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Discours sur l’Europe – Cnam

150 150 Dominique de Villepin

Assemblée Nationale – Débat Sur L’Europe

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les députés,

Je suis heureux de me retrouver devant vous à deux jours du Conseil européen.

Au lendemain du vote du 29 mai, j’avais tenu à ce qu’un débat soit organisé afin que chaque groupe puisse s’exprimer sur les leçons à tirer du référendum. Je me réjouis donc de voir que ce rendez-vous est devenu l’un des moments forts des relations entre le Gouvernement et le Parlement et j’en remercie tout particulièrement votre Président, J.-L. Debré.

Le Président de la république m’avait demandé de lui présenter des propositions pour que le Parlement soit mieux associé au processus de décision européen. Lors du dernier Comité interministériel sur l’Europe nous avons pris un certain nombre de décisions allant dans ce sens :

Le champ des propositions d’actes européens sur lesquels vous pourrez faire part de votre avis, en application de l’article 88-4 de la Constitution, a été élargi ;

Les ministres devront rendre compte devant les commissions parlementaires compétentes des enjeux et des résultats des Conseils des ministres de l’Union européenne auxquels ils participent ;

Enfin j’ai décidé qu’un débat aurait lieu désormais avant chaque Conseil européen comme l’ont demandé le président de la commission des Affaires étrangères, E. Balladur, le président de la délégation pour l’Union européenne, P. Lequiller ainsi que M. Herbillon.

Ce débat est d’autant plus important qu’il intervient à la veille d’un Conseil européen décisif pour l’Union européenne.

Il y a à peine 6 mois, une majorité de Français a rejeté le projet de Constitution. Comme vous l’aviez souligné vous-même lors de notre débat, ils n’ont pas dit non à l’Union Européenne mais à l’évolution du projet européen.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

L’Europe continue à fonctionner, comme en témoigne le nombre de textes qui sont adoptés par Bruxelles et qui vous sont ensuite soumis pour être transposés dans le droit français.

Mais l’Europe semble en retrait de notre horizon collectif. Malgré des réussites importantes et que je veux saluer parce qu’elles sont la marque du talent français, Galileo, elle ne semble plus en mesure d’incarner un destin commun pour l’ensemble des nations européennes.

Voilà l’enjeu qui doit nous réunir aujourd’hui quelque soit la place sur les bancs de l’Assemblée nationale : offrir une nouvelle perspective à l’Europe, une perspective ambitieuse, conforme aux attentes des citoyens. Donner à l’Europe les meilleures armes pour affronter la mondialisation et pour protéger ses citoyens.

Pour cela la France est déterminée à jouer tout son rôle.

Nous allons poursuivre le dialogue et le travail avec nos partenaires : à nous de leur proposer une Europe dynamique, qui renoue avec la croissance et l’emploi ; à nous de leur proposer une Europe capable de défendre son modèle social fondé sur la solidarité et sur l’esprit de justice ; à nous de leur proposer une Europe à la pointe de l’innovation et de la recherche.

Pour répondre à ces attentes, la France entend promouvoir une Europe, une grande Europe des projets, une Europe qui avance sur la base de décisions et de résultats concrets. Prouvons aux Français ainsi qu’à l’ensemble des Européens que l’Europe les protège et qu’elle garantit leur avenir.

Pour avancer, l’Europe a besoin de perspectives financières claires : c’est la question essentielle sur laquelle portera le Conseil des 15 et 16 décembre.

Nous devons décider quels moyens nous entendons donner à l’Union pour assurer le fonctionnement des politiques communautaires entre 2007 et 2013. La France aborde ce rendez-vous dans un esprit de responsabilité :

C’est le premier budget pluriannuel de l’Union depuis l’élargissement de 2004 : il est dans l’intérêt de chaque pays, en particulier des nouveaux Etats-membres, de connaître, le plus vite possible, le montant des fonds structurels qui leur seront alloués. Nous pourrons ainsi plus facilement programmer les projets qui devront être mis en œuvre dès 2007.

Après l’échec du Conseil européen de juin dernier, il est d’autant plus important que nous trouvions un accord dès cette semaine.

Comme cela avait été le cas lors du Conseil européen du 17 juin, la France est prête à négocier. Cela ne signifie pas pour autant que nous sommes prêts à accepter n’importe quel accord. Notre conviction, celle que nous défendrons cette semaine à Bruxelles, c’est que le budget de l’Union doit respecter trois principes :

Le premier principe : c’est la solidarité. Elle est au cœur de l’idée européenne et doit être plus que jamais au cœur du budget, afin de permettre l’intégration économique et sociale des nouveaux Etats-membres de l’Europe. La présidence britannique a proposé une réduction de 8% des fonds structurels à destination de ces membres : cela n’est pas conforme à l’esprit européen.

Le deuxième principe : c’est l’équité. La France a démontré en juin dernier qu’elle était prête à augmenter sa part afin de participer pleinement au financement de l’Union élargie : nous avions accepté une augmentation de 11 milliards d’euros sur la période 2007-2013 de notre contribution au budget communautaire ; nous avions également accepté une réduction substantielle de nos retour sur les fonds européens. Car nous sommes convaincus que la solidarité à l’égard des nouveaux pays membres est à la fois notre devoir et notre intérêt : rappelons que la France, outre ses liens historiques et culturels avec ces pays, en particulier la Pologne, y occupe maintenant une place économique déterminante. Il est normal que l’ensemble des pays riches de l’Union participe de la même façon à cet effort. De ce point de vue, la proposition britannique n’est pas non plus acceptable. Elle prévoit, par rapport à la proposition faite en juin dernier par la présidence luxembourgeoise : une réduction du budget global de l’Union de 1,06% à 1,03% du Produit Intérieur Brut, en particulier à destination des nouveaux membres, alors que nous devons faire un effort particulier à leur égard ; l’augmentation du montant du chèque britannique : or, le Royaume-Uni n’est plus aujourd’hui dans la situation économique et sociale difficile à laquelle il était confronté il y a vingt ans. Le chèque britannique est devenu une anomalie historique. Il n’y a donc aucune raison pour que le Royaume-Uni ne participe pas comme chacun à l’élargissement de l’Union.

Sur ce sujet, je compte sur votre soutien : vous êtes appelés à voter chaque année dans le cadre de la loi de finances le montant de notre contribution au budget de l’Union européenne ; toute modification des modalités de financement de l’Union européenne nécessitera votre accord : la décision « ressources propres » doit en effet être ratifiée par les Etats membres. Plus nous serons unis pour défendre nos positions, plus nous pourrons convaincre nos partenaires.

Troisième principe que nous défendrons à Bruxelles : la cohésion de notre action. Nous avons un double impératif : la fidélité à la parole donnée d’abord, un accord juste et équilibré ensuite, en particulier sur la question de la Politique agricole commune, à laquelle je sais que vous êtes tous, les uns et les autres, attachés. Le financement de la PAC a fait l’objet d’un accord à l’unanimité en 2002. Cet accord vaut jusqu’en 2013 et engage tous les Etats qui y ont souscrit, y compris bien sûr le Royaume-Uni.

Aujourd’hui pourtant cet accord est doublement menacé : la proposition britannique prévoit une réduction complémentaire des dépenses de marché de la PAC de deux milliards d’euros par rapport à la proposition luxembourgeoise que nous avions acceptée en juin dernier. Par ailleurs nous le voyons bien, certains sont tentés de faire de l’agriculture la variable d’ajustement des négociations du cycle de l’OMC qui se déroulent cette semaine à Hong Kong. Je l’ai dit au Commissaire Mandelson ainsi qu’au président Barroso : nous nous opposerons à tout accord partiel sur l’agriculture. Nous souhaitons un accord global et équilibré, qui prenne en compte les intérêts de l’Europe dans l’industrie et les services et qui soit bénéfique aux pays en voie de développement.

La position défendue par la France sera la même à Bruxelles et à Hong Kong. Nous n’accepterons pas d’accord qui obligerait l’Europe à engager une nouvelle réforme de la Pac, alors même que celle de 2003 commence tout juste à être mise en œuvre.

Les agriculteurs français ont consenti des efforts importants qu’il faut reconnaître. Aucune réforme nouvelle ne peut être envisagée avant 2013.

Le budget de l’Union pour la période 2007-2013 devra par conséquent préserver la Pac. Il devra garantir le maintien du montant des aides directes versées à nos agriculteurs jusqu’en 2013.

Une clause de rendez-vous pourra être envisagée à condition qu’elle concerne la préparation du budget après 2013 et qu’elle ne se limite pas aux dépenses agricoles mais couvre l’ensemble des dépenses et des ressources de l’Union européenne.

Au-delà du budget, le Conseil européen doit prendre des mesures sur trois autres sujets importants : le statut d’abord de l’ancienne République yougoslave de Macédoine.

La Commission européenne a recommandé le 9 novembre, que l’ancienne République yougoslave de Macédoine reçoive le statut de candidat à l’Union. La France abordera cette question avec une double exigence :

La première, c’est la stabilité des Balkans.

L’Europe a envers cette région une mission historique. Cette mission est née avec le déclenchement de la Première guerre mondiale à Sarajevo ; elle s’est réaffirmée lors du conflit qui a embrasé l’ex-Yougoslavie il y a tout juste 15 ans. La clé de la stabilité pour les Balkans, c’est la perspective européenne. Cette perspective comporte trois étapes : d’abord, la signature d’accords de stabilisation et d’association ; tous les pays de la région en ont signé ou ont entamé les négociations pour y parvenir ; ensuite, l’octroi du statut de candidat, que demande aujourd’hui l’ancienne République yougoslave de  Macédoine. Enfin, l’ouverture de négociations d’adhésion, comme cela a été décidé le 3 octobre dernier pour la Croatie. A travers ces différentes étapes, l’Union européenne dispose de formidables instruments pour ancrer la paix dans cette région et y garantir le respect des droits de l’Homme et des minorités.

Notre deuxième exigence, c’est de préserver le soutien des citoyens européens à l’Union. Nous savons que les derniers élargissements n’ont pas toujours été compris : les Français ont trop souvent le sentiment d’être entrés dans un processus irréversible d’élargissement continu. Nous devons entendre cette inquiétude. Pour l’ancienne République yougoslave de Macédoine, comme pour l’ensemble des pays candidats à l’entrée dans l’Union, nous disposons d’un certain nombre de garanties : la Commission a rappelé que l’octroi du statut de candidat à ce pays ne signifie en rien l’ouverture de négociations : elle ne constitue pas l’amorce d’un nouvel élargissement. Par ailleurs, les critères d’adhésion ont été complétés : la capacité d’absorption par l’Union sera désormais un critère essentiel pour l’ouverture et la conduite des négociations d’adhésion. Les Français auront le dernier mot pour toute question concernant les frontières de l’Europe. C’est l’exigence que le président de la République a voulu inscrire dans la Constitution.

En définitive, la France fait le choix de la responsabilité et de la clarté. L’Union européenne n’a aujourd’hui ni les institutions adaptées à un nombre accru d’Etats- membres, ni les règles de fonctionnement nécessaires pour avancer rapidement sur les sujets les plus importants. Dans ces conditions, la priorité doit aller à la définition de ces règles et de ces institutions et non à l’ouverture à de nouveaux pays. Une candidature de l’Ancienne République yougoslave de Macédoine n’est donc envisageable que dans le cadre d’un processus maîtrisé et conditionné.

Le Conseil européen doit également prendre des mesures sur la question de la TVA à taux réduit. Comme vous le savez, conformément aux conclusions du 6 décembre du Conseil des ministres chargés de l’économie et des finances, le Conseil européen examinera la question de la TVA à taux réduit.

La France est déterminée à obtenir un résultat concret : nous voulons pérenniser la TVA à taux réduit qui s’applique aujourd’hui aux services d’aide à la personne et aux travaux à domicile dans le secteur du bâtiment : dans ces secteurs, la TVA à 5,5% a créé plus de 40.000 emplois et a permis de faire reculer le travail illégal.

Nous voulons assurer aux professionnels de ces secteurs la visibilité dont ils ont besoin au-delà du 1er janvier 2006, pour établir leurs devis et assurer leurs commandes.

Nous voulons également étendre la TVA à taux réduit à la restauration : un engagement politique a été pris : nous ferons tout pour qu’il soit tenu. Car c’est un choix pour l’emploi, c’est un choix pour la croissance : la restauration est un secteur économique essentiel dans notre pays. Il mérite d’être défendu et appuyé dans ses efforts. Ce sujet doit être traité indépendamment des autres thèmes à l’ordre du jour du Conseil et ne doit pas interférer avec le reste de la négociation.

Je remercie B. Accoyer et les parlementaires qui soutiennent notre action dans cette négociation. Et je salue l’initiative de M. Bouvard, qui défendra un projet de résolution devant votre Assemblée, demain.

Enfin, le Conseil européen pourrait évoquer également la révision de la directive « temps de travail ». Le Conseil des ministres de l’Union européenne en charge de l’emploi du 8 décembre dernier n’est pas parvenu à trouver un accord sur la révision de cette directive de 1993.

Nous souhaitons la disparition progressive de « la clause d’exemption » de la directive de 1993 qui permet aux Etats membres de s’exonérer de la durée du travail hebdomadaire maximale autorisée dans l’Union. Bien entendu, cette norme européenne ne pourra pas être appliquée uniformément dans tous les secteurs ou dans tous les Etats. C’est pourquoi nous avons besoin d’une approche flexible et progressive. Je rappelle en tout état de cause que la directive n’empêche pas les Etats qui le souhaitent d’appliquer une législation plus protectrice pour les salariés ; la législation française n’est ni menacée, ni modifiée par le contenu de la directive.

Nous souhaitons enfin sécuriser notre système de décompte forfaitaire du temps de garde, notamment dans les hôpitaux et le secteur médico-social.

Sur une question qui préoccupe particulièrement nos compatriotes, il est essentiel que nous puissions parvenir à un accord.

Pour finir, je veux évoquer plus brièvement deux autres sujets inscrits à l’ordre du jour de ce Conseil européen : tout d’abord, la lutte contre l’immigration clandestine qui est l’un des grands défis qu’il nous faut relever. Il concerne l’ensemble des pays-membres de l’Union. Chacun a en mémoire les événements dramatiques survenus à Ceuta et Melilla il y a quelques mois. A l’initiative de la France et de l’Espagne, l’Union européenne se mobilise. La Commission européenne proposera les premières lignes d’un partenariat européen, avec trois volets :

Premier volet, un meilleur contrôle des frontières de l’Europe : c’est la vocation de l’Agence européenne qui se constitue à Varsovie. Notre objectif c’est de parvenir à une police européenne des frontières.

Deuxième volet : améliorer la mise en œuvre des accords de réadmission avec les pays tiers.

Troisième volet : mettre en œuvre une politique de co-développement plus ambitieuse pour tarir les sources de l’immigration.

La France rappellera l’importance d’une relance du processus euro-méditerranéen et de l’intensification des relations entre l’Europe et l’Afrique.

Enfin, le Conseil européen doit adopter une « Stratégie de l’Union européenne à l’égard de l’Afrique ». Cette stratégie préfigure le Sommet Europe- Afrique qui aura lieu en 2006. Elle constitue une nouvelle étape dans les relations avec l’Afrique après les engagements pris par le Conseil européen de juin dernier d’augmenter collectivement l’aide publique au développement, à hauteur de 0,7% du revenu national brut, d’ici 2015. La moitié de cette augmentation sera réservée à l’Afrique, soit l’équivalent de 23 milliards d’euros supplémentaires par an d’ici 2015.

Mesdames, Messieurs,

Il y a six mois, la présidence britannique s’engageait à redonner un nouveau souffle au projet européen. Vous vous en rappelez tous, elle s’engageait à répondre aux attentes concrètes des citoyens européens : elle s’engageait à jeter les bases d’une Europe de l’innovation et de la croissance. Nous l’avons entendu à l’époque, et réentendu. Elle a désormais une responsabilité historique : donner à l’Europe les moyens de fonctionner grâce à l’adoption d’un budget équilibré, ouvrir des perspectives nouvelles au service des Européens.

L’Europe porte un espoir de croissance, d’innovation, de protection, elle affirme une ambition de justice et de paix : la France continuera sans relâche à défendre cet idéal, en prenant en compte les exigences légitimes des nouveaux Etats-membres, qui ont besoin de notre solidarité pour saisir à leur tour la chance que l’Union a donnée à chacun d’entre nous.

La France avance, elle se modernise, elle veut renouer avec une croissance dynamique qui récompense les efforts de tous nos concitoyens. Elle est en train de marquer des points : le chômage baisse, l’investissement repart, la consommation se maintient. Nous pouvons retrouver confiance en nous-mêmes et apporter nos forces à l’Europe. C’est mon engagement personnel, c’est la volonté du Gouvernement.

13 décembre 2005, Assemblée Nationale

150 150 Dominique de Villepin

Une nouvelle Europe politique

L’Europe est en crise. Et pourtant jamais les peuples européens n’ont dit avec autant de force leur espoir de voir se construire une Europe des valeurs et de la volonté, capable de répondre à leur exigence sociale. Fidèle à l’histoire de notre continent et à notre vision de l’avenir, la France veut avancer avec eux dans la voie tracée par Jacques CHIRAC.

Partout autour de nous, les Etats s’organisent pour tirer le meilleur parti de la mondialisation et pour renforcer leurs positions stratégiques. L’Inde se rapproche de la Chine ; le Brésil, l’Afrique du Sud et d’autres pays émergents réalisent désormais entre eux le tiers de leur commerce extérieur et défendent collectivement leurs positions dans le cadre du G20 ; les pays d’Amérique du Sud développent leurs liens économiques : nous ne pouvons pas rester à l’écart de ce grand mouvement de réorganisation de la planète. Nous devons être en mesure de défendre nos intérêts politiques, économiques et sociaux en meilleure position, rassemblés et solidaires.

C’est un impératif pour notre sécurité : face à la menace terroriste, face au risque de prolifération biologique, chimique ou nucléaire, face à l’immigration clandestine, il n’y a de réponse que collective. C’est un impératif pour notre croissance et pour nos emplois : seule la pression collective européenne nous a permis de réduire les importations de textiles chinois. C’est un impératif pour la maîtrise de notre avenir : les investissements de recherche sont désormais trop lourds pour être supportés par un seul pays. Devenir ou rester les meilleurs dans le domaine de la santé, de l’agroalimentaire, des matériaux de pointe, de l’aéronautique, suppose que nous mettions nos moyens en commun. C’est un impératif enfin pour la défense de nos valeurs : la démocratie, les droits de l’homme, la diversité culturelle sont des traits fondateurs de notre projet commun. Nous devons pouvoir les affirmer haut et fort.

Aujourd’hui nous ne pouvons plus éluder les choix. Soit nous nous donnons les moyens de construire cette nouvelle Europe politique, qui s’exprimera et agira dans le monde de demain, soit nous nous résignons à faire de notre continent une vaste zone de libre échange gouvernée par les règles de la concurrence. Chacun doit sortir de l’ambiguïté par l’action.

Pour porter cette nouvelle Europe politique, nous avons besoin de projets ambitieux et concrets.

Premier projet : la gouvernance économique européenne. L’Europe est aujourd’hui la première puissance commerciale du monde. En quelques années, douze Etats membres dont la France ont créé une monnaie stable et protectrice : l’euro. Et pourtant notre taux de croissance reste inférieur à celui des Etats-Unis ou des pays asiatiques tandis que notre taux de chômage se maintient à un niveau élevé. Je propose donc d’ouvrir un dialogue entre l’eurogroupe et la Banque Centrale européenne afin de définir, dans le respect de l’indépendance de la BCE, une véritable gouvernance économique européenne pour les pays de la zone euro. A l’appui de ce dialogue, je suggère également que nous examinions ensemble les grands enjeux économiques auxquels l’Europe est confrontée : face à la hausse du prix du pétrole par exemple, est-il concevable que nous n’ayons pas encore de réflexion commune sur la gestion de nos réserves stratégiques ?

Deuxième projet : l’agriculture. En quelques décennies, elle a rendu l’Europe indépendante en matière d’approvisionnement agricole, elle en a fait la deuxième puissance agricole du monde et lui a donné un pouvoir économique considérable. Au moment où le problème de l’alimentation devient de plus en plus pressant sur l’ensemble de la planète, nous devons la renforcer en poursuivant son adaptation. Les consommateurs européens veulent savoir d’où viennent leurs produits alimentaires, quelle chaîne de fabrication et de distribution ils ont suivi. Ils veulent être certains de ne pas rencontrer de problème d’approvisionnement à des tarifs compétitifs dans les années à venir : seule la politique agricole commune nous permettra de relever ces défis d’avenir.

Troisième projet : la politique d’innovation et de recherche. Il n’y a pas d’un côté les anciens attachés à la politique agricole commune, de l’autre les modernes qui défendent la stratégie de Lisbonne. Nous sommes tous tournés vers le futur : l’implantation du réacteur de recherche ITER à Cadarache le montre. Mais parce que je mesure combien les atouts européens dans les domaines de la physique, des mathématiques ou de la chimie ne sont pas suffisamment exploités, je propose la création en France d’un ou deux Instituts Européen d’Etudes et de Technologies. Ces instituts rassembleront sur les mêmes sites les meilleurs chercheurs internationaux, des laboratoires de recherche, des entreprises innovantes. Ils seront ouverts à tous les Etats européens qui le souhaitent. En France, nous avons décidé de créer des pôles de compétitivité qui permettront de regrouper des compétences de haut niveau mais encore éparses : pourquoi ne prendraient-ils pas une dimension européenne ?

Quatrième projet : la sécurité européenne. La coopération policière, les échanges de renseignement sur le terrorisme, les contrôles frontaliers, forment la base d’une Europe de la sécurité intérieure dont le G5 est le fer de lance : l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie et la France avancent dans ce cadre sur des projets concrets. Sur la défense, les progrès accomplis ces dernières années doivent servir de base à des coopérations encore plus étroites. Nous avons une stratégie commune, nous avons des moyens en commun, nous assurons ensemble la stabilité dans des zones qui sortent juste de conflits meurtriers comme l’Afghanistan ou le Kosovo. Nous sommes déterminés à progresser encore.

Cinquième projet : la démocratie européenne. Nous avons besoin du soutien des peuples européens. Depuis plusieurs années, notre identité se construit dans l’adhésion à des valeurs communes : la liberté et la solidarité, l’attachement aux règles du droit international, l’exigence de préservation de notre environnement. L’échange d’étudiants grâce au programme Erasmus renforce ce sentiment, qui prépare l’émergence d’une démocratie européenne. Il reste néanmoins limité à un nombre restreint de personnes. Le service volontaire européen est lui-même encore embryonnaire puisqu’il ne touche que 4000 jeunes par an. Je propose donc d’ouvrir avec nos partenaires européens une réflexion sur la création d’un véritable service civil européen, qui donnerait à chaque jeune Européen l’opportunité de s’engager dans le domaine humanitaire ou de la sécurité civile dans un autre pays que le sien.

Les peuples européens n’ont jamais été aussi proches. A l’image de la France et de l’Allemagne, ils souhaitent que leurs dirigeants se mettent d’accord au lieu de céder aux égoïsmes nationaux, qu’ils trouvent des solutions au lieu de se contenter de poser des questions. Le Président de la République française a ouvert la voie au Conseil européen de Bruxelles en acceptant un compromis sur le budget, comme il avait accepté un compromis sur la PAC en 2002. L’Europe ne doit pas subir, mais se placer résolument en initiative. Nos peuples veulent une nouvelle Europe politique, attentive à leurs difficultés comme aux problèmes du monde, douée d’une capacité d’agir, d’une conscience et d’une morale.

L’Europe est aujourd’hui devenue le laboratoire des nouvelles idées politiques, économiques et sociales du monde. Laissons la s’exprimer. Avec elle l’histoire recommence.

30 juin 2005, Le Monde

150 150 Dominique de Villepin

La Russie, la France et l’Europe

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Recteur,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs les Professeurs,

Mesdames, Messieurs,

Je suis heureux de me trouver parmi vous, ici à Moscou, au cœur de ce grand pays ami, aujourd’hui engagé sur la voie de la démocratie et de l’économie de marché.

Il y a à peine vingt ans, vous subissiez encore le joug d’une dictature, isolés du reste du monde. Quel courage, quelle persévérance pour avoir surmonté tant d’épreuves, opéré une telle révolution ! Dans un monde où se font jour de nouvelles forces de décomposition, votre pays aurait pu sombrer dans le chaos. Vous avez relevé un défi sans précédent : la Russie reste une puissance majeure sur la scène internationale.

***

L’histoire dessine entre nos deux pays une grande aventure commune. Au carrefour de l’Orient et de l’Occident, riche d’une spiritualité qui puise aux sources les plus anciennes du christianisme, la Russie a une dimension de pays-continent et une conscience nationale aiguë. Elle n’en est pas moins européenne.

La France comme la Russie ont connu les rêves d’empire et les guerres. Alors que Charlemagne et Napoléon ébauchaient un songe européen, la Russie regardait vers Byzance : chacun voulait faire de son royaume une nouvelle Rome. La France s’est voulue fille aînée de l’Eglise, tandis que la Russie s’est longtemps assigné une vocation messianique, incarnée par la résistance de l’Eglise orthodoxe à l’hégémonie des Mongols. Nos deux pays ont connu les victoires éclatantes, de Poltava à Valmy, mais aussi les pires défaites, de Waterloo à Tannenberg.

Nous partageons une même aspiration à la justice. Mais l’histoire ne va pas sans drame quand l’utopie communiste fait naufrage dans la dictature, ni sursaut quand la grande guerre patriotique triomphe du nazisme. Chaque Français sait ce qu’il doit à la résistance de Stalingrad aux heures décisives du conflit. Aujourd’hui, notre siècle s’ouvre sur un double avènement, la victoire de la démocratie et la renaissance de la Russie.

*

D’une extrémité à l’autre de notre continent, nos deux pays sont liés par un même goût de l’universel enraciné dans une identité profonde.

Songeons au règne de Pierre le Grand, attirant à Saint-Pétersbourg architectes et artistes comme Leblond et ses maîtres artisans, Vallin de la Mothe, Falconet ou Vigée-Lebrun pour édifier sur les rives de la Baltique une capitale d’exception, « fenêtre ouverte sur l’Occident ».

Songeons au règne de Catherine II, au séjour de Diderot à Saint-Pétersbourg et à la correspondance suivie que l’impératrice entretient avec un philosophe à court d’argent dont elle rachète la bibliothèque. Magnanime, mais surtout visionnaire, l’impératrice voulait ainsi diffuser en Russie la culture humaniste, l’esprit du Grand Siècle et les idées des Lumières. De Montaigne à Bossuet, de La Fontaine à Fénelon, de Racine à d’Alembert et Voltaire, c’est à son obstination qu’on doit la traduction des œuvres les plus connues du patrimoine français. La connaissance mutuelle progresse au fil du grand tour d’Europe accompli par les jeunes étudiants comme un rite d’apprentissage. S’impose alors le souvenir émerveillé de la ville des Lumières dont témoigne Andréï Makine dans son Testament français.

A cette complicité l’aventure napoléonienne n’a rien changé : en dépit des souffrances, la culture et la langue françaises restent le symbole de la liberté de pensée, de la tolérance et de l’ouverture d’esprit. A la veille de la bataille de Borodino, le général Koutousov ne lit-il pas un roman populaire de Mme de Genlis ? Cet engouement se double d’un goût profond pour un art de vivre dont témoigne le succès des modistes, couturières, cuisiniers, maîtres d’hôtel et professeurs de danse et d’escrime venus de France.

Et à la fin du siècle, c’est de Russie que provient une liberté créatrice nouvelle marquée par l’héritage slave. Le génie d’un Gogol, la spiritualité tourmentée d’un Dostoïevski ou l’humanisme d’un Tolstoï suscitent en France un  véritable choc. A l’orée du XXe siècle, la modernité russe triomphe en France, avec les opéras de Rimski-Korsakov, de Tchaïkovski  et de Moussorgski,  les compositions de Stravinsky et la sensualité colorée des ballets de Diaghilev et de Nijinski. Portée par des philosophes comme Léon Chestov ou Nicolas Berdiaev, des écrivains et des artistes comme Biely ou Kandinsky, la Russie en émigration nourrit aussi la France de l’entre-deux-guerres de son talent. Gorki se fait le porte-parole d’une littérature nouvelle tandis que l’Opéra de Paris fait un triomphe à la grande ballerine Semenova qui interprète Giselle aux côtés de Serge Lifar : ce sont les retrouvailles de toute la Russie à Paris.

Depuis toujours la Russie incarne une vision différente, une voix du monde. Ouverte à tous les courants venus d’Europe et d’ailleurs, elle se situe à un carrefour des idées, des arts et des sciences. C’est pourquoi les romans de Lermontov ou de Dostoïevski, le cinéma d’Eisenstein, de Tarkovski ou de Sokourov ont marqué tant d’artistes dans le monde. Tour à tour gaie et amère, frivole et profonde, sarcastique et mélancolique, l’ironie d’Eugène Onéguine brouille les frontières entre le tragique et le comique. Gogol, Soljenitsyne, Pasternak savent jouer de tous les registres de l’émotion, quand Alexandre Blok et Ossip Mandelstam font écho à nos maudits, de François Villon à Antonin Artaud.

Ainsi s’est développée une fascination réciproque. Le duc de Richelieu importe à Odessa ses conceptions novatrices en matière d’urbanisme ; Prosper Mérimée traduit les œuvres de Pouchkine ; les collectionneurs russes achètent les toiles des impressionnistes français. En arrivant à Paris, Marc Chagall espère : « Peut-être l’Europe m’aimera et, avec elle, ma Russie », déclare-t-il. C’est à travers lui que Matisse rencontrera l’âme russe et juive, la tradition byzantine et cette nostalgie de la terre natale qui traverse la culture russe. Autant de précieux héritages qu’il nous appartient désormais de faire vivre.

***

Nous voici aujourd’hui côte à côte avec un grand dessein : ancrer la justice au cœur des relations internationales ; construire une nouvelle architecture mondiale pour répondre aux exigences de sécurité et de solidarité face à l’évolution des menaces nouvelles.

Le terrorisme est entré le 11 septembre dans une ère inédite : il prend le monde entier pour cible, vise le plus grand nombre de morts, et à travers eux la plus grande déstabilisation possible. Flexible et souterrain, il utilise désormais les technologies modernes tout en s’appuyant sur des discours archaïques ; opportuniste, il profite de toutes les crises, de tous les conflits, jouant sur les sentiments de frustration et d’injustice.

De même, la prolifération des armes de destruction massive constitue désormais un risque majeur pour la stabilité mondiale, d’autant qu’elle pourrait être détournée par les organisations terroristes pour commettre des attentats de grande ampleur.

Enfin, les crises régionales menacent de devenir des abcès de fixation. On le voit en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique : en l’absence d’un ordre susceptible de structurer les relations internationales et de contenir les conflits, la crise menace en permanence de se propager et d’affecter les grands équilibres.

*

Dans ce contexte, comment fonder un nouvel ordre au service de la paix ? Comment éviter le risque d’un affrontement entre les cultures, entre le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident ? Faut-il céder à la tentation de la force ou plutôt chercher des solutions fondées sur la sécurité collective ?

Nous assistons à une révolution de la puissance. Autrefois, les instruments classiques, technologique, économique, militaire, formaient l’armature des relations internationales. Aujourd’hui la véritable puissance résulte d’une capacité à bâtir. Elle s’appuie sur l’aptitude à créer de l’ordre, à garantir la cohésion et la paix, et à proposer une vision respectueuse de toutes les cultures. Dans ce contexte, la puissance matérielle devient pour partie inopérante. Face à l’exaltation du sacrifice manipulée par des fanatiques, la force n’est plus un rempart. Elle ne doit être que le dernier recours d’une stratégie plus large, établie en fonction de principes et d’un mandat clairs de la communauté internationale.

Dans un monde instable, toute action qui ne serait pas légitime est susceptible de nourrir davantage la déstabilisation. Car le but des terroristes consiste à enclencher une spirale de violences qui échapperait à tout contrôle, avec le dessein de provoquer un affrontement entre l’Islam et l’Occident.

D’autant que s’accroissent les risques de déséquilibre. Des groupuscules peuvent frapper au cœur des plus grandes métropoles. Dans ce nouveau rapport de force, qui n’est plus du fort au fort mais du fort au fou, le fou ne doit pas pouvoir ébranler le fort. Nous devons éviter une nouvelle logique de blocs qui opposerait les bénéficiaires de la mondialisation à la coalition des délaissés. Face à ce risque, il faut humaniser et démocratiser les échanges en visant l’unité de la communauté internationale. Au cours de la crise iraquienne, la France, l’Allemagne et la Russie, avec beaucoup d’autres, ont plaidé pour promouvoir la vision d’un monde fondé sur le respect du droit et de la légitimité internationale. De la résolution 1441 à nos propositions communes pour renforcer les inspections, nos pays ont témoigné d’un constant souci de proposition et d’initiative au service de la paix.

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Seule la responsabilité collective est à la hauteur des enjeux. La réforme des Nations unies doit contribuer à l’émergence d’une véritable démocratie mondiale. Dans le même sens, se développe une dynamique de regroupement régional dont l’Union européenne constitue l’un des exemples les plus réussis. En Asie, en Afrique, en Amérique latine, des évolutions semblables se dessinent. Le partage des souverainetés fournit de nouvelles marges de manœuvre dans des domaines qui échappent chaque jour davantage à la maîtrise des Etats : l’environnement, la stabilité financière, la sécurité. Ainsi en Afrique, où les situations d’urgence, notamment en Côte-d’Ivoire, ont conduit la France à s’appuyer sur les médiations africaines avec le souci d’une implication des Nations unies.

Il ne s’agit pas de construire ou d’organiser des grands pôles concurrents comme au XIXe siècle avec le concert des nations, ou au XXe siècle avec la confrontation des blocs, mais bien de coopérer ensemble au service d’une même communauté de destin. Multilatéralisme et multipolarité visent à définir un nouvel équilibre du monde, à décréter une mobilisation générale face aux nouvelles menaces.  Aucune puissance ne peut relever les défis seule. Ensemble nous sommes plus forts, plus légitimes, plus efficaces. Un tel système organisé n’exclut pas la flexibilité, sollicitant à chaque fois les énergies les mieux placées, comme on le voit en matière de lutte contre la prolifération, en Iran, en Libye ou en Corée du Nord.

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La Russie a vocation à être un pilier majeur du nouvel ordre international.

Par sa géographie elle est un trait d’union entre l’Europe et l’Asie, au contact de régions fragilisées par tous les défis de notre monde : la prolifération, du Moyen-Orient à la Corée du Nord ; la paix dans les Balkans ; le terrorisme international, auquel nous sommes tous confrontés, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest ; ou encore les réseaux mafieux qui sont devenus une véritable gangrène et qui profitent des zones d’ombre pour se développer.

Depuis toujours la Russie est porteuse d’une vision du monde originale, qui fait sa part à l’ancrage européen comme aux racines slaves et asiatiques. Son attachement à l’indépendance et à la liberté ne s’est jamais relâchée. Ouverte aux valeurs universelles, la Russie a marqué de son empreinte une multitude de peuples et de cultures. Cette diversité lui confère des responsabilités particulières.

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Pour réussir les immenses défis auxquels elle est confrontée, la Russie a su engager un processus de transition sans précédent.

Depuis 1991, la société russe aspire à l’ouverture et à la réforme. Chacun peut apprécier les résultats : doublement en cinq ans du revenu par habitant ; refonte du droit ; libéralisation de l’économie ; lutte contre les circuits financiers illicites. Avec le soutien résolu de la France, la Russie est devenue membre du G8. La France propose qu’elle en assume la présidence en 2006. Nous espérons que votre pays pourra rejoindre bientôt l’OCDE et l’OMC. Nous attendons également une contribution accrue de la Russie à un ordre international meilleur, qu’il s’agisse de la ratification du Protocole de Kyoto, d’une adhésion à la Cour pénale internationale ou d’une participation plus directe à l’élimination des mines antipersonnel dans le monde.

En marquant la priorité au rétablissement de l’autorité de l’Etat, le Président Poutine a fixé le cap de la réforme. Avec une fiscalité simplifiée et des finances publiques remises en ordre, la Russie restaure sa crédibilité financière et retrouve ainsi ses marges d’action. L’apprentissage de l’économie de marché s’y est fait dans un temps extrêmement bref ; reste à trouver, comme dans tous les grands pays modernes, le bon équilibre entre les responsabilités de l’Etat et celles des acteurs individuels dans la régulation de l’économie.

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Les investisseurs étrangers sont mobilisés et la France entend favoriser, entre nos deux pays comme à l’échelle de l’Europe, la création de partenariats industriels durables dans des secteurs aussi vitaux pour la Russie que l’énergie ou l’industrie aéronautique et spatiale, avec le projet de lancer, à partir de la base de Kourou, la fusée Soyouz. Les industries européennes et russes, dans un environnement fortement concurrentiel, ont vocation à préparer l’avenir et travailler ensemble sur les lanceurs du futur.

Notre coopération doit se poursuivre dans la voie tracée, en particulier dans le domaine de la formation, qu’il s’agisse de celle des magistrats, des échanges universitaires ou de la reconnaissance des diplômes. Dans le secteur linguistique, la mise en place d’alliances françaises pour chacune des capitales d’arrondissements fédéraux complète cet effort de rapprochement entre nos sociétés.

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Sur ce chemin de la réforme, quels que soient les obstacles, nous sommes convaincus que le dialogue et la mobilisation de tous constituent les meilleurs atouts. Je tiens à saluer la récente décision de la Cour constitutionnelle de défendre la liberté d’informer. Il y a là un symbole important. Le pluralisme politique, la liberté de l’information, le rôle des associations et des ONG, sont autant de facteurs indispensables, gages d’un véritable débat démocratique.

Chacun peut mesurer la complexité de la crise tchétchène. Comme d’autres conflits contemporains, elle nous semble recouper plusieurs dimensions. Une dimension nationale, ravivée par l’éclatement de l’Union soviétique ; une dimension religieuse dans un Caucase où l’identité des peuples est indissociable des confessions, à la fois chrétienne et musulmane. Mais aussi une dimension de sécurité, avec des actes de terrorisme odieux qui frappent jusqu’au cœur de Moscou.

Chacun perçoit aussi l’urgence d’une solution qui mettra fin à de longues souffrances. La Tchétchénie est en situation de guerre ouverte depuis de trop longues années, avec son cortège de drames et ses risques de déséquilibre pour les pays voisins, de la Turquie à l’Iran.

Le terrorisme doit être condamné et combattu avec la plus grande fermeté, et l’intégrité territoriale de la Russie respectée. Mais nous le savons bien, ici comme ailleurs, il ne peut y avoir de solution durable sur la base d’une simple stratégie sécuritaire. Seul un processus politique est de nature à ramener la paix et à soulager les grandes souffrances des populations civiles. La France, vous le savez, est mobilisée : elle soutient les efforts en cours pour faire avancer un authentique règlement politique ; elle reste convaincue que le retour des organisations humanitaires et des médias comme le rétablissement d’une présence permanente de l’OSCE dans le Nord Caucase constitueraient des signaux importants à même de conforter la confiance après le référendum de mars 2003.

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La paix et la stabilité sont nos objectifs communs. Une partie du destin russe se joue désormais en Europe. Cette Europe qui s’élargit vers l’Est a plus que jamais besoin d’un partenariat fort avec la Russie. Entre nos deux grands ensembles existe une attirance naturelle qui constitue une chance. A nous d’inscrire notre relation dans une vision commune des enjeux majeurs du monde.

Dans quelques mois l’Union européenne va connaître un élargissement historique. C’est l’occasion d’enterrer les vieilles rivalités, de tourner la page des divisions et d’ouvrir un nouveau chemin partagé entre l’Europe et la Russie au service de la paix, de la justice et de la sécurité.

C’est d’abord une priorité stratégique, car désormais l’Union européenne partage avec la Russie les mêmes voisins, de l’Ukraine à la Biélorussie, de la Géorgie à la Moldavie. La Russie et l’Europe doivent conjuguer leurs efforts pour y régler les crises et y faire progresser les droits de l’homme. Pour notre sécurité comme pour la stabilité régionale, nous avons le même intérêt à les accompagner dans leur mouvement vers la démocratie et la réforme économique, dans le respect des identités nationales et de l’intégrité territoriale de chacun. Nos deux grands ensembles économiques et culturels ont vocation à former deux piliers complémentaires d’un nouvel ordre, plus stable et plus solidaire.

De la criminalité organisée aux trafics illicites, la sécurité de l’Europe est désormais indissociable de celle de la Russie. La France a été parmi les premières à proposer que la communauté internationale se mobilise. Aujourd’hui l’Union européenne fait un effort important en allouant plus de cent millions d’euros pour la coopération avec la Russie dans le domaine de la justice et des affaires intérieures.

Notre rapprochement se justifie aussi sur le plan économique. L’Europe représente un quart des importations de la Russie et près d’un tiers de ses exportations. Elle absorbe la moitié des exportations russes et importera près de 20 % de ses besoins en hydrocarbures de la Russie, jetant ainsi les bases d’un partenariat énergétique qu’il nous faut développer. Prenant acte de ces réalités, l’Union européenne lui a proposé la création d’un Espace économique commun. Il s’agit de favoriser la convergence des réglementations, de simplifier les procédures, d’encourager une plus grande ouverture des marchés.

Ce grand partenariat entre l’Union européenne et la Russie relève enfin d’une nécessité humaine, à l’heure où nous risquons de voir s’accumuler les mécanismes de division. Dans cet univers où le partage constitue notre meilleur garant de paix et de stabilité, la Russie comme l’Union européenne ont un rôle central à jouer, toutes deux marquées par la richesse et la diversité des peuples qui la composent. Il nous appartient de faire de cette diversité un atout : elle place la Russie, comme la France et l’Europe, au cœur d’un dialogue plus que jamais nécessaire.

Il a été convenu en mai 2003 à Saint-Pétersbourg entre les vingt-cinq pays de l’Union et le Président Poutine de développer quatre espaces communs, qui englobent l’ensemble des secteurs d’activité : l’économie ; la justice et tout ce qui relève des affaires intérieures ; la sécurité ; enfin, la culture, l’éducation, la recherche. Car notre coopération doit également permettre un rapprochement entre nos peuples, nos artistes, nos entrepreneurs, nos étudiants et nos chercheurs, qui doivent pouvoir se rencontrer aussi souvent que possible et bénéficier d’équivalences de diplômes et de facilités d’échanges. C’est dans cet esprit que nous avons engagé l’élaboration d’un accord visant à assouplir les conditions de délivrance de visas dans le respect de nos engagements européens et dans la poursuite d’un objectif de libre circulation.

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Mais aujourd’hui il faut aller plus loin, et jeter de nouveaux ponts entre nos deux rives.

Notre ambition commune doit être de bâtir un vrai partenariat stratégique et d’en faire un instrument au service d’un nouvel ordre international. Nos deux pays ont une expérience, des réseaux, une vision qui établissent une complémentarité naturelle entre nos deux diplomaties. Autant d’atouts qu’il est de notre devoir de mobiliser en faveur de la paix et de la stabilité dans le monde.

Nous devons donc mettre en place des coopérations plus étroites, au-delà des consultations existantes entre l’Union européenne et la Russie. Dans le domaine de la sécurité par exemple, nous pourrions instaurer un mécanisme institutionnel permanent, ayant pour vocation d’étudier les menaces qui pèsent sur le continent européen, notamment en matière de prolifération et de terrorisme. Il serait naturel que l’Union européenne développe des instances de concertation sur le modèle de ce qui a été fait à l’OTAN. La France l’affirme avec d’autant plus de conviction qu’elle est à l’origine, avec l’Allemagne, du rapprochement entre l’Otan et la Russie, d’abord à travers l’Acte fondateur de 1997, puis avec la création du conseil Otan-Russie en 2002.

Pourquoi ne pas réfléchir également à des opérations communes de maintien de la paix ? Pour agir davantage ensemble, la France est prête à réfléchir avec ses partenaires européens à une collaboration renforcée avec la Russie dans le domaine de la politique étrangère et de défense européenne.

Au-delà, nous devons aller de l’avant dans la coopération que nous avons nouée pour la gestion des crises régionales, à l’instar de notre association très étroite durant l’ensemble de la crise iraquienne. Nous pouvons agir ensemble sur la plupart des grandes questions qui mobilisent la communauté internationale, de l’Afghanistan aux crises de prolifération en Iran ou en Corée du Nord ou à l’instabilité dans le Caucase : autant d’enjeux communs, autant de raisons d’agir ensemble. Cette exigence d’action doit nous conduire à des initiatives là où l’urgence nous le commande, et d’abord au Moyen-Orient. En Iraq, forts de notre analyse partagée sur le rôle des Etats de la région et des Nations unies dans la construction de la paix, nous devons faire avancer notre projet de conférence internationale. Au Proche-Orient, il est essentiel que nous nous mobilisions, dans le cadre notamment du Quartet, pour sortir de l’impasse et donner un nouvel élan à la mise en œuvre de la feuille de route.

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Mesdames, Messieurs,

Dans un monde parcouru de tant de fractures, le partenariat entre l’Union européenne et la Russie est nécessaire. Il se doit d’être inventif et visionnaire. Complémentaire aussi du partenariat de l’Europe avec les Etats-Unis. La singularité de la Russie, sa vocation de passerelle entre l’Europe et l’Asie constituent une chance pour le monde.

Le peuple russe, selon le mot de Mme de Staël, « ne connaît rien d’impossible ». A ses côtés, la France et l’Europe, sorties des épreuves du passé pour bâtir une union ambitieuse, veulent contribuer à construire un monde plus sûr, plus juste, plus prospère.

Nos deux nations, « filles de la même Europe », éprises d’avenir et de progrès, savent qu’elles doivent désormais faire converger leurs regards pour conquérir un nouvel horizon : non pas celui de nouveaux territoires ou de nouvelles conquêtes, mais celui d’un monde fondé sur le dialogue, la paix et le partage.

23 janvier 2004, Moscou