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Europe

678 1024 Dominique de Villepin

Mémoire de Paix pour Temps de Guerre

« Depuis quinze ans, le monde semble emporté dans une folle course à la guerre. Le Moyen Orient est pris dans une spirale suicidaire sans fin, le terrorisme international nous défie, de grands empires entrent en confrontation.

Le virus de la guerre est en nous, rendu plus agressif par les peurs, les humiliations et les colères. La crispation des nations occidentales sur leurs privilèges et sur une vision du monde dépassée ne peut qu’aggraver les maux.

Toute ma vie durant, j’ai voulu mettre le travail de la paix au cœur de mon action. En 2003, auprès de Jacques Chirac, j’ai mené le combat de la paix à l’ONU contre l’intervention américaine en Irak, conscient des dangers de la vision néoconservatrice du monde.

Nous devons apprendre à regarder le monde et à en comprendre les métamorphoses. A nous d’entendre ce qui anime aujourd’hui les peuples et les nations, en Russie, aux Etats-Unis, comme en Chine, en Turquie, en Côte d’Ivoire ou en Colombie. C’est au plus près de la réalité que nous pourrons mesurer la faillite des Etats-Nations et le jeu des revendications identitaires dans une mondialisation qui semble condamnée à l’accélération perpétuelle.

Le moment est venu de s’atteler au travail de la paix, d’ouvrir les yeux sur les blessures du monde et de nous doter des outils pour construire un nouvel ordre, stable et juste. Des solutions existent, mais elles nécessitent de la patience, de l’imagination, de la volonté. Pour contrer les épopées mensongères de la guerre, nous avons besoin d’un récit de la paix, qui constitue le grand défi, le seul héroïsme possible de notre temps, adapté à un monde fragile aux identités blessées, en mal de réconciliation.  J’ai la conviction que la France a un rôle à jouer dans ce nouveau monde, à condition de retrouver sa vocation d’initiative, de médiation et de dialogue, fidèle à son message et à son histoire. »

D. d  V.

1024 576 Dominique de Villepin

Standing up to far-right politics in Europe

Dans une interview en anglais pour CNBC, Dominique de Villepin s’exprime sur les défis auxquels l’Europe doit aujourd’hui faire face.

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La crise syrienne, enjeu du nouveau partenariat avec la Russie

 – Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin analyse le nouveau rôle joué par la Russie sur la scène internationale –

La Russie est de retour ; c’est une bonne nouvelle pour le monde. Car il ne peut y avoir d’ordre mondial sans équilibre et sans diversité. Vouloir l’ordre, c’est accepter les différences. Sans la Russie, il n’y a pas de règlement possible des crises. L’accord sur la non-prolifération avec l’Iran en a été la preuve ainsi que l’enquête sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie à l’été 2013. Ayant toujours plaidé et agi en faveur d’un monde multipolaire organisé sur la base du multilatéralisme, je ne peux que me réjouir que la Russie se soit exprimée fortement à l’Assemblée générale des Nations unies. Sur l’Ukraine, l’apaisement crée aujourd’hui

les conditions d’un processus politique qui exige que nous nous impliquions plus fortement encore. La réduction de la violence et le report des élections dans l’est de l’Ukraine sont des signaux positifs pour la mise en œuvre graduelle des Accords de Minsk II. Avançons sur la loi concernant le fédéralisme ukrainien et renouons le dialogue de coopération entre Russie et Europe.

La Russie est de retour, mais dans quel monde ?

La Russie est de retour, mais dans quel monde? L’incompréhension des grandes puissances est à son comble, nourrie de préjugés et de malentendus. Nous ne parlons pas le même langage et ne voyons pas le monde avec les mêmes yeux. Ne soyons pas naïfs. Le monde pourrait bien se briser en deux blocs, l’un occidental, dictant
ses normes sans toujours les respecter, l’autre oriental, chinois autant que russe, refusant les monopoles de fait exercés par l’Occident en matière monétaire, financière, technologique. Nous pourrions bien nous réveiller avec un double système financier, un double Internet, peut-être un double système de gouvernance mondiale. La montée en puissance du renminbi, les nouveaux instruments sur Internet, la création d’institutions financières multilatérales nouvelles sont autant de signes d’un changement des temps.

L’enjeu de la crise syrienne dépasse de loin le cadre régional et même la question du combat commun contre le djihadisme. C’est le nouvel ordre mondial qui se décide.

Il est vital d’éviter les erreurs dans nos stratégies respectives en Syrie et en Irak. Mus en partie par nos héritages et nos expériences, nous subissons toujours la tentation de reproduire le passé. C’est vrai des États-Unis, de l’alliance sunnite avec l’Arabie saoudite dans les années 1970 jusqu’à l’invasion unilatérale de l’Irak. C’est vrai également de la France, ancienne puissance coloniale, protectrice historique des chrétiens d’Orient et marquée par l’expérience de la guerre d’Algérie. C’est vrai enfin de la Russie, héritière de longues traditions au Moyen-Orient, protectrice des communautés orthodoxes et portée aux conflits sur ses marges méridionales, de Catherine II à la Tchétchénie en passant par l’Union soviétique.

La clé, c’est aujourd’hui de s’accorder sur un cadre politique pour la nouvelle Syrie, organisant la partition de fait dans un ensemble fédéral.

Nous devons aussi éviter une seconde tentation commune, celle de nous substituer aux acteurs régionaux et de les déresponsabiliser. Nous devons nous accorder sur des principes communs si nous voulons assécher le terreau du terrorisme. Premier principe, l’intangibilité des frontières, car la remise en cause des frontières Sykes-Picot, même avec de bonnes intentions, ne mènerait qu’à l’explosion régionale. Deuxième principe, la non-ingérence. Aucune puissance ne doit viser au changement de régimes par la force, mais pas davantage à leur maintien artificiel. Troisième principe, le refus de tout engagement au sol, dont nous connaissons tous dans notre chair – de l’Algérie aux deux guerres d’Afghanistan – les risques d’embourbement.

Nous pouvons en revanche faire preuve d’unité et montrer le chemin du dialogue et de la paix, notamment en organisant une conférence permanente sur la sécurité régionale dont les puissances internationales seraient les garantes, en reprenant le format 5 + 1 des négociations avec l’Iran, en y conviant l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Égypte. Nous pouvons exercer des pressions amicales, la Russie en Iran, l’Amérique en Arabie saoudite, tout en favorisant les dialogues croisés. Il s’agit de se concentrer aujourd’hui sur les pays fragilisés, parfois au bord de la rupture, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite, car la conquête des lieux saints
de l’islam demeure dans la ligne de mire djihadiste.

La clé, c’est aujourd’hui de s’accorder sur un cadre politique pour la nouvelle Syrie, organisant la partition de fait dans un ensemble fédéral. Cela suppose dès aujourd’hui d’avancer sur des paix locales et des cessez-le-feu dans les zones où c’est possible: à Homs, à Idlib, à Alep.

Il serait temps que l’Europe retrouve sa voix, sa mémoire et son message.

Il s’agit de donner des garanties aux minorités et la protection des Alaouites par la Russie est bienvenue. De même, seule une garantie collective pourra assurer la sécurité de la région de Damas, mosaïque de communautés qui doit trouver, à défaut de mieux, un modus vivendi à la libanaise. Enfin, cet accord doit permettre d’établir des zones humanitaires protégées aux frontières turque et jordanienne. C’est le seul moyen de stabiliser l’afflux de réfugiés, notamment vers l’Europe. Cet accord doit être surveillé et garanti par l’implication permanente d’une conférence de sécurité régionale et internationale avec tous les acteurs.
À défaut d’un tel accord, la violence sera sans fin. Des millions de Syriens seront jetés sur les routes. Daech et Assad se renforceront mutuellement et la gangrène gagnera le reste du monde sunnite.

Il serait temps que l’Europe retrouve sa voix, sa mémoire et son message. C’est dans cet esprit que je veux parler à mes amis russes lors du prochain forum de Valdaï, avec Vladimir Poutine. Car j’ai la conviction que l’Europe jouera un rôle clé pour éviter la cassure du monde. Son magistère ne tient pas aux leçons de morale et aux sanctions, mais à l’exigence du dialogue, à l’expérience et à l’exemplarité. Cessons les jeux de rôle à contre-emploi et agissons enfin en faveur de l’équilibre en allant à la rencontre de la Russie, de la Chine et du reste du monde.

19 octobre 2015, Le Figaro

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Discours au Forum Mondial Convergences 2015

Dans un discours donné au Forum Mondial Convergences 2015, Dominique de Villepin propose d’examiner les conditions de réalisation d’un grand projet de coopération eurafricain

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Pour un grand projet eurafricain

 – Dans une tribune parue chez Libération, Dominique de Villepin se prononce pour la promotion d’une Eurafrique moderne –

Après une décennie d’indifférence, l’Afrique attire de nouveau nos regards. Malheureusement, c’est un regard de peur et d’impuissance. Nous voyons, stupéfaits, des centaines de milliers de réfugiés fuyant le Moyen Orient et l’Afrique et des guerres éclater de toutes parts, menaçant de former un arc continu du Sahel à la Somalie, en passant par le Nigeria et l’Afrique centrale.

Mais dans un monde gouverné par la peur, il n’y a que deux chemins qui s’ouvrent.

Le premier, c’est le repli sur nous-mêmes, sur nos frontières, sur nos doutes, sur notre identité, au risque de faire une croix sur nos idéaux et de nous résigner à un face-à-face stérile avec le monde. Le second, c’est d’accepter d’aller toujours un peu plus à la rencontre de l’autre, dans un esprit de réciprocité et de respect qui n’empêche pas pour autant la défense de nos intérêts respectifs.

La mémoire malade de la colonisation reste encore trop souvent source de dénis et de non-dits entre l’Europe et l’Afrique. Pourtant, cette amertume peut être dépassée à condition de prendre conscience que cette histoire fait aussi notre force, car elle a créé des solidarités durables. À l’heure où la France elle-même peine à tenir ses engagements financiers en matière d’aide au développement, il nous faut plus que jamais capitaliser sur ces solidarités qui sont autant de promesses d’ouverture et de stabilité.
Des promesses qui doivent s’incarner dans un grand projet structurant, à l’instar de ce que les Chinois ont entrepris en Eurasie avec la Nouvelle Route de la Soie. Ce partenariat développerait trois volets. D’abord la coopération politique pour favoriser l’enracinement de la démocratie, de la stabilité, de la paix à travers un soutien aux Etats-nations et un travail sur l’alternance politique. Deuxième volet, la coopération économique, tournée vers les infrastructures et les réseaux – eau, électricité, transports, communications – sources de croissance, en mobilisant un Fonds eurafricain de croissance doté conjointement. Troisième volet, la culture car elle est le patrimoine solidaire et l’avenir commun. Un tel partenariat est à la fois urgent et nécessaire, car nous sommes à l’ère des interdépendances et des complémentarités. Les défis auxquels se trouvent confrontés les uns concernent aussi les autres, comme le prouvent les questions migratoires ou sécuritaires. De même, la relance de la croissance européenne moribonde passe par un soutien à la croissance africaine, laquelle profiterait en retour d’un renforcement des investissements européens. L’urgence et l’interdépendance sont aussi celles des enjeux climatiques, sanitaires et sociaux, qui réclament une prise en charge intercontinentale au nom de la solidarité et de la dignité humaine.

Nous ne sommes pas prisonniers du choix entre un afro-pessimisme désespérant ou un afro-optimisme parfois béat ; il existe aussi une troisième voie qui est celle d’un afro-réalisme tourné vers l’avenir. C’est celle d’un tel projet, seul rempart tangible au repli identitaire et à la propagation de l’insécurité internationale.

22 septembre 2015, Libération

1024 614 Dominique de Villepin

For Greater Europe We Must Embrace People-To-People Cooperation

– Dans une tribune en anglais publiée par le Huffington Post, Dominique de Villepin et Igor Ivanov, ancien ministre des Affaires étrangères de Russie, se prononcent pour un renforcement des liens entre la Russie et l’Europe –

We can only watch with sadness the effects of the last few years brought on by confrontation. In 2003, as ministers of foreign affairs, we were at the forefront of the common initiatives between Germany, France and Russia to create a new spirit of dialogue and understanding. We saw the reunification of the European continent after 2004 as a chance to develop new and stronger ties between Europe and Russia because of their shared histories, cultures and needs. Let’s be clear: Hopes are now shattered.

The crisis in Ukraine is a common challenge for Russia and Europe because we see the terrible effects of warfare in Europe again, with over 5000 victims in Ukraine already. It is a common challenge because there are many risks to see a failing state in the middle of Europe — one in need of financial aid beyond reach either of Russia or of Europe. We need to keep on the track of diplomacy, however hard and however frustrating it can be. We must continue with the ‘Normandy format’. We must continue to work on a day-to-day basis on the Minsk II agreements. But we also need to be conscious of one truth: There will be no fast solution in Ukraine.

This is all the more dramatic as the ongoing crisis in Ukraine has raised many questions not only about the fate of the Ukrainian state, but also about the future of international cooperation mechanisms in the Euro-Atlantic space.

In the security domain, the Russia-NATO dialogue about a common security space has been stalled. Instead, NATO announced plans to deploy new military infrastructure in Central Europe. Russia, in turn, proceeded with a large-scale rearmament program.

The trade and investment between Russia and EU that looked so dynamic and promising only two years ago are clearly running out of steam. The negative impact of an unfortunate “war of sanctions” between Moscow and Brussels is not limited to specific businesses on both sides. It also undermines mutual trust, curtails long-term development projects, and casts a shadow over the bold vision of a common market stretching from Lisbon to Vladivostok.

The information media confrontation between the East and the West has reached an unprecedented scale. “Experts” on both sides make full use of the old Cold War rhetoric. Mutual suspicions, misperceptions and even outright lies become a common feature of our life, like it was 30 or 40 years ago. There is the will among some to use sanctions as a tool for regime change, repeating again the mistakes of the past and the misconceptions of the national feelings.

Under the circumstances, it is hardly surprising that both in Russia and in Europe, there is now talk about the second Cold War. The Greater Europe project, which many politicians, experts and opinion makers from many European countries have been trying to promote since mid-1980s, now looks like a fantasy completely detached from reality. Neither Russia nor Europe can afford a new “Cold War.”

Indeed, the situation in Europe today does give too many arguments to pessimists. The future of Greater Europe is unclear and murky, to say the least. The crisis in Ukraine has almost completely erased this vision from agendas of politicians and analysts in the East and the West of our continent. And those who do not want to give up on Greater Europe should review and revise their approaches in light of the Ukrainian crisis. One of the realistic, albeit ambitious, priorities today may be to promote the common European or even Euro-Atlantic humanitarian space of civil societies. Though security, economic and humanitarian social dimensions of European politics are interconnected and interdependent, it is the people-to-people dimension that should receive special attention in the times of trouble.

A key characteristic of the people-to-people cooperation is in its multifaceted, extremely diverse and complex nature. This cooperation includes a whole universe of directions and engaged actors, formats and levels, communities and networks. The “fabric” of humanitarian ties between the people might look thin and fragile, but it often proves to be much more “crisis-resistant” than security or even economic interaction.

Over the last 10 years, civil society humanitarian cooperation emerged as one of the most successful and least controversial areas of EU-Russia cooperation. Its institutional framework was set back in 2003, when Moscow and Brussels constituted the Common Space of research and education, including the cultural cooperation as well. Over last 10 years, we’ve seen thousands and thousands of innovative projects uniting students and scholars, civil society leaders and journalists, artists and intellectuals from Russia and Europe. These contacts have gone far beyond Moscow and Brussels, engaging participants from remote regions, small provincial towns and rural areas. Moreover, this kind of humanitarian cooperation has proved to be unquestionably beneficial to both sides.

The crisis in and around Ukraine pushed the issue of humanitarian cooperation to the sidelines of political discussions. Experts and politicians on both sides seem to be preoccupied with other more urgent and more critical matters. One can conclude that during these hard times with all the risks and uncertainties involved, it makes sense to put matters of humanitarian cooperation on a shelf, until the moment when the overall political situation becomes more favorable for such cooperation. We believe that such a “wait and see” approach would be a strategic mistake. It is exactly in the period of a deep political crisis when interaction in education, culture and civil society should be given a top priority.

The Ukrainian crisis is not a compelling reason for us to abandon the strategic goal of building a common European and Euro-Atlantic humanitarian space. Of course, the crisis made this goal much harder to achieve, but it did not change the fundamentals. Russia is a country of the European culture. It belongs to the European civilization, and its science, education and its civil society institutions gravitate to Europe more than to any other region of the world. A common humanitarian space is not a pipe-dream. It remains a natural point of destination for the West and the East of our continent. However, keeping the strategic goal in mind, we should also think about damage limitation, about how to mitigate the negative impact of the Ukrainian crisis on the fabric of the humanitarian cooperation between Russia and Europe. Two urgent tasks appear to be of particular importance in the midst of the crisis.

First, it is necessary to protect the ongoing people-to-people cooperation from becoming yet another bargaining chip in the game of sanctions and counter-sanctions. To the extent possible, the people-to-people dimension of the EU-Russia relations should be insulated from the negative developments in security, political and economic dimensions.

Second, this humanitarian cooperation should be used to counter inflammatory rhetoric, projection of oversimplified and false images, and spread of Manichean black and white views on European politics, which we see emerging both in the East and in the West. We should not have any illusions: If the current trends in public moods in Russia and in EU are not reversed, it would be extremely difficult to restore our relations, even when the Ukrainian crisis is resolved.

There are many specific actions needed to accomplish these tasks. We should try to promote “success stories” in Russia-Europe humanitarian cooperation between civil societies, which we have accumulated plenty in various fields. We should oppose any attempts to tighten the visa regime between Russia and EU. We should encourage more contacts between Russian and EU regions, sister-cities and municipalities, including trans-border contacts. We should invest heavily into youth exchanges, school children and students mobility. We should upgrade cooperation between Russian and European independent think tanks and research centers. We should broaden existing channels for a range of participants to EU-Russia NGO interaction, making sure that this interaction is not monopolized by any particular group of institutions with their specific political agendas. We should explore new ways to make cultural diplomacy between the East and the West of Europe more efficient. We should pay special attention to building more contacts between Russia and EU media. We should investigate opportunities associated with cultural tourism.

The list of immediate actions can be continued. These actions might look less spectacular than a highly publicized security agreement or a multi-billion euro energy deal. But we should never forget that, at the end of the day, relations between Russia and the West are not limited to contacts between state leaders, diplomats, uniformed men or even between business tycoons. These relations are mostly about ordinary people — their fears and hopes, frustrations and expectations, and their day-to-day lives and plans for the future.

Without the human factor involved, nothing else is likely to work. But we would like to propose one action that can be taken immediately, one action that could be a symbol of determination and of hope, one action toward the youth of Europe and Russia. In the same way as France and Germany reconciled with the Elysee Treaty in 1963 by creating a common agency for the youth, we would like to see the premises of a Russian-European reconciliation through the creation of a Russian-European Youth Agency based on student exchanges, fellowships for entrepreneurial and innovative initiatives, support for language training, and many other actions.

Dominique de Villepin et Igor Ivanov, former Minister of Foreign Affairs of the Russian Federation
26 avril 2015, Huffingtonpost.com

1024 512 Dominique de Villepin

Naissance d’un nouvel ordre Mondial

– Dans une tribune publiée par Paris Match, Dominique de Villepin dresse le bilan des crises qui traversent le monde en 2014 –

La peur est à nouveau aux frontières de l’Europe. Et l’Europe ne semble plus savoir à quel saint se vouer, oscillant entre reculades et rodomontades. Il est temps de retrouver la raison, d’analyser la crise en Ukraine avec réalisme et lucidité et de bâtir des initiatives diplomatiques fortes.

Le premier fait, c’est que la crise ukrainienne exprime une volonté claire et délibérée de la Russie. Car que veut la Russie?

Elle veut, à défaut d’empire, reconstituer une grande Russie. Elle fonde ses revendications sur des critères de langues et de peuples. Le principe d’autodétermination des peuples, né à la fin de la Première Guerre Mondiale est d’application kafkaïenne en Europe orientale où les peuples, les langues, les confessions se sont toujours mêlées tout en étant ballottées au gré de l’Histoire entre les quatre grands Empires des Habsbourg, des Hohenzollern, des Ottomans et des Romanov. Une « terre de sang » où courent les cicatrices à vif de toutes les guerres et de toutes les folies totalitaires du XXe siècle.

Dans son projet impérial, la Russie se heurte non seulement au droit international, mais aux réalités de la géographie. Renoncer à l’Ukraine ou en tout cas renoncer à un territoire en couloir du sud ouest au nord est de l’Ukraine, c’est renoncer à la perspective même lointaine d’un territoire compact. La Russie a d’ores et déjà un territoire enclavé avec la poche de Kaliningrad entre pays baltes et Pologne. Elle a désormais avec la Crimée une presqu’île devenue une île – pour l’heure sans pont et sans liaisons aisées. La Transnistrie formerait une nouvelle enclave au cas où les choses s’envenimeraient. Ce morceau d’Ukraine russophone – désigné depuis peu d’un nouveau nom de mauvais augure, Novorossia-  est donc pour elle comme la pièce centrale du puzzle  impérial. Il est donc probable que le « rouleau compresseur » russe va poursuivre son avancée, que ce soit par l’annexion ou par la domination étroite d’une entité fédérale au sein de l’Ukraine,

Deuxième aspiration de la Russie : elle veut, à défaut d’être respectée, être crainte. Ce serait une grave illusion de croire que la politique menée est celle d’une poignée d’ultras qui imposent leurs vues à une population qui voudrait tendre les bras à l’Europe de l’Ouest. Une large part de la société russe, nostalgique non de l’économie soviétique mais de la grandeur patriotique qu’elle offrait, soutient cette politique et même y pousse. L’administration russe est poussée à la surenchère et comme les mauvais génies, les démons nationalistes sont difficiles à faire rentrer dans la bouteille une fois qu’ils en sont sortis. D’autant que la position européenne, en face, n’est guère impressionnante avec ses accords de gribouille qui ne tiennent pas deux jours, ses sanctions en papier mâché et ses condamnations morales qui ne mènent à rien.

Le deuxième fait majeur, c’est que la crise ukrainienne n’est pas une crise de plus dans un monde hérissé de dangers. Elle est en train de définir un nouvel ordre international.

D’abord parce que cette situation a une valeur exemplaire. La réalité de ce début de XXIe siècle c’est la résurgence des nationalismes humiliés, en Russie vis-à-vis de son étranger proche, comme en Chine face au Japon. Ne nous y trompons pas, l’attitude que nous adopterons aujourd’hui décidera aussi de ce que fera la Chine aux Diaoyu, aux Spratley, aux Paracels.

Ensuite parce que cette crise nous projette dans un monde où tout le monde peut dire non, mais où plus personne n’a la force de dire oui. C’est le temps des puissances négatives qui rompt le consensus mondial nécessaire pour résoudre les crises. Les effets s’en feront moins sentir en Europe orientale qu’en Syrie, en Afrique, en Asie du Sud est. Et peut être en Iran ce qui signifierait manquer une occasion unique.

Nouvel ordre international enfin parce que c’est la mondialisation même qui est en danger. Ce que nous risquons, ce n’est pas tant une nouvelle guerre froide – quelle en serait l’idéologie et quelle en serait le projet d’expansion mondiale ? – mais bien plutôt le risque d’une cassure de la mondialisation.

Cassure de l’élan économique de la mondialisation tout d’abord, à l’heure où les vulnérabilités sont grandes. Les plaies de 2008 ne sont pas pansées à l’Ouest, mais les marchés anticipant une meilleure conjoncture à l’Ouest retirent leurs capitaux des pays émergents où ils s’étaient réfugiés, et cela au moment même où la croissance y connaît des ratés. Ainsi les monnaies émergentes ont-elles été attaquées tout au long de l’année 2013, le real brésilien et la roupie indienne tout autant que la libre turque ou le rouble. Nous pourrions très bien voir la crise ukrainienne, à cause du renchérissement du gaz, à cause de la multiplication des crises politiques, provoquer des récessions dramatiques et peut être même une rechute de l’économie mondiale comparable à 2009.

Mais nous risquons plus grave que cela, nous risquons une cassure de la mécanique même de la mondialisation. Depuis trente ans, la croissance mondiale repose sur un pacte tacite : puisque nous profitons tous des interdépendances, les émergents se coulent dans le moule des institutions et règles du marché que les Occidentaux ont mis en place pour eux-mêmes et les Occidentaux font mine de ne pas se rendre compte qu’on leur emprunte. C’est une sorte de politesse de la mondialisation.

La grande révélation de la crise ukrainienne, pour les pays émergents, c’est que ces institutions, ces outils sont autant de moyens de pression sur eux en cas de gros temps politique. C’est vrai pour les agences de notation par exemple et pour une foule d’autres instruments financiers tels que les audits ou les plateformes de paiement par cartes de crédit, c’est vrai aussi pour internet. Dès lors, la tentation est grande pour les grands émergents de se doter d’une mécanique parallèle et de créer un nouveau système économique qu’ils contrôlent pleinement. Faire cela dans une logique d’affrontement, c’est casser durablement les échanges. C’est casser trente ans de croissance. Voilà de quoi faire réfléchir de part et d’autre.

Ces deux constats, la compréhension de ce que veut la Russie et la prise en compte des conséquences sur l’ordre mondial de ce qui se joue ici doit amener les Européens à renverser la table diplomatique et à faire preuve d’initiative à trois niveaux:

A crise globale, réponse globale. La solution de l’équation actuelle n’est ni à Washington, ni à Bruxelles, ni à Moscou. Elle est paradoxalement, à Pékin, où l’on ne dit rien. Pékin attend, pensant être gagnant au durcissement des positions qui renforceront le prix de son arbitrage. Allons au contact. Allons en Chine pour rappeler la nécessité pour la communauté internationale à défendre des principes communs et anciens qui fondent le droit international : l’inviolabilité des frontières et la non-ingérence dans les affaires politiques d’un pays souverain. Un mot de la Chine aux oreilles de la Russie aura plus de portée que mille mots hurlés à tue-tête par les Européens et les Américains. Peut-être pourra-t-on demander de même aux Américains si le moment est vraiment bien choisi d’étendre leur parapluie militaire au-dessus des îles Diaoyu comme ils viennent de le faire.

La crise d’Ukraine c’est aussi une crise régionale. Il faut offrir une porte de sortie acceptable pour tous. Le choix entre la division ou la neutralité, c’est aujourd’hui, comme entre 1949 et 1952 pour l’Allemagne, le seul choix diplomatique réel. Sans doute faut-il proposer avant qu’il ne soit trop tard la « finlandisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire la garantie de son indépendance par tous en échange de sa neutralité, comme le choix en fut fait en Finlande en 1945. Cela laissera le temps de reconstruire une relation de confiance entre Europe et Russie qui est plus indispensable que jamais.

Il y a enfin une crise nationale ukrainienne que nous oublions trop vite. Sa résolution est la clé de la suite des événements. L’Ukraine souffre de la faiblesse de l’Etat, de l’atonie et de la dépendance de son économie et de la corruption de ses élites. La fédéralisation du pays ne peut être l’antichambre de la partition. Pour cela, il faut à Kiev un Etat stable et respecté, légitimé par les élections et offrant des garanties culturelles à toutes les minorités et il faut une reconnaissance par tous de l’unité de l’Ukraine.

30 avril 2014, Paris Match

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La nouvelle donne européenne

L’élection française change la donne en Europe. Plus qu’aucune élection des dernières années, l’élection de dimanche dernier a été lue par les opinions publiques européennes et mondiales à l’aune de la grande crise que nous traversons et de leurs propres préoccupations. Qu’on lise les journaux européens ou qu’on rencontre des responsables, comme je l’ai fait cette semaine en Europe centrale, il en ressort une idée: une stratégie centrée exclusivement sur l’austérité est vouée au rejet et à l’échec et cela même s’il est légitime de prendre en compte les préoccupations des Allemands mises en avant par Angela Merkel face au risque de laxisme.

Il y a là un paradoxe majeur. À l’heure où ils semblent avoir perdu confiance, les Français feraient-ils encore l’histoire, mais sans en avoir clairement conscience? La nouvelle, au-delà de l’élection d’un homme, c’est que les Français ont retrouvé le levier d’Archimède perdu depuis longtemps. Contre toute attente, il y a aujourd’hui des marges de manœuvre inespérées pour la France comme pour l’Europe. S’il y a un état de grâce, c’est bien là. C’est aussi un fait politique dont il faut prendre acte dès maintenant, sans attendre l’issue des législatives, et qui s’impose à tous, à gauche comme à droite.

Ne laissons pas passer l’histoire, car la fenêtre de tir sera brève, tant les logiques politiciennes vont essayer de reprendre le dessus. La France doit faire un choix et l’assumer clairement.

Il ne s’agit plus pour notre pays d’endosser une stratégie d’austérité sans fin. L’exigence de croissance est désormais sur la table et personne n’a rien à gagner à faire marche arrière. Il ne s’agit pas davantage pour la France de prendre la tête des pays du Sud endettés pour rompre les digues de la rigueur. L’élection grecque, au même moment, est un signal d’alerte que nous devons entendre. Ne laissons pas se déchirer toute l’Europe en camps antagonistes.

Il y a un chemin d’équilibre à trouver qui ne saurait être un chemin de confrontation, mais le choix d’un compromis constructif. Bâtir ce nouveau consensus, c’est la responsabilité de la France aujourd’hui, en s’appuyant sur l’esprit d’union nationale et d’union des Européens autour de l’intérêt commun.

Comment faire?

Première exigence, gardons-nous de faire des législatives un troisième tour: ni revanche des tenants de l’austérité, ni surenchère des partisans du laisser-aller financier. Ce serait une erreur historique alors même que nous avons besoin d’un débat politique vigoureux, équilibré et tourné vers l’avenir. Le peuple français a parlé et ce message de croissance doit désormais être incorporé par les programmes de toute la gauche comme par ceux de la droite, qui doit comprendre qu’on ne gagne pas une élection en menant la bataille d’hier. Sachons nous adapter à ces nouveaux enjeux, dans le respect de nos convictions et de nos différences.

Deuxième exigence, soyons dès aujourd’hui en initiative sur le front européen. François Hollande a aujourd’hui la lourde tâche d’imprimer une marque et une vision en faisant levier sur les prochains rendez-vous, le conseil informel de l’UE, la rencontre du G8, le sommet de l’Otan. C’est dans les premiers jours que se cristallise l’image mondiale d’une présidence. Cela suppose un axe fort et c’est celui de la réconciliation.

Réconciliation européenne, d’abord, grâce à une stratégie de croissance et de stabilité qui aille au-delà d’un compromis boiteux entre relance de la consommation et rigueur budgétaire et qui évite les affrontements stériles. Il faut des réformes structurelles pour la compétitivité, pour l’innovation et la recherche en Europe, pour une politique énergétique commune. Il faut des euro-obligations affectées au financement de grands projets. L’exigence prioritaire, c’est de refonder la relation franco-allemande, de façon plus ambitieuse pour nos deux pays et pour l’Europe. Mais il faut également sortir du huis clos franco-allemand en développant une approche plus collégiale de l’Europe.

Réconciliation des rives de la Méditerranée ensuite en faisant de la présidence de François Hollande le temps du rapprochement et du dialogue stratégique, notamment avec le Maghreb. La relation avec l’Algérie reste un frein psychologique de notre politique étrangère et même de notre identité mondiale. Nous devons retrouver une politique arabe dans un contexte où stabilité ne saurait plus être synonyme de statu quo.

Réconciliation du Nord et du Sud dans une mondialisation qui multiplie les incompréhensions, enfin. Le G8-G20, auquel Nicolas Sarkozy a su donner une nouvelle impulsion au lendemain de la crise de 2008, doit s’atteler à une régulation de la mondialisation fondée sur des bases crédibles de réciprocité et de juste échange. Le cycle de Doha, bloqué, doit laisser la place à une nouvelle approche. À l’échelle du monde, nous devons mesurer à quel point nous devons aller plus loin dans notre partenariat avec certains pays clés comme la Russie ou la Turquie, indispensables à toute ambition mondiale, sans parler de la Chine, avec laquelle nous devons poser les bases de la confiance à l’heure où elle aussi s’engage dans le renouvellement de ses dirigeants.

Ne gâchons pas cette chance historique de faire entendre le message de la France. C’est le combat du gaullisme, c’est l’héritage d’un demi-siècle de construction européenne, c’est la vocation de la France depuis toujours de chercher le dialogue et de jeter des ponts.

11 mai 2012, Le Figaro

150 150 Dominique de Villepin

Discours sur l’Europe – Cnam

150 150 Dominique de Villepin

Assemblée Nationale – Débat Sur L’Europe

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les députés,

Je suis heureux de me retrouver devant vous à deux jours du Conseil européen.

Au lendemain du vote du 29 mai, j’avais tenu à ce qu’un débat soit organisé afin que chaque groupe puisse s’exprimer sur les leçons à tirer du référendum. Je me réjouis donc de voir que ce rendez-vous est devenu l’un des moments forts des relations entre le Gouvernement et le Parlement et j’en remercie tout particulièrement votre Président, J.-L. Debré.

Le Président de la république m’avait demandé de lui présenter des propositions pour que le Parlement soit mieux associé au processus de décision européen. Lors du dernier Comité interministériel sur l’Europe nous avons pris un certain nombre de décisions allant dans ce sens :

Le champ des propositions d’actes européens sur lesquels vous pourrez faire part de votre avis, en application de l’article 88-4 de la Constitution, a été élargi ;

Les ministres devront rendre compte devant les commissions parlementaires compétentes des enjeux et des résultats des Conseils des ministres de l’Union européenne auxquels ils participent ;

Enfin j’ai décidé qu’un débat aurait lieu désormais avant chaque Conseil européen comme l’ont demandé le président de la commission des Affaires étrangères, E. Balladur, le président de la délégation pour l’Union européenne, P. Lequiller ainsi que M. Herbillon.

Ce débat est d’autant plus important qu’il intervient à la veille d’un Conseil européen décisif pour l’Union européenne.

Il y a à peine 6 mois, une majorité de Français a rejeté le projet de Constitution. Comme vous l’aviez souligné vous-même lors de notre débat, ils n’ont pas dit non à l’Union Européenne mais à l’évolution du projet européen.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

L’Europe continue à fonctionner, comme en témoigne le nombre de textes qui sont adoptés par Bruxelles et qui vous sont ensuite soumis pour être transposés dans le droit français.

Mais l’Europe semble en retrait de notre horizon collectif. Malgré des réussites importantes et que je veux saluer parce qu’elles sont la marque du talent français, Galileo, elle ne semble plus en mesure d’incarner un destin commun pour l’ensemble des nations européennes.

Voilà l’enjeu qui doit nous réunir aujourd’hui quelque soit la place sur les bancs de l’Assemblée nationale : offrir une nouvelle perspective à l’Europe, une perspective ambitieuse, conforme aux attentes des citoyens. Donner à l’Europe les meilleures armes pour affronter la mondialisation et pour protéger ses citoyens.

Pour cela la France est déterminée à jouer tout son rôle.

Nous allons poursuivre le dialogue et le travail avec nos partenaires : à nous de leur proposer une Europe dynamique, qui renoue avec la croissance et l’emploi ; à nous de leur proposer une Europe capable de défendre son modèle social fondé sur la solidarité et sur l’esprit de justice ; à nous de leur proposer une Europe à la pointe de l’innovation et de la recherche.

Pour répondre à ces attentes, la France entend promouvoir une Europe, une grande Europe des projets, une Europe qui avance sur la base de décisions et de résultats concrets. Prouvons aux Français ainsi qu’à l’ensemble des Européens que l’Europe les protège et qu’elle garantit leur avenir.

Pour avancer, l’Europe a besoin de perspectives financières claires : c’est la question essentielle sur laquelle portera le Conseil des 15 et 16 décembre.

Nous devons décider quels moyens nous entendons donner à l’Union pour assurer le fonctionnement des politiques communautaires entre 2007 et 2013. La France aborde ce rendez-vous dans un esprit de responsabilité :

C’est le premier budget pluriannuel de l’Union depuis l’élargissement de 2004 : il est dans l’intérêt de chaque pays, en particulier des nouveaux Etats-membres, de connaître, le plus vite possible, le montant des fonds structurels qui leur seront alloués. Nous pourrons ainsi plus facilement programmer les projets qui devront être mis en œuvre dès 2007.

Après l’échec du Conseil européen de juin dernier, il est d’autant plus important que nous trouvions un accord dès cette semaine.

Comme cela avait été le cas lors du Conseil européen du 17 juin, la France est prête à négocier. Cela ne signifie pas pour autant que nous sommes prêts à accepter n’importe quel accord. Notre conviction, celle que nous défendrons cette semaine à Bruxelles, c’est que le budget de l’Union doit respecter trois principes :

Le premier principe : c’est la solidarité. Elle est au cœur de l’idée européenne et doit être plus que jamais au cœur du budget, afin de permettre l’intégration économique et sociale des nouveaux Etats-membres de l’Europe. La présidence britannique a proposé une réduction de 8% des fonds structurels à destination de ces membres : cela n’est pas conforme à l’esprit européen.

Le deuxième principe : c’est l’équité. La France a démontré en juin dernier qu’elle était prête à augmenter sa part afin de participer pleinement au financement de l’Union élargie : nous avions accepté une augmentation de 11 milliards d’euros sur la période 2007-2013 de notre contribution au budget communautaire ; nous avions également accepté une réduction substantielle de nos retour sur les fonds européens. Car nous sommes convaincus que la solidarité à l’égard des nouveaux pays membres est à la fois notre devoir et notre intérêt : rappelons que la France, outre ses liens historiques et culturels avec ces pays, en particulier la Pologne, y occupe maintenant une place économique déterminante. Il est normal que l’ensemble des pays riches de l’Union participe de la même façon à cet effort. De ce point de vue, la proposition britannique n’est pas non plus acceptable. Elle prévoit, par rapport à la proposition faite en juin dernier par la présidence luxembourgeoise : une réduction du budget global de l’Union de 1,06% à 1,03% du Produit Intérieur Brut, en particulier à destination des nouveaux membres, alors que nous devons faire un effort particulier à leur égard ; l’augmentation du montant du chèque britannique : or, le Royaume-Uni n’est plus aujourd’hui dans la situation économique et sociale difficile à laquelle il était confronté il y a vingt ans. Le chèque britannique est devenu une anomalie historique. Il n’y a donc aucune raison pour que le Royaume-Uni ne participe pas comme chacun à l’élargissement de l’Union.

Sur ce sujet, je compte sur votre soutien : vous êtes appelés à voter chaque année dans le cadre de la loi de finances le montant de notre contribution au budget de l’Union européenne ; toute modification des modalités de financement de l’Union européenne nécessitera votre accord : la décision « ressources propres » doit en effet être ratifiée par les Etats membres. Plus nous serons unis pour défendre nos positions, plus nous pourrons convaincre nos partenaires.

Troisième principe que nous défendrons à Bruxelles : la cohésion de notre action. Nous avons un double impératif : la fidélité à la parole donnée d’abord, un accord juste et équilibré ensuite, en particulier sur la question de la Politique agricole commune, à laquelle je sais que vous êtes tous, les uns et les autres, attachés. Le financement de la PAC a fait l’objet d’un accord à l’unanimité en 2002. Cet accord vaut jusqu’en 2013 et engage tous les Etats qui y ont souscrit, y compris bien sûr le Royaume-Uni.

Aujourd’hui pourtant cet accord est doublement menacé : la proposition britannique prévoit une réduction complémentaire des dépenses de marché de la PAC de deux milliards d’euros par rapport à la proposition luxembourgeoise que nous avions acceptée en juin dernier. Par ailleurs nous le voyons bien, certains sont tentés de faire de l’agriculture la variable d’ajustement des négociations du cycle de l’OMC qui se déroulent cette semaine à Hong Kong. Je l’ai dit au Commissaire Mandelson ainsi qu’au président Barroso : nous nous opposerons à tout accord partiel sur l’agriculture. Nous souhaitons un accord global et équilibré, qui prenne en compte les intérêts de l’Europe dans l’industrie et les services et qui soit bénéfique aux pays en voie de développement.

La position défendue par la France sera la même à Bruxelles et à Hong Kong. Nous n’accepterons pas d’accord qui obligerait l’Europe à engager une nouvelle réforme de la Pac, alors même que celle de 2003 commence tout juste à être mise en œuvre.

Les agriculteurs français ont consenti des efforts importants qu’il faut reconnaître. Aucune réforme nouvelle ne peut être envisagée avant 2013.

Le budget de l’Union pour la période 2007-2013 devra par conséquent préserver la Pac. Il devra garantir le maintien du montant des aides directes versées à nos agriculteurs jusqu’en 2013.

Une clause de rendez-vous pourra être envisagée à condition qu’elle concerne la préparation du budget après 2013 et qu’elle ne se limite pas aux dépenses agricoles mais couvre l’ensemble des dépenses et des ressources de l’Union européenne.

Au-delà du budget, le Conseil européen doit prendre des mesures sur trois autres sujets importants : le statut d’abord de l’ancienne République yougoslave de Macédoine.

La Commission européenne a recommandé le 9 novembre, que l’ancienne République yougoslave de Macédoine reçoive le statut de candidat à l’Union. La France abordera cette question avec une double exigence :

La première, c’est la stabilité des Balkans.

L’Europe a envers cette région une mission historique. Cette mission est née avec le déclenchement de la Première guerre mondiale à Sarajevo ; elle s’est réaffirmée lors du conflit qui a embrasé l’ex-Yougoslavie il y a tout juste 15 ans. La clé de la stabilité pour les Balkans, c’est la perspective européenne. Cette perspective comporte trois étapes : d’abord, la signature d’accords de stabilisation et d’association ; tous les pays de la région en ont signé ou ont entamé les négociations pour y parvenir ; ensuite, l’octroi du statut de candidat, que demande aujourd’hui l’ancienne République yougoslave de  Macédoine. Enfin, l’ouverture de négociations d’adhésion, comme cela a été décidé le 3 octobre dernier pour la Croatie. A travers ces différentes étapes, l’Union européenne dispose de formidables instruments pour ancrer la paix dans cette région et y garantir le respect des droits de l’Homme et des minorités.

Notre deuxième exigence, c’est de préserver le soutien des citoyens européens à l’Union. Nous savons que les derniers élargissements n’ont pas toujours été compris : les Français ont trop souvent le sentiment d’être entrés dans un processus irréversible d’élargissement continu. Nous devons entendre cette inquiétude. Pour l’ancienne République yougoslave de Macédoine, comme pour l’ensemble des pays candidats à l’entrée dans l’Union, nous disposons d’un certain nombre de garanties : la Commission a rappelé que l’octroi du statut de candidat à ce pays ne signifie en rien l’ouverture de négociations : elle ne constitue pas l’amorce d’un nouvel élargissement. Par ailleurs, les critères d’adhésion ont été complétés : la capacité d’absorption par l’Union sera désormais un critère essentiel pour l’ouverture et la conduite des négociations d’adhésion. Les Français auront le dernier mot pour toute question concernant les frontières de l’Europe. C’est l’exigence que le président de la République a voulu inscrire dans la Constitution.

En définitive, la France fait le choix de la responsabilité et de la clarté. L’Union européenne n’a aujourd’hui ni les institutions adaptées à un nombre accru d’Etats- membres, ni les règles de fonctionnement nécessaires pour avancer rapidement sur les sujets les plus importants. Dans ces conditions, la priorité doit aller à la définition de ces règles et de ces institutions et non à l’ouverture à de nouveaux pays. Une candidature de l’Ancienne République yougoslave de Macédoine n’est donc envisageable que dans le cadre d’un processus maîtrisé et conditionné.

Le Conseil européen doit également prendre des mesures sur la question de la TVA à taux réduit. Comme vous le savez, conformément aux conclusions du 6 décembre du Conseil des ministres chargés de l’économie et des finances, le Conseil européen examinera la question de la TVA à taux réduit.

La France est déterminée à obtenir un résultat concret : nous voulons pérenniser la TVA à taux réduit qui s’applique aujourd’hui aux services d’aide à la personne et aux travaux à domicile dans le secteur du bâtiment : dans ces secteurs, la TVA à 5,5% a créé plus de 40.000 emplois et a permis de faire reculer le travail illégal.

Nous voulons assurer aux professionnels de ces secteurs la visibilité dont ils ont besoin au-delà du 1er janvier 2006, pour établir leurs devis et assurer leurs commandes.

Nous voulons également étendre la TVA à taux réduit à la restauration : un engagement politique a été pris : nous ferons tout pour qu’il soit tenu. Car c’est un choix pour l’emploi, c’est un choix pour la croissance : la restauration est un secteur économique essentiel dans notre pays. Il mérite d’être défendu et appuyé dans ses efforts. Ce sujet doit être traité indépendamment des autres thèmes à l’ordre du jour du Conseil et ne doit pas interférer avec le reste de la négociation.

Je remercie B. Accoyer et les parlementaires qui soutiennent notre action dans cette négociation. Et je salue l’initiative de M. Bouvard, qui défendra un projet de résolution devant votre Assemblée, demain.

Enfin, le Conseil européen pourrait évoquer également la révision de la directive « temps de travail ». Le Conseil des ministres de l’Union européenne en charge de l’emploi du 8 décembre dernier n’est pas parvenu à trouver un accord sur la révision de cette directive de 1993.

Nous souhaitons la disparition progressive de « la clause d’exemption » de la directive de 1993 qui permet aux Etats membres de s’exonérer de la durée du travail hebdomadaire maximale autorisée dans l’Union. Bien entendu, cette norme européenne ne pourra pas être appliquée uniformément dans tous les secteurs ou dans tous les Etats. C’est pourquoi nous avons besoin d’une approche flexible et progressive. Je rappelle en tout état de cause que la directive n’empêche pas les Etats qui le souhaitent d’appliquer une législation plus protectrice pour les salariés ; la législation française n’est ni menacée, ni modifiée par le contenu de la directive.

Nous souhaitons enfin sécuriser notre système de décompte forfaitaire du temps de garde, notamment dans les hôpitaux et le secteur médico-social.

Sur une question qui préoccupe particulièrement nos compatriotes, il est essentiel que nous puissions parvenir à un accord.

Pour finir, je veux évoquer plus brièvement deux autres sujets inscrits à l’ordre du jour de ce Conseil européen : tout d’abord, la lutte contre l’immigration clandestine qui est l’un des grands défis qu’il nous faut relever. Il concerne l’ensemble des pays-membres de l’Union. Chacun a en mémoire les événements dramatiques survenus à Ceuta et Melilla il y a quelques mois. A l’initiative de la France et de l’Espagne, l’Union européenne se mobilise. La Commission européenne proposera les premières lignes d’un partenariat européen, avec trois volets :

Premier volet, un meilleur contrôle des frontières de l’Europe : c’est la vocation de l’Agence européenne qui se constitue à Varsovie. Notre objectif c’est de parvenir à une police européenne des frontières.

Deuxième volet : améliorer la mise en œuvre des accords de réadmission avec les pays tiers.

Troisième volet : mettre en œuvre une politique de co-développement plus ambitieuse pour tarir les sources de l’immigration.

La France rappellera l’importance d’une relance du processus euro-méditerranéen et de l’intensification des relations entre l’Europe et l’Afrique.

Enfin, le Conseil européen doit adopter une « Stratégie de l’Union européenne à l’égard de l’Afrique ». Cette stratégie préfigure le Sommet Europe- Afrique qui aura lieu en 2006. Elle constitue une nouvelle étape dans les relations avec l’Afrique après les engagements pris par le Conseil européen de juin dernier d’augmenter collectivement l’aide publique au développement, à hauteur de 0,7% du revenu national brut, d’ici 2015. La moitié de cette augmentation sera réservée à l’Afrique, soit l’équivalent de 23 milliards d’euros supplémentaires par an d’ici 2015.

Mesdames, Messieurs,

Il y a six mois, la présidence britannique s’engageait à redonner un nouveau souffle au projet européen. Vous vous en rappelez tous, elle s’engageait à répondre aux attentes concrètes des citoyens européens : elle s’engageait à jeter les bases d’une Europe de l’innovation et de la croissance. Nous l’avons entendu à l’époque, et réentendu. Elle a désormais une responsabilité historique : donner à l’Europe les moyens de fonctionner grâce à l’adoption d’un budget équilibré, ouvrir des perspectives nouvelles au service des Européens.

L’Europe porte un espoir de croissance, d’innovation, de protection, elle affirme une ambition de justice et de paix : la France continuera sans relâche à défendre cet idéal, en prenant en compte les exigences légitimes des nouveaux Etats-membres, qui ont besoin de notre solidarité pour saisir à leur tour la chance que l’Union a donnée à chacun d’entre nous.

La France avance, elle se modernise, elle veut renouer avec une croissance dynamique qui récompense les efforts de tous nos concitoyens. Elle est en train de marquer des points : le chômage baisse, l’investissement repart, la consommation se maintient. Nous pouvons retrouver confiance en nous-mêmes et apporter nos forces à l’Europe. C’est mon engagement personnel, c’est la volonté du Gouvernement.

13 décembre 2005, Assemblée Nationale