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Etat islamique

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Nous ne pouvons pas gagner la guerre contre le terrorisme – CSOJ

Répondant aux questions de Frédéric Taddei sur le plateau de Ce soir ou jamais, Dominique de Villepin a rappelé qu’une « guerre contre le terrorisme » n’était rien d’autre qu’une fuite en avant menant à l’échec, ce à quoi il a opposé la nécessité de trouver une solution politique aussi inclusive que possible

 

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En Irak, les «Somnambules» sont de retour

– Dans une tribune parue dans Libération, Dominique de Villepin revient sur la difficulté d’intervenir à nouveau en Irak, dix ans après l’intervention américaine dans le pays –

 

Les «Somnambules» sont de retour. C’est par ce nom qu’un historien anglais a désigné les puissances européennes dans leur marche inexorable à la guerre à l’été 1914. C’est l’impression que donnent les puissances occidentales et moyen-orientales réunies à Paris par les présidents français et irakien. Somnambules parce qu’incapables de sortir de la répétition névrotique. En dépit des échecs de toutes les opérations accumulées depuis 2001, en dépit de l’évidence que l’Etat islamique est le résultat de cette succession de stratégies contre-productives, ils continuent à envisager les mêmes opérations, les mêmes coalitions. Souvenons-nous de l’Afghanistan qui n’a pas de président et est localement aux mains de groupes qui n’ont rien à envier aux talibans. Souvenons-nous de l’Irak en 2003, bien sûr. Mais souvenons-nous aussi de la Libye et ouvrons les yeux sur ce qu’elle est devenue, une zone de non-droit et un maquis de factions islamistes rivales où la France envisage déjà une nouvelle intervention. Et après-demain, où irons-nous ? Au Nigeria contre le califat de Boko Haram, ni moins cruel ni moins inquiétant.

Somnambules aussi parce qu’incapables de résister à la pression des opinions publiques et au déferlement d’images cauchemardesques. On frappe pour se donner bonne conscience, pour ne pas laisser impunie la barbarie. Mais quel sens cela a-t-il si cela crée des vocations pour dix nouveaux fous de Dieu ? Somnambules, enfin, parce qu’il n’y a personne pour les réveiller. Aucune voix ne se lève pour dire, preuves à l’appui, qu’ils courent une fois de plus dans le mur. Ce serait pourtant là la responsabilité historique de la France, sa véritable vocation. Car oui, la France est une puissance responsable dans le monde, mais elle est surtout, et tout particulièrement, une grande voix capable d’éveiller les consciences et de tracer des alternatives.

Il est temps d’ouvrir les yeux, avant que nous nous enfoncions encore un peu plus loin dans le cauchemar moyen-oriental. Evitons d’ajouter un nouvel échec à la longue liste et cessons de jouer les apprentis sorciers. Cette opération est un va-tout militaire qui cache sous les uniformes une absence de stratégie. On ne part pas en guerre pour éradiquer un ennemi, mais pour gagner des points d’appui pour la paix. Que va-t-il se passer avec cette opération de grande ampleur. Elle va amalgamer par un réflexe de solidarité identitaire une partie des populations sunnites ambivalentes à l’égard de l’Etat islamique. Des idées simples iront nourrir la victimologie sunnite : voyez tous nos ennemis coalisés, chiites, kurdes et occidentaux. Nous sommes seuls à défendre le peuple sunnite. Elle va déresponsabiliser les Etats de la région qui peuvent se contenter d’un soutien de façade, en sous-main ou humanitaire, là où ils doivent apparaître en première ligne de la réponse collective.

Elle va laisser de côté des Etats indispensables pour une vraie réponse mondiale, mais qui ne veulent pas s’engager sous l’étendard de l’Occident. Où seront la Russie, l’Inde, la Chine dans l’action au quotidien, alors que ces trois puissances majeures sont confrontées sur leur sol au terrorisme islamiste ? Elle va laisser un vide qui sera occupé, comme à chaque fois, par un nouvel acteur radicalisé. Dernier argument en faveur de l’intervention : nous n’avons pas le choix. Argument faux et argument de Somnambules s’il en est. Face à l’Etat islamique, choisissons une stratégie d’asphyxie politique de l’Etat islamique.

L’enjeu aujourd’hui, c’est de construire une stratégie politique, avec une vision de longue durée et un recours ponctuel à l’outil militaire en vue d’objectifs précis, tant cet outil militaire dans des crises identitaires est susceptible de susciter frustrations et ressentiments. Qui est vraiment «l’Etat islamique». Ce n’est ni un Etat ni un empire théocratique naissant, c’est un acteur opportuniste, un entrepreneur de guerre ayant choisi une niche confessionnelle dans le vaste marché de la haine et de la violence. Il ne vise qu’à étendre ses profits, son nombre d’adhérents et son emprise territoriale. Il se nourrit d’images, celles de bourreau et de martyr lui étant aussi profitables en attirant des masses de nouveaux jihadistes. Il s’étend par une tactique du moindre coût en évitant les combats trop difficiles et en se concentrant sur les adversaires les plus faibles, l’armée irakienne en territoire sunnite ou l’Armée syrienne libre en Syrie. Il vise surtout à éteindre la concurrence pour s’imposer sur son marché, face à Al-Qaeda, face à Al-Nosra ou d’autres.

Premier point, mener une stratégie efficace contre un tel acteur signifie l’assécher en verrouillant les frontières et en agissant contre les réseaux mafieux prêts à acheter du pétrole à l’Etat islamique. Un tel acteur, s’il n’avance pas, recule. Il faut donc opposer des verrous pour empêcher toute avancée, en renforçant les capacités de la Jordanie, du Kurdistan, de l’Armée syrienne libre.

Deuxième point, il s’agit ensuite de détacher les tribus sunnites de l’Etat islamique en reprenant une politique de dialogue avec les tribus comme celle du Réveil de 2006-2007 contre Al-Qaeda offrant une place aux tribus dans la nouvelle organisation administrative, sécuritaire et politique de l’Etat irakien. Nous pouvons ainsi le priver de soutiens.

Troisième point, les Etats de la région doivent se mobiliser pour apporter une réponse militaire et politique commune, à laquelle l’Europe et les Etats-Unis pourront apporter leur appui.

Quatrième point, il faut réduire par le dialogue le fossé entre Arabie Saoudite et Iran qui nourrit aujourd’hui la fracture entre chiites et sunnites. Cela passe naturellement par une conférence régionale qui puisse se donner de véritables mécanismes de sécurité contre les acteurs opportunistes. L’Etat islamique est aussi le produit des doubles jeux et des arrière-pensées des Etats de la région. C’est vrai de toute évidence pour la Syrie de Bachar Al-Assad. Mais c’est vrai aussi pour les monarchies du Golfe, pour l’Arabie Saoudite et le Qatar, dont les rivalités et les peurs respectives ont beaucoup nui à l’équilibre de la région. C’est vrai également de certains courants de pensée en Turquie qui se fixent d’autres priorités et notamment la question du Kurdistan.

Cinquième point, il s’agit également d’institutionnaliser une réponse globale au terrorisme en y impliquant toutes les grandes puissances concernées et volontaires, un G20 de l’antiterrorisme. Il faut notamment travailler avec la Chine, la Russie, l’Union africaine sur ces sujets. Il faut développer de nouveaux outils de coopération concernant le renseignement et la justice. Face à une menace internationalisée, il faut des réponses transnationales. Voilà ce que la France pourrait proposer. Voilà où elle pourrait faire entendre sa différence au lieu de chercher la gloire et la reconnaissance internationale dans un rôle de chef de file de l’occidentalisme armé et moralisateur qui laisse un arrière-goût de IVe République. Cela signifie renouer avec nos valeurs d’indépendance, d’équilibre et de dialogue.

17 septembre 2014, Libération

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Irak: Le triple échec du recours à la force

 Dans une tribune parue dans Le Monde, Dominique de Villepin s’interroge sur le bienfondé d’une nouvelle intervention en Irak –

Peut-on arrêter la quatrième guerre d’Irak ?

Après l’offensive victorieuse des djihadistes dans le nord-ouest du pays, l’Irak entre dans sa quatrième guerre en trente ans : guerre contre l’Iran (1980-1988), guerre contre la coalition internationale (1991), guerre contre les Etats-Unis et le Royaume-Uni (2003) et maintenant guerre entre sunnites et chiites. Ce retour de l’Irak sur le devant de la scène cristallise en fait les rivalités entre l’Iran et l’Arabie saoudite, deux puissances régionales. Il reflète aussi les déviances du système international depuis la fin de la guerre froide en 1991 et interpelle notamment les Occidentaux sur leurs responsabilités dans les interventions militaires, nécessaires ou désastreuses, dont l’Irak est le symbole

Les bouleversements en Irak signent le triple échec du recours à la force depuis 2001. Echec de la  » guerre contre le terrorisme «  dont je n’ai cessé de dire qu’elle était un fantasme dangereux qui ne pouvait aboutir qu’à faire le jeu des extrémistes en leur conférant de la crédibilité.

Deuxième échec : le changement de régime par la force devait, en Irak comme en Libye, importer la démocratie dans les fourgons des armées. Résultat : des Etats faillis tombent aux mains de factions instables ou d’un pouvoir sectaire qui remplace une oppression par une autre, dans l’organisation de l’armée et de l’administration.

Troisième échec : celui de la construction nationale au moyen de la force comme en rêvent les ingénieurs politiques américains. Dans l’Orient compliqué, il y a eu la tentation de faire table rase pour construire de nouvelles nations. C’était ne pas voir qu’on ouvrait la boîte de Pandore communautaire et que, tôt ou tard, on verrait toutes les frontières héritées de l’âge colonial remises en cause au nom des puretés ethniques, tribales ou confessionnelles.

Il est nécessaire de rappeler ce diagnostic, non pour se glorifier d’avoir prévenu, ce qui ne sert à rien, mais pour alerter sur les périls de l’avenir. S’il y a eu un triple échec de la force sur le terrain, il y a eu, malgré tout et de façon inquiétante, un triomphe de la force dans les esprits.

Un monde sans gagnants

Deux logiques implacables sont à l’oeuvre. Il y a, dans tout l’Occident, une tentation du recours à la force parce qu’elle est supposée rapide, simple et efficace face au choc des images et des émotions. La guerre tout entière change de sens. Des démocraties militarisées imposent une guerre de drones sans hommes ni pertes, d’un côté tout au moins. Il n’y a plus une année sans désir ou décision d’expédition militaire. En Libye, au Mali, en Centrafrique, en Syrie, en Irak aujourd’hui, c’est toujours la même logique qui veut que, dans le doute, on dégaine son arme.

En même temps s’enracine au Moyen-Orient l’idée d’une force justificatrice et purificatrice qui doit venir à bout de tout ce qui est menaçant et étranger. La logique communautaire se nourrit de l’idée qu’on peut se séparer des autres par la force. Des raids de djihadistes sunnites, peu nombreux mais bien entraînés, suscitent des enrôlements de masse de miliciens chiites et la mobilisation de peshmergas kurdes. Ce sont des sociétés entières qui se mettent sur le pied de guerre.

Cet esprit guerrier nous conduits au bord de la désagrégation de l’ensemble du Moyen-Orient et de la communauté internationale aux points de vue de plus en plus irréconciliables. C’est un monde sans gagnants, où le seul enjeu est d’infliger plus de pertes aux autres qu’on en subit soi-même.

L’urgence, c’est de préserver l’unité de la communauté internationale et de se saisir de ce qui fait consensus, à savoir le risque de terrorisme international qui affecte les puissances. C’est l’occasion, peut-être unique, de rompre avec la  » guerre contre le terrorisme «  et de s’engager dans une vraie lutte contre ce fléau, qui doit être d’abord judiciaire, technologique, financière. Je crois que l’Europe et la France ont ici, à nouveau, une responsabilité particulière à exercer. La clé du succès de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), c’est l’accès à des financements massifs, soit par des bailleurs de fonds complaisants, soit par des trafics transnationaux ou des rançons.

Préserver l’unité du Moyen-Orient, c’est dépasser le clivage sunnites-chiites, qui devient la ligne de front communautaire de tout le Moyen-Orient, au sud de l’Irak par exemple, car cela entraînerait dans le chaos l’Iran, l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Turquie. Une conférence régionale doit mettre autour de la table toutes les puissances autour de ce qui fait consensus pour chacune : la garantie des frontières dans un cadre de sécurité collective comme l’Europe a essayé de le mettre en ?uvre dans le passé.

Le succès de l’EIIL, c’est une coalition hétéroclite rendue possible par la conjugaison de l’effet de terreur et de l’effet de terrain, faisant des djihadistes soit des libérateurs, soit un moindre mal pour des populations sunnites qui se défient du régime en place. Il est encore temps d’imposer un gouvernement de réconciliation nationale, incluant toutes les communautés, ainsi qu’une réforme de l’administration et de l’armée donnant une place à chacun. C’est notre dernière chance avant la déflagration identitaire. Sachons la saisir.

19 juin 2014, Le Monde