début des années 90, notre pays a privilégié le processus de réconciliation des accords d’Arusha. Mais la violence a prévalu. En l’absence d’une volonté collective, la communauté internationale n’a pas su se rassembler pour mettre en œuvre une diplomatie préventive efficace, ne prenant conscience que trop tardivement de la gravité des faits. Et quand il aurait fallu afficher de la détermination, elle s’est montrée hésitante, refusant l’engagement nécessaire.

Face à l’impasse politique et à l’accélération des événements sur le terrain, la France a fait le choix de l’intervention humanitaire. Elle lançait alors l’opération « Turquoise » d’une durée de deux mois, conformément au mandat du Conseil de sécurité et avec la participation de plusieurs pays africains, permettant ainsi de sauver des milliers de vies humaines.

Au sortir de la crise rwandaise, la France s’est efforcée de faire toute la lumière sur les événements, en particulier avec la mission parlementaire d’information présidée par M. Quilès. Ce travail de vérité, qu’illustre la multiplication des réflexions et témoignages, doit rester vivant.

Au-delà et pour éviter de nouveaux drames, nous avons un devoir d’action. Il est au cœur de notre diplomatie, avec le souci de mieux anticiper et de prévenir les crises. C’est ce qui nous a conduit à nous réengager fortement en Afrique depuis deux ans pour contribuer à la recherche de solutions à Madagascar, en Côte-d’Ivoire, en Centrafrique, au Soudan ou encore dans les Grands Lacs.

La première exigence, c’est bien sûr la prévention. Il faut agir sur l’ensemble des facteurs susceptibles de nourrir les crises et, au premier chef, les nouveaux fléaux que sont les enfants soldats, l’exploitation illégale des ressources naturelles, les déplacements de populations ou les trafics d’armes. Sachons identifier les signes avant-coureurs, mobiliser les moyens nécessaires pour faire baisser la fièvre et agir sur ses causes profondes.

Nous avons donc besoin de renforcer les instruments d’alerte précoce tels que les observateurs, les mécanismes de surveillance, les procédures d’information et de saisine des organes compétents. La France propose de mettre en place, dans le cadre des Nations unies, un corps d’observateurs des droits de l’homme et d’accroître les moyens du Haut Commissariat à Genève. Elle appuie aussi les efforts de l’Union africaine pour se doter d’un mécanisme de prévention des conflits.

Au premier signal, il faut savoir en effet prendre les mesures pour enrayer l’engrenage de la violence, si nécessaire en recourant à l’usage de la force. La protection des personnes et des peuples incombe d’abord aux Etats, mais la communauté internationale ne saurait se démettre de ses propres responsabilités.

Trop de précédents tragiques, comme au Rwanda, en Bosnie ou au Kosovo, rappellent que, face à des violations graves des droits de l’homme qui constituent des menaces à la paix et à la sécurité internationale, il faut intervenir sans délai. Pour autant, l’action collective doit, pour être efficace, être pleinement légitime : il faut donc agir dans le respect du droit et avec l’aval de la communauté internationale, en particulier du Conseil de sécurité.

Enfin rappelons-nous que c’est dans le contexte du Rwanda
– avec la mise en place d’un tribunal pénal international – que le refus de l’impunité a commencé à s’imposer. Cette exigence de justice constitue l’un des fondements de tout processus de paix durable ; elle est aussi une arme de dissuasion face aux crimes les plus graves. C’est bien l’esprit dans lequel la France s’est engagée en faveur de la Cour pénale internationale.

La deuxième exigence est de rassembler tous les acteurs et de faire appel à tous les instruments utiles. Car les menaces se conjuguent : terrorisme et prolifération, conflits armés et criminalité organisée, inégalités de développement et identités blessées. Il faut donc traiter les problèmes à leur racine et, pour cela, mettre en place des stratégies globales, militaire, politique, économique, sociale et humanitaire.

Seul un engagement collectif apportera une réponse efficace dans des conditions de légitimité indiscutable. Les Nations unies sont incontournables pour la prévention et le règlement des conflits. Mais, aujourd’hui, la mobilisation des organisations régionales est tout aussi nécessaire. C’est particulièrement vrai en Afrique, où la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest comme celle des Etats d’Afrique centrale s’investissent dans le règlement des crises en Côte-d’Ivoire et en Centrafrique. L’Union européenne, elle aussi, a su mener à Bunia une opération militaire autonome. L’approche régionale est aujourd’hui essentielle si l’on veut s’inscrire dans la durée. Ainsi, dans cette région des Grands Lacs, la stabilisation passe par une action sur l’ensemble des pays concernés, qu’il s’agisse du Rwanda, du Burundi ou du Congo, et la tenue d’une conférence internationale.

De ces principes nourris par l’expérience se dégage une méthode de traitement des crises. Il s’agit d’abord de faire prévaloir le dialogue politique associant toutes les parties, ce qui passe le plus souvent par un cessez-le-feu complet et préalable. Vient ensuite le temps de la conciliation autour d’un gouvernement de transition chargé de préserver l’unité nationale. Peut alors s’engager la préparation des élections qui légitimeront le nouveau pouvoir. Pour conforter le processus politique, il peut être nécessaire de déployer une force internationale mandatée par les Nations unies qui sécurise le cessez-le-feu, protège les populations civiles et prépare le retour de l’administration.

Ainsi, en Côte-d’Ivoire, avec le dispositif Licorne, ou au Congo, avec l’opération Artémis, les objectifs sont clairs : éviter un désastre humanitaire, rétablir l’intégrité du territoire et de la souveraineté nationale, consolider un processus politique débouchant sur la tenue d’élections démocratiques. C’est bien la démarche qui guide aujourd’hui la communauté internationale pour ancrer en Haïti la paix, la démocratie et le développement.

La troisième exigence, une fois la paix revenue, c’est d’assurer dans la durée un engagement de la communauté internationale pour garantir un véritable retour à la stabilité. Cela implique une mobilisation dès l’origine des institutions multilatérales et des principaux bailleurs de fonds, dans le cadre d’une action internationale étroitement coordonnée : consolidation des institutions publiques, rétablissement de la paix civile, restauration des services publics essentiels, traitement des populations réfugiées ou déplacées, réinsertion des rebelles, préparation des élections, autant de priorités pour l’aide internationale.

Dans certains cas, faut-il aller plus loin et envisager une prise en charge directe et complète par la communauté internationale ? Plusieurs propositions sont sur la table : pourquoi, par exemple, ne pas transformer l’ancien Conseil de tutelle des Nations unies en un « Conseil de paix et d’appui à la reconstruction » ?

Devant la fragilité et les incertitudes de notre monde, comment ne pas ressentir à la fois vertige et humilité ? Mais notre responsabilité c’est d’agir. D’où l’urgence à s’accorder sur des principes, des règles communes. D’où l’exigence de mobilisation collective, au quotidien, au service de la paix, du dialogue et de la réconciliation.

25 mars 2004, Libération

150 150 Dominique de Villepin

Le Japon et la France face aux nouveaux défis internationaux

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur d’être reçu aujourd’hui par l’université de Fukuoka, à un moment clé de l’histoire du Japon et du monde. En novembre 1924, Paul Claudel s’est exprimé ici au nom de la France. A cette époque, il prédisait déjà deux choses.

La première, c’est que la nouvelle université de Fukuoka serait appelée à connaître un grand développement. Il avait vu juste, et vous êtes aujourd’hui un haut lieu de connaissance, de création et de recherche.

La seconde, qu’il soulignait également dans sa correspondance diplomatique, c’est que Fukuoka était un point central sur la carte de l’avenir, un lieu où la France « devait à tout prix prendre position ». Là encore le présent a donné raison à Claudel qui avait su percevoir, en étudiant votre région, la valeur d’un héritage, d’une inspiration uniques.

Selon la légende, le Kyushu constitue le berceau de l’identité japonaise : c’est sur les hauteurs du mont Takachiho qu’un dieu serait venu parmi les hommes et que son descendant, le premier empereur du Japon, Jinmu, serait parti pour le Honshu fonder le royaume de Yamato. C’est d’ici également que la culture du riz s’est progressivement étendue dans l’archipel, trois siècles avant Jésus-Christ. Et, plus près de nous, c’est encore du Kyushu qu’étaient originaires nombre des inspirateurs de la réforme Meiji, tel Saigo Takamori.

J’ai retrouvé cet esprit des origines en me promenant ce matin dans le temple Komyo Zenji et dans les jardins Bukko et Ittekikai. La sérénité de cette géographie de sable, de pierre et de mousse frappe l’intelligence et le cœur. Elle exprime à la perfection l’âme de votre pays.

Votre région forme depuis toujours une terre d’échanges et de brassage, une porte à travers laquelle le Japon a dialogué avec les cultures, les religions, les arts et les techniques venus d’Asie ou d’Occident, au pas des marchands et des missionnaires comme saint François-Xavier. Aujourd’hui Fukuoka et sa région perpétuent cette volonté d’ouverture, à l’heure où la mondialisation franchit de nouvelles étapes et où l’économie asiatique y joue un rôle moteur.

Je souhaite m’inscrire avec vous dans cette tradition de dialogue et vous dire ma conviction. Nos deux pays, éloignés par la géographie, se rapprochent chaque jour par l’histoire. Ils partagent une même perception des défis et une même exigence d’action face à un monde qui change, où les distances se réduisent et les frontières s’estompent.

***

Le regard de la France et du Japon, qui mêle le mythique et le réel, les archétypes et les influences réciproques, constitue aujourd’hui une chance : il nous permet de participer à l’invention d’une modernité nouvelle, au service d’une ambition politique commune.

Nous sommes attachés à l’idée d’un monde respectueux de toutes les cultures et des différentes identités. Comment accepter un modèle unique ? Nos sociétés ont besoin, pour s’épanouir, de préserver leurs racines tout en s’ouvrant à une altérité indispensable. A cet égard, comment imaginer mondes plus éloignés, sociétés plus différentes, cheminements plus contrastés que ceux de la France et du Japon ? Pourtant nos deux pays, liés par une fascination réciproque, partagent les mêmes exigences.

Nous nous trouvons côte à côte pour promouvoir les conventions sur le patrimoine immatériel mais aussi sur la diversité culturelle, élaborées dans le cadre de l’UNESCO sous l’égide de son directeur général, M. Matsuura. Ensemble, nous voulons désormais éviter un double danger : celui d’une uniformisation du monde et celui d’un enfermement identitaire qui, après le choc du 11 septembre, favoriserait les risques de fracture entre les peuples.

Notre rencontre traduit précisément la fécondité de l’ouverture et du respect des imaginaires. En France, le Japon a été la source de mille rêves et de mille légendes. Le XIXe siècle français s’est enthousiasmé pour une esthétique profondément originale, dont témoigne le japonisme d’un Degas ou d’un Monet. Avec la fascination d’un Edmond de Goncourt pour Hokusaï le « Fou de peinture », la république des lettres dépassait ses oppositions traditionnelles entre baroque et classique, romantisme et réalisme, et se passionnait pour ces estampes au trait épuré, empreintes d’une troublante profondeur.

Aujourd’hui l’attrait du Japon n’est plus chez nous l’apanage d’une élite cultivée. Il touche une jeunesse éprise de modernisme, guettant les derniers prototypes du laboratoire du futur que forme votre pays avec ses nouvelles générations d’images, de jeux vidéo, de robotique et de technologies de l’information. Outre un intérêt constant pour les arts et les traditions nippones – je pense en particulier au Kabuki et à la splendeur de ses costumes, ou encore à la culture des bonsaïs –, mes compatriotes entretiennent une familiarité croissante avec les modes de vie japonais, des symboles spirituels aux objets matériels. Le dépouillement et la rigueur de l’esthétique nippone marquent tous les continents à travers un cinéma sans égal, des grandes épopées d’Akira Kurosawa aux œuvres de Nagisa Oshima ou de Takeshi Kitano.

*

La France et le Japon sont confrontés à des défis majeurs en matière de sécurité. La prolifération des armes de destruction massive constitue une menace globale et nous sommes, en Europe comme dans l’archipel, aux portes de zones décisives. L’essai balistique auquel a procédé la Corée du Nord en août 1998 marque un tournant dans nos consciences, ici comme dans le monde occidental.

Notre responsabilité est collective. En créant un précédent inacceptable, la nucléarisation de la péninsule coréenne ébranlerait les grands équilibres stratégiques. Le Japon prend, en tant que pays voisin, toutes ses responsabilités dans cette crise. Avec la Russie, la Chine, les Etats-Unis et la Corée du Sud, il a lancé des pourparlers avec la Corée du Nord. Cette voie, qui mobilise les Etats les plus proches, est la seule capable de produire des résultats. Nous lui apportons tout notre soutien.

Nous voulons appliquer sans dérogation les règles de non-prolifération, et nous attendons de la Corée du Nord qu’elle entreprenne le démantèlement complet, irréversible et vérifiable de ses programmes nucléaires. La Corée du Nord doit comprendre que la meilleure garantie pour sa sécurité et son développement réside dans l’abandon de son programme nucléaire et le strict respect de ses engagements internationaux.

Le véritable espoir d’une solution durable repose sur la recherche d’un plan de règlement global, incluant des assurances de sécurité et un volet économique, avec notamment des perspectives de développement permettant de traiter en priorité les graves pénuries énergétiques de la Corée du Nord. Au-delà de l’urgence liée à la situation, nous devons inciter ce pays à engager les réformes nécessaires, notamment en matière de respect des droits de l’homme. Nous partageons l’émotion suscitée au Japon par l’angoissante question des personnes enlevées : il faut que la Corée du Nord y réponde et que les familles aujourd’hui divisées puissent être réunies dès que possible.

Il est d’autant plus urgent de résoudre les crises régionales que le développement du terrorisme accroît la menace et l’incertitude. Le terrorisme est entré dans une nouvelle phase de son histoire. Il n’est plus au service d’une cause politique précise ; il n’est plus l’outil extrême d’une stratégie ; il constitue désormais le cœur et l’essence d’une volonté de détruire et de répandre la peur, partout dans le monde, au nom de la haine et du fanatisme. Il entretient une idéologie barbare visant à déclencher une guerre des mondes et il profite des tensions locales pour propager l’instabilité et le chaos.

En mutation constante, le terrorisme se développe en collusion avec les réseaux de prolifération, de trafic d’armes et de blanchiment d’argent. Flexible, il utilise les technologies de pointe et les systèmes de communication les plus complexes. Opportuniste, il sait instrumentaliser tous les lieux de conflit et de tension du monde, du Moyen-Orient à l’Europe, de l’Asie du Sud et du Sud-Est à l’Afrique. Parce qu’il menace tous les pays et tous les peuples, il ne peut être combattu de manière isolée.

Nos deux pays ont payé sur leur sol le prix de ce fléau. Ils doivent se mobiliser chaque jour davantage ensemble et sur tous les fronts : aux Nations unies avec le comité du contre-terrorisme, au sein du G8 avec ses différents instruments, à travers le Groupe d’action sur les financements internationaux pour lutter contre le blanchiment de capitaux, et dans toutes les autres enceintes pertinentes. Pour être efficace et durable, notre action doit traiter à la racine ce mal qui se nourrit de l’injustice et des inégalités. Cela suppose la mise en place de modèles de développement équilibrés, la définition de solutions équitables aux crises internationales, comme nous avons su le faire au Cambodge et en Afghanistan. Du Proche-Orient à l’Iraq, il est urgent de rétablir l’espoir pour des populations menacées par une spirale de violence.

Notre vision du monde repose sur un socle de valeurs communes. Le Japon et la France se sont retrouvés côte à côte sur le pourtour de la planète dans le cadre d’opérations sous mandat de l’ONU, au Timor comme en Afghanistan, en Bosnie comme en Afrique. Partout ils ont agi au nom des mêmes idéaux de paix et de démocratie.

Sur l’Iraq nous n’avons pas partagé la même position. Mais désormais nous regardons vers l’avenir de ce pays. Nous sommes déjà engagés dans la reconstruction civile et humanitaire. Une fois la souveraineté iraquienne rétablie, nous pourrons envisager d’aller plus loin tant dans ces domaines, avec l’Allemagne et avec vous, qu’en matière de formation de la police et de la gendarmerie. Mais à ce stade, la priorité est d’assurer dans les meilleures conditions le transfert de souveraineté et la mise en place de structures démocratiques. Nous ne progresserons dans cette voie qu’avec l’aide des Nations unies : cela suppose que les recommandations du Conseil de sécurité soient pleinement prises en compte.

* * *

Je tiens à rendre hommage, au nom de la France, à la volonté du Japon de prendre des responsabilités croissantes sur la scène internationale. C’est bien la marque d’un monde nouveau, que chacun doit contribuer à construire.

La chute du mur de Berlin a fait naître un espoir de liberté et de prospérité. Sur cet élan, l’Europe autrefois divisée s’est réconciliée autour d’une aspiration commune à la démocratie et au progrès. Elle veut continuer d’avancer sur le chemin d’une union toujours plus étroite. En Asie du Nord-Est, face au poids des divisions anciennes, le Japon pour sa part travaille à l’émergence d’une région plus unie et plus stable.

Devant les fractures persistantes du monde, nous avons d’abord  besoin de volonté : le fatalisme ou l’indifférence ne feront qu’aggraver les menaces actuelles. Nous partageons avec vous cette exigence d’action. Mais comme vous, nous souhaitons qu’elle soit guidée par des règles et des principes communs.

Le respect du droit est la première de ces règles. Avant d’être une contrainte, il garantit l’équilibre entre l’universel et le particulier, le planétaire et le local. Chacun peut s’épanouir au sein d’espaces de liberté protégés par le droit. Ce qui vaut pour les individus vaut pour les Etats et nous savons, au Japon comme en Europe, que la tentation de s’affranchir des règles est dangereuse. Car s’instaure alors la division et la loi du plus fort.

Le principe d’unité ensuite doit guider nos choix. Aucun pays, aucune coalition ne peuvent assurer seuls la stabilité d’un monde interdépendant. Face aux menaces qui, comme le terrorisme ou le crime organisé, se jouent des frontières, seule l’action collective de la communauté internationale constitue une réponse adéquate.

Le principe de justice doit également se trouver au cœur de nos préoccupations. A l’heure où la puissance matérielle, qu’elle soit militaire, économique ou technologique, risque de se heurter à d’autres facteurs d’ordre culturel ou identitaire, tout sentiment d’injustice chez un peuple menace la stabilité régionale et mondiale. Il est susceptible de dégénérer en un abcès de fixation et de remettre en cause nos efforts en faveur de la paix et de la stabilité.

De ces règles et principes, nous pouvons tirer une leçon : nous n’avons pas à choisir entre la puissance ou la sagesse, entre la volonté d’action ou l’impératif de mémoire et de connaissance, entre le droit ou la force. Il nous faut apprendre à combiner ces deux exigences. La puissance et la sagesse sont les deux piliers d’une même volonté du monde. Elles permettent à la fois de comprendre la réalité qui nous entoure, d’analyser les origines d’une crise ou d’un conflit, et d’apporter des réponses adéquates. Le Japon et l’Europe, fidèles à leur identité, peuvent forcer les portes de solutions originales et justes.  Notre temps a besoin de leur expérience et de leur détermination.

Mais pour faire vivre ces principes, la communauté internationale doit s’appuyer sur des instruments adéquats : c’est le rôle du système multilatéral qu’il nous faut rénover. S’agit-il d’un rêve ? Je ne le crois pas, car nous disposons aujourd’hui d’atouts considérables : songeons aux progrès de la démocratie sur la planète, rapprochant désormais la plupart des grandes nations : c’est bien notre intérêt. Songeons à la conscience mondiale qui se lève, réclamant que les gouvernements prennent en compte les biens et les intérêts collectifs de l’humanité : c’est bien leur devoir. Songeons, enfin, à l’évolution du système international lui-même. Après deux guerres mondiales, les fondateurs de l’ONU ont tiré les leçons de l’histoire en créant, notamment avec la charte des Nations unies et le Conseil de sécurité, les bases d’un édifice international sans précédent. Il nous revient d’en poursuivre ensemble la construction : c’est bien de notre avenir même qu’il s’agit.

Pour mieux maîtriser la mondialisation et ses conséquences, le président Jacques Chirac a proposé la création de nouvelles enceintes : une organisation mondiale de l’environnement, un véritable Conseil de sécurité économique et social, chargé de donner les impulsions nécessaires aux institutions internationales et de mieux anticiper les problèmes globaux du monde. Le Conseil de sécurité lui-même doit voir son autorité renforcée en se dotant de nouveaux outils. La France propose notamment la création d’un corps permanent d’inspecteurs du désarmement et d’un corps des droits de l’homme, qui seraient à la fois les yeux et les bras de la communauté internationale.

Nous devons aussi trouver les moyens d’accroître la représentativité du Conseil, notamment par l’augmentation de ses membres. Pour la France, le Japon a naturellement vocation à devenir membre du Conseil de sécurité. Elle soutient depuis longtemps sa candidature. C’est la traduction du poids, de l’influence et des responsabilités de votre pays sur la scène internationale.

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Parallèlement, nous devons mieux ordonner le jeu des puissances. Il ne s’agit pas de choisir entre un monde unipolaire et un monde multipolaire : la multipolarité est un fait qui s’impose à tous. Que ce soit en Amérique du Nord ou en Amérique latine, en Europe ou en Afrique et naturellement en Asie, de grands pôles de responsabilité aspirent légitimement à prendre leur place sur la scène internationale. Tout l’enjeu consiste à faire en sorte qu’ils se structurent et coopèrent ensemble, dans le dialogue et selon des règles communes, pour relever les grands défis auxquels ils sont confrontés.

Certains de ces pôles entretiennent des relations particulières. Les Européens nourrissent des liens anciens et privilégiés avec les Etats-Unis. Cet héritage d’amitié et de confiance constitue aussi un précieux gage d’avenir ; je voudrais à cet égard évoquer l’exemple de la défense européenne, qui illustre l’esprit de solidarité et de responsabilité dans lequel nous voulons œuvrer avec les Américains.

Certains observateurs croient pouvoir opposer le partenariat transatlantique et la construction d’une Europe de la défense. C’est un contresens. Parce qu’il est de l’intérêt de tous de voir l’Europe s’exprimer d’une seule voix, disposer d’une politique de sécurité et jouer pleinement son rôle sur la scène internationale ; et parce qu’il n’y a pas d’action diplomatique crédible sans capacités civiles et militaires réelles.

Hier, grâce au partenariat transatlantique entre l’Union européenne et l’OTAN, l’Europe a recouru aux moyens de l’Alliance pour conduire sa première opération dans l’ancienne République yougoslave de Macédoine. Aujourd’hui, le moment est venu de franchir une étape décisive dans la construction d’une Europe de la sécurité et de la défense qui contribuera à son tour à donner à l’Alliance atlantique une vitalité nouvelle. L’intervention au Congo traduit la détermination de l’Union européenne à défendre les valeurs de paix et de stabilité à l’extérieur de ses frontières, y compris de manière autonome. Plusieurs initiatives ont été engagées par ailleurs pour renforcer les capacités militaires de l’Europe, notamment la création de l’Agence européenne de l’armement ou le projet de cellule de planification et de conduite d’opérations. Ces progrès sont indispensables. Il y va de l’avenir de notre continent.

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L’intégration régionale constitue un facteur de paix et de stabilité. De même que le monde tire profit d’une Europe unie, il a besoin d’une Asie mieux organisée. Les Européens observent avec un très vif intérêt les efforts accomplis sur votre continent. Un dialogue nouveau est en train de se nouer entre pays asiatiques sur des questions aussi essentielles que la prévention des conflits, la gestion des crises, le désarmement et la non-prolifération, dans le cadre du Forum régional de l’ASEAN ou dans le format ASEAN plus trois.

Le Japon constitue l’un des promoteurs de ce dialogue. Je salue à cet égard son initiative d’organiser prochainement à Tokyo, conjointement avec l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), une conférence sur la prévention des conflits, les mécanismes européens de sécurité et leur application en Asie. Ce type d’échange d’expériences n’en est qu’à ses débuts, mais il contribue à la formation d’un concept de responsabilité régionale qui doit aider à mieux résoudre les problèmes du monde.

L’Union européenne et l’Asie orientale doivent développer leur partenariat. Huit ans après le lancement de l’ASEM, les progrès sont là : tous les thèmes y sont abordés, de la lutte contre le terrorisme à la prolifération, des migrations à la propriété intellectuelle. Le Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’ASEM à Hanoi en octobre prochain doit être l’occasion de donner un nouveau souffle à cette structure. Le Japon y apporte d’ores et déjà une contribution essentielle ; nous devons maintenant aller plus loin pour mettre en place de véritables stratégies communes.

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Le monde a besoin d’un Japon déterminé à occuper toute sa place sur la scène internationale. La contribution de votre pays est indispensable à l’émergence du nouvel ordre que nous appelons de nos vœux.

Economiquement, le Japon représente la deuxième puissance mondiale. Une nouvelle page s’ouvre et les réformes engagées pendant des années difficiles portent leurs fruits : l’économie japonaise retrouve la voie de la croissance. Le niveau de la recherche scientifique et la qualité des programmes de formation fournissent les meilleures assurances pour l’avenir.

Le Japon est pour nous un grand partenaire, notre premier client et notre premier fournisseur en Asie. Tirant profit de la complémentarité de nos deux économies, des partenariats industriels de plus en plus nombreux se développent dans tous les secteurs, des hautes technologies à l’automobile, comme en témoigne l’alliance entre Renault et Nissan. Les entreprises françaises ont investi de manière ambitieuse dans votre pays, se hissant au deuxième rang des investisseurs étrangers.

Culturellement, le Japon offre l’exemple d’une vitalité extraordinaire. Dès les années 1980, le Centre Georges-Pompidou a rendu hommage au « Japon des avant-gardes ». Cette exposition montrait comment votre pays s’attache à concilier tradition et modernité, preuve que l’on peut s’ouvrir au monde tout en creusant son identité. Dans cet esprit, l’art japonais défriche de nouveaux chemins artistiques à l’instar des réalisations architecturales d’un Tadao Ando, qui confèrent au béton l’aspect lissé de la soie et du bois écorcé. Et je tiens à rendre hommage à la maison de la culture du Japon à Paris qui passionne le public français par une programmation qui va des spectacles de Nô aux explorations audacieuses dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Politiquement enfin, la voix du Japon a vocation à incarner expérience et humanisme dans un nouvel âge. Elle est attendue en Europe comme dans le reste du monde, pour contribuer à relever les grands défis de notre époque.

Le défi du développement rassemble nos deux pays. Nous savons, à Tokyo comme à Paris, que la paix et la stabilité ne seront pas assurées tant que certains peuples vivront dans la misère ou que les pandémies pourront ravager des continents entiers. L’exigence de solidarité du Japon est connue. Les programmes d’aide et de coopération de votre pays en Asie du Sud-Est représentent 50% de l’aide publique dans cette région et constituent un facteur essentiel de son développement. Je tiens aussi à saluer l’engagement du Japon en faveur de l’Afrique, notamment à travers la IIIe Conférence internationale de Tokyo pour le développement de l’Afrique à l’automne 2003. Cette réunion a confirmé notre volonté d’agir ensemble dans le cadre de coopérations triangulaires et de coordonner davantage nos actions sur le terrain, par exemple dans le domaine de l’eau.

Au sein du G8, nous partageons le même souci d’associer à nos démarches les pays émergents. Le dialogue élargi avec les pays en développement, commencé à Evian, constitue un pas important dans la recherche d’une mondialisation plus juste et plus équitable.

Le défi de l’environnement réunit également le Japon et la France, l’un comme l’autre marqués par de fortes densités humaines et industrielles et par une grande concentration urbaine. Comment ne pas admirer le génie japonais quand il travaille à économiser la nature, cette nature dont votre pays a l’art de mettre en valeur la moindre fleur, la rosée la plus éphémère, le souffle le plus délicat ? « Avec un peu d’eau et une branche fleurie, évoquer l’immensité des rivières et des montagnes » dit un maître de l’Ikebana.

Aussi nous retrouvons-nous pour défendre les grandes causes environnementales telles que la lutte contre l’effet de serre, à laquelle le Protocole de Kyoto apporte une contribution déterminante. L’engagement du Japon constitue un élément crucial dans ce combat pour l’avenir. De même, le Forum mondial de l’eau qui s’est tenu l’an dernier à Kyoto a montré la détermination de nos deux pays à agir de concert, notamment par des coopérations sur le terrain, du Sénégal à Djibouti ou au Laos.

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Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

L’amitié et l’ambition qui nous lient constituent un formidable gage d’espoir. Pour la France, comme pour l’Europe en Asie, le partenariat avec le Japon constitue un pilier essentiel.

Vous le savez, l’image de votre pays se nourrit de celle du mont Fuji, symbole de grandeur et d’apaisement. Forts d’une identité unique, vous offrez l’exemple d’une puissance sereine, d’une réussite admirée par tous, d’une voix d’autant plus écoutée qu’elle se place au service d’un monde plus solidaire et plus responsable.

1er mars 2004, Japon

150 150 Dominique de Villepin

La Russie, la France et l’Europe

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Recteur,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs les Professeurs,

Mesdames, Messieurs,

Je suis heureux de me trouver parmi vous, ici à Moscou, au cœur de ce grand pays ami, aujourd’hui engagé sur la voie de la démocratie et de l’économie de marché.

Il y a à peine vingt ans, vous subissiez encore le joug d’une dictature, isolés du reste du monde. Quel courage, quelle persévérance pour avoir surmonté tant d’épreuves, opéré une telle révolution ! Dans un monde où se font jour de nouvelles forces de décomposition, votre pays aurait pu sombrer dans le chaos. Vous avez relevé un défi sans précédent : la Russie reste une puissance majeure sur la scène internationale.

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L’histoire dessine entre nos deux pays une grande aventure commune. Au carrefour de l’Orient et de l’Occident, riche d’une spiritualité qui puise aux sources les plus anciennes du christianisme, la Russie a une dimension de pays-continent et une conscience nationale aiguë. Elle n’en est pas moins européenne.

La France comme la Russie ont connu les rêves d’empire et les guerres. Alors que Charlemagne et Napoléon ébauchaient un songe européen, la Russie regardait vers Byzance : chacun voulait faire de son royaume une nouvelle Rome. La France s’est voulue fille aînée de l’Eglise, tandis que la Russie s’est longtemps assigné une vocation messianique, incarnée par la résistance de l’Eglise orthodoxe à l’hégémonie des Mongols. Nos deux pays ont connu les victoires éclatantes, de Poltava à Valmy, mais aussi les pires défaites, de Waterloo à Tannenberg.

Nous partageons une même aspiration à la justice. Mais l’histoire ne va pas sans drame quand l’utopie communiste fait naufrage dans la dictature, ni sursaut quand la grande guerre patriotique triomphe du nazisme. Chaque Français sait ce qu’il doit à la résistance de Stalingrad aux heures décisives du conflit. Aujourd’hui, notre siècle s’ouvre sur un double avènement, la victoire de la démocratie et la renaissance de la Russie.

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D’une extrémité à l’autre de notre continent, nos deux pays sont liés par un même goût de l’universel enraciné dans une identité profonde.

Songeons au règne de Pierre le Grand, attirant à Saint-Pétersbourg architectes et artistes comme Leblond et ses maîtres artisans, Vallin de la Mothe, Falconet ou Vigée-Lebrun pour édifier sur les rives de la Baltique une capitale d’exception, « fenêtre ouverte sur l’Occident ».

Songeons au règne de Catherine II, au séjour de Diderot à Saint-Pétersbourg et à la correspondance suivie que l’impératrice entretient avec un philosophe à court d’argent dont elle rachète la bibliothèque. Magnanime, mais surtout visionnaire, l’impératrice voulait ainsi diffuser en Russie la culture humaniste, l’esprit du Grand Siècle et les idées des Lumières. De Montaigne à Bossuet, de La Fontaine à Fénelon, de Racine à d’Alembert et Voltaire, c’est à son obstination qu’on doit la traduction des œuvres les plus connues du patrimoine français. La connaissance mutuelle progresse au fil du grand tour d’Europe accompli par les jeunes étudiants comme un rite d’apprentissage. S’impose alors le souvenir émerveillé de la ville des Lumières dont témoigne Andréï Makine dans son Testament français.

A cette complicité l’aventure napoléonienne n’a rien changé : en dépit des souffrances, la culture et la langue françaises restent le symbole de la liberté de pensée, de la tolérance et de l’ouverture d’esprit. A la veille de la bataille de Borodino, le général Koutousov ne lit-il pas un roman populaire de Mme de Genlis ? Cet engouement se double d’un goût profond pour un art de vivre dont témoigne le succès des modistes, couturières, cuisiniers, maîtres d’hôtel et professeurs de danse et d’escrime venus de France.

Et à la fin du siècle, c’est de Russie que provient une liberté créatrice nouvelle marquée par l’héritage slave. Le génie d’un Gogol, la spiritualité tourmentée d’un Dostoïevski ou l’humanisme d’un Tolstoï suscitent en France un  véritable choc. A l’orée du XXe siècle, la modernité russe triomphe en France, avec les opéras de Rimski-Korsakov, de Tchaïkovski  et de Moussorgski,  les compositions de Stravinsky et la sensualité colorée des ballets de Diaghilev et de Nijinski. Portée par des philosophes comme Léon Chestov ou Nicolas Berdiaev, des écrivains et des artistes comme Biely ou Kandinsky, la Russie en émigration nourrit aussi la France de l’entre-deux-guerres de son talent. Gorki se fait le porte-parole d’une littérature nouvelle tandis que l’Opéra de Paris fait un triomphe à la grande ballerine Semenova qui interprète Giselle aux côtés de Serge Lifar : ce sont les retrouvailles de toute la Russie à Paris.

Depuis toujours la Russie incarne une vision différente, une voix du monde. Ouverte à tous les courants venus d’Europe et d’ailleurs, elle se situe à un carrefour des idées, des arts et des sciences. C’est pourquoi les romans de Lermontov ou de Dostoïevski, le cinéma d’Eisenstein, de Tarkovski ou de Sokourov ont marqué tant d’artistes dans le monde. Tour à tour gaie et amère, frivole et profonde, sarcastique et mélancolique, l’ironie d’Eugène Onéguine brouille les frontières entre le tragique et le comique. Gogol, Soljenitsyne, Pasternak savent jouer de tous les registres de l’émotion, quand Alexandre Blok et Ossip Mandelstam font écho à nos maudits, de François Villon à Antonin Artaud.

Ainsi s’est développée une fascination réciproque. Le duc de Richelieu importe à Odessa ses conceptions novatrices en matière d’urbanisme ; Prosper Mérimée traduit les œuvres de Pouchkine ; les collectionneurs russes achètent les toiles des impressionnistes français. En arrivant à Paris, Marc Chagall espère : « Peut-être l’Europe m’aimera et, avec elle, ma Russie », déclare-t-il. C’est à travers lui que Matisse rencontrera l’âme russe et juive, la tradition byzantine et cette nostalgie de la terre natale qui traverse la culture russe. Autant de précieux héritages qu’il nous appartient désormais de faire vivre.

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Nous voici aujourd’hui côte à côte avec un grand dessein : ancrer la justice au cœur des relations internationales ; construire une nouvelle architecture mondiale pour répondre aux exigences de sécurité et de solidarité face à l’évolution des menaces nouvelles.

Le terrorisme est entré le 11 septembre dans une ère inédite : il prend le monde entier pour cible, vise le plus grand nombre de morts, et à travers eux la plus grande déstabilisation possible. Flexible et souterrain, il utilise désormais les technologies modernes tout en s’appuyant sur des discours archaïques ; opportuniste, il profite de toutes les crises, de tous les conflits, jouant sur les sentiments de frustration et d’injustice.

De même, la prolifération des armes de destruction massive constitue désormais un risque majeur pour la stabilité mondiale, d’autant qu’elle pourrait être détournée par les organisations terroristes pour commettre des attentats de grande ampleur.

Enfin, les crises régionales menacent de devenir des abcès de fixation. On le voit en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique : en l’absence d’un ordre susceptible de structurer les relations internationales et de contenir les conflits, la crise menace en permanence de se propager et d’affecter les grands équilibres.

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Dans ce contexte, comment fonder un nouvel ordre au service de la paix ? Comment éviter le risque d’un affrontement entre les cultures, entre le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident ? Faut-il céder à la tentation de la force ou plutôt chercher des solutions fondées sur la sécurité collective ?

Nous assistons à une révolution de la puissance. Autrefois, les instruments classiques, technologique, économique, militaire, formaient l’armature des relations internationales. Aujourd’hui la véritable puissance résulte d’une capacité à bâtir. Elle s’appuie sur l’aptitude à créer de l’ordre, à garantir la cohésion et la paix, et à proposer une vision respectueuse de toutes les cultures. Dans ce contexte, la puissance matérielle devient pour partie inopérante. Face à l’exaltation du sacrifice manipulée par des fanatiques, la force n’est plus un rempart. Elle ne doit être que le dernier recours d’une stratégie plus large, établie en fonction de principes et d’un mandat clairs de la communauté internationale.

Dans un monde instable, toute action qui ne serait pas légitime est susceptible de nourrir davantage la déstabilisation. Car le but des terroristes consiste à enclencher une spirale de violences qui échapperait à tout contrôle, avec le dessein de provoquer un affrontement entre l’Islam et l’Occident.

D’autant que s’accroissent les risques de déséquilibre. Des groupuscules peuvent frapper au cœur des plus grandes métropoles. Dans ce nouveau rapport de force, qui n’est plus du fort au fort mais du fort au fou, le fou ne doit pas pouvoir ébranler le fort. Nous devons éviter une nouvelle logique de blocs qui opposerait les bénéficiaires de la mondialisation à la coalition des délaissés. Face à ce risque, il faut humaniser et démocratiser les échanges en visant l’unité de la communauté internationale. Au cours de la crise iraquienne, la France, l’Allemagne et la Russie, avec beaucoup d’autres, ont plaidé pour promouvoir la vision d’un monde fondé sur le respect du droit et de la légitimité internationale. De la résolution 1441 à nos propositions communes pour renforcer les inspections, nos pays ont témoigné d’un constant souci de proposition et d’initiative au service de la paix.

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Seule la responsabilité collective est à la hauteur des enjeux. La réforme des Nations unies doit contribuer à l’émergence d’une véritable démocratie mondiale. Dans le même sens, se développe une dynamique de regroupement régional dont l’Union européenne constitue l’un des exemples les plus réussis. En Asie, en Afrique, en Amérique latine, des évolutions semblables se dessinent. Le partage des souverainetés fournit de nouvelles marges de manœuvre dans des domaines qui échappent chaque jour davantage à la maîtrise des Etats : l’environnement, la stabilité financière, la sécurité. Ainsi en Afrique, où les situations d’urgence, notamment en Côte-d’Ivoire, ont conduit la France à s’appuyer sur les médiations africaines avec le souci d’une implication des Nations unies.

Il ne s’agit pas de construire ou d’organiser des grands pôles concurrents comme au XIXe siècle avec le concert des nations, ou au XXe siècle avec la confrontation des blocs, mais bien de coopérer ensemble au service d’une même communauté de destin. Multilatéralisme et multipolarité visent à définir un nouvel équilibre du monde, à décréter une mobilisation générale face aux nouvelles menaces.  Aucune puissance ne peut relever les défis seule. Ensemble nous sommes plus forts, plus légitimes, plus efficaces. Un tel système organisé n’exclut pas la flexibilité, sollicitant à chaque fois les énergies les mieux placées, comme on le voit en matière de lutte contre la prolifération, en Iran, en Libye ou en Corée du Nord.

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La Russie a vocation à être un pilier majeur du nouvel ordre international.

Par sa géographie elle est un trait d’union entre l’Europe et l’Asie, au contact de régions fragilisées par tous les défis de notre monde : la prolifération, du Moyen-Orient à la Corée du Nord ; la paix dans les Balkans ; le terrorisme international, auquel nous sommes tous confrontés, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest ; ou encore les réseaux mafieux qui sont devenus une véritable gangrène et qui profitent des zones d’ombre pour se développer.

Depuis toujours la Russie est porteuse d’une vision du monde originale, qui fait sa part à l’ancrage européen comme aux racines slaves et asiatiques. Son attachement à l’indépendance et à la liberté ne s’est jamais relâchée. Ouverte aux valeurs universelles, la Russie a marqué de son empreinte une multitude de peuples et de cultures. Cette diversité lui confère des responsabilités particulières.

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Pour réussir les immenses défis auxquels elle est confrontée, la Russie a su engager un processus de transition sans précédent.

Depuis 1991, la société russe aspire à l’ouverture et à la réforme. Chacun peut apprécier les résultats : doublement en cinq ans du revenu par habitant ; refonte du droit ; libéralisation de l’économie ; lutte contre les circuits financiers illicites. Avec le soutien résolu de la France, la Russie est devenue membre du G8. La France propose qu’elle en assume la présidence en 2006. Nous espérons que votre pays pourra rejoindre bientôt l’OCDE et l’OMC. Nous attendons également une contribution accrue de la Russie à un ordre international meilleur, qu’il s’agisse de la ratification du Protocole de Kyoto, d’une adhésion à la Cour pénale internationale ou d’une participation plus directe à l’élimination des mines antipersonnel dans le monde.

En marquant la priorité au rétablissement de l’autorité de l’Etat, le Président Poutine a fixé le cap de la réforme. Avec une fiscalité simplifiée et des finances publiques remises en ordre, la Russie restaure sa crédibilité financière et retrouve ainsi ses marges d’action. L’apprentissage de l’économie de marché s’y est fait dans un temps extrêmement bref ; reste à trouver, comme dans tous les grands pays modernes, le bon équilibre entre les responsabilités de l’Etat et celles des acteurs individuels dans la régulation de l’économie.

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Les investisseurs étrangers sont mobilisés et la France entend favoriser, entre nos deux pays comme à l’échelle de l’Europe, la création de partenariats industriels durables dans des secteurs aussi vitaux pour la Russie que l’énergie ou l’industrie aéronautique et spatiale, avec le projet de lancer, à partir de la base de Kourou, la fusée Soyouz. Les industries européennes et russes, dans un environnement fortement concurrentiel, ont vocation à préparer l’avenir et travailler ensemble sur les lanceurs du futur.

Notre coopération doit se poursuivre dans la voie tracée, en particulier dans le domaine de la formation, qu’il s’agisse de celle des magistrats, des échanges universitaires ou de la reconnaissance des diplômes. Dans le secteur linguistique, la mise en place d’alliances françaises pour chacune des capitales d’arrondissements fédéraux complète cet effort de rapprochement entre nos sociétés.

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Sur ce chemin de la réforme, quels que soient les obstacles, nous sommes convaincus que le dialogue et la mobilisation de tous constituent les meilleurs atouts. Je tiens à saluer la récente décision de la Cour constitutionnelle de défendre la liberté d’informer. Il y a là un symbole important. Le pluralisme politique, la liberté de l’information, le rôle des associations et des ONG, sont autant de facteurs indispensables, gages d’un véritable débat démocratique.

Chacun peut mesurer la complexité de la crise tchétchène. Comme d’autres conflits contemporains, elle nous semble recouper plusieurs dimensions. Une dimension nationale, ravivée par l’éclatement de l’Union soviétique ; une dimension religieuse dans un Caucase où l’identité des peuples est indissociable des confessions, à la fois chrétienne et musulmane. Mais aussi une dimension de sécurité, avec des actes de terrorisme odieux qui frappent jusqu’au cœur de Moscou.

Chacun perçoit aussi l’urgence d’une solution qui mettra fin à de longues souffrances. La Tchétchénie est en situation de guerre ouverte depuis de trop longues années, avec son cortège de drames et ses risques de déséquilibre pour les pays voisins, de la Turquie à l’Iran.

Le terrorisme doit être condamné et combattu avec la plus grande fermeté, et l’intégrité territoriale de la Russie respectée. Mais nous le savons bien, ici comme ailleurs, il ne peut y avoir de solution durable sur la base d’une simple stratégie sécuritaire. Seul un processus politique est de nature à ramener la paix et à soulager les grandes souffrances des populations civiles. La France, vous le savez, est mobilisée : elle soutient les efforts en cours pour faire avancer un authentique règlement politique ; elle reste convaincue que le retour des organisations humanitaires et des médias comme le rétablissement d’une présence permanente de l’OSCE dans le Nord Caucase constitueraient des signaux importants à même de conforter la confiance après le référendum de mars 2003.

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La paix et la stabilité sont nos objectifs communs. Une partie du destin russe se joue désormais en Europe. Cette Europe qui s’élargit vers l’Est a plus que jamais besoin d’un partenariat fort avec la Russie. Entre nos deux grands ensembles existe une attirance naturelle qui constitue une chance. A nous d’inscrire notre relation dans une vision commune des enjeux majeurs du monde.

Dans quelques mois l’Union européenne va connaître un élargissement historique. C’est l’occasion d’enterrer les vieilles rivalités, de tourner la page des divisions et d’ouvrir un nouveau chemin partagé entre l’Europe et la Russie au service de la paix, de la justice et de la sécurité.

C’est d’abord une priorité stratégique, car désormais l’Union européenne partage avec la Russie les mêmes voisins, de l’Ukraine à la Biélorussie, de la Géorgie à la Moldavie. La Russie et l’Europe doivent conjuguer leurs efforts pour y régler les crises et y faire progresser les droits de l’homme. Pour notre sécurité comme pour la stabilité régionale, nous avons le même intérêt à les accompagner dans leur mouvement vers la démocratie et la réforme économique, dans le respect des identités nationales et de l’intégrité territoriale de chacun. Nos deux grands ensembles économiques et culturels ont vocation à former deux piliers complémentaires d’un nouvel ordre, plus stable et plus solidaire.

De la criminalité organisée aux trafics illicites, la sécurité de l’Europe est désormais indissociable de celle de la Russie. La France a été parmi les premières à proposer que la communauté internationale se mobilise. Aujourd’hui l’Union européenne fait un effort important en allouant plus de cent millions d’euros pour la coopération avec la Russie dans le domaine de la justice et des affaires intérieures.

Notre rapprochement se justifie aussi sur le plan économique. L’Europe représente un quart des importations de la Russie et près d’un tiers de ses exportations. Elle absorbe la moitié des exportations russes et importera près de 20 % de ses besoins en hydrocarbures de la Russie, jetant ainsi les bases d’un partenariat énergétique qu’il nous faut développer. Prenant acte de ces réalités, l’Union européenne lui a proposé la création d’un Espace économique commun. Il s’agit de favoriser la convergence des réglementations, de simplifier les procédures, d’encourager une plus grande ouverture des marchés.

Ce grand partenariat entre l’Union européenne et la Russie relève enfin d’une nécessité humaine, à l’heure où nous risquons de voir s’accumuler les mécanismes de division. Dans cet univers où le partage constitue notre meilleur garant de paix et de stabilité, la Russie comme l’Union européenne ont un rôle central à jouer, toutes deux marquées par la richesse et la diversité des peuples qui la composent. Il nous appartient de faire de cette diversité un atout : elle place la Russie, comme la France et l’Europe, au cœur d’un dialogue plus que jamais nécessaire.

Il a été convenu en mai 2003 à Saint-Pétersbourg entre les vingt-cinq pays de l’Union et le Président Poutine de développer quatre espaces communs, qui englobent l’ensemble des secteurs d’activité : l’économie ; la justice et tout ce qui relève des affaires intérieures ; la sécurité ; enfin, la culture, l’éducation, la recherche. Car notre coopération doit également permettre un rapprochement entre nos peuples, nos artistes, nos entrepreneurs, nos étudiants et nos chercheurs, qui doivent pouvoir se rencontrer aussi souvent que possible et bénéficier d’équivalences de diplômes et de facilités d’échanges. C’est dans cet esprit que nous avons engagé l’élaboration d’un accord visant à assouplir les conditions de délivrance de visas dans le respect de nos engagements européens et dans la poursuite d’un objectif de libre circulation.

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Mais aujourd’hui il faut aller plus loin, et jeter de nouveaux ponts entre nos deux rives.

Notre ambition commune doit être de bâtir un vrai partenariat stratégique et d’en faire un instrument au service d’un nouvel ordre international. Nos deux pays ont une expérience, des réseaux, une vision qui établissent une complémentarité naturelle entre nos deux diplomaties. Autant d’atouts qu’il est de notre devoir de mobiliser en faveur de la paix et de la stabilité dans le monde.

Nous devons donc mettre en place des coopérations plus étroites, au-delà des consultations existantes entre l’Union européenne et la Russie. Dans le domaine de la sécurité par exemple, nous pourrions instaurer un mécanisme institutionnel permanent, ayant pour vocation d’étudier les menaces qui pèsent sur le continent européen, notamment en matière de prolifération et de terrorisme. Il serait naturel que l’Union européenne développe des instances de concertation sur le modèle de ce qui a été fait à l’OTAN. La France l’affirme avec d’autant plus de conviction qu’elle est à l’origine, avec l’Allemagne, du rapprochement entre l’Otan et la Russie, d’abord à travers l’Acte fondateur de 1997, puis avec la création du conseil Otan-Russie en 2002.

Pourquoi ne pas réfléchir également à des opérations communes de maintien de la paix ? Pour agir davantage ensemble, la France est prête à réfléchir avec ses partenaires européens à une collaboration renforcée avec la Russie dans le domaine de la politique étrangère et de défense européenne.

Au-delà, nous devons aller de l’avant dans la coopération que nous avons nouée pour la gestion des crises régionales, à l’instar de notre association très étroite durant l’ensemble de la crise iraquienne. Nous pouvons agir ensemble sur la plupart des grandes questions qui mobilisent la communauté internationale, de l’Afghanistan aux crises de prolifération en Iran ou en Corée du Nord ou à l’instabilité dans le Caucase : autant d’enjeux communs, autant de raisons d’agir ensemble. Cette exigence d’action doit nous conduire à des initiatives là où l’urgence nous le commande, et d’abord au Moyen-Orient. En Iraq, forts de notre analyse partagée sur le rôle des Etats de la région et des Nations unies dans la construction de la paix, nous devons faire avancer notre projet de conférence internationale. Au Proche-Orient, il est essentiel que nous nous mobilisions, dans le cadre notamment du Quartet, pour sortir de l’impasse et donner un nouvel élan à la mise en œuvre de la feuille de route.

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Mesdames, Messieurs,

Dans un monde parcouru de tant de fractures, le partenariat entre l’Union européenne et la Russie est nécessaire. Il se doit d’être inventif et visionnaire. Complémentaire aussi du partenariat de l’Europe avec les Etats-Unis. La singularité de la Russie, sa vocation de passerelle entre l’Europe et l’Asie constituent une chance pour le monde.

Le peuple russe, selon le mot de Mme de Staël, « ne connaît rien d’impossible ». A ses côtés, la France et l’Europe, sorties des épreuves du passé pour bâtir une union ambitieuse, veulent contribuer à construire un monde plus sûr, plus juste, plus prospère.

Nos deux nations, « filles de la même Europe », éprises d’avenir et de progrès, savent qu’elles doivent désormais faire converger leurs regards pour conquérir un nouvel horizon : non pas celui de nouveaux territoires ou de nouvelles conquêtes, mais celui d’un monde fondé sur le dialogue, la paix et le partage.

23 janvier 2004, Moscou