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Les plaies de la France sont à vif

Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin estime que l’intérêt supérieur de la France est menacé par la tenue de la campagne électorale actuelle et avertit des risques encourus à vouloir jouer la surenchère 

Comment me taire lorsque je vois le danger sans cesse croissant que cette campagne présidentielle fait courir à la France? Alors que nous sommes prisonniers d’un psychodrame, tous les vrais sujets sont remisés. Il est temps de rappeler à chacun, candidat, citoyen, électeur, Français, que nous avons un devoir vis-à-vis de notre pays qui dépasse notre destin individuel, nos colères et nos passions. Sans dépassement de soi, il n’y a plus de République.

L’enjeu, c’est le salut de nos institutions. Comment accepter de les dégrader ou de les affaiblir, lorsque les menaces s’amoncellent autour de nous? Or, au gré des révélations médiatiques et des jeux partisans, nous prenons le risque soit de l’aventure, l’élection de Marine Le Pen à la magistrature suprême, soit d’une présidence diminuée, privée de majorité forte et de crédit. Assez d’indignités!

Aujourd’hui, le candidat de la droite modérée, ma famille politique de toujours, emporte son camp dans une course vers l’abîme. Attaquer les juges – quels que soient les défauts de la justice dans notre pays -, c’est nécessairement fragiliser l’État de droit. En appeler à la rue contre la magistrature, c’est aussi dangereux qu’irresponsable. C’est, en un mot, jouer avec les institutions. Crier à la guerre civile, c’est prendre le risque de la faire advenir. Accéder à la présidence dans ces conditions, ce serait mettre son intérêt personnel avant l’avenir de la France. Le candidat ne peut aujourd’hui ni se faire entendre sur ses propositions ni rassembler autour de son nom. Poursuivre dans cette voie sans issue, c’est prendre l’État, notre foi dans la démocratie et ses compagnons de route, en otages.

Prenons la mesure des enjeux idéologiques, qui sont mondiaux! La liberté a aujourd’hui le vent de face. Une vague sans précédent d’antilibéralisme souffle sur la mondialisation, mêlant goût des coups de menton autoritaires, protectionnismes étroits et nostalgie des traditions.

Dans notre pays même, la division fait rage, partageant les familles et le territoire. Deux France s’affrontent, sans se comprendre, ni se parler, incapables de s’aimer. Quel que soit le visage que se donnera la France libérale, heureuse, triomphante des métropoles, celle-ci ne pourra gagner sans faire de place à l’autre France, sans lui donner la parole et la part de pouvoir qui lui revient. Comment ne pas voir que nous n’en sommes même plus à devoir espérer le rassemblement, mais que nous avons besoin de réconciliation intérieure?

Prenons également la mesure des décisions à prendre. L’euro vacille et des candidats évoquent avec légèreté la possibilité de choisir la part de la dette publique qu’ils rembourseront. L’État faiblit et les services publics dépérissent, pourtant les matamores font assaut de coupes budgétaires et d’insultes aux fonctionnaires. Le chômage demeure toujours trois points au-dessus de ce qu’il était il y a dix ans, en 2007, et qui fait des propositions sérieuses pour le réduire?

Dangers à l’intérieur, périls à l’extérieur. Les États-Unis de Donald Trump ont désigné l’Europe comme prochain champ de bataille idéologique, espérant sa dislocation. Beaucoup de puissances préféreraient une Europe divisée et querelleuse. Le suicide du Moyen-Orient produit sans cesse de nouvelles pousses terroristes, prêtes à attaquer notre pays et notre mode de vie. Beaucoup se réjouiraient d’une France faible, incapable de porter son message d’indépendance, de médiation et de confiance dans la culture, ni dans le monde ni en Europe.

Prenons garde à l’engrenage des violences. Les plaies de la France, nouvel homme malade de l’Europe, sont à vif. C’est pourquoi une exigence s’impose à tous les candidats: proposer un chemin à la fois soucieux de réconciliation nationale et respectueux des principes – la garantie des institutions, l’esprit d’indépendance et d’ouverture sur le monde, le rôle moteur en Europe au service des peuples.

À l’heure où le fil avec le peuple est si près de se rompre, rien n’est plus urgent que de le préserver. En cet instant, la conscience, la responsabilité et la lucidité nous commandent de faire le choix de la dignité. Il revient à chacun, et à nous tous collectivement, de laisser de côté les jeux personnels, tactiques et idéologiques pour répondre à l’appel de la France et engager le travail de redressement.

1er mars 2017, Le Figaro

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Il faut remettre l’Etat au service des Français

– Dans un entretien avec Xavier Alonzo pour La Tribune de Genève, Dominique de Villepin est revenu sur la nécessité de replacer la politique au centre des attentions, dans une période troublée par l’affirmation des autoritarismes et la montée des populismes. Il s’est également exprimé sur des sujets de politique intérieure –

Le renoncement de François Hollande, est-ce un acte de lucidité ou un acte contraint?

C’est un geste très personnel, conforme à sa conception de la responsabilité politique. Il se produit évidemment dans un environnement très dégradé pour la gauche de gouvernement qui rend l’exercice de renouvellement périlleux.

Avez-vous été surpris qu’un président en exercice dise s’effacer pour l’intérêt général?

Il n’y a pas lieu d’être surpris, tant il aurait été difficile d’affronter seul la responsabilité de la défaite annoncée. Nous voyons bien que l’intérêt général, face à la vague populiste qui emporte tout, c’est de créer des alternatives politiques permettant la proposition, la sérénité, le rassemblement et, surtout, l’action.

A lire votre livre, la politique ne jouerait plus son rôle?

Je pars du constat que la situation internationale est de plus en instable et surprenante. Parce que nous avions imaginé avec la chute du mur de Berlin en 1989 une victoire par k.-o. de la démocratie libérale. On constate que ce n’est pas aussi simple que ça. On revoit poindre une compétition entre les systèmes politiques. On voit que lorsque les démocraties sont confrontées à des difficultés pour répondre aux aspirations de leur peuple, il y a un retour de l’attractivité d’autres formes de régime.

Mais le principe des démocraties libérales n’est-elle pas de réduire le rôle des Etats?

C’est l’un des grands drames du monde: l’affaiblissement des Etats. Et les démocraties occidentales, qui apparaissent comme atomisées, ne sont pas toujours les mieux armées contre les régimes autoritaires. Pourquoi? Parce que ces derniers ont la capacité à faire l’unité de leur pays.

Vous prônez donc un état fort dans les démocraties?

L’urgence de la restauration de l’Etat est bien réelle aussi dans nos démocraties. On tire à vue sur les Etats, considérés comme des formes archaïques et oppressantes de l’organisation sociale, au profit du tout libéral. Nous avons cru que c’était la fin de l’histoire et que l’extension du domaine économique était illimitée. La crise financière a été la facture de cette illusion. Elle a pour réplique sismique le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Lors des primaires de la droite, François Fillon a été plébiscité. Partagez-vous cet enthousiasme?

Le peuple français adressé trois messages. Le premier: cette victoire très franche au sein de l’électorat de droite et du centre est un symbole d’unité. C’est ensuite un message très fort de conviction politique. La politique reprend ses droits, elle est affirmée comme la réponse à apporter aux difficultés. Troisième message: on veut croire au retour de la diplomatie qui peut faire bouger les choses. Que ce soit vis-à-vis de la Russie ou d’autres crises comme en Syrie. François Fillon met en avant cette nécessité de parler avec tout le monde et d’agir à partir de ce dialogue. Reste la question de l’état. Nous sommes tous d’accord qu’il a besoin d’être modernisé. Mais quel rôle et quelle confiance veut-on encore lui accorder? La campagne présidentielle à venir sera déterminante sur ce point.

Mais les classes populaires manquent à Fillon. Jacques Chirac, comme de Gaulle, touchaient eux les ouvriers!

Ce sont les primaires qui ne touchent pas les classes populaires. Celles de gauche pas davantage que celle de droite. La vérité est que ces populations qui sont souvent en souffrance, qui ont le sentiment d’être laissées-pour-compte, sont les plus difficiles à aller chercher. Leur parler suppose à la fois une thématique, une stratégie, une réflexion particulière. François Fillon a désormais le temps de le faire avant la présidentielle.

Quelles sont vos pistes?

Encore une fois, la question de l’état me paraît centrale. Ce n’est pas un discours d’austérité et de rigueur qui peut seul mobiliser les gens. Il faut également s’adresser aux classes populaires en traçant un chemin de réformes qui va remettre l’état au service des Français et au service du public. Ce thème du service public est majeur. Quand on va dans les petites villes ou en campagne, on constate surtout ce qui a été défait.

Vous avez dit Donald Trump, cela peut être une opportunité pour la France et l’Europe. Pourquoi?

Parce que tous les électrochocs créent des situations nouvelles. Et nous obligent à préciser et à marquer encore plus clairement ce qui constitue aujourd’hui nos intérêts, nos ambitions et notre vision. Prenons l’exemple de la sécurité de la défense. Dans ce que Donald Trump a annoncé dans ses relations avec l’OTAN, l’Europe et l’Asie, il veut remettre en cause un certain nombre d’accords. Il en va de la responsabilité des Européens. Nous devons désormais prendre conscience que nous devons faire davantage. C’est l’occasion de relancer le pilier européen de la défense. L’Allemagne s’est déjà engagée dans cette voie.

En économie aussi?

Oui, on a entendu des prises de positions très fortes de Donald Trump dénonçant des accords commerciaux. Là encore, nous avons encore plus de raisons d’affirmer notre vision d’un libre-échange maîtrisé, civilisé. Pourquoi ne pas proposer d’introduire des clauses emplois dans ces traités? Le faire de manière programmée, ce serait une reprise en main de notre destin.

4 décembre 2016, Tribune de Genève