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Nous ne devons pas être en première ligne

Dominique de Villepin était l’invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC le 2 décembre 2015 pour s’exprimer sur la politique étrangère de la France et son rôle face au terrorisme

 

900 812 Dominique de Villepin

Avant la démocratie. Quelques réflexions sur l’actualité de Machiavel.

 – Article paru dans la Revue des Deux Mondes – 

Machiavel, c’est notre modernité politique saisie à sa naissance, que son génie a peinte avec son potentiel de métamorphoses futures.

Avec lui, la Renaissance rompt avec le monde sacré de l’Antiquité et du Moyen Age, et invente un nouvel âge de la pensée politique. En défendant l’autonomie de la sphère politique, en mettant en avant le Prince comme sujet politique dont la liberté, y compris par rapport aux règles morales, devient la condition de possibilité d’une Histoire faite par les hommes, Machiavel inaugure la modernité politique. Cette subjectivité politique s’accomplit à travers l’Etat, corps légal et « institution » de ce sujet agissant qu’est le Prince, doté de cette profondeur de champ et de ces prestiges froids et mystérieux que recèlent les « secrets » et la « raison d’Etat ». Chez Machiavel, le Prince peut être aussi bien un monarque despotique qu’un gouvernement républicain : Spinoza et Rousseau l’ont lu comme un « manuel à l’usage des peuples ». L’histoire politique depuis la Renaissance jusqu’à nos jours a façonné et légitimé un Etat affranchi de son surmoi religieux, créateur d’un sentiment national avec lequel il se confond dans l’Etat-nation, et rénovateur rationnel d’institutions articulées par les principes du droit.

Or, l’Etat est aujourd’hui un corps malade, d’un point de vue national et d’un point de vue mondial. Autrement dit : il y a un malaise dans la république comme dans les relations internationales. L’Etat souffre d’hypertrophie : sur le plan intérieur, il assume plus de missions que jamais. Sur le plan extérieur, il s’est désormais étendu, sous le modèle idéal plus ou moins accompli de l’Etat-nation, à l’ensemble du globe, émergeant à la fois de la structuration de sociétés d’avant l’Etat et du morcellement d’empires supra-étatiques. Tout en grossissant, l’Etat s’est paradoxalement atrophié : à l’extérieur, c’est l’Etat failli (faillite morale, financière, politique), cause des plus grandes tragédies de notre temps ; et à l’intérieur il s’est affaissé, ses administrations sont devenues impuissantes, sa haute fonction publique a perdu beaucoup de sa substance morale et humaine, et la crise de l’autorité de sa parole ont rendu la loi aussi bavarde qu’il est inaudible.

En tant que gaulliste, républicain, et ancien ministre des affaires étrangères, je suis particulièrement sensible à cette grande métamorphose de l’Etat. Cette crise s’énonce ainsi : si nous avons parachevé la construction républicaine, c’est-à-dire tenu les promesses de la modernité politique que Machiavel a définie, nous n’avons pas encore accompli la promesse démocratique, qui est l’étape historique suivante de la construction politique. C’est bien là à mon sens que se trouve la clé pour comprendre notre époque : la distinction essentielle entre la république et la démocratie, et même leur contradiction. La démocratie n’est pas, dans notre histoire, une simple modalité supplémentaire de gouvernement de l’Etat. La démocratie, telle que nous l’a montrée Tocqueville en analysant les réalités américaines, est la société civile capable de s’organiser elle-même dans sa diversité. Elle n’est plus un sujet agissant pour le compte de tous, elle est l’articulation simultanée d’une multiplicité de points de vue. La démocratie se coule d’autant plus mal dans le moule des institutions qu’elle fut depuis deux siècles un horizon d’attente, un principe d’espérance. Millénarisme dans le siècle, elle promet une société sans Etat et donc un dépassement de la modernité machiavélienne.

Elle a du mal à être gouvernée dans le cadre de l’Etat. Elle conteste depuis 1968 l’autorité sous toutes ses formes,  à l’école, dans les familles, au sein des entreprises, face à une administration toujours suspecte de bureaucratie ou à une police sans cesse accusée de bavures. S’effritent les églises, les syndicats, les partis, les grandes entreprises verticales, les familles mêmes, au profit d’affinités électives et groupusculaires. La société démocratique veut se voir inlassablement reflétée dans son miroir médiatique. Elle aime se voir en train de dévoiler. Les écoutes, les photos volées dans les coulisses du pouvoir font pénétrer le public jusque dans l’intime, par les indiscrétions d’un majordome, d’un serviteur de l’ombre, ou encore par les fuites de Wikileaks. Dévoyé par sa colère contre les institutions établies, le sentiment démocratique transforme le droit de savoir en devoir de tout savoir.

C’est en traitant les conséquences de la dialectique explosive entre République et démocratie que nous restaurerons la confiance collective dans l’avenir.

Il faut traiter d’abord l’affaiblissement de la République et de l’Etat sous les coups de boutoir de la démocratie. En France, l’Etat a fondé la nation, et de là vient l’immense nostalgie qui s’empare de notre vieux pays, au risque d’idéaliser le passé.  Face aux craquèlements du monde machiavélien, la république est sur la défensive. La laïcité, de règlement de paix entre les confessions, se mue en une religion civique enseignée à l’école,  fade descendant du culte de l’Etre Suprême. Même crispation sur les frontières mentales et physiques de la nation. On voudrait enseigner à nouveau le roman national, célébrer les frontières du Rhin aux Alpes, se retrouver entre soi, même si les changements démographiques font de ce vœu une chimère.

Comment répondre à la peur que suscite la déliquescence de l’Etat sans pour autant ressusciter des fantômes ?

Nous avons besoin d’un Etat stable et cohérent. Il ne s’agit ni de l’étendre à outrance, ni de le soumettre à des cures d’amaigrissement répétées. L’assainissement des finances publiques n’a au fond d’autre objectif que de restaurer cette visibilité à l’action de l’Etat, car le seul spectre d’une banqueroute suffit à le discréditer. Crédibiliser un horizon d’équilibre des comptes est responsable, tandis que la gabegie comme l’austérité sont les deux faces de la même irresponsabilité.

Nous avons besoin d’un Etat simplifié et rationalisé, pour concentrer ses forces là où elles sont le plus nécessaires. Cela suppose à mon sens une simplification territoriale – dix grandes régions capables de mener des politiques visibles -, et au plus huit à dix mille communes. Trois personnages doivent incarner cette république vivifiée par l’élection au suffrage direct : le maire – peut -être à un niveau intercommunal-, le président de Région et le président de la République.

Dernière exigence, gouverner. Aujourd’hui la France godille d’alternances en remaniements, de « plans com » en vaines promesses. L’inefficacité politique s’insinue dans la faille entre la conquête et l’exercice du pouvoir. On retrouve là Machiavel : « Ceux qui d’hommes privés doivent à leur seule bonne fortune de devenir princes n’ont pas grand-peine à le devenir, mais en ont beaucoup à le demeurer. » La conquête du pouvoir par le suffrage universel est en contradiction avec son exercice. Non seulement les qualités exigées pour l’une et l’autre tâche – conquérir, exercer – sont différentes, mais elles sont à bien des égards incompatibles : rapidité manœuvrière contre patiente ténacité, esprit de combat contre esprit de rassemblement, catalogue de promesses contre priorités clairement affichées. Le remède ne peut être que machiavélien. Gouverner la France, c’est être à la fois homme et « bête », capable d’agir selon la loi et par la force. Et même lorsqu’il s’agit d’être « bête », il faut être lion et renard à la fois, inspirer la crainte et subjuguer les adversaires par la ruse. Faut-il s’étonner que seules des personnalités complexes et souvent ambivalentes ont pu tenir le gouvernail de l’Etat ?

Il nous faut ensuite traiter les conséquences de la faiblesse de la démocratie, car si elle est assez forte pour affaiblir la République, elle ne l’est pas encore assez pour tenir debout sur ses propres jambes.

Le triomphe de la démocratie d’opinion nous a livré pieds et poings liés à un relativisme généralisé où tout est vrai à tour de rôle, où les experts font commerce de leurs disputes et où les chiffres eux-mêmes ont appris à mentir. Tout, dans l’information en continu, est désormais « sans précédent », « historique », terme d’autant plus ironique que cette information est écrite au présent perpétuel, sans passé et sans avenir. Le spectacle politique partisan laisse dans la bouche le goût de cendres de l’éternel retour du même,  avec l’empilement invraisemblable des pactes, des contrats, des plans Marshall, en une sorte de foire permanente aux lendemains qui chantent. C’est comme si les philosophes nous proposaient tous les mois une eschatologie valable pour le mois prochain. Double résultat : le sentiment d’abandon du champ politique et la montée des populismes.

Démocratie d’indignation aussi, qui dit non à tout : aux impôts, aux projets d’urbanisme, à l’énergie nucléaire. Démocratie de faction, où les intérêts particuliers propres à la société civile se coalisent en deux grands blocs antagonistes, alternativement satisfaits. Il faut aider la démocratie à trouver la puissance de dire oui.

Pour sortir du face à face entre l’Etat républicain et la société démocratique, la clé est de créer un terrain commun et des procédures de dialogue.

Le sens même de l’élection fait débat. Le peuple électeur ne sélectionne pas les meilleurs, il offre son consentement à un gouvernement particulier et trouve chez un candidat un visage où il reconnaît sa diversité, ses contradictions, ses aspirations. La partition médiatique ne perturbe pas l’élection, elle en est la seule réalité. Il s’agit moins de choisir des personnalités charismatiques, des leaders, que des incarnations de la proximité, de la normalité ou encore du désir de se battre de tous ceux qui se sentent victimes de la société et veulent s’en sortir.

Choisir les voies du dialogue et calibrer les réformes en fonction du possible, ce serait s’inspirer de la démocratie allemande, qui n’impose jamais que ce qui peut être accepté. Trop souvent, en France, nous demandons plus qu’il n’est possible et obtenons moins que le nécessaire. Corrigeons-nous en décidant autrement, en renforçant le rôle des médiations et de la justice, pour transformer le face à face de l’Etat et de la société démocratique.

Eviter la confrontation, c’est également répondre à la demande de reconnaissance et de personnalisation venue de citoyens, et donc adapter les politiques publiques au parcours de vies, aux âges, aux territoires, à des difficultés spécifiques.

Œuvrons à l’expression directe des citoyens, par exemple à travers des référendums. La tentation de dire non y est forte, mais au moins la possibilité de dire oui existe-t-elle. Au sacre républicain de l’élection, il faut ajouter le sacre démocratique de l’acquiescement, si l’on ne veut pas perdre l’adhésion aux deux.

Accomplir tout cela serait déjà une tâche titanesque. Et pourtant nous n’aurions fait qu’un bout de chemin. Car le vrai combat est au cœur de la démocratie. Si la dictature est la face sombre de la république, la terreur totalitaire est celle de la société démocratique. Le risque du tout-démocratique, c’est l’auto-censure et la discipline intériorisée, l’empire de la bonne conscience et des bons sentiments, ce pouvoir sans lieu qui hante les corps et les âmes, tel que Michel Foucault l’a décrit. Il y a une ligne invisible et ténue qui sépare l’individu solitaire et sans repères de la personne pleinement maîtresse d’elle-même. Malheur à l’homme seul, écrivait Luther, repris par Hannah Arendt, pour définir le totalitarisme. La soif sécuritaire et militaire des démocraties contemporaines n’est pas un accident, elle est gravée au cœur même de cette certitude morale dont la démocratie est pétrie. Le risque de cette démocratie casquée, c’est de confondre l’Autre avec un barbare. La menace est insidieuse, quotidienne, inscrite sur les écrans de télé ou étalée dans les vitrines des magasins. Cette société fondée sur l’injonction au conformisme consumériste, que Pasolini dénonçait déjà comme la forme achevée du fascisme, n’est pas la cité démocratique qu’il s’agit de construire. L’enjeu politique des prochaines décennies, c’est au contraire que la démocratie combatte sa part d’ombre.

Combat pour les médias, d’abord, devenus des féodalités incontrôlées. L’information en continu a tué le journalisme dans son éthique d’établissement des faits et l’a transformé en caisse de résonnance des rumeurs et des phrases-chocs. L’émotion a triomphé de la raison, le slogan des arguments. Cette bataille-là, il faut le reconnaître, a été perdue.  Mais Internet offrira sans doute la possibilité d’un nouveau modèle, comme le montrent des expériences qui organisent le travail sur les sources et leur vérification ailleurs que dans la presse, dans des associations, des cercles académiques ou des fondations abritées de la concurrence médiatique.

Combat pour l’éducation : dans une société démocratique c’est là où se joue l’acquisition de la liberté. Sans doute l’école changera-t-elle profondément, car il s’agit d’offrir aux jeunes esprits la capacité de se construire dans la profusion de l’information et des savoirs. L’éducation ne peut plus désormais être envisagée que tout au long de la vie. L’équation nouvelle est simple : information en continu, élévation en continu.

Combat pour l’égalité, car les forces économiques et sociales travaillent à la rupture de nos sociétés. Les inégalités dans le monde sont criantes en matière de patrimoine. Nous entrons dans une démocratie oligarchique où un groupe limité mène une vie à part et détient un pouvoir économique que rien ne peut contester. Cette société-là est le terreau des barbaries.

Nous sommes rentrés dans le temps de la défiance de tous contre tous. D’élection en élection, l’impuissance publique, la déception civique et la facilité populiste gagnent du terrain. Mais nous pouvons orienter cette métamorphose pour le bien de tous, si nous comprenons qu’il s’agit de réinventer la volonté générale et la place du politique dans nos vies.

*          *          *

Comme Machiavel analysant l’Italie du début du XVIe siècle, nous devons lier la réflexion sur la crise de l’Etat à celle de la crise de la relation entre les Etats. La question démocratique est en effet au cœur du désordre mondial.

Elle fait trembler les bases des relations internationales de l’âge machiavélien. Pendant les massacres sans fin des guerres d’Italie et de la Guerre de Trente Ans, elles durent fondées sur la souveraineté territoriale, un droit réglant les rapports des Etats souverains, et le monopole de la diplomatie aux Etats. Ceux-ci étaient comme des billes dans un sac, se frottant entre elles. Aujourd’hui les billes sont devenues liquides, tout se mêle sans cesse et les frontières sont presque toujours poreuses. C’est un monde de flux, humains, financiers, commerciaux, un monde où les routes comptent plus que les territoires qu’elles traversent.

Pour les démocraties, la souveraineté n’est plus un principe intangible. D’un côté, les sociétés démocratiques ne se sentent pas limitées à un territoire ou un peuple, mais elles constituent un réseau de subjectivités, d’acteurs. Les démocraties dissolvent aisément leur souveraineté au profit d’un partage de compétences à géométrie variable. La démocratie est continue, du local au mondial. L’Etat-nation n’est qu’un échelon, pas un absolu. La construction européenne, souvent décrite comme post-nationale, obéit à ce principe d’extension de la démocratie. Le projet des Nations Unies, à défaut de réalité présente, a vocation pour les plus idéalistes à s’accomplir à l’échelle planétaire, une fois les résistances vaincues. De l’autre côté, les Etats mus par l’aspiration démocratique ne se lient pas les mains lorsqu’il faut défendre ce qui leur est le plus cher, c’est-à-dire la protection de la dignité humaine. Pour un démocrate, « rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Lourds de nos mémoires, nous craignons de porter la responsabilité des crimes que nous aurions laissé commettre. La responsabilité de protéger heurte de front l’inviolabilité de la souveraineté. La Yougoslavie, le génocide au Rwanda, le Kosovo, la Libye, et enfin la Syrie martyrisée par le régime d’Assad ont jalonné une pensée de l’ingérence.

Aujourd’hui, cet impératif moral est source de dangers et de blocages. Si son inscription dans la Charte des Nations Unies en 2005 était légitime pour chercher de nouvelles voies à l’action humanitaire, sa transformation en principe d’ingérence militaire justifiant le changement le régime aboutit à de profondes contradictions et à une inefficacité générale.

D’une part elle se confronte à des puissances qui ne sont pas mues par le même idéal démocratique, mais par des mémoires et des cultures nées des humiliations passées. C’est vrai, à des degrés divers, en Russie, en Chine, en Inde, au Brésil ou en Afrique, autant dire pour les deux-tiers de la population du monde.

D’autre part, l’évaluation des risques humanitaires manque de critères objectifs qui permettraient d’éviter l’intervention arbitraire de chacun en tout lieu. Les campagnes médiatiques créent une injustice de fait entre des malheurs visibles et des malheurs invisibles. Qui sait qu’au Sud-Soudan il y a eu plus de 10 000 morts depuis le début de l’année 2014, et que le conflit des grands lacs au cours des dix dernières années a fait au bas mot trois millions de morts ?

Nous ne savons pas comment protéger une population contre son régime sans l’abattre puis occuper le pays pendant un temps indéterminé. L’intervention libyenne et afghane nous l’ont enseigné. Or rester, c’est nourrir le plus souvent un nouveau chaos et de nouveaux barbares. Mais il n’y a pas de fatalité à choisir entre l’inaction et l’ingérence, car des opérations à but humanitaires – boucliers aériens ou corridors humanitaires- peuvent être entreprises, même si cela suppose d’en assumer les coûts.

Les deux décennies d’après-Guerre Froide s’annonçaient comme le triomphe du droit international. Au contraire, il est remis en cause dans sa légitimité même. Les croisades contre l’axe du Mal, la disparition des ennemis traditionnels au profit d’organisations criminelles mondiales, la stupéfaction devant l’incapacité de la démocratie à s’imposer d’elle-même après la fin du bloc soviétique ont jeté le discrédit sur le droit international. Or le droit, c’est la paix, alors que l’emploi de la force mène toujours à la perpétuation de la violence. L’exemple irakien en dit plus sur ce point que de longs raisonnements.

La démocratie est à la fois un Etat et une société : elle a donc un double regard sur le monde.

La société reconnait partout ses semblables et elle aspire pour eux à la paix, à la prospérité et à la protection. Des droits de l’homme valables dans un seul pays seraient vides de sens, car les sociétés se mélangent, échangent des biens, des services, des connaissances, des croyances. La circulation des populations abat peu à peu les barrières culturelles entre les peuples, au prix parfois de frustrations, de haines et d’incompréhensions.

La confusion entre le registre de l’Etat et celui de la société est à mon sens la source majeure du désarroi français dans son action internationale. Nous demandons en effet à l’Etat de porter les aspirations de la société civile, de porter les Droits de l’Homme comme message exclusif de notre pays à l’étranger. Nous envoyons les ministres comme à la corrida, satisfaits s’ils ont pu prononcer l’expression sans trop de dommages, et d’ailleurs sans résultat.

Nous ne négocions plus. Partant de jugements moraux fermement ancrés, nous concevons un sommet comme un spectacle où s’échangent les imprécations, à l’image des régimes les plus idéologiques. Nous  sauvons la face plutôt que nos intérêts ou nos alliés. L’arsenal diplomatique s’est appauvri jusqu’à ne plus compter que deux armes brandies à tout-va : le communiqué  et la sanction. C’est sans résultat lorsqu’elles ne sont pas les instruments d’une politique cohérente et lisible. Toute diplomatie doit être une prise de risque. Cela signifie choisir l’action.

Enfin, les Etats démocratiques semblent concevoir la force comme le meilleur des raccourcis.  Toute l’histoire de la dernière décennie est marquée par le désir profondément moral d’en découdre avec le Mal, dans l’espoir fou de l’éradiquer et d’instaurer le règne du Bien. Une passion interventionniste s’est emparée de nos démocraties casquées. Il n’y a guère d’année sans nouvelle expédition punitive, en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Mali, en Centrafrique. Ces opérations sont aveugles sur la complexité du Mal, qui n’est pas tout d’une pièce. En combattant une tyrannie à Tripoli, les Occidentaux ont nourri sans le vouloir les réseaux terroristes djihadistes qu’ils ont dû pourchasser en Libye un an plus tard. Aveugles aussi sur le bouleversement des équilibres internes qu’entraîne toujours l’intrusion d’une puissance étrangère. Rien de changé sur ce plan depuis Machiavel : « L’ordre des choses veut que, dès qu’un étranger puissant entre dans un pays, tous ceux qui y sont les moins puissants se rallient à lui, mus par l’envie qu’ils portent à qui les a dominés par sa puissance ». Il en est allé ainsi en Irak entre chiites, sunnites et kurdes et de même en Libye entre les multiples factions, tribus minoritaires ou ethnies périphériques. Or la démocratie consiste à construire une majorité stable, tâche impossible dans ce cadre.

Quelles doivent être les réponses de la diplomatie d’une démocratie comme la France ?

D’abord, préserver une diplomatie étatique que nous avons sacrifiée. Cela veut dire traiter d’Etat à Etat et pas d’ami à ami. Nous devons parler avec tout le monde et ne pas fermer nos ambassades aux premières querelles. Lorsque le général de Gaulle a rétabli les relations diplomatiques avec Pékin, dans un geste aussi unanimement critiqué il y a cinquante ans qu’il est salué aujourd’hui, c’était sans cautionner le régime politique chinois. Il établissait un dialogue d’Etat à Etat et, dans la vision gaullienne, de civilisation à civilisation. On discutait des disputes de l’heure sur la trame de fond des siècles.

Ensuite, soutenir partout le renforcement des Etats. Croire que certains pays pourraient sauter l’étape de l’Etat pour entrer de plain-pied dans le concert des sociétés démocratiques serait une illusion. Les Etats faillis constituent aujourd’hui la principale source d’instabilité et de désordre dans le monde. Ils deviennent ainsi des refuges sans loi pour les criminels et les trafiquants du monde entier. Le fait que l’Etat puisse servir des fins oppressives ne doit pas couvrir une complicité envers la destruction des administrations des pays fragiles. Il faut multiplier et pérenniser les coopérations en matière de haute administration et de sécurité.

Ensuite encore, nous devons apprendre à manier une diplomatie démocratique qui est une nouvelle façon d’agir dans le monde. Les Etats n’ont plus l’exclusivité des influences réciproques : les sociétés civiles, développées, naissantes ou réprimées, sont engagées dans d’intenses relations directes. Les partis politiques développent des liens d’un pays à l’autre, qu’il s’agisse de la IIe Internationale ou de liens plus neufs et surprenants comme le partenariat entre le Parti communiste chinois et l’UMP. Les Eglises, les universités et les laboratoires de recherche sont en contact de plus en plus étroit entre eux, de même que les associations de défense de causes transnationales liées à l’environnement, la défense des droits humains ou la lutte contre la corruption. Enfin les entreprises multinationales sont elles aussi des acteurs d’une diplomatie démocratique. Leurs moyens d’action sont l’influence, davantage que l’accord formel, mais c’est parfois un instrument bien plus puissant. Que l’on songe au « soft power » hollywoodien, pour le pire et pour le meilleur. La diplomatie ouverte et la diplomatie culturelle sont deux tentatives de mieux prendre en compte cette large gamme de relations croisées.

Pour la France, il y a là une immense chance à saisir. Nous sommes devenus une puissance moyenne en tant qu’Etat, mais nous ne le sommes ni par la culture, ni par la langue, ni par l’expérience. Nous devons apporter quelque chose au monde, car il n’y a pas de grandeur sans valeur. Au lieu de réduire notre culture à un art de vivre consommable et exportable, sachons valoriser la cohérence entre la diversité de notre culture et l’expérience historique de la construction d’une démocratie sereine qui est la nôtre. Nous n’avons pas à tenir notre rang, mais à mériter la reconnaissance du monde en restant fidèles au message de la France, fait de médiation et d’espérance.

Enfin, nous avons la tâche de construire un ordre démocratique international. A terme, il est légitime d’envisager une république cosmopolitique, pour l’écrire en termes kantiens. Les Nations Unies, si ambiguës dans leur construction, en ont été le germe. Elles risquent aujourd’hui d’en devenir le tombeau, à force de blocages et d’hypocrisies. Je crois nécessaire que les Nations Unies restent  composites, à la fois réunion des Etats souverains garante de leurs droits, et union de peuples aspirant à des valeurs démocratiques incarnées dans la déclaration universelle des droits de l’Homme et dans l’action des institutions internationales. L’essentiel est aujourd’hui de s’appuyer sur un Conseil de Sécurité renforcé, avec des membres plus représentatifs, même si l’échec de la réforme Annan a montré la difficulté de l’entreprise. Ce Conseil doit aussi être plus politique dans ses décisions, pour éviter son enlisement technocratique : rendons publiques les séances du conseil de Sécurité, et fixons-leur un rythme de réunion au niveau des ministres et des chefs d’Etat. Enfin le Conseil de Sécurité doit être organisé selon les défis mondiaux qu’il doit prendre en charge : résolution des crises, la stabilité financière et économique, défi climatique.

Rien n’arrêtera l’unification de la société mondiale en cours. Mais elle n’est pas pour autant une promesse de paix, car d’immenses conflits sociaux à l’échelle du monde se profilent. La réalité de notre monde, depuis trente ans, c’est bien la constitution d’une oligarchie mondiale compacte et cohérente, qui partage les mêmes goûts, les mêmes  lieux, les mêmes habitudes. Elite mondiale dont les ambitions ne sauraient plus être contenues par les lois d’un seul pays : c’est pourquoi la lutte contre les paradis fiscaux est aujourd’hui décisive.

L’Etat machiavélien sort en lambeaux de deux siècles de transformations. Il a été la colonne vertébrale des peuples dans leur combat pour l’émancipation, à l’intérieur comme à l’extérieur. Aujourd’hui, la peur domine devant l’ampleur des changements et devant l’incompréhension de leurs conséquences. C’est pourquoi c’est à la politique et à la diplomatie d’ouvrir un chemin par l’imagination, par leur propre renouveau, par le choix de l’initiative.

juin 2014, Revue des Deux Mondes

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La nouvelle question humaniste

 

Revue des Deux Mondes : dans votre dernier ouvrage, « L’esprit de cour », vous décrivez un rapport français au pouvoir dans lequel le courtisan accorde une légitimité absolue au bon plaisir du monarque, qu’il soit d’Ancien Régime ou républicain.  La cause de l’humanisme en politique est-elle mise en danger par l’esprit courtisan ?

DdV : Il faut d’abord bien voir que les hommes de la cour d’Ancien Régime sont profondément marqués par l’idéal courtois, précisément, mais aussi par l’idéal de service.  Là est leur véritable référence personnelle. Le paradoxe, qui trouve bien sûr son expression la plus achevée sous le règne de Louis XIV, c’est que la cour se constitue en un lieu d’asservissement, de domestication de ces hommes qui ont souvent de grandes qualités, voire de grandes  âmes. La cour est un instrument dans la main du Roi, qui peut y jouer des divisions, des intérêts, et flatter, ou au contraire disgracier. Elle a donc pris une forme ambivalente, dont la classe politique reste encore profondément marquée de nos  jours: l’esprit de sujétion cohabite avec l’idéal de service. Au bout d’un certain temps, l’idéal de service se corrompt dans la docilité. A tout le moins, les courtisans sont écartelés entre cette légitimité qu’ils accordent au bon plaisir du monarque- ou du président de la République aujourd’hui-, et cet idéal de service qui les rassemble. La synthèse,  dans un esprit parfaitement courtisan, c’est l’idée que servir le monarque d’une part, se mettre en situation d’être servi par lui d’autre part, et enfin servir la France constituent une seule et même vocation. Or, c’est faux : il n’y a pas de place pour l’apparition d’un De Gaulle dans ce raisonnement. Lui a desservi ses intérêts personnels immédiats, a desservi le pouvoir qui s’établissait dans la défaite, et pourtant il a servi la France.

En profondeur, si la cour a été possible dans ce pays, c‘est parce qu’il y a un besoin français d’un pouvoir fort. Il ressent donc la nécessité de se renforcer, de se transcender en permanence pour se perpétuer, se relégitimer. Pour répondre à cette demande constante de notre peuple, l’Etat accroît ses pouvoirs, le Roi accroît son pouvoir, et l’organisation de la Cité tournera de plus en plus autour de lui au fil du temps.

Les choses étaient plus claires tant que la cour était visible, contenue dans les murs des palais royaux. Le phénomène était cerné, observable en vase clos. Mais depuis la mort du Roi, dans notre République, la cour n’est plus une structure physique et institutionnelle, elle s’est métamorphosée en un virus, qui s’est propagé dans les lieux de pouvoir, et qui a imprégné les esprits dans leur rapport avec lui. La cour veut tout le pouvoir, et elle l’aime pour lui-même.  La cour est une passion du pouvoir. Comme toute passion, elle  est exclusive, irrationnelle, sans autre finalité réelle qu’elle-même.

La République, pourtant, est censée se configurer autour de règles tout autres, sur de nouvelles bases : elle veut établir un rapport beaucoup plus clair et beaucoup plus sain entre le citoyen et ses dirigeants que ne l’était le tête-à-tête du courtisan avec le monarque, ce vertige mimétique, ce mélange improbable de splendeur et de frivolité. Splendeur, car toute la gloire est concentrée à la cour, et frivolité, parce que le pouvoir y est sa propre fin, et que le service y devient une idée morte.

Avec la montée en puissance des pouvoirs d’argent à partir du XIXeme siècle, d’autres cours sont nées, en dehors des enceintes du pouvoir politique, et elles se sont mises en réseau ou en situation de rivalité. Dès lors, la question qui se pose est de savoir comment éviter que la cour, qui stérilise tout ce qui n’est pas elle, dont le génie étrange est d’ignorer ce qu’elle gouverne, se reconstitue dans les différentes enceintes de pouvoir. Le risque absolu étant que les différentes cours convergent, et bloquent toute évolution ; et en effet, la France est caractérisée par des tentatives permanentes de reconstitution de cour dissoute !

Alors, bien sûr, il faut trouver les règles qui nous épargnent cette évolution. Ce sont d’abord les vieilles règles de la séparation et de la responsabilité des pouvoirs. Notamment entre le pouvoir politique et l’autorité judiciaire, c’est-à-dire entre le Président de la République et le ministère public. Mais c’est aussi la séparation du pouvoir médiatique et du pouvoir politique, qui doit introduire une coupure stricte entre ceux qui sont à la tête de l’exécutif et les propriétaires des médias. Il faut que les groupes industriels et de services qui vivent de la commande et de la régulation publiques ne puissent pas être propriétaire de médias.

Mais le garde-fou ultime, celui qui garantirait que la cour ne gèlerait jamais l’évolution de la société, ne contrarierait plus l’intérêt général, c’est le citoyen. C’est à ce point qu’il faut faire le lien entre le problème de la cour et celui de l’humanisme, car l’idée républicaine du citoyen est, bien sûr, un point d’application de l’humanisme en matière politique.  C’est l’idée d’un citoyen éduqué, engagé, qui a confiance dans le pouvoir, parce qu’il sait qu’il est capable de se renouveler pour mieux servir l’intérêt général. Or, le drame français, c’est la reproduction des élites, c’est leur enfermement et leur surdité à l’intérêt général. Elles ne sont pas suffisamment irriguées, parce que le principe d’égalité n’est pas vivant dans notre pays, contrairement à ce qu’on pense et dit ça et là. L’égalité est plutôt chez nous une obsédante passion morte qu’un principe actif et fécond. Les quelques « cas » de promotion sociale issus des classes moyennes ou populaires n’ont en général d’autre urgence que de donner des gages, dès qu’ils se sont hissés au pouvoir, pour se faire accepter des héritiers. Ils y rentrent promus, ils s’y maintiennent comme agents les plus zélés de la cour. Ils ne renouvellent pas le pouvoir, ils se font adouber au compte-gouttes. En un mot, il n’y a pas assez de puissance citoyenne pour contenir l’esprit de cour. La cause de l’humanisme  n’y trouve pas son compte.

Nous sommes donc en face de la nécessité de faire vivre nos principes, nos valeurs, si nous ne voulons pas que le pouvoir cède définitivement aux nouvelles cours.  L’exigence citoyenne et la République offrent des contenus, je veux dire un type d’homme et un type de communauté capables de transcender l’addition des intérêts particuliers : à nous de les faire vivre, pour que la politique soit porteuse d’une certaine vision du progrès moral de l’homme. Mais dans l’ambiance de crise de nos valeurs et de crise de l’avenir que nous connaissons, particulièrement en France, les principes, les références, les perspectives sont épuisés. C’est vrai pour toutes les grandes notions qui font le lexique de la politique : l’Etat, la Nation, le Peuple, et bien sûr, la République et le Citoyen. Revenir aux sources humanistes de la politique, c’est d’abord faire des citoyens, ou plus exactement renouer avec la tâche jamais achevée qui consiste à promouvoir l’apparition de ce type de Français : un citoyen éduqué, actif, ardent, fort de son statut.

RdDM : En principe, les hommes politiques sont des « grands citoyens », héritiers d’une tradition humaniste par leur culture scolaire, qu’ils frottent à leur expérience du pouvoir. Pouvez-vous faire une sorte de bilan de la culture humaniste chez les hommes politiques actuels, en pointant ses conséquences sur leur pratique de la politique ?

DdV : Les hommes politiques français ont brillé jadis, d’une certaine façon, par leur exigence, leur originalité, la richesse de leurs analyses.  Il y a une singularité française de ce point de vue : l’idée que le « bagage propédeutique » était nécessaire pour s’emparer des questions politiques, et au-delà, que la connaissance du monde était un préalable pour servir le pays. Mais les postulants aux plus hautes fonctions n’avaient pas seulement ce parti-pris intellectuel humaniste, ils avaient aussi, sur le plan moral, une discipline citoyenne, c’est-à-dire l’exigence de rechercher un intérêt général au-dessus de leurs intérêts particuliers. La morale et la culture se rejoignaient pour dégager, au-delà de son cadre et de son expérience personnelle, des vérités plus larges, des lois plus générales, qui permettaient d’énoncer des nécessités collectives.

Même aujourd’hui,  il existe encore une certaine foi dans le rôle de la parole. La légitimité intellectuelle reste convoitée, certes, mais partout on observe un repli de la grande parole politique originelle. J’ai été l’un des rares premiers ministres à faire une conférence de presse mensuelle. C’est très significatif, car se soumettre à la question, c’est accepter de rendre des comptes. L’homme de parole s’engage, rend compte, car la parole politique est un acte. Ce que l’on constate, c’est que l’homme de parole s’efface désormais derrière la communication. La prérogative de la parole et des idées, il la délègue à d’autres. Il se retire de la scène, et laisse sa place à des spécialistes qui fabriquent des dispositifs de communication dans des usines sophistiquées, lesquelles envoient des messages subliminaux à la société par les canaux complexes des médias contemporains. On infuse des images, on distille des concepts, on multiplie les chemins d’approche, en utilisant les outils de ce qui est devenu une véritable science de la communication.

La conséquence de cette disparition progressive de l’homme de parole en politique, c’est sa perte vertigineuse de crédibilité. Perte de crédibilité s’il parle, car dire, c’est s’engager, et notamment à tenir ses promesses. Or, nous savons ce qu’il en est des promesses de campagne. Et perte de crédibilité aussi s’il ne « parle » pas, car ne pas s’engager, c’est disparaître du champ politique. Il faut, face à cette situation, renouer avec une culture du risque et de la responsabilité. Risque de parler, et donc risque d’être contredit par les faits. Responsabilité de dire ce que l’on peut et doit dire, et non ce qu’il est payant de dire. Le jour venu, il faudra pouvoir rendre compte de ses paroles, plutôt que de s’en remettre à des fabricants d’écrans de fumée et de halos émotionnels pour masquer un bilan concret.

La proximité Potemkine.

L’unité de la parole est la promesse d’une maîtrise humaine du monde et de ses enjeux. C’est un défi à relever pour l’humanisme : les savoirs étant de plus en plus nombreux et plus vastes, un seul homme ne peut les maîtriser. L’âge est révolu où savoir « un peu de tout » suffisait à embrasser la connaissance universelle. La tentation est forte, dès lors, de ne pas maîtriser le moindre savoir, de déclarer forclose la période où le bagage propédeutique était une condition sine qua non pour accéder aux plus hautes charges, voire aux charges tout court. De là, un certain mépris de l’instruction,  une fierté nouvelle à « être comme tout le monde », c’est-à-dire supposément ignorant. Les attaques très violentes du Président de la République contre « La Princesse de Clèves », ou de tel secrétaire d’Etat faisant référence à la leçon de vie décisive qu’il avait trouvée dans la lecture de ce chef-d’œuvre inconnu, « Zadig et Voltaire », qui est en réalité une marque de fripes, sont les marques d’une époque où les hommes politiques prennent la complexité du monde comme un passeport pour l’ignorance volontaire, et notamment l’ignorance de notre propre culture. C’est en un sens la logique de la politique de favoriser une identification de l’homme politique avec un « homme moyen » supposé. On voit bien que le langage politique a évolué, certains responsables s’ingéniant à tordre la langue pour parler comme « tout le monde », c’est-à-dire personne. Il y a là une opération de transfert vers le vide, d’identification à une abstraction – l’homme moyen -, qui tue selon moi l’idée même de la politique, car si un « n’importe qui » introuvable, un « monsieur tout le monde » inexistant peut être Président ou ministre, toute la force morale de la politique disparaît. Ceux-là estiment avoir le droit de  ressembler à tout le monde, comme si « tout le monde » était dénué d’idées et de culture. Allons à la conséquence morale : celui qui veut ressembler à tout le monde méprise tout le monde, et  lui-même en passant.

A certains égards, l’humanisme est aussi un aristocratisme étendu à tous, une exigence humaine universelle d’aller vers le haut. En matière politique, la conséquence en est que le responsable doit être un exemple, s’afficher à la hauteur humaine la plus élevée possible, s’il veut convaincre et donc entraîner. Nous autres Français sommes convaincus qu’il existe une sorte de nécessité charismatique de l’homme politique, si l’on veut que la politique ait de la force, de l’élan. Le désir de distinction, c’est-à-dire la recherche permanente du meilleur en soi et chez les autres, doit rester la loi intérieure des hommes politiques et des citoyens. Il faut dire fermement ceci : la distinction, c’est exactement le contraire du mépris. C’est l’exigence du meilleur pour soi et pour les autres. Les élites politiques feraient bien de remettre cette exigence à l’honneur.

Et puis l’humaniste se construit par des rencontres, par une relation directe, d’homme à homme. Dans cette tradition, le souci philosophique de l’homme doit partir d’une curiosité pour les personnes en chair et en os, afin de faire la part de la sensibilité, des émotions, avant d’aboutir sur le terrain intellectuel et faire la part de la raison. En politique, la marque de cette idée, c’est le détour par le peuple. Par la poignée de main, par la rencontre dans les cages d’escalier… C’est l’idée de l’expérience partagée, de la rencontre avec des hommes et des femmes en situation.

Cette relation directe tend à s’effacer, au profit d’une logique d’intermédiation, de sous-traitance aux partis politiques de la relation avec les personnes. La présence sur le « terrain », pourtant considérée comme la source de toutes les bonnes idées, on ne l’envisage qu’après avoir pris un luxe de précautions incroyable, et on ne la réalise qu’en déployant un de ces dispositifs de communication – et de sécurité – que j’ai évoqués. Tout est préparé, minuté, aseptisé et le « bon peuple » est tenu à distance derrière les barrières pour éviter tout incident.  Donc, la relation directe s’efface, au profit des sondages, et de la fameuse « opinion ». De là, une certaine abstraction de la vie politique : on joue sur des photos, des éléments de langage, des « story telling », des concepts… Et on ne va plus sur le terrain comme François Mitterrand ou Jacques Chirac, qui y trouvaient une sorte de baptême laïque, de régénération. On y va pour donner le spectacle de cette alliance profonde du peuple et de ses dirigeants, car on sait que le mythe est vivant, mais désormais pour toute sortie du Président on vide les centres des villes, en remplaçant les citoyens par des militants de son parti. C’est un spectacle, une véritable construction cinématographique, avec ses figurants. C’est de la proximité Potemkine.

Enfin, nous avons un autre défi : le règne de l’individu roi, qui est le contraire du citoyen roi. Le citoyen est une personne maîtresse d’elle-même, qui avance en conscience, dotée d’une forte exigence intérieure. Au contraire, l’individu dont je parle ici  est centré sur ce qu’il croit être sa satisfaction, sur ses opinions, sur ses passions. Dans l’organisation du paysage politique actuel, la primauté faite aux passions individuelles affaiblit le rôle de la raison et de l’esprit critique.

Une des conséquences de cette défaite de la raison est bien sûr la tyrannie de l’instant, l’intimidante injonction de l’urgence dans le champ politique. La réflexion, le sain réflexe de remettre les événements en situation, en perspective, passent au second plan, et le « coup par coup » sans cohérence devient la marque de l’action politique, ou plutôt de son apparence.

RdDM : Dans les programmes politiques des partis, voyez-vous une trace d’une conception de l’homme qui serait assumée, réfléchie, centrale ?

DdV : Une certaine conception de l’homme comme objet de la politique devrait être à la source de tous les programmes. Que constate-t-on ? Le contraire. Dans les programmes, l’homme est découpé en tranches : consommateur, producteur, citoyen, assisté, étranger, immigré, etc. L’homme vu par les programmes, c’est l’individu  dans ses différents états, dans ses différentes capacités. La politique cible, segmente, catégorise. Pourquoi ? Pour peser sur les sondages, qui sont, je le répète, une abstraction. C’est une schizophrénie qui traverse toute la société. Aujourd’hui, tout s’est fractionné, séparant dans chaque cerveau l’homo economicus, l’homo politicus, l’homme moral, le professionnel, le consommateur, etc. Le paysage de notre vie intérieure fait penser au paysage audiovisuel, où les chaînes thématiques sont si nombreuses que nous sommes cinq minutes un amateur de sport, cinq minutes un amateur de mode, de mondanités princières, rendu toujours plus vulnérable et plus influençable par les images.

Alors, il y a des restes, ou plutôt des zestes de déclarations humanistes qui « aromatisent » les programmes, mais qui n’ont pas en vue l’homme, mais l’électeur. Pour revenir à une tradition humaniste, les programmes politiques devraient parler à l’homme en cherchant à convaincre le citoyen, et non parler à l’opinion en cherchant à séduire l’électeur. Le discours politique doit contribuer à la réconciliation, à la synthèse en un point de vue unique et constitué chez chacun, qui permette le dialogue entre le citoyen et le responsable politique. L’humanisme, c’est ce qui crée l’unité, la perspective, et rend possible une démarche, un chemin.

La bonne distance du discours au réel, on la trouvera dans le dialogue  entre l’homme politique et le citoyen. Le citoyen n’est pas sécable, parce qu’il a une conscience une, une intelligence cohérente, une unité intérieure. Le fait qu’il y ait trente ou quarante ministères est le signe d’une profonde déshumanisation du politique, du triomphe de la segmentation politique sur la citoyenneté. Je voudrais contribuer à recomposer le discours politique, pour qu’il s’adresse au jugement du citoyen, à cette unité du citoyen, à sa vision, à sa morale profonde, celle qui le rend capable, au nom d’un intérêt général dont il se serait lui-même convaincu, de payer plus d’impôts que ses intérêts personnels ne le voudraient. Si la politique ne réinvente pas le citoyen, si elle ne suscite pas sa résurrection politique en s’adressant d’abord à lui, à lui en ce qu’il est le meilleur de l’homme social, alors nous aurons un paysage d’intérêts complexes qu’il faudra ménager, mais pas de politique en ce qu’elle sert l’intérêt général. Si la politique se réduit à un jeu savant de « marketing » des émotions et des intérêts de segments, c’est un jeu aussi savant que stérile. L’homme politique n’y est alors qu’une marionnette dont la vocation est de rabâcher des slogans dans le but de ramasser les miettes, c’est-à-dire les places. Tout le monde est perdant dans ce système.

Il n’existe plus d’aventure commune à l’échelon d’un individu, puisque chacun est divisé. Aujourd’hui, les sentiments qui font leur miel de cette division interne de l’individu l’emportent: la peur, la frustration, la jalousie, l’esprit de vengeance… Les schémas qui émergent sont violents, et nous retournons à la violence primitive pré-politique… L’homme est d’autant plus un loup pour l’homme qu’il est d’abord un loup pour lui-même, qu’il se consume dans des passions et des intérêts multiples, dans la distraction pascalienne. La politique ferait une immense erreur si elle ne mesurait pas l’incroyable, l’immense défi : relever la personne, pour relever la société. Relever la personne, pour pouvoir constituer un corps commun.

RdDM : Notre tradition de recourir à un « sauveur » deux fois par siècle environ n’est-elle pas un démenti à ce désir de citoyenneté auquel vous voudriez répondre ?

C’est vrai, en France, le chef a un programme chargé : il fixe un cap, nourrit un projet ; il entraîne, fédère, rassemble, au service d’une vision. Il se charge du fardeau collectif et montre le chemin. Nous sublimons cet homme d’Etat, exceptionnel, sauveur. C’est un géant au-dessus du reste de l’humanité, et les écrivains lui font une cour de mots. Ce phénomène entraîne une première perversion, c’est que nous rentrons dans une logique de délégation : la contribution du bas est inutile. Le petit vient à manquer au grand, comme écrivait Péguy. C’est ce dessin du Canard Enchaîné montrant De Gaulle en train de courir aux jeux olympiques en soupirant « si je ne fais pas tout moi-même… ». Grâce au sauveur, la part qui revient au citoyen de base est égale à zéro. Deuxième perversion : le sauveur nous masque nos faiblesses. Nous ne sommes pas encouragés à voir la réalité en face, « on » s’en charge. La troisième perversion tient au fait qu’il convient bien au sauveur et à ses courtisans de ne pas pointer nos faiblesses. Par un tour de passe-passe, le sauveur idéalise ses sujets qui l’idolâtrent. Tout cela relève d’une construction fictive, d’un rapport faux… Mais nécessaire, d’un certain de point de vue,  compte-tenu des fragilités du peuple français. Dans les moments qui ne sont pas d’exception, disons dans les temps ordinaires, où l’on n’a pas besoin de sauveur, eh bien, on a quand même un sauveur ou prétendu tel ! Et un affaissement du citoyen, qui en vient à lui déléguer trop. Le cœur du problème français, c’est que cet affaissement finit par toucher, bien sûr, à la relation des citoyens entre eux, qui devient une relation de mineurs politiques, naïve, sentimentale, d’un niveau élémentaire.

Nous avons besoin en France de quitter les temps ordinaires, de rentrer dans les temps exceptionnels pour tout refonder. Regardons l’Allemagne, elle s’est trois fois « refaite nation » depuis la guerre, et à chaque fois le choc était immense. Une première fois, quand elle a pris la mesure de son humiliation et de ses causes. Une deuxième fois quand elle s’est réunifiée. Une troisième fois, ces jours-ci, quand elle a décidé l’abandon du nucléaire, ce qui est un défi immense. En France, le choc, l’ouverture d’un temps exceptionnel, ce serait ce temps où l’on créerait une France des citoyens, où on en finirait avec la misère citoyenne, avec le mépris des élites, avec le délitement de la politique, avec l’errance sans but de l’Etat, l’agonie de l’intérêt général et du service public, le chef à qui l’on délègue tout et qui ne fait rien. C’est ce que j’ai appelé la révolution de la dignité : remettre la pays en route, le rassembler en partant de la reconnaissance du statut de citoyen, ce socle de dignité, cette condition de la fraternité. Faute de quoi, ne parlons plus de politique, mais d’un théâtre d’ombres dans les coulisses duquel on gère notre déclin.

Cette dignité retrouvée nous amènera à mieux rencontrer le monde nouveau, celui de la globalisation. Nous entrerons dans ce nouvel âge de l’humanisme, un humanisme à l’échelle de tous les peuples, plus confiants et mieux armés si la France est faite de citoyens. Certes, ce nouveau monde a sa part d’ombre, et il charrie aussi des cauchemars : réduction de l’homme à sa dimension économique, à sa matérialité la plus étroite, à un rôle de serf de la technique…

Mais il apporte aussi d’immenses opportunités dont la cause humaniste peut se saisir. Opportunités politiques, avec la mise en place d’une gouvernance mondiale, bien sûr, mais avant tout opportunités de fécondation des regards, des idées, des expériences, dans un échange perpétuel d’expériences, dans le partage des émotions, qui finiront par créer, à l’échelle du monde, une fraternité « d’archipel » dont Edouard Glissant a eu l’intuition. Le sentiment concret d’un destin commun donnera un tour plus sensible à la question de l’humanisme, restée longtemps sublime mais abstraite – qu’on songe à la controverse de Valladolid, par exemple -, et plus global, car chaque civilisation, de la civilisation arabe à la civilisation chinoise, a sa pierre à apporter au nouvel humanisme. Voilà l’expérience nouvelle, qui brasse et change le rapport de l’homme à la terre, à la société, à  l’histoire.

Pour rentrer dans ce monde comme une nation qui y aura un rôle, qui y trouvera un sens, nous devons retrouver la capacité à nous poser des questions sur nous-mêmes, comme l’Allemagne l’a fait, en sachant que dans chaque question il y a un défi.  Aux  questions politiques, il n’y a que les citoyens qui peuvent répondre, et ils sont aussi les seuls à pouvoir relever le gant. Chaque fois qu’un citoyen se constitue dans le huis clos de sa conscience, la France grandit, l’espoir renaît, l’humanisme est vivant.

Entretien:  Marin de Viry, juin 2014, La Revue des Deux Mondes

 

150 150 Dominique de Villepin

Clôture du colloque : États généraux de la démocratie locale et de la parité au Palais des Congrès

Monsieur le président du Sénat,

Mesdames les Ministres,

Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de me trouver aujourd’hui parmi vous, au terme de cette journée si riche et si animée.

Je tiens à remercier le Président du Sénat, Christian Poncelet, pour avoir mis ces états généraux sous le signe de la parité, d’autant plus que nous sommes à la veille de la journée de la femme.

Je le remercie également de m’avoir convié à me joindre à vous. J’avoue avoir hésité quelques instants, car il me semblait étrange qu’il revienne à un homme de clore cette journée qui a rassemblé pas moins de 1 800 femmes maires venues de France et d’Europe. Mais je me suis dit qu’au bout du compte c’était peut-être une façon de montrer que la parité n’est pas seulement un enjeu pour les femmes de notre pays. C’est un enjeu pour tous.

Aujourd’hui vous avez parlé de parité. Mais vous avez surtout parlé d’égalité : la France est un pays latin, où la tentation existe de cantonner les femmes dans un rôle défini par les hommes.

Mais la France c’est aussi la patrie des droits de l’homme et des valeurs universelles forgées par la Révolution. Et au cœur de ces valeurs il y a la volonté de faire de l’égalité des droits entre les femmes et les hommes le principe fondamental de notre vie en commun. Ce principe nous avons réussi, à force de volonté et de détermination, à l’inscrire dans notre vie sociale et économique. Grâce à notre système d’allocations familiales, de garde d’enfants, grâce au droit protecteur des femmes enceintes, la France est sans doute l’un des pays où les femmes peuvent le mieux concilier leur vie de famille et leur carrière professionnelle. Des blocages subsistent, qu’il faut surmonter. Mais le mouvement est enclenché. Ce principe d’égalité, nous devons l’inscrire dans la vie politique et démocratique : c’est une nécessité absolue si nous voulons que les instances élues de notre République représentent véritablement la réalité du pays.

Vous avez un rôle essentiel à jouer dans la revitalisation de notre démocratie, à commencer par la démocratie locale. Je voudrais d’abord saluer votre travail de maire : vous honorez une fonction et une responsabilité particulièrement chères au cœur des Français. Vous les accompagnez à chaque étape importante de leur vie, mais aussi dans les moments d’épreuve. Vous bâtissez pour eux un cadre de vie harmonieux. Vous êtes à leur écoute pour entendre leur inquiétude, pour les rassurer, pour les guider.

Maires, vous êtes en première ligne pour répondre aux défis nouveaux.

Défi de la mondialisation d’abord : alors que notre horizon s’élargit, nous avons besoin de repères. Plus que jamais nous devons faire vivre nos identités et notre modèle de société. Vous êtes pour cela les meilleurs relais.

Défi de la cohésion sociale et économique ensuite. Elle implique de défendre l’emploi dans chacune de vos communes, de combattre les discriminations et de promouvoir l’égalité des chances. La cohésion implique aussi, pour certaines d’entre vous, de lutter contre l’immigration irrégulière pour préserver la richesse de notre modèle d’intégration.

Défi de l’action politique enfin, qui doit redonner confiance aux Français. Vous avez tous les atouts pour le faire, vous qui connaissez la réalité au plus près, vous qui recherchez chaque jour des réponses adaptées.

Ces responsabilités, vous les assumez en plus de vos obligations professionnelles et familiales. Un mot revient souvent chez certaines d’entre vous : celui de sacerdoce ; car, écartelées entre plusieurs obligations, vous êtes soumises à la dictature des horaires et des emplois du temps. Quand on termine une journée de travail et qu’il faut se rendre à une réunion du conseil municipal, lorsqu’il faut répondre à une urgence au milieu de la nuit ou en plein week-end, lorsque l’on ramène des dossiers à la maison le soir et que l’on ne peut accorder à ses enfants autant d’attention qu’on le souhaiterait, il arrive que l’on s’interroge, voire parfois que l’on se décourage.

Votre engagement a d’autant plus valeur d’exemple. Il force l’admiration et le courage. Et nous savons combien il est difficile aujourd’hui de trouver des hommes et des femmes prêts à donner autant à la collectivité.

En tant que femmes maires, vous êtes confrontées aux mêmes problèmes que vos collègues masculins. Mais aussi à la nécessité de convaincre davantage face au doute, face au scepticisme voire à l’ironie, quand vous entendez dire : « Elle est charmante et en plus elle est courageuse et compétente. »

Au-delà des obstacles surmontés, y a-t-il dans votre action municipale une empreinte particulière, une spécificité, une démarche comparable dans chacune de vos mairies, aux quatre coins de la France, par exemple à Montauban, à Canet-en-Roussillon, à Carquefou, à Vandoeuvre-Lès-Nancy ou au Guilvinec ?

En vous imposant dans votre fonction de maires, vous faites chacune mentir les préjugés. Certaines d’entre vous ont en charge de petites communes, souvent dans le monde rural où pourtant il n’est pas facile de s’imposer. Je songe à l’une d’entre vous qui me racontait qu’elle avait été élue dans un petit village composé à 80% de viticulteurs parce qu’elle n’avait pas de terres, pas de vignes et pas d’attaches familiales anciennes : ses qualités ont pesé davantage que toutes les réticences à élire une femme. Mais on imagine combien il lui aura fallu de patience, de dialogue et de respect pour gagner la confiance d’une société souvent masculine.

Mais il y a aussi parmi vous des maires de grandes villes. Qu’il s’agisse de Fabienne Keller à Strasbourg, de Martine Aubry à Lille, ou encore de Marie-Josée Roig à Avignon, elles ont exercé cette responsabilité avec autorité et fermeté, venant à bout de situations parfois difficiles. Et je salue aujourd’hui la présence de Beate Weber, maire d’Heidelberg, Eva Riitta Siitonen, maire d’Helsinki et Dora Bakoyannis, maire d’Athènes, que je tiens à féliciter pour le bon déroulement des Jeux Olympiques de l’été dernier. Nul doute qu’elle aura de bons conseils à nous donner si Paris, comme je veux le croire, venait à remporter la candidature pour les jeux de 2012 !

Aujourd’hui vous vous affirmez dans tous les domaines. Bien sûr, il y a la santé, la jeunesse ou le social, où vous êtes particulièrement attendues et entendues. Mais vous savez vous affirmer dans les domaines les plus techniques, les plus arides, du budget aux transports et à l’urbanisme. Vous vous investissez pleinement dans le domaine de la sécurité, où vous savez montrer de la rigueur, de la constance, de l’imagination, une main de fer dans un gant de velours. Grâce à la volonté de son adjointe chargée de la sécurité routière, la ville du Vésinet sera l’une des toutes premières à expérimenter les radars automatiques pour contrôle de franchissement des feux rouges !

Au-delà de la diversité des villes et des personnalités, vous imprimez votre marque et votre tempérament. Votre goût du concret vous permet de débloquer les situations : et souvent vous refusez les combinaisons stériles, les jeux de pouvoir, tout ce qui peut empêcher de régler les problèmes ; on loue votre détermination à faire bouger les choses, à tenter toutes les solutions ; auprès de vous, les Français savent qu’ils trouveront une oreille attentive et que le dialogue sera toujours possible. Surtout, vous êtes indispensables à l’équilibre municipal. Une mairie où tous, hommes et femmes, travaillent ensemble c’est une mairie susceptible de mieux répondre aux aspirations de nos compatriotes, de traiter les sujets dans leur complexité.

Ainsi, comme vient de vous le dire le Premier ministre, je veille à ce que la réforme de l’administration territoriale de l’Etat permette de mieux vous accompagner dans vos missions. Les préfectures et les sous-préfectures vont se recentrer sur leur cœur de métier, et en particulier la relation avec les élus. Les Préfets peuvent désormais, en concertation avec vous, réviser les limites d’arrondissement afin de mieux s’adapter aux organisations locales que vous incarnez. Par ailleurs, l’échelon régional a été renforcé : les préfets de région seront ainsi mieux à même de prendre des décisions rapides. Cet effort sera complété cette année par la réorganisation des services de l’Etat au niveau du département. Dans le contexte nouveau de la décentralisation, cette réforme permettra de renforcer la confiance entre l’Etat et les Maires.

Forts de votre exemple nous devons aller plus loin pour donner toute leur place aux femmes dans la sphère politique. Il y a soixante ans les femmes obtenaient enfin le droit de voter et celui d’être élues. C’est l’aboutissement d’un long combat : le combat de Maria Vérone, Présidente de la Ligue des Femmes, qui s’exclama « Vive la République quand même ! », lorsqu’en 1922 le Sénat se prononçait contre la reconnaissance des droits politiques des femmes, pour la sixième fois.

C’est aussi le combat des femmes dans la Résistance, à l’image de ces 10 000 femmes chantant la Marseillaise le 14 juillet 1941 à Paris. A la Libération, le retour en arrière semblait impossible. C’est pourquoi, dès 1944, et sous l’impulsion du Général de Gaulle, les droits politiques des femmes ont été reconnus. Depuis, elles ont peu à peu conquis du terrain, à l’instar des pionnières comme Marie-Madeleine Dienesch, Gilberte Brossolette ou Marie-Hélène Cardot. Il y avait 250 femmes maires en 1947, vous êtes près de 4 000 aujourd’hui.

Ces progrès sont restés trop lents. Car les hommes n’ont pas toujours vu d’un bon œil l’arrivée dans l’arène politique de femmes talentueuses, capables de rivaliser avec eux. Mais surtout parce que les mentalités évoluent lentement. Et peu à peu le fossé s’est creusé entre la place des femmes dans la société qui n’a cessé de s’accroître et leur place dans les institutions de la République.

La loi du 6 juin 2000 a permis de bousculer bien des habitudes, bien des pratiques. Chacun se souvient du débat intense sur la parité. Le recours à une loi était-il absolument nécessaire ou fallait-il parier sur une évolution naturelle ? En tout état de cause reconnaissons aujourd’hui la prise de conscience qu’elle a déclenchée et les avancées qu’elle a permises : avancées dans les conseils municipaux des communes de plus de 3 500 habitants, où les femmes occupent près de la moitié des sièges (27% en 1995- 47% en 2001). Même dans les petites communes, alors que la loi ne s’appliquait pas, la proportion de femmes a augmenté de 10% par rapport à 1995. Avancée au Sénat qui, avec 17% de sénatrices est désormais la chambre la plus féminisée du Parlement.

En revanche, là où la loi n’était pas contraignante, quand il est possible de s’exonérer par le paiement d’une amende, notamment aux législatives de 2002, la proportion de femmes élues reste modeste.

La loi du 11 avril 2003 a permis d’aller plus loin, en imposant la présentation de listes par alternance stricte : dans les conseils régionaux qui sont, avec près de 48% de femmes, les assemblées représentatives les plus féminisées ; au Parlement européen également, où notre pays est aujourd’hui, avec 43,5% de femmes, le quatrième plus respectueux de la parité, derrière la Suède, la Lituanie et les Pays-Bas.

Mais soyons lucides : la France est loin d’être exemplaire en matière de parité. Avec à peine plus de 10% de femmes-maires, vous êtes les mieux placées pour savoir que le combat n’est pas gagné. Avec 12,3% de femmes députées, notre pays est au 19ème rang de l’Union européenne et au 68ème rang mondial ; avec un peu plus de 10% de femmes siégeant dans les Conseils Généraux, la France n’occupe pas le rang qui devrait être le sien, elle qui a si souvent été aux avant-postes de l’émancipation des femmes, elle dont les grandes figures de Marie Curie à Simone de Beauvoir, de Marguerite Duras à Françoise Giroud et à Simone Veil ont inspiré tant de destins.

Alors que le projet de Constitution pour l’Europe fait de l’égalité entre les hommes et les femmes une valeur fondamentale de l’Union, notre pays doit faire mieux. Pour cela l’action s’impose mais aussi la vigilance. Les dispositifs exceptionnels peuvent être nécessaires quand il s‘agit d’enclencher un cercle vertueux, mais il faut éviter qu’ils ne se retournent contre celles-là mêmes qu’ils entendaient promouvoir : car vous voulez être reconnues pour votre compétence et votre détermination. Nous devons donc trouver un équilibre entre une politique volontariste et le travail de fond indispensable pour faire évoluer les mentalités.

Pour que les femmes trouvent leur place légitime dans la représentation et donc dans l’action politique, nous devons mieux prendre en compte leurs contraintes et leurs besoins. Pourquoi ne pas fixer enfin des horaires plus compatibles avec la vie familiale et professionnelle ? Je sais que certaines d’entre vous ont choisi d’innover, en fixant les réunions du conseil municipal les samedis matin, afin que chacun puisse s’organiser. Pourquoi ne pas trouver des solutions plus efficaces pour la garde des enfants ? C’est particulièrement important si nous voulons permettre aux femmes de se lancer plus tôt dans leur carrière politique.

Ensuite, nous devons briser une fois pour toute ce plafond de verre qui empêche les femmes d’accéder aux exécutifs locaux, notamment dans les conseils généraux et aux postes de maire. Faut-il passer à une nouvelle étape de la parité, par exemple dans la désignation des adjointes au maire, ou des membres des Commissions permanentes des Conseils Régionaux ? C’est en effet parmi les membres de l’exécutif d’aujourd’hui que seront désignés les Présidents de demain. En tout état de cause, ces questions méritent d’être débattues avec vous et les associations d’élus.

Enfin, un grand travail reste à faire au niveau des partis politiques, avec en particulier un effort dans la promotion des jeunes militantes : car aujourd’hui, quand on compare les situations des uns et des autres, il subsiste bien des inégalités.

Vous incarnez un regard neuf, le souci d’exercer vos responsabilités autrement, avec plus de lucidité, avec plus de liberté. Pour toutes ces raisons les Français vous font confiance. 85% sont aujourd’hui prêts à élire une femme au poste de président de la République. Parce qu’ils apprécient votre franc parler, votre volontarisme. Parce qu’ils savent que vous n’y pensez pas chaque matin en vous rasant.

Vous voyez combien vous avez de raisons d’avoir confiance en vous pour aller plus loin et pour assumer votre ambition. Devant la difficulté, lorsqu’il vous arrive de douter, alors que vos collègues masculins semblent absolument sûrs d’eux, dites-vous que votre décision n’en sera que plus juste et plus forte. Chacune d’entre vous ouvre une voie, constitue une référence et souvent même un exemple : combien de jeunes filles vous regardent avec fierté, avec espoir et auront à cœur de vous suivre !

Aujourd’hui garantir une meilleure représentation des femmes est un enjeu politique majeur : un enjeu de légitimité pour que les instances élues représentent véritablement l’ensemble de la société. Un enjeu de démocratie : alors que le taux d’abstention progresse, alors que certains de nos concitoyens se désintéressent de la politique, nous devons définir une nouvelle conception de l’engagement politique : un engagement pour l’intérêt général, au service de principes et de valeurs et non au service d’une carrière.

Pour franchir cette nouvelle étape et faire sauter tous les verrous, la loi ne peut suffire. Il faudra la mobilisation de tous.

L’engagement des femmes en politique est d’autant plus important qu’elles restent victimes de violences et de discriminations inacceptables. Il y a bien sûr les violences conjugales, qui constituent une priorité non seulement de l’action du gouvernement, mais aussi de l’Assemblée nationale et du Sénat : l’été dernier 29 femmes ont été tuées par leur conjoint. Une femme sur dix déclare avoir subi des violences au sein de son couple dans les douze derniers mois. Plus de 40% des victimes ont gardé des traces durables de ces violences.

Les violences conjugales existent dans tous les milieux et partout elles doivent être combattues avec la même détermination. Parce que battre une femme, la harceler moralement c’est manquer au premier de nos devoirs : le respect de la personne humaine. Parce que ces violences ont des conséquences souvent irréversibles, notamment sur les enfants. Parce qu’elles poussent les femmes à se replier sur elles-mêmes, à abandonner leur travail, à couper les contacts avec leur entourage.

Nicole Ameline a présenté un plan de lutte au président de la République. Pour ma part je veux mobiliser davantage les forces de l’ordre dans la lutte contre toutes les violences intrafamiliales, en fixant un certain nombre de règles :

Première règle, la vigilance : j’ai demandé à tous les services de sécurité d’être particulièrement attentifs lors de leurs interventions dans la sphère familiale, afin de déceler tout signe de violence de ce type.

Deuxième règle: la fermeté, dès la première infraction. Pour permettre la prise de conscience des conjoints, même dans les cas où la victime renonce à déposer plainte, il faut leur signifier le plus tôt possible la gravité et les conséquences possibles de leurs actes. Cette démarche sera désormais obligatoirement suivie d’une prise de contact avec la victime pour consigner par écrit ses observations, qui seront adressées à l’autorité judiciaire.

Troisième règle, l’amélioration de l’accueil des victimes de violences intrafamiliales, dont on sait qu’elles hésitent encore souvent à déposer plainte. Nous exploitons notamment l’idée d’une présence systématique de travailleurs sociaux dans tous les grands commissariats ou commandements de brigade.

Quatrième règle de ce plan d’action, la coopération avec les autres partenaires : j’ai demandé à mes services de sensibiliser l’ensemble des acteurs concernés, services sociaux, élus locaux, magistrats et associations, notamment au sein des conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance. Je leur ai également demandé d’être extrêmement rigoureux dans l’établissement des procédures afin de faciliter le travail de la justice.

Mais au-delà de ces violences, nous devons faire face aujourd’hui à de nouvelles atteintes contre les femmes, des atteintes qui menacent notre pacte républicain. Au cœur de ma mission, il y a la défense de nos principes, et tout particulièrement de l’égalité. Beaucoup reste à faire en France pour que les femmes aient les mêmes chances que les hommes d’avancer dans leur carrière professionnelle : leur rémunération est inférieure de 20 à 25% en moyenne à celle des hommes. Lorsqu’une femme revient travailler après son congé maternité, son salaire stagne environs pendant deux ans. 80% des plus bas salaires sont attribués à des femmes. Elles sont plus exposées au travail précaire et au chômage.

Cette inégalité, c’est une forme de discrimination aussi inacceptable que celles qui portent sur le nom, la couleur de la peau et la religion. Pour les combattre j’ai demandé aux préfets de département de réunir régulièrement l’ensemble des acteurs concernés : entreprises, associations, magistrats et recteur d’académie. La défense de l’égalité entre les sexes est l’une des priorités des commissions de promotion de l’égalité des chances et de la citoyenneté. Je leur ai demandé de recenser les difficultés rencontrées sur le terrain. Ce travail permettra de renforcer les dispositions de la loi sur l’égalité professionnelle demandée par le Président de la République.

Mais défendre la place de la femme, c’est aussi lui garantir le respect, dans la sphère publique, comme dans la sphère privée. Or aujourd’hui la place de la femme dans la cité semble menacée. Des signaux d’alerte nous parviennent, qu’il s’agisse des mariages forcés, des cas d’excision, ou plus généralement de la mise sous tutelle des femmes et des jeunes filles par leur frère ou leur mari. Je veux le dire très clairement : il ne s’agit en aucune façon de stigmatiser certaines populations. Il s’agit de prendre conscience d’un problème grave, devant lequel la République ne peut rester indifférente.

Contre ces dérives, nos meilleurs atouts ce sont nos principes de mérite, d’égalité, de laïcité et de liberté. Car derrière ces principes il y a des enjeux essentiels. Et je suis frappé de voir combien les jeunes sont aujourd’hui conscients de ces enjeux. Ne nous y trompons pas : pour une jeune femme opprimée par son entourage familial, l’espace public est souvent le seul espace de liberté. C’est grâce à ces valeurs qu’elle pourra conquérir son indépendance, son émancipation.

C’est pourquoi nous devons rester vigilants, qu’il s’agisse de la mixité dans les piscines et les établissements sportifs publics, qu’il s’agisse de l’école ou encore de l’hôpital. Je sais que c’est souvent difficile pour vous, qui êtes confrontées au premier chef à ces tensions. Je sais que vous manquez parfois de soutien et d’instruments efficaces. C’est pourquoi j’ai demandé à l’ensemble des préfets d’être particulièrement attentifs à ces problèmes et d’être à vos côtés pour les résoudre. J’entends par ailleurs réunir très prochainement les maires confrontés dans leurs communes à des phénomènes de repli communautaire, pour que nous puissions ensemble trouver des solutions.

Mesdames, Messieurs,

Je ne voudrais pas terminer ce discours sans esquisser certaines pistes de réflexion pour renforcer la place de la femme dans notre société. Comment, en effet, faire en sorte que l’égalité des chances soit une vérité vivante dans notre pays ?

Premièrement, en cherchant à améliorer notre dispositif de garde d’enfants, afin de surmonter l’une des difficultés majeures que rencontrent les femmes qui veulent travailler. Nous devons multiplier ces dispositifs pour que chacun puisse y accéder ; nous devons également, en réduire le coût, notamment pour les femmes et les familles les plus modestes ; nous devons enfin développer des formules plus souples et mieux adaptées à la situation de chacun.

Deuxièmement, un effort considérable doit être fait en matière de formation pour les femmes, et notamment de formation continue. C’est aujourd’hui la clé pour pouvoir changer plus facilement d’emploi lorsque c’est nécessaire.

Troisièmement, nous devons réfléchir aux moyens de faciliter l’accès aux responsabilités d’élu. Comment faciliter le passage de la vie professionnelle à la vie politique de façon à assurer la continuité des expériences et la diversité du recrutement ? C’est l’un des grands chantiers qui devra nous mobiliser dans les prochains mois.

7 mars 2005, Etats généraux de la démocratie locale et de la parité au Palais des Congrès

150 150 Dominique de Villepin

La lutte contre le terrorisme et l’enjeu démocratique

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur de m’exprimer devant vous aujourd’hui. Votre université représente le meilleur de la tradition intellectuelle espagnole : sa capacité à s’ouvrir sur le monde, à rester à l’écoute des autres cultures et des autres peuples, sa volonté permanente de savoir et d’imagination.

Je remercie M. Baltasar Garzon de m’avoir proposé d’ouvrir votre séminaire et de m’exprimer sur la lutte contre le terrorisme. Aux yeux des Français, Monsieur le Juge, vous êtes un symbole de courage, de détermination, de lucidité dans le combat contre le terrorisme.

L’Espagne sait le prix de ce combat. Il y a quelques semaines seulement, Madrid a été touchée au cœur par l’attentat le plus meurtrier qu’ait jamais connu le continent européen. De Lisbonne à Paris, de Berlin à Rome, de Stockholm à Varsovie, nous avons tous été bouleversés par les images terribles de la gare d’Atocha. Ce matin du 11 mars est pour l’Espagne un matin de révolte. C’est pour l’Europe tout entière un matin de douleur.

Mais c’est aussi un appel à combattre sans relâche tous ceux qui ont décidé de porter le fer de la violence aveugle dans nos sociétés. L’Espagne a été aux avant-postes de cette lutte. Elle a forcé l’admiration de tous les autres pays européens par le calme et la sérénité avec lesquels elle a affronté année après année les attentats criminels sur son propre territoire, contre ses propres enfants.

J’en suis convaincu : le projet absurde des terroristes est voué à l’échec. Pourvu qu’elles trouvent la force de se protéger et de résister, les démocraties l’emporteront. Leur cause est juste : c’est celle du dialogue contre la haine, de la liberté contre l’endoctrinement, de la paix contre le chaos. Notre tâche est immense. Non seulement parce que le combat contre le terrorisme prendra des années. Mais aussi parce que nous devons lutter avec les armes que nous donnent nos valeurs, et aucune autre. Le jour où nous renierons les principes fondamentaux de l’Etat de droit pour combattre le terrorisme, nous aurons commencé à perdre la bataille que nous avons engagée, parce que nous aurons commencé à nous perdre nous-mêmes. Notre mobilisation doit être permanente. Elle doit aussi être fidèle à ce que nous sommes.

Pour répondre avec efficacité au défi terroriste, nous avons une exigence de lucidité. Il ne s’agit pas d’excuser ou de comprendre pour le plaisir de comprendre, mais de savoir comment le terrorisme se développe, sur quel terreau il prospère, à quels mécanismes il obéit. La lucidité aiguisera notre réponse.

Chacun doit en prendre conscience : nous faisons face à une menace radicalement nouvelle, qui ne cesse de s’adapter afin de garder un temps d’avance sur ses adversaires. La première caractéristique des groupes terroristes, c’est en effet leur mobilité et leur capacité d’adaptation permanente. Comme des virus mutants, ils sont capables de se transformer pour mieux résister aux attaques dont ils sont l’objet.

L’autonomie croissante des groupes islamistes en est le meilleur exemple : alors que la plupart des Etats ont progressé dans la maîtrise des interceptions téléphoniques et dans la compréhension des réseaux internationaux, ces groupes ne respectent aucune structure hiérarchique trop rigide, et par conséquent plus facile à appréhender. En Europe, il s’agit souvent de noyaux autonomes et intégrés dans la société, comme le montre l’enquête faite à la suite des attentats de Madrid. De l’affaiblissement que constituaient les coups portés contre les dirigeants d’Al Qaida, les terroristes ont donc fait une force : ils peuvent s’affranchir de ces dirigeants, qui de responsables opérationnels deviennent des inspirateurs.

Un autre exemple est l’émergence de filières de combattants terroristes en Iraq. Après la Bosnie, l’Afghanistan et la Tchétchénie, l’Iraq pourrait en effet devenir le lieu privilégié de formation des candidats au terrorisme. Pour des raisons pratiques d’abord : les contrôles aux frontières sont encore très limités et l’instabilité chronique facilite le regroupement d’individus déterminés, prêts à propager leur message de haine et de rejet. Pour des raisons politiques aussi : les images de l’occupation du pays par les troupes américaines alimentent un sentiment d’humiliation que les extrémistes exploitent sans relâche. Le résultat est là : des filières ont été mises au jour en Allemagne, en Italie et plus récemment au Royaume-Uni. Nous suivons avec la plus grande vigilance toutes les évolutions dans ce domaine.

Deuxième caractéristique du terrorisme contemporain : sa maîtrise des outils de la modernité. On ne retient souvent du terrorisme que ses procédés rudimentaires, qui lui permettent d’échapper à la plupart des outils de contrôle les plus perfectionnés : la collecte des fonds par la hawala, fondé sur la confiance et la parole donnée, en est une illustration. Elle ne laisse aucune trace. Aucun signe écrit. Elle permet pourtant d’opérer dans la plus totale clandestinité des transferts de fonds importants. Le recours à l’arme blanche pour assassiner des otages étrangers en est une autre : la barbarie de l’acte fait son efficacité. Les effectifs terroristes peuvent être réduits, le nombre de victimes limité : la cruauté de l’égorgement n’en frappe pas moins les esprits et parvient à alimenter la peur.

Ce dernier exemple le montre : les organisations terroristes savent combiner l’archaïsme avec les outils technologiques les plus modernes. Regardons les moyens de communication, câblés ou informatiques : ils sont employés pour diffuser le plus largement possible des discours de haine et d’intolérance. Regardons encore les relais médiatiques : les actes terroristes sont prévus pour avoir l’impact le plus fort possible sur les opinions publiques. Regardons enfin l’organisation du terrorisme lui-même : une division des tâches tend à s’y opérer, qui accroît son efficacité globale. Les uns appellent à la violence au nom de préceptes religieux dévoyés. D’autres apportent leur savoir-faire technique et préparent les opérations. Les derniers apportent un appui logistique, posent des bombes ou vont jusqu’à se sacrifier eux-mêmes.

Troisième caractéristique : la volonté des groupes terroristes de causer les pertes les plus importantes possibles, afin de décupler les effets des attentats sur l’opinion publique. Nous sommes là au cœur du terrorisme contemporain : la recherche du spectaculaire amplifié par les médias.

C’est pourquoi nous devons prendre très au sérieux les tentatives d’acquisition de capacités chimiques, biologiques ou radioactives par certains groupes déterminés. Il ne s’agit pas de tentatives isolées, mais d’une volonté ancrée dans la stratégie des terroristes contemporains. Des projets d’attentat déjoués à Paris et à Londres prévoyaient d’avoir recours à des produits de ce type. Même si la maîtrise de la dispersion des agents était loin d’être acquise, ces tentatives témoignent de la réalité de la menace.

Quatrième caractéristique : le terrorisme se nourrit de l’intolérance comme de la peur, de notre peur. Il se nourrit également de la fragilité, de notre fragilité et de nos propres erreurs. C’est pourquoi nous devons apporter des réponses adaptées.

Nous devons comprendre que notre combat n’est pas celui d’un gouvernement contre un autre gouvernement, celui d’un peuple contre un autre peuple, celui d’une culture contre une autre culture, celui d’une religion contre une autre religion. C’est le combat pour une certaine idée de l’homme, de sa dignité et de ses droits; c’est le combat contre tous les racismes, contre la xénophobie, contre l’antisémitisme.

Nous devons comprendre également que, face au terrorisme, nous avons besoin d’un consensus national, un consensus entre tous les citoyens, entre tous les partis politiques, un consensus de toute la société. Notre combat doit être partagé par tous.

Nous devons comprendre enfin que le pire serait de céder à la tentation de l’amalgame, à la confusion entre islam et islamisme. Le pire serait de négliger le rôle des identités dans notre monde.

Notre réponse au terrorisme doit éviter les pièges qui nous sont tendus et s’inscrire dans le respect des règles de l’Etat de droit.

Lutter contre le terrorisme, ce n’est pas faire la guerre contre lui. L’expression est maintenant entrée dans le langage courant : guerre au terrorisme. Il serait temps de l’en faire sortir. Car elle est à la fois inexacte et dangereuse.

Inexacte, parce qu’elle suppose que le terrorisme représente un ennemi clairement identifié, auquel un Etat ou un groupe d’Etats pourrait s’opposer dans un combat régi par des règles et des principes. Or le terrorisme échappe à cette définition : il ne représente pas une menace comme les autres. Il est éclaté, dispersé, il repose sur l’aveuglement et la haine de quelques individus, il se répand comme une épidémie auprès de populations diverses, dont certaines se trouvent au Moyen-Orient, d’autres dans l’Afrique sub-saharienne, d’autres encore en Asie. Le terrorisme n’a pas de visage particulier. Il porte tous les visages de ces individus qui ont décidé d’enfermer le monde dans la violence et dans la peur. Comment un Etat pourrait-il en faire un adversaire à sa mesure ?

De plus les groupes terroristes ne respectent aucun des principes qui gouvernent le droit de la guerre. Prenez le principe le plus simple : la paix. C’est la fin de toute guerre. Or il n’y a aucune paix possible avec le terrorisme. Aucun accord, aucun armistice, aucune trêve qui soit envisageable. N’oublions pas que c’est Ben Laden lui-même qui a proposé ce type de compromis avec les Européens. Qui a suggéré qu’un accord était possible entre Al Qaida et les Européens, afin de les prémunir contre de nouveaux attentats. Ce type de propositions a reçu la réponse qu’elle méritait de la part de l’ensemble des Etats membres : on ne traite pas avec le terrorisme. Il doit simplement être combattu sans relâche pour être éradiqué.

Guerre au terrorisme, l’expression est aussi dangereuse. Elle donne en effet aux différents groupes terroristes une légitimité et une audience auxquelles ils aspirent. Elle valorise le combat qu’ils conduisent, avec les armes de l’aveuglement et du fanatisme. Elle leur fournit le piédestal dont ils ont besoin pour répandre le plus largement possible leurs thèses extrémistes.

Al Qaida a d’ailleurs été la première organisation à évoquer l’idée d’une guerre contre l’Occident. Le djihad est au cœur de la rhétorique terroriste. Il est à la fois un moyen de mobiliser les individus et d’apporter une caution religieuse aux actes les plus barbares, les plus contraires à l’esprit même de l’islam. La Bosnie, l’Afghanistan et aujourd’hui l’Iraq sont présentés comme des terres de djihad, c’est-à-dire des lieux où les combattants peuvent trouver refuge, livrer bataille et s’entraîner à des actions violentes qui seront commises sur d’autres territoires.

En définitive, ce qui se profile derrière la guerre au terrorisme et le lancement d’un djihad contre les occidentaux et leurs alliés, c’est la confirmation d’un choc des civilisations dans lesquelles certains veulent voir le nouvel aboutissement de l’histoire. Car c’est bien dans ce piège que les terroristes veulent nous faire tomber : celui d’une opposition frontale des religions et des cultures, dont nous sortirions tous meurtris et brisés. C’est à nous de lutter contre cette vision caricaturale et pessimiste, qui ne tient compte ni de la diversité de l’islam, ni de l’aspiration de l’immense majorité des musulmans à la paix, ni de la volonté des Européens de renforcer leurs liens avec les pays de l’autre rive de la Méditerranée.

Plutôt que de guerre, parlons donc de lutte. Et dans cette lutte, n’oublions pas que le respect des règles de l’Etat de droit doit rester pour chacun d’entre nous une priorité.

Je vois bien la tentation du raccourci : aller plus vite, frapper plus fort, s’en tenir à des moyens militaires, pour en finir rapidement avec le terrorisme. Je vois bien aussi la tentation de l’exception : sortir des lois démocratiques, instituer des juridictions spéciales, afin de juger suivant des lois particulières les membres d’organisations terroristes.

J’en suis convaincu : cette voie est sans issue. Elle conduit les démocraties à renier les valeurs de liberté, de droit de la défense, de respect de l’individu, qui font sa force. Que vaudrait une démocratie qui ne respecterait plus elle-même les valeurs qu’elle souhaite étendre à travers le monde ? Que vaudrait une démocratie qui en viendrait à priver ses citoyens des droits les plus fondamentaux sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Est-ce que cela ne signifierait pas précisément que les organisations terroristes l’ont emporté sinon sur le terrain, du moins dans nos esprits ?

Face au terrorisme la démocratie a un devoir d’exemplarité. Et c’est bien parce que nous avons conscience de ce devoir que nous devons en toute circonstance faire preuve d’exigence et de vigilance. Je me félicite pour ma part que la Cour suprême des Etats-Unis rappelle dans son arrêt du 28 juin cette évidence : dans un Etat de droit, rien ne saurait justifier que le gouvernement prive un justiciable du droit à une défense équitable, quels que soient les crimes dont il s’est rendu coupable. Cela signifie que des prévenus convaincus de liens avec le terrorisme doivent avoir accès à un avocat et bénéficier de conditions de détention acceptables.

Alors oui, l’Etat a la responsabilité de protéger ses concitoyens. Mais il lui appartient de trouver le juste équilibre entre les instruments à renforcer et la nécessaire protection des libertés publiques.

Renforcer les outils à notre disposition, c’est un impératif. A menace nouvelle réponse adaptée. C’est vrai en matière de renseignement, où une coordination toujours plus étroite au niveau national comme au niveau européen doit être établie. C’est dans cet esprit que j’ai créé le Conseil du Renseignement Intérieur et que nous avons décidé lors du dernier sommet du G5 de développer nos échanges de renseignement. C’est vrai aussi dans le domaine technologique, où je souhaite que la France soit à la tête d’une véritable révolution de nos procédés, afin d’améliorer nos capacités d’interception et de réduire les délais entre l’information et son interprétation. C’est vrai enfin dans le domaine juridique, où des adaptations de nos législations peuvent être rendues nécessaires par l’évolution de la menace.

Aujourd’hui, il y a en particulier une continuité dans la chaîne des responsabilités terroristes : entre le prédicateur extrémiste, qui appelle à la violence et dénonce les valeurs du pays où il se trouve, les commanditaires des attentats et les poseurs de bombes, c’est un même esprit de destruction qui est à l’oeuvre. Il est donc indispensable que nous ayons les moyens d’intervenir d’un bout à l’autre de la chaîne. Or s’agissant des prédicateurs étrangers, l’expulsion n’était prévue en France qu’à raison de propos précis et limitatifs, qui étaient loin de couvrir tous les cas de figure. La question s’est posée par exemple de l’expulsion d’un individu qui aurait tenu des propos attentatoires à la dignité de la femme, pourtant radicalement contraires aux valeurs de notre République et dangereux pour l’ordre public. J’ai donc soutenu une proposition de loi visant à élargir le champ des propos susceptibles de motiver une expulsion.

Cette réforme a été conduite avec le souci de préserver les droits de recours des personnes incriminées. Un ressortissant étranger expulsé pour avoir tenu des propos appelant à la haine ou à la violence conserve donc naturellement le droit de présenter un recours contre cette décision devant un juge administratif. Le tribunal compétent sera le même pour tous les cas d’expulsion. Cela garantira à la fois le respect des droits de la défense et l’élaboration d’une jurisprudence cohérente sur un sujet difficile.

Sur la base de ces principes, l’Europe doit apporter une réponse collective à la menace terroriste.

Nos deux pays offrent le meilleur exemple de l’efficacité d’une coopération soutenue dans la lutte anti-terroriste. Depuis des années, nous travaillons ensemble au démantèlement des réseaux d’ETA. En France comme en Espagne, nous avons enregistré des succès majeurs, grâce à l’échange d’officiers de liaison, à des travaux communs sur le renseignement et à des enquêtes conjointes. Nous ne sommes pas encore au bout du chemin. Mais nous avons bien progressé ensemble.

C’est aujourd’hui la même chose en matière de lutte contre le terrorisme islamiste. A la suite des attentats du 11 mars, en quelques semaines, un réseau a pu être mis au jour par la police espagnole. Ses ramifications européennes ont été identifiées grâce à la coopération entre les services européens concernés, qui a permis des arrestations. Le travail minutieux qui a été lancé dans des délais très brefs a permis de mieux cerner l’origine de la menace et les risques à venir.

Ce travail de fourmi, c’est le plus efficace à mener dans la lutte contre le terrorisme. C’est un labeur de tous les jours, qui demande de la patience, un savant dosage de moyens humains et d’outils technologiques, une grande rapidité d’exécution afin que les informations recensées puissent être analysées dans les meilleurs délais et transmises de façon opérationnelle aux responsables politiques. C’est une méthode discrète, qui ne se voit pas; dont les résultats restent la plupart du temps dans l’ombre, mais qui permet de remonter les filières et de frapper avec précision les groupes terroristes.

Cette méthode est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une coordination étroite entre tous les services.

Coordination au niveau national : c’est la raison pour laquelle le Président de la République a créé le Conseil de Sécurité Intérieure, qui rassemble tous les ministres responsables pour fixer les grandes orientations en matière de lutte anti-terroriste. C’est aussi pourquoi dès mon arrivée au ministère de l’Intérieur, j’ai tenu à réunir le Comité Interministériel de Lutte Anti-Terroriste, qui regroupe sous mon autorité l’ensemble des départements ministériels compétents. Ce Comité procède à une évaluation précise de la menace, en confrontant les informations et les analyses de chacun. Il propose des actions spécifiques au Conseil de Sécurité Intérieure.

Coordination au niveau européen : nous le savons tous, les filières terroristes se jouent des frontières. Les individus circulent d’un pays à l’autre, se fournissent entre eux des appuis matériels ou financiers. Le renforcement de l’échange d’informations entre les différents pays membres de l’Union européenne est donc une priorité. Des progrès ont été enregistrés au niveau bilatéral, en particulier avec l’Espagne, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Mais chacun doit se sentir concerné. Le coordinateur anti-terroriste, Gijs de VRIES, doit de ce point de vue jouer tout son rôle.

Coordination au niveau international : les décisions prises au sein du G8 en matière de sécurité des transports sont un exemple de procédures concrètes, qui permettent de lutter avec efficacité contre le risque terroriste. La sécurisation des documents de voyage par l’introduction de données biométriques, la mise en commun de capacités de protection civile, la formation d’équipes communes d’enquête sont autant de pas dans la bonne direction.

Mais nous devons être lucides : au-delà des procédures de coordination et de coopération, nous devons pouvoir nous appuyer sur la mobilisation de chacun, une mobilisation constante, sereine, face à une menace durable.

La lutte contre le terrorisme est l’affaire de tous. Les gouvernements et les services spécialisés sont naturellement en première ligne. Mais ils doivent pouvoir s’appuyer sur la détermination et la vigilance de tous nos concitoyens. Ce sont nos valeurs communes qui sont visées. C’est notre pacte national et européen qui est mis à l’épreuve. Dans cet esprit, j’ai lancé il y a quelques jours la création d’une base de données sources ouvertes sur le terrorisme. Elle devra fournir à chaque Français des informations précises et fiables sur la réalité de la menace, le fonctionnement des filières, le niveau d’alerte national. Elle constituera une référence solide face à une nouvelle donne stratégique qui suscite l’inquiétude de nos populations.

Parce que le terrorisme exploite les faiblesses des Etats les moins développés, nous devons aussi accorder une attention soutenue à la coopération technique avec ces pays. Dans le cadre des Nations unies, un programme a été mis sur pied. Nous devons nous assurer que chacun a pris conscience de la gravité des risques et reste mobilisé.

En terminant, je voudrais insister sur ma profonde conviction : notre meilleur capital face au terrorisme, ce sont nos principes, nos valeurs démocratiques. Notre meilleur antidote face au terrorisme, c’est notre volonté de paix, notre volonté de répondre aux difficultés et aux crises du monde. Car nous le voyons bien, beaucoup sont exploitées par les terroristes pour élargir leur soutien et multiplier leurs actions.

La grande erreur commise en Iraq, c’est d’avoir cru au cercle vertueux de la guerre et à la primauté de la puissance, alors même qu’il faut croire au cercle vertueux de la paix et de l’exemple. Bien sûr, face au terrorisme, l’outil militaire peut être nécessaire, comme en Afghanistan. Mais au Moyen-Orient, sur cette terre blessée par trop de souffrance, de violence et de haine, la guerre n’était pas la bonne clé. L’intervention militaire ne pouvait être qu’un dernier recours. Avant d’envisager toute guerre en Iraq, il fallait aller jusqu’au bout des inspections de désarmement. Il fallait aussi qu’ensemble Européens, Américains, les pays arabes et Israël prennent le risque de la paix au Proche-Orient. Et ce d’autant plus que la Feuille de route et l’Initiative de Genève avaient ouvert la voie à une paix possible. Oui, nous devons nous convaincre que la meilleure porte d’entrée au Moyen-Orient, c’est la paix.

Et c’est là le vrai visage de l’Europe. C’est son message qui exige de notre part fidélité, audace, imagination. Et je suis heureux que Français et Espagnols nous partagions cette même conviction.

12 juillet 2004, université Complutense de Madrid