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1024 767 Dominique de Villepin

Diagnostic (et espoirs) d’un monde qui tangue

– Dans un entretien avec Pierre-Henri de Menthon et Jean-Pierre de La Rocque pour Challenges, Dominique de Villepin et Hubert Védrine débattent sur les carences des démocraties occidentales et les peurs créées par la mondialisation –

 

Après les britanniques et les américains, les italiens ont eux aussi décidé de «sortir les sortants ». Où cela va-t-il s’arrêter ?

Hubert Vedrine : Au-delà des raisons de politique intérieure qui peuvent expliquer le vote des britanniques pour le Brexit et des italiens contre Matteo Renzi, ces scrutins doivent s’analyser dans un contexte plus large. De plus en plus de gens contestent le projet européen – des anti-européens ou simplement des sceptiques ou des déçus-, exaspérés par l’abus de réglementations intrusives de l’Europe. Une majorité d’entre eux est donc insatisfaite. A cela s’ajoute la révolte générale des classes populaires et moyennes dans les pays occidentaux, qui se sentent exclues face à la mondialisation de ces 30 ou 40 dernières années.

Dominique de Villepin. En effet, deux facteurs se conjuguent. D’un côté, la montée des passions négatives au sein d’une partie de la population des pays occidentaux qui pense ne pas avoir d’avenir dans la mondialisation et souffre de ne plus être entendue. De l’autre, des Etats affaiblis, des démocraties libérales incertaines d’elles-mêmes et des gouvernements hésitants qui paraissent incapables aux yeux des gouvernés de les protéger face aux deux grands défis que sont la crise des migrants et le terrorisme.

Faut-il s’inquiéter de la défiance grandissante des opinions publiques contre les institutions mêmes de la démocratie ? Sont-elles assez solides pour canaliser la révolte des peuples ?

HV. La plupart des citoyens ne se jugent plus représentés par leurs élus. D’où ce que j’appelle des « insurrections électorales populaires ». Le populisme, c’est l’expression de la colère des peuples qui se sentent abandonnés et disqualifiés. C’est un vrai danger. La démocratie participative est la seule réponse pour re-légitimer la démocratie, plus que l’aléatoire démocratie directe.    

DV: A l’origine de ce sentiment de rejet, de doute, de peur qui se traduit par une remise en cause de la démocratie représentative, il y a aussi une crise de la gouvernance régionale et mondiale. Autrement dit, nous ne disposons pas aujourd’hui des outils, des institutions à même d’apporter des réponses à l’inquiétude des peuples. Les Etats seuls n’ont plus cette capacité. Après la chute du mur de Berlin et de l’Union Soviétique, beaucoup ont cru à la victoire absolue des démocraties libérales. Il n’en n’est rien. Ce que nous constatons aujourd’hui est au contraire une position de force des régimes autoritaires.

Les structures de gouvernance supranationales sont-elles périmées ?

HV: Les 30 dernières années de globalisation d’une économie de marché dérégulée et financiarisée impliquaient un inéluctable dépassement des Etats au profit d’entités collectives indéterminées dont le fonctionnement est fondé sur des « normes ». Ce discours a été porté à son paroxysme par les ultra-libéraux et les gauchistes qui ont comme objectif premier de vouloir dissoudre ou disqualifier les Etats. Mais c’est une chose de dire que les Etats ne sont plus les seuls acteurs, et une autre de dire qu’ils sont périmés. La solution réside toujours dans une coopération internationale. A condition que celle-ci se fasse entre des Etats capables de s’engager et de tenir leurs engagements.                                          

DV: Il existe une place pour une gouvernance régionale et mondiale à côté de celle des Etats. Barack Obama a compris que les interventions militaires de l’Occident depuis quinze ans étaient toutes des échecs, en Afghanistan en Irak et ailleurs. Mais il ne s’est pas engagé sur le chemin d’une gouvernance partagée avec les autres nations en ne reprenant pas, notamment, la proposition d’un droit de véto limité, mise en avant en 2006 par le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan. Face à un monde qui se révèle de plus en plus dangereux, ni les Etats, ni les organisations comme l’Union européenne ou les Nations unies n’ont aujourd’hui les moyens d’agir. Je crois cependant beaucoup à l’affirmation de la communauté internationale sur le thème de la guerre et de la paix et à son engagement autour de la lutte contre la pauvreté.

HV. Bien sûr, je crois utile l’affirmation d’une action internationale pour la construction de la paix et un développement « écologiste ». Mais les organisations internationales qui traitent ces sujets manquent de capacités d’action. Mais soyons francs, il n’y aura pas de « gouvernement mondial » et il n’y a pas de communauté internationale des peuples. Un pêcheur péruvien ne pense pas comme un médecin japonais, un scientifique russe ou un politicien français. Bien sûr, il existe des institutions, un système indispensable de relations multilatérales entre Etats, mais qui tourne en partie dans le vide. Il ne faut pas confondre un cadre ou des enceintes internationales comme l’ONU avec des pouvoirs. Pour moi, le seul élément vital commun aux peuples du monde est d’agir pour que la terre demeure habitable. Cela suppose une politique d’écologisation qui irait plus vite que le compte à rebours climatique. En attendant, je suis d’accord pour que l’on améliore le système de gouvernance, par des coalitions ad hoc comme ce qui a été fait dans la négociation avec l’Iran, ou par sujets, comme la COP21 ; qui est à préserver…malgré Trump!

 

EUROPE

Existe-t-il une réponse face au doute croissant des citoyens vis-à-vis du projet européen ?

DV : Les institutions européennes ont hérité de la partie la plus ingrate des responsabilités collectives. Aimer une Union européenne désincarnée et qui en outre n’a pas d’argent pour financer des projets utiles relève de la mission impossible. Mais il y a des chantiers à ouvrir. Aujourd’hui, la perspective de  mettre en place un parquet antiterroriste et un FBI européens, serait très efficace dans la lutte contre le terrorisme, comme une politique énergétique qui permettrait de payer moins cher son gaz et son électricité…

HV:  D’accord pour que l’Europe se concentre sur deux ou trois projets clés. Mais après une « pause » car il faut d’abord montrer aux peuples qu’on les écoute. Cette pause est un moyen de faire réagir un système qui ne veut rien entendre et qui a théorisé le fait que quand les gens votent non ou mal, comme dans le cas du Brexit, il ne faut pas en tenir compte. C’est démocratiquement insupportable. Ce n’est pas scandaleux que les peuples veuillent garder une certaine identité, une certaine souveraineté et veuillent de la sécurité ! Comme l’a dit Jean-Claude Junker, l’Europe est réputée entre autres d’avoir règlementé « à outrance ». L’Europe doit cesser d’être une usine à produire des directives sur des concombres, des bananes, des piles électriques ou sur les chasses d’eau. Et ce n’est pas démagogique de le dire. Je suggère l’organisation d’une conférence qui clarifierait ce dont l’Europe doit s’occuper, et ce dont elle ne doit plus se mêler.

DV: Oui mais ce type de conférence débouche sur la consultation des peuples par référendum et dans les circonstances actuelles, il y a fort à parier qu’ils disent « non » ! Cela veut dire que l’on suspend toute action européenne pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, dans une période hémorragique pour l’Europe.

HV. Il y a eu par le passé, dans des grands moments historiques, des conférences où l’on a été capable de trancher.

DV. N’oubliez pas que nous sommes dans un schéma électoral très complexe avant la présidentielle française de mai prochain et les élections allemandes d’octobre 2017.

HV. Et si le système européen ne dit pas aux peuples, même brièvement, « on vous écoute », ils n’adhéreront pas à un nouveau projet. Il faut stopper le virus a-démocratique qui envahit les consciences de beaucoup d’européistes.                 

DV. Alors poursuivons donc les deux objectifs ! L’écoute et la consultation et dans le même temps : l’action et le résultat.     

HV. Très bien. Commençons alors par avoir un Espace Schengen qui marche.

DV. Il faut aussi mettre en place une Europe de la défense en profitant de l’élection de Donald Trump pour lancer le projet.

HV. « L’Europe de la défense » cela risque d’être du vent. Les européens restent incapables de défendre l’Europe. Mais des coopérations industrielles, la mise en place de forces d’interventions communes, oui.

Mais alors que doivent faire les européens pour exister sur la scène internationale ?     

DV. La vie internationale avance comme un train à grande vitesse, nous ne pouvons pas arrêter le cours de l’histoire. L’Europe doit profiter de ce mouvement inéluctable et des brèches qui sont apparues récemment, qu’il s’agisse du Brexit ou de l’élection de Donald Trump, pour mettre des propositions sur la table. Jamais l’Europe n’a eu autant de raisons de s’affirmer sur le plan mondial. Nous savons bien les difficultés que créerait l’élévation de murs sur la planète. Face à un Donald Trump qui parait décidé à remettre en cause le libre-échange, nous devons réaffirmer notre attachement au mouvement d’ouverture du monde.

 Comment l’Europe peut-elle s’imposer face aux Etats-Unis de Donald Trump?

DV : Donald Trump s’appuie sur un nouveau concept: le flou diplomatique. Lorsque l’on s’interroge que le fait qu’il ait pris au téléphone la présidence de Taiwan, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait fait, il répond en disant qu’il a pris l’appel par courtoisie. Face à ce changement des codes qui régissent la diplomatie depuis des décennies, nous ne pouvons plus être bien élevés, civilisés et rester immobiles. Il faut donc fixer nos règles très vite face à Donald Trump, lui montrer qu’il existe des garde-fous sur la scène internationale. Si le président des Etats-Unis pense qu’il peut en permanence jouer le bras de fer, alors l’Europe sera mangée. Sur le plan commercial, rien ne nous empêche de demander que soient intégrées dans les traités de libre-échange des clauses sur l’emploi, l’environnement ou d’exiger la mise en place de barrières douanières temporaires pour protéger des secteurs menacés. Face à une équipe d’un Donald Trump qui semble très anti iranienne, l’Europe doit défendre la signature de l’accord sur le nucléaire de juillet 2015 avec Téhéran. Quitte à remettre en cause le privilège juridique lié au dollar qui permet à la justice américaine de poursuivre une entreprise qui réalise des opérations dans cette devise.

HV. Geindre sur l’élection de Donald Trump ne sert à rien. La question est plutôt de savoir si les Européens peuvent avoir vis-à-vis de la Maison Blanche un message commun sur l’Iran. Là il faudra se mettre d’accord. Concernant l’application de la COP21, Trump ne peut pas torpiller l’accord. Et de toute façon des Etats, des villes et des entreprises américaines l’appliqueront. Sur le libre- échange, le choix n’est pas binaire entre l’ouverture totale des frontières ou leur fermeture. Il s’agit d’encadrer. Personne ne va se replier, oublions les pleurnicheries intéressées sur le « repli sur soi ». Enfin, si Donald Trump veut « dealer » avec Vladimir Poutine, il ne faut pas attendre en tremblant mais définir notre proche approche.

DV : Oui, l’Europe doit changer de stratégie vis à vis de la Russie et rétablir un dialogue constructif. Ce n’est pas simple. Car il existe un sentiment d’agression du côté russe lié à la pression exercée par l’Otan à ses frontières. A l’inverse, certains pays comme la Pologne et la Roumanie s’inquiètent -eux- des velléités expansionnistes de leur puissant voisin. J’observe aussi que l’Europe a proposé un accord d’association avec l’Ukraine sans faire de même avec la Russie. Du coup, comme il y a un accord d’Union douanière entre ces deux pays, les produits européens transitent par l’Ukraine avant de se retrouver en Russie sans acquitter de droits. Cela ne fait que renforcer le ressentiment des Russes vis à vis des Européens.  Il faut sortir de cette situation.

        

Depuis 2015 la croissance de l’économie mondiale est supérieure à celle du commerce. Est-ce le début de la démondialisation ?

HV.  Il y a un effectivement un ralentissement du rythme de la mondialisation. D’un point de vue écologique, c’est plutôt une bonne nouvelle ! La croyance en une libéralisation sans fin des échanges grâce à laquelle le commerce mondial allait progresser trois fois plus vite que la croissance des pays- n’était pas durablement tenable. Ne dramatisons pas, comme si nous n’avions le choix qu’entre poursuivre sans fin dans le vide ou bien nous refermer. Il me semble qu’il faut plutôt réfléchir à ralentir, encadrer et intégrer de nouvelles zones dans le commerce mondial.

DV. La démondialisation n’est pas mondiale ! Nous allons assister dans les prochaines années à un développement du commerce sud-sud. Dans ce contexte, l’Europe avec sa sur-réglementation court le risque d’être marginalisée. Les pays émergents ont en effet une conception plus simple que celle du monde occidental du commerce international. A cela s’ajoute le fait que l’Amérique Latine va être sous l’emprise croissante des entreprises chinoises. Ce qui veut dire qu’il y aura d’autres zones de friction entre Washington et Pékin.

HV. Les occidentaux sont confrontés à une contradiction. D’un côté, une mondialisation -sans nos règles- se développe. De l’autre, les occidentaux souhaitent une mondialisation normalisée et civilisée (par eux). Cela les met en porte-à-faux. L’un des buts de l’accord transatlantique entre l’Europe et les Etats-Unis était de se mettre d’accord sur des normes sanitaires, sociales et environnementales communes afin de les imposer dans le commerce mondial. Mais nous ne sommes pas parvenus pour le moment à nous mettre d’accord. Il faudra un jour convaincre les opinions publiques qu’un tel accord peut être bénéfique. A moins d’accepter de se soumettre un jour aux règles chinoises.

DV : Les Américains ont développé leur stratégie commerciale en jouant sur la peur, infondée selon moi, de l’émergence d’une toute puissance chinoise. Mais on ne construit pas une politique commerciale ou militaire contre quelqu’un. Hélas Donald Trump risque de rester sur cette ligne. Or la politique de l’endiguement- « containment » – de Barack Obama qui vise à limiter la zone d’influence de la Chine et de la Russie, s’est avérée contre-productive. Nous l’avons vu en Irak après 2003 puis sur le dossier iranien, les politiques de sanctions durcissent les gouvernements et renforcent l’unité du chef avec son peuple. Il faut rompre avec ce cercle vicieux et opter pour une logique de partenariat et de dialogue.

Faut-il s’inquiéter ou se réjouir de la puissance des réseaux sociaux ?

DV. Comme dans toute révolution technologique, il existe un aspect positif lorsque cela favorise la prise de conscience et la capacité à se mobiliser, comme dans le cas la COP21. Mais les réseaux sociaux ont aussi une face négative quand ils colportent toutes sortes de rumeurs et de peurs. Je suis aussi inquiet de voir que ces outils se concentrent entre des mains américaines. Nous avons intérêt à ce qu’un contrôle soit exercé, afin de limiter leur trop grande influence.

HV: Les réseaux sociaux ne sont pas la panacée pour remplacer la démocratie représentative. Au contraire. Il s’agit juste d’un café du commerce global. Sauf qu’autrefois dans les troquets du village, les gens connaissaient l’idiot et l’alcoolique du coin ! Là personne ne sait qui est qui et cela permet de véhiculer les pires horreurs, la pire désinformation, d’autant plus que les moteurs de recherche sont incapables de faire le tri. Donc, prudence!

Faut-il s’inquiéter de la puissance des nouvelles multinationales américaines comme Google, Apple, Facebook ou Amazon ? 

HV: Ce qu’on appelle les « Gafa » constituent, avec la suprématie du dollar et l’unilatéralisme judiciaire, les derniers piliers de l’hyperpuissance américaine que j’ai décrite dès les années 1990. Ces entreprises contribuent à l’effondrement des Etats Nations en s’affranchissant de leur contrôle, en particulier sur le plan fiscal. Sur ce dernier point, il faut être intraitable quant au respect des règles. Mais le seul pays capable de bâtir un système susceptible de contrer la domination des Etats-Unis et de ses grandes firmes est la Chine, comme le montre l’émergence du site de vente en ligne Alibaba ou du moteur de recherche Baidu. Tout cela montre l’extraordinaire ratage technologique de l’Europe depuis cinquante ans. A qui la faute?

DV- C’est l’exemple même d’un domaine où une gouvernance mondiale est possible, passant par le renforcement des institutions multilatérales et par un « traité Internet ». La mise en place récente d’une gouvernance plus internationale de l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), organisme qui gère l’attribution des noms de domaines et des adresses IP, montre le chemin pour sortir de cette domination américaine.                   

Dans votre livre, Dominique de Villepin, vous citez Antonio Gramsci : « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Combien de temps va durer ce clair-obscur et quels sont les monstres d’aujourd’hui ?              

DV: Il y a deux sortes de monstres. Ceux que nous avons contribué à créer à travers la technologie -comme le feu nucléaire-, vision aveugle du progrès qu’il faut remettre au service de l’homme. Et puis il y a d’autres types de monstres : ceux qui sont en nous – dont le terrorisme fait partie – et qui se déchainent pour toutes sortes de motivations. Celles auxquelles nous ne devons souscrire à aucun prix, mais qu’il faut comprendre pour mieux les combattre. Ces monstres se développent d’autant plus que nous mettons à bas les structures étatiques qui ont pour mission de civiliser les passions collectives. On le voit particulièrement au Moyen Orient, avec son épidémie d’Etats faillis- Irak, Syrie, Libye, Yémen- et la marche vers une forme de suicide collectif, comme l’Europe entre les deux guerres. L’Europe, et la France en particulier, peuvent contribuer à recréer les conditions de la stabilité dans cette région en mettant tout en œuvre pour instaurer un dialogue constructif entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. La France doit sortir de la logique néo-conservatrice et guerrière dans laquelle elle s’est enfermée. Elle doit se retrouver une diplomatie. C’est-à-dire redevenir une force de paix.

HV: Pour revenir sur la citation de Gramsci, je crains qu’elle ne s’applique à d’innombrables périodes de l’humanité ! Pour moi le seul danger vital, collectif, c’est avec la fin de la biodiversité et le climat, le fait que la terre, selon certains scientifiques, ne soit plus habitable un jour du fait des risques écologiques et de la surpopulation. Pour eux l’humanité ne peut pas ne pas disparaître à terme à moins de faire des découvertes extraordinaires. Donc écologisons! Mais l’urgence immédiate est de contenir la fureur des peuples qui se sentent méprisés et abandonnés, avec tous les risques que cela représente.

5 janvier 2016, Challenges

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1024 353 Dominique de Villepin

Il faut remettre l’Etat au service des Français

– Dans un entretien avec Xavier Alonzo pour La Tribune de Genève, Dominique de Villepin est revenu sur la nécessité de replacer la politique au centre des attentions, dans une période troublée par l’affirmation des autoritarismes et la montée des populismes. Il s’est également exprimé sur des sujets de politique intérieure –

Le renoncement de François Hollande, est-ce un acte de lucidité ou un acte contraint?

C’est un geste très personnel, conforme à sa conception de la responsabilité politique. Il se produit évidemment dans un environnement très dégradé pour la gauche de gouvernement qui rend l’exercice de renouvellement périlleux.

Avez-vous été surpris qu’un président en exercice dise s’effacer pour l’intérêt général?

Il n’y a pas lieu d’être surpris, tant il aurait été difficile d’affronter seul la responsabilité de la défaite annoncée. Nous voyons bien que l’intérêt général, face à la vague populiste qui emporte tout, c’est de créer des alternatives politiques permettant la proposition, la sérénité, le rassemblement et, surtout, l’action.

A lire votre livre, la politique ne jouerait plus son rôle?

Je pars du constat que la situation internationale est de plus en instable et surprenante. Parce que nous avions imaginé avec la chute du mur de Berlin en 1989 une victoire par k.-o. de la démocratie libérale. On constate que ce n’est pas aussi simple que ça. On revoit poindre une compétition entre les systèmes politiques. On voit que lorsque les démocraties sont confrontées à des difficultés pour répondre aux aspirations de leur peuple, il y a un retour de l’attractivité d’autres formes de régime.

Mais le principe des démocraties libérales n’est-elle pas de réduire le rôle des Etats?

C’est l’un des grands drames du monde: l’affaiblissement des Etats. Et les démocraties occidentales, qui apparaissent comme atomisées, ne sont pas toujours les mieux armées contre les régimes autoritaires. Pourquoi? Parce que ces derniers ont la capacité à faire l’unité de leur pays.

Vous prônez donc un état fort dans les démocraties?

L’urgence de la restauration de l’Etat est bien réelle aussi dans nos démocraties. On tire à vue sur les Etats, considérés comme des formes archaïques et oppressantes de l’organisation sociale, au profit du tout libéral. Nous avons cru que c’était la fin de l’histoire et que l’extension du domaine économique était illimitée. La crise financière a été la facture de cette illusion. Elle a pour réplique sismique le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Lors des primaires de la droite, François Fillon a été plébiscité. Partagez-vous cet enthousiasme?

Le peuple français adressé trois messages. Le premier: cette victoire très franche au sein de l’électorat de droite et du centre est un symbole d’unité. C’est ensuite un message très fort de conviction politique. La politique reprend ses droits, elle est affirmée comme la réponse à apporter aux difficultés. Troisième message: on veut croire au retour de la diplomatie qui peut faire bouger les choses. Que ce soit vis-à-vis de la Russie ou d’autres crises comme en Syrie. François Fillon met en avant cette nécessité de parler avec tout le monde et d’agir à partir de ce dialogue. Reste la question de l’état. Nous sommes tous d’accord qu’il a besoin d’être modernisé. Mais quel rôle et quelle confiance veut-on encore lui accorder? La campagne présidentielle à venir sera déterminante sur ce point.

Mais les classes populaires manquent à Fillon. Jacques Chirac, comme de Gaulle, touchaient eux les ouvriers!

Ce sont les primaires qui ne touchent pas les classes populaires. Celles de gauche pas davantage que celle de droite. La vérité est que ces populations qui sont souvent en souffrance, qui ont le sentiment d’être laissées-pour-compte, sont les plus difficiles à aller chercher. Leur parler suppose à la fois une thématique, une stratégie, une réflexion particulière. François Fillon a désormais le temps de le faire avant la présidentielle.

Quelles sont vos pistes?

Encore une fois, la question de l’état me paraît centrale. Ce n’est pas un discours d’austérité et de rigueur qui peut seul mobiliser les gens. Il faut également s’adresser aux classes populaires en traçant un chemin de réformes qui va remettre l’état au service des Français et au service du public. Ce thème du service public est majeur. Quand on va dans les petites villes ou en campagne, on constate surtout ce qui a été défait.

Vous avez dit Donald Trump, cela peut être une opportunité pour la France et l’Europe. Pourquoi?

Parce que tous les électrochocs créent des situations nouvelles. Et nous obligent à préciser et à marquer encore plus clairement ce qui constitue aujourd’hui nos intérêts, nos ambitions et notre vision. Prenons l’exemple de la sécurité de la défense. Dans ce que Donald Trump a annoncé dans ses relations avec l’OTAN, l’Europe et l’Asie, il veut remettre en cause un certain nombre d’accords. Il en va de la responsabilité des Européens. Nous devons désormais prendre conscience que nous devons faire davantage. C’est l’occasion de relancer le pilier européen de la défense. L’Allemagne s’est déjà engagée dans cette voie.

En économie aussi?

Oui, on a entendu des prises de positions très fortes de Donald Trump dénonçant des accords commerciaux. Là encore, nous avons encore plus de raisons d’affirmer notre vision d’un libre-échange maîtrisé, civilisé. Pourquoi ne pas proposer d’introduire des clauses emplois dans ces traités? Le faire de manière programmée, ce serait une reprise en main de notre destin.

4 décembre 2016, Tribune de Genève

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1024 734 Dominique de Villepin

Nous sommes dans un temps de passions négatives

Invité d’Apolline de Malherbe sur BFMTV, Dominique de Villepin s’est exprimé sur l’actualité politique internationale, depuis les élections autrichiennes jusqu’à l’élection de Donald Trump, en passant par le referendum sur la réforme constitutionnelle en Italie et la mort de Fidel Castro

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1024 596 Dominique de Villepin

La France semble avoir perdu ses repères et hésiter sans cesse

– Dans un entretien avec Laurent Marchand pour Ouest France, Dominique de Villepin s’est exprimé sur le retour de la puissance comme facteur de régulation des relations internationales, et sur les postures contre-productives de la diplomatie française –


Comment définiriez-vous le monde d’aujourd’hui ? Un monde multipolaire, comme le décrivait Jacques Chirac il y a dix ans, ou un monde déstructuré ?

Nous ressentons, actuellement, une accélération des mouvements, une complexité et en même temps une énorme incertitude. C’est un monde en séisme permanent sur les lignes de faille des grandes puissances. Ce qui me frappe, c’est la montée des passions, qui galopent devant nous et définissent la marche du monde. La colère, la peur, la montée de la vague populiste, aux Etats-Unis comme en Europe. C’est la multiplication et l’éparpillement des crises.

Avec d’un côté un retour des puissances et en même temps des acteurs non étatiques ?

Oui, on a un paradoxe. D’un côté, des Etats faillis qui se multiplient. C’est la première cause du drame moyen-oriental, en Syrie, en Irak, au Yémen, au Sahel, partout où le terrorisme gagne du terrain. Et de l’autre, on observe un affrontement qui pointe entre les géants de ce monde. Etats-Unis, Russie, Chine. Ces grands acteurs tendent à découper la planète en zones d’influence, et en possibles zones d’affrontement.

L’élection de Donald Trump accentue ce phénomène ?

Cette élection traduit un certain désarroi des Etats-Unis face à la mondialisation dont ils ne sont plus les seuls maîtres. Il y a là un nationalisme américain fondé sur les peurs identitaires et les sentiments d’humiliation, comme dans beaucoup d’autres régions du monde. En même temps, la personnalité imprévisible de Donald Trump peut créer des marges de manoeuvre, y compris pour plus de pragmatisme. En tout cas, c’est à nous Européens de prendre nos responsabilités, sur l’OTAN ou les accords commerciaux, plutôt que d’attendre en tremblant les décisions américaines.

C’est un retour d’une logique de puissance ?

On est dans un moment de refondation de la puissance. Non pas pour quelques décennies mais peut-être pour un siècle. Et soit nous prenons les bonnes directions, soit les mauvaises. Malheureusement, la France a pris le mauvais chemin parce que nous avons renié la vocation française.

Vous vous en prenez au tournant néo-conservateur ?

En effet, quand je dis que la France est le chef de file des pays néoconservateurs de la planète, ce n’est pas un compliment. S’il y a une tradition française moderne aujourd’hui, elle tient à l’ouverture du général de Gaulle, qui a mis l’exigence d’indépendance au coeur de notre action. Non pas en retrait, mais au cœur des combats mondiaux. Pour faire de cette indépendance un élément de la recherche de solutions aux problèmes du monde.

Une France médiatrice ?

Nous avons une liberté dans la capacité à nouer des dialogues entre des gens qui ne se parlent pas. Regardez quand le président de la république donne une fin de non-recevoir à la venue du président Poutine. Quand on fait cela, au même moment, une rencontre à quatre est organisée avec M.Poutine, Mme Merkel et M Porochenko sur la question ukrainienne. Comment voulez-vous qu’un président russe comprenne le message que lui adresse la France. On lui dit « non » d’un côté, et de l’autre on se précipite pour le rencontrer. C’est absurde. La vocation de la France c’est d’être visible, compréhensible. De trouver des solutions et de les faire partager.

N’est-ce pas simplement un affaiblissement du rôle de la France ?

La France semble avoir perdu ses repères et hésiter sans cesse. En 2011, au moment du printemps arabe, nous avons eu le sentiment qu’il fallait épouser un mouvement qui paraissait inévitable et allait conduire à l’avènement de nouvelles forces politiques. Et qui condamnait les régimes autoritaires. Pour se retrouver cinq ans plus tard à renouer avec les mêmes régimes autoritaires. Et faire alliance avec les puissances conservatrices du Golfe Persique, sans capacité à peser et à réorienter certains de leurs choix. La vocation de la France serait aujourd’hui de faciliter le lien entre ces puissances et l’Iran, puisque c’est une des grandes clefs aujourd’hui au Moyen-Orient. La France ne doit être dans la main de personne. Elle défend des principes et ses solutions. Au Moyen-Orient nous nous sommes mis hors-jeu par cette incapacité à suivre ce chemin. A nouer les fils, quelles que soient les difficultés.

Vous préconisez de reprendre langue avec Moscou ?

Le dialogue avec la Russie est essentiel, sur tous les grands sujets. mais il faut aussi voir plus large. Je préconise une dorsale euro-asiatique, un format réunissant la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine. Pas par antiaméricanisme, mais pour mettre du dialogue là où il n’existe pas. Il est très intéressant de constater dans le nouveau monde que nous avons réussi à précipiter la Russie vers la Chine. C’était impensable culturellement et historiquement, et c’est en train de se réaliser. Il faut rétablir l’équilibre. Personne n’a intérêt à de tels déséquilibres. On pourrait raisonner de la même manière sur les relations Europe-Afrique.

N’avons-nous pas trop fait de nos clients nos alliés ?

Oui, cela fait partie de notre rétrécissement diplomatique. Quand on en arrive à gérer petitement nos intérêts, en perdant de vue l’horizon et l’intérêt général. C’est pourquoi je critique le juridisme, le moralisme, le militarisme, l’économisme, c’est-à-dire toutes les oeillères qui rétrécissent la vision et font perdre de vue l’exigence de politique. Au cœur du livre, il y a cette idée que le reniement de cette vocation a des conséquences catastrophique sur l’idée que nous nous faisons de nous-même.

Y compris sur le climat intérieur ?

Le malheur français aujourd’hui vient en grande partie du fait que nous ne sommes plus fiers de ce que nous sommes. Or, cette fierté était un facteur essentiel de l’unité. Parce que nous ne sommes plus nous même, notre pays est surexposé en matière de terrorisme. La diplomatie française aujourd’hui ne nous protège plus. La sécurité, la fierté, la vocation de la France, tout cela est lié.

L’Europe reste selon vous un axe majeur pour la diplomatie française ?

C’est un levier fondamental. Historiquement, l’expérience européenne s’est fondée sur l’idée que deux Etats, ennemis de toujours, décident de se tendre la main. C’est une formidable leçon sur le plan de l’humanité, qu’il nous appartient de partager. Si l’Europe a vraiment quelque chose à dire au monde, c’est cela. Que l’Arabie Saoudite et l’Iran,l’Inde et le Pakistan, l’Algérie et le Maroc ainsi que les deux Corées, devront un jour méditer. Le problème, c’est qu’on n’a pas été conscient qu’aux frontières de l’Europe, le feu le fer et le sang l’emportaient. Parce que nous n’avons pas de projet politique à offrir et partager avec nos voisins.

La France peut en retrouver un ?

Celui de l’équilibre et du droit. Une compétition est en train de naître. Lorsque les Chinois mettent en place leur propre gouvernance, en matière de haute technologie et d’internet, ils se rendent compte que l’Occident refusant de partager la gouvernance financière, économique, diplomatique, ils doivent y suppléer en créant leurs propres institutions. Va-t-on vers un monde profondément divisé et qui ne sera pas forcément à notre avantage ? Je reste convaincu qu’il faut mener le débat de la gouvernance mondiale. Il faut être capable de remettre ce débat sur le devant. On mène la bataille de Mossoul ou d’Alep en oubliant complètement la réponse politique et la souffrance des peuples. Pour faire quoi ? On ne règle en rien ce qui a posé le problème. Chaque Etat a son agenda. La vocation de la France c’est d’avoir l’agenda de la paix.

4 décembre 2016, Ouest France

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1024 604 Dominique de Villepin

Il faut un sursaut de la France

Interrogé sur RTL, Dominique de Villepin a donné son sentiment sur la personnalité de Donald Trump et a insisté sur la nécessité de redéfinir le rôle que doit jouer la France dans le monde d’aujourd’hui

 

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1024 477 Dominique de Villepin

Ce qui est possible aux Etats-Unis est possible en France

Invité de Jean-Michel Apathie sur France Info, Dominique de Villepin a analysé à chaud la victoire de Donald Trump aux présidentielles américaines

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1024 584 Dominique de Villepin

Il y a une nouvelle compétition entre les puissances internationales

Invité d’Anne-Sophie Lapix dans « C à Vous » sur France 5, Dominique de Villepin analyse le rapport de concurrence et de surenchère qui s’est établi sur la scène internationale entre les démocraties occidentales et les systèmes autoritaires

 

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Nous ne devons pas être en première ligne

Dominique de Villepin était l’invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC le 2 décembre 2015 pour s’exprimer sur la politique étrangère de la France et son rôle face au terrorisme

 

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900 812 Dominique de Villepin

Avant la démocratie. Quelques réflexions sur l’actualité de Machiavel.

 – Article paru dans la Revue des Deux Mondes – 

Machiavel, c’est notre modernité politique saisie à sa naissance, que son génie a peinte avec son potentiel de métamorphoses futures.

Avec lui, la Renaissance rompt avec le monde sacré de l’Antiquité et du Moyen Age, et invente un nouvel âge de la pensée politique. En défendant l’autonomie de la sphère politique, en mettant en avant le Prince comme sujet politique dont la liberté, y compris par rapport aux règles morales, devient la condition de possibilité d’une Histoire faite par les hommes, Machiavel inaugure la modernité politique. Cette subjectivité politique s’accomplit à travers l’Etat, corps légal et « institution » de ce sujet agissant qu’est le Prince, doté de cette profondeur de champ et de ces prestiges froids et mystérieux que recèlent les « secrets » et la « raison d’Etat ». Chez Machiavel, le Prince peut être aussi bien un monarque despotique qu’un gouvernement républicain : Spinoza et Rousseau l’ont lu comme un « manuel à l’usage des peuples ». L’histoire politique depuis la Renaissance jusqu’à nos jours a façonné et légitimé un Etat affranchi de son surmoi religieux, créateur d’un sentiment national avec lequel il se confond dans l’Etat-nation, et rénovateur rationnel d’institutions articulées par les principes du droit.

Or, l’Etat est aujourd’hui un corps malade, d’un point de vue national et d’un point de vue mondial. Autrement dit : il y a un malaise dans la république comme dans les relations internationales. L’Etat souffre d’hypertrophie : sur le plan intérieur, il assume plus de missions que jamais. Sur le plan extérieur, il s’est désormais étendu, sous le modèle idéal plus ou moins accompli de l’Etat-nation, à l’ensemble du globe, émergeant à la fois de la structuration de sociétés d’avant l’Etat et du morcellement d’empires supra-étatiques. Tout en grossissant, l’Etat s’est paradoxalement atrophié : à l’extérieur, c’est l’Etat failli (faillite morale, financière, politique), cause des plus grandes tragédies de notre temps ; et à l’intérieur il s’est affaissé, ses administrations sont devenues impuissantes, sa haute fonction publique a perdu beaucoup de sa substance morale et humaine, et la crise de l’autorité de sa parole ont rendu la loi aussi bavarde qu’il est inaudible.

En tant que gaulliste, républicain, et ancien ministre des affaires étrangères, je suis particulièrement sensible à cette grande métamorphose de l’Etat. Cette crise s’énonce ainsi : si nous avons parachevé la construction républicaine, c’est-à-dire tenu les promesses de la modernité politique que Machiavel a définie, nous n’avons pas encore accompli la promesse démocratique, qui est l’étape historique suivante de la construction politique. C’est bien là à mon sens que se trouve la clé pour comprendre notre époque : la distinction essentielle entre la république et la démocratie, et même leur contradiction. La démocratie n’est pas, dans notre histoire, une simple modalité supplémentaire de gouvernement de l’Etat. La démocratie, telle que nous l’a montrée Tocqueville en analysant les réalités américaines, est la société civile capable de s’organiser elle-même dans sa diversité. Elle n’est plus un sujet agissant pour le compte de tous, elle est l’articulation simultanée d’une multiplicité de points de vue. La démocratie se coule d’autant plus mal dans le moule des institutions qu’elle fut depuis deux siècles un horizon d’attente, un principe d’espérance. Millénarisme dans le siècle, elle promet une société sans Etat et donc un dépassement de la modernité machiavélienne.

Elle a du mal à être gouvernée dans le cadre de l’Etat. Elle conteste depuis 1968 l’autorité sous toutes ses formes,  à l’école, dans les familles, au sein des entreprises, face à une administration toujours suspecte de bureaucratie ou à une police sans cesse accusée de bavures. S’effritent les églises, les syndicats, les partis, les grandes entreprises verticales, les familles mêmes, au profit d’affinités électives et groupusculaires. La société démocratique veut se voir inlassablement reflétée dans son miroir médiatique. Elle aime se voir en train de dévoiler. Les écoutes, les photos volées dans les coulisses du pouvoir font pénétrer le public jusque dans l’intime, par les indiscrétions d’un majordome, d’un serviteur de l’ombre, ou encore par les fuites de Wikileaks. Dévoyé par sa colère contre les institutions établies, le sentiment démocratique transforme le droit de savoir en devoir de tout savoir.

C’est en traitant les conséquences de la dialectique explosive entre République et démocratie que nous restaurerons la confiance collective dans l’avenir.

Il faut traiter d’abord l’affaiblissement de la République et de l’Etat sous les coups de boutoir de la démocratie. En France, l’Etat a fondé la nation, et de là vient l’immense nostalgie qui s’empare de notre vieux pays, au risque d’idéaliser le passé.  Face aux craquèlements du monde machiavélien, la république est sur la défensive. La laïcité, de règlement de paix entre les confessions, se mue en une religion civique enseignée à l’école,  fade descendant du culte de l’Etre Suprême. Même crispation sur les frontières mentales et physiques de la nation. On voudrait enseigner à nouveau le roman national, célébrer les frontières du Rhin aux Alpes, se retrouver entre soi, même si les changements démographiques font de ce vœu une chimère.

Comment répondre à la peur que suscite la déliquescence de l’Etat sans pour autant ressusciter des fantômes ?

Nous avons besoin d’un Etat stable et cohérent. Il ne s’agit ni de l’étendre à outrance, ni de le soumettre à des cures d’amaigrissement répétées. L’assainissement des finances publiques n’a au fond d’autre objectif que de restaurer cette visibilité à l’action de l’Etat, car le seul spectre d’une banqueroute suffit à le discréditer. Crédibiliser un horizon d’équilibre des comptes est responsable, tandis que la gabegie comme l’austérité sont les deux faces de la même irresponsabilité.

Nous avons besoin d’un Etat simplifié et rationalisé, pour concentrer ses forces là où elles sont le plus nécessaires. Cela suppose à mon sens une simplification territoriale – dix grandes régions capables de mener des politiques visibles -, et au plus huit à dix mille communes. Trois personnages doivent incarner cette république vivifiée par l’élection au suffrage direct : le maire – peut -être à un niveau intercommunal-, le président de Région et le président de la République.

Dernière exigence, gouverner. Aujourd’hui la France godille d’alternances en remaniements, de « plans com » en vaines promesses. L’inefficacité politique s’insinue dans la faille entre la conquête et l’exercice du pouvoir. On retrouve là Machiavel : « Ceux qui d’hommes privés doivent à leur seule bonne fortune de devenir princes n’ont pas grand-peine à le devenir, mais en ont beaucoup à le demeurer. » La conquête du pouvoir par le suffrage universel est en contradiction avec son exercice. Non seulement les qualités exigées pour l’une et l’autre tâche – conquérir, exercer – sont différentes, mais elles sont à bien des égards incompatibles : rapidité manœuvrière contre patiente ténacité, esprit de combat contre esprit de rassemblement, catalogue de promesses contre priorités clairement affichées. Le remède ne peut être que machiavélien. Gouverner la France, c’est être à la fois homme et « bête », capable d’agir selon la loi et par la force. Et même lorsqu’il s’agit d’être « bête », il faut être lion et renard à la fois, inspirer la crainte et subjuguer les adversaires par la ruse. Faut-il s’étonner que seules des personnalités complexes et souvent ambivalentes ont pu tenir le gouvernail de l’Etat ?

Il nous faut ensuite traiter les conséquences de la faiblesse de la démocratie, car si elle est assez forte pour affaiblir la République, elle ne l’est pas encore assez pour tenir debout sur ses propres jambes.

Le triomphe de la démocratie d’opinion nous a livré pieds et poings liés à un relativisme généralisé où tout est vrai à tour de rôle, où les experts font commerce de leurs disputes et où les chiffres eux-mêmes ont appris à mentir. Tout, dans l’information en continu, est désormais « sans précédent », « historique », terme d’autant plus ironique que cette information est écrite au présent perpétuel, sans passé et sans avenir. Le spectacle politique partisan laisse dans la bouche le goût de cendres de l’éternel retour du même,  avec l’empilement invraisemblable des pactes, des contrats, des plans Marshall, en une sorte de foire permanente aux lendemains qui chantent. C’est comme si les philosophes nous proposaient tous les mois une eschatologie valable pour le mois prochain. Double résultat : le sentiment d’abandon du champ politique et la montée des populismes.

Démocratie d’indignation aussi, qui dit non à tout : aux impôts, aux projets d’urbanisme, à l’énergie nucléaire. Démocratie de faction, où les intérêts particuliers propres à la société civile se coalisent en deux grands blocs antagonistes, alternativement satisfaits. Il faut aider la démocratie à trouver la puissance de dire oui.

Pour sortir du face à face entre l’Etat républicain et la société démocratique, la clé est de créer un terrain commun et des procédures de dialogue.

Le sens même de l’élection fait débat. Le peuple électeur ne sélectionne pas les meilleurs, il offre son consentement à un gouvernement particulier et trouve chez un candidat un visage où il reconnaît sa diversité, ses contradictions, ses aspirations. La partition médiatique ne perturbe pas l’élection, elle en est la seule réalité. Il s’agit moins de choisir des personnalités charismatiques, des leaders, que des incarnations de la proximité, de la normalité ou encore du désir de se battre de tous ceux qui se sentent victimes de la société et veulent s’en sortir.

Choisir les voies du dialogue et calibrer les réformes en fonction du possible, ce serait s’inspirer de la démocratie allemande, qui n’impose jamais que ce qui peut être accepté. Trop souvent, en France, nous demandons plus qu’il n’est possible et obtenons moins que le nécessaire. Corrigeons-nous en décidant autrement, en renforçant le rôle des médiations et de la justice, pour transformer le face à face de l’Etat et de la société démocratique.

Eviter la confrontation, c’est également répondre à la demande de reconnaissance et de personnalisation venue de citoyens, et donc adapter les politiques publiques au parcours de vies, aux âges, aux territoires, à des difficultés spécifiques.

Œuvrons à l’expression directe des citoyens, par exemple à travers des référendums. La tentation de dire non y est forte, mais au moins la possibilité de dire oui existe-t-elle. Au sacre républicain de l’élection, il faut ajouter le sacre démocratique de l’acquiescement, si l’on ne veut pas perdre l’adhésion aux deux.

Accomplir tout cela serait déjà une tâche titanesque. Et pourtant nous n’aurions fait qu’un bout de chemin. Car le vrai combat est au cœur de la démocratie. Si la dictature est la face sombre de la république, la terreur totalitaire est celle de la société démocratique. Le risque du tout-démocratique, c’est l’auto-censure et la discipline intériorisée, l’empire de la bonne conscience et des bons sentiments, ce pouvoir sans lieu qui hante les corps et les âmes, tel que Michel Foucault l’a décrit. Il y a une ligne invisible et ténue qui sépare l’individu solitaire et sans repères de la personne pleinement maîtresse d’elle-même. Malheur à l’homme seul, écrivait Luther, repris par Hannah Arendt, pour définir le totalitarisme. La soif sécuritaire et militaire des démocraties contemporaines n’est pas un accident, elle est gravée au cœur même de cette certitude morale dont la démocratie est pétrie. Le risque de cette démocratie casquée, c’est de confondre l’Autre avec un barbare. La menace est insidieuse, quotidienne, inscrite sur les écrans de télé ou étalée dans les vitrines des magasins. Cette société fondée sur l’injonction au conformisme consumériste, que Pasolini dénonçait déjà comme la forme achevée du fascisme, n’est pas la cité démocratique qu’il s’agit de construire. L’enjeu politique des prochaines décennies, c’est au contraire que la démocratie combatte sa part d’ombre.

Combat pour les médias, d’abord, devenus des féodalités incontrôlées. L’information en continu a tué le journalisme dans son éthique d’établissement des faits et l’a transformé en caisse de résonnance des rumeurs et des phrases-chocs. L’émotion a triomphé de la raison, le slogan des arguments. Cette bataille-là, il faut le reconnaître, a été perdue.  Mais Internet offrira sans doute la possibilité d’un nouveau modèle, comme le montrent des expériences qui organisent le travail sur les sources et leur vérification ailleurs que dans la presse, dans des associations, des cercles académiques ou des fondations abritées de la concurrence médiatique.

Combat pour l’éducation : dans une société démocratique c’est là où se joue l’acquisition de la liberté. Sans doute l’école changera-t-elle profondément, car il s’agit d’offrir aux jeunes esprits la capacité de se construire dans la profusion de l’information et des savoirs. L’éducation ne peut plus désormais être envisagée que tout au long de la vie. L’équation nouvelle est simple : information en continu, élévation en continu.

Combat pour l’égalité, car les forces économiques et sociales travaillent à la rupture de nos sociétés. Les inégalités dans le monde sont criantes en matière de patrimoine. Nous entrons dans une démocratie oligarchique où un groupe limité mène une vie à part et détient un pouvoir économique que rien ne peut contester. Cette société-là est le terreau des barbaries.

Nous sommes rentrés dans le temps de la défiance de tous contre tous. D’élection en élection, l’impuissance publique, la déception civique et la facilité populiste gagnent du terrain. Mais nous pouvons orienter cette métamorphose pour le bien de tous, si nous comprenons qu’il s’agit de réinventer la volonté générale et la place du politique dans nos vies.

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Comme Machiavel analysant l’Italie du début du XVIe siècle, nous devons lier la réflexion sur la crise de l’Etat à celle de la crise de la relation entre les Etats. La question démocratique est en effet au cœur du désordre mondial.

Elle fait trembler les bases des relations internationales de l’âge machiavélien. Pendant les massacres sans fin des guerres d’Italie et de la Guerre de Trente Ans, elles durent fondées sur la souveraineté territoriale, un droit réglant les rapports des Etats souverains, et le monopole de la diplomatie aux Etats. Ceux-ci étaient comme des billes dans un sac, se frottant entre elles. Aujourd’hui les billes sont devenues liquides, tout se mêle sans cesse et les frontières sont presque toujours poreuses. C’est un monde de flux, humains, financiers, commerciaux, un monde où les routes comptent plus que les territoires qu’elles traversent.

Pour les démocraties, la souveraineté n’est plus un principe intangible. D’un côté, les sociétés démocratiques ne se sentent pas limitées à un territoire ou un peuple, mais elles constituent un réseau de subjectivités, d’acteurs. Les démocraties dissolvent aisément leur souveraineté au profit d’un partage de compétences à géométrie variable. La démocratie est continue, du local au mondial. L’Etat-nation n’est qu’un échelon, pas un absolu. La construction européenne, souvent décrite comme post-nationale, obéit à ce principe d’extension de la démocratie. Le projet des Nations Unies, à défaut de réalité présente, a vocation pour les plus idéalistes à s’accomplir à l’échelle planétaire, une fois les résistances vaincues. De l’autre côté, les Etats mus par l’aspiration démocratique ne se lient pas les mains lorsqu’il faut défendre ce qui leur est le plus cher, c’est-à-dire la protection de la dignité humaine. Pour un démocrate, « rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Lourds de nos mémoires, nous craignons de porter la responsabilité des crimes que nous aurions laissé commettre. La responsabilité de protéger heurte de front l’inviolabilité de la souveraineté. La Yougoslavie, le génocide au Rwanda, le Kosovo, la Libye, et enfin la Syrie martyrisée par le régime d’Assad ont jalonné une pensée de l’ingérence.

Aujourd’hui, cet impératif moral est source de dangers et de blocages. Si son inscription dans la Charte des Nations Unies en 2005 était légitime pour chercher de nouvelles voies à l’action humanitaire, sa transformation en principe d’ingérence militaire justifiant le changement le régime aboutit à de profondes contradictions et à une inefficacité générale.

D’une part elle se confronte à des puissances qui ne sont pas mues par le même idéal démocratique, mais par des mémoires et des cultures nées des humiliations passées. C’est vrai, à des degrés divers, en Russie, en Chine, en Inde, au Brésil ou en Afrique, autant dire pour les deux-tiers de la population du monde.

D’autre part, l’évaluation des risques humanitaires manque de critères objectifs qui permettraient d’éviter l’intervention arbitraire de chacun en tout lieu. Les campagnes médiatiques créent une injustice de fait entre des malheurs visibles et des malheurs invisibles. Qui sait qu’au Sud-Soudan il y a eu plus de 10 000 morts depuis le début de l’année 2014, et que le conflit des grands lacs au cours des dix dernières années a fait au bas mot trois millions de morts ?

Nous ne savons pas comment protéger une population contre son régime sans l’abattre puis occuper le pays pendant un temps indéterminé. L’intervention libyenne et afghane nous l’ont enseigné. Or rester, c’est nourrir le plus souvent un nouveau chaos et de nouveaux barbares. Mais il n’y a pas de fatalité à choisir entre l’inaction et l’ingérence, car des opérations à but humanitaires – boucliers aériens ou corridors humanitaires- peuvent être entreprises, même si cela suppose d’en assumer les coûts.

Les deux décennies d’après-Guerre Froide s’annonçaient comme le triomphe du droit international. Au contraire, il est remis en cause dans sa légitimité même. Les croisades contre l’axe du Mal, la disparition des ennemis traditionnels au profit d’organisations criminelles mondiales, la stupéfaction devant l’incapacité de la démocratie à s’imposer d’elle-même après la fin du bloc soviétique ont jeté le discrédit sur le droit international. Or le droit, c’est la paix, alors que l’emploi de la force mène toujours à la perpétuation de la violence. L’exemple irakien en dit plus sur ce point que de longs raisonnements.

La démocratie est à la fois un Etat et une société : elle a donc un double regard sur le monde.

La société reconnait partout ses semblables et elle aspire pour eux à la paix, à la prospérité et à la protection. Des droits de l’homme valables dans un seul pays seraient vides de sens, car les sociétés se mélangent, échangent des biens, des services, des connaissances, des croyances. La circulation des populations abat peu à peu les barrières culturelles entre les peuples, au prix parfois de frustrations, de haines et d’incompréhensions.

La confusion entre le registre de l’Etat et celui de la société est à mon sens la source majeure du désarroi français dans son action internationale. Nous demandons en effet à l’Etat de porter les aspirations de la société civile, de porter les Droits de l’Homme comme message exclusif de notre pays à l’étranger. Nous envoyons les ministres comme à la corrida, satisfaits s’ils ont pu prononcer l’expression sans trop de dommages, et d’ailleurs sans résultat.

Nous ne négocions plus. Partant de jugements moraux fermement ancrés, nous concevons un sommet comme un spectacle où s’échangent les imprécations, à l’image des régimes les plus idéologiques. Nous  sauvons la face plutôt que nos intérêts ou nos alliés. L’arsenal diplomatique s’est appauvri jusqu’à ne plus compter que deux armes brandies à tout-va : le communiqué  et la sanction. C’est sans résultat lorsqu’elles ne sont pas les instruments d’une politique cohérente et lisible. Toute diplomatie doit être une prise de risque. Cela signifie choisir l’action.

Enfin, les Etats démocratiques semblent concevoir la force comme le meilleur des raccourcis.  Toute l’histoire de la dernière décennie est marquée par le désir profondément moral d’en découdre avec le Mal, dans l’espoir fou de l’éradiquer et d’instaurer le règne du Bien. Une passion interventionniste s’est emparée de nos démocraties casquées. Il n’y a guère d’année sans nouvelle expédition punitive, en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Mali, en Centrafrique. Ces opérations sont aveugles sur la complexité du Mal, qui n’est pas tout d’une pièce. En combattant une tyrannie à Tripoli, les Occidentaux ont nourri sans le vouloir les réseaux terroristes djihadistes qu’ils ont dû pourchasser en Libye un an plus tard. Aveugles aussi sur le bouleversement des équilibres internes qu’entraîne toujours l’intrusion d’une puissance étrangère. Rien de changé sur ce plan depuis Machiavel : « L’ordre des choses veut que, dès qu’un étranger puissant entre dans un pays, tous ceux qui y sont les moins puissants se rallient à lui, mus par l’envie qu’ils portent à qui les a dominés par sa puissance ». Il en est allé ainsi en Irak entre chiites, sunnites et kurdes et de même en Libye entre les multiples factions, tribus minoritaires ou ethnies périphériques. Or la démocratie consiste à construire une majorité stable, tâche impossible dans ce cadre.

Quelles doivent être les réponses de la diplomatie d’une démocratie comme la France ?

D’abord, préserver une diplomatie étatique que nous avons sacrifiée. Cela veut dire traiter d’Etat à Etat et pas d’ami à ami. Nous devons parler avec tout le monde et ne pas fermer nos ambassades aux premières querelles. Lorsque le général de Gaulle a rétabli les relations diplomatiques avec Pékin, dans un geste aussi unanimement critiqué il y a cinquante ans qu’il est salué aujourd’hui, c’était sans cautionner le régime politique chinois. Il établissait un dialogue d’Etat à Etat et, dans la vision gaullienne, de civilisation à civilisation. On discutait des disputes de l’heure sur la trame de fond des siècles.

Ensuite, soutenir partout le renforcement des Etats. Croire que certains pays pourraient sauter l’étape de l’Etat pour entrer de plain-pied dans le concert des sociétés démocratiques serait une illusion. Les Etats faillis constituent aujourd’hui la principale source d’instabilité et de désordre dans le monde. Ils deviennent ainsi des refuges sans loi pour les criminels et les trafiquants du monde entier. Le fait que l’Etat puisse servir des fins oppressives ne doit pas couvrir une complicité envers la destruction des administrations des pays fragiles. Il faut multiplier et pérenniser les coopérations en matière de haute administration et de sécurité.

Ensuite encore, nous devons apprendre à manier une diplomatie démocratique qui est une nouvelle façon d’agir dans le monde. Les Etats n’ont plus l’exclusivité des influences réciproques : les sociétés civiles, développées, naissantes ou réprimées, sont engagées dans d’intenses relations directes. Les partis politiques développent des liens d’un pays à l’autre, qu’il s’agisse de la IIe Internationale ou de liens plus neufs et surprenants comme le partenariat entre le Parti communiste chinois et l’UMP. Les Eglises, les universités et les laboratoires de recherche sont en contact de plus en plus étroit entre eux, de même que les associations de défense de causes transnationales liées à l’environnement, la défense des droits humains ou la lutte contre la corruption. Enfin les entreprises multinationales sont elles aussi des acteurs d’une diplomatie démocratique. Leurs moyens d’action sont l’influence, davantage que l’accord formel, mais c’est parfois un instrument bien plus puissant. Que l’on songe au « soft power » hollywoodien, pour le pire et pour le meilleur. La diplomatie ouverte et la diplomatie culturelle sont deux tentatives de mieux prendre en compte cette large gamme de relations croisées.

Pour la France, il y a là une immense chance à saisir. Nous sommes devenus une puissance moyenne en tant qu’Etat, mais nous ne le sommes ni par la culture, ni par la langue, ni par l’expérience. Nous devons apporter quelque chose au monde, car il n’y a pas de grandeur sans valeur. Au lieu de réduire notre culture à un art de vivre consommable et exportable, sachons valoriser la cohérence entre la diversité de notre culture et l’expérience historique de la construction d’une démocratie sereine qui est la nôtre. Nous n’avons pas à tenir notre rang, mais à mériter la reconnaissance du monde en restant fidèles au message de la France, fait de médiation et d’espérance.

Enfin, nous avons la tâche de construire un ordre démocratique international. A terme, il est légitime d’envisager une république cosmopolitique, pour l’écrire en termes kantiens. Les Nations Unies, si ambiguës dans leur construction, en ont été le germe. Elles risquent aujourd’hui d’en devenir le tombeau, à force de blocages et d’hypocrisies. Je crois nécessaire que les Nations Unies restent  composites, à la fois réunion des Etats souverains garante de leurs droits, et union de peuples aspirant à des valeurs démocratiques incarnées dans la déclaration universelle des droits de l’Homme et dans l’action des institutions internationales. L’essentiel est aujourd’hui de s’appuyer sur un Conseil de Sécurité renforcé, avec des membres plus représentatifs, même si l’échec de la réforme Annan a montré la difficulté de l’entreprise. Ce Conseil doit aussi être plus politique dans ses décisions, pour éviter son enlisement technocratique : rendons publiques les séances du conseil de Sécurité, et fixons-leur un rythme de réunion au niveau des ministres et des chefs d’Etat. Enfin le Conseil de Sécurité doit être organisé selon les défis mondiaux qu’il doit prendre en charge : résolution des crises, la stabilité financière et économique, défi climatique.

Rien n’arrêtera l’unification de la société mondiale en cours. Mais elle n’est pas pour autant une promesse de paix, car d’immenses conflits sociaux à l’échelle du monde se profilent. La réalité de notre monde, depuis trente ans, c’est bien la constitution d’une oligarchie mondiale compacte et cohérente, qui partage les mêmes goûts, les mêmes  lieux, les mêmes habitudes. Elite mondiale dont les ambitions ne sauraient plus être contenues par les lois d’un seul pays : c’est pourquoi la lutte contre les paradis fiscaux est aujourd’hui décisive.

L’Etat machiavélien sort en lambeaux de deux siècles de transformations. Il a été la colonne vertébrale des peuples dans leur combat pour l’émancipation, à l’intérieur comme à l’extérieur. Aujourd’hui, la peur domine devant l’ampleur des changements et devant l’incompréhension de leurs conséquences. C’est pourquoi c’est à la politique et à la diplomatie d’ouvrir un chemin par l’imagination, par leur propre renouveau, par le choix de l’initiative.

juin 2014, Revue des Deux Mondes

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La nouvelle question humaniste

 

Revue des Deux Mondes : dans votre dernier ouvrage, « L’esprit de cour », vous décrivez un rapport français au pouvoir dans lequel le courtisan accorde une légitimité absolue au bon plaisir du monarque, qu’il soit d’Ancien Régime ou républicain.  La cause de l’humanisme en politique est-elle mise en danger par l’esprit courtisan ?

DdV : Il faut d’abord bien voir que les hommes de la cour d’Ancien Régime sont profondément marqués par l’idéal courtois, précisément, mais aussi par l’idéal de service.  Là est leur véritable référence personnelle. Le paradoxe, qui trouve bien sûr son expression la plus achevée sous le règne de Louis XIV, c’est que la cour se constitue en un lieu d’asservissement, de domestication de ces hommes qui ont souvent de grandes qualités, voire de grandes  âmes. La cour est un instrument dans la main du Roi, qui peut y jouer des divisions, des intérêts, et flatter, ou au contraire disgracier. Elle a donc pris une forme ambivalente, dont la classe politique reste encore profondément marquée de nos  jours: l’esprit de sujétion cohabite avec l’idéal de service. Au bout d’un certain temps, l’idéal de service se corrompt dans la docilité. A tout le moins, les courtisans sont écartelés entre cette légitimité qu’ils accordent au bon plaisir du monarque- ou du président de la République aujourd’hui-, et cet idéal de service qui les rassemble. La synthèse,  dans un esprit parfaitement courtisan, c’est l’idée que servir le monarque d’une part, se mettre en situation d’être servi par lui d’autre part, et enfin servir la France constituent une seule et même vocation. Or, c’est faux : il n’y a pas de place pour l’apparition d’un De Gaulle dans ce raisonnement. Lui a desservi ses intérêts personnels immédiats, a desservi le pouvoir qui s’établissait dans la défaite, et pourtant il a servi la France.

En profondeur, si la cour a été possible dans ce pays, c‘est parce qu’il y a un besoin français d’un pouvoir fort. Il ressent donc la nécessité de se renforcer, de se transcender en permanence pour se perpétuer, se relégitimer. Pour répondre à cette demande constante de notre peuple, l’Etat accroît ses pouvoirs, le Roi accroît son pouvoir, et l’organisation de la Cité tournera de plus en plus autour de lui au fil du temps.

Les choses étaient plus claires tant que la cour était visible, contenue dans les murs des palais royaux. Le phénomène était cerné, observable en vase clos. Mais depuis la mort du Roi, dans notre République, la cour n’est plus une structure physique et institutionnelle, elle s’est métamorphosée en un virus, qui s’est propagé dans les lieux de pouvoir, et qui a imprégné les esprits dans leur rapport avec lui. La cour veut tout le pouvoir, et elle l’aime pour lui-même.  La cour est une passion du pouvoir. Comme toute passion, elle  est exclusive, irrationnelle, sans autre finalité réelle qu’elle-même.

La République, pourtant, est censée se configurer autour de règles tout autres, sur de nouvelles bases : elle veut établir un rapport beaucoup plus clair et beaucoup plus sain entre le citoyen et ses dirigeants que ne l’était le tête-à-tête du courtisan avec le monarque, ce vertige mimétique, ce mélange improbable de splendeur et de frivolité. Splendeur, car toute la gloire est concentrée à la cour, et frivolité, parce que le pouvoir y est sa propre fin, et que le service y devient une idée morte.

Avec la montée en puissance des pouvoirs d’argent à partir du XIXeme siècle, d’autres cours sont nées, en dehors des enceintes du pouvoir politique, et elles se sont mises en réseau ou en situation de rivalité. Dès lors, la question qui se pose est de savoir comment éviter que la cour, qui stérilise tout ce qui n’est pas elle, dont le génie étrange est d’ignorer ce qu’elle gouverne, se reconstitue dans les différentes enceintes de pouvoir. Le risque absolu étant que les différentes cours convergent, et bloquent toute évolution ; et en effet, la France est caractérisée par des tentatives permanentes de reconstitution de cour dissoute !

Alors, bien sûr, il faut trouver les règles qui nous épargnent cette évolution. Ce sont d’abord les vieilles règles de la séparation et de la responsabilité des pouvoirs. Notamment entre le pouvoir politique et l’autorité judiciaire, c’est-à-dire entre le Président de la République et le ministère public. Mais c’est aussi la séparation du pouvoir médiatique et du pouvoir politique, qui doit introduire une coupure stricte entre ceux qui sont à la tête de l’exécutif et les propriétaires des médias. Il faut que les groupes industriels et de services qui vivent de la commande et de la régulation publiques ne puissent pas être propriétaire de médias.

Mais le garde-fou ultime, celui qui garantirait que la cour ne gèlerait jamais l’évolution de la société, ne contrarierait plus l’intérêt général, c’est le citoyen. C’est à ce point qu’il faut faire le lien entre le problème de la cour et celui de l’humanisme, car l’idée républicaine du citoyen est, bien sûr, un point d’application de l’humanisme en matière politique.  C’est l’idée d’un citoyen éduqué, engagé, qui a confiance dans le pouvoir, parce qu’il sait qu’il est capable de se renouveler pour mieux servir l’intérêt général. Or, le drame français, c’est la reproduction des élites, c’est leur enfermement et leur surdité à l’intérêt général. Elles ne sont pas suffisamment irriguées, parce que le principe d’égalité n’est pas vivant dans notre pays, contrairement à ce qu’on pense et dit ça et là. L’égalité est plutôt chez nous une obsédante passion morte qu’un principe actif et fécond. Les quelques « cas » de promotion sociale issus des classes moyennes ou populaires n’ont en général d’autre urgence que de donner des gages, dès qu’ils se sont hissés au pouvoir, pour se faire accepter des héritiers. Ils y rentrent promus, ils s’y maintiennent comme agents les plus zélés de la cour. Ils ne renouvellent pas le pouvoir, ils se font adouber au compte-gouttes. En un mot, il n’y a pas assez de puissance citoyenne pour contenir l’esprit de cour. La cause de l’humanisme  n’y trouve pas son compte.

Nous sommes donc en face de la nécessité de faire vivre nos principes, nos valeurs, si nous ne voulons pas que le pouvoir cède définitivement aux nouvelles cours.  L’exigence citoyenne et la République offrent des contenus, je veux dire un type d’homme et un type de communauté capables de transcender l’addition des intérêts particuliers : à nous de les faire vivre, pour que la politique soit porteuse d’une certaine vision du progrès moral de l’homme. Mais dans l’ambiance de crise de nos valeurs et de crise de l’avenir que nous connaissons, particulièrement en France, les principes, les références, les perspectives sont épuisés. C’est vrai pour toutes les grandes notions qui font le lexique de la politique : l’Etat, la Nation, le Peuple, et bien sûr, la République et le Citoyen. Revenir aux sources humanistes de la politique, c’est d’abord faire des citoyens, ou plus exactement renouer avec la tâche jamais achevée qui consiste à promouvoir l’apparition de ce type de Français : un citoyen éduqué, actif, ardent, fort de son statut.

RdDM : En principe, les hommes politiques sont des « grands citoyens », héritiers d’une tradition humaniste par leur culture scolaire, qu’ils frottent à leur expérience du pouvoir. Pouvez-vous faire une sorte de bilan de la culture humaniste chez les hommes politiques actuels, en pointant ses conséquences sur leur pratique de la politique ?

DdV : Les hommes politiques français ont brillé jadis, d’une certaine façon, par leur exigence, leur originalité, la richesse de leurs analyses.  Il y a une singularité française de ce point de vue : l’idée que le « bagage propédeutique » était nécessaire pour s’emparer des questions politiques, et au-delà, que la connaissance du monde était un préalable pour servir le pays. Mais les postulants aux plus hautes fonctions n’avaient pas seulement ce parti-pris intellectuel humaniste, ils avaient aussi, sur le plan moral, une discipline citoyenne, c’est-à-dire l’exigence de rechercher un intérêt général au-dessus de leurs intérêts particuliers. La morale et la culture se rejoignaient pour dégager, au-delà de son cadre et de son expérience personnelle, des vérités plus larges, des lois plus générales, qui permettaient d’énoncer des nécessités collectives.

Même aujourd’hui,  il existe encore une certaine foi dans le rôle de la parole. La légitimité intellectuelle reste convoitée, certes, mais partout on observe un repli de la grande parole politique originelle. J’ai été l’un des rares premiers ministres à faire une conférence de presse mensuelle. C’est très significatif, car se soumettre à la question, c’est accepter de rendre des comptes. L’homme de parole s’engage, rend compte, car la parole politique est un acte. Ce que l’on constate, c’est que l’homme de parole s’efface désormais derrière la communication. La prérogative de la parole et des idées, il la délègue à d’autres. Il se retire de la scène, et laisse sa place à des spécialistes qui fabriquent des dispositifs de communication dans des usines sophistiquées, lesquelles envoient des messages subliminaux à la société par les canaux complexes des médias contemporains. On infuse des images, on distille des concepts, on multiplie les chemins d’approche, en utilisant les outils de ce qui est devenu une véritable science de la communication.

La conséquence de cette disparition progressive de l’homme de parole en politique, c’est sa perte vertigineuse de crédibilité. Perte de crédibilité s’il parle, car dire, c’est s’engager, et notamment à tenir ses promesses. Or, nous savons ce qu’il en est des promesses de campagne. Et perte de crédibilité aussi s’il ne « parle » pas, car ne pas s’engager, c’est disparaître du champ politique. Il faut, face à cette situation, renouer avec une culture du risque et de la responsabilité. Risque de parler, et donc risque d’être contredit par les faits. Responsabilité de dire ce que l’on peut et doit dire, et non ce qu’il est payant de dire. Le jour venu, il faudra pouvoir rendre compte de ses paroles, plutôt que de s’en remettre à des fabricants d’écrans de fumée et de halos émotionnels pour masquer un bilan concret.

La proximité Potemkine.

L’unité de la parole est la promesse d’une maîtrise humaine du monde et de ses enjeux. C’est un défi à relever pour l’humanisme : les savoirs étant de plus en plus nombreux et plus vastes, un seul homme ne peut les maîtriser. L’âge est révolu où savoir « un peu de tout » suffisait à embrasser la connaissance universelle. La tentation est forte, dès lors, de ne pas maîtriser le moindre savoir, de déclarer forclose la période où le bagage propédeutique était une condition sine qua non pour accéder aux plus hautes charges, voire aux charges tout court. De là, un certain mépris de l’instruction,  une fierté nouvelle à « être comme tout le monde », c’est-à-dire supposément ignorant. Les attaques très violentes du Président de la République contre « La Princesse de Clèves », ou de tel secrétaire d’Etat faisant référence à la leçon de vie décisive qu’il avait trouvée dans la lecture de ce chef-d’œuvre inconnu, « Zadig et Voltaire », qui est en réalité une marque de fripes, sont les marques d’une époque où les hommes politiques prennent la complexité du monde comme un passeport pour l’ignorance volontaire, et notamment l’ignorance de notre propre culture. C’est en un sens la logique de la politique de favoriser une identification de l’homme politique avec un « homme moyen » supposé. On voit bien que le langage politique a évolué, certains responsables s’ingéniant à tordre la langue pour parler comme « tout le monde », c’est-à-dire personne. Il y a là une opération de transfert vers le vide, d’identification à une abstraction – l’homme moyen -, qui tue selon moi l’idée même de la politique, car si un « n’importe qui » introuvable, un « monsieur tout le monde » inexistant peut être Président ou ministre, toute la force morale de la politique disparaît. Ceux-là estiment avoir le droit de  ressembler à tout le monde, comme si « tout le monde » était dénué d’idées et de culture. Allons à la conséquence morale : celui qui veut ressembler à tout le monde méprise tout le monde, et  lui-même en passant.

A certains égards, l’humanisme est aussi un aristocratisme étendu à tous, une exigence humaine universelle d’aller vers le haut. En matière politique, la conséquence en est que le responsable doit être un exemple, s’afficher à la hauteur humaine la plus élevée possible, s’il veut convaincre et donc entraîner. Nous autres Français sommes convaincus qu’il existe une sorte de nécessité charismatique de l’homme politique, si l’on veut que la politique ait de la force, de l’élan. Le désir de distinction, c’est-à-dire la recherche permanente du meilleur en soi et chez les autres, doit rester la loi intérieure des hommes politiques et des citoyens. Il faut dire fermement ceci : la distinction, c’est exactement le contraire du mépris. C’est l’exigence du meilleur pour soi et pour les autres. Les élites politiques feraient bien de remettre cette exigence à l’honneur.

Et puis l’humaniste se construit par des rencontres, par une relation directe, d’homme à homme. Dans cette tradition, le souci philosophique de l’homme doit partir d’une curiosité pour les personnes en chair et en os, afin de faire la part de la sensibilité, des émotions, avant d’aboutir sur le terrain intellectuel et faire la part de la raison. En politique, la marque de cette idée, c’est le détour par le peuple. Par la poignée de main, par la rencontre dans les cages d’escalier… C’est l’idée de l’expérience partagée, de la rencontre avec des hommes et des femmes en situation.

Cette relation directe tend à s’effacer, au profit d’une logique d’intermédiation, de sous-traitance aux partis politiques de la relation avec les personnes. La présence sur le « terrain », pourtant considérée comme la source de toutes les bonnes idées, on ne l’envisage qu’après avoir pris un luxe de précautions incroyable, et on ne la réalise qu’en déployant un de ces dispositifs de communication – et de sécurité – que j’ai évoqués. Tout est préparé, minuté, aseptisé et le « bon peuple » est tenu à distance derrière les barrières pour éviter tout incident.  Donc, la relation directe s’efface, au profit des sondages, et de la fameuse « opinion ». De là, une certaine abstraction de la vie politique : on joue sur des photos, des éléments de langage, des « story telling », des concepts… Et on ne va plus sur le terrain comme François Mitterrand ou Jacques Chirac, qui y trouvaient une sorte de baptême laïque, de régénération. On y va pour donner le spectacle de cette alliance profonde du peuple et de ses dirigeants, car on sait que le mythe est vivant, mais désormais pour toute sortie du Président on vide les centres des villes, en remplaçant les citoyens par des militants de son parti. C’est un spectacle, une véritable construction cinématographique, avec ses figurants. C’est de la proximité Potemkine.

Enfin, nous avons un autre défi : le règne de l’individu roi, qui est le contraire du citoyen roi. Le citoyen est une personne maîtresse d’elle-même, qui avance en conscience, dotée d’une forte exigence intérieure. Au contraire, l’individu dont je parle ici  est centré sur ce qu’il croit être sa satisfaction, sur ses opinions, sur ses passions. Dans l’organisation du paysage politique actuel, la primauté faite aux passions individuelles affaiblit le rôle de la raison et de l’esprit critique.

Une des conséquences de cette défaite de la raison est bien sûr la tyrannie de l’instant, l’intimidante injonction de l’urgence dans le champ politique. La réflexion, le sain réflexe de remettre les événements en situation, en perspective, passent au second plan, et le « coup par coup » sans cohérence devient la marque de l’action politique, ou plutôt de son apparence.

RdDM : Dans les programmes politiques des partis, voyez-vous une trace d’une conception de l’homme qui serait assumée, réfléchie, centrale ?

DdV : Une certaine conception de l’homme comme objet de la politique devrait être à la source de tous les programmes. Que constate-t-on ? Le contraire. Dans les programmes, l’homme est découpé en tranches : consommateur, producteur, citoyen, assisté, étranger, immigré, etc. L’homme vu par les programmes, c’est l’individu  dans ses différents états, dans ses différentes capacités. La politique cible, segmente, catégorise. Pourquoi ? Pour peser sur les sondages, qui sont, je le répète, une abstraction. C’est une schizophrénie qui traverse toute la société. Aujourd’hui, tout s’est fractionné, séparant dans chaque cerveau l’homo economicus, l’homo politicus, l’homme moral, le professionnel, le consommateur, etc. Le paysage de notre vie intérieure fait penser au paysage audiovisuel, où les chaînes thématiques sont si nombreuses que nous sommes cinq minutes un amateur de sport, cinq minutes un amateur de mode, de mondanités princières, rendu toujours plus vulnérable et plus influençable par les images.

Alors, il y a des restes, ou plutôt des zestes de déclarations humanistes qui « aromatisent » les programmes, mais qui n’ont pas en vue l’homme, mais l’électeur. Pour revenir à une tradition humaniste, les programmes politiques devraient parler à l’homme en cherchant à convaincre le citoyen, et non parler à l’opinion en cherchant à séduire l’électeur. Le discours politique doit contribuer à la réconciliation, à la synthèse en un point de vue unique et constitué chez chacun, qui permette le dialogue entre le citoyen et le responsable politique. L’humanisme, c’est ce qui crée l’unité, la perspective, et rend possible une démarche, un chemin.

La bonne distance du discours au réel, on la trouvera dans le dialogue  entre l’homme politique et le citoyen. Le citoyen n’est pas sécable, parce qu’il a une conscience une, une intelligence cohérente, une unité intérieure. Le fait qu’il y ait trente ou quarante ministères est le signe d’une profonde déshumanisation du politique, du triomphe de la segmentation politique sur la citoyenneté. Je voudrais contribuer à recomposer le discours politique, pour qu’il s’adresse au jugement du citoyen, à cette unité du citoyen, à sa vision, à sa morale profonde, celle qui le rend capable, au nom d’un intérêt général dont il se serait lui-même convaincu, de payer plus d’impôts que ses intérêts personnels ne le voudraient. Si la politique ne réinvente pas le citoyen, si elle ne suscite pas sa résurrection politique en s’adressant d’abord à lui, à lui en ce qu’il est le meilleur de l’homme social, alors nous aurons un paysage d’intérêts complexes qu’il faudra ménager, mais pas de politique en ce qu’elle sert l’intérêt général. Si la politique se réduit à un jeu savant de « marketing » des émotions et des intérêts de segments, c’est un jeu aussi savant que stérile. L’homme politique n’y est alors qu’une marionnette dont la vocation est de rabâcher des slogans dans le but de ramasser les miettes, c’est-à-dire les places. Tout le monde est perdant dans ce système.

Il n’existe plus d’aventure commune à l’échelon d’un individu, puisque chacun est divisé. Aujourd’hui, les sentiments qui font leur miel de cette division interne de l’individu l’emportent: la peur, la frustration, la jalousie, l’esprit de vengeance… Les schémas qui émergent sont violents, et nous retournons à la violence primitive pré-politique… L’homme est d’autant plus un loup pour l’homme qu’il est d’abord un loup pour lui-même, qu’il se consume dans des passions et des intérêts multiples, dans la distraction pascalienne. La politique ferait une immense erreur si elle ne mesurait pas l’incroyable, l’immense défi : relever la personne, pour relever la société. Relever la personne, pour pouvoir constituer un corps commun.

RdDM : Notre tradition de recourir à un « sauveur » deux fois par siècle environ n’est-elle pas un démenti à ce désir de citoyenneté auquel vous voudriez répondre ?

C’est vrai, en France, le chef a un programme chargé : il fixe un cap, nourrit un projet ; il entraîne, fédère, rassemble, au service d’une vision. Il se charge du fardeau collectif et montre le chemin. Nous sublimons cet homme d’Etat, exceptionnel, sauveur. C’est un géant au-dessus du reste de l’humanité, et les écrivains lui font une cour de mots. Ce phénomène entraîne une première perversion, c’est que nous rentrons dans une logique de délégation : la contribution du bas est inutile. Le petit vient à manquer au grand, comme écrivait Péguy. C’est ce dessin du Canard Enchaîné montrant De Gaulle en train de courir aux jeux olympiques en soupirant « si je ne fais pas tout moi-même… ». Grâce au sauveur, la part qui revient au citoyen de base est égale à zéro. Deuxième perversion : le sauveur nous masque nos faiblesses. Nous ne sommes pas encouragés à voir la réalité en face, « on » s’en charge. La troisième perversion tient au fait qu’il convient bien au sauveur et à ses courtisans de ne pas pointer nos faiblesses. Par un tour de passe-passe, le sauveur idéalise ses sujets qui l’idolâtrent. Tout cela relève d’une construction fictive, d’un rapport faux… Mais nécessaire, d’un certain de point de vue,  compte-tenu des fragilités du peuple français. Dans les moments qui ne sont pas d’exception, disons dans les temps ordinaires, où l’on n’a pas besoin de sauveur, eh bien, on a quand même un sauveur ou prétendu tel ! Et un affaissement du citoyen, qui en vient à lui déléguer trop. Le cœur du problème français, c’est que cet affaissement finit par toucher, bien sûr, à la relation des citoyens entre eux, qui devient une relation de mineurs politiques, naïve, sentimentale, d’un niveau élémentaire.

Nous avons besoin en France de quitter les temps ordinaires, de rentrer dans les temps exceptionnels pour tout refonder. Regardons l’Allemagne, elle s’est trois fois « refaite nation » depuis la guerre, et à chaque fois le choc était immense. Une première fois, quand elle a pris la mesure de son humiliation et de ses causes. Une deuxième fois quand elle s’est réunifiée. Une troisième fois, ces jours-ci, quand elle a décidé l’abandon du nucléaire, ce qui est un défi immense. En France, le choc, l’ouverture d’un temps exceptionnel, ce serait ce temps où l’on créerait une France des citoyens, où on en finirait avec la misère citoyenne, avec le mépris des élites, avec le délitement de la politique, avec l’errance sans but de l’Etat, l’agonie de l’intérêt général et du service public, le chef à qui l’on délègue tout et qui ne fait rien. C’est ce que j’ai appelé la révolution de la dignité : remettre la pays en route, le rassembler en partant de la reconnaissance du statut de citoyen, ce socle de dignité, cette condition de la fraternité. Faute de quoi, ne parlons plus de politique, mais d’un théâtre d’ombres dans les coulisses duquel on gère notre déclin.

Cette dignité retrouvée nous amènera à mieux rencontrer le monde nouveau, celui de la globalisation. Nous entrerons dans ce nouvel âge de l’humanisme, un humanisme à l’échelle de tous les peuples, plus confiants et mieux armés si la France est faite de citoyens. Certes, ce nouveau monde a sa part d’ombre, et il charrie aussi des cauchemars : réduction de l’homme à sa dimension économique, à sa matérialité la plus étroite, à un rôle de serf de la technique…

Mais il apporte aussi d’immenses opportunités dont la cause humaniste peut se saisir. Opportunités politiques, avec la mise en place d’une gouvernance mondiale, bien sûr, mais avant tout opportunités de fécondation des regards, des idées, des expériences, dans un échange perpétuel d’expériences, dans le partage des émotions, qui finiront par créer, à l’échelle du monde, une fraternité « d’archipel » dont Edouard Glissant a eu l’intuition. Le sentiment concret d’un destin commun donnera un tour plus sensible à la question de l’humanisme, restée longtemps sublime mais abstraite – qu’on songe à la controverse de Valladolid, par exemple -, et plus global, car chaque civilisation, de la civilisation arabe à la civilisation chinoise, a sa pierre à apporter au nouvel humanisme. Voilà l’expérience nouvelle, qui brasse et change le rapport de l’homme à la terre, à la société, à  l’histoire.

Pour rentrer dans ce monde comme une nation qui y aura un rôle, qui y trouvera un sens, nous devons retrouver la capacité à nous poser des questions sur nous-mêmes, comme l’Allemagne l’a fait, en sachant que dans chaque question il y a un défi.  Aux  questions politiques, il n’y a que les citoyens qui peuvent répondre, et ils sont aussi les seuls à pouvoir relever le gant. Chaque fois qu’un citoyen se constitue dans le huis clos de sa conscience, la France grandit, l’espoir renaît, l’humanisme est vivant.

Entretien:  Marin de Viry, juin 2014, La Revue des Deux Mondes