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1024 604 Dominique de Villepin

Il faut un sursaut de la France

Interrogé sur RTL, Dominique de Villepin a donné son sentiment sur la personnalité de Donald Trump et a insisté sur la nécessité de redéfinir le rôle que doit jouer la France dans le monde d’aujourd’hui

 

950 818 Dominique de Villepin

La vague populiste touche le monde entier

 – Ces extraits sont issus de Mémoire de paix pour temps de guerre, dernier livre de Dominique de Villepin paru chez Grasset – 

La nouvelle question politique

« Faute d’avoir compris que la mondialisation était un processus essentiellement politique, les gouvernements ont été surpris par la vague populaire de revanchisme et de colère qui souffle sur le monde. Les élites internationales vivent en effet depuis vingt‐cinq ans dans une triple illusion de la mort du politique, qui traduit en réalité un refus viscéral de la politique exporté avec plus ou moins de succès à travers le monde. […]
Paradoxe final, cette dépolitisation à marche forcée du monde s’est accompagnée de l’exigence de démocratisation des Etats. On leur a enjoint d’exprimer une vision politique de leur avenir tout en les privant des moyens effectifs de la réaliser. Comment s’étonner que le résultat de la démocratie, depuis plusieurs décennies, ait été la frustration des peuples et leur choix d’aller vers des idéologies tournant le dos au formalisme : l’islamisme, le souverainisme, le nationalisme ? Comment s’étonner que les démocraties elles‐mêmes se fatiguent et cherchent de nouveaux modèles, que ce soit dans la démocratie « illibérale » ou souveraine à l’est de l’Europe, ou dans un populisme de star‐system aux Etats‐Unis ?
Le traitement d’un monde passionnel par les moyens de la raison raisonnante a conduit à un aveuglement général. Au sein des peuples comme entre les peuples, on a fait mine d’oublier le plus puissant moteur de la politique, la soif de reconnaissance : revendication de dignité, revanche contre les oppresseurs, aspiration à la puissance demeurent les mobiles profonds de notre monde, la source des révolutions et des guerres. Mais nos vieilles sociétés semblent n’y rien comprendre. »

 

La métamorphose des pouvoirs


« La vague populiste touche le monde entier. Le phénomène Trump ou Le Pen n’est pas en soi différent de celui qu’affrontent la Chine et la Russie. Néanmoins, l’intégration de la demande sociale se fait différemment : d’un côté par des risques de basculement et une panique des élites, de l’autre par une tension du discours nationaliste et une personnalisation du pouvoir qui incorpore la nouvelle exigence sans lui permettre de prendre une forme décisive. Les régimes autoritaires peuvent ainsi promettre plus de stabilité et plus de souplesse que les démocraties, soumises aux à coups de la demande identitaire. »


France et Etats-Unis : les jumeaux terribles

 

« Quelle relation avec les Etats‐Unis pour la France ? Cette amitié est unique. Névrotique parfois, étrange sans doute, mais toujours exigeante. Il n’y a plus aucune nation qui puisse vivre hors du monde, certes, mais la France, par son histoire, sa diversité, son message universaliste, a la possibilité d’être un laboratoire de l’esprit du monde. C’est une caractéristique qu’elle partage avec les seuls Etats‐Unis, qui ont les mêmes espérances et les mêmes risques, avec bien sûr des dimensions et des moyens incomparables. Il nous faut assumer pleinement cette gémellité pour éviter les alignements, assumer les différends et avancer ensemble. Des Etats‐Unis de Donald Trump à la France de Marine Le Pen s’exprime une même tentation de sécession d’une partie de la population blanche défavorisée, anxieuse pour sa place dans la société. Les deux nations portent des messages parallèles et traversent des angoisses symétriques. Dix ans après l’aventure d’Irak, beaucoup d’Américains en sont convaincus : la France n’est jamais aussi soucieuse d’amitié que lorsqu’elle s’oppose et s’inquiète. Une puissance hégémonique, de même qu’un souverain, a peu d’amis et beaucoup de vassaux. Nul autre pays ne peut avec la même franchise que la France exprimer un point de vue différent, parfois dérangeant. Cela fait de nous des médiateurs naturels des doléances et des doutes du monde, position difficile.

Afin de tenir ce rôle d’utilité publique, nous avons le devoir d’être sourcilleux sur notre indépendance. Nous devons faire attention aux symboles et veiller aux glissements progressifs qui pourraient nous entraîner dans l’orbite exclusive des Etats‐Unis. Et il y a aujourd’hui beaucoup de choses à leur dire, car ils se trouvent bel et bien à la croisée des chemins, entre d’un côté l’exagération croissante de leur hégémonie, absorbant peu à peu le monde entier, jusqu’à la surextension ou l’explosion, comme tous les empires avant eux ; et, de l’autre, le choix d’une nouvelle voie, celle de l’exemplarité et de l’équilibre, acquérant d’autant plus de pouvoir qu’ils y renonceront précocement au profit d’un partage équitable. Les Etats‐Unis peuvent exercer un leadership moral, à condition de s’abstenir de contrôler le monde. Aujourd’hui, tous les signaux indiquent le risque d’une sorte d’hystérie hégémonique : leur poids réel décroît – en part du PIB mondial comme en part des dépenses militaires –, tandis que leurs revendications s’accroissent pour consacrer leur suprématie par la maîtrise des outils juridiques et financiers. Dans le même temps, des contre‐pouvoirs ressurgissent, en Chine et en Russie. La vraie tragédie des Etats‐Unis serait de devoir renoncer à la pureté de leur idéalisme, parfois de leur messianisme de la liberté, pour préserver la réalité d’un pouvoir désormais sans valeur. »

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Il y a une dynamique de peur et de colère qui monte

Invité de la matinale d’Europe 1, Dominique de Villepin réagit à chaud sur les résultats des élections américaines

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Le président ne comprend pas ce qui se passe aux Etats-Unis

Lors d’une interview pour BFMTV, Dominique de Villepin revient sur le résultat des élections américaines et envisage ce que signifie pour la France l’arrivée de Donald Trump au pouvoir

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Dominique de Villepin et Olivier Ravanello décryptent l’élection de Donald Trump

Lors d’un entretien avec Olivier Ravanello pour Yahoo TV, Dominique de Villepin est longuement revenu sur la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine, et sur la surprise qu’elle a provoquée chez les analystes.

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Ce qui est possible aux Etats-Unis est possible en France

Invité de Jean-Michel Apathie sur France Info, Dominique de Villepin a analysé à chaud la victoire de Donald Trump aux présidentielles américaines

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Le système américain pousse jusqu’à la carricature le jeu politique

Invité d’Elisabeth Quin dans l’émission « 28 minutes  » sur Arte, Dominique de Villepin s’est prononcé sur les élections américaines quelques heures avant le déroulé du scrutin. Il a également été amené à donner son avis sur l’intervention française au Mali

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Moyen-Orient, trois erreurs et une seule solution collective

La politique étrangère est désormais au centre du débat présidentiel. Comment pourrait-il en être autrement, quand la télévision déborde d’obus explosant à laMosquée omeyyade d’Alep, de menaces de marées noires dans le Détroit d’Ormuz, de la douleur d’avoir perdu un fonctionnaire exemplaire, qui a donné sa vie pour son pays et sa vision d’un nouveau Moyen-Orient démocratique et pacifié.

Le moment est venu pour les Etats-Unis de faire face à l’héritage d’un demi-siècle de politique au Moyen-Orient, l’héritage laissé par la Guerre Froide, ainsi que celui d’une décennie de néo-conservatisme. Certes, des erreurs ont été commises. Les changements sont nécessaires, maintenant. Et ils peuvent avoir lieu.

La première erreur est d’avoir légitimé la politique du changement de régime. « El sueno de la razon produce monstruos » représente Goya dans l’un de ses dessins fantastiques. Le sommeil de la raison engendre des monstres. Le néo-conservatisme a bien été l’un des derniers « sommeils de la raison ».

Y a-t-il eu un avènement de la démocratie dans les pays où les Etats-Unis se sont efforcés de l’établir une fois pour toutes ? Non. Ni l’Irak, ni l’Afghanistan, ni la Somalie ne sont aujourd’hui des démocraties.

Le Printemps arabe a eu lieu dans des pays où les Etats-Unis, comme d’autres pays occidentaux, ont soutenu des régimes qui paraissaient garantir un statu quo. Citons simplement le milliard de dollars annuel dépensés par les Etats-Unis pour procurer une assistance militaire à l’Egypte. Onze ans plus tard, le bilan est négatif. Les Etats-Unis ont moins d’influence, moins de légitimité, moins de perspectives.

La deuxième erreur a été de choisir d’incarner l’Occident. En réalité, ce n’est pas la vocation originelle de l’Amérique. Ce n’est pas l’image qu’avait ce pays soixante ans auparavant en Afrique et en Afrique du Nord. Alors que l’Europe se débattait avec les conséquences du colonialisme, l’Amérique symbolisait l’émancipation et la liberté, grâce à sa propre histoire.

Depuis le début du XXIème siècle, l’Amérique se voit de moins en moins comme l’image du Nouveau monde et se présente de plus en plus comme l’avant-garde de l’Occident. C’est la négation même de son passé de melting-pot et de refuge mondial. C’est aussi la négation de son avenir en tant que pays où le monde se sent chez lui, où la diversité des cultures cohabitent en paix.

La troisième erreur a été la diabolisation de l’ennemi. Je n’ai aucune sympathie pour le régime iranien. Mais regardez la situation actuelle. La communauté internationale perd son ascendant sur cette affaire, parce qu’elle ne comprend pas les dynamiques de la région. La situation iranienne n’est pas seulement celle d’une nation. C’est aussi celle d’un équilibre régional entre les pouvoir chiites et sunnites. Un Iran affaibli n’est pas un avantage pour le Moyen-Orient. Aujourd’hui, les chiites ont le sentiment de devenir des proscrits, en Syrie, au Liban, dans la Péninsule arabe, où leur destin ne semble pas autant peser dans la balance de l’opinion mondiale que les soulèvements sunnites de la région.

Diaboliser l’Iran fait aussi passer à côté des Iraniens eux-mêmes, parce que cette attitude a créé un sentiment d’humiliation chez un peuple fier et endurant. Cela a permis une dangereuse radicalisation et a placé les Iraniens démocrates et les modérés dans des situations difficiles.

Alors, où nous dirigeons-nous concernant le Moyen-Orient ? Les forces jointes du néo-conservatisme historique et du fondamentalisme sunnite créent aujourd’hui plusieurs menaces immédiates.

La balkanisation du Moyen-Orient avec encore plus d’états divisés entre des populations qui ne se voient plus vivre ensemble, comme l’Irak qui, depuis des années maintenant, se sépare en trois parties autonomes. Comme la Libye divisée en trois entre la Cyrénaïque, la Tripolitaine, et Fezzan. Comme le Soudan, coupé en deux ; comme le Mali, avec un nord indépendant et dominé par les Touaregs.

L’islamisation radicale des sociétés du Moyen-Orient est l’autre menace. Les mouvements salafistes prennent de l’ampleur, ils grandissent au milieu des frustrations sociales et des mécontentements, depuis l’Egypte où ils ont déjà gagné un quart des sièges du parlement. Quand l’Etat s’affaiblit, ils sont les premiers à portée de main, établissant une justice populaire dans les rues, contrôlant l’accès aux hôpitaux, distribuant l’aumône aux pauvres. Ce type de pouvoir a besoin d’ennemis, ils ont besoin de faire de l’Occident une figure diabolique, ils ont besoin d’avoir les chiites comme cibles de leurs prêches quotidiens.

Oui, le futur de cette région est peut être sombre. Et les enjeux pour le monde sont élevés. Mais la démocratie n’a pas encore perdu. Le moment est venu de montrer notre solidarité aux populations du Moyen-Orient.

Une quatrième erreur ne doit pas venir s’ajouter à cette liste, celle de l’inaction. L’Amérique a longtemps rêvé d’un Moyen-Orient qui se refaçonnerait tout seul. Mais une Amérique qui ne ferait rien ne ferait pas mieux. Et personne ne s’en porterait mieux. L’Amérique a un rôle à jouer, il y a une place pour son engagement. Son rôle est celui d’une action collective, celui de conduire les forces de toutes les initiatives diplomatiques de cette région.

Il faut s’engager à agir. Parce que les actions diplomatiques doivent correspondre aux discours. Aujourd’hui, en Syrie, personne ne peut accepter de rester passif ou indifférent. Ce qui arrive là-bas nous concerne tous. Mais il n’y a pas de solution facile. C’est pourquoi nous devons trouver le courage d’avancer pas à pas, petit à petit. Il y a des pistes à explorer, comme reconnaître un nouveau gouvernement formé par l’opposition unie et devant être aussi ouvert que possible ; comme créer des couloirs humanitaires aux frontières de la Turquie ou de la Jordanie ; comme créer les conditions nécessaires à une future unification du pays.

Il faut aussi s’engager au réalisme. Ce serait un formidable pas en avant de se débarrasser des fausses images ou des caricatures de l’Islam et des cultures arabes. Il n’existe pas une « nature » de l’Islam la conduisant à se tourner vers la violence ou le fanatisme. Il s’agit simplement de forces sociales et historiques qui pèsent lourdement sur une région aux problèmes complexes.

Il faut s’engager à établir la paix entre l’Israël et la Palestine. Il n’y aura jamais de paix durable dans le Moyen-Orient si l’Israël et la Palestine ne font pas la paix. La revendication d’Israël pour sa sécurité est légitime, tout comme l’aspiration des Palestiniens à avoir leur propre Etat. Soyons conscients que bientôt, la solution des deux Etats sera réduite à néant par des occasions manquées et du temps perdu. Le nouveau président devra faire face à ses responsabilités sur la question, et expliquer dés le départ ce qui devra être fait. Le Processus de paix doit être ramené à la vie dés les prochaines élections parlementaires israéliennes, en janvier 2013.

Il s’agit enfin de s’engager à trouver des solutions, pas à diaboliser l’ennemi. Cela signifie, à propos de l’Iran, définir une option réaliste. Nous pouvons toujours continuer à empêcher l’Iran, par des négociations et des sanctions, à développer un arsenal nucléaire. Mais il semblerait que l’Iran possède déjà de grandes quantités d’uranium enrichi. Il n’y a donc pas vraiment de sens à définir des lignes rouges qui sont franchies jour après jour. Pour agir efficacement, nous devons donner plus de poids aux discussions 3+3. L’Amérique et l’Europe doivent avancer main dans la main et s’ouvrir aux propositions émanant de diplomaties émergentes comme le Brésil ou la Turquie.

Aujourd’hui nous ne faisons qu’entendre des accusations, des clichés, des simplifications excessives. De part et d’autre, on trouve de fausses excuses à sa passivité. On a besoin d’un vrai débat. Un débat à propos des réalités de terrain, des options possibles, des étapes à franchir. Le discours remarquable que le Président Obama avait tenu au Caire il y a trois ans est retombé dans les limbes. Le prochain mandat sera l’occasion d’aider le Moyen-Orient à établir une nouvelle ère de paix, de prospérité et de démocratie. Avec l’aide des Etats-Unis et de l’Europe.

18 octobre 2012, Huffington Post

150 150 Dominique de Villepin

L’autre Amérique

L’Amérique change. Pas seulement les Etats-Unis, pas seulement l’Amérique du Nord, mais tout le continent, et en particulier l’Amérique latine. C’est un endroit où je me sens plus chez moi qu’ailleurs, un continent dans lequel je me sens profondément enraciné. C’est une partie du monde qui a le sentiment d’être injustement négligée et c’est vrai : qui a l’air de s’en préoccuper aujourd’hui ? Qui parle des relations panaméricaines dans cette campagne ?

Nous devons regarder une autre campagne pour constater les changements. Cette semaine, Hugo Chavez a été réélu au Venezuela pour un quatrième mandat. Il est un symbole. Le symbole des aspirations de l’Amérique Latine. Mais celui aussi de la nécessité d’une réconciliation panaméricaine. Ostraciser Cuba il y a 50 ans n’a créé qu’un fossé diplomatique.

Le moment est venu de ne pas reproduire cette erreur et de construire un pont entre ces rives. Le président Chavez a évoqué son désir de travailler pour une unité nationale, dont ce pays rempli de violence, de divisions et de conflits a grand besoin.

Ces dernières années, le Président Obama a été plus attentif et de meilleure volonté que son prédécesseur. Mais il n’a pas réussi à créer l’étincelle de confiance nécessaire depuis des décennies. Il ne s’agit pas d’oublier le passé ou de le déterrer, il faut réconcilier tout un continent dans l’idée d’un futur commun, comme l’Europe a eu l’opportunité de le faire après la Guerre Froide.

Le moment est désormais venu, parce que les Amériques du Nord et du Sud s’éloignent lentement l’une de l’autre, et que leurs relations sont aujourd’hui plus distantes qu’elles ne l’ont jamais été.

Il y a plusieurs raisons à cette dérive des continents.

Pour commencer, l’influence américaine disparaît peu à peu, parce que les Etats-Unis tournent le dos à l’Amérique du Sud. Ce n’est pas à moi d’expliquer pourquoi. Peut-être parce que l’immigration latino-américaine a changé le visage des Etats-Unis, changeant de ce fait la relation entre eux et les pays d’origine des migrants. Peut-être parce que l’Accord de libre-échange nord-américain a donné l’impression que l’Amérique du Nord devenait un espace indépendant. Peut-être est-ce en raison des erreurs commises ces dernières décennies, notamment avec les mésententes et les malentendus engendrés par la Guerre froide comme par l’héritage de la politique du « Gros Bâton » dans l' »arrière cour » américaine.

Ensuite, l’Amérique Latine est en train de vivre une période de démocraties souveraines. Les pays de ce continent essaient de développer leurs propres modèles, de construire un sentiment national bien ancré et de réconcilier des sociétés longuement divisées, entre les populations indigènes et celles issues de la colonisation, entre les riches et les pauvres. Cela reste le problème-clé. Vous ne pouvez pas diriger un pays du Sud comme vous le feriez dans le Nord. C’est ce que le FMI a mis tant de temps à comprendre. Réduire la pauvreté n’est pas seulement un but, c’est une urgence politique quotidienne. Il faut saisir l’occasion maintenant, parce que l’histoire politique de violence et d’autoritarisme cède la place aujourd’hui à une période d’apaisement politique. Au Pérou, le « Sentier lumineux » a été vaincu. Aujourd’hui, il y a un véritable espoir de paix avec les FARC en Colombie, grâce aux grands efforts du nouveau président, Juan Manuel Santos. Lula au Brésil, Correa en Equateur, Morales en Bolivie, Cristina Kirchner en Argentine ainsi qu’Hugo Chavez au Venezuela essaient tous de refaçonner les sociétés sud-américaines. Les défis restent immenses. Les tentations énormes. Mais tout reste possible.
Enfin, les Suds du monde sont en train de fusionner en un seul Sud, ou plutôt un Sud interconnecté. Les relations américano-africaines se sont rapidement développées ces dernières années, aussi bien en termes économiques que culturellement, particulièrement sous l’influence du Président Lula qui a visité le Niger, l’Angola, le Mozambique. Les Latino-Américains ont établi des liens à travers l’Atlantique. Ils ont aussi traversé le Pacifique. Les relations commerciales entre la Chine et l’Amérique du Sud ont augmenté ces dix dernières années de près de 40 % par an, un bond énorme. La Chine est déjà le premier partenaire en exportation de nombreux pays sud-américains. Les plus grands marchés sont maintenant conclus avec des entreprises chinoises, parce que la Chine en pleine expansion a grand besoin de pétrole, de cuivre, de métaux précieux pour son industrie. Voilà ce que signifie le fait que des pays se réunissent en une Alliance Pacifique, leurs yeux tournés vers Pékin et Shanghai.

Comme le dit l’expression française : « Loin des yeux, loin du cœur ». La relation panaméricaine ne peut être seulement fondée sur la raison et une froide distance. Elle a besoin de passion, de vision, d’une présence.

C’est dans l’intérêt des Etats-Unis, qui auront vraiment besoin de ce marché émergeant à leurs portes, et de ses immenses ressources minérales et énergétiques. Mais je crois aussi que c’est dans l’intérêt de la stabilité mondiale que le nouveau départ longtemps attendu de l’esprit panaméricain commence bientôt. Parce qu’il existe un triangle historique entre l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique Latine qui a besoin d’être maintenu comme un fondement de la stabilité mondiale.

Ce serait un risque majeur si un jour éclatait une division franche entre le Nord riche et le Sud pauvre, s’il n’y avait pas de moyens de communication, de dialogues, de médiation restant ouverts. L’Europe n’est plus l’Europe si elle oublie les immigrants qu’elle a envoyés dans le nouveau monde ces derniers siècles, pour bâtir de nouvelles sociétés, de nouveaux idéaux, de nouveaux espoirs.

Comment nous considérons notre Sud et le Sud du monde, voilà désormais la question fondamentale des grands défis de notre avenir, comme l’engagement des pays de l’Amérique du Sud l’a prouvé sur les questions du changement climatique et de la biodiversité depuis les conférences de Cancun ou de Rio+20.

N’abandonnez pas votre sud.

12 octobre 2012, Huffington Post

1024 1002 Dominique de Villepin

L’Amérique et le monde, le pouvoir de partager le pouvoir

Un nouveau monde est en train de naître, dans lequel un désordre croissant menace chaque continent et où l’anarchie générale prédomine. Mon expérience des affaires du monde et de la gestion de crise, tous les différends et les débats du passé, m’indiquent que la clé de ce monde complexe et désordonné réside dans la nécessité pour chaque pays de trouver sa juste place.

Pour cela, nous avons besoin de points de vue venus d’ailleurs, nous devons faire l’effort de nous voir à travers les yeux des autres. Je suis convaincu que la course présidentielle américaine sera, en ce sens, décisive. Je ne voudrais pas interférer avec le débat politique d’un autre pays. J’ai trop d’amitié, de respect et de goût de l’indépendance pour cela. Mais j’aimerais donner un aperçu de ma vision du rôle de l’Amérique dans le monde à venir, parce que c’est la paix qui est en jeu.

Quelle est la tentation pour l’Amérique aujourd’hui ? C’est d’imaginer un monde simple, c’est de refaire vivre le monde d’hier, c’est de conjurer «un nouveau siècle américain» basé sur la force. C’est, en simplifiant, d’imaginer un futur avec la même vision bipolaire : l’opposition entre la Chine et les Etats-Unis. Comme cela serait rassurant d’avoir de nouveau un adversaire connu, un adversaire dont, d’une certaine façon, vous vous sentiriez proche.

C’est le plus sûr moyen d’oublier le reste. Que s’est-t-il passé durant la Guerre froide ? La stratégie contre l’Union Soviétique a fini par payer. Mais ailleurs ? Ca n’a certainement pas été le cas en Amérique Latine, en Afrique, en Asie du Sud-Est. Faisons en sorte que cette erreur ne se reproduise pas.

Parce qu’en fait, le nouveau monde n’a rien à voir avec celui que les responsables politiques américains imaginent.

Ce monde sera un monde sans amis ou ennemis, un monde dominé par la coexistence d’ « amennemi », pouvant être, selon les circonstances, partenaires, rivaux, ou adversaires. C’est inévitable dans un monde dominé par la pénurie de ressources et l’émergence de nouvelles puissances. Le temps des super héros et de leur ennemi juré n’est plus. Mais ce monde peut devenir un monde de loups, où chaque grande puissance s’attaque aux plus petits pays ; ou il peut devenir un monde d’éléphants, où les superpuissances ont besoin de leur propre espace pour pouvoir cohabiter en paix.

Ce monde sera un monde de pouvoirs et contre-pouvoirs, parce que la mondialisation crée plus d’interdépendances qu’auparavant, et c’est pourquoi autant la domination que l’anarchie seront insupportables. L’Amérique doit accepter hors de ses frontières ce qu’elle a été capable de créer à l’intérieur, un système équilibré et durable qui garantit la stabilité et la diversité. Ces dernières décennies, les Etats-Unis ont agi sur la scène internationale comme l’aurait fait un Président dans son propre pays, s’il avait dit: « Peu importe le Congrès, il n’est jamais d’accord ; peu importe la Cour Suprême, elle empêche toujours d’agir ». Certes, les Nations Unies ne sont pas parfaites. La Cour pénale internationale non plus. Mais les institutions nationales sont-elles vraiment infaillibles?

Ce monde sera un monde de compromis et pas un monde de force. Pas un seul Etat, pas même les Etats-Unis, ni même la Chine, ne sera capable dans vingt ans de s’attaquer tout seul aux défis mondiaux: ni à la stabilité économique et monétaire, ni au changement climatique, ni à la sécurité collective. C’est pourquoi nous avons besoin d’une nouvelle gouvernance et d’une nouvelle architecture internationale.

Les Etats-Unis sont-ils prêts pour ce nouveau monde ? Pas du tout. Et le débat politique ne les aidera pas parce que les médias ne voient les choses qu’en noir et blanc, parce que l’esprit bipartisan ne distingue pas politique intérieure et étrangère. C’est la réalité dans toutes les démocraties modernes et nous l’avons expérimenté en Europe et en France ces derniers mois.

Mais l’Amérique a en elle toute la force pour accomplir cette transformation interne, pour devenir la graine qui donnera naissance à cette évolution mondiale, pour devenir un pouvoir de seconde génération, une puissance sachant évoluer et faire ce qu’aucune puissance n’a fait jusqu’ici, partager le pouvoir après en avoir atteint le sommet. Son destin et son message universel de liberté sont toujours nécessaires, les promesses doivent toujours être accomplies mais par d’autres moyens. Notre nouveau monde est devenu interdépendant et connecté comme un organisme géant.

Un pouvoir central doit être connecté, et non pas en roue libre, un pouvoir dont l’existence même et la stabilité sont la garantie des lois et des institutions communes. Cela veut dire parfois accepter l’imbroglio agaçant des régulations et institutions collectives, unique source de légitimité.

Un pouvoir central doit être collectif, et ne pas faire cavalier seul, un pouvoir qui est fort seulement parce qu’à ses côtés, il y a d’autres pays et que tous se soutiennent. Cela veut dire trouver des pouvoirs équilibrés et alliés partout, pour prévenir l’apparition de vides dangereux. Cela signifie aussi redéfinir le rôle de l’OTAN pour qu’elle soit plus simplement un outil passif. La tentation de penser qu’on ferait mieux les choses sans les autres existe toujours. C’est une erreur de la part des managers et des chefs d’entreprise, mais aussi des États et de responsables politiques. Soyons clairs : l’excès de puissance américaine a créé un fossé et, dans certains régions, un vide de pouvoir. C’est une des clés dans le Moyen-Orient, et c’est un rôle que l’Egypte devrait être en mesure de jouer. C’est un rôle qui aurait du être dévolu à l’Iran il y a longtemps, avant que le pays ne s’égare. Et les Etats-Unis ont aussi besoin d’une Europe forte à leurs côtés.

Enfin, un pouvoir central est un pouvoir qui construit, en créant une architecture stable pour le monde et prendre des initiatives pour la garder vivante, parce que la complexité de nos sociétés demande une architecture plus forte et ne peut pas s’appuyer sur les initiatives de pouvoirs isolés. Ceci doit être fait aujourd’hui à trois niveaux.

Le monde a besoin de pays intermédiaires facilitant le dialogue. C’est traditionnellement le rôle de la Suède ou de la France. C’est aujourd’hui aussi le rôle de la Turquie, du Qatar ou du Brésil. Ce sont les synapses permettant que le monde évolue, devienne plus raisonnable, soit plus connecté avec lui-même.

Au deuxième niveau, la résolution des crises peut être accomplie seulement par des organisations régionales collectives, qui seraient désignées en charge de toutes les médiations, au Moyen-Orient avec la Ligue Arabe, ou au Sahel avec la CEDEAO en Afrique. Pour beaucoup de ces organisations, l’Union européenne, malgré ses difficultés, est un modèle historique. Les Etats-Unis tendent trop souvent à établir un dialogue bilatéral avec chaque état, plutôt que de discuter avec des entités collectives dont ils ne maîtrisent pas vraiment le fonctionnement.
Enfin, au troisième niveau, le monde a besoin d’une responsabilité globale à travers un Conseil de Sécurité basé sur des principes communs et une capacité à pouvoir agir concrètement. Ce Conseil de Sécurité doit mieux représenter le monde d’aujourd’hui. Nous avons aussi besoin que le G20 et le G8 soient plus efficaces, à travers la création d’un secrétariat permanent.

Plus de pouvoir, moins de domination, tel est en un certain sens la ligne directrice pour la transformation de l’Amérique dans la prochaine décennie. C’est ce qui doit être mis en œuvre au Moyen-Orient, dans les relations transatlantiques, dans celles avec la Chine et l’Extrême-Orient, et dans les échanges Nord-Sud. En tant que citoyen français, citoyen du monde, je crois que l’Amérique pourra être fidèle à sa mission et à son destin en apprenant « le pouvoir qui vient du fait de partager le pouvoir ». Après le temps de « construction de la nation », voici celui de la « construction du monde ».

L’alternative -revenir au passé, rester prisonnier du choix entre faiblesse ou force- aurait des conséquences graves : plus de domination, moins de pouvoir.

C’est le temps des choix. Pour l’Amérique. Pour le monde.

5 octobre 2012, Huffington Post