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Etats-Unis

1024 576 Dominique de Villepin

Quand on est fort, il faut partager et faire la paix

Invité de Natacha Polony dans « Polonium » sur Paris Première, Dominique de Villepin est revenu sur la nécessité de faire preuve d’imagination pour favoriser l’émergence d’une diplomatie globale à même de promouvoir la paix. Il s’est également exprimé sur l’enjeu du renouvellement du débat politique en France ainsi que sur sa volonté de concilier ses activités professionnelles et sa passion pour la poésie

1024 488 Dominique de Villepin

La première protection d’un pays, c’est sa diplomatie

Invité d’Eric Zemmour et Eric Naulleau sur Paris Première, Dominique de Villepin est revenu en profondeur sur les thèses qu’il défend dans son dernier ouvrage Mémoire de paix pour temps de guerre


1024 559 Dominique de Villepin

L’Europe et la Russie ont des intérêts communs

Répondant aux question de RT France, Dominique de Villepin a donné sa appelé la diplomatie européenne à prendre en compte les intérêts et les peurs des uns et des autres, afin de favoriser un dialogue constructif avec le voisin russe et d’enrayer la crise ukrainienne

 

1024 500 Dominique de Villepin

Nous sommes le chef de file des pays néoconservateurs

Invité de Frédéric Taddeï dans l’émission « Hier, Aujourd’hui, Demain » sur France 2, Dominique de Villepin est tout d’abord revenu sur les incertitudes qui entourent la future politique étrangère des Etats-Unis de Donald Trump. Il a également insisté sur le fait que la lutte contre le terrorisme ne pouvait être menée par la voie des armes mais devait au contraire inciter à trouver des solutions politiques, et a appelé la France à renouer avec sa vocation de médiatrice de paix

1024 683 Dominique de Villepin

Ce que la France doit dire à Trump

– Dans un entretien accordé à Vincent Jauvert pour L’Obs, Dominique de Villepin explique en quoi la présidence Trump pourrait, sous certaines conditions, être bénéfique pour le monde – 

Le 20 janvier, Donald Trump sera le maître du feu nucléaire américain, des milliers d’Hiroshima potentiels. N’êtes-vous pas inquiet de savoir que cet homme dépourvu de la moindre expérience de gouvernement, qui tient des propos racistes et se revendique « imprévisible » en politique étrangère, pourrait bientôt décider, seul, de détruire tout ou partie de la planète ?

Donald Trump a, durant la campagne électorale, tenu des propos incendiaires et pris des positions radicales, souvent incohérentes, qui ont, à juste titre, alarmé le monde. Mais nous pouvons penser que la phase de conquête du pouvoir est terminée, celle de son exercice commence, complètement différente.

Je l’ai rencontré dans les années 1980 quand j’étais jeune diplomate aux Etats-Unis. Je l’ai croisé quelquefois à New York, où ce personnage transgressif tenait déjà le haut du pavé. Certes, il adore la politique spectacle avec ses emphases. Mais, au-delà des apparences, Donald Trump est sans doute d’abord un pragmatique : cet héritier a été confronté, durant toute sa vie, à des choix de grand entrepreneur. Il tient à conserver son image de winner, de gagnant. Voilà pourquoi il n’a aucun intérêt à s’engager dans une aventure militaire sans issue, et encore moins à appuyer sur le bouton atomique.

Un autre élément me rassure : la Constitution des Etats-Unis encadre fortement le pouvoir du président américain par de puissants contre-pouvoirs, notamment celui du Congrès qui a de nombreuses prérogatives en matière de politique étrangère.

Mais le Parti républicain y est majoritaire, à la fois au Sénat et à la Chambre des Représentants.

C’est vrai, mais n’oubliez pas qu’une partie de l’establishment républicain a pris ses distances avec le candidat Trump. Le nouveau président va devoir compter avec cette sorte d’opposition interne, tenter de la fédérer. Et puis en raison du caractère très strict du fonctionnement des institutions, le bureau Ovale impose le respect d’un grand nombre de règles et d’obligations. A la différence de la France, tout homme élu président des Etats-Unis est donc obligé de se métamorphoser.

Bref, vous ne croyez pas qu’installé à la Maison-Blanche Donald Trump pourrait entreprendre des actions dangereuses pour la sécurité du monde.

Je n’ai pas dit cela. Le risque est là, évidemment. Ne serait-ce que pour donner des gages à ces électeurs, Donald Trump pourrait décider de mettre à exécution certaines de ses menaces les plus dangereuses. Je pense notamment à la dénonciation de l’accord sur le nucléaire iranien, signé en juillet 2015 à Vienne. Je suis d’autant plus sensible à ce risque que c’est moi qui ai, avec mes homologues britannique et allemand de l’époque, entamé, en 2003, les négociations avec Téhéran contre l’avis du président américain d’alors, George Bush. L’abandon de cet accord majeur pourrait déclencher une série de réactions en chaîne aux conséquences dramatiques pour le Moyen-Orient, cette région déjà si inflammable.

Et plus généralement ?

On connaît quelques lignes de force de la politique étrangère du nouvel hôte de la Maison-Blanche telles qu’il les a présentées lors de la campagne électorale. Oui, certaines peuvent inquiéter, comme sa volonté de dénoncer tous les grands accords commerciaux, voire de remettre en cause plusieurs règles de l’OMC pour faire valoir les intérêts de l’Amérique. Ou sa relative prise de distance d’avec les alliés traditionnels des Etats-Unis : l’Europe, le Japon et la Corée du Sud. Il les menace de réduire la présence militaire américaine s’ils n’augmentent pas significativement leur budget de défense. Mais il est plus ambivalent qu’il n’y paraît, comme lorsqu’il a affirmé plusieurs fois son rejet de l’interventionnisme militaire.

Autrement dit, attendons de voir comment Donald Trump va « atterrir ». Quels seront les piliers de son administration ? Il y a au sein du Parti républicain des personnalités de grande envergure. Les choisira-t-il ? Quels signaux va-t-il donner à son électorat ? Le système américain a prévu un délai de deux mois pour la passation de pouvoirs, un moment crucial pour l’apprentissage et la prise de contact discrète avec les grands leaders de la planète. C’est à ce moment-là que Donald Trump et son équipe vont définir concrètement leur approche du monde, leurs priorités majeures et les quelques grands combats internationaux que la nouvelle administration entendra mener pendant quatre ans.

Quels seront les premiers grands tests, à votre avis ?

La politique d’immigration, d’abord. Donald Trump va-t-il effectivement expulser manu militari des millions de clandestins au risque de déclencher des révoltes au sein de la population hispanique, de plus en plus nombreuse, et d’entrer dans une logique d’extrême tension avec son grand voisin mexicain ?

Comment va-t-il tenter de rassurer les alliés traditionnels des Etats-Unis, en Europe mais aussi en Asie, où certains sont déjà tentés de se tourner vers la Chine, et au Moyen-Orient où les monarchies conservatrices du Golfe, mais aussi Israël attendent avec une grande anxiété les premiers messages de leur grand protecteur historique.

L’urgence, c’est aussi et surtout la question syrienne. Croyez-vous que l’administration Trump est réellement prête à faire alliance avec la Russie et donc avec le régime de Bachar al-Assad ?

L’enjeu est de prendre en compte les réalités et de créer les conditions d’un dialogue, pour améliorer la situation concrète du peuple syrien, plus que de nouer une nouvelle alliance, qui serait source de plus de déstabilisation encore. Qui peut nier qu’il faut aujourd’hui des initiatives fortes ? La confrontation avec la Russie ne mène qu’au durcissement du conflit. Il est possible d’obtenir de la Russie des gestes forts.

Barack Obama n’a pas vraiment joué la partie diplomatique dans cette région. Certes, il a réduit l’engagement militaire américain, mais il n’a jamais proposé d’initiative globale forte. Il y a là, pour la nouvelle administration, un gigantesque champ à explorer.

Je l’évoque dans mon dernier livre, il y a nécessité d’un « Helsinki » du Moyen-Orient, c’est-à-dire une grande conférence qui réunirait autour d’une table tous les partenaires, y compris les Russes, les Iraniens, les Saoudiens pour redessiner une architecture de sécurité de la région, comme ce fut le cas lors de la conférence qui a, en 1975, réuni dans la capitale finlandaise, Soviétiques, Américains et Européens afin d’établir des règles de sécurité collective sur le Vieux Continent.

L’administration Trump pourrait aussi prendre l’initiative de la création d’un grand fonds financé par les riches monarchies du Golfe et par l’Iran pour aider les pays les plus pauvres et permettre le retour des millions de déplacés. Mais cela nécessiterait de maintenir les liens si fraîchement renouvelés avec l’Iran…

Certains scénarios des débuts de Trump au pouvoir sont beaucoup plus noirs. Vladimir Poutine pourrait, par exemple, interpréter les déclarations très favorables à son endroit comme un renoncement à défendre l’Europe de l’Est et pourrait décider d’envahir les pays Baltes.

Vladimir Poutine a-t-il vraiment intérêt à s’en prendre à Tallinn ou à Vilnius ? Il s’agit peut-être plutôt pour la Russie d’une occasion de sortir de la relation de guerre froide, plus coûteuse pour elle que pour les Etats-Unis, et de se sentir traitée d’égal à égal, si chaque côté parvient à surmonter ses tentations.

Pourtant, il y a bien aujourd’hui un affrontement idéologique entre les démocraties libérales et celles qui se revendiquent « illibérales », dont le héraut est Vladimir Poutine.

A l’évidence. Mais ce n’est pas en continuant d’employer les raisonnements et les méthodes de la guerre froide, les sanctions, le containment, l’exclusion, que l’on remportera la partie. Mais plutôt en reprenant le leadership diplomatique et politique dans l’arène multilatérale, leadership auquel Barack Obama a de fait renoncé.

Rien ne dit que Donald Trump partage ce point de vue…

C’est vrai. Mais on peut encore l’espérer. Et la France pourrait affirmer des principes clairs et formuler des propositions concrètes, fidèle à son esprit d’indépendance. Plutôt que de prononcer par avance des jugements définitifs, efforçons-nous d’encourager la nouvelle administration à renouer avec ses responsabilités en stabilisant le monde par la voie diplomatique.

Que devrait dire précisément le gouvernement français à l’équipe de Donald Trump durant la période de transition ?

La force et l’ancienneté de nos relations avec l’Amérique, la capacité que l’on a de se parler franchement doivent nous conduire à engager un véritable dialogue avec Donald Trump et ses hommes, pas du bout des lèvres et avec une pointe de mépris comme l’équipe Hollande semble le faire. Nous devrions leur dire : « Vous êtes prêts à faire bouger les lignes ? Voilà comment nous pouvons vous aider et jusqu’où nous sommes prêts à aller. »

Proposons, clairement et ouvertement, des idées neuves sur la Russie, l’Ukraine, la Turquie ou la Syrie. La nouvelle donne nous permet et nous oblige à redevenir acteurs de la diplomatie internationale et non plus suiveurs comme nous avons pu l’être par le passé. La France doit tenir son rang, elle s’est trop longtemps reniée. A la faveur du changement sur la scène internationale qui intervient aujourd’hui aux Etats-Unis, revenons à notre vocation : être un trait d’union, un médiateur, une source d’initiatives et de propositions au lieu de nous recroqueviller et de tenter, sans succès, de régler les problèmes du monde avec un gros bâton.

L’élection de Trump est l’occasion pour la France de réviser ses stratégies diplomatico-militaires qui ne mènent nulle part, si ce n’est à l’affaiblissement de notre statut international. Les deux derniers quinquennats ont engagé notre pays dans la voie du militarisme. Ce n’est plus le Quai-d’Orsay qui conçoit l’action extérieure de la France mais l’hôtel de Brienne, le ministère de la Défense. Il y a eu l’intervention en Libye, puis au Mali et au Sahel… avec, chaque fois et malgré ce que le gouvernement affirme, des résultats bien minces et fragiles, sans commune mesure avec le gigantesque déploiement de force et sans stratégie politique de sortie.

En fait, nous sommes les derniers des Mohicans néoconservateurs. Un comble pour nous qui les avons combattus en 2003 à propos de la guerre en Irak ! Retrouvons le message du général de Gaulle, celui de l’indépendance !

Dans votre livre, vous écrivez que la France et l’Amérique sont des « jumeaux terribles ». Est-ce à dire que vous jugez désormais inévitable l’élection de Marine Le Pen en mai prochain ?

Absolument pas. Ni souhaitable, bien entendu, ni inévitable. Le devoir de la classe politique française est aujourd’hui d’entendre les aspirations et les humiliations de notre peuple. Mais pas de proposer les solutions des populistes. A mon avis, la réponse passe d’abord et avant tout par un redressement de l’Etat qui est historiquement le creuset de l’identité française.

16 novembre 2016, L’Obs

1024 547 Dominique de Villepin

La démocratie américaine est vivante

Invité d’Yves Calvi dans l’émission « 24h en questions » sur LCI, Dominique de Villepin est revenu sur la personnalité de Donald Trump et sur le rôle que doit jouer la France aux côtés des Etats-Unis. Il a également eu l’occasion de présenter les thèses issues de son dernier livre, Mémoire de paix pour temps de guerre, et de rappeler que le risque de voir de nouveaux conflits se déclencher s’est accru

1024 611 Dominique de Villepin

Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous

– Dans un entretien avec Renaud Dély pour Marianne, Dominique de Villepin analyse la montée des populismes à travers le monde et la capacité de Donald Trump à incarner un recours au regard d’Américains sensibles à l’idée d’un déclin national  –

Que nous dit, selon vous, l’élection inattendue de Donald Trump de l’état de santé des démocraties occidentales ?

Son succès révèle les failles de notre monde. Donald Trump est parvenu à saisir le désir profond d’une partie de l’Amérique. Il incarne le winner à l’américaine, celui qui gagne envers et contre tout, même si ce doit être au mépris des règles. Pour un peuple qui a appris en 2008 que respecter les règles, cela pouvait signifier voir saisir sa maison, perdre son emploi, il porte leur espoir de s’en sortir. D’autant que le discours protectionniste touche une corde sensible chez beaucoup d’ouvriers de la «ceinture de la rouille». Il incarne aussi la peur de l’Amérique de perdre sa domination mondiale. Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous, leurs «anarchistes couronnés».

Mais il y a aussi le showman, l’homme de spectacle qui triomphe dans une démocratie d’opinion corsetée de convenances et desymboles. En un sens, il fait la synthèse aux Etats-Unis de ce qui se présente dans les populismes européens en ordre dispersé, le côté farces et attrapes et fort en gueule de Beppe Grillo en Italie, l’angoisse identitaire de Marine Le Pen ou le protectionnisme nationaliste qui prospère en Europe orientale.

Il est le produit d’un affaissement de la démocratie tranquille, parfois élitiste, souvent mécanique, qui s’est imposée depuis 1989 faute d’affrontement idéologique. Pour autant, il ne propose guère d’alternative. Son programme économique notamment est beaucoup plus traditionnel que son image, baisses d’impôts, «ruissellement» de la richesse. Il faut en tirer, aux Etats-Unis comme chez nous, les conséquences et entendre les peuples sans jouer sur les peurs, les colères et les haines.

Donald Trump a une réputation d’isolationniste. Qu’est-ce que son élection à la Maison-Blanche change pour nous, Français et Européens ? Est-ce une si mauvaise nouvelle que cela en matière de politique étrangère ?

Pour le monde s’ouvre, avec la présidence de Donald Trump, un temps de changements sans doute chaotiques. Certains pays hostiles aux Etats-Unis vont certainement tester la détermination du nouveau président. Certains alliés vont même chercher à prendre des gages. C’est en un sens l’empire américain qui vacille un peu plus, après l’hyperpuissance arrogante des années Bush et de l’invasion de l’Irak en 2003, après le retrait pour partie isolationniste amorcé par Barack Obama. L’appel constant à la grandeur et à la fierté traduit un doute existentiel de l’Amérique, le même mobile d’humiliation qui anime d’autres peuples dans le monde aujourd’hui. Cette quête de grandeur à tout prix est lourde de risques, risque de guerre commerciale dans une spirale protectionniste, risque de guerre tout court quand s’affrontent des approches aussi passionnelles du monde. Cela signifie un devoir d’indépendance de l’Europe et une chance de peser davantage dans le monde et de prendre en main ses propres affaires, à l’heure où les Etats-Unis hésitent entre repli et impulsivité. Cette volonté d’indépendance sera décisive pour l’Europe orientale comme pour le Moyen-Orient. C’est pour cela que je plaide pour la constitution d’un axe entre la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine, pour mettre de l’huile dans les rouages internationaux et repenser profondément, par exemple, l’architecture de sécurité du Moyen-Orient. Tout cela, les Etats-Unis ne peuvent pas le faire seuls. Ils ont compris qu’ils devaient se retirer de théâtres d’opérations où les Occidentaux ont provoqué des catastrophes (Afghanistan, Irak), mais Obama a manqué de volonté et d’énergie pour doter la planète de nouveaux leviers de gouvernance politique.

Dans votre livre, vous expliquez que la France et les Etats-Unis sont des «jumeaux terribles» et que «tous les signaux indiquent qu’il existe un risque d’hystérie», car, alors que les Etats-Unis déclinent, leurs revendications de puissance s’accroissent…

C’est tout le danger. Regardez les grands leviers dont disposent les Etats-Unis dans le domaine monétaire et financier : la maîtrise complète des agences de notation, du système des banques d’affaires, du système des audits. Dans le domaine juridique, on a vu avec la Deutsche Bank ou la BNP qu’ils sont de plus en plus tentés d’utiliser le droit comme moyen de puissance. C’est vrai également pour Internet, avec Google, Facebook ou Amazon. Les Etats-Unis sont dans une fuite en avant dangereuse. Ce qui m’inquiète, c’est que ces moyens de puissance dans le domaine économique, financier, monétaire, juridique, militaire, conduisent à une forme d’hystérie qui se traduit par une militarisation des esprits et l’extension d’une culture de guerre au-delà même des zones de crise. L’incapacité à se mettre à la place de l’autre et à considérer la planète comme une responsabilité commune fait que le risque de guerre s’accroît.

Cette «militarisation des esprits» qui menace la démocratie, est-ce le principal défi à relever pour l’administration Trump ?

Dans son discours – qui est un discours de campagne, ne l’oublions pas -, Donald Trump est ambivalent, il souhaite tourner le dos à l’interventionnisme militaire et jouer la carte de la négociation, plus comme un businessman que comme un diplomate, sans doute, mais dans le même temps il en appelle à la grandeur américaine qui peut être une volonté de s’accrocher aux oripeaux de la puissance et de mettre en scène une toute-puissance disparue. S’il n’a pas les résultats escomptés à l’intérieur, ne sera-t-il pas à son tour tenté par la fuite en avant militaire ? Cela crée une immense incertitude internationale.

Dans votre livre, vous renvoyez dos à dos les Etats-Unis de Donald Trump et la France de Marine Le Pen ?

Les Etats démocratiques sont rongés par les mêmes passions politiques, la colère et la peur. L’Amérique blanche déclassée, d’un côté, la France qui souffre et s’inquiète, de l’autre, sont à mettre en miroir. Ce n’est peut-être pas un hasard si la carte électorale de l’Amérique de Trump et celle de la Louisiane du XVIIIe siècle coïncident. Quand on voit le basculement démographique qui attend les Etats-Unis où, dans quelques décennies, l’Amérique blanche sera devenue minoritaire, on pressent que de grandes frayeurs s’annoncent. Et c’est plus généralement parce que ces Etats-nations sont affaiblis que la compétition des systèmes reprend de plus belle et que l’avantage est aux régimes «illibéraux» ou autoritaires.

Comme la Russie de Poutine, lequel a d’ailleurs soutenu Donald Trump pendant la campagne américaine ?

Le monde traverse un moment de personnalisation bonapartiste. Les hommes forts ont le vent en poupe, tendant un miroir de puissance,de virilité, d’audace à leurs peuples.

Cette tentation traverse à la fois les régimes autoritaires et les régimes démocratiques. Chacun y réagit à sa manière, avec ses forces et ses faiblesses propres, pour se tenir en équilibre. La clé demeure d’être capable de trouver des alternatives, en un mot de refaire de la politique. Il faut offrir une vision aux peuples et leur donner une parole sur la scène mondiale dans laquelle ils se reconnaissent. Si nous ne le faisons pas chez nous, si nous continuons avec un débat politique en roue libre, sans prise avec le réel, nous n’aurons de choix qu’entre la tentation d’un populisme dur ou une démocratie molle qui ferait du militarisme la seule preuve de son efficacité supposée. Par expérience, on sait qu’un tel engrenage sans fin conduit à la guerre à outrance. La peur aidant, on demande aujourd’hui aux armées de faire des choses qu’elles ne peuvent pas faire : donner un sens politique à leur action dès lors que le pouvoir politique n’a pas de vision. On emploie le bouton militaire parce que c’est l’un des derniers qui fonctionnent et que l’on estime que c’est la recette miracle ! C’est gravissime parce que cette logique d’engrenage conduit à la catastrophe.

Au fond, les démocraties ne font plus de politique quand les régimes «illibéraux» ou autoritaires en font : la Russie, la Chine, la Pologne, la Hongrie ou la Turquie.

La première condition pour que la France refasse de la politique serait-elle qu’elle reprenne ses distances vis-à-vis des Etats-Unis ?

La première clé de la politique, c’est l’indépendance. En 2003, contre la guerre engagée par les Américains en Irak, nous avions réussi à rallier à nos côtés la Russie et l’Allemagne ! Aujourd’hui, nous sommes parmi les chefs de file des néoconservateurs… Nous avons perdu la position historique qui était la nôtre, une position de médiateur, d’initiateur de dialogue et de paix, capable de faire bouger les lignes sur la scène mondiale. Je veux encore croire qu’un nouveau président français serait capable de redonner à la France ce rôle qui doit être le sien, et de s’émanciper de la tutelle américaine.

Face au djihadisme aussi, il faut faire de la politique plutôt que de faire la guerre ?

Le djihadisme se sert de nos faiblesses et de nos peurs. Lui déclarer la guerre, c’est fortifier et disséminer ce noyau dur. Donner aux djihadistes le statut de premiers adversaires de l’Occident accroît leur audience et répand la «marque» au Sahel, en Asie, et un peu partout dans le monde. La menace djihadiste ne concerne pas que les Occidentaux. Il y a eu des attentats en Chine, en Russie, etc. Par notre attitude et notre incapacité à faire de la politique, nous polarisons l’adversaire contre nous. On s’autodésigne comme le pays où un attentat aura le plus d’écho, le plus d’effets médiatiques et politiques, et sera le plus susceptible de toucher et de briser la société compte tenu de ses caractéristiques. Nous menons une politique de matamore qui n’a pas de véritable effet dissuasif. Au contraire, ce discours aimante le terrorisme vers notre pays. La seule solution, c’est d’assécher le terrorisme, par une coopération internationale adéquate en matière financière, policière ou judiciaire, mais aussi en recherchant le moyen de transformer des groupes violents en groupes politiques. La voie est étroite, mais c’est la seule dont nous disposons.

L’autre voie, celle de la «militarisation des esprits», c’est celle qui conduit vers la troisième guerre mondiale ?

Les choses ne se produisent jamais tout à fait comme on les imagine, mais ce qui est vrai, c’est que la militarisation et l’hystérisation des esprits peuvent multiplier les conflits et conduire à l’affrontement de géants. Nous sommes dans un monde très mouvant, très instable, très volatil, où tout le monde observe tout le monde et où il ne faudrait pas grand-chose pour que le pire puisse se produire…

Le 14 février 2003, ministre des Affaires étrangères, vous avez dit non aux Etats-Unis. Vous écrivez que Jacques Chirac est le «dernier gaulliste». Est-ce à dire qu’aujourd’hui la France ne pourrait plus dire non aux Etats-Unis ?

Jacques Chirac est le dernier homme d’Etat français à avoir eu l’expérience de la guerre et à être resté fidèle à une vision politique du rôle de la France dans le monde. Il a constamment refusé de réduire la France à l’appartenance à une «famille occidentale». Nous devons conserver cette mémoire et rester fidèles aux leçons de notre histoire.

12 novembre 2016, Marianne

1024 637 Dominique de Villepin

Faisons des propositions à Donald Trump

Invité du « Club de la Presse » sur Europe 1, Dominique de Villepin a avancé des pistes de réflexion quant aux initiatives que pourrait mener la diplomatie française auprès du nouveau président des Etats-Unis

 

1024 576 Dominique de Villepin

On ne peut pas comparer le Parti Républicain et le Front National

Dans une interview en anglais pour CNBC, Dominique de Villepin rejette toute comparaison entre le Parti Républicain et le Front National, appelant à distinguer deux organisations politiques dont la dimension et l’influence dans leur pays respectif sont bien différentes

1024 680 Dominique de Villepin

L’Amérique voit fondre son hégémonie

– Dans un entretien avec Olivier Royant et Régis Le Sommier pour Paris Match, Dominique de Villepin revient sur l’augmentation du risque d’escalade conflictuelle à l’heure où les Etats-Unis ne sont plus les gendarmes du monde –

 

Un haut diplomate russe nous confiait que nous sommes dans un état de tension entre Russes et Américains sans équivalent depuis la crise des missiles, en 1962. Partagez-vous cette opinion ?

Américains et Russes semblent devenus incapables de se comprendre. L’Amérique voit fondre son hégémonie. L’Europe craint la constitution de glacis, d’Etats tampons dans l’étranger proche de la Russie. J’arrive de Pologne, où l’inquiétude des dirigeants et de la population est profonde et les conduit à soutenir le déploiement de missiles de l’Otan. La Russie voit dans les révolutions de couleur ou de Maïdan des empiètements sur son pré carré historique et une vulnérabilité face à l’Otan. Ces réactions en chaîne rappellent la logique des “somnambules” avant la Première Guerre mondiale, dénoncée par Christopher Clark, le cercle vicieux des peurs, des calculs et des réflexes militaires.

 

Cette escalade semble se faire dans l’indifférence générale, comme si l’on ne voulait pas la voir.

Sans doute par sidération devant les enjeux, on se refuse à voir le caractère global de ces tensions, les rivalités profondes, territoriales, fondées sur des intérêts stratégiques. L’affrontement des grands blocs de puissance s’intensifie partout, en Europe orientale comme en mer de Chine du Sud. Une bataille d’influence titanesque a lieu entre Américains et Chinois pour le partage des grands instruments de la domination mondiale, Internet, la monnaie, l’énergie, le droit, la culture. Pour le contrôle du territoire aussi, car la Chine se libère peu à peu du corset étroit que les Etats-Unis lui avaient imposé après 1945, en Asie du Sud-Est – aux Philippines ou en Malaisie – ou en Asie centrale. Nous sommes entrés dans un nouvel âge de rivalité mondiale. En réagissant systématiquement par la sanction et l’exclusion, les Occidentaux aggravent la fracture du monde. Ils ont ainsi, contre toute vraisemblance, poussé la Russie à se tourner vers l’Asie ou encouragé le durcissement de la Turquie. J’ai la conviction que l’Europe a la possibilité, si elle se réveille, d’empêcher le face-à-face et de proposer des alternatives, par exemple, en matière monétaire face au risque de nouvelles crises financières, l’organisation d’un G3 des principales monnaies mondiales, réunissant la Fed, la Banque centrale européenne et la Banque centrale chinoise autour d’un objectif de stabilité monétaire.

 

Certains diplomates parlent de Troisième Guerre mondiale. On n’aurait jamais utilisé ces mots il y a encore dix ans.

La guerre, dans un avenir proche, n’est plus impossible. La société internationale semble s’être convertie à l’esprit de guerre, à la militarisation systématique du règlement de crises. La banalisation de l’outil militaire conduit au risque de dérapage guerrier. C’est pourquoi nous avons le devoir de favoriser les lieux de dialogue et de conciliation. Je propose, dans ce livre, la mise en place d’une concertation structurée, qui associe la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine pour éviter les engrenages et donner une colonne vertébrale aux efforts diplomatiques. Nous manquons à notre responsabilité. La France avait vocation à être le pays du dialogue, de l’échange, celui qui fait se rencontrer des gens qui ne se parlent jamais. Aujourd’hui, elle a abandonné cette position de carrefour. Elle a abandonné aussi sa recherche de l’équilibre. La versatilité des diplomaties occidentales offre à certains pays l’occasion de jouer leur avantage au risque de désordres majeurs…

Vous pensez à qui par exemple ?

La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran est centrale dans la crise suicidaire du Moyen Orient. Nous les avons stigmatisés tour à tour et, ce faisant, n’avons jamais tenu de ligne d’équilibre. Aujourd’hui, par exemple, nous poussons nos intérêts par des ventes d’armes, en profitant de la disgrâce des Etats-Unis auprès de l’Arabie saoudite. Nous fermons les yeux sur la guerre au Yémen, si dangereuse parce qu’elle est comme la répétition générale d’un affrontement direct entre Iraniens et Saoudiens. Or il ne peut y avoir de paix au Moyen orient que dans un jeu de contrepoids entre puissances sunnites et chiites, arabes et non-arabes. Notre rôle est de calmer les choses. Nous devons favoriser l’émergence d’une architecture de sécurité collective inclusive, un Helsinki du Moyen Orient. Il faut des outils nouveaux – pourquoi ne pas faire du partage et de la maîtrise de la rente pétrolière, qui a été le nerf des tensions, le coeur d’une démarche coopérative, comme l’Europe l’a fait avec le charbon et l’acier dans la CECA en 1950. 

Russes et Américains ont un ennemi commun qui est le djihadisme radical. Pourquoi continuent-ils à s’affronter ? 

Les Occidentaux ont voulu croire que le djihadisme ne s’attaquait qu’à eux. Ils ont oublié que la Chine a été touchée, ainsi que la Russie, l’Inde ou, plus profondément encore, presque tous les pays musulmans. C’est un problème mondial. Nous devrions traiter ces questions en mobilisant tous les instruments et toutes les bonnes volontés en nous appuyant fortement sur la légitimité internationale. Regagner des territoires à Daech sans stratégie politique ne suffira pas à éteindre le terrorisme.

Vous relevez dans le livre une absence de leadership au niveau international, au niveau de la communauté, au niveau des grands présidents, des grandes puissance…

Au delà de la question du leadership, c’est une communauté médiatique mondiale qui s’est peu à peu affirmée. L’information circule à grande vitesse. Elle est aplatie. Il faut réagir en permanence et en temps réel. L’opinion prime sur l’action. L’affaiblissement des Etats, la montée des passions, y compris dans les Etats démocratiques, font que nos sociétés ont perdu beaucoup d’efficacité sur la scène internationale. On juge plutôt que de responsabiliser nos interlocuteurs et améliorer les choses. Au début de la crise syrienne,  le jugement moral sur Bachar Al-Assad a prévalu sur le souci  de soulager la souffrance des populations. 

Pour vous, il faut dialoguer avec Bachar Al-Assad, l’appuyer comme le font les Russes, préserver l’Etat syrien ?

Le régime d’Assad n’est pas la solution pour la Syrie, mais il faut dialoguer avec tout le monde, cela a toujours été la clé de la diplomatie française : avoir une stratégie inclusive. La diplomatie doit apporter des réponses à des problèmes, pas se faire plaisir. Comment faire en sorte d’avoir des corridors humanitaires, des zones d’exclusion aérienne? La question se pose avec acuité pour Raqqa et Mossoul. Des territoires vont être libérés. Comment les pacifier durablement  en liaison avec les pays de la région, sachant qu’aujourd’hui ceux-ci cherchent à prendre des gages en termes de territoires et d’influence ? 

La grande raison de l’émergence de Daech fut l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Vous vous y êtes opposé. En êtes-vous fier ?

Je crois que la position de la France était juste. Mais le désastre de cette région fait que si fierté il y a, elle ne pèse que peu de choses à l’aune des drames que vivent ces populations. Nous avons eu les yeux ouverts pour regarder, parce que notre histoire nous y a obligés. Nous avons vécu des drames, les campagnes napoléoniennes, l’Indochine, la guerre d’Algérie. Cela nous a instruit sur la complexité de la réalité. Je regrette que la France aujourd’hui ne porte pas son histoire et son expérience.

Que reste-t-il de la diplomatie française ?

La politique étrangère de la France s’enferme dans un jeu de rôles qui est souvent un jeu d’intérêts. Elle ne défend pas ce qui est l’honneur de la diplomatie, c’est à dire la recherche de solutions, ce travail ingrat, difficile, humble, qui consiste à nouer des fils dans l’ombre. On a pu le faire à tel ou tel moment, au moment par exemple des Rencontres de Normandie, en juin 2014. La France était dans son rôle quand elle a cherché à retisser un dialogue avec la Russie, avec l’Allemagne. C’est un travail de tous les jours, exténuant mais nécessaire. Et on voit bien aujourd’hui comment, ce qui se passe en Syrie, en Irak, au Sahel, est le résultat d’une démission de la politique au bénéfice des armes. 

Vous rendez un hommage appuyé à Jacques Chirac, un des derniers hommes politiques européens à avoir connu l’expérience concrète et immédiate de la guerre. Trop souvent les dirigeants ne savent pas de quoi ils parlent quand ils évoquent la guerre aujourd’hui. On a même vu Barack Obama piloter ses guerres au « joystick », avec l’usage des drones…

La présidence de Jacques Chirac a incarné un sens de l’équilibre et de la mesure, une vision du monde qui en acceptait la complexité, un refus de rétrécir la France à une supposée famille occidentale. Pour lui la guerre n’a jamais été une réponse parmi d’autres. On oublie les drames qui l’accompagnent. On oublie qu’on intervient dans des sociétés divisées, fragiles. On oublie à quel point une intervention militaire et la guerre laissent des traces dans la mémoire d’un peuple. 

Pour vous, la France est en guerre ou pas ?

Non, la France n’est pas en guerre. Que nous ayons peur, que nous soyons inquiets, que, au quotidien, nous vivions dans la crainte d’un attentat, évidemment. Mais l’idée d’être en guerre face à une organisation terroriste, réduit considérablement notre force morale, notre force politique, notre force de nation. Elle nous rend vulnérables. Nous devenons faibles par rapport à des gens qui ont l’initiative. Nous leur offrons une légitimité de guerriers, une reconnaissance qu’ils ne méritent pas. Et dans le même temps, nous nous dispensons d’adapter notre réponse sécuritaire, de nous doter de forces anti-terroristes plus efficaces, mieux coordonnées. 

Vladimir Poutine veut-il la guerre? L’Occident a-t-il raison de l’ostraciser ?

On ne peut ignorer le traumatisme historique de la Russie. L’humiliation profonde née de la chute de l’Union soviétique a miné le pays. L’Occident a manqué à ses devoirs vis-à-vis du peuple russe à ce moment-là, prenant des engagements sans s’y tenir en particulier sur le rôle de l’Otan.  La Russie recherche la reconnaissance et le respect de son identité en renforçant son influence, au Moyen Orient, ou en obtenant des garanties de sécurité, en Europe Orientale notamment. L’histoire du pays est ainsi faite que plus il y a de difficultés économiques, financières, de souffrances, plus le pays se rassemble autour du pouvoir. Aujourd’hui Vladimir Poutine incarne cette politique de fierté nationale, parfois ce sentiment de supériorité sur un Occident avachi, dépourvu de repères moraux. Mais il y a aussi un désir d’Europe, un besoin d’Europe en Russie. Dès lors, à nous de tendre la main, par exemple pour éviter ensemble la faillite de l’Etat ukrainien à travers des initiatives et des financements communs.

En regardant le débat sur la primaire de droite, cela vous a manqué de ne pas être parmi les candidats ?

Pas du tout ! D’abord parce que je ne suis pas favorable à la primaire. Elle constitue un risque de division et d’impuissance, due à des surenchères qui éloignent de la réalité et conduisent mécaniquement aux déceptions. En France, la conquête du pouvoir se situe à l’opposé de l’exercice du pouvoir. Celui-ci doit être fait de réalisme, de mesure, d’ouverture, de dialogue alors que la conquête est tout en dureté, en clivages et en excès.

Et si l’un deux vous le propose, vous avez envie de replonger ?

Je suis dans l’action, pas dans la recherche de pouvoir. 

10 novembre 2016, Paris Match