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France

150 150 Dominique de Villepin

Conférence Iségoria

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Intervention à Sciences-Po / Ceri

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Critique du rapport Goasguen sur la nationalité

150 150 Dominique de Villepin

On n’est pas couché 13 novembre 2010

150 150 Dominique de Villepin

La France et le nouvel ordre mondial

Monsieur le président de l’Université de Lille II,

Monsieur le Premier Ministre,

Monsieur le Ministre, cher François

Messieurs les parlementaires,

Monsieur l’adjoint au maire

Monsieur le recteur,

Messieurs les doyens de facultés et directeurs d’établissement,

Chers amis,

C’est avec grand plaisir que j’ai accepté votre invitation de me rendre aujourd’hui à l’université de Lille II, au milieu des étudiants lillois, dans cet amphithéâtre – et je crois qu’il y en a un autre qui nous écoute -, et je veux tous vous saluer. J’irai leur rendre visite tout à l’heure, d’ailleurs, parce que je suis désolé de priver de vision un certain nombre… Donc, je ne manquerai pas d’aller à leur rencontre tout à l’heure. Pourquoi la France et les relations internationales ? Pourquoi la France et le nouvel ordre international ? D’abord, je crois qu’il faut être clair – mais je pense que vous l’avez compris – : nous avons changé de monde. En très peu de temps, en quelques années, en deux décennies à peine, nous avons changé de monde, et de façon irréversible.

Ces changements, un certain nombre de nos compatriotes l’ont apprivoisé, ils en ont même tiré profit. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils ont les armes qui sont nécessaires pour faire face à ce nouveau monde : ils ont les diplômes, ils ont la maîtrise des langues, ils ont la possibilité de voyager. C’est particulièrement votre cas, vous, ici, pour des raisons géographiques. Vous avez la possibilité à Lille, à mi-chemin entre Paris, Londres et Bruxelles, de découvrir d’autres univers, d’être en contact avec d’autres réalités dans ce pôle prestigieux universitaire.

Mais pour une majorité de Français, les choses ne sont pas si simples. Le bouleversement du monde signifie d’abord des délocalisations, la course à la compétitivité, des menaces environnementales et sanitaires, et cette inquiétude, il faut que nous le prenions en compte. Elle est légitime, bien sûr. Nous ne pouvons pas être les spectateurs d’un monde dont certaines évolutions menacent gravement notre sécurité, menacent notre modèle social, menacent notre identité et le bien-être de nos concitoyens. On le voit bien, il y a deux faces dans ce monde, et pour reprendre une formule connue d’un des grands penseurs français, Edouard Glissant, il y a bien « l’aspect lumineux de ce monde, le Tout-monde, où l’on peut tisser des relations les uns avec les autres, on peut être en contact avec tous les points de la planète, mais il y a aussi ce « chaos monde », qui est source de vertige et qui est source d’inquiétude. Et il faut que nous arrivions à établir des passerelles entre ces deux faces.

Tout l’enjeu du XXIème siècle, c’est notre capacité à reprendre la maîtrise des choses. Il n’y a pas de raison que nous renoncions par exemple à une industrie forte et innovante. Il n’y a pas de raison que nous renoncions à nos droits sociaux. Il n’y a pas de raison que nous nous résignions à une montée de la violence et à une incompréhension entre les peuples.

Construire un monde plus juste, c’est bien sûr  le premier devoir de la politique aujourd’hui.

Nous avons connu – et je crois qu’il faut s’attarder quelques instants sur ce constat – aux cours des dernières années, depuis le début du siècle, trois changements fondamentaux.

Le premier de ces événements marquants, c’est l’émergence de la Chine.

L’affirmation de cette nouvelle puissance, avec laquelle nous construisons aujourd’hui une relation forte, comme en témoigne la récente visite d’Etat du Président de la République, beaucoup bien sûr l’avaient prédite – « quand la Chine s’éveillera » -, mais personne n’avait imaginé à quel point cette émergence allait bousculer nos rapports de force dans le monde, bousculer nos habitudes, bousculer les règles du monde.

Par sa démographie, par la taille de son marché, par sa capacité d’innovation, la Chine a bouleversé l’équilibre économique de la planète. Elle investit désormais, comme l’Inde, dans les technologies à très haute valeur ajoutée. Elle est, il faut le rappeler, la quatrième puissance économique, la deuxième puissance commerciale ; elle est au cinquième rang mondial en termes de dépenses de recherche et développement et elle a multiplié son budget de recherche par sept en dix ans et elle devance désormais la France en termes de publication annuelle de brevets. Elle peut compter sur une main d’œuvre qui est de mieux en mieux formée. Les étudiants chinois qui fréquentent les meilleures universités du monde reviennent en Chine une fois leurs diplômes obtenus et la Chine ne sera pas ce que certains avaient imaginé, le simple atelier du monde. Elle sera dans tous les domaines l’une des toutes premières puissances de la planète.

Parce que son irruption sur la scène internationale a été particulièrement rapide, elle n’a pas encore mis en place les mêmes règles que l’Europe en matière d’environnement, en matière de droits sociaux, en matière de normes juridiques ou encore de normes démocratiques.

Elle est, par exemple, signataire du protocole de Kyoto, mais elle n’est pas tenue de l’appliquer complètement jusqu’en 2012. Pourtant dans dix ans, elle rejettera davantage de CO2 que n’importe quel autre pays de la planète. Elle exporte massivement vers l’Europe et les Etats-Unis, sans développer dans les mêmes proportions son marché intérieur. Un jour ou l’autre, sans doute, le salaire moyen chinois rattrapera le salaire moyen européen. Mais ce n’est certainement pas pour demain, ni d’ailleurs pour après-demain.

Pendant ce temps, nos entreprises auront certainement réussi à gagner des parts de marché, réussi à s’implanter sur ce grand marché, à l’image d’Airbus, à l’image d’Areva ou d’Alstom. Mais notre pays aura subi les conséquences de ces nouveaux déséquilibres commerciaux, qui fragilisent de nombreux secteurs industriels, qui augmentent le nombre de délocalisations, et qui nous engagent dans une course à la compétitivité qui met en danger les acquis sociaux. Faut-il subir ces déséquilibres ? Est-ce que c’est cela, le sens du progrès ? C’est une véritable question et nous nous efforcerons tout à l’heure d’y répondre.

Le deuxième événement sur lequel je voudrais insister et qui a bouleversé les relations internationales, c’est la guerre en Irak.

En 2003,  nous avions la conviction qu’une intervention militaire en Irak déstabiliserait davantage encore une région déjà fragile et en proie aux violences. Parce que cette guerre a été décidée en dehors des règles de droit international, parce que cette guerre ne prenait pas en compte la réalité du pays, notre conviction, c’est qu’elle était vouée à l’échec.

Aujourd’hui, l’Irak est plongé dans une guerre civile et le chaos. Le Grand Moyen Orient démocratique qui avait été rêvé par les Etats-Unis n’a pas émergé. La guerre a au contraire accru les peurs, les divisions, l’instabilité et l’hostilité à l’Occident.

L’Irak constitue, de fait, l’un des principaux laboratoires du terrorisme mondial : depuis 2004, plusieurs dizaines de ressortissants français ont quitté notre territoire pour mener le jihad en Irak. Ils sont susceptibles de revenir en France et de constituer ainsi une menace directe pour la sécurité de notre pays et de l’Europe.

La crise irakienne a par ailleurs cassé l’un des ressorts de notre ambition collective. Elle a affaibli les instances multilatérales, rendu plus difficile l’action de la communauté internationale face aux grandes crises de prolifération, comme l’Iran ou encore la Corée du Nord. Elle a compliqué le règlement du problème palestinien. Elle a divisé l’Europe, qui n’a toujours pas retrouvé son unité politique. On voit bien que le cercle vertueux qui avait été souhaité par les Etats-Unis s’est avéré au contraire être un cercle vicieux, et aujourd’hui, nous sommes confrontés à une région, le Moyen-Orient, qui cumule un ensemble de fractures : l’Irak, l’Iran, la situation du Liban, la relation entre Israël et la Palestine, autant de fractures, qui sont susceptibles, par des phénomènes transversaux, de se conjuguer pour créer l’une des plus dramatiques situation de crise de la planète.

Le troisième phénomène que nous devons prendre en compte, c’est le sentiment d’injustice qui s’affirme dans de nombreuses régions du monde.

La mondialisation n’a pas réduit les inégalités autant que nous aurions pu l’espérer. Elle a permis aux puissances émergentes comme l’Inde, comme le Brésil ou encore l’Afrique du Sud, d’accélérer leur développement. Mais elle a détérioré la situation des pays qui n’avaient pas les atouts nécessaires pour faire face à la compétition internationale. L’Afrique subsaharienne est devenue le continent d’une mondialisation à éclipses : elle en subit les effets négatifs, mais n’en retire que très peu de bénéfices. Largement ignorée des flux commerciaux, elle a vu son poids commercial diminuer de moitié depuis les années 1960.

Aujourd’hui, ces inégalités créent de nouveaux rapports de force et de nouvelles tensions entre le Nord et le Sud. Elles accélèrent les mouvements migratoires vers l’Europe et les Etats-Unis. Alors, face à cela, que faire ? Les politiques de contrôle des frontières ou de coopération policière sont bien sûr nécessaires, plus nécessaires que jamais. Mais elles ne suffiront certainement pas à arrêter le flux d’immigration clandestine. Tant que des millions d’hommes et de femmes n’auront aucune perspective pour leur emploi, pour leur santé, pour leur sécurité physique dans leur propre pays, l’immigration clandestine restera un facteur de déstabilisation des pays riches ; plusieurs centaines de millions, 900 millions d’Africains regardant par antenne satellite ce qui se passe dans les pays développés ne peuvent être qu’attirés, aimantés par cette situation des pays riches, et de ce point de vue. Les moyens de communication nouveaux de la planète ont rétréci cette planète, créé des convoitises, des attirances, aiguisé aussi des frustrations et des rancoeurs.

Ces tensions, elles s’expriment aussi dans des revendications identitaires de plus en plus fortes. Ne sous-estimons pas la capacité des organisations terroristes à profiter de la faiblesse des Etats et du désarroi des peuples pour étendre leur influence dans de nombreux pays du Sud.

Il y a donc urgence à s’engager dans une politique de partenariat plus ambitieuse à l’échelle européenne : une politique qui ne consiste pas seulement à apporter une aide financière aux pays en voie de développement, mais qui repose sur un vrai partenariat économique, universitaire, culturel, un partenariat qui fasse toute sa place à tous les acteurs, les entreprises, les syndicats, les associations, les organisations non gouvernementales. Et au cœur de ce partenariat, il doit y avoir bien sûr un principe essentiel, celui du respect de la dignité. Et vous voyez à quel point, de ce point de vue, nous changeons d’échelle. Nous étions dans la logique de politiques nationales ; nous voyons bien, face à une question comme l’immigration, que seule une politique européenne très ambitieuse, comme a pu l’être, il y a plusieurs décennies, la politique agricole, est susceptible de nous permettre d’avoir les atouts, les outils pour être efficaces, puisqu’il s’agit de combiner une politique qui soit à la fois une politique qui soit à la fois une politique de sécurité… Nous avons en commun avec les pays du Sud, les pays d’Afrique, le même souci du terrorisme, le même souci des grands trafics, le même souci des circuits maffieux ; nous avons une même exigence de coopération et de développement : plus ces pays se développeront, plus la communauté d’intérêts économiques et sociaux s’accentuera entre le Nord et le Sud. Nous avons par ailleurs une même exigence de co-développement. Cela implique l’établissement de passerelles, de liens, de relations qui sont encore très en deça de ce qu’elles devraient être. Mais tout ceci doit être défendu à l’échelle de l’Europe. Vous voyez bien qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire de ce point de vue.

Nous sommes dans un monde d’inégalités et nous allons, il faut en prendre conscience, vers davantage de désordre. Et cette inquiétude, elle est partagée par l’ensemble des peuples, du Nord comme du Sud. Face à cette réalité, la France et l’Europe doivent reprendre leur destin en main. Nous devons nous réapproprier les choses. Et de ce point de vue, l’Europe est désormais à l’heure des choix.

Elle peut céder à la pression des autres puissances économiques, elle peut refuser toute ambition sociale, se transformer en une vaste zone de libre-échange dotée de règles minimales. Ce n’est pas ce que les peuples européens attendent. Ce n’est pas ce que nous voulons construire ensemble depuis 1957, et ce n’est pas ce que veulent les Français.

Elle peut au contraire, cette Europe, rassembler ses forces, se doter d’instruments efficaces pour lutter à armes égales dans la compétition économique mondiale, mieux défendre ses intérêts et s’exprimer d’une seule voix sur  la scène internationale. C’est ce qu’attendent la majorité des Européens. C’est aussi ce qui permettra de rapprocher les Etats membres et de leur faire prendre conscience que l’avenir des uns dépend désormais du succès des autres.

Oui, l’Europe doit bien faire sa révolution. Elle ne doit plus subir le monde extérieur. Elle doit le maîtriser et lui imprimer sa marque. Pour cela, nous devons porter, conjuguer trois ambitions :

Une ambition sociale tout d’abord : notre modèle est fondé sur la solidarité, la protection sociale et les droits des salariés, et tout cela n’est pas une faiblesse. C’est au contraire une chance, une garantie de cohésion, de stabilité, dans un monde qui voit monter les rivalités et les affrontements.

L’Europe a également besoin d’une nouvelle ambition économique, avec ce que je qualifierai de « patriotisme économique européen ». Nous devons nous doter de nouveaux outils, de nouvelles armes, et ce, fondé sur des principes clairs :

Le premier principe, c’est la défense sans complexe de nos intérêts : le monde qui se construit n’est pas un monde d’équilibres. A nous de nous doter des mêmes armes que nos principaux concurrents. L’euro doit devenir un véritable bouclier monétaire : à l’image de ce que font les autres grandes puissances commerciales, dotons-nous d’une véritable stratégie intégrant des objectifs de croissance, de soutien à notre industrie et bien sûr d’emploi. Nous avons également besoin d’une véritable règle de réciprocité entre les grandes puissances économiques. Chacun doit être soumis aux mêmes normes, sans quoi la compétition est biaisée, faussée. Prenons l’exemple de l’environnement : pourquoi est-ce que les entreprises françaises et européennes paieraient des taxes en fonction de leur production de CO2 et pas les entreprises extracommunautaires qui seraient amenées à travailler sur le sol européen ? C’est pour cela que j’ai proposé que nous réfléchissions avec l’Union européenne à la mise en place d’une taxe carbone sur les produits importés de pays qui ne respecteraient pas les engagements internationaux en matière d’environnement. Enfin, nous devons mieux défendre nos intérêts stratégiques : les grands blocs économiques ont mis en place des outils efficaces pour défendre leurs intérêts essentiels. C’est le cas des Etats-Unis, avec le Comité de contrôle pour les Investissements Etrangers, qui contrôle toutes les transactions qui peuvent menacer la sécurité nationale. L’Europe a besoin elle aussi, comme les Etats-Unis, comme la Chine, comme toutes les grandes puissances, d’une autorité de contrôle des investissements étrangers. J’ajoute à ces exigences importantes, une troisième. C’est que nous avons besoin de bâtir une Europe plus solide et mieux fondée au plan de la culture. Nous le voyons tous : il y a un ressort essentiel dans l’histoire de l’Europe, qui est un ressort clé qui fait que, entre les pays, entre les cultures, entre les peuples, des liens s’établissent facilement, et la défense de ce lien culturel mérite d’être constamment réactivée. Il y a, au cœur de l’Europe, un principe essentiel qui est celui que j’appelle souvent – qui s’appelle historiquement – l’insatisfaction créatrice, qui me paraît un ressort unique sur le continent européen. Quand on prend l’histoire de l’Asie,  l’histoire de l’Afrique, l’histoire de l’Amérique, cette insatisfaction créatrice, le fait d’avancer sans jamais se satisfaire de ce qui existe, mais toujours vouloir rechercher un ordre nouveau, un ordre meilleur, me paraît être au cœur de l’aventure européenne. Or, dans cette aventure européenne, qui ne ressemble à aucune autre – aucun continent sur le planète n’est engagé comme nous le sommes dans une telle histoire – eh bien, nous devons prendre appui sur cette insatisfaction créatrice, sur cette marque culturelle, pour faire en sorte que, entre le pays de Shakespeare, de Molière, de Goethe, de Dante, nous soyons capables de trouver l’énergie, nous soyons capables de trouver la communauté d’idéal pour aller de l’avant;

Le deuxième principe sur lequel nous devons nous appuyer, c’est la construction d’une solidarité économique européenne :

Les enjeux essentiels comme l’énergie doivent nous rassembler. Pour renforcer notre indépendance énergétique, j’ai proposé à Berlin la mise en place d’un représentant spécial pour l’énergie, ainsi que la coordination de nos réserves stratégiques. Mais la solidarité, c’est aussi être capable de constituer des grands groupes européens, des grands groupes pionniers de taille mondiale, à l’image d’EADS ou du futur groupe Gaz de France-Suez. Pour cela, les règles européennes, notamment les règles de la concurrence, doivent mieux conjuguer cette exigence avec les droits des consommateurs. La concurrence pour la concurrence ne suffit pas. C’est une chance et une force si cela nous permet d’être meilleurs, plus efficaces sur la scène mondiale. Nous devons donc, comme les autres grands espaces économiques internationaux faire en sorte que cela nous donne le moyen de peser davantage sur les marchés mondiaux. Comme les Etats-Unis, comme le Canada, le Japon, comme la Corée, donnons également à nos petites et moyennes entreprises un accès privilégié aux marchés publics. Nous plaidons en ce sens depuis des mois auprès de nos partenaires et les lignes sont en train de bouger.

Le troisième grand principe, c’est l’avenir, c’est-à-dire l’investissement dans l’intelligence et l’innovation :

L’Europe doit prendre une véritable longueur d’avance dans ce qui constitue désormais le grand enjeu planétaire, c’est l’économie de la connaissance. Il faut donc encourager la recherche, constituer de véritables pôles d’excellence et d’innovation. Tous les Etats européens ont des compétences exceptionnelles dans ce domaine : les nanotechnologies, le nucléaire, les biotechnologies, les télécommunications. Pour aller plus loin, donnons à nos pôles de recherche et de compétitivité une véritable dimension européenne. Je sais que François Goulard partage cette conviction et qu’il la défend avec talent auprès de ses homologues européens.

Attention aux objectifs que nous fixons et aux grandes stratégies qui ne se traduisent pas toujours par des résultats concrets. La stratégie de Lisbonne a fixé des objectifs à la hauteur des enjeux. Il faut se donner les moyens de les atteindre. Je propose d’étudier avec les autres Etats européens les moyens de valoriser les Etats qui atteindraient ces objectifs dans les délais qui ont été fixés.

Enfin, l’Europe doit porter, au-delà de l’ambition sociale et économique, une ambition politique. Elle en a la capacité, parce qu’elle croit en certaines valeurs, parce qu’elle défend un certain nombre de causes depuis des années, des causes que personne d’autre ne peut défendre avec autant de force et de conviction :

Prenons l’environnement : l’Europe est exemplaire dans ce domaine. C’est elle – et la France y a pris, avec le président Jacques Chirac une part essentielle – qui a proposé  et mis en œuvre le protocole de Kyoto. Pour lutter contre le réchauffement climatique, pour protéger la biodiversité, nous avons besoin d’une mobilisation internationale. Nous devons accroître la pression sur les Etats-Unis, sur l’Australie, afin qu’ils ratifient également le protocole de Kyoto. Mais nous devons aller plus loin. Nous avons besoin d’une autorité mondiale de l’environnement, une autorité forte, reconnue, capable d’aider tous les pays à mettre en œuvre une politique de protection de l’environnement qui n’entrave pas leur développement économique. C’est ce qu’a proposé le Président de la République avec l’organisation des Nations Unies pour l’environnement.

Prenons un autre exemple, la justice internationale. Sans l’Europe, la Cour Pénale Internationale qui constitue un progrès décisif dans la lutte contre l’impunité n’existerait pas. A nous de faire en sorte qu’elle remplisse pleinement sa fonction.

Cette Europe plus solide pourra alors proposer un nouvel ordre mondial fondé sur l’égalité. Pour cela, nous avons au premier chef besoin d’un système d’échanges plus équitable.

C’est essentiel en effet si nous voulons que l’affirmation des nouvelles puissances commerciales se fasse de façon harmonieuse et si nous voulons que tous les pays puissent bénéficier de la mondialisation.

Pour mieux ordonner le fonctionnement économique du monde, nous avons besoin d’une instance plus large, capable d’avoir une approche globale des enjeux  commerciaux, de développement, de protection de l’environnement. Je souhaite donc que nous puissions étudier, avec nos partenaires européens, la création d’un Conseil économique mondial qui pourrait rassembler l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, ainsi que les institutions économiques et sociales des Nations Unies. Ce conseil pourrait être présidé par les chefs d’Etat et de gouvernements ; il se réunirait une fois par an pour proposer des solutions aux grands enjeux économiques du monde. En aucun cas il ne s’agit de mettre en place un directoire qui n’aurait ni la légitimité, ni l’efficacité nécessaires pour agir. Il s’agit en revanche de mieux organiser le dialogue entre les grandes instances économiques internationales pour y mettre de la cohérence et pour y mettre une ambition commune.

Par ailleurs, pour porter l’ambition sociale à laquelle tous les peuples aspirent, nous pourrions réfléchir à un rapprochement, sur une base d’égalité, entre l’Organisation internationale du travail, l’OIT, et l’OMC. C’est la meilleure garantie d’une prise en compte des enjeux d’équité et de solidarité dans les échanges mondiaux.

Nous avons également besoin, dans un monde multilatéral,  de Nations Unies plus fortes.

La composition du Conseil de sécurité – et c’est un point essentiel puisqu’il y va de la légitimité des Nations Unies – doit être élargie, comme la France le demande depuis longtemps, notamment à des pays comme l’Allemagne, comme l’Inde, comme le Japon, comme le Brésil et bien sûr la représentation des Etats africains.

Pour être efficace, l’ONU a aussi besoin d’un véritable bras armé. C’est indispensable si nous voulons que cette organisation puisse être crédible dans la résolution effective des crises régionales : nous avons franchi une étape importante au Liban en renforçant la chaîne de commandement. Mais il faut encore aller plus loin. Près de 100 000 casques bleus sont déployés aujourd’hui dans des opérations de maintien de la paix à travers le monde, mais ils n’ont pas d’Etat-major permanent. Pourquoi ne pas mettre en place le Comité d’Etat-major prévu par la Charte des Nations Unies ? Ce progrès décisif nous conduirait à disposer d’une véritable armée des Nations Unies.

Les Nations Unies doivent jouer tout leur rôle dans le règlement des crises de prolifération, car elles sont la clé de la légitimité. C’est parce qu’il y a un mandat de la communauté internationale pour le règlement de la crise iranienne que nous pouvons aujourd’hui travailler à  des sanctions efficaces  pour ramener le régime iranien à la table des négociations.

A l’appui de ces institutions multilatérales, nous avons naturellement besoin d’un réengagement des Etats dans le règlement des crises. Il ne suffit pas d’avoir une organisation à qui nous délèguerions nos capacités, notre autorité, notre légitimité, encore faut-il que les Etats soient capables, sur le terrain, de relayer les efforts des Nations Unies :

Les résolutions du Conseil de sécurité ne sont rien, en effet, sans un engagement fort des Etats au service de la paix. Sur chaque crise, ce qu’il s’agit de faire, c’est de permettre aux Etats les mieux placés, ceux qui sont les plus concernés, ceux qui sont susceptibles d’avoir, par leurs relations avec les pays en crise, le plus de légitimité pour agir, eh bien, il faut leur permettre, sur chaque crise, dans le cadre fixé par les Nations Unies, de s’engager. Eux seuls ont les moyens humains, militaires, économiques d’assurer cette responsabilité dans la durée.  C’est ce que nous avons fait au Liban ; c’est ce que nous avions fait précédemment en Côte d’Ivoire, c’est ce qu’il faudrait faire au Darfour. Donc, vous le voyez, autant de crises qui doivent permettre de conjuguer autant de forces des Etats les mieux placés.

C’est pour cela que la France veut et doit conserver une capacité militaire forte. Sous l’autorité du Président de la République, nos forces armées ont été professionnalisées, remises à niveau. Elles sont l’un des atouts de notre puissance et elles nous permettent de défendre nos valeurs au Liban, au Kosovo, en Afghanistan, en Côte d’Ivoire. Il serait bien sûr irresponsable de revenir sur un tel choix. Nous devons au contraire l’appuyer sur la construction d’une véritable Europe de la défense, qui  est bien sûr, à mes yeux, une priorité essentielle.

C’est avec des Nations Unies plus fortes, avec des Etats qui assumeraient davantage leur responsabilité, mais aussi en prenant en compte davantage l’histoire des peuples que nous pouvons espérer régler les grandes crises qui menacent aujourd’hui la stabilité internationale.

Partout, l’histoire se rappelle à nous, dans chaque crise. Nous le voyons en Afghanistan, où les rivalités séculaires entre les différentes communautés mais aussi le jeu traditionnel des puissances régionales expliquent encore très largement les antagonismes. Au cours des prochains mois, l’engagement international devra être fort et adapté pour que les acquis de la lutte contre les Taliban ne soient pas perdus. Nous le voyons également dans la crise du Darfour, qui est à la charnière du monde africain et du monde arabe, où les rivalités ethniques, religieuses, économiques menacent de produire une nouvelle ligne de fracture. Là encore, il n’y aura pas de solution imposée de l’extérieur. Il faut travailler avec les peuples les plus directement concernés.

La priorité aujourd’hui, c’est de sortir de l’impasse dans la crise la plus grave qui nous menace et qui, au-delà des latences que nous connaissons, peut être une crise généralisée, ouverte, c’est bien sûr celle du Proche et du Moyen-Orient. Personne, aucune puissance, ne peut se satisfaire aujourd’hui de la situation telle que nous la connaissons. Qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien, du Liban, la légitimité internationale existe, c’est celle des résolutions du Conseil de sécurité. L’engagement des Etats, lui, doit être plus fort : c’est vrai de l’Europe, c’est vrai encore davantage des Etats-Unis.

Nous sommes à quelques mois d’échéances politiques majeures pour notre pays. En conclusion, je voudrais vous dire à quel point, pour un pays comme la France, les questions internationales sont souvent apparues lointaines et peu présentes dans les grands débats politiques intérieurs. Aujourd’hui, je crois qu’il est temps de les mettre au cœur de nos préoccupations. D’abord parce que les Français le demandent, le débat sur le référendum européen l’a amplement montré ; ensuite, parce qu’une partie de notre avenir, une partie importante de notre avenir, se joue désormais à l’échelle de la planète toute entière ; et enfin parce que nous avons, sur la scène internationale, non seulement des intérêts à défendre, des intérêts puissants, économiques, sociaux, culturels, mais nous avons également des idéaux à servir : la paix, la justice, la vision que nous nous faisons d’un équilibre international, autant de domaines où la France, très au-delà de sa puissance, très au-delà du débat sur l’outil, les moyens, les capacités, la France a une voix qui est entendue et qui est attendue.

Nous sommes à l’heure des choix, en particulier pour l’Europe. L’Europe peut se soumettre ou au contraire elle peut décider de s’affirmer. Elle peut se banaliser ou elle peut, au contraire, décider de défendre son identité. L’Europe a tout pour réussir dans le monde de demain.

Je crois dans une France qui s’appuie sur cette Europe nouvelle pour mieux défendre ses intérêts et pour gagner la bataille de l’innovation. Je crois dans une France qui garderait le cap qui est le sien à travers son histoire, c’est-à-dire une France ouverte sur le monde, soucieuse de jouer son rôle dans le monde. Je crois dans une France capable de peser avec toutes ses forces dans le sens  de la paix et de la justice.

15 novembre 2006, Université Lille II.

150 150 Dominique de Villepin

Débat sur la situation au Proche-Orient et la participation de la France à la mise en œuvre de la résolution 1701 à L’Assemblée Nationale

Monsieur le Président,

Monsieur le Président de la Commission des Affaires étrangères,

Monsieur le Président de la Commission de la Défense,

Mesdames et Messieurs les Députés,

C’est un honneur pour moi de me trouver devant vous aujourd’hui pour ouvrir ce débat.

Cet été, la violence et le deuil ont une nouvelle fois frappé le Proche-Orient. Nos compatriotes ont été profondément touchés par la souffrance du peuple libanais, qui a connu tant de déchirements et de guerres. Devant les images du Liban dévasté par les bombardements israéliens, devant la peur et à la colère légitime des habitants de Haïfa frappés par les tirs de roquette du Hezbollah, nous avons tous éprouvé un même sentiment de révolte. Dans cette nouvelle crise qui a secoué le Proche-Orient, la France, sous la conduite du Président de la République, a pris toutes ses responsabilités. Elle l’a fait dans un esprit de rassemblement et d’unité que je tiens à saluer et pour lequel je veux remercier, au nom du gouvernement, l’ensemble de la représentation nationale.

Aujourd’hui le Proche-Orient nous oblige à l’action :

Il est au coeur d’un arc de crises qui s’étend de la Somalie à l’Afghanistan. Alors que la mondialisation ne cesse de créer de nouveaux liens et de nouveaux échanges, cette  région semble au contraire s’enfermer toujours davantage dans une spirale de violence et de haine. Nous ne pouvons pas être indifférents à ce qui se joue au Liban, dans les territoires palestiniens, à Damas, à Téhéran ou encore à Kerbala. Car le défi du Proche-Orient, c’est la paix, c’est notre capacité à faire vivre le dialogue et la tolérance entre les cultures. C’est la sécurité de nos compatriotes. Au cœur de cet arc de crise, se trouve le conflit israélo-palestinien. Après plus d’un demi-siècle d’affrontements, la paix semble toujours hors d’atteinte. Des millions de personnes en rêvent et ne la voient pas. Des hommes de raison et de sagesse la construisent, mais leurs projets ne se réalisent pas. Tout ce qui s’imagine de grand et de bien pour cette région est à chaque fois emporté par les haines et les violences. La paix ne se décrète pas. Mais aucun des échecs du passé ne doit nous décourager pour l’avenir.

Quelle est la situation aujourd’hui ? Plus de 70% des Palestiniens vivent en dessous du seuil de pauvreté. La victoire du Hamas aux élections législatives témoigne des frustrations du peuple palestinien. Dans le même temps, malgré le retrait de Gaza et la construction de la barrière de sécurité, les Israéliens ont besoin de garanties supplémentaires pour leur sécurité. Le conflit au Liban l’a encore montré. Plus que jamais les parties au conflit semblent incapables de parvenir seules à une solution.

Si nous voulons sortir de cette impasse, il faut donc que la communauté internationale se mobilise avec bien plus de détermination et d’énergie qu’elle ne l’a fait jusqu’ici. C’est le sens de l’appel lancé la semaine dernière par le Président de la République en faveur d’une nouvelle réunion du Quartet. Il repose sur une conviction forte : seule une solution politique et un règlement négocié permettront de parvenir à une paix juste et durable pour l’ensemble des peuples de la région, avec deux Etats vivant côte à côte en paix et en sécurité.

Au-delà du conflit israélo-palestinien, la multiplication des crises dans cette région est aujourd’hui pour nous tous un risque majeur. Un profond sentiment d’injustice causé par la pauvreté, les inégalités et la violence, mais aussi l’histoire, ont fait de cette région une terre fragile, marquée par des plaies profondes qui ne se sont jamais refermées. Par les liens qu’elle entretient avec ces pays, la France connaît mieux que personne l’importance des motivations culturelles et religieuses qui sous-tendent ces crises. Elle sait mieux que personne tout ce que les identités blessées renferment de ressentiment et d’amertume.

Dès 2003, en pleine crise iraquienne le Président de la République l’affirmait : la force seule n’est jamais la solution. Les aspirations identitaires qui sont en jeu appellent d’autres réponses que la seule intervention armée. Aujourd’hui, l’Iraq s’enfonce dans la violence et constitue un nouveau foyer de crise qui déstabilise la région et nourrit le terrorisme.

N’oublions pas enfin que ces crises font le jeu de tous les extrémistes. Nous le voyons avec le terrorisme : qu’il cherche à frapper à l’intérieur ou à l’extérieur de nos frontières, il se greffe sur les conflits et instrumentalise la souffrance des populations. Contre le terrorisme, ce n’est pas une guerre qu’il faut engager. C’est, comme la France le fait depuis des années, une lutte déterminée qui repose à la fois sur une vigilance de tous les instants et sur une coopération efficace avec nos partenaires. Mais nous ne viendrons à bout de ce fléau qu’en luttant aussi contre l’injustice, contre la violence, contre les crises.

Restons vigilants également face au risque de la prolifération. Le programme nucléaire iranien suscite des inquiétudes légitimes. Avec ses partenaires européens, la France a pris l’initiative du dialogue avec Téhéran. Là encore, il n’y a pas d’autre solution que politique. La réponse de l’Iran à l’offre faite par la communauté internationale n’est pas satisfaisante, notamment concernant la nécessité de suspendre l’enrichissement. Avec l’ensemble de la communauté internationale nous privilégions aujourd’hui la voie du dialogue. Il revient maintenant à l’Iran de prendre toutes ses responsabilités.

Nous le voyons : c’est bien la stabilité de l’ensemble de la région qui est en jeu, avec un risque véritable de contagion et de radicalisation. Agir au Liban, c’est se donner les moyens de prévenir un nouveau conflit régional et défendre les intérêts de la France.

Dans ce contexte instable, la France a fait pour le Liban le choix de l’initiative et de l’action.

Sur le plan politique d’abord:

A la demande du Président de la République, je me suis rendu à Beyrouth le 17 juillet pour manifester la solidarité de la France et offrir notre assistance aux autorités libanaises. Le Ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, le Ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie et le Ministre de la Santé et des Solidarités, Xavier Bertrand, sont également allés sur place ou dans la région à plusieurs reprises. Dominique Perben se rendra demain à Beyrouth à l’occasion de la reprise des vols Air France entre Paris et la capitale libanaise.

Notre pays a pris une part déterminante dans l’adoption à l’unanimité du Conseil de sécurité, de la résolution 1701 le 14 août dernier. Au-delà de l’indispensable cessation des hostilités, notre objectif est bien de parvenir à un véritable cessez-le-feu et à une solution durable qui garantisse la pleine souveraineté du Liban comme la sécurité d’Israël.

Tout au long de la crise, nous n’avons cessé de dialoguer avec les deux parties. Je tiens ici à saluer le courage et l’esprit de responsabilité du Premier ministre, Monsieur Fouad Siniora, qui a déclenché le 7 août le déploiement de l’armée libanaise au sud du pays après presque quarante ans d’absence. Nous avons également entretenu un dialogue constructif avec les autorités israéliennes. Lors d’un échange avec Ehoud Olmert à la veille de mon départ pour Beyrouth, comme lorsque j’ai reçu à Paris Madame Livni, Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, j’ai pu mesurer combien la relation entre la France et Israël demeurait solide et confiante.

Nous avons aussi fait le choix de l’action pour répondre dans l’urgence aux besoins des populations :

Nous avons évacué 11 000 Français ainsi que 2500 ressortissants d’autres nationalités. Je tiens à rendre ici hommage aux personnels civils et militaires, dont la compétence, le dévouement et le courage ont permis le succès de cette opération. Nous avons également aidé nos compatriotes présents dans le nord d’Israël, exposés aux tirs de roquette, et auxquels le Ministre des Affaires étrangères est allé manifester sur place notre soutien.

Pour répondre aux besoins humanitaires de la population libanaise, nous avons apporté Des vivres, des médicaments et des équipements sanitaires pour près de 20 millions d’euros. Avec l’installation en cours de 15 ponts métalliques « Bailey », pour lesquels notre pays mobilise plus de 200 militaires du génie, la France apporte une contribution décisive au rétablissement des voies de communications vitales pour le pays. Nous avons également pris notre part à l’effort humanitaire européen, soit 7 millions d’euros supplémentaires.

Au-delà des moyens matériels, nous avons décidé de rouvrir, y compris dans le sud du pays, notre important réseau d’établissements scolaires. Ces écoles, ces collèges, ces lycées, qui accueillaient l’an dernier plus de 45 000 élèves libanais, seront au rendez-vous de la rentrée, le mois prochain. Enfin, nous contribuons à hauteur de 700 000 euros à la lutte contre la marée noire sans précédent qui a affecté le pays après le bombardement de la raffinerie de Jiyeh.

La France a également assumé ses responsabilités sur le plan militaire. Face aux risques de la situation, nous avons demandé des garanties précises : garanties quant à l’efficacité de la mission confiée à une FINUL renforcée, garanties aussi pour la sécurité de nos soldats. Ces garanties, nous les avons obtenues.

Sur cette base, le Président de la République a pris la décision de déployer deux bataillons au sein de la force des Nations unies. Au total, ce sont bientôt 2000 militaires français qui serviront sous casque bleu au Liban. Nous assumerons le commandement de la force sur place, avec le général Pellegrini, jusqu’en février 2007. A cet effort s’ajoutent les 1700 hommes déployés au titre du dispositif aérien et naval Baliste, en charge depuis le 12 juillet de l’approvisionnement de la FINUL et qui participent aussi, de façon temporaire, à la surveillance des côtes libanaises.

Nos forces sont engagées dans le cadre des Nations unies, en pleine conformité avec notre attachement au droit et à la sécurité collective. C’est  également un engagement européen. A notre demande les ministres des Affaires étrangères des Etats-membres de l’Union Européenne se sont réunis le 25 août en présence de Kofi Annan. Au total, ce sont 7300 militaires européens qui seront déployés sous casque bleu au Liban. Je veux saluer en particulier la contribution de l’Italie. L’Europe montre ainsi que lorsqu’elle sait unir ses forces, elle peut être un acteur de poids sur la scène internationale.

Au-delà du soutien militaire à la paix, la France veut aider à la reconstruction du Liban. Lors de la Conférence de Stockholm le 31 août dernier, la Ministre déléguée aux affaires européennes a annoncé une contribution de plus de 40 millions d’euros.

Il faudra bien sûr aller plus loin : ce sera l’objet de la conférence internationale de reconstruction dont le Président de la République a proposé la tenue, et où la France tiendra toute sa place. Une mission interministérielle d’évaluation se rendra aujourd’hui même à Beyrouth.

Au Liban comme dans l’ensemble de la région, la France doit se mobiliser toujours davantage en faveur de la paix. Au Liban la situation reste fragile. Le conflit peut reprendre à tout moment et compromettre le processus politique. Or nous ne pouvons accepter que ce pays serve une nouvelle fois de champ de bataille aux guerres des autres.

Nous devons désormais placer les différents acteurs régionaux devant leurs responsabilités. S’agissant de la Syrie, il est important qu’elle contribue à une application pleine et entière des résolutions 1559, 1595 et 1701. Concernant cette dernière résolution, je salue la levée du blocus annoncée hier par Israël et qui devait prendre effet cet après-midi. L’application de cette résolution implique également de veiller à l’achèvement du retrait israélien, parallèlement au déploiement de la FINUL renforcée ; à la libération des soldats israéliens enlevés ; au respect de l’embargo sur les armes ; au désarmement des milices et, enfin, au règlement de la question des fermes de Chebaa.

Nous devons favoriser le dialogue interlibanais et travailler à préserver la coexistence harmonieuse entre les différentes communautés. L’effort international devra se poursuivre dans la durée, pour permettre au gouvernement libanais de mettre en œuvre les indispensables réformes économiques et sociales que réclame le pays. Par son aspiration à faire vivre la diversité des cultures et des religions, le Liban incarne le message de respect et de tolérance que nous voulons défendre pour toute la région. J’en suis convaincu : pour agir au service de la paix au Proche-Orient, nous devons préserver notre faculté d’écoute et de dialogue, face aux peurs et aux frustrations qui s’expriment de toute part. Par notre proximité, géographique, mais également historique et culturelle avec la rive sud de la Méditerranée, nous avons un rôle particulier à jouer entre l’Europe et le monde arabe, contre la tentation du rejet ou du repli sur soi.

C’est le devoir de la France et de l’Europe de montrer que le choc des civilisations n’est pas une fatalité. Personne d’autre que nous, Français et Européens, ne porte cette sagesse héritée de notre histoire. Personne d’autre que nous ne porte cet espoir pour une région du monde que beaucoup croient vouée à la violence et au fanatisme.

Plus que jamais nous devons, avec nos partenaires européens, faire entendre notre voix. C’est ce qu’attendent nos compatriotes. C’est aussi ce qu’attendent beaucoup d’autres peuples. Plus que jamais nous devons défendre notre vision du monde : une vision fondée sur la conviction que la violence appelle toujours la violence et que seule une perspective politique, fondée sur le droit, permet de sortir des crises. Une vision qui repose sur le respect de l’identité des peuples et l’attachement à l’universalité des droits de l’homme. Une vision qui s’appuie sur une exigence : l’unité de la communauté internationale, pour laquelle les Nations Unies jouent un rôle central. Car il ne peut y avoir de paix durable sans légitimité et adhésion de tous.

Tirons toutes les leçons de cette crise : la France doit se donner les moyens de jouer un rôle toujours plus important sur la scène internationale. Nous avons besoin d’un outil diplomatique fort et efficace, je l’ai dit il y a quelques jours à nos ambassadeurs. Mais je tiens à le réaffirmer ici : il n’y a pas de diplomatie efficace sans un outil de défense performant.

Grâce à la loi de programmation militaire que vous avez votée nous sommes présents aujourd’hui sur de nombreux théâtres de crise. Conformément aux orientations définies par le Président de la République, le gouvernement veillera cette année encore au respect des engagements pris dans la loi.

Enfin, nous devons également poursuivre nos efforts afin de faire de l’Union européenne un acteur de premier plan au service de la paix. Nos opinions publiques attendent une Europe efficace sur la scène internationale. C’est un domaine où nous avons accompli de vrais progrès ces dernières années : le Liban le montre. Mais nous devons aller encore plus loin.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Députés,

Une nouvelle fois, dans la crise, la France a fait face. Elle a assumé ses responsabilités, elle a su faire entendre sa voix, dans le respect des principes et des convictions qu’elle défend partout dans le monde.

Au moment où l’arrêt des violences a suscité tant d’attentes dans la région, où l’espoir renaît mais où rien n’est encore acquis, l’exigence d’action et d’engagement reste entière. Soyez assurés que mon gouvernement, sous l’impulsion du Président de la République, mettra tout en œuvre pour continuer à défendre les valeurs de la France.

7 septembre 2006.

150 150 Dominique de Villepin

Conférence Nationale pour l’Egalité des Chances au Centre des Congrès de La Villette

Messieurs les Ministres, cher Jean-Louis, cher Azouz,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Je me réjouis de me trouver parmi vous aujourd’hui pour clore la conférence nationale de l’égalité des chances. C’est un enjeu central pour la société française et c’est sans doute un des domaines où notre indignation doit rester la plus vigilante. Nous avançons trop lentement, les consciences s’ouvrent trop insuffisamment, et nos regards sont souvent trop blessants à l’endroit d’un certain nombre de nos compatriotes. C’est dire à quel point il faut effectuer un travail sur nous-mêmes, un changement dans nos esprits, dans nos mentalités et bien sûr dans nos politiques.

Avant toute chose, je voudrais insister sur une bonne nouvelle qui concerne l’emploi et l’emploi pour l’égalité des chances, c’est certainement un des points de départ les plus importants. Au mois de mai, avec près de 50 000 demandeurs d’emploi en moins, le taux de chômage est descendu à 9,1%. Alors les statistiques, dans leur sécheresse, n’expriment pas toujours la réalité  des choses qui bougent. Mais ce résultat est une bonne nouvelle pour l’égalité des chances, parce qu’un pays qui crée de l’emploi, c’est un pays où il y a plus de possibilités et plus d’espoir pour chacun.

L’égalité des chances, c’est d’abord, nous le savons, un principe profondément ancré dans l’histoire de notre République. C’est l’héritage de 1789, et de l’idée que tous les hommes naissent libres et égaux. De l’abolition de l’esclavage à l’émancipation des juifs jusqu’à l’école de la République créée par Jules Ferry, les grandes avancées que notre pays a réalisé ont toujours été animées par cette conviction.

L’égalité des chances, c’est aujourd’hui une aspiration qui imprègne toute notre société. Pour nous Français, les inégalités qui existent à la naissance doivent être corrigées. Pour nous Français, chacun doit pouvoir accéder au savoir, au bien être, au bonheur personnel. La solidarité et la justice sont pour nous des valeurs essentielles, qui doivent irriguer la vie collective. Mais notre société est aussi attachée à la liberté individuelle, à la récompense des efforts et des mérites de chacun. C’est toute la différence entre le principe d’égalité des chances, celui qui nous anime, et l’égalitarisme qui ne correspond pas aux aspirations des Françaises et des Français : non seulement l’égalitarisme ne valorise personne, mais il conduit à une impasse, en proposant la même solution à des personnes dont les besoins sont souvent de plus en plus différents.

Ce que nous voulons faire aujourd’hui, avec Jean-Louis Borloo et Azouz Begag, c’est permettre à chacun de construire son propre projet, un projet à la hauteur de ses talents et de ses ambitions. C’est remettre de l’espoir et du mouvement dans une société qui est encore  trop figée, trop hiérarchique, trop cloisonnée. C’est faire en sorte que la France redevienne un pays où seuls comptent le tempérament, la personnalité, la volonté, l’enthousiasme. C’est cette ambition qui est au cœur de notre action depuis un an. C’est pour cela que nous avons voulu faire de l’égalité des chances la grande cause nationale de l’année 2006.

L’égalité des chances, elle se joue au premier rendez-vous, celui de l’école. Nous ne pouvons pas accepter que des enfants ou des adolescents renoncent à leurs rêves en raison de leur origine, de leur milieu social ou de l’endroit où ils habitent. Face à cette injustice, la première réponse, c’est bien sûr une école efficace, adaptée aux besoins de chacun et qui accompagne tous les enfants vers la réussite. Pour cela, nous devons d’abord donner de bonnes bases à tous les élèves.

C’est tout le sens du socle commun de connaissances qui permettra à chacun de disposer du bagage essentiel, du bagage nécessaire pour bien démarrer dans la vie, qu’il s’agisse de maîtriser la langue française, les mathématiques, l’informatique, de pratiquer des langues étrangères ou d’acquérir des éléments indispensables de culture générale.

Pour que chaque élève puisse acquérir correctement ces connaissances, nous devons repérer très tôt les difficultés que rencontrent certains d’entre eux. C’est ce que nous faisons avec Gilles de Robien en mettant en place dès la rentrée 2006 une évaluation pour tous les élèves de CE1 afin de nous assurer qu’ils savent correctement lire et écrire. C’est aussi ce que nous faisons avec Philippe Bas, pour détecter les difficultés psychologiques, familiales ou de santé qui pèsent sur l’apprentissage. Le projet de loi de la protection de l’enfance prévoit ainsi la création de deux contrôles médicaux obligatoires à six et à douze ans.

Pour traiter ces difficultés et pour apporter un soutien scolaire personnalisé aux élèves en difficultés, nous avons pris des mesures fortes. Je pense aux 250 équipes de réussite éducative, qui associent des enseignants, des orthophonistes, des personnels de santé et des assistantes sociales. Je pense aussi au programme de tutorat « 100 000 étudiants pour 100 000 élèves ». Je pense enfin aux 50 000 salariés en contrat d’avenir qui épauleront les directeurs d’école et les enseignants dans leurs diverses tâches.

La deuxième exigence, c’est une exigence de concentration des moyens sur les établissements qui en ont le plus besoin, c’est-à-dire ceux qui font face aux plus grandes difficultés. Dès la rentrée prochaine, 249 collèges feront partie d’un programme ambition – réussite et auront droit à 1000 enseignants expérimentés plus 3000 assistants pédagogiques pour aider les professeurs les plus jeunes et répondre concrètement aux attentes des élèves.

La troisième exigence, c’est d’offrir une orientation de qualité à tous les collégiens, lycéens et étudiants. Aujourd’hui, trop d’élèves gâchent leurs talents, leurs capacités, parce qu’ils sont mal informés, parce qu’ils ne connaissent pas les filières ou les écoles auxquelles ils pourraient prétendre. Parfois aussi parce qu’ils n’osent pas et que personne n’est là pour les guider et les encourager, leur tendre la main. C’est notamment pour leur apporter une réponse que nous allons mettre en place un véritable service public de l’orientation, comme l’a demandé le Président de la République. Dans le courant de l’année 2006-2007, chaque université se verra proposer un service de l’orientation, des stages et de l’emploi, qui travaillera en liaison étroite avec les lycées, les entreprises et les administrations. C’est la meilleure chance que nous avons, que ceux qui rentrent à l’université puissent en sortir avec un diplôme alors qu’aujourd’hui, nous le savons, 40 % d’entre eux sortent sans rien.

L’égalité des chances, il faut le rappeler, elle n’est pas acquise une fois pour toutes : nous devons la défendre à tous les âges et tout au long de la vie. Pendant les années d’étude, d’abord. Depuis près de trente ans, les études supérieures constituent le principal moteur de l’ascension sociale dans notre pays. Pour beaucoup de parents, envoyer leurs enfants à l’Université alors qu’eux-mêmes n’ont pas toujours eu cette chance, c’est leur offrir l’espoir d’un avenir et d’une vie meilleure. Nous devons tout faire pour que cet espoir n’est pas comme il l’est trop souvent aujourd’hui déçu. Pour cela il faut veiller à ce que ni le logement, ni les droits d’inscription, ni le coût d’un stage à l’étranger, ni le coût de livres et de logiciels ne soient hors de portée des étudiants issues des familles modestes. C’est pour cela que nous avons lancé un programme important en faveur du logement étudiant. C’est aussi pour cela que nous ferons un effort significatif en faveur des bourses, en prenant notamment en compte le rapport que me remettra Laurent Wauquiez la semaine prochaine. De bonnes études, un bon diplôme c’est évidemment un atout. C‘est pourquoi nous devons aider ceux qui n’ont pas eu cette chance. Avoir accès à une formation nouvelle à 30, 40 ou 50 ans, pouvoir valoriser les acquis de l’expérience, c’est indispensable si nous voulons permettre à chacun, quel que soit son âge et sa situation professionnelle, de prendre un nouveau départ ou tout simplement de faire valoir ce qu’il a réalisé dans sa vie professionnelle. Aider ceux qui sont confrontés à la maladie, au surendettement ou au chômage, c’est également indispensable si nous voulons que tous nos compatriotes aient confiance dans l’avenir. Car l’égalité des chances doit valoir pour tous. Pour les hommes comme pour les femmes, qui doivent concilier vie familiale et vie professionnelle dans des conditions souvent très difficiles. Pour les personnes âgées comme pour les jeunes. Pour les handicapés, enfin, à qui notre société doit faire une place équitable, en facilitant l’accès aux études, aux loisirs, au travail dans les mêmes conditions que pour tous les autres citoyens.

Promouvoir l’égalité des chances pour tous, c’est aussi être intransigeant dans la lutte contre les discriminations. Nous ne pouvons pas accepter que certains de nos concitoyens ne puissent accéder à un logement ou à un emploi en raison de leur nom, de leur apparence physique ou de leur adresse. C’est une atteinte à l’esprit de notre République. C’est une blessure insupportable pour ceux qui la vivent et pourtant, c’est une blessure quotidienne dans notre pays.

Face à ce fléau, nous menons une action d’une fermeté exemplaire, avec le renforcement des pouvoirs de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations. Nous voulons encourager aussi les bonnes pratiques, avec la charte pour la diversité qui a déjà été signée par 500 entreprises. Mais nous avons encore beaucoup de progrès à faire, notamment pour mieux représenter la diversité de notre société dans les médias. La lutte contre les discriminations, la promotion de la diversité, c’est un combat de tous les instants, un combat de tous les regards, un combat qui doit nous mobiliser.

L’égalité des chances, c’est enfin dans notre pays l’égalité des territoires. Nous le savons bien, les chances ne sont pas les mêmes selon la région où l’on vit, selon le quartier que l’on habite et où on grandit. La France est riche de la diversité de ses territoires : chaque ville, chaque village, chaque département a son propre héritage, sa propre identité. Là encore, il ne s’agit pas de nier la spécificité de nos régions et de nos quartiers. Il s’agit de donner les mêmes chances à ceux qui y habitent.

Pour cela, la première exigence c’est de garantir à tous les Français, quel que soit le lieu où ils habitent, à la ville ou à la campagne, l’accès à des services publics de qualité. C’est particulièrement important dans les territoires ruraux, où les services publics sont un moyen de rompre l’isolement. J’ai signé la semaine dernière la charte des services publics en milieu rural qui marque clairement l’engagement de l’Etat, des collectivités locales et des opérateurs de service à améliorer le service rendu aux usagers.

La deuxième exigence c’est de donner un nouvel espoir aux territoires et aux quartiers qui rencontrent le plus de difficultés. Comment accepter que certains de nos concitoyens vivent dans des quartiers où le taux de chômage est trois fois supérieur à la moyenne nationale, où la délinquance et la violence sont des réalités quotidiennes et où les espoirs se heurtent aux barrières de l’indifférence et des discriminations ?

Face à cette réalité, nous avons adopté en mars dernier la loi sur l’égalité des chances. Je veux le dire aujourd’hui à tous ceux qui ont participé à l’élaboration de ce texte : cette loi est une grande loi de la République et il nous faut la faire vivre. Elle nous a permis de créer de nouvelles zones franches urbaines pour renforcer le dynamisme économique des quartiers. Elle offre de nouveaux choix aux élèves qui veulent se lancer dans l’apprentissage d’un métier. Enfin, cette loi donne une vraie visibilité à l’action en faveur de l’égalité des chances en regroupant tous les moyens dans une agence unique. Cette loi, j’en suis convaincu, ouvrira de nouvelles perspectives pour tous les habitants des quartiers. Mais cette ambition, nous le savons, elle dépasse et de loin le seul cadre d’une loi. C’est un enjeu qui mériterait d’être placé au cœur de tous les débats des partis politiques, de tous les débats des partenaires sociaux, car s’il y a aujourd’hui dans notre pays un malaise français, c’est bien parce qu’il y a le sentiment d’une injustice au cœur de cette société, d’une injustice que vivent plus cruellement bien sûr ceux qui rencontrent le plus de difficultés, ceux qui sont laissés au bord du chemin. Mais ce sentiment fait que notre vouloir vivre ensemble paraît parfois bien loin des réalités quotidiennes, bien loin des réalités vécues, bien loin des réalités partagées ; et c’est dire si dans ce domaine, nous avons besoin de toutes les énergies, celles des citoyens, des associations, mais aussi des partis, des syndicats, du débat public, pour véritablement porter cet enjeu essentiel qui donnera à notre société le consensus indispensable qui est nécessaire pour avancer, s’adapter, se moderniser. Pour regarder vers l’avenir, oui, il faut se ferment indispensable de l’égalité des chances. Grâce au plan de rénovation urbaine lancé par Jean-Louis Borloo, nous avons également déployé des moyens considérables pour changer le visage de nombreux quartiers et offrir un cadre de vie plus agréable à leurs habitants. Je sais qu’il reste beaucoup à faire dans ce domaine. Et je sais que je peux compter sur l’énergie et l’engagement d’Azouz Begag et de tous les ministres pour trouver sans cesse de nouvelles solutions, de nouvelles idées qui nous permettront de décloisonner notre société, de renforcer les liens entre nos compatriotes, de redonner un espoir à tous si nous savons faire vivre ce devoir indispensable d’inquiétude vis-à-vis de l’autre, l’autre voisin, celui que l’on côtoie trop souvent sans le regarder.

Mesdames, Messieurs,

Avant de partir je voudrais vous livrer deux messages.

Le premier, c’est que notre travail au service de l’égalité des chances est indispensable, il est fondateur. Certains d’entre vous s’engagent depuis des années sur le terrain ou dans les administrations et je sais que c’est souvent difficile, je dirais même ingrat, lorsqu’on voit que les choses n’avancent pas aussi vite qu’on le voudrait ou lorsqu’on est confronté à des situations de grande injustice. Je voudrais saisir cette occasion pour vous remercier et pour saluer plus particulièrement l’action du collectif associatif qui s’engage pour soutenir la grande cause nationale de l’année 2006. A tous, je voudrais dire que nous avons plus que jamais besoin de vous. La République a besoin de vous.

La deuxième chose que je voudrais vous dire, c’est que ce combat que nous menons tous ensemble, c’est peut-être le combat le plus difficile que nous ayons à mener aujourd’hui. Il implique un vrai changement d’esprit, de mentalité, de regard, je l’ai dit. Cessons de penser qu’il y a un chemin, un seul chemin pour réussir. Cessons de penser qu’il n’y a qu’une façon d’être intelligent. Cessons de juger avec les mêmes critères. Sachons reconnaître la diversité des talents qui font la richesse de notre pays, cette diversité dont nous devons être fiers.

Aujourd’hui nous obtenons des résultats, de premiers résultats : dans le domaine de l’emploi, dans le domaine de la croissance, les choses vont mieux. Grâce aux efforts des Français, notre pays s’adapte et se modernise. Il se prépare à relever des défis de demain. Alors sachons porter inlassablement ce formidable défi de l’égalité des chances. Car la France, nous le savons, n’est elle-même que lorsqu’elle est rassemblée, lorsque chacun peut aller au bout de ses ambitions et de ses rêves. Ces évidences là, dans des sociétés où le possible rejoint plus facilement que chez nous l’impossible, il nous appartient de le rendre à nouveau possible au sein de la société française. Oui, nous avons besoin de plus d’espace dans nos têtes, d’un horizon plus grand dans nos cœurs, nous avons besoin de faire vivre ce qui est au fronton de nos édifices républicains et qui est trop souvent oublié dans notre quotidien, la fraternité. Alors oui, vive l’égalité des chances.

30 juin 2006

150 150 Dominique de Villepin

Conférence des Ambassadeurs

Monsieur le ministre des Affaires étrangères, Cher Philippe,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs, Chers Amis,

Merci d’être venus d’aussi bonne heure : une bonne diplomatie, c’est une diplomatie en veille permanente, toujours prête à répondre à l’urgence.

Vous l’avez montré cet été, face aux attentats et aux catastrophes aériennes qui ont frappé nos concitoyens : en quelques heures, les moyens ont été mobilisés, en France et sur le terrain, pour répondre aux inquiétudes des familles. Je tiens à saluer l’engagement de tous ceux qui ont participé à cet effort.

Le président de la République vous a fixé lundi votre feuille de route. Philippe Douste-Blazy vous a présenté hier ce qu’il souhaite pour son ministère et pour votre action. Je voudrais pour ma part vous dire ce que j’attends de vous au regard des priorités du gouvernement.

Dans un monde confronté à de profonds changements, la mobilisation de notre diplomatie est d’autant plus importante que les nations ont tendance à se replier sur elles-mêmes. Après les espoirs déçus des années 1990, après d’intenses débats lors de la crise iraquienne, l’engagement international des Etats faiblit. La construction européenne a connu un double coup d’arrêt avec le rejet de la Constitution et l’échec du dernier sommet de Bruxelles.

La communauté internationale voit s’essouffler ses ambitions communes, qu’il s’agisse de la réforme des institutions multilatérales, de la protection de l’environnement ou de la lutte contre la faim et les épidémies. A l’heure où les pays comme les peuples sont plus liés que jamais, nous avons besoin d’unité et de rassemblement.

Sur tous les sujets qui préoccupent les Français, il revient à chacun d’entre vous d’apporter des réponses.

En Asie, en Afrique, en Europe ou sur le continent américain, vous devez toujours vous poser les mêmes questions : en quoi mon action est-elle directement utile à mon pays ? Qu’est-ce que je peux proposer pour l’améliorer ?

Face à la mondialisation, une diplomatie performante anticipe sur les grands bouleversements stratégiques, les évolutions économiques et les transformations des sociétés : c’est là aussi votre tâche. Vous le savez mieux que personne : dans la négociation, celui qui prend l’initiative d’un projet possède sur les autres un avantage décisif.

La France entend rester une grande puissance économique, un pays compétitif, un pays qui pèse sur la scène internationale. Et il vous revient de relayer hors du territoire national l’action engagée par le gouvernement pour restaurer la confiance des Français. Vous devez prolonger cette action, en particulier dans le domaine de la croissance et de l’emploi, en réaffirmant notre volonté de relever les défis de la mondialisation grâce à une économie ouverte, dynamique et tournée vers l’avenir. Il vous faut expliquer les grands choix faits depuis plusieurs mois afin de moderniser le modèle français : le choix d’une mobilisation exceptionnelle dans la lutte contre le chômage, le choix de l’innovation avec les pôles de compétitivité, le choix de la justice sociale et de l’égalité des chances.

La première des priorités sur lesquelles je souhaite insister, c’est la sécurité de notre pays : vous devez y prendre toute votre part.

Protéger les Français, c’est bien entendu garantir la sécurité du territoire face au risque des armes, qu’il s’agisse du terrorisme ou de la prolifération. La menace terroriste s’étend aujourd’hui à l’ensemble de la planète. La France n’est pas à l’abri. La lutte contre ce fléau constitue donc une priorité pour le gouvernement : j’ai demandé la rédaction d’un Livre blanc sur la sécurité intérieure face au terrorisme. Il nous permettra d’avoir une analyse plus claire de la menace, d’élaborer une doctrine et de renforcer nos moyens dans le respect de notre Etat de droit.

Cela implique d’abord d’en comprendre le fonctionnement. En France, comme dans d’autres pays européens, le terrorisme s’appuie sur un discours extrémiste véhiculé par des prédicateurs et des idéologues capables d’endoctriner certains jeunes en quête d’identité. Il utilise un réseau logistique capable de mettre sur pied des filières à destination des camps d’entraînement et de recruter des poseurs de bombe.

Nous devons donc agir à chaque niveau : nous devons combattre le discours extrémiste qui sous-tend le terrorisme, sans faire d’amalgame. Grâce aux pôles de lutte contre l’islamisme radical que j’ai mis en place dans chaque région, nous pourrons faire preuve de plus de vigilance devant ce phénomène particulièrement inquiétant. Nous devons aussi renforcer notre efficacité sur le plan opérationnel.

C’est vrai au niveau national : au-delà des mesures déjà prises, j’ai demandé au ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur, de me proposer à l’automne un projet de loi sur la lutte contre le terrorisme afin d’adapter nos moyens juridiques et opérationnels, dans le respect de nos exigences juridiques.

C’est vrai aussi en ce qui concerne notre coopération policière internationale, indispensable face à des réseaux qui ne connaissent pas les frontières : avec nos partenaires européens et américains en particulier, mais aussi, par exemple, avec nos voisins du Maghreb.

Vous avez, donc, un rôle essentiel dans ce combat : Vous avez une connaissance en profondeur de pays sensibles et de zones de tension, notamment en Asie du Sud et au Moyen-Orient : votre éclairage est précieux, il est attendu par toutes les autorités de l’Etat. Certains d’entre vous sont en poste dans des pays avec lesquels nous avons engagé une coopération étroite. Je pense en particulier aux pays participant au G5 : l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne.

J’ai fait un certain nombre de propositions au Premier Ministre britannique, actuellement président du Conseil européen, lors de ma visite à Londres en juillet dernier : l’échange systématique des listes de djihadistes ; la conservation des données téléphoniques qui ont permis, notamment dans le cas des attentats de Madrid, de remonter la filière terroriste ; une coopération accrue dans la lutte contre l’islamisme radical qui risque de se propager dans nos pays, notamment auprès des jeunes.

Ces coopérations doivent nous permettre d’aller plus loin à l’échelle de l’Union européenne dans son ensemble, où les résultats sont encore trop limités : la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures doit être une priorité.

J’attends également de vous que vous défendiez, dans les enceintes internationales et auprès de nos partenaires, la conviction que la démocratie constitue notre principal atout dans la lutte contre le terrorisme.

Enfin, la résolution des crises régionales est indispensable pour renforcer la sécurité de nos concitoyens. Nous savons qu’elles nourrissent de manière directe ou indirecte la menace terroriste, nous le voyons particulièrement avec l’Iraq, devenu terre de prédilection pour le terrorisme international. Or, elles risquent de se multiplier dans les années à venir.

Notre diplomatie a un devoir particulier dans la résolution des crises régionales : elle doit trouver des solutions qui respectent les identités culturelles et qui répondent mieux aux besoins politiques, économiques et sociaux de long terme du pays. Qu’il s’agisse de trouver une issue durable aux crises ou de les prévenir, la sécurité est indissociable de la justice. Cela implique de poursuivre sans relâche la mobilisation internationale contre la pauvreté au cours des grandes échéances de ces prochains mois : c’est l’objectif du Sommet qui s’ouvrira à New York dans quelques jours, et auquel participera le président de la République.  Les progrès attendus du cycle de Doha en faveur du développement doivent répondre à la même nécessité. Nous devons également responsabiliser davantage les acteurs régionaux. Sans eux, aucun règlement durable n’est envisageable. C’est ce que nous avons entrepris de faire en Afrique dans le cadre du Programme de renforcement des capacités africaines de maintien de la paix.

Vous devez aussi prendre toute votre part à la lutte contre la prolifération.

Aujourd’hui, elle menace de franchir un nouveau seuil : les tentations sont nombreuses : elles sont stratégiques, pour des Etats qui cherchent à sanctuariser leur territoire ; elles sont également politiques, car acquérir la bombe reste perçu comme un élément de statut sur la scène internationale ; elles sont enfin économiques, pour les pays ou les réseaux qui en tirent des profits importants. Face à cette situation, les instruments internationaux hérités du système de sécurité collective ont atteint leurs limites. Ils restent des piliers essentiels de la paix et la sécurité dans le monde. Mais ils se heurtent aujourd’hui à la difficulté des contrôles et à l’insuffisance même des normes.

Face à cette réalité, nous devons agir à deux niveaux : au niveau opérationnel, en améliorant la complémentarité de nos dispositifs nationaux, en amplifiant la mise en commun de nos moyens à l’échelle européenne et en renforçant, avec nos partenaires internationaux le combat contre les trafics et les réseaux. Il nous faut également agir au niveau politique en participant à la redéfinition du cadre stratégique qui détermine sur le long terme notre sécurité : la pérennité du système international de sécurité collective repose sur sa crédibilité. Celle-ci suppose une capacité d’adaptation permanente. Les défis auxquels nous sommes confrontés doivent nous inciter à refonder les instruments multilatéraux afin de mieux les préserver.

Je souhaite que la France participe pleinement à ce débat, en y défendant avec conviction ses intérêts et ses principes : un multilatéralisme efficace et rénové ; l’encadrement de l’usage de la force par le droit ; le respect de la norme et des engagements souscrits, notamment à travers des contrôles renforcés ; le refus de la course aux armements ; le primat à la sécurité collective.

Nous avons ainsi un défi majeur avec l’Iran, tenté de s’écarter de la voie ouverte par les discussions menées depuis 2003 avec la France, la Grande Bretagne et l’Allemagne, et le soutien de toute la communauté internationale. Il est essentiel de convaincre Téhéran de respecter pleinement ses engagements.

Mais la sécurité des Français ne se résume pas à la question de la violence. Il s’agit aussi de sécurité sanitaire et alimentaire.

Je veux ici rendre hommage à la mobilisation des services diplomatiques lors des crises du SRAS ou de la grippe aviaire. Vous assurez la responsabilité de la protection des Français lorsqu’ils résident à l’étranger ; vous assurez également l’information de Paris afin que les mesures de prévention et de traitement des ces risques sanitaires puissent être préparées à temps malgré la vitesse de propagation des épidémies ; vous participez enfin à des actions de coopération visant à aider les pays victimes de crises sanitaires à s’en protéger. Votre action est d’autant plus importante que nous faisons face depuis quelques semaines à la progression de l’épizootie de grippe aviaire. L’évolution de la situation épidémiologique et le travail continu de déclinaison et d’ajustement opérationnel du plan « pandémie grippale » depuis son adoption le 13 octobre 2004 conduiront le Gouvernement à annoncer rapidement des mesures destinées à renforcer et actualiser notre état de préparation. L’adaptation de notre stratégie de réaction passe tout particulièrement par la construction d’une communauté de vue avec nos partenaires européens.

Enfin, nous devons protéger l’équilibre économique et social de notre pays face à l’immigration irrégulière. Jamais les mouvements de population n’ont été aussi massifs dans le monde. Pour rester une terre d’accueil et d’intégration, la France doit mieux contrôler les flux migratoires. Votre rôle est d’abord de nous aider à mieux comprendre la réalité du phénomène. Les analyses que vous ferez à partir de vos pays de résidence seront précieuses pour le Ministère de l’Intérieur, pour l’OFPRA, la Commission de recours des réfugiés et tous les services concernés. Vous avez aussi une responsabilité directe en matière de délivrance des visas de court séjour. Ils sont aujourd’hui le mode d’entrée privilégié des immigrants irréguliers sur le territoire français. Je vous demande de vous impliquer personnellement dans ce domaine

Je veillerai à ce que vous disposiez des outils nécessaires à l’accomplissement de votre mission : vous pourrez vous appuyer sur la mise en place des visas biométriques : j’entends augmenter les retours perçus par le ministère des Affaires étrangères sur les recettes des visas, afin d’accélérer le développement du programme. Vous aurez également les moyens de contrôler les actes de mariage effectués à l’étranger, afin de lutter en particulier contre les mariages forcés. Vous pourrez bientôt vous appuyer sur un réseau sécurisé unique, commun aux préfectures et aux consulats, qui permettra une plus grande cohérence dans notre politique d’immigration.

Dans ce domaine aussi, nous devons amplifier la coopération internationale pour être plus efficaces : au niveau européen, la mise en place d’une véritable politique commune de l’immigration est un objectif majeur, dont nous devons accélérer la réalisation. Dans l’immédiat, nous devons explorer la piste des implantations consulaires communes. Avec les pays sources, nous devons établir de véritables partenariats ; c’est, je le sais, l’objectif de Brigitte Girardin : l’aide au développement sera mieux ciblée autour du retour des étrangers en situation irrégulière dans leur pays d’origine. L’aide au retour sera plus intéressante financièrement et mieux contrôlée. Nous voulons aussi améliorer le taux de délivrance de laissez-passer consulaires. Aujourd’hui, seul le tiers des documents demandés sont obtenus dans les délais requis pour l’exécution des mesures d’éloignement : ce n’est pas acceptable. Des démarches sont en cours, à Paris et dans plusieurs de vos pays de résidence : j’y attache une importance particulière.

La deuxième priorité, c’est la croissance : vous devez d’abord prendre toute votre part à la relance de notre dynamisme économique. La France a les moyens de rester une grande puissance économique et commerciale.

Notre pays peut compter sur des atouts considérables, qu’il s’agisse de notre situation géographique, de notre réseau d’infrastructures, de la qualité du travail et du savoir-faire, ou encore de l’excellence de notre recherche.

Nous pouvons également compter sur une économie diversifiée, qui nous permettra de mieux résister à la pression économique internationale et aux évolutions conjoncturelles.

Enfin, la France est présente dans la plupart des secteurs d’avenir : nous sommes aux premiers rangs dans des secteurs de haute technologie comme le nucléaire ou l’aéronautique. Dans d’autres domaines d’avenir, comme les nanotechnologies ou les technologies de l’information, nous devons combler notre retard. C’est l’objectif des pôles de compétitivité qui réuniront en un même lieu des compétences aujourd’hui dispersées.

Forts de ces atouts, nous devons relever le défi de la mondialisation. Face à une concurrence toujours plus vive, le gouvernement souhaite rassembler toutes les forces autour d’un véritable patriotisme économique. Il ne s’agit pas de nous replier à l’abri d’un nouveau protectionnisme : nous avons une longue tradition d’ouverture. Il s’agit de mobiliser toutes nos énergies, acteurs publics mais aussi privés, pour valoriser l’attractivité de notre pays. D’autres se sont déjà dotés d’instruments pour mieux valoriser leurs atouts et leurs capacités : il est normal que nous nous donnions les moyens de protéger nos entreprises et nos emplois.

Dans la mise en œuvre de ce patriotisme économique, vous avez un rôle essentiel.

Premièrement, en améliorant l’attractivité de notre territoire : notre pays doit mieux accueillir les compétences et les talents : à vous d’inciter les chercheurs, les étudiants et les cadres à venir tenter leur chance dans notre pays. Vous le faites déjà : renforcez votre action. De notre côté, nous adapterons notre programme de bourses, nous améliorerons l’accueil des étudiants, notamment en ce qui concerne le logement, ainsi que la rémunération pour les chercheurs étrangers. La France doit également attirer davantage les investissements et les capitaux. Il vous revient de jouer un rôle toujours plus actif dans ce domaine, à travers la connaissance des acteurs économiques de votre pays d’accueil. Elle guidera notre action pour améliorer le cadre juridique des investissements étrangers, et offrir de nouveaux dispositifs d’accompagnement à l’installation. Enfin, nous devons développer ensemble certains secteurs stratégiques qui sont les clés de la croissance et des emplois de demain. Nous savons tous ici ce que nous vous devons dans le succès d’Iter. Grâce à des projets comme celui-ci ou comme Galileo, la France et l’Europe resteront fidèles à leur tradition d’excellence.

Deuxième direction : anticiper les grandes mutations à venir : grâce à des stratégies industrielles pour mieux cibler nos secteurs d’excellence : c’est à partir de ces secteurs que nous pourrons développer l’exportation de nos entreprises, quelle que soit leur taille. Anticiper aussi grâce à des stratégies régionales : à vous d’identifier les marchés porteurs. Chaque ambassade doit dorénavant être dotée d’un comité d’intelligence économique réunissant, sous l’autorité de l’ambassadeur, tous les acteurs capables d’analyser la situation des marchés locaux afin de nous informer des opportunités qui apparaissent pour les entreprises. Anticiper enfin dans la préparation des grandes négociations en cours, notamment au sein de l’OMC : je pense en particulier à la préparation de la conférence ministérielle de Hong-Kong, dont l’issue pourrait avoir des conséquences majeures sur notre économie nationale et européenne. Nous devons y faire avancer nos intérêts offensifs et défensifs dans tous les domaines, l’agriculture comme l’industrie et les services. Notre meilleur atout, là encore, ce sera notre capacité à rallier nos partenaires à nos vues.

Troisième direction, appuyer nos entreprises à l’étranger : seules 5% d’entre elles sont présentes à l’export. Nos petites et moyennes entreprises, en particulier, ne sont pas suffisamment soutenues dans leurs exportations, alors qu’elles ont un fort potentiel de croissance et de création d’emplois. Elles doivent bénéficier de nouveaux outils de financement et d’aide à l’exportation, à travers l’Agence de l’innovation industrielle, mais aussi Oséo ou encore les crédits export. Je souhaite renforcer leur accompagnement international en ciblant davantage les pays et les secteurs où nous devons porter nos efforts. Il nous faut également multiplier les initiatives : je pense à celle qui a permis à mille PME de bénéficier dans leurs relations commerciales avec la Chine d’un soutien accru de l’Etat, mais aussi à des démarches triangulaires comme la rencontre Mexico-France-Québec conduite par mon prédécesseur, Jean-Pierre Raffarin. Pour construire une stratégie de long terme, Christine Lagarde me remettra dans les tout prochains jours un plan complet pour le développement de l’exportation, comprenant notamment des mesures de solidarité des grands groupes français à l’égard des PME.

La troisième priorité, c’est le rayonnement de notre pays à l’étranger.

La culture participe à l’attractivité de notre territoire, elle crée des emplois, elle crée de la croissance. Dans un monde guetté par l’uniformisation, elle est aussi devenue porteuse d’un combat pour la diversité. Dans chacun de vos pays de résidence, je vous demande donc de promouvoir notre cinéma, notre littérature et nos arts dans un dialogue constant avec la culture de votre pays de résidence. Vous pouvez pour cela vous appuyer sur notre réseau culturel et éducatif, en particulier les lycées français et les Instituts culturels rénovés, qui constituent sur le terrain autant de relais dynamiques de cette politique. L’effort de rationalisation engagé doit permettre de renforcer leur capacité d’innovation, d’adaptation et de gestion. Notre audiovisuel extérieur constitue également un atout majeur, que devrait renforcer encore le projet de chaîne internationale d’information. Vous devez également faire connaître les efforts de modernisation et d’adaptation de notre propre système éducatif, de l’école élémentaire à l’enseignement supérieur, afin de favoriser le rapprochement avec celui de vos pays de résidence.

Vous avez également en charge la promotion de notre langue, aussi bien sur le plan bilatéral que dans les enceintes internationales. Le français reste l’une des principales langues de communication internationale : parallèlement à l’indispensable développement des langues étrangères en France, auquel nos partenaires sont attentifs, faisons fructifier notre acquis, répondons aux attentes et aux besoins nouveaux. Je souhaite engager une réflexion sur l’usage du français dans des secteurs clefs comme l’économie ou les nouvelles technologies de communication et d’information. En partenariat avec l’Organisation Internationale de la Francophonie et sur la base des propositions de nos parlementaires et de nos entreprises, favorisons des initiatives nouvelles comme par exemple une campagne de sensibilisation auprès des grandes écoles de commerce dans les grands pays partenaires de la France.

Au-delà, c’est une véritable diplomatie culturelle qu’il nous faut mettre en place, autour d’objectifs et de projets précis. Nous avons su le faire en promouvant notre architecture en Chine. D’autres grands chantiers sont en cours, comme la relocalisation de tournages de films en France. Dans ce domaine, il est essentiel de multiplier les initiatives européennes, à l’image de la bibliothèque numérique européenne ou du label « patrimoine de l’Europe ».

Nous devons enfin multiplier les initiatives dans le domaine de la coopération technique : porteuse des savoir-faire français, elle est aussi gage d’avenir. Qu’il s’agisse de santé, d’agriculture ou de bonne gouvernance, elle crée des liens qui demain se renforceront.

Le rayonnement, c’est la culture, mais c’est aussi le tourisme constitue un secteur clé pour le rayonnement de notre pays à l’étranger et pour notre dynamisme économique.

Première destination touristique au monde, la France est cependant confrontée à une concurrence de plus en plus forte. Nous devons aller vers une démarche plus qualitative. Le gouvernement a donc défini une nouvelle stratégie de promotion du tourisme en France : il s’agit d’atteindre d’ici à 2010 les 40 milliards d’euros de recettes touristiques en améliorant l’image de notre pays à l’étranger.

Vous devez donc relayer, en liaison avec les « Maisons de la France » à l’étranger, notamment auprès des décideurs économiques, cette stratégie de promotion.

Enfin, je vous demande de poursuivre la défense des valeurs pour lesquelles notre pays s’est toujours mobilisé à travers le monde.

Il vous appartient bien entendu de faire vivre et d’expliquer les principes qui ont toujours guidé notre diplomatie, la paix, la justice, le respect de l’identité des peuples.

Je vous demande également de continuer à vous mobiliser avec la plus grande détermination pour l’adoption de la convention sur la diversité culturelle lors de la conférence générale de l’Unesco qui s’ouvrira le 3 octobre à Paris. Je tiens à souligner la remarquable mobilisation des pays francophones et de l’Union européenne pour faire aboutir ces négociations.

Vous devez avoir les moyens de remplir ces missions. Vous le savez, les contraintes budgétaires qui pèsent sur notre pays sont lourdes et un principe de responsabilité s’impose pour limiter au maximum les dépenses. Malgré ce contexte serré, les priorités de notre action seront préservées : nous continuerons de progresser vers l’objectif de 0,5 % en 2007 pour l’aide publique au développement, fixé par le président de la République. C’est ainsi que nous atteindrons 0,47% en 2006.

En ce qui concerne le fonctionnement même du Département, je me félicite qu’il se donne les moyens de sa modernisation en choisissant d’en préserver les outils, en particulier les dépenses informatiques. La démarche engagée pour un contrat de modernisation avec le budget est à cet égard exemplaire.

Je souhaite aussi que ce contrat aboutisse un traitement plus satisfaisant de nos contributions obligatoires. Leur part croissante, notamment du fait de notre qualité de membre permanent du Conseil de Sécurité, et de nos obligations au titre du Fonds Européen de Développement, ne doit pas peser sur le fonctionnement du Département et sur les moyens de notre action diplomatique.

J’entends aussi renforcer votre rôle de coordination de l’ensemble des services de l’Etat dans votre pays de résidence. L’efficacité de notre diplomatie dépend d’abord de la cohérence de son action. Il reviendra au Comité interministériel sur les moyens de l’Etat à l’étranger, que j’ai décidé de réactiver, de préciser les mesures nécessaires : d’ores et déjà, des services administratifs et financiers uniques, communs à tous les services de l’Etat, devraient être progressivement mis en place dans plusieurs postes. Ce sera une incitation forte à procéder au nécessaire rapprochement des procédures comptables, des règles administratives et aussi, ce serait très souhaitable, des systèmes informatiques ; je souhaite également que, dans les pays en voie de développement, nos postes établissent une programmation à horizon de 3 ou 5 ans regroupant l’ensemble de nos moyens d’aide au développement, y compris ceux de l’Agence française de développement.

Enfin, je souhaite mettre les ambassadeurs en prise encore plus directe avec les grandes priorités de l’action gouvernementale.

Vous serez donc plus fréquemment et mieux informés des grands axes qui intéressent directement votre action : les pôles de compétitivité par exemple devront nous permettre d’attirer davantage de chercheurs, d’entrepreneurs et d’investissements étrangers. En retour, lorsqu’une politique publique dans votre pays de résidence vous paraît intéressante, quel qu’en soit le domaine, vous devez en rendre compte.

Enfin, dernière priorité, vous devez prendre toute votre part à la construction d’une Europe renforcée, une Europe des projets. Le 29 mai les Français n’ont pas dit non à l’Europe. L’échec du projet de traité constitutionnel européen n’est pas un rejet du projet européen, auquel la grande majorité de nos compatriotes restent attachés : il marque leur souhait d’une Europe différente. Face aux interrogations suscités par les élargissements successifs, par la complexité des politiques européennes, et par l’absence de projets lisibles par tous, ils veulent une Europe qui laisse davantage de place à l’identité de chaque nation, une Europe qui réponde de manière efficace à leurs problèmes, une Europe qui permette à ceux qui le souhaitent d’aller plus loin, notamment au sein de formats restreints.

Avec la conscience profonde qu’un nouveau temps s’est ouvert, la France doit donc occuper toute sa place dans la construction européenne. Je veux changer la place des affaires européennes dans le fonctionnement politique de notre pays. Il n’est pas normal que des décisions qui affectent la vie quotidienne de nos concitoyens soient seulement traitées au niveau technique. J’ai ainsi décidé de réunir chaque mois, avec Philippe Douste-Blazy, avec Catherine Colonna, avec tous les ministres compétents selon les sujets traités, le comité interministériel sur l’Europe. Sa préparation sera assurée par le SGCI, qui deviendra pour plus de lisibilité « Secrétariat général des Affaires européennes ». Il assurera un suivi politique des négociations de Bruxelles : c’est une exigence démocratique essentielle.

Pour mieux répondre aux attentes des citoyens français et européens, l’Europe doit être capable d’améliorer leur vie quotidienne. Elle doit le faire dans tous les domaines, sur la base de projets concrets.

Dans le domaine économique, nous devons accélérer la mise en place d’une véritable gouvernance économique pour valoriser les atouts de l’Europe, en particulier la monnaie unique. J’ai demandé à Thierry Breton de lancer une réflexion sur la mise en place d’une politique européenne de l’énergie alors que nous sommes confrontés à une hausse durable du prix du pétrole. Dans le domaine de l’agriculture, j’ai demandé à Dominique Bussereau de préparer un mémorandum sur l’agriculture, que la France déposera auprès de la Commission européenne. Dans le domaine de la jeunesse, Philippe Douste-Blazy et Jean-François Lamour me feront prochainement leurs propositions pour le développement du service civil européen. Enfin, dans le domaine de la culture, Renaud Donnedieu de Vabres travaille au projet de bibliothèque numérique européenne.

Enfin, les Français et les Européens attendent des réponses claires sur la question des frontières de l’Union et sur la candidature turque. J’ai souligné le fait que pour un État candidat, vouloir entrer dans une Union dont on ne reconnaîtrait pas tous les membres posait un problème politique. Ce problème a été mis en lumière il y a quelques semaines, quand la Turquie a assorti la signature du protocole additionnel d’union douanière d’une déclaration unilatérale rappelant qu’elle ne reconnaissait pas Chypre. Face à cette situation je souhaite à la fois préserver l’unité européenne et obtenir de la Turquie les clarifications nécessaires.

Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs,

Chers amis,

Vous le savez mieux que quiconque, la France n’est pas toujours bien comprise à l’étranger. A l’heure où certains voudraient opposer tel modèle économique et social à tel autre, la France a choisi de rester fidèle à elle-même en conjuguant dynamisme économique et cohésion sociale, liberté et solidarité. Forte de cet équilibre elle veut relever les défis de la modernité, faire les réformes nécessaires et s’adapter aux exigences nouvelles. Je compte sur vous pour le faire savoir.

Votre métier, je le sais d’expérience, est l’un des plus beaux. C’est aussi l’un des plus difficiles. Le succès ne peut venir que d’un questionnement perpétuel pour faire face à l’évolution du monde. Les Français s’inquiètent de leur situation personnelle et de l’avenir de leurs enfants. Mais ils s’interrogent également sur la capacité de notre pays à relever les grands défis mondiaux et à peser sur  la scène internationale. Ensemble, nous devons répondre à leur inquiétude en faisant vivre les principes de droit et de démocratie qui ont toujours guidé notre diplomatie. Fidèles à nos traditions, au service de la paix.

31 août 2005

150 150 Dominique de Villepin

Une nouvelle Europe politique

L’Europe est en crise. Et pourtant jamais les peuples européens n’ont dit avec autant de force leur espoir de voir se construire une Europe des valeurs et de la volonté, capable de répondre à leur exigence sociale. Fidèle à l’histoire de notre continent et à notre vision de l’avenir, la France veut avancer avec eux dans la voie tracée par Jacques CHIRAC.

Partout autour de nous, les Etats s’organisent pour tirer le meilleur parti de la mondialisation et pour renforcer leurs positions stratégiques. L’Inde se rapproche de la Chine ; le Brésil, l’Afrique du Sud et d’autres pays émergents réalisent désormais entre eux le tiers de leur commerce extérieur et défendent collectivement leurs positions dans le cadre du G20 ; les pays d’Amérique du Sud développent leurs liens économiques : nous ne pouvons pas rester à l’écart de ce grand mouvement de réorganisation de la planète. Nous devons être en mesure de défendre nos intérêts politiques, économiques et sociaux en meilleure position, rassemblés et solidaires.

C’est un impératif pour notre sécurité : face à la menace terroriste, face au risque de prolifération biologique, chimique ou nucléaire, face à l’immigration clandestine, il n’y a de réponse que collective. C’est un impératif pour notre croissance et pour nos emplois : seule la pression collective européenne nous a permis de réduire les importations de textiles chinois. C’est un impératif pour la maîtrise de notre avenir : les investissements de recherche sont désormais trop lourds pour être supportés par un seul pays. Devenir ou rester les meilleurs dans le domaine de la santé, de l’agroalimentaire, des matériaux de pointe, de l’aéronautique, suppose que nous mettions nos moyens en commun. C’est un impératif enfin pour la défense de nos valeurs : la démocratie, les droits de l’homme, la diversité culturelle sont des traits fondateurs de notre projet commun. Nous devons pouvoir les affirmer haut et fort.

Aujourd’hui nous ne pouvons plus éluder les choix. Soit nous nous donnons les moyens de construire cette nouvelle Europe politique, qui s’exprimera et agira dans le monde de demain, soit nous nous résignons à faire de notre continent une vaste zone de libre échange gouvernée par les règles de la concurrence. Chacun doit sortir de l’ambiguïté par l’action.

Pour porter cette nouvelle Europe politique, nous avons besoin de projets ambitieux et concrets.

Premier projet : la gouvernance économique européenne. L’Europe est aujourd’hui la première puissance commerciale du monde. En quelques années, douze Etats membres dont la France ont créé une monnaie stable et protectrice : l’euro. Et pourtant notre taux de croissance reste inférieur à celui des Etats-Unis ou des pays asiatiques tandis que notre taux de chômage se maintient à un niveau élevé. Je propose donc d’ouvrir un dialogue entre l’eurogroupe et la Banque Centrale européenne afin de définir, dans le respect de l’indépendance de la BCE, une véritable gouvernance économique européenne pour les pays de la zone euro. A l’appui de ce dialogue, je suggère également que nous examinions ensemble les grands enjeux économiques auxquels l’Europe est confrontée : face à la hausse du prix du pétrole par exemple, est-il concevable que nous n’ayons pas encore de réflexion commune sur la gestion de nos réserves stratégiques ?

Deuxième projet : l’agriculture. En quelques décennies, elle a rendu l’Europe indépendante en matière d’approvisionnement agricole, elle en a fait la deuxième puissance agricole du monde et lui a donné un pouvoir économique considérable. Au moment où le problème de l’alimentation devient de plus en plus pressant sur l’ensemble de la planète, nous devons la renforcer en poursuivant son adaptation. Les consommateurs européens veulent savoir d’où viennent leurs produits alimentaires, quelle chaîne de fabrication et de distribution ils ont suivi. Ils veulent être certains de ne pas rencontrer de problème d’approvisionnement à des tarifs compétitifs dans les années à venir : seule la politique agricole commune nous permettra de relever ces défis d’avenir.

Troisième projet : la politique d’innovation et de recherche. Il n’y a pas d’un côté les anciens attachés à la politique agricole commune, de l’autre les modernes qui défendent la stratégie de Lisbonne. Nous sommes tous tournés vers le futur : l’implantation du réacteur de recherche ITER à Cadarache le montre. Mais parce que je mesure combien les atouts européens dans les domaines de la physique, des mathématiques ou de la chimie ne sont pas suffisamment exploités, je propose la création en France d’un ou deux Instituts Européen d’Etudes et de Technologies. Ces instituts rassembleront sur les mêmes sites les meilleurs chercheurs internationaux, des laboratoires de recherche, des entreprises innovantes. Ils seront ouverts à tous les Etats européens qui le souhaitent. En France, nous avons décidé de créer des pôles de compétitivité qui permettront de regrouper des compétences de haut niveau mais encore éparses : pourquoi ne prendraient-ils pas une dimension européenne ?

Quatrième projet : la sécurité européenne. La coopération policière, les échanges de renseignement sur le terrorisme, les contrôles frontaliers, forment la base d’une Europe de la sécurité intérieure dont le G5 est le fer de lance : l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie et la France avancent dans ce cadre sur des projets concrets. Sur la défense, les progrès accomplis ces dernières années doivent servir de base à des coopérations encore plus étroites. Nous avons une stratégie commune, nous avons des moyens en commun, nous assurons ensemble la stabilité dans des zones qui sortent juste de conflits meurtriers comme l’Afghanistan ou le Kosovo. Nous sommes déterminés à progresser encore.

Cinquième projet : la démocratie européenne. Nous avons besoin du soutien des peuples européens. Depuis plusieurs années, notre identité se construit dans l’adhésion à des valeurs communes : la liberté et la solidarité, l’attachement aux règles du droit international, l’exigence de préservation de notre environnement. L’échange d’étudiants grâce au programme Erasmus renforce ce sentiment, qui prépare l’émergence d’une démocratie européenne. Il reste néanmoins limité à un nombre restreint de personnes. Le service volontaire européen est lui-même encore embryonnaire puisqu’il ne touche que 4000 jeunes par an. Je propose donc d’ouvrir avec nos partenaires européens une réflexion sur la création d’un véritable service civil européen, qui donnerait à chaque jeune Européen l’opportunité de s’engager dans le domaine humanitaire ou de la sécurité civile dans un autre pays que le sien.

Les peuples européens n’ont jamais été aussi proches. A l’image de la France et de l’Allemagne, ils souhaitent que leurs dirigeants se mettent d’accord au lieu de céder aux égoïsmes nationaux, qu’ils trouvent des solutions au lieu de se contenter de poser des questions. Le Président de la République française a ouvert la voie au Conseil européen de Bruxelles en acceptant un compromis sur le budget, comme il avait accepté un compromis sur la PAC en 2002. L’Europe ne doit pas subir, mais se placer résolument en initiative. Nos peuples veulent une nouvelle Europe politique, attentive à leurs difficultés comme aux problèmes du monde, douée d’une capacité d’agir, d’une conscience et d’une morale.

L’Europe est aujourd’hui devenue le laboratoire des nouvelles idées politiques, économiques et sociales du monde. Laissons la s’exprimer. Avec elle l’histoire recommence.

30 juin 2005, Le Monde

150 150 Dominique de Villepin

Où va la Francophonie au début du troisième millénaire ?

 Mesdames, Messieurs,

La question que vous posez sur l’avenir de la francophonie est plus que jamais essentielle. Essentielle pour nous, qui sommes attachés à la langue française. Mais aussi bien au-delà, pour un monde à la croisée des chemins, qui vacille entre plusieurs futurs possibles. Car nous vivons une époque paradoxale.

Partout, des logiques de division sont à l’œuvre : crises régionales, conflits interreligieux ou interethniques, prolifération des armes de toutes natures, générations d’enfants-soldats, circulation de bandes armées, exploitation illégale des ressources naturelles, grande pauvreté qui alimente la tentation de la violence. La conjugaison sur le même terrain de tous ces facteurs de crise nourrit également le terrorisme, qui est passé à une nouvelle étape de son histoire car il est maintenant capable de se ramifier et de tirer profit, partout dans le monde, des crises et des difficultés de chaque région, en Asie comme en Afrique et en Europe.

Et pourtant la chute du mur de Berlin a ouvert une ère d’espoir : l’extension de la démocratie sur la surface du globe et l’apaisement des rivalités idéologiques ont permis d’entrevoir une possible unité de l’ensemble des peuples pour le progrès social et humain, pourvu que la communauté internationale sache se donner la volonté et les moyens d’en réaliser l’alchimie. Une telle conjonction n’a jamais existé dans l’histoire, marquée depuis les origines par des rivalités de puissance. Après le choc des colonies, de deux guerres mondiales et de la barbarie, nous sommes revenus des empires et des conquêtes : nous savons désormais qu’il nous appartient de tracer ensemble un chemin vers l’avenir.

*

Dans ce contexte, la solidarité entre les peuples devient un devoir : solidarité politique, sociale mais aussi culturelle. Ma conviction, c’est que la francophonie peut et doit en être une avant-garde.

D’abord parce qu’il s’agit au fond de choisir ensemble notre destin dans un monde qui vacille.

Ensemble, nous pouvons faire le choix de nous unir davantage et nous fixer pour objectif la mise en place d’une politique mondiale responsable, sur la base d’une nouvelle architecture internationale. C’est le choix de la France, qui appelle au renforcement des Nations Unies, au respect du droit international, au partage et au dialogue. C’est le choix de l’Afrique, qui aujourd’hui montre sa volonté de prendre en main son destin, avec des initiatives telles que l’Union africaine et le Nepad.  Face aux risques de confrontation entre les différentes parties géographiques, culturelles ou religieuses du monde, notre avenir se joue dans une voie étroite : parviendrons-nous à instaurer un principe de justice capable de neutraliser la part agressive des identités ? Parviendrons-nous à établir des règles et des principes applicables pour tous, au fondement d’un ordre international plus sûr et plus juste ?

Ensuite la francophonie se veut porteuse d’un choix courageux, historique, fondateur : celui de la réconciliation et du partage. Réconciliation par le langage lui-même, d’abord. Car dans la langue française il trouve une voie d’accès à l’universel. Le français, dit Léopold Sédar  Senghor, ce sont les grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. Il est tam-tam ou en même temps flûte, hautbois, trompette, et même canon.  Mais aussi réconciliation entre mille géographies et mille univers de sensations : de l’Asie à l’Afrique, du Québec aux Caraïbes, de l’Europe à l’Amérique latine. Réconciliation, enfin, entre l’ancien et le moderne, la tradition et la science, la fidélité et l’ouverture.

 

*

 A la source de l’action comme de la langue, il y a bien une vision du monde, une volonté de poser les jalons d’un nouvel humanisme.

Une vision fondée sur le partage. Face aux divisions qui déchirent les hommes et la pensée, il s’agit bien de surmonter toutes les frontières politiques, géographiques, culturelles. Le réveil et l’affirmation des peuples s’accompagnent de la profonde conscience d’avoir, comme le dit si bien Césaire, non pas à dompter, mais à jouer le jeu du monde.

La vision qui anime la francophonie, c’est aussi celle de la liberté et de la démocratie. Dans un monde de la diversité où coexistent les religions et les ethnies, le dialogue et la tolérance constituent les conditions de la paix. C’est bien l’appel d’un nouveau monde qui se dessine aujourd’hui sous nos yeux : un monde qui vit à l’heure du brassage et du mélange, de l’identité et de l’altérité, de l’élan vers la modernité et de l’attachement aux racines.

Alors que la mondialisation, riche d’opportunités, menace pourtant d’affadir les couleurs du monde et d’en lisser les aspérités, le brassage doit permettre à chaque voix de se faire entendre. Edouard Glissant revendique la créolisation du monde comme la seule façon de faire vivre désormais les identités. A travers une éloquence de la fraternité, sa Poétique du divers préfigure un idéal de société fondé sur l’hétérogène et le dissemblable, mais unie par une même conscience de l’humanité et de la fragilité des hommes.

*

La francophonie trace dans l’histoire française le sillon d’une entreprise nouvelle, élargissant les vannes de la parole et de la langue.

Son message est clair : présente sur tous les continents, profondément enracinée dans la mémoire des peuples qui la portent, coexistant partout avec d’autres langues, le français a intégré lentement les valeurs des autres civilisations. Comme l’écrit Salah Stétié, elle a grandi comme une écorce d’arbre qui s’accroît année après année, anneau après anneau. Elle est devenue organisme vivant,  véritable force de réconciliation entre les hommes.

C’est, en vérité, tout le sens de la francophonie, d’abord née d’un désir ressenti hors de France comme l’a dit Boutros Boutros Ghali, pour exprimer une commune appartenance à ce brassage unique d’espaces, de peuples et de cultures. Comme si la langue française était le lieu même de cette tension créatrice entre pureté des racines et ouverture à l’autre, entre vie intérieure et solidarité au sein du genre humain. A la pureté de la langue correspond le dialogue des cultures : c’est le message et l’héritage que nous devons faire vivre, à l’instar d’Edouard Maunick, dont le souffle nous vient de l’Océan Indien, après avoir frôlé et fécondé les rives de l’Afrique et du monde :

Là tout est dit dans une langue majeure qui nomme l’île en autant de lieux connus-inconnus-reconnus pour pousser notre littoral jusqu’aux limites de l’univers.

C’est donc à un voyage sans fin dans l’espace et le temps, que nous invitent les poètes de langue française : un voyage au cœur du monde, au cœur de l’homme, à l’interface entre la conscience et le rêve.

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La Francophonie c’est aujourd’hui plus que jamais une quête d’universel.

Une quête qui commence sur notre vieux continent. De l’apostrophe rimbaldienne je regrette l’Europe aux anciens parapets, je retiens que nous ne devons pas avoir peur de rechercher, dans notre creuset européen, les premiers fondements de l’unité dans la diversité des langues, des histoires et des cultures. C’est là notre premier cercle d’action, celui de faire vivre le français réconcilié avec les autres langues de l’Europe.

Mais, il faut aller plus loin, forts de cette unité nouvelle, et franchir ces parapets pour s’ouvrir au vent du monde francophone. Qu’il s’agisse de développement durable ou de diversité culturelle, de règlement des crises ou de régulations internationales, la communauté des peuples francophones, communauté du Nord et du Sud, « fiers d’être différents » et de faire partie d’un même ensemble divers, peut faire des propositions. Elle peut promouvoir des solutions réalistes parce que respectueuses des identités et de la mémoire.

Il y a urgence. Dans notre monde inquiet, comment rendre ses chances à la paix, comment rétablir au plus vite l’espoir, la primauté de l’échange sur la confrontation et du respect sur l’intolérance ? C’est établir en premier lieu le dialogue. Non seulement celui des États, mais bien celui des cultures qui est le dialogue le plus exigeant parce que le plus vrai, celui de la dignité humaine. Voilà pourquoi l’espace fraternel de la Francophonie nous est indispensable.

5 mai 2005, Actes du Colloque de Bari