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1024 683 Dominique de Villepin

Donald Trump incarne la synthèse de tous les populismes européens

– Dans un entretien accordé à Henri Vernet pour Le Parisien, Dominique de Villepin réagit à l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis –

 

Comment expliquez-vous l’élection de Donald Trump ?

Cette élection est le symptôme d’un malaise. Un malaise de la démocratie américaine et plus largement des démocraties occidentales. Il y a un puissant sentiment d’humiliation dans cette Amérique blanche qui souffre particulièrement de la crise industrielle. Donald Trump a tenu un discours qui répond à cette humiliation par un rêve de grandeur, un sentiment de fierté possible à retrouver. Il fait la synthèse de différentes formes de populisme qu’on connaît en Europe : celui qui s’exprime en Italie avec Beppe Grillo, avec un côté cirque, le populisme en France avec des relents xénophobes, le nationalisme sourcilleux d’Europe de l’Est…

 

Les réponses de Donald Trump sont-elles inquiétantes ?

Ses propositions démagogiques, populistes ou xénophobes, sa tentation isolationniste, de fermeture en matière d’immigration, d’économie et de commerce, sont inquiétantes. Notamment sa tentation d’engager une guerre commerciale avec la Chine.

 

Comme président, il mettra ses menaces à exécution ?

Il faudra voir la majorité dont il disposera exactement au Congrès — et sa loyauté. Le système américain est fait de contre-pouvoirs importants, entre l’échelon local et l’Etat fédéral, des compromis sont possibles. Et ne sous-estimons pas le pragmatisme américain : Donald Trump mettra-t-il un peu d’eau dans son vin ? Le président élu a plusieurs mois avant d’entrer à la Maison-Blanche, cela peut faire office de sas de décompression.

 

Pour qu’il apprenne le métier de président ?

Oui, parce qu’il n’a pas d’expérience politique ni internationale. Il sera testé par les puissances : la Russie, la Chine… Aux Etats-Unis même, d’aucuns vont tester sa volonté d’aller jusqu’au bout de ses promesses. Le choix de la nouvelle administration (NDLR : le gouvernement) sera éclairant sur sa volonté de prendre davantage en compte les réalités du monde. L’esprit de responsabilité doit jouer à plein dans la classe politique américaine, chez ceux qui seront sollicités pour travailler avec Donald Trump. Mais cet esprit doit aussi être au rendez-vous dans les grandes chancelleries, occidentales et autres. Chacun doit faire une partie du chemin.

 

C’est-à-dire ?

Nous devons faire en sorte que le dialogue puisse être plus fort avec les Etats-Unis, accompagner l’action américaine dans le sens du réalisme et de la concertation. Un des grands problèmes du monde, c’est le fait que les Etats-Unis et l’Europe se sont enfermés dans des politiques de sanctions, d’ostracisme, de conflits gelés et dans des interventions militaires. Nous devons nous doter d’outils de gouvernance régionale ou mondiale, mettre en avant des lieux de dialogue pour trouver des solutions pacifiques aux problèmes. Ne pas céder à la tentation d’ajouter de la guerre à la guerre, d’entrer dans une spirale xénophobe et militaire, très forte dans nos pays.

 

Vous visez la France ?

La France, l’Europe… La France a une responsabilité en Europe : être un trait d’union, un pays de médiation. Or nous avons été à contresens, nous avons renié cette vocation qui était la nôtre depuis de Gaulle, pour céder à la tentation militaire d’ostraciser et d’exclure.

 

A quoi pensez-vous ?

A nos interventions en Syrie ou en Irak. A notre attitude vis-à-vis de la Russie, notre incapacité à regarder un monde dangereux, avec des risques de guerre au Moyen-Orient mais aussi en Europe centrale, où on ne prend pas en compte l’humiliation russe. La revanche des peuples humiliés est terrible. Ce que vivent aujourd’hui les Etats-Unis, c’est la même humiliation que celle ressentie par les Russes au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique. Nous pensions à l’époque que c’était la grande victoire des démocraties libérales, la fin de l’histoire. Nous voyons aujourd’hui que les démocraties sont fragiles, qu’elles peuvent aussi se briser. Soyons capables de raccommoder, de rassembler. Ce qui implique de mettre au cœur de nos démocraties davantage de respect et d’écoute.

 

L’homme Trump pourra-t-il « faire président » ?

Je l’ai rencontré quand j’habitais aux Etats-Unis. L’homme est beaucoup plus complexe que le visage qu’il a montré dans la campagne, se présentant comme un homme-spectacle, une sorte d’anarchiste couronné, d’empereur fou. Il est surtout aujourd’hui, aux yeux d’une part importante de l’Amérique, le « winner », le gagnant, capable de balayer les obstacles, de faire reculer les limites. Avec évidemment le risque de l’aventurisme : tout dépendra donc de sa capacité à prendre la mesure de la fonction. Son premier discours était plutôt empreint de modestie, se voulant rassembleur tout en affichant la nécessité de la fierté retrouvée pour les Etats-Unis.

10 novembre 2016, Le Parisien

 

1024 604 Dominique de Villepin

Il faut un sursaut de la France

Interrogé sur RTL, Dominique de Villepin a donné son sentiment sur la personnalité de Donald Trump et a insisté sur la nécessité de redéfinir le rôle que doit jouer la France dans le monde d’aujourd’hui

 

950 818 Dominique de Villepin

La vague populiste touche le monde entier

 – Ces extraits sont issus de Mémoire de paix pour temps de guerre, dernier livre de Dominique de Villepin paru chez Grasset – 

La nouvelle question politique

« Faute d’avoir compris que la mondialisation était un processus essentiellement politique, les gouvernements ont été surpris par la vague populaire de revanchisme et de colère qui souffle sur le monde. Les élites internationales vivent en effet depuis vingt‐cinq ans dans une triple illusion de la mort du politique, qui traduit en réalité un refus viscéral de la politique exporté avec plus ou moins de succès à travers le monde. […]
Paradoxe final, cette dépolitisation à marche forcée du monde s’est accompagnée de l’exigence de démocratisation des Etats. On leur a enjoint d’exprimer une vision politique de leur avenir tout en les privant des moyens effectifs de la réaliser. Comment s’étonner que le résultat de la démocratie, depuis plusieurs décennies, ait été la frustration des peuples et leur choix d’aller vers des idéologies tournant le dos au formalisme : l’islamisme, le souverainisme, le nationalisme ? Comment s’étonner que les démocraties elles‐mêmes se fatiguent et cherchent de nouveaux modèles, que ce soit dans la démocratie « illibérale » ou souveraine à l’est de l’Europe, ou dans un populisme de star‐system aux Etats‐Unis ?
Le traitement d’un monde passionnel par les moyens de la raison raisonnante a conduit à un aveuglement général. Au sein des peuples comme entre les peuples, on a fait mine d’oublier le plus puissant moteur de la politique, la soif de reconnaissance : revendication de dignité, revanche contre les oppresseurs, aspiration à la puissance demeurent les mobiles profonds de notre monde, la source des révolutions et des guerres. Mais nos vieilles sociétés semblent n’y rien comprendre. »

 

La métamorphose des pouvoirs


« La vague populiste touche le monde entier. Le phénomène Trump ou Le Pen n’est pas en soi différent de celui qu’affrontent la Chine et la Russie. Néanmoins, l’intégration de la demande sociale se fait différemment : d’un côté par des risques de basculement et une panique des élites, de l’autre par une tension du discours nationaliste et une personnalisation du pouvoir qui incorpore la nouvelle exigence sans lui permettre de prendre une forme décisive. Les régimes autoritaires peuvent ainsi promettre plus de stabilité et plus de souplesse que les démocraties, soumises aux à coups de la demande identitaire. »


France et Etats-Unis : les jumeaux terribles

 

« Quelle relation avec les Etats‐Unis pour la France ? Cette amitié est unique. Névrotique parfois, étrange sans doute, mais toujours exigeante. Il n’y a plus aucune nation qui puisse vivre hors du monde, certes, mais la France, par son histoire, sa diversité, son message universaliste, a la possibilité d’être un laboratoire de l’esprit du monde. C’est une caractéristique qu’elle partage avec les seuls Etats‐Unis, qui ont les mêmes espérances et les mêmes risques, avec bien sûr des dimensions et des moyens incomparables. Il nous faut assumer pleinement cette gémellité pour éviter les alignements, assumer les différends et avancer ensemble. Des Etats‐Unis de Donald Trump à la France de Marine Le Pen s’exprime une même tentation de sécession d’une partie de la population blanche défavorisée, anxieuse pour sa place dans la société. Les deux nations portent des messages parallèles et traversent des angoisses symétriques. Dix ans après l’aventure d’Irak, beaucoup d’Américains en sont convaincus : la France n’est jamais aussi soucieuse d’amitié que lorsqu’elle s’oppose et s’inquiète. Une puissance hégémonique, de même qu’un souverain, a peu d’amis et beaucoup de vassaux. Nul autre pays ne peut avec la même franchise que la France exprimer un point de vue différent, parfois dérangeant. Cela fait de nous des médiateurs naturels des doléances et des doutes du monde, position difficile.

Afin de tenir ce rôle d’utilité publique, nous avons le devoir d’être sourcilleux sur notre indépendance. Nous devons faire attention aux symboles et veiller aux glissements progressifs qui pourraient nous entraîner dans l’orbite exclusive des Etats‐Unis. Et il y a aujourd’hui beaucoup de choses à leur dire, car ils se trouvent bel et bien à la croisée des chemins, entre d’un côté l’exagération croissante de leur hégémonie, absorbant peu à peu le monde entier, jusqu’à la surextension ou l’explosion, comme tous les empires avant eux ; et, de l’autre, le choix d’une nouvelle voie, celle de l’exemplarité et de l’équilibre, acquérant d’autant plus de pouvoir qu’ils y renonceront précocement au profit d’un partage équitable. Les Etats‐Unis peuvent exercer un leadership moral, à condition de s’abstenir de contrôler le monde. Aujourd’hui, tous les signaux indiquent le risque d’une sorte d’hystérie hégémonique : leur poids réel décroît – en part du PIB mondial comme en part des dépenses militaires –, tandis que leurs revendications s’accroissent pour consacrer leur suprématie par la maîtrise des outils juridiques et financiers. Dans le même temps, des contre‐pouvoirs ressurgissent, en Chine et en Russie. La vraie tragédie des Etats‐Unis serait de devoir renoncer à la pureté de leur idéalisme, parfois de leur messianisme de la liberté, pour préserver la réalité d’un pouvoir désormais sans valeur. »

1024 633 Dominique de Villepin

Il y a une dynamique de peur et de colère qui monte

Invité de la matinale d’Europe 1, Dominique de Villepin réagit à chaud sur les résultats des élections américaines

1024 628 Dominique de Villepin

Le président ne comprend pas ce qui se passe aux Etats-Unis

Lors d’une interview pour BFMTV, Dominique de Villepin revient sur le résultat des élections américaines et envisage ce que signifie pour la France l’arrivée de Donald Trump au pouvoir

1024 509 Dominique de Villepin

Dominique de Villepin et Olivier Ravanello décryptent l’élection de Donald Trump

Lors d’un entretien avec Olivier Ravanello pour Yahoo TV, Dominique de Villepin est longuement revenu sur la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine, et sur la surprise qu’elle a provoquée chez les analystes.

1024 477 Dominique de Villepin

Ce qui est possible aux Etats-Unis est possible en France

Invité de Jean-Michel Apathie sur France Info, Dominique de Villepin a analysé à chaud la victoire de Donald Trump aux présidentielles américaines

1024 490 Dominique de Villepin

Le système américain pousse jusqu’à la carricature le jeu politique

Invité d’Elisabeth Quin dans l’émission « 28 minutes  » sur Arte, Dominique de Villepin s’est prononcé sur les élections américaines quelques heures avant le déroulé du scrutin. Il a également été amené à donner son avis sur l’intervention française au Mali

1024 601 Dominique de Villepin

La reconquête de notre indépendance, l’enjeu des européennes

– Dans une tribune publiée par Le Figaro, Dominique de Villepin analyse les enjeux inhérents aux élections européennes de 2014 –

 

Notre vision de l’Europe est devenue profondément contradictoire. En perdant les mots pour dire l’Europe, nous avons perdu prise sur l’Europe et jour après jour nous assistons, passifs, à son impuissance, à sa décomposition, à son affaissement. D’un côté il y a l’Europe qu’on célèbre -celle des grands mots et des grands ancêtres, l’Europe de la paix et des Pères fondateurs – de l’autre il y a l’Europe qu’on vitupère, celle au quotidien du calibrage de tomates et des «plombiers polonais». Cette contradiction, c’est en fait une vieille histoire, un secret de famille pour ainsi dire, c’est l’histoire de deux Europe, l’Europe dont on a envie et l’Europe dont on a besoin.

L’Europe dont on a envie, c’est l’Europe démocratique qu’on voudrait à l’image des démocraties que l’on connaît, une démocratie parlementaire, représentative, simple. Depuis plus de trente ans que le déficit démocratique a été diagnostiqué, on ‘n a cessé de vouloir remodeler le réel à l’aune de nos rêves. L’Assemblée parlementaire s’est peu à peu muée en Parlement européen. On a grimé la Cour de Justice des Communautés Européennes en cour suprême de l’Union. On a déguisé la commission en gouvernement responsable devant le Parlement. Toujours le même principe était à l’œuvre: à force d’y croire, cela va devenir vrai. Comment s’étonner que les citoyens européens se soient peu à peu détournés de cette Europe fantasmatique, en porte à faux constant avec la réalité. Mais à chaque étape, nous avons persévéré dans la même ornière. En 2005, on s’est dit -à tort- que l’échec du référendum constitutionnel prouvait bien que le problème était le déficit démocratique et qu’il fallait donc laisser l’Europe faire ses preuves, quitte à passer en force avec le traité de Lisbonne. Aujourd’hui, six ans plus tard, les eurosceptiques s’apprêtent à remplir leurs rangs. L’Europe rêvée, c’est l’Europe décevante.

Et il y a l’Europe dont on a besoin, celle qui fait le travail. L’Europe dont on a besoin, ce fut l’Europe du Traité de Rome en 1957, sans aucune référence à la démocratie européenne. Depuis 2008 et le déclenchement de la plus grave crise économique depuis les années trente, qui a pris les choses en main, qui a gagné en influence. C’est le Conseil Européen – créé en dehors de tout traité par pur pragmatisme- qui a pris la main sur la décision politique en conservant sa méthode de toujours, le plus grand consensus possible. C’est la Banque centrale Européenne, sans aucun mandat politique, qui a mis fin à la fièvre sur l’euro en créant par sa seule parole une solidarité financière dans la zone euro. C’est la Commission et la Cour de Justice qui sont désormais responsables de l’application du traité de stabilité budgétaire, le fameux «six-pack» instaurant le semestre européen.
Pourquoi ce fossé? Parce que l’Europe ne s’est pas construite à l’image des démocraties parlementaires, mais à bien des égards sur leurs décombres. Après la catastrophe de la Seconde Guerre Mondiale, après l’engrenage des nationalismes et des populismes, l’Europe a cru devoir se donner un autre modèle, fondé sur l’efficacité, ce fameux modèle mystérieux «sui generis». L’Europe de la technocratie n’est pas un accident de l’Europe, elle est une dérive de l’Europe de la compétence, du projet et des résultats qui était au cœur déjà de la «méthode Monnet».
Arrêtons de rêver ou de pleurer devant le miroir. Il n’y a pas d’Etats-Unis d’Europe. Mais il y a une Union Européenne. Pendant soixante ans, nous avons pu vivre de part et d’autre du miroir. Aujourd’hui, en se berçant de l’illusion d’une grande démocratie européenne «comme les autres» non seulement on se trompe, mais on casse la machine européenne.

C’est cela la nouvelle donne en Europe: l’Europe dont on a envie bloque l’Europe dont on a besoin, lorsque le déficit démocratique des décisions de la Commission est si flagrant qu’il les entache de nullité, et, dans le même temps, l’Europe dont on a besoin vide de sa substance l’Europe dont on a envie, lorsque ses mécanismes, comme l’euro, le Mécanisme européen de Stabilité ou le traité budgétaire, éloignent toujours davantage l’imagerie démocratique. Le rêve et la réalité s’affrontent et nous, nous vivons en somnambules, ni tout à fait éveillés, ni tout à fait endormis.
A cela il n’y a qu’une solution, s’éveiller et regarder en face nos rêves et notre réalité. Et tenter de les rapprocher, pas à pas.

Premier réveil nécessaire: il n’y a pas de démocratie fédérale, mais il y a une Union d’Etats démocratiques. Alors améliorons-la. Tout le monde déplore le déficit démocratique européen. Mais où se produit-il? Dans des institutions fédérales qui n’existent qu’en rêve ou dans le mandat bien réel que donnent des Etats démocratiques à l’Union émanant d’eux. Démocratiser l’Europe c’est donc démocratiser le rapport que les Etats entretiennent avec l’Union.
Au premier chef, cela signifie que les gouvernements et les majorités nationales doivent avoir le courage d’assumer les décisions et les choix de l’Europe, au lieu de se cacher systématiquement derrière Bruxelles. Cela signifie qu’il faut renforcer la collégialité des institutions, leur représentativité nationale, déjà réelle mais presque honteuse, à la Commission, à la Cour de Justice, à la Banque Centrale Européenne, en y favorisant les décisions collégiales et l’expression d’opinions minoritaires, argumentées et publiées, comme c’est le cas à la Cour suprême américaine par exemple. Cela signifie aussi qu’il est urgent de donner un visage à l’Europe dans chaque pays, ce que le Parlement européen n’a pas su faire. Pourquoi ne pas réfléchir à un Sénat européen où chaque Etat membre enverrait un représentant élu au suffrage direct, qui deviendrait en quelque sorte son ministre des affaires européennes naturel et un vrai partenaire pour le gouvernement?
Deuxième réveil auquel je voudrais inviter: il n’y a pas de peuple européen, mais il y a une société européenne démocratique en train de naître. La Cour constitutionnelle allemande l’a rappelé il y a deux ans, on ne saurait parler d’un peuple européen formant la base d’un Etat et d’une souveraineté, c’est un abus de langage. Mais les Européens, en revanche, sont engagés dans toutes sortes de liens humains, culturels, sociaux, économiques qui intègrent les sociétés nationales à une grande société européenne avec ses institutions, Eglises, syndicats, partis, avec ses mariages mixtes, avec ses rencontres – grâce à Erasmus notamment.

Renforçons cette société démocratique en donnant une caisse de résonance à la société démocratique organisée, dans un Conseil Economique et Social Européen au rôle redéfini et capable de propositions. Accroissons partout où c’est possible les échanges humains, en étendant le programme Erasmus à l’ensemble de la jeunesse, parce qu’elle est aujourd’hui la priorité politique dans une Europe dévastée par la crise financière et par l’austérité.
Troisième réveil enfin, il est temps de dire qu’il n’y a pas de loi européenne, mais il y a en revanche la possibilité d’une harmonisation démocratique par la régulation. En effet, il n’y a pas de loi uniforme et obligatoire qui s’imposerait directement à tous les citoyens de l’Union. C’est un abus de langage. En revanche, l’Europe est une force de proposition. Si elle ne peut restreindre la réalité des divers Etats, elle peut l’augmenter par une offre commune. C’est ce qui se produit par exemple avec le statut d’entreprise européenne.
Là aussi, renforçons la capacité de l’Europe à offrir plus de réalité. Dans le domaine universitaire, créons un statut d’université européenne éligible pour certains financements spécifiques, en commençant par créer une université par pays membre. Plus qu’un symbole des priorités européennes, ce seront les poissons-pilote de l’harmonisation des diplômes. Pourquoi pas envisager aussi un contrat de travail européen optionnel qui incarne l’identité européenne, à la fois libérale et sociale, qui serait lié à des garanties de rémunération, de protection et d’assurance dans une logique de flexicurité inspirée des modèles du nord de l’Europe ?

Peut-être, en prenant ainsi conscience de la profonde originalité de la démocratie européenne, aurons-nous ainsi dissipé une illusion mortelle de l’Europe. La démocratie européenne n’est pas l’antichambre de la démocratie mondiale. Elle n’a pas vocation à s’étendre à l’infini, ni à se dissoudre dans l’éther des grandes idées. L’Europe existe et doit se donner les moyens d’exister. A l’heure où des traités de libre-échange cruciaux sont négociés avec les Etats-Unis, demandons-nous où est notre indépendance, où est notre intérêt, où est notre existence quand seuls au monde nous nous exposons à tous les vents de la mondialisation sans pour autant lever nos propres voiles. Le TAFTA – pour ce qu’on peut savoir de ses mystérieuses négociations- nous promet l’avenir tranquille d’une colonie numérique et d’un laboratoire d’expérimentation des normes américaines en matière sanitaire et agricole. Puisque nous avons construit patiemment un marché unique, assumons qu’il ne soit pas une foire d’empoigne mondiale, mais un marché qui puisse négocier d’égal à égal avec les Etats-Unis ou la Chine.

Assumons notre existence diplomatique. L’Europe est là, elle est attendue et pourtant l’Ukraine montre une fois de plus notre incapacité à lever le doigt et parler autrement que pour donner des leçons de morale sans conséquence pendant que nous laissons aux Etats Unis le rôle de surveillant général du monde. L’OTAN, outre qu’elle remplit le vide de la défense européenne, a-t-elle un sens dans le monde d’aujourd’hui? Sommes-nous vraiment incapables d’avoir des moyens de défense mutualisés, un état-major européen?
La véritable preuve de notre esprit démocratique, ce sera la reconquête de notre indépendance. C’est cela qui se joue dans les élections européennes. Pas le rituel: «ça passe ou ça casse»qui nous désespère depuis tant d’années.

15 mai 2014, Le Figaro

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Moyen-Orient, trois erreurs et une seule solution collective

La politique étrangère est désormais au centre du débat présidentiel. Comment pourrait-il en être autrement, quand la télévision déborde d’obus explosant à laMosquée omeyyade d’Alep, de menaces de marées noires dans le Détroit d’Ormuz, de la douleur d’avoir perdu un fonctionnaire exemplaire, qui a donné sa vie pour son pays et sa vision d’un nouveau Moyen-Orient démocratique et pacifié.

Le moment est venu pour les Etats-Unis de faire face à l’héritage d’un demi-siècle de politique au Moyen-Orient, l’héritage laissé par la Guerre Froide, ainsi que celui d’une décennie de néo-conservatisme. Certes, des erreurs ont été commises. Les changements sont nécessaires, maintenant. Et ils peuvent avoir lieu.

La première erreur est d’avoir légitimé la politique du changement de régime. « El sueno de la razon produce monstruos » représente Goya dans l’un de ses dessins fantastiques. Le sommeil de la raison engendre des monstres. Le néo-conservatisme a bien été l’un des derniers « sommeils de la raison ».

Y a-t-il eu un avènement de la démocratie dans les pays où les Etats-Unis se sont efforcés de l’établir une fois pour toutes ? Non. Ni l’Irak, ni l’Afghanistan, ni la Somalie ne sont aujourd’hui des démocraties.

Le Printemps arabe a eu lieu dans des pays où les Etats-Unis, comme d’autres pays occidentaux, ont soutenu des régimes qui paraissaient garantir un statu quo. Citons simplement le milliard de dollars annuel dépensés par les Etats-Unis pour procurer une assistance militaire à l’Egypte. Onze ans plus tard, le bilan est négatif. Les Etats-Unis ont moins d’influence, moins de légitimité, moins de perspectives.

La deuxième erreur a été de choisir d’incarner l’Occident. En réalité, ce n’est pas la vocation originelle de l’Amérique. Ce n’est pas l’image qu’avait ce pays soixante ans auparavant en Afrique et en Afrique du Nord. Alors que l’Europe se débattait avec les conséquences du colonialisme, l’Amérique symbolisait l’émancipation et la liberté, grâce à sa propre histoire.

Depuis le début du XXIème siècle, l’Amérique se voit de moins en moins comme l’image du Nouveau monde et se présente de plus en plus comme l’avant-garde de l’Occident. C’est la négation même de son passé de melting-pot et de refuge mondial. C’est aussi la négation de son avenir en tant que pays où le monde se sent chez lui, où la diversité des cultures cohabitent en paix.

La troisième erreur a été la diabolisation de l’ennemi. Je n’ai aucune sympathie pour le régime iranien. Mais regardez la situation actuelle. La communauté internationale perd son ascendant sur cette affaire, parce qu’elle ne comprend pas les dynamiques de la région. La situation iranienne n’est pas seulement celle d’une nation. C’est aussi celle d’un équilibre régional entre les pouvoir chiites et sunnites. Un Iran affaibli n’est pas un avantage pour le Moyen-Orient. Aujourd’hui, les chiites ont le sentiment de devenir des proscrits, en Syrie, au Liban, dans la Péninsule arabe, où leur destin ne semble pas autant peser dans la balance de l’opinion mondiale que les soulèvements sunnites de la région.

Diaboliser l’Iran fait aussi passer à côté des Iraniens eux-mêmes, parce que cette attitude a créé un sentiment d’humiliation chez un peuple fier et endurant. Cela a permis une dangereuse radicalisation et a placé les Iraniens démocrates et les modérés dans des situations difficiles.

Alors, où nous dirigeons-nous concernant le Moyen-Orient ? Les forces jointes du néo-conservatisme historique et du fondamentalisme sunnite créent aujourd’hui plusieurs menaces immédiates.

La balkanisation du Moyen-Orient avec encore plus d’états divisés entre des populations qui ne se voient plus vivre ensemble, comme l’Irak qui, depuis des années maintenant, se sépare en trois parties autonomes. Comme la Libye divisée en trois entre la Cyrénaïque, la Tripolitaine, et Fezzan. Comme le Soudan, coupé en deux ; comme le Mali, avec un nord indépendant et dominé par les Touaregs.

L’islamisation radicale des sociétés du Moyen-Orient est l’autre menace. Les mouvements salafistes prennent de l’ampleur, ils grandissent au milieu des frustrations sociales et des mécontentements, depuis l’Egypte où ils ont déjà gagné un quart des sièges du parlement. Quand l’Etat s’affaiblit, ils sont les premiers à portée de main, établissant une justice populaire dans les rues, contrôlant l’accès aux hôpitaux, distribuant l’aumône aux pauvres. Ce type de pouvoir a besoin d’ennemis, ils ont besoin de faire de l’Occident une figure diabolique, ils ont besoin d’avoir les chiites comme cibles de leurs prêches quotidiens.

Oui, le futur de cette région est peut être sombre. Et les enjeux pour le monde sont élevés. Mais la démocratie n’a pas encore perdu. Le moment est venu de montrer notre solidarité aux populations du Moyen-Orient.

Une quatrième erreur ne doit pas venir s’ajouter à cette liste, celle de l’inaction. L’Amérique a longtemps rêvé d’un Moyen-Orient qui se refaçonnerait tout seul. Mais une Amérique qui ne ferait rien ne ferait pas mieux. Et personne ne s’en porterait mieux. L’Amérique a un rôle à jouer, il y a une place pour son engagement. Son rôle est celui d’une action collective, celui de conduire les forces de toutes les initiatives diplomatiques de cette région.

Il faut s’engager à agir. Parce que les actions diplomatiques doivent correspondre aux discours. Aujourd’hui, en Syrie, personne ne peut accepter de rester passif ou indifférent. Ce qui arrive là-bas nous concerne tous. Mais il n’y a pas de solution facile. C’est pourquoi nous devons trouver le courage d’avancer pas à pas, petit à petit. Il y a des pistes à explorer, comme reconnaître un nouveau gouvernement formé par l’opposition unie et devant être aussi ouvert que possible ; comme créer des couloirs humanitaires aux frontières de la Turquie ou de la Jordanie ; comme créer les conditions nécessaires à une future unification du pays.

Il faut aussi s’engager au réalisme. Ce serait un formidable pas en avant de se débarrasser des fausses images ou des caricatures de l’Islam et des cultures arabes. Il n’existe pas une « nature » de l’Islam la conduisant à se tourner vers la violence ou le fanatisme. Il s’agit simplement de forces sociales et historiques qui pèsent lourdement sur une région aux problèmes complexes.

Il faut s’engager à établir la paix entre l’Israël et la Palestine. Il n’y aura jamais de paix durable dans le Moyen-Orient si l’Israël et la Palestine ne font pas la paix. La revendication d’Israël pour sa sécurité est légitime, tout comme l’aspiration des Palestiniens à avoir leur propre Etat. Soyons conscients que bientôt, la solution des deux Etats sera réduite à néant par des occasions manquées et du temps perdu. Le nouveau président devra faire face à ses responsabilités sur la question, et expliquer dés le départ ce qui devra être fait. Le Processus de paix doit être ramené à la vie dés les prochaines élections parlementaires israéliennes, en janvier 2013.

Il s’agit enfin de s’engager à trouver des solutions, pas à diaboliser l’ennemi. Cela signifie, à propos de l’Iran, définir une option réaliste. Nous pouvons toujours continuer à empêcher l’Iran, par des négociations et des sanctions, à développer un arsenal nucléaire. Mais il semblerait que l’Iran possède déjà de grandes quantités d’uranium enrichi. Il n’y a donc pas vraiment de sens à définir des lignes rouges qui sont franchies jour après jour. Pour agir efficacement, nous devons donner plus de poids aux discussions 3+3. L’Amérique et l’Europe doivent avancer main dans la main et s’ouvrir aux propositions émanant de diplomaties émergentes comme le Brésil ou la Turquie.

Aujourd’hui nous ne faisons qu’entendre des accusations, des clichés, des simplifications excessives. De part et d’autre, on trouve de fausses excuses à sa passivité. On a besoin d’un vrai débat. Un débat à propos des réalités de terrain, des options possibles, des étapes à franchir. Le discours remarquable que le Président Obama avait tenu au Caire il y a trois ans est retombé dans les limbes. Le prochain mandat sera l’occasion d’aider le Moyen-Orient à établir une nouvelle ère de paix, de prospérité et de démocratie. Avec l’aide des Etats-Unis et de l’Europe.

18 octobre 2012, Huffington Post