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1024 768 Dominique de Villepin

La diplomatie française est dans l’impasse

 – Dans un entretien accordé à Vincent Tremolet de Villers pour Le Figaro, Dominique de Villepin s’étonne de l’atonie de la diplomatie française et considère que l’élection de Donald Trump nous offre une chance historique de sursaut. Il plaide pour l’utilisation d’un outil trop souvent sacrifié : la politique – 

Doit-on être inquiet de l’élection de Donald Trump?

Nous entrons dans une période d’incertitude. La montée du populisme aux États-Unis comme en Europe porte la marque de la montée en puissance des passions politiques que sont la colère et la peur. Les États démocratiques sont soumis à cette pression extrêmement vive et ne parviennent pas y faire face. C’est le grand défi contemporain. C’est un défi que nous pouvons cependant relever. Les solutions existent et nous pouvons choisir le sursaut.

Comment?

Donald Trump a mis en avant pendant sa campagne des orientations isolationnistes traduisant la volonté des États-Unis de ne pas porter seuls le fardeau de l’insécurité mondiale. Cela crée beaucoup d’inquiétudes chez un certain nombre de leurs alliés, notamment dans les pays Baltes, en Pologne, mais aussi au Japon et en Corée. Pour nous, cela peut être une opportunité. Si la France sait revenir à la vocation qui est la sienne – celle d’un pays indépendant, d’un pays non aligné -, il y a là l’occasion de développer ce fameux pilier européen qui, au fil des décennies, n’a pas été mis en œuvre. Nous devons donc être en situation de proposition.

Comment expliquer la révolte des peuples?

Des facteurs très nombreux – sociaux, économiques, culturels – se combinent pour favoriser l’éclosion du populisme avec en arrière-plan une inquiétude générale sur l’avenir de la mondialisation, sur les conséquences de ce processus que personne ne semble pouvoir dominer. La classe moyenne blanche, une partie de la classe ouvrière ont été frappées de plein fouet aux États-Unis. Cette Amérique des petites villes et des campagnes a été oubliée. Nos gouvernants ne prêtent pas assez attention aux changements produits par la mondialisation, en France, dans nos villes moyennes. Les travaux de Christophe Guilluy montrent cette France périphérique oubliée par la France d’en haut qui, elle aussi, entame son déclin. Tout cela explique la passion populiste. Mais si elle s’empare du monde, c’est aussi parce que le politique a renoncé à la maîtriser.

La politique ne joue plus son rôle?

L’erreur centrale de nos démocraties, c’est l’abandon du politique. Les élites internationales vivent, en effet, depuis vingt-cinq ans dans l’illusion de la mort du politique. L’économisme a voulu faire croire que l’économie était au-delà du politique. Le juridisme a voulu placer l’État de droit au-dessus de l’État. Enfin, le militarisme, parce qu’il sépare le bien et le mal, parce qu’il organise une ordalie morale, a servi de paravent à cette dilution du politique. Plus que jamais, nos démocraties doivent faire de la politique, elles doivent revenir à l’utilisation de l’arme politique pour régler les problèmes du monde. La tentation de ces dernières années a été, dans chaque crise, de recourir, après l’échec du «doux commerce» dont parle Montesquieu, à l’arme militaire. Barack Obama a compris que les États-Unis devaient passer d’un exercice solitaire de la puissance à un exercice partagé. Le problème est qu’il n’a pas remplacé par une diplomatie vigoureuse le retrait des troupes. L’élection de Donald Trump apparaît comme une nouvelle étape de cette métamorphose, à l’issue encore très incertaine.

Le principe du néolibéralisme est de réduire le rôle des États…

Aujourd’hui, un des grands drames du monde, c’est l’affaiblissement des États. La fragilisation de l’État-nation traduit toujours une «brutalisation», une «décivilisation» du monde. On en voit les conséquences tragiques au Moyen-Orient et en Afrique (Irak, Somalie, Libye). Ces États faillis se sont effondrés et les conséquences sont vertigineuses. Si nous ne faisons rien, nous nous dirigerons dans ces parties du monde vers une sauvagerie généralisée, vers l’enracinement durable du terrorisme dans les régions sans loi.

Mais l’urgence de la restauration de l’État existe aussi dans nos démocraties. On a tiré à vue sur les États, considérés comme des formes archaïques et oppressantes de l’organisation sociale, au profit du tout-libéral. Cela remonte à la chute de l’Union soviétique et au triomphe aveuglant de la démocratie libérale. Nous avons cru que c’était la fin de l’histoire et que l’extension du domaine économique était illimitée. La crise financière a été la facture de cette illusion. Elle a pour réplique sismique le Brexit et l’élection de Donald Trump.

L’histoire redémarre-t-elle?

La compétition entre les États a repris de plus belle. Cette compétition place les démocraties «illibérales» de l’Europe de l’Est et les régimes autoritaires en situation de force. Pourquoi? Parce qu’ils ont cette capacité à faire l’unité de leur pays (notamment en étouffant les contestations légitimes et parfois héroïques). Ils savent aussi tirer profit de la faiblesse des démocraties occidentales, qui apparaissent comme atomisées. Ces dernières pallient cette faiblesse avec toujours les mêmes outils: sanctions, outils militaires. Cette attitude a été la nôtre en Russie sans aboutir à aucun résultat autre que renforcer la cohésion entre Poutine et son peuple. Nos stratégies se sont retournées contre nous.

Faut-il plus d’État en France?

Il faut moins négliger nos services publics. Aujourd’hui, les devantures des petites villes se transforment en trompe-l’œil. La France petit à petit voit des zones entières se désertifier. C’est la mission de l’État de protéger cette population abandonnée. La France était un État avant d’être une nation. La France ne peut pas vivre sans État.

Notre démocratie est-elle malade?

Notre démocratie souffre de l’absence de dialogue et de véritable débat. Tout est fermé. Deux lois bloquent le débat en France. La première, c’est le jugement moral. La seconde, c’est le soupçon. Il n’y a plus, dans ce cadre, de démocratie possible. Le système politique est totalement vicié. Le livre d’André Perrin Scènes de la vie intellectuelle en France (L’Artilleur) en offre un éclatant témoignage. Sans dialogue, il n’y a pas de réponse collective.

Que pensez-vous de la diplomatie française?

Nous ne parlons plus au monde. François Hollande, lorsqu’il prend la parole après l’élection de Donald Trump, ne s’adresse pas au peuple américain ni à son président mais ramène cet événement à la politique intérieure. L’absence de vitalité de nos diplomaties est très inquiétante. Nos diplomates expriment des positions. Nous faisons des communiqués: nous félicitons, nous regrettons, nous condamnons, nous nous désolons, et après? Une vraie diplomatie travaille, manœuvre, propose.

Pourquoi cette atonie?

La méconnaissance de l’histoire et de la géographie joue un rôle. On ne connaît pas ces pays, leur histoire, les gens qui gouvernent. On voile cette ignorance derrière le jugement moral. C’est une autre des causes de l’utilisation systématique de l’outil militaire. On touche encore à l’absence de verticalité du politique. «Jadis, il y avait une hauteur», disait le poète Paul Celan. On a perdu cette hauteur. Nous souffrons d’avoir perdu notre fierté, notre histoire, notre civilisation.

La France est-elle trop guerrière?

Le service des armes est une des plus belles choses qui soient. Tout dans notre histoire et dans mon histoire personnelle m’éloigne de l’antimilitarisme. Il ne s’agit donc pas de tenir un discours bêtement pacifiste mais de rappeler que la guerre ne doit surgir que lorsque l’on a épuisé toutes les solutions politiques. C’est l’objet même de mon livre. Nous cédons trop souvent à la tentation militaire. En ce sens, nous avons renié la tradition française, qui est celle de l’intermédiaire, du trait d’union, du pays de dialogue capable de parler à tous. La vérité est que nos chefs d’État finissent toujours par prendre le raccourci militaire, parce que c’est le seul bouton qui marche et particulièrement en France.

Quelle place pour la morale en diplomatie?

La morale ne doit pas être abandonnée. Mais ce ne doit pas être une morale qui juge et qui exclut, une morale impuissante, une morale de contentement. Il nous faut une morale de l’action. Prenons un exemple. Vis-à-vis de la Russie, le jugement moral conduit à marginaliser ce grand pays. On oublie le lien très fort qui unit le président russe à son peuple. On oublie la mémoire russe. La question de l’Ukraine en est une parfaite illustration. Elle est née d’un formidable malentendu. La proposition de la Communauté européenne de faire un accord commercial avec l’Ukraine n’a pris en compte ni l’histoire de ce pays ni l’accord d’union douanière avec la Russie. Par définition, ce choix européen allait avoir un impact sur l’économie russe. Et pourtant, ces derniers n’ont pas été associés. La Commission s’est contentée de dire aux Russes «ceci ne vous regarde pas». On ne peut pas traiter les pays comme cela. La morale de l’action, c’est d’être pragmatique. La morale de l’action, c’est aussi de s’adresser aux peuples, c’est de prendre en compte les peuples. Alors même que nous n’avons pas cessé de fustiger le régime de Bachar el-Assad depuis 2011 et de considérer tous les jours qu’il allait tomber (ce qui nous permettait de ne rien faire), nous sommes restés inactifs. Que faut-il faire aujourd’hui? Mettre le peuple syrien dans le jeu et accepter d’engager un processus y compris avec le régime pour trouver les voies d’un règlement et d’un arrêt des bombardements. Aujourd’hui, tous les voisins territoriaux ont pris des gages sur la Syrie. L’Iran, la Turquie, les forces kurdes, la Russie, l’Arabie saoudite et, dans ce grand jeu, le peuple syrien est oublié. La France est bien placée, compte tenu notamment de ses relations avec les Saoudiens, pour mettre au rang de première priorité le sort du peuple syrien.

Sommes-nous en guerre avec le terrorisme?

Le concept de guerre contre le terrorisme m’a toujours paru dangereux. Il conduit à aimanter des groupes qui partent du principe que leurs crimes auront plus d’écho chez nous. Ça fait de nous une cible. Il faut être capable de ne pas donner de statut au terrorisme, une aura susceptible d’attirer beaucoup de jeunes. Il faut le ramener à ce qu’il est: un acte lâche et criminel.

Comment aborder la question de l’islam?

Disons les choses clairement: l’islam a un problème. Il y a manifestement une dérive de l’islam qui conduit un certain nombre de personnes au fanatisme et à la violence. Il faut être impitoyable avec les djihadistes, mais, dans notre monde d’écorchés vifs, il faut prendre garde à ne pas humilier ceux qui ne font pas partie du noyau dur de ces groupes violents et qui risquent fort, si on les y pousse, de s’y agréger. Il faut encore une fois renverser le sujet et voir comment nous pouvons aider ces régions, grâce à la politique, à ne pas tomber dans les mains des fanatiques. Nous avons le choix, sur cette question comme sur tant d’autres, entre céder à nos pulsions guerrières ou prendre le risque de la paix.


13 novembre 2016, Le Figaro

1024 547 Dominique de Villepin

La démocratie américaine est vivante

Invité d’Yves Calvi dans l’émission « 24h en questions » sur LCI, Dominique de Villepin est revenu sur la personnalité de Donald Trump et sur le rôle que doit jouer la France aux côtés des Etats-Unis. Il a également eu l’occasion de présenter les thèses issues de son dernier livre, Mémoire de paix pour temps de guerre, et de rappeler que le risque de voir de nouveaux conflits se déclencher s’est accru

1024 611 Dominique de Villepin

Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous

– Dans un entretien avec Renaud Dély pour Marianne, Dominique de Villepin analyse la montée des populismes à travers le monde et la capacité de Donald Trump à incarner un recours au regard d’Américains sensibles à l’idée d’un déclin national  –

Que nous dit, selon vous, l’élection inattendue de Donald Trump de l’état de santé des démocraties occidentales ?

Son succès révèle les failles de notre monde. Donald Trump est parvenu à saisir le désir profond d’une partie de l’Amérique. Il incarne le winner à l’américaine, celui qui gagne envers et contre tout, même si ce doit être au mépris des règles. Pour un peuple qui a appris en 2008 que respecter les règles, cela pouvait signifier voir saisir sa maison, perdre son emploi, il porte leur espoir de s’en sortir. D’autant que le discours protectionniste touche une corde sensible chez beaucoup d’ouvriers de la «ceinture de la rouille». Il incarne aussi la peur de l’Amérique de perdre sa domination mondiale. Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous, leurs «anarchistes couronnés».

Mais il y a aussi le showman, l’homme de spectacle qui triomphe dans une démocratie d’opinion corsetée de convenances et desymboles. En un sens, il fait la synthèse aux Etats-Unis de ce qui se présente dans les populismes européens en ordre dispersé, le côté farces et attrapes et fort en gueule de Beppe Grillo en Italie, l’angoisse identitaire de Marine Le Pen ou le protectionnisme nationaliste qui prospère en Europe orientale.

Il est le produit d’un affaissement de la démocratie tranquille, parfois élitiste, souvent mécanique, qui s’est imposée depuis 1989 faute d’affrontement idéologique. Pour autant, il ne propose guère d’alternative. Son programme économique notamment est beaucoup plus traditionnel que son image, baisses d’impôts, «ruissellement» de la richesse. Il faut en tirer, aux Etats-Unis comme chez nous, les conséquences et entendre les peuples sans jouer sur les peurs, les colères et les haines.

Donald Trump a une réputation d’isolationniste. Qu’est-ce que son élection à la Maison-Blanche change pour nous, Français et Européens ? Est-ce une si mauvaise nouvelle que cela en matière de politique étrangère ?

Pour le monde s’ouvre, avec la présidence de Donald Trump, un temps de changements sans doute chaotiques. Certains pays hostiles aux Etats-Unis vont certainement tester la détermination du nouveau président. Certains alliés vont même chercher à prendre des gages. C’est en un sens l’empire américain qui vacille un peu plus, après l’hyperpuissance arrogante des années Bush et de l’invasion de l’Irak en 2003, après le retrait pour partie isolationniste amorcé par Barack Obama. L’appel constant à la grandeur et à la fierté traduit un doute existentiel de l’Amérique, le même mobile d’humiliation qui anime d’autres peuples dans le monde aujourd’hui. Cette quête de grandeur à tout prix est lourde de risques, risque de guerre commerciale dans une spirale protectionniste, risque de guerre tout court quand s’affrontent des approches aussi passionnelles du monde. Cela signifie un devoir d’indépendance de l’Europe et une chance de peser davantage dans le monde et de prendre en main ses propres affaires, à l’heure où les Etats-Unis hésitent entre repli et impulsivité. Cette volonté d’indépendance sera décisive pour l’Europe orientale comme pour le Moyen-Orient. C’est pour cela que je plaide pour la constitution d’un axe entre la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine, pour mettre de l’huile dans les rouages internationaux et repenser profondément, par exemple, l’architecture de sécurité du Moyen-Orient. Tout cela, les Etats-Unis ne peuvent pas le faire seuls. Ils ont compris qu’ils devaient se retirer de théâtres d’opérations où les Occidentaux ont provoqué des catastrophes (Afghanistan, Irak), mais Obama a manqué de volonté et d’énergie pour doter la planète de nouveaux leviers de gouvernance politique.

Dans votre livre, vous expliquez que la France et les Etats-Unis sont des «jumeaux terribles» et que «tous les signaux indiquent qu’il existe un risque d’hystérie», car, alors que les Etats-Unis déclinent, leurs revendications de puissance s’accroissent…

C’est tout le danger. Regardez les grands leviers dont disposent les Etats-Unis dans le domaine monétaire et financier : la maîtrise complète des agences de notation, du système des banques d’affaires, du système des audits. Dans le domaine juridique, on a vu avec la Deutsche Bank ou la BNP qu’ils sont de plus en plus tentés d’utiliser le droit comme moyen de puissance. C’est vrai également pour Internet, avec Google, Facebook ou Amazon. Les Etats-Unis sont dans une fuite en avant dangereuse. Ce qui m’inquiète, c’est que ces moyens de puissance dans le domaine économique, financier, monétaire, juridique, militaire, conduisent à une forme d’hystérie qui se traduit par une militarisation des esprits et l’extension d’une culture de guerre au-delà même des zones de crise. L’incapacité à se mettre à la place de l’autre et à considérer la planète comme une responsabilité commune fait que le risque de guerre s’accroît.

Cette «militarisation des esprits» qui menace la démocratie, est-ce le principal défi à relever pour l’administration Trump ?

Dans son discours – qui est un discours de campagne, ne l’oublions pas -, Donald Trump est ambivalent, il souhaite tourner le dos à l’interventionnisme militaire et jouer la carte de la négociation, plus comme un businessman que comme un diplomate, sans doute, mais dans le même temps il en appelle à la grandeur américaine qui peut être une volonté de s’accrocher aux oripeaux de la puissance et de mettre en scène une toute-puissance disparue. S’il n’a pas les résultats escomptés à l’intérieur, ne sera-t-il pas à son tour tenté par la fuite en avant militaire ? Cela crée une immense incertitude internationale.

Dans votre livre, vous renvoyez dos à dos les Etats-Unis de Donald Trump et la France de Marine Le Pen ?

Les Etats démocratiques sont rongés par les mêmes passions politiques, la colère et la peur. L’Amérique blanche déclassée, d’un côté, la France qui souffre et s’inquiète, de l’autre, sont à mettre en miroir. Ce n’est peut-être pas un hasard si la carte électorale de l’Amérique de Trump et celle de la Louisiane du XVIIIe siècle coïncident. Quand on voit le basculement démographique qui attend les Etats-Unis où, dans quelques décennies, l’Amérique blanche sera devenue minoritaire, on pressent que de grandes frayeurs s’annoncent. Et c’est plus généralement parce que ces Etats-nations sont affaiblis que la compétition des systèmes reprend de plus belle et que l’avantage est aux régimes «illibéraux» ou autoritaires.

Comme la Russie de Poutine, lequel a d’ailleurs soutenu Donald Trump pendant la campagne américaine ?

Le monde traverse un moment de personnalisation bonapartiste. Les hommes forts ont le vent en poupe, tendant un miroir de puissance,de virilité, d’audace à leurs peuples.

Cette tentation traverse à la fois les régimes autoritaires et les régimes démocratiques. Chacun y réagit à sa manière, avec ses forces et ses faiblesses propres, pour se tenir en équilibre. La clé demeure d’être capable de trouver des alternatives, en un mot de refaire de la politique. Il faut offrir une vision aux peuples et leur donner une parole sur la scène mondiale dans laquelle ils se reconnaissent. Si nous ne le faisons pas chez nous, si nous continuons avec un débat politique en roue libre, sans prise avec le réel, nous n’aurons de choix qu’entre la tentation d’un populisme dur ou une démocratie molle qui ferait du militarisme la seule preuve de son efficacité supposée. Par expérience, on sait qu’un tel engrenage sans fin conduit à la guerre à outrance. La peur aidant, on demande aujourd’hui aux armées de faire des choses qu’elles ne peuvent pas faire : donner un sens politique à leur action dès lors que le pouvoir politique n’a pas de vision. On emploie le bouton militaire parce que c’est l’un des derniers qui fonctionnent et que l’on estime que c’est la recette miracle ! C’est gravissime parce que cette logique d’engrenage conduit à la catastrophe.

Au fond, les démocraties ne font plus de politique quand les régimes «illibéraux» ou autoritaires en font : la Russie, la Chine, la Pologne, la Hongrie ou la Turquie.

La première condition pour que la France refasse de la politique serait-elle qu’elle reprenne ses distances vis-à-vis des Etats-Unis ?

La première clé de la politique, c’est l’indépendance. En 2003, contre la guerre engagée par les Américains en Irak, nous avions réussi à rallier à nos côtés la Russie et l’Allemagne ! Aujourd’hui, nous sommes parmi les chefs de file des néoconservateurs… Nous avons perdu la position historique qui était la nôtre, une position de médiateur, d’initiateur de dialogue et de paix, capable de faire bouger les lignes sur la scène mondiale. Je veux encore croire qu’un nouveau président français serait capable de redonner à la France ce rôle qui doit être le sien, et de s’émanciper de la tutelle américaine.

Face au djihadisme aussi, il faut faire de la politique plutôt que de faire la guerre ?

Le djihadisme se sert de nos faiblesses et de nos peurs. Lui déclarer la guerre, c’est fortifier et disséminer ce noyau dur. Donner aux djihadistes le statut de premiers adversaires de l’Occident accroît leur audience et répand la «marque» au Sahel, en Asie, et un peu partout dans le monde. La menace djihadiste ne concerne pas que les Occidentaux. Il y a eu des attentats en Chine, en Russie, etc. Par notre attitude et notre incapacité à faire de la politique, nous polarisons l’adversaire contre nous. On s’autodésigne comme le pays où un attentat aura le plus d’écho, le plus d’effets médiatiques et politiques, et sera le plus susceptible de toucher et de briser la société compte tenu de ses caractéristiques. Nous menons une politique de matamore qui n’a pas de véritable effet dissuasif. Au contraire, ce discours aimante le terrorisme vers notre pays. La seule solution, c’est d’assécher le terrorisme, par une coopération internationale adéquate en matière financière, policière ou judiciaire, mais aussi en recherchant le moyen de transformer des groupes violents en groupes politiques. La voie est étroite, mais c’est la seule dont nous disposons.

L’autre voie, celle de la «militarisation des esprits», c’est celle qui conduit vers la troisième guerre mondiale ?

Les choses ne se produisent jamais tout à fait comme on les imagine, mais ce qui est vrai, c’est que la militarisation et l’hystérisation des esprits peuvent multiplier les conflits et conduire à l’affrontement de géants. Nous sommes dans un monde très mouvant, très instable, très volatil, où tout le monde observe tout le monde et où il ne faudrait pas grand-chose pour que le pire puisse se produire…

Le 14 février 2003, ministre des Affaires étrangères, vous avez dit non aux Etats-Unis. Vous écrivez que Jacques Chirac est le «dernier gaulliste». Est-ce à dire qu’aujourd’hui la France ne pourrait plus dire non aux Etats-Unis ?

Jacques Chirac est le dernier homme d’Etat français à avoir eu l’expérience de la guerre et à être resté fidèle à une vision politique du rôle de la France dans le monde. Il a constamment refusé de réduire la France à l’appartenance à une «famille occidentale». Nous devons conserver cette mémoire et rester fidèles aux leçons de notre histoire.

12 novembre 2016, Marianne

1024 637 Dominique de Villepin

Faisons des propositions à Donald Trump

Invité du « Club de la Presse » sur Europe 1, Dominique de Villepin a avancé des pistes de réflexion quant aux initiatives que pourrait mener la diplomatie française auprès du nouveau président des Etats-Unis

 

1024 576 Dominique de Villepin

On ne peut pas comparer le Parti Républicain et le Front National

Dans une interview en anglais pour CNBC, Dominique de Villepin rejette toute comparaison entre le Parti Républicain et le Front National, appelant à distinguer deux organisations politiques dont la dimension et l’influence dans leur pays respectif sont bien différentes

1024 683 Dominique de Villepin

Donald Trump incarne la synthèse de tous les populismes européens

– Dans un entretien accordé à Henri Vernet pour Le Parisien, Dominique de Villepin réagit à l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis –

 

Comment expliquez-vous l’élection de Donald Trump ?

Cette élection est le symptôme d’un malaise. Un malaise de la démocratie américaine et plus largement des démocraties occidentales. Il y a un puissant sentiment d’humiliation dans cette Amérique blanche qui souffre particulièrement de la crise industrielle. Donald Trump a tenu un discours qui répond à cette humiliation par un rêve de grandeur, un sentiment de fierté possible à retrouver. Il fait la synthèse de différentes formes de populisme qu’on connaît en Europe : celui qui s’exprime en Italie avec Beppe Grillo, avec un côté cirque, le populisme en France avec des relents xénophobes, le nationalisme sourcilleux d’Europe de l’Est…

 

Les réponses de Donald Trump sont-elles inquiétantes ?

Ses propositions démagogiques, populistes ou xénophobes, sa tentation isolationniste, de fermeture en matière d’immigration, d’économie et de commerce, sont inquiétantes. Notamment sa tentation d’engager une guerre commerciale avec la Chine.

 

Comme président, il mettra ses menaces à exécution ?

Il faudra voir la majorité dont il disposera exactement au Congrès — et sa loyauté. Le système américain est fait de contre-pouvoirs importants, entre l’échelon local et l’Etat fédéral, des compromis sont possibles. Et ne sous-estimons pas le pragmatisme américain : Donald Trump mettra-t-il un peu d’eau dans son vin ? Le président élu a plusieurs mois avant d’entrer à la Maison-Blanche, cela peut faire office de sas de décompression.

 

Pour qu’il apprenne le métier de président ?

Oui, parce qu’il n’a pas d’expérience politique ni internationale. Il sera testé par les puissances : la Russie, la Chine… Aux Etats-Unis même, d’aucuns vont tester sa volonté d’aller jusqu’au bout de ses promesses. Le choix de la nouvelle administration (NDLR : le gouvernement) sera éclairant sur sa volonté de prendre davantage en compte les réalités du monde. L’esprit de responsabilité doit jouer à plein dans la classe politique américaine, chez ceux qui seront sollicités pour travailler avec Donald Trump. Mais cet esprit doit aussi être au rendez-vous dans les grandes chancelleries, occidentales et autres. Chacun doit faire une partie du chemin.

 

C’est-à-dire ?

Nous devons faire en sorte que le dialogue puisse être plus fort avec les Etats-Unis, accompagner l’action américaine dans le sens du réalisme et de la concertation. Un des grands problèmes du monde, c’est le fait que les Etats-Unis et l’Europe se sont enfermés dans des politiques de sanctions, d’ostracisme, de conflits gelés et dans des interventions militaires. Nous devons nous doter d’outils de gouvernance régionale ou mondiale, mettre en avant des lieux de dialogue pour trouver des solutions pacifiques aux problèmes. Ne pas céder à la tentation d’ajouter de la guerre à la guerre, d’entrer dans une spirale xénophobe et militaire, très forte dans nos pays.

 

Vous visez la France ?

La France, l’Europe… La France a une responsabilité en Europe : être un trait d’union, un pays de médiation. Or nous avons été à contresens, nous avons renié cette vocation qui était la nôtre depuis de Gaulle, pour céder à la tentation militaire d’ostraciser et d’exclure.

 

A quoi pensez-vous ?

A nos interventions en Syrie ou en Irak. A notre attitude vis-à-vis de la Russie, notre incapacité à regarder un monde dangereux, avec des risques de guerre au Moyen-Orient mais aussi en Europe centrale, où on ne prend pas en compte l’humiliation russe. La revanche des peuples humiliés est terrible. Ce que vivent aujourd’hui les Etats-Unis, c’est la même humiliation que celle ressentie par les Russes au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique. Nous pensions à l’époque que c’était la grande victoire des démocraties libérales, la fin de l’histoire. Nous voyons aujourd’hui que les démocraties sont fragiles, qu’elles peuvent aussi se briser. Soyons capables de raccommoder, de rassembler. Ce qui implique de mettre au cœur de nos démocraties davantage de respect et d’écoute.

 

L’homme Trump pourra-t-il « faire président » ?

Je l’ai rencontré quand j’habitais aux Etats-Unis. L’homme est beaucoup plus complexe que le visage qu’il a montré dans la campagne, se présentant comme un homme-spectacle, une sorte d’anarchiste couronné, d’empereur fou. Il est surtout aujourd’hui, aux yeux d’une part importante de l’Amérique, le « winner », le gagnant, capable de balayer les obstacles, de faire reculer les limites. Avec évidemment le risque de l’aventurisme : tout dépendra donc de sa capacité à prendre la mesure de la fonction. Son premier discours était plutôt empreint de modestie, se voulant rassembleur tout en affichant la nécessité de la fierté retrouvée pour les Etats-Unis.

10 novembre 2016, Le Parisien

 

1024 604 Dominique de Villepin

Il faut un sursaut de la France

Interrogé sur RTL, Dominique de Villepin a donné son sentiment sur la personnalité de Donald Trump et a insisté sur la nécessité de redéfinir le rôle que doit jouer la France dans le monde d’aujourd’hui

 

950 818 Dominique de Villepin

La vague populiste touche le monde entier

 – Ces extraits sont issus de Mémoire de paix pour temps de guerre, dernier livre de Dominique de Villepin paru chez Grasset – 

La nouvelle question politique

« Faute d’avoir compris que la mondialisation était un processus essentiellement politique, les gouvernements ont été surpris par la vague populaire de revanchisme et de colère qui souffle sur le monde. Les élites internationales vivent en effet depuis vingt‐cinq ans dans une triple illusion de la mort du politique, qui traduit en réalité un refus viscéral de la politique exporté avec plus ou moins de succès à travers le monde. […]
Paradoxe final, cette dépolitisation à marche forcée du monde s’est accompagnée de l’exigence de démocratisation des Etats. On leur a enjoint d’exprimer une vision politique de leur avenir tout en les privant des moyens effectifs de la réaliser. Comment s’étonner que le résultat de la démocratie, depuis plusieurs décennies, ait été la frustration des peuples et leur choix d’aller vers des idéologies tournant le dos au formalisme : l’islamisme, le souverainisme, le nationalisme ? Comment s’étonner que les démocraties elles‐mêmes se fatiguent et cherchent de nouveaux modèles, que ce soit dans la démocratie « illibérale » ou souveraine à l’est de l’Europe, ou dans un populisme de star‐system aux Etats‐Unis ?
Le traitement d’un monde passionnel par les moyens de la raison raisonnante a conduit à un aveuglement général. Au sein des peuples comme entre les peuples, on a fait mine d’oublier le plus puissant moteur de la politique, la soif de reconnaissance : revendication de dignité, revanche contre les oppresseurs, aspiration à la puissance demeurent les mobiles profonds de notre monde, la source des révolutions et des guerres. Mais nos vieilles sociétés semblent n’y rien comprendre. »

 

La métamorphose des pouvoirs


« La vague populiste touche le monde entier. Le phénomène Trump ou Le Pen n’est pas en soi différent de celui qu’affrontent la Chine et la Russie. Néanmoins, l’intégration de la demande sociale se fait différemment : d’un côté par des risques de basculement et une panique des élites, de l’autre par une tension du discours nationaliste et une personnalisation du pouvoir qui incorpore la nouvelle exigence sans lui permettre de prendre une forme décisive. Les régimes autoritaires peuvent ainsi promettre plus de stabilité et plus de souplesse que les démocraties, soumises aux à coups de la demande identitaire. »


France et Etats-Unis : les jumeaux terribles

 

« Quelle relation avec les Etats‐Unis pour la France ? Cette amitié est unique. Névrotique parfois, étrange sans doute, mais toujours exigeante. Il n’y a plus aucune nation qui puisse vivre hors du monde, certes, mais la France, par son histoire, sa diversité, son message universaliste, a la possibilité d’être un laboratoire de l’esprit du monde. C’est une caractéristique qu’elle partage avec les seuls Etats‐Unis, qui ont les mêmes espérances et les mêmes risques, avec bien sûr des dimensions et des moyens incomparables. Il nous faut assumer pleinement cette gémellité pour éviter les alignements, assumer les différends et avancer ensemble. Des Etats‐Unis de Donald Trump à la France de Marine Le Pen s’exprime une même tentation de sécession d’une partie de la population blanche défavorisée, anxieuse pour sa place dans la société. Les deux nations portent des messages parallèles et traversent des angoisses symétriques. Dix ans après l’aventure d’Irak, beaucoup d’Américains en sont convaincus : la France n’est jamais aussi soucieuse d’amitié que lorsqu’elle s’oppose et s’inquiète. Une puissance hégémonique, de même qu’un souverain, a peu d’amis et beaucoup de vassaux. Nul autre pays ne peut avec la même franchise que la France exprimer un point de vue différent, parfois dérangeant. Cela fait de nous des médiateurs naturels des doléances et des doutes du monde, position difficile.

Afin de tenir ce rôle d’utilité publique, nous avons le devoir d’être sourcilleux sur notre indépendance. Nous devons faire attention aux symboles et veiller aux glissements progressifs qui pourraient nous entraîner dans l’orbite exclusive des Etats‐Unis. Et il y a aujourd’hui beaucoup de choses à leur dire, car ils se trouvent bel et bien à la croisée des chemins, entre d’un côté l’exagération croissante de leur hégémonie, absorbant peu à peu le monde entier, jusqu’à la surextension ou l’explosion, comme tous les empires avant eux ; et, de l’autre, le choix d’une nouvelle voie, celle de l’exemplarité et de l’équilibre, acquérant d’autant plus de pouvoir qu’ils y renonceront précocement au profit d’un partage équitable. Les Etats‐Unis peuvent exercer un leadership moral, à condition de s’abstenir de contrôler le monde. Aujourd’hui, tous les signaux indiquent le risque d’une sorte d’hystérie hégémonique : leur poids réel décroît – en part du PIB mondial comme en part des dépenses militaires –, tandis que leurs revendications s’accroissent pour consacrer leur suprématie par la maîtrise des outils juridiques et financiers. Dans le même temps, des contre‐pouvoirs ressurgissent, en Chine et en Russie. La vraie tragédie des Etats‐Unis serait de devoir renoncer à la pureté de leur idéalisme, parfois de leur messianisme de la liberté, pour préserver la réalité d’un pouvoir désormais sans valeur. »

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