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France

1024 693 Dominique de Villepin

Guerre et paix dans le monde

Dans un entretien avec Régis Debray pour l’émission « Les discussions du soir » sur France Culture, Dominique de Villepin a présenté les thèses qu’il défend dans son dernier ouvrage, Mémoire de paix pour temps de guerre

1024 576 Dominique de Villepin

Quand on est fort, il faut partager et faire la paix

Invité de Natacha Polony dans « Polonium » sur Paris Première, Dominique de Villepin est revenu sur la nécessité de faire preuve d’imagination pour favoriser l’émergence d’une diplomatie globale à même de promouvoir la paix. Il s’est également exprimé sur l’enjeu du renouvellement du débat politique en France ainsi que sur sa volonté de concilier ses activités professionnelles et sa passion pour la poésie

1024 683 Dominique de Villepin

Le travail politique et diplomatique n’a pas été suffisamment mené

– Dans un entretien avec Jean-Paul Piérot pour l’Humanité, Dominique de Villepin revient sur les conséquences de la « guerre contre le terrorisme » et les errements de la diplomatie française, notamment concernant la crise syrienne –

Votre dernier livre, Mémoire de paix pour temps de guerre, est un plaidoyer en faveur d’un retour de la politique, de la diplomatie, pour empêcher les guerres. Il y a treize ans, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, vous exprimiez l’opposition de la France à l’invasion de l’Irak. Votre discours est entré dans l’histoire et, depuis, l’embrasement tant redouté s’est étendu à toute la région. Les interventions militaires se sont multipliées ; la France y a pris sa part. Les principes énoncés en février 2003 se sont donc évanouis ?

C’est un paradoxe. La France avait, sous l’autorité de Jacques Chirac, choisi de s’opposer à l’intervention américaine en Irak. C’était une opposition fondée sur une vision de l’ordre mondial et une connaissance approfondie de la situation au Proche et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, les choses se sont inversées. D’un côté, Barack Obama a tiré les leçons des politiques menées tant en Afghanistan qu’en Irak en engageant un retrait des troupes américaines et en privilégiant une approche qu’il a théorisée sous le concept « leading from behind » (diriger depuis l’arrière) et il a engagé une métamorphose de la puissance américaine. De l’autre côté, la France a pris le chemin inverse. Elle a fait le choix des interventions militaires, à travers l’opération libyenne, qui a outrepassé les termes de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, puis au Mali et en Centrafrique, et enfin aujourd’hui au sein de la coalition aérienne occidentale.

C’est le prix à payer pour la guerre contre le terrorisme régulièrement invoquée. Qu’en pensez-vous ?

Cette guerre contre le terrorisme est une erreur, une mauvaise compréhension de ce qu’est le terrorisme. Vouloir lui faire la guerre, c’est lui donner un statut, un écho supplémentaire, c’est tomber dans le piège que nous tendent les terroristes. La France s’est laissé entraîner dans cette surenchère pour des raisons de politique intérieure, mais peut-être aussi parce qu’elle a insuffisamment compris les causes de cette dangerosité croissante du monde. Les leçons que nous aurions dû tirer, c’est d’abord l’importance des États. L’épidémie des États faillis sert de point d’entrée au terrorisme, à l’instabilité et au cycle des violences. Il faut des États forts. Autre paradoxe, plus le monde devient dangereux, plus il semble que les démocraties libérales soient incapables de faire de la politique, alors que les régimes autoritaires se montrent soucieux d’en faire davantage. Deuxième constat : l’affaiblissement de la diplomatie, qui est passée au second plan, derrière les exigences de l’outil militaire. L’Hôtel de Brienne a pris le pas sur le Quai d’Orsay. C’est la source de beaucoup de malentendus. La France a commis une faute en réintégrant en 2009 le commandement militaire de l’Otan. Ce retour lui a ôté de sa spécificité, l’a amenée à s’éloigner de sa vocation de défendre des idéaux de paix et de justice, de servir de passerelle entre les différents pays et de parler à tout le monde. Nous avons multiplié les interventions militaires. Notre diplomatie a perdu de sa force, de sa vitalité, de sa cohérence, de sa légitimité. Et surtout de son indépendance.

Votre diagnostic est inquiétant. Vous écrivez que « la guerre d’échelle mondiale n’est désormais plus une lubie. Nous en voyons les étapes se préparer minutieusement ». Une guerre mondiale, jugée impensable pendant un demi-siècle malgré la guerre froide et les arsenaux d’armes nucléaires américains et soviétiques, serait-elle devenue désormais envisageable ?

Je pointe dans ce livre l’accroissement du risque de guerre, entraîné dans un engrenage. Nous voyons ce qui s’est passé en 1914 avec l’analyse de Christopher Clark sur les Somnambules : la mécanique des alliances, l’hystérie qui s’empare des esprits provoquent la marche à la guerre, que personne ne souhaitait. Nous vivons dans un monde marqué par la multiplication des crises. Certaines peuvent paraître périphériques, mais quand de grandes puissances s’en mêlent, le niveau de dangerosité s’élève, c’est ce qui se passe en Syrie. On constate un inquiétant accroissement des tensions aux marches des empires, mêlant États affaiblis et tentations impériales. Les tensions s’aiguisent en Europe orientale. La politique de « containment » menée par l’Europe et les États-Unis à l’encontre de la Russie n’arrange rien. En stigmatisant, en multipliant les sanctions, nous choisissons clairement l’escalade. Les signes que nous envoyons produisent l’effet inverse de l’objectif attendu, renforcent l’unité entre le président russe et son peuple. Cette politique de « containment » se met aussi en place en mer de Chine, où les États-Unis viennent chatouiller la puissance chinoise en resserrant leurs liens avec la Corée du Sud et le Japon. Il faut bien connaître les acteurs de la vie internationale, ne pas se tromper sur ce qui est important pour eux, si on veut éviter de jouer avec le feu. Les Américains et les Européens ont mal évalué la situation de la Russie. Dans la gestion de la crise ukrainienne, nous avons insuffisamment pris en compte le sentiment d’humiliation des Russes. Signer un accord d’association avec l’Ukraine au mépris des intérêts économiques de la Russie ne permettait pas d’espérer autre chose que la montée de tensions.

Ce déficit en matière de diplomatie n’affecte-t-il pas l’Europe en premier lieu ?

Nous souffrons d’une absence de l’Europe et les insuffisances de la diplomatie française nous éloignent du rôle que nous pourrions jouer. Rependre langue avec la Russie, c’est la responsabilité de l’Europe et de la France. Nous savons qu’il existe une inquiétude sur la sécurité dans certains pays d’Europe centrale, qui conduit au déploiement de missiles de l’Otan en Pologne et en Roumanie, et au bouclier antimissiles américain. C’est le moment de rouvrir le chantier d’une nouvelle sécurité collective en Europe. Depuis les accords d’Helsinki en 1975, les réalités ont changé, le mur de Berlin est tombé, l’Union soviétique a implosé et les peurs sont encore là. Il nous faut donc repenser un système de sécurité commun et relancer notre coopération avec la Russie sur de nouvelles bases. À l’intérieur même de l’Union européenne, certains États, certains peuples ont le sentiment d’être marginalisés ou rejetés. Le sentiment européen est fragile et menacé. Si on veut que l’Europe entière vote pour les émules de Beppe Grillo, continuons à ne pas comprendre que la première raison du sentiment populiste, c’est l’image d’impuissance que projettent les dirigeants de l’Europe, incapables de trouver des solutions dans chacun de nos États aux problèmes économiques et sociaux, mais aussi à l’échelle de l’Europe. Y remédier signifie concrètement doter l’Europe de nouveaux instruments. Nous souffrons d’un manque de diplomatie, d’un manque de politique, d’États trop faibles, y compris dans notre espace européen.

Vous plaidez en faveur d’une culture de paix. La paix, ce n’est pas l’absence de conflit. Il n’y a pas de société humaine sans tensions, mais il nous faut, écrivez-vous, « inventer, bâtir et faire durer les institutions de la paix ». Cela pose entre autres la question de la réforme de l’ONU ?

Nous sommes à un moment où la faiblesse des Nations unies nuit à tout le monde. L’ONU a besoin d’une force militaire mieux formée, mieux équipée, plus professionnelle. Nous avons besoin d’une vraie armée des Nations unies à disposition des grandes régions du monde, qui pourrait intervenir pour rétablir et consolider la paix. On a trop souvent tendance à penser : « Après la guerre, la paix » comme on dit « Après la pluie, le beau temps ». Ce n’est pas si simple. On le voit en Irak comme partout où il y a des conflits : ce n’est pas parce que les armes s’arrêtent que la paix se met en place. Si nous voulons défendre un esprit de paix, il faut que, même en cas d’intervention militaire, option qu’on ne peut exclure par principe, celle-ci intègre bien en amont les objectifs de la paix. Cela signifie qu’il faut donner la priorité à la protection des populations avec des corridors humanitaires, zones d’interdiction aérienne, des accords de paix locaux, qui seraient très utiles en Syrie. J’aimerais que la France soit le premier pays capable de mettre en place des modes opératoires axés sur la construction de la paix. Mais le préalable, c’est une plus grande représentativité du Conseil de sécurité. En premier lieu, il faut l’élargir pour tenir compte de la réalité du monde d’aujourd’hui. Parmi les membres permanents, il n’y a aucun État africain ni sud-américain, de grands pays comme l’Inde n’y figurent pas. Une réforme est nécessaire. La réflexion porte sur ce qui fait blocage sur les grands dossiers des Nations unies : le veto. Il serait sans doute utopique de le supprimer, mais on pourrait l’encadrer pour les cas les graves : lorsqu’il y a des crimes contre l’humanité avérés, le veto ne pourrait pas être mis par une grande puissance, de façon que la communauté internationale puisse prendre ses responsabilités. Des avancées sont possibles. Je plaide aussi pour un G3 réunissant les banques centrales des États-Unis, de la Chine et de l’Union européenne pour assurer la stabilité monétaire mondiale.

Pourquoi la communauté internationale ne parvient-elle pas à arrêter le massacre de la Syrie, qui a coûté la vie à quelque 300 000 personnes et jeté sur les routes de l’exil plusieurs millions de familles, alors que la forteresse Europe leur ferme ses ponts-levis ?

La communauté internationale n’est pas unie sur le seul objectif qui devrait être le nôtre : secourir un peuple qui vit l’une des plus grandes catastrophes que nous ayons connues, un pays menacé de désintégration. Pour s’entendre sur les objectifs, il est impératif que nous soyons capables de parler à tout le monde. C’est là une des fautes commises par la diplomatie française : nous avons mis en avant un certain nombre d’impératifs et d’exigences idéologiques qui nous ont aveuglés. Que Bachar Al Assad ne soit pas la solution en Syrie, nous sommes nombreux à en convenir. Néanmoins il est là, il faut être capable d’engager le dialogue, de travailler avec l’ensemble des parties, y compris si on espère – ce qui est mon cas – que le processus engagé, chemin faisant, engendre que quelqu’un d’autre soit mieux à même de rassembler l’ensemble des Syriens. L’objectif doit être d’abord d’arrêter le conflit. Il faut engager les négociations et cela nécessite un véritable travail politique et diplomatique, qui n’a pas été suffisamment mené, pour mettre tout le monde autour de la table afin de faire progresser un esprit de paix, et établir un dialogue entre les puissances sunnites et la principale puissance chiite, l’Iran. Nous sous-estimons la part de la politique dans la lutte contre le terrorisme. Nous pourrions réduire considérablement les positions de Daech, si nous étions capables de désolidariser le noyau dur des terroristes de ses soutiens. L’« État islamique » a pu constituer une région aussi importante en profitant de la marginalisation des sunnites en Syrie comme en Irak. Il faut donc redonner une place aux sunnites dans l’état irakien et en Syrie. La France, qui a d’excellentes relations avec l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, doit faire comprendre à ses partenaires que seul un dialogue avec l’Iran permettra de retrouver la stabilité.

Quelles propositions avancer ?

Il faut redonner une espérance à cette région qui souffre d’un manque d’architecture de sécurité collective. L’Europe et les États-Unis ont commis une faute en se portant à la tête de ce conflit et ont négligé le fait que, devant toute crise, il faut mettre en avant les pays de la région. Les peuples du Moyen-Orient souffrent des injustices dans lesquelles tous les États, et particulièrement les plus riches, ont leurs responsabilités. Les monarchies du Golfe doivent s’atteler aux demandes des peuples. Un fonds alimenté par la rente pétrolière et gazière pourrait être mis au service de la justice sociale, en s’inspirant de ce que l’Europe a fait avec le charbon et l’acier en 1950. Je le dis en conscience : on ne peut être heureux tout seul. Il faut accepter de partager. Les États les plus riches ont un devoir vis-à-vis des autres peuples, sinon ils risquent de payer très cher le prix de leur propre sécurité. Le Moyen-Orient peut aller encore plus loin dans la spirale suicidaire où il est engagé. Cet esprit de responsabilité, il nous appartient de le porter avec la conscience historique qui est la nôtre, après avoir connu les drames les plus terribles au XXe siècle (guerres, massacres, génocides), nous devons porter cette parole plutôt que de faire tonner les canons, tirer des missiles et envoyer des drones dans cette région du monde.

9 décembre 2016, L’Humanité

1024 488 Dominique de Villepin

La première protection d’un pays, c’est sa diplomatie

Invité d’Eric Zemmour et Eric Naulleau sur Paris Première, Dominique de Villepin est revenu en profondeur sur les thèses qu’il défend dans son dernier ouvrage Mémoire de paix pour temps de guerre


1024 511 Dominique de Villepin

La politique doit permettre de retrouver une energie et une esperance

Invité d’Audrey Crespo-Mara sur LCI, Dominique de Villepin est revenu sur l’actualité politique française et sur les défis qui attendent les futurs candidats à l’élection présidentielle. Il s’est également exprimé sur le referendum italien et la nécessité pour la France de retrouver une diplomatie ambitieuse

1024 596 Dominique de Villepin

La France semble avoir perdu ses repères et hésiter sans cesse

– Dans un entretien avec Laurent Marchand pour Ouest France, Dominique de Villepin s’est exprimé sur le retour de la puissance comme facteur de régulation des relations internationales, et sur les postures contre-productives de la diplomatie française –


Comment définiriez-vous le monde d’aujourd’hui ? Un monde multipolaire, comme le décrivait Jacques Chirac il y a dix ans, ou un monde déstructuré ?

Nous ressentons, actuellement, une accélération des mouvements, une complexité et en même temps une énorme incertitude. C’est un monde en séisme permanent sur les lignes de faille des grandes puissances. Ce qui me frappe, c’est la montée des passions, qui galopent devant nous et définissent la marche du monde. La colère, la peur, la montée de la vague populiste, aux Etats-Unis comme en Europe. C’est la multiplication et l’éparpillement des crises.

Avec d’un côté un retour des puissances et en même temps des acteurs non étatiques ?

Oui, on a un paradoxe. D’un côté, des Etats faillis qui se multiplient. C’est la première cause du drame moyen-oriental, en Syrie, en Irak, au Yémen, au Sahel, partout où le terrorisme gagne du terrain. Et de l’autre, on observe un affrontement qui pointe entre les géants de ce monde. Etats-Unis, Russie, Chine. Ces grands acteurs tendent à découper la planète en zones d’influence, et en possibles zones d’affrontement.

L’élection de Donald Trump accentue ce phénomène ?

Cette élection traduit un certain désarroi des Etats-Unis face à la mondialisation dont ils ne sont plus les seuls maîtres. Il y a là un nationalisme américain fondé sur les peurs identitaires et les sentiments d’humiliation, comme dans beaucoup d’autres régions du monde. En même temps, la personnalité imprévisible de Donald Trump peut créer des marges de manoeuvre, y compris pour plus de pragmatisme. En tout cas, c’est à nous Européens de prendre nos responsabilités, sur l’OTAN ou les accords commerciaux, plutôt que d’attendre en tremblant les décisions américaines.

C’est un retour d’une logique de puissance ?

On est dans un moment de refondation de la puissance. Non pas pour quelques décennies mais peut-être pour un siècle. Et soit nous prenons les bonnes directions, soit les mauvaises. Malheureusement, la France a pris le mauvais chemin parce que nous avons renié la vocation française.

Vous vous en prenez au tournant néo-conservateur ?

En effet, quand je dis que la France est le chef de file des pays néoconservateurs de la planète, ce n’est pas un compliment. S’il y a une tradition française moderne aujourd’hui, elle tient à l’ouverture du général de Gaulle, qui a mis l’exigence d’indépendance au coeur de notre action. Non pas en retrait, mais au cœur des combats mondiaux. Pour faire de cette indépendance un élément de la recherche de solutions aux problèmes du monde.

Une France médiatrice ?

Nous avons une liberté dans la capacité à nouer des dialogues entre des gens qui ne se parlent pas. Regardez quand le président de la république donne une fin de non-recevoir à la venue du président Poutine. Quand on fait cela, au même moment, une rencontre à quatre est organisée avec M.Poutine, Mme Merkel et M Porochenko sur la question ukrainienne. Comment voulez-vous qu’un président russe comprenne le message que lui adresse la France. On lui dit « non » d’un côté, et de l’autre on se précipite pour le rencontrer. C’est absurde. La vocation de la France c’est d’être visible, compréhensible. De trouver des solutions et de les faire partager.

N’est-ce pas simplement un affaiblissement du rôle de la France ?

La France semble avoir perdu ses repères et hésiter sans cesse. En 2011, au moment du printemps arabe, nous avons eu le sentiment qu’il fallait épouser un mouvement qui paraissait inévitable et allait conduire à l’avènement de nouvelles forces politiques. Et qui condamnait les régimes autoritaires. Pour se retrouver cinq ans plus tard à renouer avec les mêmes régimes autoritaires. Et faire alliance avec les puissances conservatrices du Golfe Persique, sans capacité à peser et à réorienter certains de leurs choix. La vocation de la France serait aujourd’hui de faciliter le lien entre ces puissances et l’Iran, puisque c’est une des grandes clefs aujourd’hui au Moyen-Orient. La France ne doit être dans la main de personne. Elle défend des principes et ses solutions. Au Moyen-Orient nous nous sommes mis hors-jeu par cette incapacité à suivre ce chemin. A nouer les fils, quelles que soient les difficultés.

Vous préconisez de reprendre langue avec Moscou ?

Le dialogue avec la Russie est essentiel, sur tous les grands sujets. mais il faut aussi voir plus large. Je préconise une dorsale euro-asiatique, un format réunissant la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine. Pas par antiaméricanisme, mais pour mettre du dialogue là où il n’existe pas. Il est très intéressant de constater dans le nouveau monde que nous avons réussi à précipiter la Russie vers la Chine. C’était impensable culturellement et historiquement, et c’est en train de se réaliser. Il faut rétablir l’équilibre. Personne n’a intérêt à de tels déséquilibres. On pourrait raisonner de la même manière sur les relations Europe-Afrique.

N’avons-nous pas trop fait de nos clients nos alliés ?

Oui, cela fait partie de notre rétrécissement diplomatique. Quand on en arrive à gérer petitement nos intérêts, en perdant de vue l’horizon et l’intérêt général. C’est pourquoi je critique le juridisme, le moralisme, le militarisme, l’économisme, c’est-à-dire toutes les oeillères qui rétrécissent la vision et font perdre de vue l’exigence de politique. Au cœur du livre, il y a cette idée que le reniement de cette vocation a des conséquences catastrophique sur l’idée que nous nous faisons de nous-même.

Y compris sur le climat intérieur ?

Le malheur français aujourd’hui vient en grande partie du fait que nous ne sommes plus fiers de ce que nous sommes. Or, cette fierté était un facteur essentiel de l’unité. Parce que nous ne sommes plus nous même, notre pays est surexposé en matière de terrorisme. La diplomatie française aujourd’hui ne nous protège plus. La sécurité, la fierté, la vocation de la France, tout cela est lié.

L’Europe reste selon vous un axe majeur pour la diplomatie française ?

C’est un levier fondamental. Historiquement, l’expérience européenne s’est fondée sur l’idée que deux Etats, ennemis de toujours, décident de se tendre la main. C’est une formidable leçon sur le plan de l’humanité, qu’il nous appartient de partager. Si l’Europe a vraiment quelque chose à dire au monde, c’est cela. Que l’Arabie Saoudite et l’Iran,l’Inde et le Pakistan, l’Algérie et le Maroc ainsi que les deux Corées, devront un jour méditer. Le problème, c’est qu’on n’a pas été conscient qu’aux frontières de l’Europe, le feu le fer et le sang l’emportaient. Parce que nous n’avons pas de projet politique à offrir et partager avec nos voisins.

La France peut en retrouver un ?

Celui de l’équilibre et du droit. Une compétition est en train de naître. Lorsque les Chinois mettent en place leur propre gouvernance, en matière de haute technologie et d’internet, ils se rendent compte que l’Occident refusant de partager la gouvernance financière, économique, diplomatique, ils doivent y suppléer en créant leurs propres institutions. Va-t-on vers un monde profondément divisé et qui ne sera pas forcément à notre avantage ? Je reste convaincu qu’il faut mener le débat de la gouvernance mondiale. Il faut être capable de remettre ce débat sur le devant. On mène la bataille de Mossoul ou d’Alep en oubliant complètement la réponse politique et la souffrance des peuples. Pour faire quoi ? On ne règle en rien ce qui a posé le problème. Chaque Etat a son agenda. La vocation de la France c’est d’avoir l’agenda de la paix.

4 décembre 2016, Ouest France

1024 514 Dominique de Villepin

Il est plus facile d’appuyer sur le bouton militaire que de nouer un dialogue politique

Dans un entretien avec Hamid Barrada pour l’émission « Mais encore » sur la chaîne marocaine 2M, Dominique de Villepin est revenu sur son parcours et sa volonté constante de promouvoir la paix et le dialogue sur la scène internationale. Il est également revenu sur les diverses interventions militaires occidentales qui ont été menées depuis plusieurs décennies et leurs conséquences sur la stabilité des Etats et le bien-être des peuples.

1024 500 Dominique de Villepin

Nous sommes le chef de file des pays néoconservateurs

Invité de Frédéric Taddeï dans l’émission « Hier, Aujourd’hui, Demain » sur France 2, Dominique de Villepin est tout d’abord revenu sur les incertitudes qui entourent la future politique étrangère des Etats-Unis de Donald Trump. Il a également insisté sur le fait que la lutte contre le terrorisme ne pouvait être menée par la voie des armes mais devait au contraire inciter à trouver des solutions politiques, et a appelé la France à renouer avec sa vocation de médiatrice de paix

1024 683 Dominique de Villepin

L’élection de Donald Trump pourrait permettre un véritable débat transatlantique et la renégociation du traité de l’OTAN

– Dans un entretien accordé à Atlantico.fr, Dominique de Villepin revient sur certaines des propositions exposées dans son livre, notamment la refonte du fonctionnement des armées, et appelle également à une réforme de l’OTAN nécessitant une plus grande implication de l’Europe –

 

Un des chapitres de votre livre s’intitule « Pour une métamorphose des armées ». Devant la multiplication des foyers potentiels de crise, vous estimez qu’il existe une troisième voie entre l’intervention lourde au sol et la simple opération humanitaire.Vous appelez notamment un recours accru aux alliances et aux coalitions, ainsi qu’à des modes d’interventions plus souples. Comment ce changement de doctrine pourrait-il se concrétiser au regard des différents théâtres d’opération dans lesquels évolue la France ?

 

Aujourd’hui, l’état d’esprit des responsables politiques et le format de nos armées nous condamne au tout ou rien. La guerre partout, ou l’inaction et l’indifférence. Nos armées sont héritières d’un temps où tout était déterminé par la guerre classique, régulière, entre Etats structurés. Or la réalité des crises est d’un côté celle de la guerre asymétrique et irrégulière dans des zones sans Etat et dévorées par la violence – c’est la spirale au Moyen Orient et au Sahel mais qui pourrait bientôt contaminer d’autres régions du monde – et de l’autre côté celle de l’affrontement de géants, d’empires renaissants aux jointures desquels s’installent des états de violence durables, des conflits gelés, des risques d’escalade. Nous ne sommes préparés ni à l’un ni à l’autre. C’est pourquoi je plaide pour une réorganisation longue de nos armées, assumant la professionnalisation et la spécialisation. Il y a trois missions centrales des forces de sécurité qui relèvent aujourd’hui de commandements, de formations, d’équipements différents. Une force de défense qui doit être capable de mobiliser la société au service de la défense nationale en cas de menace massive sur notre territoire et nous ne sommes pas en mesure aujourd’hui d’y faire face sans des alliances et des coalitions qui nous sécurisent sans nous pousser à la surenchère. De ce point de vue, la réforme de l’OTAN est pour moi la clé. L’élection de Donald Trump a changé la donne, en raison des doutes qu’elle va susciter sur la détermination américaine chez certains alliés et en raison des tentations isolationnistes de la nouvelle administration. Cette élection pourrait permettre un véritable débat transatlantique pour renégocier le traité de 1949. Nous devons assumer une réelle défense collective mais empêcher tout débordement de l’OTAN et tout engrenage militaire comme on le voit à l’œuvre par exemple en Europe de l’Est. Il faut rééquilibrer l’alliance entre un pilier nord-américain et un pilier européen. Si cette renégociation est impossible, nous devrons avoir le courage de quitter une alliance dès lors que nous considérerons qu’elle comporte plus de risques que d’avantages.

Nous avons besoin également d’une force antiterroriste mieux organisée, car c’est bien là le défi de notre temps. Or l’armée n’est qu’une partie, même essentielle, de ce dispositif, avec les forces de police, les autorités judiciaires, les services de renseignement. Faute de hiérarchie commune et spécialisée nous dispersons nos efforts et nous ne parvenons pas à articuler les efforts à l’intérieur et à l’extérieur. Je crois à la nécessité d’un chef de file de la lutte anti-terroriste auprès du Président de la République pour coordonner et impulser l’action. Nous pourrions ainsi développer des interventions ciblées dans les zones tenues par les mouvements terroristes, limiter l’empreinte au sol et éviter la tentation des guerres longues, lourdes et contreproductives qui dominent aujourd’hui. La France a une expérience et une expertise à développer en la matière et certaines qualités du dispositif Barkhane montrent le chemin dans cette direction.

Enfin, dans un monde en grand désordre, nous avons besoin d’une force de paix spécialisée, capable à la fois de mobiliser les capacités humanitaires et de créer des dispositifs tactiques efficaces – zones d’exclusion aériennes, corridors humanitaires, zones tampon. Cette force doit être mobilisable en coordination avec une force de paix permanente des Nations Unies, de 100 000 hommes, avec un encadrement, une formation et un équipement permanents, contrairement à la logique actuelle.


Vous soulignez aussi le risque d’une guerre civile, et plus globalement d’affrontements violents, et appelez à une réaction de la part des responsables politiques. Quel pourrait être le rôle de la France dans cette prise de conscience ? 

Dans un monde dévoré par les passions identitaires, personne ne reste indemne.

Tous les régimes, démocratiques, libéraux, autoritaires sont soumis aux mêmes tentations de désigner des boucs-émissaires et de se replier sur une nostalgie de la grandeur passée. Le sentiment de l’humiliation des peuples est la clé de toutes les évolutions politiques, en Russie, aux Etats-Unis ou en Europe.  La longue crise économique qui perdure depuis 2008 et la grande crise de modernisation politique, économique, sociale que traverse le Moyen orient, au risque d’une spirale suicidaire, créent les conditions du durcissement permanent. Nous ne pouvons nous contenter de l’alternative entre le déni passif et la colère violente. Les risques de guerre civile sont aujourd’hui vifs entre catégories sociales – « gagnants » et « perdants » de la mondialisation – comme entre communautés confessionnelles ou culturelles. Nous devons développer des projets et des politiques qui rassemblent et vont de l’avant. Si elles ne peuvent produire de résultats que dans la durée, elles peuvent dès aujourd’hui mobiliser les énergies dans un sens plus favorable. Face à la demande de protectionnisme qui fait courir le risque de la guerre commerciale, nous ne pouvons nous contenter de serrer les dents et continuer comme avant à discuter des accords de libre échange doctrinaires. Il faut mettre sur la table un accord de coopération économique global entre les trois grandes zones de puissance économique, l’Europe, les Etats-Unis et la Chine avec un volet commercial ayant pour but d’augmenter la qualité en emploi local des accords, en prenant en compte le dumping social, plutôt que de ne viser qu’à abaisser les droits de douane généralement ; avec un volet monétaire pour limiter l’instabilité à travers un G3 des trois banques centrales, Fed, BCE et Banque de Chine harmonisant les politiques monétaires et de taux d’intérêts ; et enfin un volet d’investissement dans l’économie réelle, car le « quantitative easing » a injecté d’immenses quantités de liquidités dans l’économie sans effet sur l’économie réelle. Contre les querelles identitaires, nous devons miser sur une politique culturelle nous permettant de refaire nation, de nous unir sur ce qui nous rassemble, de créer les conditions d’une paix religieuse et civile. C’est tout l’esprit de la laïcité à la française, qu’il faut se garder de transformer en une arme de guerre culturelle des uns contre les autres.

Certains candidats déclarés à l’élection présidentielle de 2017 pourraient-ils selon vous mieux répondre à cette situation ? Lesquels ?

Une culture de la guerre s’est installée dans notre pays. Ce n’est pas une question de personnes ou de partis, mais la dérive d’un système politique sidéré par sa propre impuissance, son impopularité et la vitesse de circulation des images. Il faut bien reconnaître que notre système politique est en très mauvais état. Le bouton militaire est le seul, avec le bouton fiscal, à réagir encore. Tout le reste du tableau de commande semble avoir été débranché. On ne sortira de cette culture de guerre qu’en construisant une alternative et en prenant l’initiative, en se dotant d’outils et d’instruments capables de rassembler, de répondre aux défis de la croissance et de l’emploi.

Cela suppose de recréer la confiance dans la capacité d’action de l’Etat, notamment en maîtrisant les comptes publics et la dette.

Sur la question migratoire qui secoue l’Europe depuis plusieurs mois, vous estimez que seuls deux choix sont possibles : « des frontières et des droits d’asile nationaux dans un gigantesque et dangereux chacun pour soi, ou bien un droit d’asile européen, avec des centres de traitement des demandes, des critères et une répartition communautaire des demandeurs d’asile ». Comment appliquer cette deuxième solution en Europe, alors que plusieurs pays, comme la Hongrie, s’y sont déjà fermement opposés ?

On peut renoncer parce qu’il y a des inquiétudes et des résistances. On peut continuer comme si de rien était, en ignorant les rejets des peuples. Mais tout cela ne mènera nulle part. Il faut changer de démarche. Cela peut signifier donner l’exemple à partir de coopérations renforcées de certains pays volontaires, notamment les six pays fondateurs de la Communauté Economique Européenne. A bien des égards, les enjeux d’harmonisation des droits d’asile sont techniques, par exemple sur le respect du règlement Dublin III sur la priorité au lieu d’enregistrement de la demande d’asile. Faire ce travail est un préalable à l’unification. Mais tant que Bruxelles servira d’excuse commodes aux nationalistes et aux souverainistes pour se dédouaner de toute responsabilité, l’Union Européenne restera sous un feu roulant de critiques. L’Europe ne fera la preuve qu’elle a un avenir qu’en démontrant qu’elle peut être utile. Les enjeux sont nombreux, Europe de la Défense avec un réel état-major commun, mutualisation des achats en vue d’une Europe de l’énergie, harmonisation sociale avec la création d’un début d’assurance chômage européenne, sans compter la mise en œuvre d’une lutte anti-terroriste au niveau de l’Union qui justifierait la création d’un FBI européen pour affronter des réseaux pour l’essentiel transnationaux. Il n’y a rien de pire que de limiter le débat sur l’Europe à un jugement binaire, soit pour, soit contre son existence, car cela pousse à ne rien faire sur les questions concrètes.

14 novembre 2016, Atlantico.fr

1024 611 Dominique de Villepin

Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous

– Dans un entretien avec Renaud Dély pour Marianne, Dominique de Villepin analyse la montée des populismes à travers le monde et la capacité de Donald Trump à incarner un recours au regard d’Américains sensibles à l’idée d’un déclin national  –

Que nous dit, selon vous, l’élection inattendue de Donald Trump de l’état de santé des démocraties occidentales ?

Son succès révèle les failles de notre monde. Donald Trump est parvenu à saisir le désir profond d’une partie de l’Amérique. Il incarne le winner à l’américaine, celui qui gagne envers et contre tout, même si ce doit être au mépris des règles. Pour un peuple qui a appris en 2008 que respecter les règles, cela pouvait signifier voir saisir sa maison, perdre son emploi, il porte leur espoir de s’en sortir. D’autant que le discours protectionniste touche une corde sensible chez beaucoup d’ouvriers de la «ceinture de la rouille». Il incarne aussi la peur de l’Amérique de perdre sa domination mondiale. Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous, leurs «anarchistes couronnés».

Mais il y a aussi le showman, l’homme de spectacle qui triomphe dans une démocratie d’opinion corsetée de convenances et desymboles. En un sens, il fait la synthèse aux Etats-Unis de ce qui se présente dans les populismes européens en ordre dispersé, le côté farces et attrapes et fort en gueule de Beppe Grillo en Italie, l’angoisse identitaire de Marine Le Pen ou le protectionnisme nationaliste qui prospère en Europe orientale.

Il est le produit d’un affaissement de la démocratie tranquille, parfois élitiste, souvent mécanique, qui s’est imposée depuis 1989 faute d’affrontement idéologique. Pour autant, il ne propose guère d’alternative. Son programme économique notamment est beaucoup plus traditionnel que son image, baisses d’impôts, «ruissellement» de la richesse. Il faut en tirer, aux Etats-Unis comme chez nous, les conséquences et entendre les peuples sans jouer sur les peurs, les colères et les haines.

Donald Trump a une réputation d’isolationniste. Qu’est-ce que son élection à la Maison-Blanche change pour nous, Français et Européens ? Est-ce une si mauvaise nouvelle que cela en matière de politique étrangère ?

Pour le monde s’ouvre, avec la présidence de Donald Trump, un temps de changements sans doute chaotiques. Certains pays hostiles aux Etats-Unis vont certainement tester la détermination du nouveau président. Certains alliés vont même chercher à prendre des gages. C’est en un sens l’empire américain qui vacille un peu plus, après l’hyperpuissance arrogante des années Bush et de l’invasion de l’Irak en 2003, après le retrait pour partie isolationniste amorcé par Barack Obama. L’appel constant à la grandeur et à la fierté traduit un doute existentiel de l’Amérique, le même mobile d’humiliation qui anime d’autres peuples dans le monde aujourd’hui. Cette quête de grandeur à tout prix est lourde de risques, risque de guerre commerciale dans une spirale protectionniste, risque de guerre tout court quand s’affrontent des approches aussi passionnelles du monde. Cela signifie un devoir d’indépendance de l’Europe et une chance de peser davantage dans le monde et de prendre en main ses propres affaires, à l’heure où les Etats-Unis hésitent entre repli et impulsivité. Cette volonté d’indépendance sera décisive pour l’Europe orientale comme pour le Moyen-Orient. C’est pour cela que je plaide pour la constitution d’un axe entre la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine, pour mettre de l’huile dans les rouages internationaux et repenser profondément, par exemple, l’architecture de sécurité du Moyen-Orient. Tout cela, les Etats-Unis ne peuvent pas le faire seuls. Ils ont compris qu’ils devaient se retirer de théâtres d’opérations où les Occidentaux ont provoqué des catastrophes (Afghanistan, Irak), mais Obama a manqué de volonté et d’énergie pour doter la planète de nouveaux leviers de gouvernance politique.

Dans votre livre, vous expliquez que la France et les Etats-Unis sont des «jumeaux terribles» et que «tous les signaux indiquent qu’il existe un risque d’hystérie», car, alors que les Etats-Unis déclinent, leurs revendications de puissance s’accroissent…

C’est tout le danger. Regardez les grands leviers dont disposent les Etats-Unis dans le domaine monétaire et financier : la maîtrise complète des agences de notation, du système des banques d’affaires, du système des audits. Dans le domaine juridique, on a vu avec la Deutsche Bank ou la BNP qu’ils sont de plus en plus tentés d’utiliser le droit comme moyen de puissance. C’est vrai également pour Internet, avec Google, Facebook ou Amazon. Les Etats-Unis sont dans une fuite en avant dangereuse. Ce qui m’inquiète, c’est que ces moyens de puissance dans le domaine économique, financier, monétaire, juridique, militaire, conduisent à une forme d’hystérie qui se traduit par une militarisation des esprits et l’extension d’une culture de guerre au-delà même des zones de crise. L’incapacité à se mettre à la place de l’autre et à considérer la planète comme une responsabilité commune fait que le risque de guerre s’accroît.

Cette «militarisation des esprits» qui menace la démocratie, est-ce le principal défi à relever pour l’administration Trump ?

Dans son discours – qui est un discours de campagne, ne l’oublions pas -, Donald Trump est ambivalent, il souhaite tourner le dos à l’interventionnisme militaire et jouer la carte de la négociation, plus comme un businessman que comme un diplomate, sans doute, mais dans le même temps il en appelle à la grandeur américaine qui peut être une volonté de s’accrocher aux oripeaux de la puissance et de mettre en scène une toute-puissance disparue. S’il n’a pas les résultats escomptés à l’intérieur, ne sera-t-il pas à son tour tenté par la fuite en avant militaire ? Cela crée une immense incertitude internationale.

Dans votre livre, vous renvoyez dos à dos les Etats-Unis de Donald Trump et la France de Marine Le Pen ?

Les Etats démocratiques sont rongés par les mêmes passions politiques, la colère et la peur. L’Amérique blanche déclassée, d’un côté, la France qui souffre et s’inquiète, de l’autre, sont à mettre en miroir. Ce n’est peut-être pas un hasard si la carte électorale de l’Amérique de Trump et celle de la Louisiane du XVIIIe siècle coïncident. Quand on voit le basculement démographique qui attend les Etats-Unis où, dans quelques décennies, l’Amérique blanche sera devenue minoritaire, on pressent que de grandes frayeurs s’annoncent. Et c’est plus généralement parce que ces Etats-nations sont affaiblis que la compétition des systèmes reprend de plus belle et que l’avantage est aux régimes «illibéraux» ou autoritaires.

Comme la Russie de Poutine, lequel a d’ailleurs soutenu Donald Trump pendant la campagne américaine ?

Le monde traverse un moment de personnalisation bonapartiste. Les hommes forts ont le vent en poupe, tendant un miroir de puissance,de virilité, d’audace à leurs peuples.

Cette tentation traverse à la fois les régimes autoritaires et les régimes démocratiques. Chacun y réagit à sa manière, avec ses forces et ses faiblesses propres, pour se tenir en équilibre. La clé demeure d’être capable de trouver des alternatives, en un mot de refaire de la politique. Il faut offrir une vision aux peuples et leur donner une parole sur la scène mondiale dans laquelle ils se reconnaissent. Si nous ne le faisons pas chez nous, si nous continuons avec un débat politique en roue libre, sans prise avec le réel, nous n’aurons de choix qu’entre la tentation d’un populisme dur ou une démocratie molle qui ferait du militarisme la seule preuve de son efficacité supposée. Par expérience, on sait qu’un tel engrenage sans fin conduit à la guerre à outrance. La peur aidant, on demande aujourd’hui aux armées de faire des choses qu’elles ne peuvent pas faire : donner un sens politique à leur action dès lors que le pouvoir politique n’a pas de vision. On emploie le bouton militaire parce que c’est l’un des derniers qui fonctionnent et que l’on estime que c’est la recette miracle ! C’est gravissime parce que cette logique d’engrenage conduit à la catastrophe.

Au fond, les démocraties ne font plus de politique quand les régimes «illibéraux» ou autoritaires en font : la Russie, la Chine, la Pologne, la Hongrie ou la Turquie.

La première condition pour que la France refasse de la politique serait-elle qu’elle reprenne ses distances vis-à-vis des Etats-Unis ?

La première clé de la politique, c’est l’indépendance. En 2003, contre la guerre engagée par les Américains en Irak, nous avions réussi à rallier à nos côtés la Russie et l’Allemagne ! Aujourd’hui, nous sommes parmi les chefs de file des néoconservateurs… Nous avons perdu la position historique qui était la nôtre, une position de médiateur, d’initiateur de dialogue et de paix, capable de faire bouger les lignes sur la scène mondiale. Je veux encore croire qu’un nouveau président français serait capable de redonner à la France ce rôle qui doit être le sien, et de s’émanciper de la tutelle américaine.

Face au djihadisme aussi, il faut faire de la politique plutôt que de faire la guerre ?

Le djihadisme se sert de nos faiblesses et de nos peurs. Lui déclarer la guerre, c’est fortifier et disséminer ce noyau dur. Donner aux djihadistes le statut de premiers adversaires de l’Occident accroît leur audience et répand la «marque» au Sahel, en Asie, et un peu partout dans le monde. La menace djihadiste ne concerne pas que les Occidentaux. Il y a eu des attentats en Chine, en Russie, etc. Par notre attitude et notre incapacité à faire de la politique, nous polarisons l’adversaire contre nous. On s’autodésigne comme le pays où un attentat aura le plus d’écho, le plus d’effets médiatiques et politiques, et sera le plus susceptible de toucher et de briser la société compte tenu de ses caractéristiques. Nous menons une politique de matamore qui n’a pas de véritable effet dissuasif. Au contraire, ce discours aimante le terrorisme vers notre pays. La seule solution, c’est d’assécher le terrorisme, par une coopération internationale adéquate en matière financière, policière ou judiciaire, mais aussi en recherchant le moyen de transformer des groupes violents en groupes politiques. La voie est étroite, mais c’est la seule dont nous disposons.

L’autre voie, celle de la «militarisation des esprits», c’est celle qui conduit vers la troisième guerre mondiale ?

Les choses ne se produisent jamais tout à fait comme on les imagine, mais ce qui est vrai, c’est que la militarisation et l’hystérisation des esprits peuvent multiplier les conflits et conduire à l’affrontement de géants. Nous sommes dans un monde très mouvant, très instable, très volatil, où tout le monde observe tout le monde et où il ne faudrait pas grand-chose pour que le pire puisse se produire…

Le 14 février 2003, ministre des Affaires étrangères, vous avez dit non aux Etats-Unis. Vous écrivez que Jacques Chirac est le «dernier gaulliste». Est-ce à dire qu’aujourd’hui la France ne pourrait plus dire non aux Etats-Unis ?

Jacques Chirac est le dernier homme d’Etat français à avoir eu l’expérience de la guerre et à être resté fidèle à une vision politique du rôle de la France dans le monde. Il a constamment refusé de réduire la France à l’appartenance à une «famille occidentale». Nous devons conserver cette mémoire et rester fidèles aux leçons de notre histoire.

12 novembre 2016, Marianne