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1024 682 Dominique de Villepin

Conférence à la Fondation Martin Bodmer

A l’occasion de l’exposition Dans l’empire des signes qui s’est tenue à la fondation Martin Bodmer du 5 décembre 2015 au 10 avril 2016, Dominique de Villepin propose sa vision de l’art contemporain et commente la rencontre entre Michaux et Zao Wou-Ki.

 

 

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La culture nous apporte ce qui fait souvent défaut à la politique : une espérance

 – Entretien avec Elisabeth Chardon, Fondation Martin Bodmer  –

 

Au cours de votre conférence, le terme de fraternité est souvent revenu pour qualifier les liens qui unissaient Zao Wou-Ki aux poètes. Pouvez-vous développer?

Zao Wou-Ki est sans doute l’un des peintres qui a le plus travaillé avec les poètes puisque cette collaboration a duré plus de cinquante ans. Cette rencontre avec des poètes extrêmement connus comme Michaux, comme Bonnefoy, comme Char, comme Senghor, ou avec des écrivains comme Malraux, et avec d’autres moins connus lui permettait de se confronter à d’autres modes de création et de revenir avec une force nouvelle dans sa propre œuvre. J’ai souvent éprouvé en le regardant travailler la dureté, l’âpreté de ce face-à-face, de ce corps à corps avec la toile, blanche, vide, et qu’il faut occuper. Et cette main amie, la main du poète, le fortifiait dans sa confiance, dans la connaissance de son propre ouvrage. C’est en découvrant ses lithographies que Michaux a envie d’écrire sur ce peintre venu de Chine. Un déclic se crée alors dans l’esprit de Zao Wou-Ki. Parce qu’un autre regard porté sur son œuvre y voit une force, un message, il prend confiance.

Et dans votre fréquentation des artistes, vous êtes vous aussi senti en fraternité?

On néglige trop souvent cette force que nous donne un savoir, une expérience et qu’on oublie de partager. Chez Zao Wou-Ki, on voit que les échanges sont très forts à travers la multiplicité des hommages qu’il a effectués dans sa vie: hommage à Varèse, hommage à Michaux, à Claude Monet, à Riopelle. Il y a en permanence ce souci de rendre hommage, ce besoin d’admirer. C’est un sentiment qui je trouve fait par trop défaut à notre époque. Admirer c’est d’emblée trouver des repères, trouver l’amitié et le soutien de quelqu’un qui vous accompagne et vous éclaire au moins pour une partie du chemin. Et je trouve très très fort chez un créateur du génie de Zao Wou-Ki d’avoir constamment cette humanité et cette humilité que de se situer par rapport à ces amitiés, à ce voisinage des autres.

Quand vous écrivez, que vous donnez des conférences sur Zao Wou-Ki c’est aussi une forme d’hommage…

Bien sûr. C’est l’amitié que j’ai éprouvée pour lui, pour Françoise son épouse, et c’est tout ce qu’il m’a appris, que j’ai envie de partager, de transmettre. Son œuvre est merveilleuse en ce qu’elle n’est pas enfermée ni repliée sur un savoir ou sur elle-même, ou sur une simple esthétique. Elle est partage en permanence, elle est passerelle. Elle est pont jeté entre la tradition et la modernité, entre l’Orient et l’Occident. Avec toujours cette soif d’avancer, de se confronter à de nouveaux défis. Il y a cette confiance dans la vie en dépit des doutes et des difficultés, puisque l’homme n’a pas été ménagé par les épreuves de l’histoire, les épreuves de la vie. Mais en permanence il a considéré qu’il fallait faire confiance à l’art, à la culture et travailler. A chaque fois qu’on lui demandait comment ça allait, sa réponse était «je travaille, je travaille». C’est la réponse d’un homme qui chemine. Ce qui nous renvoie à ce très beau titre d’un recueil de poèmes de René Char Faire du chemin avec. Travailler, ne jamais s’arrêter, creuser, creuser en soi. Et je pense aussi à quelqu’un comme Paul Celan dont on vient de rééditer la correspondance avec René Char. Creuser en soi, essayer, en dépit des drames, en dépit des horreurs du monde, d’ouvrir de nouveaux chemins. Et partager. C’est en cela que la fraternité est intimement liée à la création.

Quand on est comme vous impliqué dans la vie citoyenne, politique du monde, de la France, comment cette fraternité nous nourrit? Comment se fait le passage d’un monde à l’autre?

La politique, si elle n’est pas irriguée, perd de sa force. Il y a une insatisfaction au cœur du travail de la création qu’on devrait retrouver davantage au sein de la politique. Si l’on n’essaie pas en permanence d’apporter de meilleures réponses plutôt que de s’enfermer dans les rites de la politique, on se coupe de la réalité, de l’insatisfaction des autres qui doit nourrir notre propre recherche. La culture nous apporte ce qui fait souvent défaut à la politique, un espoir, une espérance. Je pense souvent à cette phrase de Churchill qui au milieu de la guerre alors qu’on lui demandait de couper les crédits de la culture répondait: «Mais alors pourquoi nous battrons-nous?». Je pense que c’est plus que jamais vrai. Nous avons besoin de retrouver confiance dans le monde, dans les hommes, confiance en nous-mêmes. Et la culture nous permet ce travail formidable tout en éloignant les démons, la peur qui trop souvent en politique assèche, asphyxie, pousse à l’intolérance, au rejet de l’autre.

Et vous vous trouvez beaucoup de frères en politique pour partager ces discours?

Il y en a. Il y en a. Et je crois surtout que tous mesurent à quel point souvent les réponses de la politique sont courtes, sont étroites, et à quel point elle a besoin de vivre, de s’épanouir. Il faut sortir de ce corporatisme où les artistes parlent aux artistes, les hommes politiques au microcosme politique, ou les élites parlent aux élites et abandonnent chacun ce terrain d’élection que doit être la démocratie et la vie collective.

Une dernière question. Y a-t-il des artistes vivants avec lesquels vous avez un compagnonnage?

Oui oui oui, des artistes, des poètes, avec lesquels je continue beaucoup d’échanger et qui m’apportent énormément. Un peintre comme Anselm Kiefer est un ami de longue date. Miquel Barcelo, Yan Pei-Ming, beaucoup d’autres un peu partout à travers le monde et qui tous s’attellent à confronter leur œuvre avec la vie, avec l’histoire. Pour moi c’est vraiment en cela qu’un artiste est vivant.

21 décembre 2015

754 1024 Dominique de Villepin

Sang d’encre

Préface au catalogue Feux & Flammes Bibliothèque Dominique de Villepin, 2013 – 

Ceci n’est pas une collection.

Voyages, aventures, il me faut revendiquer d’emblée la part d’intimité qui tisse ses liens entre les pièces de ce catalogue. Car il y a plus que l’ordre des dates, des noms, des lieux ou des rangs : il y a dans cette entreprise l’expression d’une recherche personnelle, d’un itinéraire fait de rencontres et de trouvailles, d’interrogations et de doutes. Les Anglais ont pour parler du souvenir un mot pénétrant : recollection. C’est bien de cela qu’il s’agit, d’une mémoire personnelle qui s’est cristallisée, gravée dans les documents réunis ici.

Feux et flammes ! Je vois dans ce recueil de pièces incandescentes, de témoignages des luttes et des passions historiques – qui sont à la fois passion des mots et passion des actes -, un contrepoison aux tiédeurs des lectures raisonnables de l’histoire. Les manuels et les images d’Épinal trient les vainqueurs et les vaincus, mais ils occultent souvent la réalité de la mort, le sang des barricades, ils édulcorent la fureur des empoignades parlementaires et les hauts cris des procès et des scandales au profit d’un long fleuve chronologique entrecoupé çà et là de cataractes. Ce n’est pas ma vision de l’histoire, ni, surtout, mon expérience de la politique. Seules les passions qui animent les individus ont été capables de vaincre l’inertie et l’injustice, de contraindre la nature des choses. L’histoire a été arrachée à la réalité, comme Prométhée a volé le feu aux dieux.

Un parcours politique se nourrit d’idées qui bousculent, qui remettent en cause et, ainsi, qui fortifient un engagement et des convictions. Mais il faut l’appui de ces compagnons, il faut leur éclairage, leur sagesse en même temps que leurs erreurs, pour se forger sa propre vie, pour éviter les écueils et surmonter les épreuves. C’est d’ailleurs dans les moments les plus difficiles, lorsqu’on fait face à la calomnie, lorsqu’on se heurte aux puissances des intérêts et de la Cour, que le viatique de ces témoignages surgis du passé devient vital.

Or les passions restent en vie dans ces reliquaires de papier : car les livres, comme les autographes ou les photographies, sont des êtres vivants : ils agissent. J’ai ainsi voulu constituer un vivier d’émotions, pas une collection, une réserve de munitions encore fumantes plutôt qu’un cimetière de valeurs consacrées. Je n’ai jamais cherché que les pièces qui me touchaient, qu’elles fussent précieuses ou modestes, et je n’ai jamais gardé que celles qui savaient m’émouvoir à nouveau, différemment, à chaque fois que je les prenais en main.

On demande souvent aux collectionneurs de choisir la pièce qu’ils sauveraient en cas de désastre. Je serais bien en peine de répondre tant chacune a son aura propre, sa force de rêve, telle la missive enflammée du sans-culotte Brisetout ou la lettre du garde-champêtre de la commune de Jablines en Seine-et-Marne, adressée à Léon Gambetta tandis que les uhlans prussiens sont en vue. Lettres de gens modestes qui disent tout de la réalité de la guerre, lettres vivantes. Mais s’il ne fallait vraiment en retenir qu’une, je choisirais ces notes de Camille Desmoulins « sur le rapport de Saint-Just » : ultime discours avant l’échafaud, cette harangue d’un condamné tenté de désespérer de la vie et de la liberté, mais qui parvient à puiser en lui la force de plaider de toute sa  voix et de tout son corps, y compris de ses larmes, dont la marque est encore visible sur le papier. Dans la coquille du document se rejoue à volonté l’instant dramatique, comme ces pierres gelées qui chez Rabelais libèrent les mots emprisonnés, dès le redoux.

De même, les photographies d’époque conservent, au-delà de l’image qu’elles retiennent, quelque chose de la scène primitive de leur capture. Elles transmettent un je ne sais quoi d’inaltérable du temps passé, invisible – un comble pour des photographies ! Plus que des images, elles sont la matière même du temps, de l’histoire en marche. C’est le cas de cette photographie de Gandhi où se lit le mouvement d’une époque, sa présence dont la grâce semble imprimer la pellicule. C’est le cas aussi d’événements cristallisés dans des images devenues des icônes propres à susciter des mobilisations, des appels à la révolte ou la dévotion. Karl Liebknecht sur son lit de mort, par exemple : loin du deuil intime, c’est d’abord une image politique destinée au scandale et au martyre. La mise en scène du corps blafard trahit la brutalité de la répression de la révolte spartakiste à Berlin, en janvier 1919, mais elle évoque aussi la violence encore à venir, cette haine inexpiable qui va opposer les communistes aux sociaux-démocrates au pouvoir. Scène originelle de la République de Weimar qui annonce son inéluctable échec, près de quinze ans plus tard, sous les assauts du national-socialisme. L’image fige pour les temps à venir le scandale de l’histoire, la butée au-delà de laquelle personne ne peut faire taire l’appel de sa conscience. J’en veux pour exemple l’image du lynchage de Bert Moore et Dooley Morton dans les environs de Columbus, Mississippi, le 15 juillet 1935 ;  insupportable, et plus insoutenable encore quand on songe à la cruelle et tranquille bonne conscience des foules meurtrières qui s’y pressèrent. Voir ces images – même par-delà le temps –  c’est devenir témoin. Etre témoin, c’est devoir devenir acteur. L’image saisit, remue, fait agir. Comme le portrait du Che Guevara qui devait fixer à jamais les traits de la jeunesse révolutionnaire, l’apparition furtive de Lénine sortant du train plombé, fixant l’objectif de manière presque inquiétante, ou le futur Duce Mussolini le jour de son investiture, gonflé de suffisance.

L’autographe, quant à lui, permet d’être touché par l’histoire immédiate, comme par la foudre, en raccourcis saisissants, sans longues argumentations ni contextualisations laborieuses. Il est capable de cet effet de réel qui échappe même au cinéma ou au roman. L’autographe est un éclat arraché à l’histoire et témoigne de son incarnation, hors des mots. Voir l’histoire, en être saisi. C’est la force du témoignage. Mais tout autographe est lui aussi relique, et même icône : le papier a bu l’humeur d’un temps, d’une génération. Il y a des papiers desséchés, d’autres moisis, d’autres encore parfumés. Tous tremblent de la main qui les a tenus. Ces pièces manuscrites permettent d’entrer comme par effraction dans ces lieux où s’est forgé notre destin. J’aime dans ces témoignages ce qu’ils portent d’humanité et ce qu’ils enseignent de la lourde tâche d’être humain. Le combat de l’homme ne se mesure pas à l’aune des enjeux politiques d’une époque. Il se lit dans le passage de relais entre tous ces témoins. Toute idée portée est un voyage.

Ces documents sont aussi des passages à l’acte. « Nul n’écrit innocemment » proclame Jean-Paul Sartre en 1946 dans une conférence fameuse donnée à la Sorbonne. Entre Actes et Paroles, la paroi est  souvent poreuse. Et mon exemplaire du livre de Victor Hugo est là pour le rappeler, rescapé des flammes de la jalousie. Si les mots gardent la trace des actes, il n’est pas rare qu’ils en inspirent d’autres, plus fous ou plus grands encore. « C’est mon évangile du combat » disait le général Giap à propos des Sept piliers de la sagesse de T.E. Lawrence. C’est pourquoi j’ai eu à cœur de mettre les actes en face des mots qui les rendaient possibles. Le papier des théoriciens se tache du sang des praticiens. Lit-on de la même façon les professions de foi anarchistes – Cœurderoy, Alibaud, Grave – après avoir vu les albums de photographies restituant les attentats anarchistes à Paris dans les années 1890 ?

En considérant une dernière fois ces lettres, ces manifestes, ces déclarations, ces brouillons, je suis frappé de constater à quel point il est un lieu qui, plus que tout autre, est la matrice et le débouché des luttes politiques de notre histoire : la prison. L’histoire en actes est souvent procès. Elle prend tour à tour le visage de l’accusation et du plaidoyer. La prison est pour la France le lieu des revirements, des espérances déçues et des révoltes étouffées. Presque pas une page de ce catalogue où elle n’apparaisse : Camille Desmoulins à la Force ; Dreyfus en partance pour Cayenne ; Jean Zay à Riom ; Drieu La Rochelle à la veille de son suicide ; Louise Michel sur le chemin de la déportation en Nouvelle-Calédonie. Les enragés de la politique y font leur nid. Ils y préparent de nouveaux combats en même temps qu’ils essayent de sauver leur famille. Les affections y sont mises à nu et à vif, qu’il s’agisse de Buonarrotti demandant à pouvoir étreindre sa femme ou de Blanqui « l’Enfermé » annonçant son mariage. C’est la longue litanie des sacrifiés de la liberté, où cohabitent les visionnaires et les âmes perdues. Brasillach, attendant son exécution pour haute trahison, en offre le résumé dans Barreaux :

Mais qu’importe ce que nous fûmes !

Nos visages, noyés de brumes

Se ressemblent dans la nuit noire 

Saisir l’événement sur le vif, c’est prendre la mesure du bégaiement de l’histoire, de son cours erratique, absurde et souvent contradictoire. Rouget de Lisle, homme de la Révolution puisque homme de la Marseillaise ? C’est méconnaître les sinuosités et les incertitudes du soulèvement de 1789, ces guerres à mort des frères d’hier, entre Girondins et Montagnards, puis entre Dantonistes, Hébertistes, Robespierristes. Le jeu désespérant et annihilant des factions, toujours à l’œuvre. La politique du pire. Elle est là, gravée dans cet ordre d’arrestation du « citoyen Rougez, surnommé Delille », suspect de royalisme – lui qui appelait les citoyens aux armes ! Loin des noirs et blancs aussi le témoignage de résistance de René Char, lui qui s’opposa aussi vivement au maréchal de Vichy que, vingt ans plus tard, au « général de tombola » qui gouvernait alors la France.

Ces pièces ont également en commun d’être des passerelles entre des époques, tantôt saisissantes par les à-pics qu’elles révèlent, tantôt fragiles, incertaines, difficiles d’accès. Elles contrarient la linéarité de l’histoire imaginaire que nous nous sommes donné. On y voit une histoire faite d’allers et retours, de repentirs, de hoquets, de redites. On y voit des livres qui préparent des réponses à des problèmes qui n’attendent que de relever la tête, des siècles plus tard. Ainsi Vattel dans le Droit des gens traite-t-il de l’impossibilité d’articuler le droit à la force. Et aujourd’hui, depuis dix ans, nous hoquetons de conflit en conflit sans meilleure réponse que cet appel au Droit contre la logique trop commode de la force. On y voit aussi  des visionnaires égarés dans leur siècle, comme Tocqueville ou Custine annonçant l’affrontement séculaire de deux géants, l’Amérique démocratique et la Russie absolutiste. On y voit encore des chemins possibles qui ne furent pas empruntés, faute d’avoir su se faire entendre. Je pense par exemple au maître-livre de Necker, De l’Administration des finances de la France qui, en 1784, dressa en vain l’inventaire des réformes indispensables aux finances de l’État royal, ou au témoignage accablant de Jan Karski sur l’Holocauste en marche dans la Pologne occupée, qui se heurta à l’incrédulité des gouvernants occidentaux. Et qu’on ne dise pas qu’on ne savait pas ; mon exemplaire fut déposé, dès 1943 !, à la Library of Congress à Washington, la bibliothèque du pouvoir américain.

Lorsqu’on lit les revirements de Fouché dans sa circulaire aux préfets de juillet 1815, lui l’homme de trois régimes, duc d’Otrante par la grâce de l’Empereur, annonçant avec l’emphase des nouveaux convertis que « le vrai devoir comme le vrai courage est aujourd’hui de nous réunir en faisceau autour du monarque » au nom de la paix et au nom de la préservation de ce qui reste d’indépendance à une France occupée, comment ne pas avoir le sentiment d’une vaste chambre d’échos de notre histoire ? Comment ne pas entendre la répétition des arguments d’un siècle à l’autre ?

Passerelles entre les camps et les partis, aussi. De retournements en provocations, notre époque peine parfois à suivre celles qui l’ont précédée. Voyez l’étonnant Drapeau blanc, patriotique et monarchiste, de Verlaine, le même qui conspuait dix ans plus tôt les tièdes effrayés par la Commune : du drapeau rouge au drapeau blanc, il y a plus qu’une nuance de teinte. Les factions elles aussi dialoguent parfois de façon insoupçonnée. La curieuse lettre de Louis-Napoléon Bonaparte, encore dans son exil londonien, à l’utopiste Cabet en témoigne : alliance de circonstance des ennemis de la monarchie, même si les divergences de 1852 étaient d’emblée explicites.

Passerelles entre les pays et les cultures encore. Car je ne peux imaginer une histoire de France fonctionnant en vase clos. Lorsqu’on a grandi sous la chaleur des palétuviers, on ne peut avoir tout à fait le même regard sur le monde. D’où la présence de textes russes, américains, espagnols ou chinois, comme les Pensées de Mao Zedong – introduites par François Maspéro, à l’automne 1968 et offertes à Michelle Vian par Jean-Paul Sartre. D’où également l’attention aux regards de loin, aux exilés et aux voyageurs dans le souffle de qui le monde est monde. Supervielle célébrant « la France au loin », Georges Clemenceau racontant le Brésil ou André Gide en Afrique avec Marc Allégret. Sans oublier le désir de retracer l’épopée caribéenne et latino-américaine, avec cette biographie de Toussaint Louverture ayant appartenu au prince de Joinville. J’ai voulu écouter les voix lointaines, disant dans leur langue le destin de leur nation, comme Mazaryk, l’homme fort de la Tchécoslovaquie martyre de l’entre-deux-guerres, les textes de Pessoa et de Borges réfléchissant sur la destinée de leurs pays.

Enfant né ailleurs, j’ai vécu et vis encore dans le Tout-Monde, celui qu’a décrit Glissant et qu’avait annoncé Aimé Césaire, qui trouve ici toute sa place dans ce poème doux-amer d’André Breton ironiquement intitulé « Anciennement rue de la Liberté » au moment où régnait sur l’île l’amiral Robert. Le monde a fait mon éducation et je ne connais pas de frontières au souffle de l’humanité. Je l’ai découvert à travers l’inspiration de Gandhi, de Martin Luther King. Il n’est donc pas surprenant que le monde soit ici sans cesse présent, que se mélangent les langues autant que les latitudes, parce que l’émancipation de l’Homme, son combat de toutes les générations contre les routines, les tyrannies, les humiliations, son combat pour la dignité est de toujours et de partout. Il est compris dans ces pages que Tolstoï consacre à L’Église et l’État. Il est présent dans les pages de Celan, de Borges, de Garcia Lorca.  L’ode à la démocratie de la main de Walt Whitman lui répond à sa manière de l’autre face du globe.

Passerelles entre les époques enfin lorsque les livres poursuivent leur vie, comme c’est le cas de ce Traité sur la tolérance de Voltaire sur lequel, cinquante ans plus tard, le fils d’un roi fit apposer ses armoiries. Le livre plus que toute autre source invite à la généalogie de la pensée. Les mots volent d’une bouche à l’autre et les livres passent d’une bibliothèque en feu à une autre. C’est la part virale de l’histoire des idées. Parfois ces rencontres apportent une touche plus personnelle, comme cet exemplaire du Journal de Dangeau, de la bibliothèque personnelle de Louis Philippe d’Orléans,  son éditrice, Mme de Genlis, ayant été par le passé la préceptrice du jeune prince et comme une mère de substitution pour lui. La provenance n’est pas un embaumement de fétiche. Ce n’est pas un pedigree de pur-sang ou de setter irlandais. C’est un passage de témoin.

Au fond, cet ensemble n’est pas plus linéaire que l’histoire qu’elle reflète. Il s’agit plutôt d’une suite de cercles concentriques. La trace d’une onde de choc, comme les rides successives sur l’eau, après la chute d’une pierre. Le cœur originel, pour moi, ce fut l’histoire de l’épopée napoléonienne et de la tourmente révolutionnaire. Mais aucune fascination historique ne tient longtemps dans les bornes de la chronologie. Tocqueville nous avait prévenus. Les enjeux de cette période cruciale de notre histoire, nous font remonter jusqu’à l’aube de la nation. Ils font redescendre le fleuve historique jusqu’aux débats des années trente, jusqu’au gaullisme et même jusqu’au cri de révolte des enfants de Tarnac, embastillés faute de preuves serait-on tenté de dire.

Pourquoi cette vente ? Parce qu’il y a des moments dans la vie où on a besoin, plus qu’à d’autres, de sens et d’unité. Et l’unité, pour un collectionneur, c’est la révélation d’un seul instant, éphémère, celui de la dispersion et de l’effacement. C’est aussi, peut-être, une façon de me convaincre, preuves à l’appui et sous l’égide des grands anciens, qu’il n’y a pas de fatalité à la médiocrité politique.

Je me suis défait il y a cinq ans d’une grande partie de ma bibliothèque consacrée à Napoléon pour voyager plus léger vers de nouvelles terres à explorer. Il en va de même aujourd’hui. Cette vente est pour moi une façon de clore un chapitre, mais surtout d’en ouvrir un nouveau. Une mue supplémentaire pour aller, plus libre, plus loin, vers l’épaisseur du monde. Comme nous tous, je remonte le fleuve qui nous approche de nos peurs et de nos questions essentielles – Au cœur des ténèbres comme le Willard de Conrad. A l’instar de Moravagine, je sens que, pour trouver les sources, il faut parfois explorer les estuaires, dans la touffeur de notre temps. Si loin, si proche.

Il en va là, je l’assume volontiers, d’une lecture subjective de l’histoire. J’ai appris l’histoire, mon histoire, de la bouche de ces documents et de ces livres. Je n’ai cessé de les interroger, de les confronter. C’est une lecture qui déborde sans cesse les frontières de la géographie et de la chronologie, pour chercher ailleurs l’éclat d’une vérité toujours à reconstruire. J’ai aimé la tache rose sur les cartes murales de mon enfance et les images d’Épinal de Vercingétorix rendant les armes à Alésia, mais je n’ai jamais pu me contenter du grand roman national ; j’ai besoin du théâtre de ses personnages, de leurs drames intimes, de leurs hésitations. Il faut de l’air et de la chair !

Dans ce dialogue permanent, dans ces frictions, se sont révélées pour moi trois questions essentielles, car une collection est avant tout le miroir d’une recherche personnelle.

 

Que peut l’homme seul ? Voilà la première question qui me taraude depuis l’enfance. Avec le temps, cette question ne vous lâche pas, même si elle se drape de mots plus arides et mystérieux comme le déterminisme ou la singularité. Mais c’est bien le même problème : quelles marges de manœuvre, quelle autonomie, quelle part d’inspiration ou de génie dans les grands parcours ?

Notre histoire est avant tout faite de transmissions, réussies ou manquées. Les hommes qui ont eu la chance d’agir au nom des autres, ceux qui ont bousculé les lignes, n’agissent pas pour leur seul profit ; ils tentent de transmettre le flambeau et de donner forme et sens à leur expérience. L’émotion est là, palpitant derrière les stratégies politiques les plus complexes, par exemple dans le Testament politique de Richelieu qui fait retourner au néant bien des mémoires politiques de notre temps.

A la lisière des mots et des actes qui définissent une personne, il y a un territoire sacré : l’engagement. Voilà un mot qui résonne dans l’esprit français de tout son tonitruant optimisme – et de toutes ses illusions. Mais l’engagement n’est pas une position abstraite, comme on voudrait parfois le croire. Là encore, les livres et les autographes parlent une langue plus crue. Ils racontent des revirements, des amitiés qui surmontent les haines. Ils racontent des générations qui, malgré les affrontements et les déceptions, ont pensé le monde, dans le même monde.

Ce qui m’apparaît avec le plus de netteté à l’heure de jeter un regard rétrospectif sur cette collection, c’est précisément la part qu’y prend l’engagement des écrivains, au point d’y consacrer un chapitre entier. On y trouve à tous les carrefours leurs efforts constants, tantôt maladroits, tantôt désespérés, pour mettre en conformité leurs actes et leurs pensées. Sans doute était-ce là un choix inconscient et pourtant évident. Il souligne à quel point l’écriture est indissociable d’une volonté d’être dans le monde, de le changer, de le maintenir, de le détruire, en un mot d’agir. Quand Gilbert Lély fait dans sa dédicace autographe pour André Breton le rapprochement entre le sadomasochisme et la folie hitlérienne, il trace rétrospectivement un programme d’humanité et de vigilance poétique au surréalisme, il interroge à son tour le rôle de la poésie dans les temps troublés, comme Heidegger à travers Hölderlin. Comment rester insensible au témoignage saisissant qu’offre par exemple la dédicace inscrite par Albert Camus en tête de l’Homme révolté à Sartre et Simone de Beauvoir, qui précède de peu la brouille définitive de ces intellectuels majeurs du milieu du siècle, incarnant la rupture de deux intelligentsias, l’une orthodoxe, l’autre critique ? Comment ne pas être troublé par l’hommage de Malraux à Céline, lorsqu’il lui dédicace la Condition humaine un an après la publication-événement du Voyage au bout de la nuit ? Même effet de discordance rétrospectivement grinçante lorsqu’on lit la dédicace imprimée du général de Gaulle au maréchal Pétain, en frontispice de la France et son armée. Les racines de cette passion française plongent loin. Elle est déjà vivace dans l’Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes de Chateaubriand où la réflexion sur l’histoire vient nourrir les doutes d’une époque troublée. Comment ne pas mettre ce document face à l’Acte de radiation du nom de Chateaubriand du registre des émigrés, qui en est en quelque sorte la partie immergée et tenue secrète, l’Enchanteur ayant été blanchi de l’infamie par Fouché lui-même. Il y a également la précieuse édition londonienne de l’Adolphe de Benjamin Constant, témoin du mal du siècle et des passerelles entre littérature et politique – passerelle entre les nationalités aussi, l’exemplaire ayant appartenu à la fille du roi d’Angleterre. Il y a bien sûr Zola, entre les pages réalistes de l’Assommoir et ses tribunes enflammées en faveur de l’innocence de Dreyfus. Point d’incarnation de l’intellectuel français : à l’instant de son sacre, avec l’édition originale de ce J’accuse adressé au Président Félix Faure. Car derrière les mots, il s’agit de quelque chose de bien plus grave et d’invisible, mais qui est peut-être la trame même de l’action des hommes : la ligne de démarcation entre l’honneur et le déshonneur. Un témoignage exceptionnel de la résistance de l’esprit à la tentation de l’avilissement est réuni dans la collection complète des publications clandestines des éditions de Minuit. Avec les tourments du XXe siècle, la question du rôle des intellectuels se teinte de doutes. L’intellectuel est-il le général de la brigade des idées, l’idéologue en chef ? Est-il l’« intellectuel organique » des régimes en place ou des révolutions à venir, le secrétaire du Prince moderne ? N’est-il pas plutôt, plus humblement, la vigie face aux dangers et aux faux-semblants qu’André Breton met en avant dans son Allocution au meeting du 30 avril 1949, où il prône la ligne – alors minoritaire parmi les intellectuels – du « ni Washington, ni Moscou ».

La révolution dans la société et la révolution dans l’art n’ont nulle part davantage qu’en France conservé leurs affinités. Les mots y furent et y demeurent des armes. En témoigne le Feu et flamme de Philothée O’Neddy, au nom duquel s’adosse cette présentation parce qu’il exprime au plus juste la passion d’embrasement et de renouveau du grand siècle français que fut le dix-neuvième. Reste le combat, le combat des mots et des idées à tout prix, et sur tous les fronts à la fois. C’est la situation de Genet tel qu’on le voit ici, prenant tour à tour la défense de l’indépendance algérienne, d’un Cohn-Bendit fustigé en 1968 ou tonnant contre Giscard d’Estaing, incarnation de la « Haute Bourgeoisie Triomphante ». L’intellectuel est devenu un contre-penseur, un penseur à scandale. Et aujourd’hui, où en sommes-nous ? Ces jalons d’un itinéraire de la pensée française n’ont d’autre fin que de laisser leurs interrogations suspendues.

Que peut l’homme seul ? Il y a là toute la fascination pour les grands hommes, pour ceux dont la vision et la parole tout à coup épousent une époque dans ses replis les plus secrets. Tenir en main une lettre de Gandhi, c’est dépasser le témoignage historique pour avancer dans le domaine de la trace, du signe, d’une forme de relique. Toutes les sociétés historiques ont su rendre un culte aux grands hommes, d’une façon ou d’une autre, aux saints, aux héros, aux grands législateurs. Nous voudrions nous en affranchir, avec toute la tiédeur de notre époque. La lecture de ces documents me convainc que c’est  une immense erreur.

Et la question n’est pas moins brûlante lorsqu’il s’agit des grands criminels de l’Histoire. Comment rendre compte de la singularité de leur parcours derrière leur écrasante culpabilité ? J’ai toujours considéré qu’il fallait s’efforcer de comprendre leurs itinéraires, leur époque, leurs mutations, si l’on voulait combattre les résurgences de leur poison. Dans ses lettres de jeunesse et de guerre, adressées du front en 1915, Hermann Göring partage les passions « futuristes » de son temps : culte des machines, sens de l’aventure et de la destinée, recherche de la reconnaissance. Il se montre dans toute l’ingénuité d’une ambition juvénile, lui qui sera vingt ans plus tard le grand seigneur sanguinaire, dignitaire d’un régime assassin. Dans cet esprit du temps se lit une part de la genèse des totalitarismes.

La deuxième question, c’est celle de Renan : « Qu’est-ce qu’une nation? ».

Dans mon itinéraire politique de gaulliste, dans ma carrière de diplomate, dans mes responsabilités de ministre des Affaires étrangères, cette question n’a cessé de surgir sous de nouveaux visages. Par le hasard des naissances et par le choix d’une carrière, j’ai servi pendant la plus grande partie de ma vie un État et une nation plongés dans une profonde crise. Au fond, je crois que la France ne s’est jamais relevée de la débâcle de juin 40 et de la trahison des élites qui l’a suivie – cette Étrange défaite analysée à chaud par Marc Bloch qui devrait être le livre de chevet de tout homme d’État. Elle s’est cru guérie et s’est relevée aux bonnes paroles d’un médecin de génie. Mais la nation continue à être chaque jour plus abstraite aux yeux des Français. Ils sont attachés à la France bien sûr, mais c’est davantage un décor agréable qu’une exigeante communauté de destin.

Et pourtant certains hommes parlent le langage de la nation avec le cœur, même quand personne ne les écoute. C’est le cas des lettres bouleversantes que Jean Zay écrit de sa cellule, alors qu’il est emprisonné à Riom par la justice de Vichy. Lui qu’on veut salir, écarter, nier, il trouve la force de l’espoir et de la croyance en l’avenir. « Il faudra remoraliser, exactement reviriliser, apprendre une méthode, réapprendre la dignité et le respect, exhumer ce sens de l’autorité plus nécessaire dans les régimes de liberté que dans les autres. » De tels mots obligent, à l’instar de la réflexion de Léon Blum à la même époque dans A l’échelle humaine parue après la guerre.

La nation se cherche et ne semble devenir évidente, impérieuse, qu’au milieu des ténèbres. Elle devient alors cette mystérieuse « obscure conscience française répandue à travers les bureaux, les offices, les postes de commande principaux ou secondaires et qui (…) a réussi avec une sorte de génie organique à sauver quelque chose de la France et à refuser quelque chose à l’envahisseur », comme l’écrit Saint-Exupéry dans son Appel aux Français.

Cette nation demeure à la fois présente et invisible dans presque tous les documents. La plupart en expriment une vision partielle, un intérêt particulier, comme c’est le cas de l’Essai sur la noblesse de Boulainvilliers qui construit cette fiction commode mais à la peau dure d’un peuple double, d’une noblesse franque d’un côté et d’une populace gauloise de l’autre, l’ordre des races garantissant en quelque sorte la hiérarchie des classes. Mais ce faisant il révèle quelque chose de l’imaginaire de la noblesse d’Ancien Régime, humiliée, domestiquée, peu à peu dépouillée de ses prérogatives féodales. Et la dynamique révolutionnaire apparaît à nouveau dans toute sa diabolique complexité.

Troisième question : comment naissent les révolutions ? Lesquelles sont appelées à réussir, lesquelles sont vouées à avorter ? Notre histoire ne manque pas de ces bouleversements politiques, bien entendu, mais ce qui me fascine, c’est avant tout ce qui, à un moment donné, fait époque, comment une sensibilité, un regard sur le monde, des rapports sociaux, des progrès techniques, des crises culturelles et religieuses s’amalgament soudain en une tempête qui exige dès lors impérieusement le changement. Les ouvriers du renouveau sont sans cesse au travail pour que lève la révolte et, quand elle surgit, elle les dépasse, les oublie, les plonge parfois dans le doute quand elle ne les tue pas. La révolution dévore toujours ses enfants.

Aujourd’hui, que signifie se situer dans cette tradition révolutionnaire ? Il faut lire par exemple ces étonnants textes de l’éphémère revue Tiqqun, à laquelle la chronique judiciaire a donné une célébrité. On songe tout à coup à leur parenté avec ces socialismes savants, rêveurs, du premier dix-neuvième siècle. Ces Icaries, ces phalanstères. Qu’on se reporte seulement au Voyage et Aventures de Lord Villiam Carisdall en Icarie, de Cabet, publié en 1840. A l’opposé des théories, il y a le surgissement des faits, la prise de conscience du réel. C’est ainsi que les trois enquêtes ouvrières de 1840 marquent le basculement du milieu du siècle. Au-delà de la philanthropie de cabinet, Eugène Buret, Antoine Frégier et Louis-René Villermé découvrent l’intolérable du paupérisme. La doctrine socialiste se mue en un alliage nouveau : une description systématique du réel et une méthode d’action politique. La question, avec Marx, avec August Bebel, avec Ferdinand Lassalle, est désormais celle du pouvoir. C’est le pouvoir de la parole qui révèle et qui réveille. C’est sa portée en quelque sorte messianique. Les épreuves corrigées d’Une famine de Léon Tolstoï, en 1892, en témoignent. Le texte interdit par le tsar, parce que jugé trop subversif, devait être finalement publié à Londres, d’où il reviendra plus tard vers la Russie. Parole terrifiée qui montre les désastres de l’archaïsme des campagnes russes. Quatre-vingts ans plus tard, la Russie fait naître une nouvelle et courageuse dénonciation, censurée encore une fois, réfugiée en Europe à nouveau : un coup de tonnerre salutaire, l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne.

Les étincelles qui mettent le feu aux révolutions se présentent souvent sous le déguisement de minces fascicules ou de volumes anodins. « Les idées qui bouleversent le monde marchent à pas de colombes », disait Hegel. Il ne faut pas s’y tromper ; pour peu que l’esprit du temps souffle sur elles, tout peut s’embraser. A l’instar du Traité des délits et des peines de Beccaria qui dénonça le scandale de la torture dans la justice d’Ancien Régime. Certains brûlots font leur œuvre comme des mèches lentes, à travers les souterrains de l’inconscient collectif. C’est le cas des Soupirs de la France esclave, apogée de la critique de l’absolutisme vendue sous le manteau. Il y a comme une noblesse et une fraternité par-delà les époques entre tous ces objets brûlants et souvent brûlés. Comme cette belle affiche de Mai 68 arrachée d’un mur du Quartier latin et qui proclame, vacharde : « La chienlit c’est lui ! » Si les murs ont des oreilles, ils prennent aussi parfois la parole et donnent des coups de poing. Cent ans plus tôt, la Commune les couvrait de proclamations d’une éphémère démocratie directe.

Il fallait rendre hommage à la galerie d’ancêtres que sont pour tous les Modernes les grands noms des Lumières. J’ai voulu faire toute leur place aux généraux, à Voltaire et à Rousseau, pourfendeurs de l’arbitraire, à Montesquieu, défenseur des pouvoirs tempérés, mais aussi à toute la brigade des éclaireurs, les Helvétius, Holbach, Thévenot de Morande, Cloots. Parmi les grands ancêtres de la modernité, ceux dont les textes ne vieillissent pas, comment ne pas distinguer Tocqueville et sa Démocratie en Amérique, mais plus encore peut-être cet étonnant document qui le complète et s’efforce de le réaliser, le projet de préambule de la Constitution française de 1848, dans lequel Tocqueville communie, malgré tout, dans la passion française des institutions parfaites. Autrement dit : De la démocratie en France.

Curieux destins que ceux des autographes et des vieux livres. Après un surgissement brillant et bruyant, certains sombrent dans le silence et l’oubli pendant de longs siècles ; d’autres vivent plusieurs vies, comme ces bourlingueurs qui trimballent à leurs semelles les poussières de tous les pays ; d’autres encore sont des malentendus, des ébauches, des brouillons, traces d’une histoire qui n’a pas eu lieu en quelque sorte. Mais à chaque fois, un visage.

Feux et flammes ! Les livres et les autographes nous font entrer dans la fournaise qui les a fait naître. Il s’y sont brûlés et en gardent souvent les stigmates. Beaucoup de ces livres sont en effet des témoins et des rescapés de la censure, de la condamnation et des bûchers. La Presse de 1846, dans un exemplaire caviardé et découpé jusqu’à l’absurde par la censure tsariste. Les listes Otto, dans lesquelles l’occupant allemand fixe la liste des livres interdits. Les éditions de Minuit, vendues sous le manteau de l’ « ami (qui) sort de l’ombre à ta place». Ce n’est pas par hasard que l’album publié par Koen Wessing en 1973, au lendemain du coup d’État du général Pinochet au Chili (un 11 septembre !), s’ouvre et se ferme par des photographies d’autodafés.

Pourquoi le cacher, dans ces documents, je respire à pleins poumons le grand air de liberté et d’idéal qui a fait le souffle de la France pendant tant de siècles. Un souffle, je dois l’avouer, que je ne trouve plus guère en dehors des vestiges, des traces, des signes du passé. Peut-être s’agit-il du deuil d’un certain élan politique dont j’ai été le témoin et qui aujourd’hui s’affaisse sous les effets de la crise économique, du doute européen et de la marginalisation mondiale que subit notre pays. Une certaine idée de la France, c’est bien de cela qu’il s’agit toujours lorsqu’on parle politique par chez nous. Cette idée – cette passion –, c’est par exemple le tempérament farouche, irréductible, qui transparaît de l’interrogatoire de Cadoudal, après la tentative d’assassinat manquée sur l’Empereur.

J’y retrouve aussi la férocité de notre histoire, celle que parfois nous préférerions oublier au profit d’une bluette édulcorée. On voudrait que les révolutions n’aient pas erré. On voudrait qu’elles aient épargné le sang. Comme s’il existait des guerres propres ! Mais il faut plonger les mains dans l’histoire pour saisir qu’en dépit de tout ce qu’on voudra lui faire dire elle est avant tout, elle est surtout, violence. Elle est tissée de mots terribles comme ceux de Louise Michel qui peut souhaiter : « Que chacun comme Ravachol agisse suivant sa conscience en regrettant les victimes involontaires mais sans se laisser entraver par la pitié. » Violence presque ironique de cette charrette des terroristes du tribunal révolutionnaire, le procureur Fouquier-Tinville en tête, traduits devant leur propre tribunal au lendemain de Thermidor, avec toute l’administrative, sèche et froide violence de ces actes publics.

Violence de la politique mais également violence des guerres, de leur absurde déchaînement. « C’est Obus-roi » dit Apollinaire dans un jeu de mot désespéré de l’un des plus beaux poèmes écrits sur la guerre et dans la guerre. Cette guerre dans laquelle «la bataille laisse l’impression d’une vaste fournaise où s’engloutissent les forces vives de deux nations », comme l’écrit à ses parents le jeune cuirassier Destouches, futur Céline, mobilisé sur le front. « La tête dans la mort et la fleur au fusil », résume Prévert dans un magnifique poème autographe datant de 1936. Et le premier Jouve, s’adressant aux belliqueux de 1914, aux va-t’en-guerre : « Toi qui fusilles ton ami sans vouloir le connaître. »

J’y retrouve enfin un autre visage de notre vieux pays qui m’est apparu pour la première fois, il y a longtemps, lors de la projection du Chagrin et de la Pitié. C’est la France des accommodements, des lâches soulagements et des petits compromis, comme celle des héros. Celle-là aussi transcende les époques, les classes, les générations. Là encore, il n’y a pas de réponse facile quand il s’agit des assignations à identité qu’on inflige aux individus, de la ligne nette qu’on parvient à tracer entre les héros et les salauds. On voudrait que les salauds aient été en outre sans talent, sans amis, sans sincérité, que les clercs n’aient pas trahi. C’est se rendre la tâche un peu facile et il ne s’agit pas de réhabilitation, mais d’une forme d’humanité partagée, quand je lis par exemple les lettres de Brasillach en prison. Surtout on touche parfois à ces moments d’indécision où il devient difficile de faire la part du courage et de l’acceptation de l’innommable. On tourne volontiers ce reproche contre les diplomates, parce qu’on ne voit jamais les guerres qu’ils évitent, seulement les massacres qu’ils n’ont pas pu empêcher. Les notes que Malraux prépare pour le discours devant le Congrès des écrivains soviétiques en est un cas exemplaire. On peut s’offusquer en toute bonne conscience de la compromission de nos grandes plumes, en 1934, à l’heure même de la dékoulakisation, des grandes purges et des premiers procès politiques. Mais ce serait manquer l’essentiel. Sous couvert de formules creuses d’adhésion à l’unanimisme soviétique, Malraux sape de l’intérieur les ressorts de l’oukaze réaliste ; il réhabilite une psychologie romanesque honnie et rappelle les exilés tels que Tolstoï sur la scène. Que devait-il faire ? Il y a des questions auxquelles l’histoire est incapable de répondre. Chacun reste seul avec elles et, s’il en a la force, en nourrira sa propre action et ses choix. De la même manière, que penser du discours du préfet Freund Valade, à l’occasion du terrifiant massacre d’Oradour-sur-Glane. Lui le préfet nommé par Vichy, lui le protestant qui a cherché à continuer à servir l’État tout en restant fidèle à ses convictions, au nom de qui parle-t-il lorsqu’il dit que « les grandes douleurs sont silencieuses » ? Quels tourments personnels cache la phrase : « Ce sera là toute notre raison d’être : que votre martyre serve à sauver les vivants » ?

Visage de la Cour également, qui est comme la part d’ombre française, sans cesse combattue, sans cesse renaissante. A travers mon parcours, je l’ai connue, je l’ai dénoncée, j’ai même essayé de l’exposer. Mais elle ne cesse de me surprendre dans les chatoiements de sa ténacité, de ses masques, de sa férocité. Les intérêts particuliers agglomérés se construisent des gangues de bonne conscience et d’hypocrisie d’où ils peuvent continuer à s’implanter au cœur de la machine. Des manuels fameux enseignaient le métier comme le Traicté de la cour d’Eustache de Refuge, d’une étonnante actualité par-delà les siècles. Des journaux la montrent sans fard, dans son splendide isolement au milieu des mouvements de leur époque, comme les Mémoires de Saint-Simon.

Surnagent alors de la mêlée les monuments, les textes-événements. Ceux dont la parole aura suffi à libérer des millions d’hommes. La Déclaration des droits de l’homme, bien sûr, et la première Constitution française votée en 1791, mais aussi les Misérables, ce livre-barricade, ou le décret du tsar Alexandre II abolissant le servage en Russie en 1861 qui annonçait un printemps russe hélas éphémère.

 

Ces pièces, je le redis, ne forment pas une collection, mais une resserre. Elles sont autant de pierres accumulées tout au long d’un parcours comme des outils, comme des silex taillés, comme des amulettes. Chacune d’elle a contenu pour moi un appel à l’action, un remède à la peur, une voix pour m’accompagner. J’ai construit tout mon parcours autour d’elles et je continue à le faire encore aujourd’hui. Mais ces grigris doivent passer de main en main pour conserver toute leur efficacité. Il faut se garder de les laisser se polir à l’excès et prendre la poussière. La parole de feu doit circuler pour demeurer incandescente. Les pages de ces livres sont pour moi comme les barreaux d’une échelle de Jacob, une échelle sans fin qui fonde l’exigence d’aller toujours plus loin, de situer toujours l’action en avant de la parole, Vers l’avenir disait Jean Jaurès. Cette échelle miraculeuse, cette Marche à l’étoile à laquelle conviait Vercors, est le chemin de chacun, à travers sa vie, ses choix et ses épreuves ; elle est également la voie commune qui, au-delà des individus mortels, construit une histoire faite de progrès, de volonté, d’humanité. C’est bien cela qui tient ensemble la parole et l’acte, l’humanité partagée. Sans doute me faut-il ici essayer de remonter aux premiers de ces barreaux, ces lectures et ces découvertes qui m’ont donné le goût de la confrontation au monde. C’est la raison de la présence, parmi ces ouvrages qui ont fait l’Histoire, de l’album d’Hergé : Tintin au pays des Soviets.

Que ces braises, ces étincelles, ces morceaux du feu originel continuent de briller. Parce que l’Histoire n’est jamais finie. Ni celle de la Révolution, ni celle de la Résistance, ni celle de la Reconstruction. A l’unisson de Régis Debray qui appelle dans son manuscrit « A demain de Gaulle », je veux dire ma conviction que l’histoire commence toujours demain.