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Dominique de Villepin et Olivier Ravanello décryptent l’élection de Donald Trump

Lors d’un entretien avec Olivier Ravanello pour Yahoo TV, Dominique de Villepin est longuement revenu sur la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine, et sur la surprise qu’elle a provoquée chez les analystes.

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Ce qui est possible aux Etats-Unis est possible en France

Invité de Jean-Michel Apathie sur France Info, Dominique de Villepin a analysé à chaud la victoire de Donald Trump aux présidentielles américaines

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Le système américain pousse jusqu’à la carricature le jeu politique

Invité d’Elisabeth Quin dans l’émission « 28 minutes  » sur Arte, Dominique de Villepin s’est prononcé sur les élections américaines quelques heures avant le déroulé du scrutin. Il a également été amené à donner son avis sur l’intervention française au Mali

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Moyen-Orient, trois erreurs et une seule solution collective

La politique étrangère est désormais au centre du débat présidentiel. Comment pourrait-il en être autrement, quand la télévision déborde d’obus explosant à laMosquée omeyyade d’Alep, de menaces de marées noires dans le Détroit d’Ormuz, de la douleur d’avoir perdu un fonctionnaire exemplaire, qui a donné sa vie pour son pays et sa vision d’un nouveau Moyen-Orient démocratique et pacifié.

Le moment est venu pour les Etats-Unis de faire face à l’héritage d’un demi-siècle de politique au Moyen-Orient, l’héritage laissé par la Guerre Froide, ainsi que celui d’une décennie de néo-conservatisme. Certes, des erreurs ont été commises. Les changements sont nécessaires, maintenant. Et ils peuvent avoir lieu.

La première erreur est d’avoir légitimé la politique du changement de régime. « El sueno de la razon produce monstruos » représente Goya dans l’un de ses dessins fantastiques. Le sommeil de la raison engendre des monstres. Le néo-conservatisme a bien été l’un des derniers « sommeils de la raison ».

Y a-t-il eu un avènement de la démocratie dans les pays où les Etats-Unis se sont efforcés de l’établir une fois pour toutes ? Non. Ni l’Irak, ni l’Afghanistan, ni la Somalie ne sont aujourd’hui des démocraties.

Le Printemps arabe a eu lieu dans des pays où les Etats-Unis, comme d’autres pays occidentaux, ont soutenu des régimes qui paraissaient garantir un statu quo. Citons simplement le milliard de dollars annuel dépensés par les Etats-Unis pour procurer une assistance militaire à l’Egypte. Onze ans plus tard, le bilan est négatif. Les Etats-Unis ont moins d’influence, moins de légitimité, moins de perspectives.

La deuxième erreur a été de choisir d’incarner l’Occident. En réalité, ce n’est pas la vocation originelle de l’Amérique. Ce n’est pas l’image qu’avait ce pays soixante ans auparavant en Afrique et en Afrique du Nord. Alors que l’Europe se débattait avec les conséquences du colonialisme, l’Amérique symbolisait l’émancipation et la liberté, grâce à sa propre histoire.

Depuis le début du XXIème siècle, l’Amérique se voit de moins en moins comme l’image du Nouveau monde et se présente de plus en plus comme l’avant-garde de l’Occident. C’est la négation même de son passé de melting-pot et de refuge mondial. C’est aussi la négation de son avenir en tant que pays où le monde se sent chez lui, où la diversité des cultures cohabitent en paix.

La troisième erreur a été la diabolisation de l’ennemi. Je n’ai aucune sympathie pour le régime iranien. Mais regardez la situation actuelle. La communauté internationale perd son ascendant sur cette affaire, parce qu’elle ne comprend pas les dynamiques de la région. La situation iranienne n’est pas seulement celle d’une nation. C’est aussi celle d’un équilibre régional entre les pouvoir chiites et sunnites. Un Iran affaibli n’est pas un avantage pour le Moyen-Orient. Aujourd’hui, les chiites ont le sentiment de devenir des proscrits, en Syrie, au Liban, dans la Péninsule arabe, où leur destin ne semble pas autant peser dans la balance de l’opinion mondiale que les soulèvements sunnites de la région.

Diaboliser l’Iran fait aussi passer à côté des Iraniens eux-mêmes, parce que cette attitude a créé un sentiment d’humiliation chez un peuple fier et endurant. Cela a permis une dangereuse radicalisation et a placé les Iraniens démocrates et les modérés dans des situations difficiles.

Alors, où nous dirigeons-nous concernant le Moyen-Orient ? Les forces jointes du néo-conservatisme historique et du fondamentalisme sunnite créent aujourd’hui plusieurs menaces immédiates.

La balkanisation du Moyen-Orient avec encore plus d’états divisés entre des populations qui ne se voient plus vivre ensemble, comme l’Irak qui, depuis des années maintenant, se sépare en trois parties autonomes. Comme la Libye divisée en trois entre la Cyrénaïque, la Tripolitaine, et Fezzan. Comme le Soudan, coupé en deux ; comme le Mali, avec un nord indépendant et dominé par les Touaregs.

L’islamisation radicale des sociétés du Moyen-Orient est l’autre menace. Les mouvements salafistes prennent de l’ampleur, ils grandissent au milieu des frustrations sociales et des mécontentements, depuis l’Egypte où ils ont déjà gagné un quart des sièges du parlement. Quand l’Etat s’affaiblit, ils sont les premiers à portée de main, établissant une justice populaire dans les rues, contrôlant l’accès aux hôpitaux, distribuant l’aumône aux pauvres. Ce type de pouvoir a besoin d’ennemis, ils ont besoin de faire de l’Occident une figure diabolique, ils ont besoin d’avoir les chiites comme cibles de leurs prêches quotidiens.

Oui, le futur de cette région est peut être sombre. Et les enjeux pour le monde sont élevés. Mais la démocratie n’a pas encore perdu. Le moment est venu de montrer notre solidarité aux populations du Moyen-Orient.

Une quatrième erreur ne doit pas venir s’ajouter à cette liste, celle de l’inaction. L’Amérique a longtemps rêvé d’un Moyen-Orient qui se refaçonnerait tout seul. Mais une Amérique qui ne ferait rien ne ferait pas mieux. Et personne ne s’en porterait mieux. L’Amérique a un rôle à jouer, il y a une place pour son engagement. Son rôle est celui d’une action collective, celui de conduire les forces de toutes les initiatives diplomatiques de cette région.

Il faut s’engager à agir. Parce que les actions diplomatiques doivent correspondre aux discours. Aujourd’hui, en Syrie, personne ne peut accepter de rester passif ou indifférent. Ce qui arrive là-bas nous concerne tous. Mais il n’y a pas de solution facile. C’est pourquoi nous devons trouver le courage d’avancer pas à pas, petit à petit. Il y a des pistes à explorer, comme reconnaître un nouveau gouvernement formé par l’opposition unie et devant être aussi ouvert que possible ; comme créer des couloirs humanitaires aux frontières de la Turquie ou de la Jordanie ; comme créer les conditions nécessaires à une future unification du pays.

Il faut aussi s’engager au réalisme. Ce serait un formidable pas en avant de se débarrasser des fausses images ou des caricatures de l’Islam et des cultures arabes. Il n’existe pas une « nature » de l’Islam la conduisant à se tourner vers la violence ou le fanatisme. Il s’agit simplement de forces sociales et historiques qui pèsent lourdement sur une région aux problèmes complexes.

Il faut s’engager à établir la paix entre l’Israël et la Palestine. Il n’y aura jamais de paix durable dans le Moyen-Orient si l’Israël et la Palestine ne font pas la paix. La revendication d’Israël pour sa sécurité est légitime, tout comme l’aspiration des Palestiniens à avoir leur propre Etat. Soyons conscients que bientôt, la solution des deux Etats sera réduite à néant par des occasions manquées et du temps perdu. Le nouveau président devra faire face à ses responsabilités sur la question, et expliquer dés le départ ce qui devra être fait. Le Processus de paix doit être ramené à la vie dés les prochaines élections parlementaires israéliennes, en janvier 2013.

Il s’agit enfin de s’engager à trouver des solutions, pas à diaboliser l’ennemi. Cela signifie, à propos de l’Iran, définir une option réaliste. Nous pouvons toujours continuer à empêcher l’Iran, par des négociations et des sanctions, à développer un arsenal nucléaire. Mais il semblerait que l’Iran possède déjà de grandes quantités d’uranium enrichi. Il n’y a donc pas vraiment de sens à définir des lignes rouges qui sont franchies jour après jour. Pour agir efficacement, nous devons donner plus de poids aux discussions 3+3. L’Amérique et l’Europe doivent avancer main dans la main et s’ouvrir aux propositions émanant de diplomaties émergentes comme le Brésil ou la Turquie.

Aujourd’hui nous ne faisons qu’entendre des accusations, des clichés, des simplifications excessives. De part et d’autre, on trouve de fausses excuses à sa passivité. On a besoin d’un vrai débat. Un débat à propos des réalités de terrain, des options possibles, des étapes à franchir. Le discours remarquable que le Président Obama avait tenu au Caire il y a trois ans est retombé dans les limbes. Le prochain mandat sera l’occasion d’aider le Moyen-Orient à établir une nouvelle ère de paix, de prospérité et de démocratie. Avec l’aide des Etats-Unis et de l’Europe.

18 octobre 2012, Huffington Post

150 150 Dominique de Villepin

L’autre Amérique

L’Amérique change. Pas seulement les Etats-Unis, pas seulement l’Amérique du Nord, mais tout le continent, et en particulier l’Amérique latine. C’est un endroit où je me sens plus chez moi qu’ailleurs, un continent dans lequel je me sens profondément enraciné. C’est une partie du monde qui a le sentiment d’être injustement négligée et c’est vrai : qui a l’air de s’en préoccuper aujourd’hui ? Qui parle des relations panaméricaines dans cette campagne ?

Nous devons regarder une autre campagne pour constater les changements. Cette semaine, Hugo Chavez a été réélu au Venezuela pour un quatrième mandat. Il est un symbole. Le symbole des aspirations de l’Amérique Latine. Mais celui aussi de la nécessité d’une réconciliation panaméricaine. Ostraciser Cuba il y a 50 ans n’a créé qu’un fossé diplomatique.

Le moment est venu de ne pas reproduire cette erreur et de construire un pont entre ces rives. Le président Chavez a évoqué son désir de travailler pour une unité nationale, dont ce pays rempli de violence, de divisions et de conflits a grand besoin.

Ces dernières années, le Président Obama a été plus attentif et de meilleure volonté que son prédécesseur. Mais il n’a pas réussi à créer l’étincelle de confiance nécessaire depuis des décennies. Il ne s’agit pas d’oublier le passé ou de le déterrer, il faut réconcilier tout un continent dans l’idée d’un futur commun, comme l’Europe a eu l’opportunité de le faire après la Guerre Froide.

Le moment est désormais venu, parce que les Amériques du Nord et du Sud s’éloignent lentement l’une de l’autre, et que leurs relations sont aujourd’hui plus distantes qu’elles ne l’ont jamais été.

Il y a plusieurs raisons à cette dérive des continents.

Pour commencer, l’influence américaine disparaît peu à peu, parce que les Etats-Unis tournent le dos à l’Amérique du Sud. Ce n’est pas à moi d’expliquer pourquoi. Peut-être parce que l’immigration latino-américaine a changé le visage des Etats-Unis, changeant de ce fait la relation entre eux et les pays d’origine des migrants. Peut-être parce que l’Accord de libre-échange nord-américain a donné l’impression que l’Amérique du Nord devenait un espace indépendant. Peut-être est-ce en raison des erreurs commises ces dernières décennies, notamment avec les mésententes et les malentendus engendrés par la Guerre froide comme par l’héritage de la politique du « Gros Bâton » dans l' »arrière cour » américaine.

Ensuite, l’Amérique Latine est en train de vivre une période de démocraties souveraines. Les pays de ce continent essaient de développer leurs propres modèles, de construire un sentiment national bien ancré et de réconcilier des sociétés longuement divisées, entre les populations indigènes et celles issues de la colonisation, entre les riches et les pauvres. Cela reste le problème-clé. Vous ne pouvez pas diriger un pays du Sud comme vous le feriez dans le Nord. C’est ce que le FMI a mis tant de temps à comprendre. Réduire la pauvreté n’est pas seulement un but, c’est une urgence politique quotidienne. Il faut saisir l’occasion maintenant, parce que l’histoire politique de violence et d’autoritarisme cède la place aujourd’hui à une période d’apaisement politique. Au Pérou, le « Sentier lumineux » a été vaincu. Aujourd’hui, il y a un véritable espoir de paix avec les FARC en Colombie, grâce aux grands efforts du nouveau président, Juan Manuel Santos. Lula au Brésil, Correa en Equateur, Morales en Bolivie, Cristina Kirchner en Argentine ainsi qu’Hugo Chavez au Venezuela essaient tous de refaçonner les sociétés sud-américaines. Les défis restent immenses. Les tentations énormes. Mais tout reste possible.
Enfin, les Suds du monde sont en train de fusionner en un seul Sud, ou plutôt un Sud interconnecté. Les relations américano-africaines se sont rapidement développées ces dernières années, aussi bien en termes économiques que culturellement, particulièrement sous l’influence du Président Lula qui a visité le Niger, l’Angola, le Mozambique. Les Latino-Américains ont établi des liens à travers l’Atlantique. Ils ont aussi traversé le Pacifique. Les relations commerciales entre la Chine et l’Amérique du Sud ont augmenté ces dix dernières années de près de 40 % par an, un bond énorme. La Chine est déjà le premier partenaire en exportation de nombreux pays sud-américains. Les plus grands marchés sont maintenant conclus avec des entreprises chinoises, parce que la Chine en pleine expansion a grand besoin de pétrole, de cuivre, de métaux précieux pour son industrie. Voilà ce que signifie le fait que des pays se réunissent en une Alliance Pacifique, leurs yeux tournés vers Pékin et Shanghai.

Comme le dit l’expression française : « Loin des yeux, loin du cœur ». La relation panaméricaine ne peut être seulement fondée sur la raison et une froide distance. Elle a besoin de passion, de vision, d’une présence.

C’est dans l’intérêt des Etats-Unis, qui auront vraiment besoin de ce marché émergeant à leurs portes, et de ses immenses ressources minérales et énergétiques. Mais je crois aussi que c’est dans l’intérêt de la stabilité mondiale que le nouveau départ longtemps attendu de l’esprit panaméricain commence bientôt. Parce qu’il existe un triangle historique entre l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique Latine qui a besoin d’être maintenu comme un fondement de la stabilité mondiale.

Ce serait un risque majeur si un jour éclatait une division franche entre le Nord riche et le Sud pauvre, s’il n’y avait pas de moyens de communication, de dialogues, de médiation restant ouverts. L’Europe n’est plus l’Europe si elle oublie les immigrants qu’elle a envoyés dans le nouveau monde ces derniers siècles, pour bâtir de nouvelles sociétés, de nouveaux idéaux, de nouveaux espoirs.

Comment nous considérons notre Sud et le Sud du monde, voilà désormais la question fondamentale des grands défis de notre avenir, comme l’engagement des pays de l’Amérique du Sud l’a prouvé sur les questions du changement climatique et de la biodiversité depuis les conférences de Cancun ou de Rio+20.

N’abandonnez pas votre sud.

12 octobre 2012, Huffington Post

1024 1002 Dominique de Villepin

L’Amérique et le monde, le pouvoir de partager le pouvoir

Un nouveau monde est en train de naître, dans lequel un désordre croissant menace chaque continent et où l’anarchie générale prédomine. Mon expérience des affaires du monde et de la gestion de crise, tous les différends et les débats du passé, m’indiquent que la clé de ce monde complexe et désordonné réside dans la nécessité pour chaque pays de trouver sa juste place.

Pour cela, nous avons besoin de points de vue venus d’ailleurs, nous devons faire l’effort de nous voir à travers les yeux des autres. Je suis convaincu que la course présidentielle américaine sera, en ce sens, décisive. Je ne voudrais pas interférer avec le débat politique d’un autre pays. J’ai trop d’amitié, de respect et de goût de l’indépendance pour cela. Mais j’aimerais donner un aperçu de ma vision du rôle de l’Amérique dans le monde à venir, parce que c’est la paix qui est en jeu.

Quelle est la tentation pour l’Amérique aujourd’hui ? C’est d’imaginer un monde simple, c’est de refaire vivre le monde d’hier, c’est de conjurer «un nouveau siècle américain» basé sur la force. C’est, en simplifiant, d’imaginer un futur avec la même vision bipolaire : l’opposition entre la Chine et les Etats-Unis. Comme cela serait rassurant d’avoir de nouveau un adversaire connu, un adversaire dont, d’une certaine façon, vous vous sentiriez proche.

C’est le plus sûr moyen d’oublier le reste. Que s’est-t-il passé durant la Guerre froide ? La stratégie contre l’Union Soviétique a fini par payer. Mais ailleurs ? Ca n’a certainement pas été le cas en Amérique Latine, en Afrique, en Asie du Sud-Est. Faisons en sorte que cette erreur ne se reproduise pas.

Parce qu’en fait, le nouveau monde n’a rien à voir avec celui que les responsables politiques américains imaginent.

Ce monde sera un monde sans amis ou ennemis, un monde dominé par la coexistence d’ « amennemi », pouvant être, selon les circonstances, partenaires, rivaux, ou adversaires. C’est inévitable dans un monde dominé par la pénurie de ressources et l’émergence de nouvelles puissances. Le temps des super héros et de leur ennemi juré n’est plus. Mais ce monde peut devenir un monde de loups, où chaque grande puissance s’attaque aux plus petits pays ; ou il peut devenir un monde d’éléphants, où les superpuissances ont besoin de leur propre espace pour pouvoir cohabiter en paix.

Ce monde sera un monde de pouvoirs et contre-pouvoirs, parce que la mondialisation crée plus d’interdépendances qu’auparavant, et c’est pourquoi autant la domination que l’anarchie seront insupportables. L’Amérique doit accepter hors de ses frontières ce qu’elle a été capable de créer à l’intérieur, un système équilibré et durable qui garantit la stabilité et la diversité. Ces dernières décennies, les Etats-Unis ont agi sur la scène internationale comme l’aurait fait un Président dans son propre pays, s’il avait dit: « Peu importe le Congrès, il n’est jamais d’accord ; peu importe la Cour Suprême, elle empêche toujours d’agir ». Certes, les Nations Unies ne sont pas parfaites. La Cour pénale internationale non plus. Mais les institutions nationales sont-elles vraiment infaillibles?

Ce monde sera un monde de compromis et pas un monde de force. Pas un seul Etat, pas même les Etats-Unis, ni même la Chine, ne sera capable dans vingt ans de s’attaquer tout seul aux défis mondiaux: ni à la stabilité économique et monétaire, ni au changement climatique, ni à la sécurité collective. C’est pourquoi nous avons besoin d’une nouvelle gouvernance et d’une nouvelle architecture internationale.

Les Etats-Unis sont-ils prêts pour ce nouveau monde ? Pas du tout. Et le débat politique ne les aidera pas parce que les médias ne voient les choses qu’en noir et blanc, parce que l’esprit bipartisan ne distingue pas politique intérieure et étrangère. C’est la réalité dans toutes les démocraties modernes et nous l’avons expérimenté en Europe et en France ces derniers mois.

Mais l’Amérique a en elle toute la force pour accomplir cette transformation interne, pour devenir la graine qui donnera naissance à cette évolution mondiale, pour devenir un pouvoir de seconde génération, une puissance sachant évoluer et faire ce qu’aucune puissance n’a fait jusqu’ici, partager le pouvoir après en avoir atteint le sommet. Son destin et son message universel de liberté sont toujours nécessaires, les promesses doivent toujours être accomplies mais par d’autres moyens. Notre nouveau monde est devenu interdépendant et connecté comme un organisme géant.

Un pouvoir central doit être connecté, et non pas en roue libre, un pouvoir dont l’existence même et la stabilité sont la garantie des lois et des institutions communes. Cela veut dire parfois accepter l’imbroglio agaçant des régulations et institutions collectives, unique source de légitimité.

Un pouvoir central doit être collectif, et ne pas faire cavalier seul, un pouvoir qui est fort seulement parce qu’à ses côtés, il y a d’autres pays et que tous se soutiennent. Cela veut dire trouver des pouvoirs équilibrés et alliés partout, pour prévenir l’apparition de vides dangereux. Cela signifie aussi redéfinir le rôle de l’OTAN pour qu’elle soit plus simplement un outil passif. La tentation de penser qu’on ferait mieux les choses sans les autres existe toujours. C’est une erreur de la part des managers et des chefs d’entreprise, mais aussi des États et de responsables politiques. Soyons clairs : l’excès de puissance américaine a créé un fossé et, dans certains régions, un vide de pouvoir. C’est une des clés dans le Moyen-Orient, et c’est un rôle que l’Egypte devrait être en mesure de jouer. C’est un rôle qui aurait du être dévolu à l’Iran il y a longtemps, avant que le pays ne s’égare. Et les Etats-Unis ont aussi besoin d’une Europe forte à leurs côtés.

Enfin, un pouvoir central est un pouvoir qui construit, en créant une architecture stable pour le monde et prendre des initiatives pour la garder vivante, parce que la complexité de nos sociétés demande une architecture plus forte et ne peut pas s’appuyer sur les initiatives de pouvoirs isolés. Ceci doit être fait aujourd’hui à trois niveaux.

Le monde a besoin de pays intermédiaires facilitant le dialogue. C’est traditionnellement le rôle de la Suède ou de la France. C’est aujourd’hui aussi le rôle de la Turquie, du Qatar ou du Brésil. Ce sont les synapses permettant que le monde évolue, devienne plus raisonnable, soit plus connecté avec lui-même.

Au deuxième niveau, la résolution des crises peut être accomplie seulement par des organisations régionales collectives, qui seraient désignées en charge de toutes les médiations, au Moyen-Orient avec la Ligue Arabe, ou au Sahel avec la CEDEAO en Afrique. Pour beaucoup de ces organisations, l’Union européenne, malgré ses difficultés, est un modèle historique. Les Etats-Unis tendent trop souvent à établir un dialogue bilatéral avec chaque état, plutôt que de discuter avec des entités collectives dont ils ne maîtrisent pas vraiment le fonctionnement.
Enfin, au troisième niveau, le monde a besoin d’une responsabilité globale à travers un Conseil de Sécurité basé sur des principes communs et une capacité à pouvoir agir concrètement. Ce Conseil de Sécurité doit mieux représenter le monde d’aujourd’hui. Nous avons aussi besoin que le G20 et le G8 soient plus efficaces, à travers la création d’un secrétariat permanent.

Plus de pouvoir, moins de domination, tel est en un certain sens la ligne directrice pour la transformation de l’Amérique dans la prochaine décennie. C’est ce qui doit être mis en œuvre au Moyen-Orient, dans les relations transatlantiques, dans celles avec la Chine et l’Extrême-Orient, et dans les échanges Nord-Sud. En tant que citoyen français, citoyen du monde, je crois que l’Amérique pourra être fidèle à sa mission et à son destin en apprenant « le pouvoir qui vient du fait de partager le pouvoir ». Après le temps de « construction de la nation », voici celui de la « construction du monde ».

L’alternative -revenir au passé, rester prisonnier du choix entre faiblesse ou force- aurait des conséquences graves : plus de domination, moins de pouvoir.

C’est le temps des choix. Pour l’Amérique. Pour le monde.

5 octobre 2012, Huffington Post

1024 768 Dominique de Villepin

Discours à la New York Public Library

Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de prendre la parole devant vous. C’est un privilège de m’exprimer à la New York Public Library, une institution qui ne cesse de promouvoir le dialogue culturel et les échanges avec les autres pays, à commencer par la France. Je voudrais remercier chaleureusement le président de la Library, M. Paul Leclerc, ainsi que son Directeur des programmes publics, M. Paul Holdengraber, pour leur aimable invitation. Permettez-moi aussi de remercier M. Stanley Hoffmann pour ses chaleureux mots d’introduction.

Je voudrais rassurer tout de suite ceux d’entre vous qui pourraient être inquiets de ma présence : je suis ici, ministre de l’Intérieur d’un pays allié, dans un esprit d’amitié et de coopération. Je suis ici pour vous dire mes convictions, tirer les leçons de l’expérience et marquer une double exigence : une exigence de travail en commun d’abord, car c’est l’intérêt de nos deux pays et de nos deux peuples. Une exigence de fidélité aux valeurs démocratiques ensuite, car la démocratie est notre véritable chance, notre véritable force.

Je suis ici à un moment particulier de l’histoire du monde : nous vivons un temps de rupture, comme nous en avons connu à la Renaissance ou au temps des Lumières. Quels que soient les choix politiques du peuple américain dans les prochaines semaines, votre pays aura avec les autres nations du monde de grandes décisions à prendre qui nous engageront tous. Nous devons le faire ensemble, Américains et Européens, Américains et Français, dans l’esprit qui nous avait guidés et réunis aux heures les plus graves de notre histoire, quand l’indépendance de l’Amérique était en jeu ou quand il s’agissait de libérer l’Europe et la France du joug nazi.

Les efforts entrepris au lendemain du 11 septembre ne nous ont pas encore permis de venir à bout de la menace terroriste. Nous avons enregistré des succès, mais aussi des échecs. Nous devons donc faire plus et mieux.

Notre premier devoir, c’est la lucidité. Le terrorisme n’est pas un fait nouveau, depuis les Haschischins semant la terreur, les Assyriens jetant des cadavres par-dessus les murailles de leurs adversaires pour propager des épidémies jusqu’aux anarchistes des Balkans. Avec le recours au terrorisme par certains extrémistes se réclamant de l’islam, nous sommes cependant entrés par vagues successives dans une ère nouvelle.

Première vague : un terrorisme national au service de revendications politiques. Dès l’entre deux guerres, ce sont les actions des Frères musulmans en Egypte. Puis dans les années 70 et 80 les attentats qui frappent le territoire européen, en particulier la France.

Deuxième vague : un terrorisme internationaliste sans ancrage géographique précis, qui s’implante au cours des années 90 dans les zones de crise et opère un découplage entre la cause à défendre et le champ d’action. La Bosnie, l’Afghanistan et la Tchétchénie se transforment ainsi en bases arrière de groupes radicaux et violents, prêts à frapper des cibles dans d’autres pays musulmans.

Troisième vague : le terrorisme planétaire du 11 septembre, que j’évoque ici à New York avec une émotion toute particulière.

Notre second devoir, c’est la ténacité. Car cet avatar le plus violent du terrorisme est le produit d’une stratégie construite sur trois piliers : la démonstration de force, qui se mesure au nombre de victimes et à l’émotion provoquée ; l’impact médiatique, qui conduit à frapper une cible éloignée mais symbolique afin de gagner en légitimité et de propager la peur ; l’idéologie, qui s’inspire de l’islam extrémiste. Le 11 septembre est le fait d’un djihad qui a décidé de se projeter loin de sa sphère géographique traditionnelle afin de capter l’attention de la planète tout entière. Pour les responsables d’Al Qaida, frapper les Etats-Unis, c’était donner à leur projet un retentissement qu’il n’avait jamais eu dans les conflits régionaux d’Afghanistan ou de Tchétchénie. En quelques secondes, grâce aux relais des télévisions et des radios, l’organisation terroriste prétendait se hisser au niveau de la première puissance mondiale.

Aujourd’hui la menace terroriste reste plus présente que jamais.

D’un bout à l’autre de la planète, les attentats se multiplient depuis trois ans et se rapprochent du monde occidental par cercles concentriques.

Après New York et Washington, la menace s’est d’abord déplacée hors de l’occident. L’Asie est alors devenue la première cible des terroristes, avec l’attentat à la voiture piégée à Bali le 12 octobre 2002 et l’attaque contre des ressortissants français à Karachi le 7 mai 2002. L’Afrique a ensuite été visée, avec le double attentat de Mombasa le 28 novembre de la même année. Puis le Moyen Orient est directement touché. Les pays musulmans comptent désormais parmi les premières victimes du terrorisme islamiste : Djerba en avril 2002, Riyad en mai 2003, Casablanca en mai 2003, Istanbul en novembre 2003. Sans parler des explosions de violence régulières en Iraq qui touchent d’abord la population civile. Enfin l’attentat du 11 mars 2004 à Madrid frappe l’Europe au cœur et apporte la preuve qu’Al Qaida est à nouveau en mesure de porter le fer dans le monde occidental.

Une double question se pose : pourquoi les pays musulmans ? Pourquoi l’Europe ?

Pour la même raison : la détermination des groupes terroristes à créer des déchirements irréparables au sein de la communauté musulmane, afin d’apparaître comme les seuls garants d’un islam pur. De ce point de vue, les pays musulmans et l’Europe représentent chacun à leur façon un enjeu considérable. Les pays musulmans, parce qu’ils sont présentés par les fondamentalistes religieux comme dirigés par des régimes corrompus, incapables de résister aux pressions économiques et sociales des pays non musulmans. L’Europe, parce que certains de ses membres comportent des minorités musulmanes importantes et que le modèle politique européen, contrairement au modèle islamique, sépare clairement la règle de droit et la norme religieuse. Dans les deux cas c’est la division qui est recherchée : à l’intérieur de l’oumma, la communauté des musulmans, pour mettre fin à la domination des régimes jugés impies et imposer la charia. A l’extérieur de l’oumma, pour affaiblir les pays non musulmans.

Face à la persistance de la menace, il est impératif d’approfondir notre analyse et d’aller beaucoup plus loin dans notre réponse.

Rappelons une réalité stratégique : depuis l’origine, le terrorisme est une arme qui conjugue le secret, la surprise et la fulgurance de la frappe. Il est le moyen qu’utilisent les groupes ou les individus dépourvus de force militaire pour faire valoir leurs revendications et illustrer leur capacité d’action. Le 11 eptembre a changé la donne et opéré une véritable « évolution dans les affaires terroristes » en montrant que la maîtrise de la destruction de masse n’était plus réservée aux seuls Etats. Et nous sommes conscients que l’accès aux armes de destruction massive – chimique, biologique ou radiologique – est aujourd’hui l’un des objectifs des groupes les plus radicaux.

Mais prenons la mesure du phénomène : ceux qui veulent nous frapper représentent quelques centaines d’individus répartis à travers la planète, dispersés dans des pays éloignés les uns des autres. Et pourtant de cette dispersion, les terroristes ont fait un atout. De leur mobilité, une arme redoutable dirigée contre tous les peuples du monde. De leur faiblesse, une force. Si bien qu’aucun Etat aujourd’hui ne saurait placer la lutte contre la menace terroriste ailleurs qu’au premier rang de ses priorités en matière de sécurité. C’est bien ce paradoxe de la force terroriste qu’il faut comprendre si nous voulons non seulement l’éradiquer définitivement, mais prévenir sa mutation en organisation politique structurée.

Pour cela, je voudrais avancer trois explications qui soulignent la gravité du piège qui nous est tendu.

Première explication : l’opportunisme du terrorisme. Le terrorisme se greffe sur toutes les plaies du monde pour élargir son territoire et son recrutement.

Son territoire : comme il ne défend lui-même aucune cause nationale, il s’efforce de récupérer toutes les causes à son profit. Il est apatride, et fait donc de n’importe quel pays son repaire. Il se nourrit des plaies et des crises du monde. Il fait halte sur toutes les friches, sur tous les terrains vagues de la planète où règnent l’arbitraire et le non-droit. Les revendications nationalistes tchétchènes sont-elles les mêmes que celles de la Jamaah Al Islamyiah en Indonésie ? Non. Et pourtant des éléments liés à Al Qaida sont présents aussi bien dans le Caucase qu’en Indonésie, fédérant des aspirations diverses auxquels ils veulent donner la légitimité d’une cause globale. Dans le Caucase par exemple, ils entretiennent l’hostilité des Ingouches musulmans contre les Ossètes orthodoxes en exacerbant les revendications nationalistes et les différences religieuses. La crainte des musulmans de se fondre dans l’ensemble russe leur ouvre la possibilité de présenter l’islam radical comme un recours.

Son recrutement : les groupes terroristes proposent à des individus privés de repères de servir une cause. Plus le désespoir ou le ressentiment gagne certains peuples, plus la base de recrutement des terroristes s’élargit. C’est vrai dans les zones de conflit, comme hier en Bosnie ou aujourd’hui en Afghanistan. C’est vrai également dans les pays musulmans accusés de faire le jeu de l’Occident, comme en Arabie saoudite ou dans les pays du Maghreb. C’est vrai encore dans nos propres populations, dont les membres les plus fragiles peuvent être séduits par les discours extrémistes.

Ce processus de récupération systématique des lieux et des individus, nous l’avons observé à plusieurs reprises depuis le début des années 90.

En Afghanistan d’abord. Au début des années 80, des combattants arabes se sont rendus à la frontière du Pakistan pour soutenir la lutte des Afghans contre l’envahisseur communiste. Ben Laden lui-même est le symbole le plus accompli de ce terrorisme déraciné, qui se greffe sur une cause étrangère, mobilise des musulmans de toutes nationalités et lance enfin des opérations lointaines dans les meilleures conditions de sécurité. Car ce processus de greffe demande du temps et conduit rarement à une fusion avec le pays. Ce n’est qu’au bout de plusieurs années que les combattants d’Al Qaida ont acquis une véritable stature en Afghanistan. Et leur chef s’est toujours efforcé de préserver l’autonomie de ses troupes, dont il souhaitait qu’elles utilisent les combats dans les provinces afghanes pour se former militairement, mais qu’elles puissent également intervenir à l’extérieur, par exemple en Tchétchénie.

Le conflit tchétchène attire les combattants d’Al Qaida pour une double raison. Symbolique d’abord : consciente de l’opportunité religieuse de la crise, l’organisation terroriste l’a exploitée pour en faire l’une des causes de l’islamisme radical. Au côté du chef de guerre Chamil Basaiev se trouvent désormais des combattants arabes indifférents aux motivations nationales de Grozny, conduits par le Saoudien Khattab. L’aspiration à l’indépendance nationale pourrait ainsi évoluer en djihad, dont les ramifications s’étendent aujourd’hui jusqu’au mafias turques, abkhazes ou géorgiennes. Raison stratégique aussi : les montagnes du Caucase forment une barrière naturelle entre le continent russe et le Moyen-Orient et offrent un double débouché sur la mer Noire et sur la mer Caspienne, avec leurs réserves en matières premières. Sur la base de motivations religieuses, Al Qaida sait donc investir des zones politiquement sensibles qui décuplent son pouvoir de nuisance.

En Iraq, enfin, des centaines de combattants étrangers sont venus s’installer, profitant de la porosité des frontières, de l’instabilité du pays et des aspirations de différentes factions. Régulièrement, des groupes nouveaux se créent et procèdent à des enlèvements, des exécutions sommaires ou des attaques contre les forces étrangères. Leurs membres sont parfois en rivalité ouverte les uns avec les autres en raison de la diversité de leur recrutement : loyalistes de l’ancien régime, nationalistes humiliés par la présence étrangère sur leur sol, islamistes iraquiens ou internationalistes. L’évolution la plus préoccupante tient au renforcement des liens avec Al Qaida et à la radicalisation des modes d’action. Même les groupes extrémistes kurdes comme Ansar Al-Islam s’imprègnent davantage de la rhétorique djihadiste. Au total, une infinité de groupes constituent en Iraq une nébuleuse intégriste complexe, un véritable laboratoire du chaos.

Deuxième explication à l’emprise du terrorisme : sa capacité de démultiplication. Elle tient à un triple paradoxe.

Paradoxe d’abord de modalités opératoires qui mêlent modernité et archaïsme. Les groupes terroristes sont capables de recourir à des moyens de virement sophistiqués et de continuer à transférer des fonds par le mécanisme de la hawala, fondé sur la seule confiance dans la parole donnée. Ils cherchent à maîtriser la dispersion des agents chimiques et biologiques, mais procèdent à des égorgements barbares et sèment la terreur avec des attentats suicides. Ils emploient les technologies de communication les plus modernes, mais pour diffuser des messages aux consonances les plus primitives. Leurs actions sont universellement retransmises par les médias, alors qu’ils visent l’islamisation radicale des institutions et des règles sociales.

Paradoxe aussi d’une organisation éclatée qui est mise au service d’une stratégie de globalisation. Les coups portés aux différents responsables d’Al Qaida ont conduit à la dispersion du groupe en une multiplicité de cellules autonomes, qui peuvent se fondre plus facilement dans la réalité régionale, épouser les causes nationales les plus diverses et agir sans en référer directement à une autorité supérieure. Les messages diffusés par internet servent de point de ralliement à des individus sans aucune attache, et donc d’autant plus difficiles à repérer et à appréhender. En Europe, au Maghreb ou en Asie, ce sont encore des cellules éclatées qui cherchent à diffuser leur message de haine et à construire par des attentats l’unité d’un islam extrémiste. En définitive, Al Qaida semble fonctionner comme un holding : une tête virtuelle fournit les motivations et les financements éventuels, tandis que des franchisés autonomes passent à l’action. L’avantage de ce fonctionnement est double : il garantit une protection efficace contre toute offensive extérieure et il démultiplie les capacités de frappe des groupes terroristes. La cause globale engrange les bénéfices de la terreur locale.

Paradoxe enfin d’une mouvance où se trouvent à la fois des inspirateurs et des exécutants, des intermédiaires et des poseurs de bombes. Le terrorisme n’est pas homogène. Il opère une division des tâches qui permet de maximiser l’efficacité de chacun. Aux prêcheurs extrémistes d’entretenir le climat de haine et de radicalisation qui facilitera le recrutement des éléments destinés à l’action. Aux organisateurs de prévoir les caches, relais et appuis financiers qui permettront le moment venu de passer à l’action. Aux exécutants enfin de se regrouper en cellules clandestines prêtes à commettre un ou plusieurs attentats dans des délais réduits.

Troisième explication : la mobilité du terrorisme.

Elle est d’abord une règle d’action. Les groupes terroristes frappent où les démocraties ne les attendent pas. Ils se recomposent au moment où nous pensons les avoir définitivement abattus. Ils constituent des alliances de circonstance avec des formations éloignées de leurs préoccupations immédiates, afin de s’implanter dans de nouveaux territoires et d’accroître leur force de frappe. Ils s’infiltrent dans notre tissu social dont ils connaissent les failles et les faiblesses. A leur manière, les terroristes sont de véritables pirates, qui circulent en parfaite clandestinité dans nos réseaux pour les brouiller et y diffuser des messages de mort.

Mais la mobilité est aussi une technique d’enracinement dans les consciences du monde, suivant un processus en deux temps  déflagration, consolidation. Déflagration, pour choquer les esprits et nourrir l’imaginaire de la peur. Consolidation, pour exploiter les résultats des attentats et gagner en influence auprès des populations. De ce point de vue, nous devons accorder une vigilance particulière aux œuvres sociales dont Al Qaida s’est servi en Afghanistan pour renforcer ses soutiens locaux et qui pourraient servir de modèle dans d’autres régions du monde. Les financements d’écoles, de mosquées, voire l’aide directe aux familles ont été autant de moyens pour Ben Laden de s’enraciner dans les provinces afghanes.

Cette mobilité ouvre enfin une perspective particulièrement inquiétante, qui n’a rien de certain mais dont nous devons garder la possibilité à l’esprit : le regroupement des mouvances dispersées à travers la planète en un mouvement politique structuré. Deux éléments pourraient accélérer ce processus : la formalisation d’une ambition politique commune d’abord, avec l’objectif d’établir un islam fondamentaliste dans le plus grand nombre de pays. Le lancement d’actions d’une ampleur radicalement nouvelle ensuite, grâce à la maîtrise des armes de destruction massive qui permettent d’exercer un chantage sur les gouvernements.

La gravité des circonstances actuelles, la détérioration de la situation internationale depuis trois ans comme la perspective d’une nouvelle mutation du terrorisme nous obligent à faire preuve de responsabilité. Plus que jamais, dans notre lutte contre le terrorisme, nous devons éviter trois pièges.

Le premier piège est l’assimilation de la lutte contre le terrorisme à une guerre sans merci. Cette assimilation ne me paraît pas appropriée.

Pas appropriée, parce qu’elle suppose que le terrorisme représente un ennemi clairement identifié, auquel un Etat ou un groupe d’Etats pourrait s’opposer dans un combat régi par des règles et des principes. Or le terrorisme échappe à cette définition : il ne représente pas une menace comme les autres. Il porte tous les visages de ces individus qui ont décidé d’enfermer le monde dans la violence et dans la peur.

Pas appropriée encore, parce que les groupes terroristes ne respectent aucun des principes qui gouvernent le droit de la guerre. Ils ne font pas la guerre contre nous, ils se livrent à un véritable massacre des innocents. De New York à Beslan, c’est toujours l’innocence que le terrorisme mutile et tue. Il n’y a donc aucune paix possible avec le terrorisme. Aucun accord, aucun armistice, aucune trêve qui soit envisageable.

L’appel à la guerre contre le terrorisme me semble aussi risqué, parce qu’il donne aux différents groupes terroristes une légitimité et une audience auxquelles ils aspirent. Il valorise le combat qu’ils conduisent, avec les armes de l’aveuglement et du fanatisme. Il leur accorde le statut dont ils ont besoin pour répandre le plus largement possible leurs thèses extrémistes. Al Qaida a d’ailleurs été la première organisation à évoquer l’idée d’une guerre contre l’Occident. La première à se construire une légitimité non seulement sur le terrain, mais aussi à partir de la réaction des puissances occidentales. Ce que cherchent depuis le début les principaux responsables d’Al Qaida, c’est bien d’être singularisés et à ce titre reconnus par l’Amérique. Ben Laden contre Washington, pour des populations démunies et réceptives aux discours fondamentalistes, c’est David contre Goliath. La faiblesse contre la puissance. Piège terrible, dont nous devons sortir au plus vite.

En définitive, ce qui se profile derrière les mots « guerre contre le terrorisme », c’est la confirmation d’un choc des civilisations dans lequel certains veulent voir le nouvel aboutissement de l’histoire. Car c’est bien là que les terroristes veulent nous conduire : à une opposition frontale des religions et des cultures, dont nous sortirions tous meurtris et brisés. A nous de lutter contre cette vision caricaturale et pessimiste, qui ne tient compte ni de la diversité de l’islam, ni de l’aspiration de l’immense majorité des musulmans à la paix, ni des influences réciproques qui existent depuis des siècles. A nous de trouver l’issue.

Le deuxième piège est la peur, qui nous conduirait soit à la fuite en avant, soit au repli sur nous-mêmes.

Face à l’horreur des actes terroristes, nous pouvons avoir la tentation de l’exception, en sortant des lois démocratiques. J’en suis convaincu : cette voie est une impasse. Elle conduirait les démocraties à renier les valeurs de liberté, de droit de la défense, de respect de l’individu, qui font sa force. Que vaudrait une démocratie qui ne respecterait plus elle-même les valeurs qu’elle souhaite étendre à travers le monde ? Que vaudrait une démocratie qui en viendrait à priver ses citoyens des droits les plus fondamentaux sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Est-ce que cela ne signifierait pas que les organisations terroristes l’ont déjà emporté sinon sur le terrain, du moins dans nos esprits ? Nous, Français, Européens, nous avons déjà connu dans le passé cette tentation des méthodes exceptionnelles au nom de la sécurité de nos concitoyens. Je vous le dis en conscience : ces choix ne produisent aucun résultat et se payent pour des années.

Face au terrorisme la démocratie a un devoir d’exemplarité. En toute circonstance, nous devons rester fidèles à ses exigences. Dans un Etat de droit, rien ne saurait justifier que le gouvernement prive un justiciable du droit à une défense équitable, quels que soient les crimes dont il s’est rendu coupable. Cela signifie que des prévenus convaincus de liens avec le terrorisme doivent avoir accès à un avocat et bénéficier de conditions de détention acceptables.

Le troisième piège est celui de la force seule.

Nous voulons tous mettre fin aux actions terroristes dans les délais les plus brefs. Nous rêvons tous d’un monde qui serait enfin débarrassé de la crainte des attentats et qui n’aurait plus à craindre partout et à tout instant une manifestation de violence aveugle. Dans ce contexte, l’usage de la force militaire peut s’avérer indispensable : nous l’avons vu en Afghanistan. Toute la difficulté est de combiner efficacement l’usage de la force avec tous les autres moyens à notre disposition pour combattre le terrorisme. En revanche, l’emploi de la force à lui seul ne nous permettra pas de venir à bout du terrorisme.

Car nous vivons aujourd’hui une révolution de la puissance : les moyens militaires les plus performants sont mis au défi par les instruments les plus sommaires. La puissance matérielle est tenue en échec par l’obstination des consciences. Si bien que l’usage inconsidéré de la force ne peut que rassembler et motiver des groupes dont nous avons vu qu’ils étaient dispersés. Il leur donne cette cohésion qui leur manque, et qui pourrait conduire à une menace plus grave encore. L’emploi ciblé de la force est un leurre : les populations civiles en souffrent toujours, quelles que soient les technologies employées. Et les martyrs se multiplient, qui sont autant d’icônes nouvelles pour des populations privées de toute autre perspective que la violence. La force ouvre des plaies qui sont autant de brèches dans lesquelles les terroristes peuvent s’engouffrer.

Alors comment être plus efficaces ? Comment gagner ensemble une bataille à laquelle nous n’étions pas préparés ?

Avant tout en restant fidèles à nos principes : ils nous éviteront les dérives et renforceront l’efficacité de notre action.

Principes de l’Etat de droit d’abord : contre des terroristes qui voudraient nous entraîner dans la répression systématique et dans la remise en cause des libertés publiques, nous avons un devoir d’exemplarité. La force de la démocratie, c’est la place qu’elle accorde aux droits individuels, la reconnaissance de la valeur de chaque personne, la protection de chacun de ses membres. Nous devons défendre ces valeurs. Cela n’exclut pas la fermeté et l’adaptation de notre dispositif à la menace : en tant que ministre de l’Intérieur, j’ai le souci permanent de disposer des instruments les plus efficaces pour lutter contre le terrorisme. Les mesures que j’ai prises en matière d’expulsion des ressortissants étrangers appelant à la haine et à la violence, la modernisation des documents d’identité grâce à la biométrie ou le renforcement de la coordination du renseignement intérieur répondent à cet objectif. Mais aucune de ces décisions n’a été prise sans veiller au strict respect des règles de l’Etat de droit. Se défendre, oui. Se renier, non.

Le respect ensuite. De quoi se nourrissent les discours extrémistes ? Du mépris que nous afficherions à l’égard des populations les plus déshérités, de l’indifférence dans laquelle nous laisserions sombrer des régions en proie à la violence, du soupçon qui pèse désormais sur les interventions des Etats occidentaux : pour quels motifs agissent-ils ? Au nom de quelles valeurs ? Au profit de quels intérêts économiques ou de sécurité ? Libre à chacun de juger que ces questions n’ont pas d’objet. Mais personne ne peut ignorer qu’elles existent et qu’elles renforcent le discours de ceux que nous combattons. Pour en désamorcer l’effet, nous devons faire preuve d’écoute, d’attention et de respect à l’égard de toutes ces identités blessées qui aspirent à la reconnaissance et au dialogue.

L’unité enfin. Le terrorisme cherche sans relâche la division. A l’échelle du monde, division entre les sociétés occidentales et les sociétés musulmanes. A l’échelle des pays musulmans, division entre les islamistes extrémistes et les pratiquants modérés. A l’échelle de l’Europe, division entre les individus de confession musulmane et les autres. Le projet terroriste inspire ce qui sépare, rejette ce qui rassemble. C’est pourquoi l’unité est notre bien le plus précieux. Elle affirme notre volonté politique de faire face ensemble au terrorisme.

Sur cette base commune, nous devons poursuivre notre coopération. Utiliser les compétences de chacun, s’appuyer sur tous les relais, c’est le gage de notre succès.

A cet égard la France et les Etats-Unis, qui disposent de moyens importants et d’atouts complémentaires, ont un rôle essentiel à jouer. La force de la coopération entre nos deux pays en matière de lutte contre le terrorisme est connue de tous. Elle va très loin au-delà de nos actions conjointes en Afghanistan, qui marquent déjà sans ambiguïté notre détermination commune. Sur les sujets les plus sensibles, notamment dans le domaine de l’échange de renseignement, Paris et Washington sont en contact permanent et comparent régulièrement leurs analyses. Lorsque vous manifestez une inquiétude particulière, comme cela a été le cas en décembre dernier au sujet de vols commerciaux à destination des Etats-Unis, nous répondons dans les plus brefs délais et nous prenons les mesures qui s’imposent. Qu’il s’agisse du démantèlement des réseaux de financement ou du contrôle de certains armements susceptibles d’être détournés par les organisations terroristes, nos échanges conduisent toujours à des solutions pragmatiques et efficaces. La rigueur de nos travaux permet d’accélérer les réflexions dans d’autres enceintes, en particulier le G8. Les décisions qui ont déjà été prises pour la sécurité des transports ou la sécurisation des documents de voyage en témoignent.

A l’échelle européenne également, le renforcement de la coopération reste une préoccupation quotidienne. Car nous le savons : les filières terroristes ignorent les frontières et exploitent la moindre faiblesse dans notre dispositif. La cellule de Francfort, qui avait planifié un attentat contre la cathédrale de Strasbourg en France, est une bonne illustration de cette capacité des groupes à se projeter d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, dans la plus parfaite clandestinité. Ici encore, la qualité du renseignement technique et humain, la capacité à lancer des procédures judiciaires à l’échelle européenne, la maîtrise des meilleurs outils technologiques sont autant d’atouts à développer.

Prenons conscience aussi de l’impératif d’une coopération plus étroite avec les pays du Sud. Dans le cadre des Nations unies, un dispositif de coopération technique avec les Etats les moins bien armés en matière de lutte contre le terrorisme a été mis sur pied. Il touche aussi bien les questions de réseaux de financement que de trafics d’armes ou de contrôles aux frontières. C’est un premier pas. Mais il est encore insuffisant au regard de la réalité du risque : les groupes terroristes prennent appui sur les Etats les plus faibles en exploitant les carences de leurs systèmes de sécurité et de contrôle. Rappelons-nous que le double attentat contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie le 7 août 1998 a été planifié à partir du Soudan. Que l’attaque contre le destroyer américain USS COLE le 12 octobre 2000 a été lancée à partir du Yemen. Que l’influence des djihadistes menace de s’étendre chaque jour davantage dans l’Afrique sahélienne. Il y a donc urgence à accroître notre aide et à renforcer nos procédures de coopération.

Mais au-delà de cette réponse immédiate et nécessaire, nous ne viendrons pas durablement à bout du terrorisme sans ouvrir une voie de règlement aux crises régionales les plus graves et sans nous attaquer au retard de développement de certains pays.

Une fois encore, n’oublions pas les leçons de l’histoire proche. Pour que la stratégie d’Al Qaida puisse fonctionner, pour que la mobilisation d’un nombre limité de fanatiques se transforme en rassemblement de l’oumma, il a fallu un élément de cristallisation. Ni la Tchétchénie, trop éloignée du Moyen-Orient, ni l’Afghanistan, dirigé par les taliban, n’avaient réussi à fédérer les consciences musulmanes fondamentalistes. En revanche, la détérioration de la situation au Proche-Orient aiguise les frustrations et les ressentiments. Car le conflit israélo-palestinien occupe dans l’imaginaire de cette région une place à part. Il constitue un facteur d’identification qui dépasse les clivages nationaux et ethniques. Le terrorisme contemporain ne plonge pas ses racines qu’en Afghanistan. Il trouve aussi son origine – ce qui ne constitue en rien une justification – dans l’exploitation du conflit israélo-palestinien et dans la fermeture durable de toute perspective de paix. C’est pourquoi nous ne pouvons pas espérer en finir avec le terrorisme islamique sans éliminer les prétextes idéologiques qu’il retourne à son profit, en particulier la colère et le désarroi que suscite dans la population arabo-musulmane la persistance du conflit israélo-palestinien. Aujourd’hui nous devons rattraper le temps perdu. Nous devons le faire vite. Nous devons le faire ensemble, Américains et Européens.

Toute notre action doit être guidée par un impératif de justice, au service de trois priorités.

Première priorité : ouvrir une perspective de paix au Proche Orient. Aujourd’hui l’horizon est fermé. Palestiniens et Israéliens n’ont devant eux que la perspective au mieux de la séparation imposée, au pire des attentats et des représailles. Américains et Européens ont un rôle essentiel à jouer pour amener les deux parties à trouver la voie d’une paix juste et équitable. Nous avons les instruments, en particulier la feuille de route et le Quartet : mettons toute notre volonté politique à leur service. Car si la porte de Bagdad nous a conduit à la guerre, la porte de Jérusalem nous conduira à la paix. Elle marquerait notre volonté de justice pour toute la région, notre refus d’une politique de deux poids deux mesures, notre capacité à prendre à mains nues le risque de la paix, laissant de côté la peur, l’égoïsme ou l’idéologie.

Deuxième priorité : sortir l’Iraq de la spirale du chaos, pour que ce pays reprenne pied dans sa propre histoire, retrouve sa place dans sa région et au sein de la communauté internationale. La situation est insupportable pour la population iraquienne, dangereuse pour la stabilité de la région, menaçante pour les pays voisins et terriblement lourde pour les forces étrangères.

Troisième priorité : maintenir notre soutien à l’Afghanistan. Ce pays traverse aujourd’hui une phase délicate, avec les prochaines élections présidentielles et le retour de la menace des taliban. Nous avons fait ensemble un pari en Afghanistan : celui d’une transition démocratique respectueuse de l’identité ethnique et religieuse de la nation afghane. Ce pari, nous pouvons encore le gagner. Alors que l’Afghanistan avait connu deux décennies d’affrontements, d’oppression et de misère, il retrouve progressivement le chemin de la liberté et de la paix. Ne laissons pas les groupes fondamentalistes et les intérêts de minorités remettre en cause nos efforts.

Ces perspectives, nous devons les inscrire dans le cadre d’une vision d’ensemble de l’organisation internationale. Le défi est immense parce qu’il repose sur un paradoxe : d’un côté il faut accorder à chaque individu, à chaque peuple une représentation à la mesure de ses attentes. De l’autre nous devons être en mesure de régler des problèmes à l’échelle mondiale : crises régionales, prolifération des armes de destruction massive ou encore terrorisme. Comment jeter un pont entre l’individuel et le global, la défense des identités particulières et la définition de règles communes ? Pendant de longs siècles, l’objectif de chacun de nos pays a été de bâtir une démocratie nationale. Aujourd’hui, face aux nouveaux défis du monde, économiques, sociaux, culturels, environnementaux, éthiques, c’est à l’élaboration d’une véritable démocratie mondiale qu’il faut s’atteler. L’enceinte des Nations unies paraît le seul cadre envisageable pour définir les outils, les normes et les structures indispensables. Utopie ? Je ne le pense pas. Mais objectif à atteindre pour un monde qui vacille.

Mesdames, Messieurs,

Devant vous, dans cette ville qui a connu il y a trois ans l’attaque la plus meurtrière qu’ait jamais subie l’Amérique, je voudrais vous faire part d’une conviction : ensemble, nous viendrons à bout du terrorisme. C’est une question de volonté. C’est une question de lucidité.

La volonté, parce que seule la mobilisation constante des responsables politiques, seul le travail nuit et jour des services de renseignement et l’emploi systématique des moyens technologiques à notre disposition, seule la vigilance de tous les citoyens nous permettront de déjouer de futures attaques. La menace est grave. Mais notre détermination absolue à y faire face l’est tout autant.

La lucidité, parce que nous faisons face à un mouvement qui garde un coup d’avance sur nous. Il faut renverser la tendance. Comment ? Le terrorisme est un iceberg, avec une partie visible et une partie immergée. Il appelle un traitement global : face à la partie visible, nous devons démultiplier nos efforts dans le domaine du renseignement, de la police, des contrôles aux frontières, des enquêtes judiciaires, de la traque sur le terrain, de la coopération technique avec les pays à risque, afin de remonter une à une les filières et de les démanteler. Face à la partie immergée, face à cette réalité complexe dont se nourrit le terrorisme, il faut mêler la ruse et la grâce.

La ruse, pour aller au fond des problèmes, comprendre et démonter les mécanismes de la haine, désamorcer les facteurs de conflit ou d’incompréhension. De ce point de vue, le détournement systématique des moyens médiatiques et de communication par les groupes terroristes devrait nous inciter à la réflexion : pouvons-nous accepter que nos imaginations soient prisonnières de communiqués menaçants mais souvent faux ou dépourvus de toute crédibilité diffusés par internet ? Allons-nous continuer à accorder aux messages de propagande islamistes transmis par les chaînes de télévision une attention disproportionnée par rapport à la réalité des rapports de  force ? Devons-nous subir des images qui n’ont d’autre but que la propagation de l’horreur et de la peur, pour toucher nos pays au cœur, affaiblir, manipuler et diviser nos peuples. Face à l’esprit de destruction c’est en nous que nous devons trouver les ressources nécessaires : sur le ring du monde, face à un adversaire qui ne respecte aucune règle, ce n’est pas de la boxe qu’il faut faire, mais bien du judo, c’est-à-dire utiliser l’énergie et les erreurs de nos adversaires qui, pour nous frapper, veulent prendre en otage les peuples. Sans jamais se résigner, il faut savoir esquiver, feindre, se dérober.

La grâce, pour saisir les opportunités, faire preuve d’audace, tendre des mains jusque là fermées, dans la fidélité à nos valeurs et à nos idéaux. L’approfondissement de notre politique de coopération, l’aide au traitement des épidémies qui ravagent des continents entiers, les travaux conjoints sur la maîtrise des phénomènes climatiques sont autant de voies à approfondir ensemble.

Notre siècle est face à un défi majeur. Ne nous trompons pas. Demain nos enfants nous demanderont des comptes sur les décisions que nous aurons prises aujourd’hui pour la justice et pour la paix. C’est aujourd’hui que nous devons réagir. C’est maintenant que nous devons nous mobiliser et travailler ensemble à l’unité du monde. Nous avons tous à gagner d’une meilleure coopération entre les Etats. Nous avons tous à gagner de l’affirmation sereine des identités, du respect accordée à chaque nation, de l’égalité entre les peuples.

Lorsque j’étais étudiant, il y malheureusement un certain temps, l’usage était de dire : ce qui est bon pour la General Motors est bon pour les Etats-Unis, et ce qui est bon pour les Etats-Unis est bon pour le monde. Aujourd’hui je crois qu’il serait plus juste de dire : ce qui est bon pour les peuples est bon pour le monde, et ce qui est bon pour le monde est bon aussi pour les Etats-Unis.

28 septembre 2004