Tag

crise

960 640 Dominique de Villepin

Au Moyen-Orient, le vertige du sang et de la vengeance

– Dans une tribune publiée par Le Monde, Dominique de Villepin donne sa vision du tournant auquel se situe le Moyen-Orient –

 

Des convois djihadistes emportent ville après ville en Irak, tandis que les forces armées régulières s’évanouissent dans la nature. En quelques heures toute l’impasse du Moyen-Orient est exposée en plein jour. Impasse du néoconservatisme bien sûr, puisque l’invasion en Irak n’aura après dix ans laissé que deux vainqueurs, les chiites pro-iraniens et les djihadistes sunnites. Impasse des révolutions arabes, car l’État islamique en Irak et au Levant est aussi le produit de la sauvage guerre civile syrienne, qui a créé un appel d’air pour les apprentis terroristes et a fini d’abattre les frontières nationales dans la région.

Nous assistons au tournant dans la grande guerre civile que traverse tout le Moyen-Orient.

Face aux transformations sociales et dans la sclérose politique de l’après-indépendance, trois forces se sont mises à travailler en profondeur la région : l’islamisme, porteur d’une vision théocratique de la société et d’un refus en bloc de l’Occident et de ses valeurs ; le modernisme, soucieux de démocratie et de libéralisation des sociétés ; et troisième force, le nationalisme né des indépendances, attaché à la stabilité, aux frontières nationales et aux institutions étatiques – l’armée en premier lieu. Elles ont une origine commune dans le profond sentiment d’humiliation des peuples de la région produit pêle-mêle par la colonisation, le mal-développement, la corruption et la mondialisation, mais aucune de ces forces ne peut tolérer l’existence des deux autres. Aucune n’est capable de l’emporter contre les deux autres. Restent donc des alliances éphémères désignant l’une des trois comme ennemi commun.

Dans le premier temps, ce jeu de bascule a tissé la trame de l’histoire du printemps arabe, lorsque les démocrates ont cru pouvoir s’allier pour un temps avec les islamistes contre des dictatures nationalistes corrompues. C’est aussi l’histoire de son échec, lorsque dans certains pays les démocrates, effarés par le danger de la poussée islamiste dans les urnes, se sont tournés vers le rempart des nationalistes laïcs et autoritaires, la place Tahrir et le maréchal al-Sissi faisant cause commune à l’été 2013. C’est enfin l’histoire de la guerre civile syrienne où les nationalistes de Bachar al-Assad finissent par être les alliés objectifs des djihadistes pour abattre la rébellion démocratique et se partager les dépouilles de la Syrie.

Trois ans plus tard, s’ouvre une nouvelle phase de la guerre civile à mesure que les décombres des États laissent le champ libre à toutes les folies, que les forces s’enracinent chacune dans ses territoires comme autant d’abcès de fixation et que les identités sont chauffées à blanc. L’implosion identitaire conduit à la « libanisation » du Moyen-Orient tout entier. Les quartiers et les régions sont devenus homogènes et étanches. Les communautés se sont retranchées, armées jusqu’aux dents, et se sont approprié des territoires. Les pays se sont dépeuplés de leurs minorités, juives, chrétiennes.

En Irak, sous nos yeux, nous voyons non tant l’édification d’un État islamiste durable, mais le laboratoire de la guerre identitaire entre potentats sunnites fondamentalistes et chiites, avec les Kurdes aux aguets, à Kirkouk. C’est le vertige du sang et de la vengeance. Partout au Moyen-Orient et sur ses marges, du Sahel au Pakistan, la même fragmentation est à l’œuvre, en Syrie, en Libye, au Soudan, au Mali, en Afghanistan.

Partout, les interventions militaires occidentales ont nourri l’engrenage de la guerre identitaire, au lieu de l’empêcher. Profondément engagé dans le combat diplomatique des dernières années, j’ai été marqué durement par tant de morts innocents et de malheurs qui n’ont pu être évités. Nous devons aujourd’hui tirer les leçons des erreurs qui ont été commises au nom d’idéologies simplistes.

Forts de ce constat, ayons le courage de dire qu’il n’y a de solution que politique en Irak aujourd’hui pour éviter le bain de sang communautaire. Se substituer militairement à un régime défaillant pour contrer les milices islamistes sunnites ne ferait que souder la population sunnite dans le rejet des chiites et de leurs alliés occidentaux de circonstance. Seule la chute imminente de Bagdad pourrait justifier un appui aérien à l’armée irakienne dans le cadre d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, pour éviter la perspective de massacres terrifiants dans une ville à 70 % chiite.

Il faut aujourd’hui en priorité rendre possible un dialogue national inclusif visant à donner des garanties à toutes les populations dans le cadre d’un État irakien aussi unitaire que possible. L’armée en particulier, dans son commandement et dans ses troupes, doit donner des garanties de diversité confessionnelle et ethnique pour ne pas être instrumentalisée par une communauté contre une autre.

Il faut ensuite que la coopération contre le terrorisme international change d’échelle. Il y a une lutte efficace possible contre le terrorisme, mais pas de « guerre contre le terrorisme » victorieuse. Ne retombons pas une nouvelle fois dans les ornières qui nous ont conduits aux dérives actuelles. Misons sur la coopération policière, l’échange de renseignements, l’amélioration des outils financiers de lutte contre les réseaux. L’enjeu d’une conférence internationale sur la coopération contre le terrorisme, c’est aussi d’unir la communauté internationale dans l’action, à l’heure où elle est plus partagée que jamais entre interventionnistes casqués, partisans du veto systématique ou indifférents. Or c’est un phénomène criminel qui touche aussi bien la Chine au Xinjiang que la Russie au Daghestan ou les Européens et Américains, à Boston, à Londres, à Toulouse, à Bruxelles avec la radicalisation de quelques « loups solitaires ».

Il faut enfin mettre autour de la table les grands acteurs régionaux pour obtenir des garanties de désescalade, notamment sur l’affrontement entre chiites et sunnites qui cache aussi un affrontement de puissances entre l’Iran et l’Arabie saoudite. L’Irak et la Syrie deviendront sinon, jour après jour, le terrain d’une guerre par procuration.

Prenons la mesure de ce qui se joue ici : la communauté internationale est face au défi du suicide moral du Moyen-Orient, comme jadis elle dut faire face à celui de l’Europe. Le pire peut être encore à venir. Comment mettre fin à une guerre civile d’ampleur régionale ? Comment faire cesser l’ensauvagement des esprits ?

Il nous faut mettre en œuvre une stratégie régionale au long cours et l’Europe peut, par son voisinage et sans oublier la Russie, en devenir le chef de file, au moment où les États-Unis ne sont plus en mesure d’assumer un leadership dans la région.

La première tâche, c’est d’agir en faveur d’une vision régionale fondée sur la coopération en favorisant l’émergence de cadres diplomatiques adaptés. Ce n’est ni le Conseil de coopération du Golfe, sorte d’Otan sunnite, ni la Ligue arabe, sorte de Conseil de l’Europe divisé. Il faut une armature régionale fondée sur des projets communs d’investissements dans les infrastructures, dans la culture et l’éducation, ainsi que dans le renforcement des capacités administratives des États.

La deuxième tâche, c’est de renforcer ou constituer des piliers de stabilité régionale. Cela passe par l’appui décidé à des puissances d’équilibre, comme la Turquie ou le Maroc, mais aussi par le pari sur la capacité de changement de pays clés comme l’Algérie ou l’Iran. Cela passe enfin par l’association de puissances importantes, dont certaines monarchies du Golfe, qui par ambition de puissance ou crainte de marginalisation peuvent être tentées d’entrer dans le jeu communautaire au risque de l’envenimer.

La troisième tâche, c’est de rester mobilisés sur les crises accumulées dans la région, car la rancœur suscitée par chacune d’entre elles nourrit la guerre identitaire. Ne gâchons pas la chance que représente la possibilité d’un accord avec l’Iran, seule bonne nouvelle dans la région depuis des années. Nous devons continuer à plaider pour une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien, en dépit des revers récents. Nous ne pouvons prétexter des « lignes rouges » déjà enfoncées en Syrie pour rester aujourd’hui inactifs, notamment pour des accords humanitaires.

Là comme ailleurs, comme nous n’avons cessé de le répéter avec Jacques Chirac, la première exigence c’est de maintenir en vie un processus politique, même si c’est difficile, lent et frustrant, car c’est la seule façon de préserver l’essentiel, le dialogue et l’espoir.

14 juin 2014, Le Figaro

1024 576 Dominique de Villepin

Sur la crise ukrainienne

Lors d’une interview avec Ruth Elkrief sur BFM TV, Dominique de Villepin revient sur la crise ukrainienne et sur le rôle joué par la Russie dans ce pays

1024 680 Dominique de Villepin

La Russie veut être crainte

– Dans une tribune publiée par Paris Match, Dominique de Villepin analyse le retour en force de la Russie sur la scène internationale –

 

La peur est à nouveau aux frontières de l’Europe. Et l’Europe ne semble plus savoir à quel saint se vouer, oscillant entre reculades et rodomontades. Il est temps de retrouver la raison, d’analyser la crise en Ukraine avec réalisme et lucidité et de bâtir des initiatives diplomatiques fortes. Le premier fait, c’est que la crise ukrainienne exprime une volonté claire et délibérée de la Russie. Car que veut la Russie ?

Elle veut, à défaut d’empire, reconstituer une grande Russie. Elle fonde ses revendications sur des critères de langue et de peuple. Le principe d’autodétermination des peuples, né à la fin de la Première Guerre mondiale, est d’application kafkaïenne en Europe orientale où les peuples, les langues, les confessions se sont toujours mêlés tout en étant ballottés au gré de l’Histoire entre les quatre grands empires des Habsbourg, des Hohenzollern, des Ottomans et des Romanov. Une « terre de sang » où courent les cicatrices à vif de toutes les guerres et de toutes les folies totalitaires du XXe siècle.

Dans son projet impérial, la Russie se heurte non seulement au droit international, mais aussi aux réalités de la géographie. Renoncer à l’Ukraine ou en tout cas renoncer à un territoire en couloir du sud-ouest au nord-est de l’Ukraine, c’est renoncer à la perspective même lointaine d’un territoire compact. La Russie a d’ores et déjà un territoire enclavé avec la poche de Kaliningrad entre pays Baltes et Pologne. Elle a désormais avec la Crimée une presqu’île devenue une île – pour l’heure sans pont et sans liaisons aisées. La Transnistrie formerait une nouvelle enclave au cas où les choses s’envenimeraient. Ce morceau d’Ukraine russophone – désigné depuis peu d’un nouveau nom de mauvais augure, Novorossia – est donc pour elle comme la pièce centrale du puzzle impérial. Il est donc probable que le « rouleau compresseur » russe va poursuivre son avancée, que ce soit par l’annexion ou par la domination étroite d’une entité fédérale au sein de l’Ukraine.

Autre aspiration de la Russie : elle veut, à défaut d’être respectée, être crainte. Ce serait une grave illusion de croire que la politique menée est celle d’une poignée d’ultras qui imposent leurs vues à une population qui voudrait tendre les bras à l’Europe de l’Ouest. Une large part de la société russe, nostalgique non de l’économie soviétique mais de la grandeur patriotique qu’elle offrait, soutient cette politique et même y incite. L’administration russe est poussée à la surenchère et, comme les mauvais génies, les démons nationalistes sont difficiles à faire rentrer dans la bouteille une fois qu’ils en sont sortis. D’autant que la position européenne, en face, n’est guère impressionnante avec ses accords de gribouille qui ne tiennent pas deux jours, ses sanctions en papier mâché et ses condamnations morales qui ne mènent à rien.

Le second fait majeur, c’est que la crise ukrainienne n’est pas une crise de plus dans un monde hérissé de dangers. Elle est en train de définir un nouvel ordre international. D’abord parce que cette situation a une valeur exemplaire. La réalité de ce début de XXIe siècle, c’est la résurgence des nationalismes humiliés, en Russie vis-à-vis de son étranger proche, comme en Chine face au Japon. Ne nous y trompons pas, l’attitude que nous adopterons aujourd’hui décidera aussi de ce que fera la Chine aux Diaoyu, aux Spratly, aux Paracel. Ensuite parce que cette crise nous projette dans un monde où tout le monde peut dire non mais où plus personne n’a la force de dire oui. C’est le temps des puissances négatives qui rompt le consensus mondial nécessaire pour résoudre les crises. Les effets s’en feront moins sentir en Europe orientale qu’en Syrie, en Afrique, en Asie du Sud-Est. Et peut-être en Iran, ce qui signifierait manquer une occasion unique.

Division ou neutralité, les seuls choix de l’Ukraine

Nouvel ordre international enfin parce que c’est la mondialisation même qui est en danger. Ce que nous risquons, ce n’est pas tant une nouvelle guerre froide – quelle en serait l’idéologie et quel en serait le projet d’expansion mondiale ? – mais bien plutôt le risque d’une cassure de la mondialisation.
Cassure de l’élan économique de la mondialisation tout d’abord, à l’heure où les vulnérabilités sont grandes. Les plaies de 2008 ne sont pas pansées à l’Ouest, mais les marchés, anticipant une meilleure conjoncture à l’Ouest, retirent leurs capitaux des pays émergents où ils s’étaient réfugiés, et cela au moment même où la croissance y connaît des ratés. Ainsi les monnaies émergentes ont-elles été attaquées tout au long de l’année 2013, le real brésilien et la roupie indienne tout autant que la livre turque ou le rouble. Nous pourrions très bien voir la crise ukrainienne, à cause du renchérissement du gaz, à cause de la multiplication des crises politiques, provoquer des récessions dramatiques et peut-être même une rechute de l’économie mondiale comparable à 2009.

Mais nous risquons plus grave que cela, nous risquons une cassure de la mécanique même de la mondialisation. Depuis trente ans, la croissance mondiale repose sur un pacte tacite : puisque nous profitons tous des interdépendances, les émergents se coulent dans le moule des institutions et règles du marché que les Occidentaux ont mis en place pour eux-mêmes, et les Occidentaux font mine de ne pas se rendre compte qu’on leur emprunte. C’est une sorte de politesse de la mondialisation.

La grande révélation de la crise ukrainienne, pour les pays émergents, c’est que ces institutions, ces outils sont autant de moyens de pression sur eux en cas de gros temps politique. C’est vrai pour les agences de notation, par exemple, et pour une foule d’autres instruments financiers tels que les audits ou les plateformes de paiement par cartes de crédit, c’est vrai aussi pour Internet. Dès lors, la tentation est forte pour les grands émergents de se doter d’une mécanique parallèle et de créer un nouveau système économique qu’ils contrôlent pleinement. Faire cela dans une logique d’affrontement, c’est casser durablement les échanges. C’est casser trente ans de croissance. Voilà de quoi faire réfléchir de part et d’autre.

A crise globale, réponse globale

Ces deux constats, la compréhension de ce que veut la Russie et la prise en compte des conséquences sur l’ordre mondial de ce qui se joue ici, doivent amener les Européens à renverser la table diplomatique et à faire preuve d’initiative à trois niveaux. A crise globale, réponse globale. La solution de l’équation actuelle n’est ni à Washington, ni à Bruxelles, ni à Moscou. Elle est, paradoxalement, à Pékin, où l’on ne dit rien. Pékin attend, pensant être gagnant au durcissement des positions qui renforceront le prix de son arbitrage. Allons au contact. Allons en Chine afin de rappeler la nécessité pour la communauté internationale à défendre des principes communs et anciens qui fondent le droit international : l’inviolabilité des frontières et la non-ingérence dans les affaires politiques d’un pays souverain. Un mot de la Chine aux oreilles de la Russie aura plus de portée que mille mots hurlés à tue-tête par les Européens et les Américains. Peut-être pourra-t-on demander de même aux Américains si le moment est vraiment bien choisi d’étendre leur parapluie militaire au-dessus des îles Diaoyu, comme ils viennent de le faire.

La crise d’Ukraine c’est aussi une crise régionale. Il faut offrir une porte de sortie acceptable pour tous. Le choix entre la division ou la neutralité, c’est aujourd’hui, comme entre 1949 et 1952 pour l’Allemagne, le seul choix diplomatique réel. Sans doute faut-il proposer avant qu’il ne soit trop tard la « finlandisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire la garantie de son indépendance par tous en échange de sa neutralité, comme le choix fut fait en Finlande en 1945. Cela laissera le temps de reconstruire une relation de confiance entre Europe et Russie qui est plus indispensable que jamais.
Il y a enfin une crise nationale ukrainienne que nous oublions trop vite. Sa résolution est la clé de la suite des événements. L’Ukraine souffre de la faiblesse de l’Etat, de l’atonie et de la dépendance de son économie et de la corruption de ses élites. La fédéralisation du pays ne peut être l’antichambre de la partition. Pour cela, il faut à Kiev un Etat stable et respecté, légitimé par les élections et offrant des garanties culturelles à toutes les minorités, et il faut une reconnaissance par tous de l’unité de l’Ukraine.

2 mai 2014, Paris Match

1024 512 Dominique de Villepin

Naissance d’un nouvel ordre Mondial

– Dans une tribune publiée par Paris Match, Dominique de Villepin dresse le bilan des crises qui traversent le monde en 2014 –

La peur est à nouveau aux frontières de l’Europe. Et l’Europe ne semble plus savoir à quel saint se vouer, oscillant entre reculades et rodomontades. Il est temps de retrouver la raison, d’analyser la crise en Ukraine avec réalisme et lucidité et de bâtir des initiatives diplomatiques fortes.

Le premier fait, c’est que la crise ukrainienne exprime une volonté claire et délibérée de la Russie. Car que veut la Russie?

Elle veut, à défaut d’empire, reconstituer une grande Russie. Elle fonde ses revendications sur des critères de langues et de peuples. Le principe d’autodétermination des peuples, né à la fin de la Première Guerre Mondiale est d’application kafkaïenne en Europe orientale où les peuples, les langues, les confessions se sont toujours mêlées tout en étant ballottées au gré de l’Histoire entre les quatre grands Empires des Habsbourg, des Hohenzollern, des Ottomans et des Romanov. Une « terre de sang » où courent les cicatrices à vif de toutes les guerres et de toutes les folies totalitaires du XXe siècle.

Dans son projet impérial, la Russie se heurte non seulement au droit international, mais aux réalités de la géographie. Renoncer à l’Ukraine ou en tout cas renoncer à un territoire en couloir du sud ouest au nord est de l’Ukraine, c’est renoncer à la perspective même lointaine d’un territoire compact. La Russie a d’ores et déjà un territoire enclavé avec la poche de Kaliningrad entre pays baltes et Pologne. Elle a désormais avec la Crimée une presqu’île devenue une île – pour l’heure sans pont et sans liaisons aisées. La Transnistrie formerait une nouvelle enclave au cas où les choses s’envenimeraient. Ce morceau d’Ukraine russophone – désigné depuis peu d’un nouveau nom de mauvais augure, Novorossia-  est donc pour elle comme la pièce centrale du puzzle  impérial. Il est donc probable que le « rouleau compresseur » russe va poursuivre son avancée, que ce soit par l’annexion ou par la domination étroite d’une entité fédérale au sein de l’Ukraine,

Deuxième aspiration de la Russie : elle veut, à défaut d’être respectée, être crainte. Ce serait une grave illusion de croire que la politique menée est celle d’une poignée d’ultras qui imposent leurs vues à une population qui voudrait tendre les bras à l’Europe de l’Ouest. Une large part de la société russe, nostalgique non de l’économie soviétique mais de la grandeur patriotique qu’elle offrait, soutient cette politique et même y pousse. L’administration russe est poussée à la surenchère et comme les mauvais génies, les démons nationalistes sont difficiles à faire rentrer dans la bouteille une fois qu’ils en sont sortis. D’autant que la position européenne, en face, n’est guère impressionnante avec ses accords de gribouille qui ne tiennent pas deux jours, ses sanctions en papier mâché et ses condamnations morales qui ne mènent à rien.

Le deuxième fait majeur, c’est que la crise ukrainienne n’est pas une crise de plus dans un monde hérissé de dangers. Elle est en train de définir un nouvel ordre international.

D’abord parce que cette situation a une valeur exemplaire. La réalité de ce début de XXIe siècle c’est la résurgence des nationalismes humiliés, en Russie vis-à-vis de son étranger proche, comme en Chine face au Japon. Ne nous y trompons pas, l’attitude que nous adopterons aujourd’hui décidera aussi de ce que fera la Chine aux Diaoyu, aux Spratley, aux Paracels.

Ensuite parce que cette crise nous projette dans un monde où tout le monde peut dire non, mais où plus personne n’a la force de dire oui. C’est le temps des puissances négatives qui rompt le consensus mondial nécessaire pour résoudre les crises. Les effets s’en feront moins sentir en Europe orientale qu’en Syrie, en Afrique, en Asie du Sud est. Et peut être en Iran ce qui signifierait manquer une occasion unique.

Nouvel ordre international enfin parce que c’est la mondialisation même qui est en danger. Ce que nous risquons, ce n’est pas tant une nouvelle guerre froide – quelle en serait l’idéologie et quelle en serait le projet d’expansion mondiale ? – mais bien plutôt le risque d’une cassure de la mondialisation.

Cassure de l’élan économique de la mondialisation tout d’abord, à l’heure où les vulnérabilités sont grandes. Les plaies de 2008 ne sont pas pansées à l’Ouest, mais les marchés anticipant une meilleure conjoncture à l’Ouest retirent leurs capitaux des pays émergents où ils s’étaient réfugiés, et cela au moment même où la croissance y connaît des ratés. Ainsi les monnaies émergentes ont-elles été attaquées tout au long de l’année 2013, le real brésilien et la roupie indienne tout autant que la libre turque ou le rouble. Nous pourrions très bien voir la crise ukrainienne, à cause du renchérissement du gaz, à cause de la multiplication des crises politiques, provoquer des récessions dramatiques et peut être même une rechute de l’économie mondiale comparable à 2009.

Mais nous risquons plus grave que cela, nous risquons une cassure de la mécanique même de la mondialisation. Depuis trente ans, la croissance mondiale repose sur un pacte tacite : puisque nous profitons tous des interdépendances, les émergents se coulent dans le moule des institutions et règles du marché que les Occidentaux ont mis en place pour eux-mêmes et les Occidentaux font mine de ne pas se rendre compte qu’on leur emprunte. C’est une sorte de politesse de la mondialisation.

La grande révélation de la crise ukrainienne, pour les pays émergents, c’est que ces institutions, ces outils sont autant de moyens de pression sur eux en cas de gros temps politique. C’est vrai pour les agences de notation par exemple et pour une foule d’autres instruments financiers tels que les audits ou les plateformes de paiement par cartes de crédit, c’est vrai aussi pour internet. Dès lors, la tentation est grande pour les grands émergents de se doter d’une mécanique parallèle et de créer un nouveau système économique qu’ils contrôlent pleinement. Faire cela dans une logique d’affrontement, c’est casser durablement les échanges. C’est casser trente ans de croissance. Voilà de quoi faire réfléchir de part et d’autre.

Ces deux constats, la compréhension de ce que veut la Russie et la prise en compte des conséquences sur l’ordre mondial de ce qui se joue ici doit amener les Européens à renverser la table diplomatique et à faire preuve d’initiative à trois niveaux:

A crise globale, réponse globale. La solution de l’équation actuelle n’est ni à Washington, ni à Bruxelles, ni à Moscou. Elle est paradoxalement, à Pékin, où l’on ne dit rien. Pékin attend, pensant être gagnant au durcissement des positions qui renforceront le prix de son arbitrage. Allons au contact. Allons en Chine pour rappeler la nécessité pour la communauté internationale à défendre des principes communs et anciens qui fondent le droit international : l’inviolabilité des frontières et la non-ingérence dans les affaires politiques d’un pays souverain. Un mot de la Chine aux oreilles de la Russie aura plus de portée que mille mots hurlés à tue-tête par les Européens et les Américains. Peut-être pourra-t-on demander de même aux Américains si le moment est vraiment bien choisi d’étendre leur parapluie militaire au-dessus des îles Diaoyu comme ils viennent de le faire.

La crise d’Ukraine c’est aussi une crise régionale. Il faut offrir une porte de sortie acceptable pour tous. Le choix entre la division ou la neutralité, c’est aujourd’hui, comme entre 1949 et 1952 pour l’Allemagne, le seul choix diplomatique réel. Sans doute faut-il proposer avant qu’il ne soit trop tard la « finlandisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire la garantie de son indépendance par tous en échange de sa neutralité, comme le choix en fut fait en Finlande en 1945. Cela laissera le temps de reconstruire une relation de confiance entre Europe et Russie qui est plus indispensable que jamais.

Il y a enfin une crise nationale ukrainienne que nous oublions trop vite. Sa résolution est la clé de la suite des événements. L’Ukraine souffre de la faiblesse de l’Etat, de l’atonie et de la dépendance de son économie et de la corruption de ses élites. La fédéralisation du pays ne peut être l’antichambre de la partition. Pour cela, il faut à Kiev un Etat stable et respecté, légitimé par les élections et offrant des garanties culturelles à toutes les minorités et il faut une reconnaissance par tous de l’unité de l’Ukraine.

30 avril 2014, Paris Match

1024 684 Dominique de Villepin

Paris ne doit pas agir seul, mais mobiliser le Conseil de sécurité et l’Europe

– Dans une tribune publiée par Le Monde, Dominique de Villepin insiste sur la nécessité pour la France de ne pas intervenir en Centrafrique sans l’appui direct de l’ONU et de ses alliés –

L’Etat central a failli. Le président centrafricain Michel Djotodia, arrivé au pouvoir par le coup d’Etat de mars, est condamné à l’impuissance et la transition politique annoncée est aujourd’hui hors de vue. Les frontières sont plus poreuses que jamais, attirant vers la Centrafrique toutes les bandes de brigands, de coupeurs de routes et d’entrepreneurs militaires recrutant à tours de bras des enfants-soldats, jusqu’au sinistre Joseph Kony, chef de l’Armée de libération du Seigneur – qui hantent l’Afrique.

Des massacres se multiplient, notamment près de Bossangoa et dans tout le nord du pays. Les tensions communautaires s’accroissent, les milices, Séléka contre antibalaka, s’affrontent dans les rues. La misère, la faim et la maladie sont le lot quotidien non seulement pour le demi-million de réfugiés vivant dans des camps, mais en réalité pour les quatre millions et demi de centrafricains.

La France a décidé d’intervenir, en envoyant un millier d’hommes en plus des quatre-cents déjà sur place, dans le cadre d’une résolution des Nations unies renforçant la force onusienne et la mettant sous chapitre VII, c’est-à-dire autorisant le recours à la force, au nom du devoir humanitaire et dans le but d’éviter la contagion régionale.

NE NOUS TROMPONS PAS DE DIAGNOSTIC

Nous devons agir, en pleine conscience de nos responsabilités et de la portée de nos choix d’aujourd’hui. Mais ne nous trompons pas de diagnostic, si nous ne voulons pas nous tromper de solution. Simplifier l’affrontement en une guerre de religions, c’est passer à côté de l’histoire et de la géographie du pays, une fois de plus. C’est même prendre le risque de leur donner plus de réalité qu’elles n’en ont et de les enraciner pour longtemps, comme peut le laisser penser l’exemple ivoirien.

Car il y a une mosaïque ethnique autrement plus complexe qu’une simple opposition entre Chrétiens et musulmans. Quatre-vingt dix groupes identitaires, avec leurs histoires, leurs langues et leurs querelles, la rivalité ancienne des « gens du fleuve » et des « gens de la savane », les rancœurs de beaucoup contre les Peuls, éleveurs musulmans depuis longtemps jalousés pour leurs richesses supposées et boucs-émissaires commodes.

Car il y a aussi une histoire de violences politiques, connue de tous ceux qui ont suivi dans les dernières décennies le drame de ce pays, depuis l’ère Bokassa jusqu’aux accords de Bangui de 1997 et au coup d’Etat de 2003, lorsque François Bozizé remplaça Ange Félix Patassé à la présidence.

UNE RECOLONISATION BIENVEILLANTE

C’est toujours la même histoire de revendications locales, d’affrontements de coteries appuyées sur des éléments identitaires ou des fiefs régionaux. La République Centrafricaine n’a pas de point d’équilibre politique aujourd’hui et elle n’a pas d’Etat pour en créer un. Croire qu’une élection libre et démocratique résoudra les problèmes de la nation serait d’une naïveté coupable.

Car, troisième complexité à prendre en compte, la faillite centrafricaine c’est pour beaucoup la crise économique et sociale qui a déchiré encore davantage son territoire, poussant à l’effondrement certaines parties plus prospères au gré de la chute des cours du café, du coton, du tabac ou de la découverte de tel gisement de pétrole. Des sources de richesses mouvantes dans un climat de déclin économique persistant, c’est un cocktail explosif pour n’importe quel pays.

Ne nous trompons pas non plus de méthode. Il faut dire ici une vérité criante : la France est la plus mal placée pour agir seule en Centrafrique. Se fixer pour but de l’intervention la transition politique et le développement économique reviendra à nous substituer aux Centrafricains pour toutes les grandes décisions tant qu’il n’y aura pas d’Etat. On ne construit pas un Etat à « coup de poings ». Ce que dessine cette nouvelle politique, c’est une recolonisation bienveillante.

UNE MILITARISATION DE NOTRE RELATION À L’AFRIQUE

La réalité de cette stratégie, c’est toujours la dévitalisation interne. Tout ce qui peut être fait par la Centrafrique elle-même sera de plus en plus assumé par la France directement. Nous négocierons des accords politiques entre des groupes dont personne ne connaît la légitimité ou la représentativité. Nous achèterons la paix sociale par des subsides.

La réalité de cette stratégie c’est aussi une militarisation de notre relation à l’Afrique, et par conséquent une dépolitisation. Ce sont les réseaux et les relations militaires qui deviennent les yeux, le cerveau et la bouche de la France en Afrique. Or l’armée française, avec tout son dévouement et son professionnalisme, a sur le continent africain sa propre histoire et sa propre complexité.

La réalité de cette stratégie, c’est enfin celle d’un engrenage régional. Il est inimaginable qu’elle s’arrête là. D’autres pays de la région sont au bord de l’effondrement et n’attendent qu’une étincelle pour exploser. Le Niger, l’Ouganda, le Cameroun, le Congo, les Soudans. Partout la situation est la même. A la fin du quinquennat, dans combien de pays africains notre politique occidentaliste, militariste et jusqu’au-boutiste nous aura-t-elle menée ?

La France a le devoir d’agir, mais l’interdiction d’agir seule. Comment sortir de ce dilemme ? En mobilisant. On nous serine que si la France n’intervient pas, personne ne fera rien. C’est le contraire qui est vrai. Si la France intervient, personne ne bougera. Le confort sera maximal, pour les grandes puissances (Amérique, Chine, Russie, Europe) autant que pour les puissances régionales.

IL FAUT QUE LA FRANCE INTERVIENNE DANS LE CADRE EUROPÉEN

Première exigence, il faut, dans le cadre de la résolution des Nations unies, la constitution d’une force de maintien de la paix multilatérale qui implique l’ensemble des pays disposant du droit de veto au Conseil de sécurité. Cette affaire centrafricaine peut être pour la Chine la première démonstration de sa volonté d’être un vrai acteur mondial. Elle peut être pour la Russie un point de plus gagné sur la table diplomatique, après la Syrie et l’Iran. Quant au fait de nous appuyer uniquement sur les contingents africains, tirons les leçons du Mali, où un an après le début de l’intervention, ces contingents ne sont qu’à moitié pourvus.

Deuxième exigence, il faut que la France intervienne dans le cadre européen. C’est une force européenne comme il y en a déjà eues en Afrique qui doit être mobilisée et non une force française.

Troisième exigence, il faut impliquer directement les puissances de la région qui sinon pourraient être tentées par les double-jeux. C’est vrai par exemple pour le Tchad, omniprésent dans la région. Et il faut passer pour cela autant par la Communauté des Etats d’Afrique centrale que par l’Union africaine, mise à nouveau devant ses responsabilités.

POSONS-NOUS LA QUESTION DE L’AVENIR DU CONTINENT

Soyons à l’initiative, mais pas en cavalier solitaire. Pensons non seulement au danger immédiat, mais aussi au défi dans la durée, car la transition et le développement économiques ne sont pas des objectifs trimestriels. A l’heure où s’ouvre sans vision le sommet des chefs d’Etat africains pour la sécurité et le développement en Afrique, posons-nous vraiment la question : que voulons-nous pour l’Afrique ? Posons-nous la question de l’avenir du continent. Mais en vérité, la France n’a pas de politique africaine.

Elle ne comprend plus le continent mais le lit à travers les grandes peurs occidentales, la guerre contre le terrorisme dans le cas du Mali, les guerres de religion, djihads et croisades entremêlées dans le cas de la Centrafrique. Idées simples, actions dangereuses.

Elle n’a plus de points d’appuis, ne sachant plus si elle doit rester fidèle à une Afrique francophone en difficulté et où ses contacts entretiennent parfois toujours le souvenir d’une relation trop étroite du passé, ou si elle doit se tourner vers l’Afrique anglophone où sont tous les pays émergents du continent, Afrique du Sud, Nigeria, Botswana, Ethiopie, Kenya.

LA VOCATION DE LA FRANCE

Elle n’a plus de vision, parce qu’elle se désintéresse de la dimension humaine du continent, ne lisant la question que sous l’angle de l’immigration. Il faudra vingt ans d’un engagement mondial inédit pour tous les Etats de la région, dans le cadre d’un véritable Pacte de développement et de sécurité, pour vaincre les démons de l’Etat failli et des identités haineuses. C’est la vocation de la France de parler de l’Afrique à l’Europe pour rendre ce pacte possible.

C’est sa vocation d’expliquer que notre avenir passe par l’alliance avec le Maghreb et l’Afrique subsaharienne parce que c’est là que sera la croissance, c’est là que sont les besoins. C’est sa vocation de l’encourager à un partenariat global et durable, source d’une aide au développement refondue et plus efficace, source aussi d’infrastructures transnationales. C’est sa vocation de faire en sorte que le temps des relations bilatérales avec les Etats africains cède la place au temps du partenariat sous les auspices des organisations régionales.

4 décembre 2013, Le Monde

150 150 Dominique de Villepin

L’option militaire impossible en Syrie

Dans un extrait vidéo d’une interview pour FranceInfo, Dominique de Villepin rappelle les risques que comporterait une intervention militaire en Syrie.

 

150 150 Dominique de Villepin

Le dossier syrien est un rendez-vous essentiel pour François Hollande

Invité d’Yves Thréard dans Le Talk Orange – Le Figaro, Dominique de Villepin revient sur le défi que constitue la situation syrienne pour la diplomatie française

150 150 Dominique de Villepin

Non, la guerre ce n’est pas la France

 – Tribune initialement parue dans Le Journal du Dimanche

Le Mali, pays ami, s’effondre. Les djihadistes avancent vers le sud, l’urgence est là.

Mais ne cédons pas au réflexe de la guerre pour la guerre. L’unanimisme des va-t-en-guerre, la précipitation apparente, le déjà-vu des arguments de la « guerre contre le terrorisme » m’inquiètent. Ce n’est pas la France. Tirons les leçons de la décennie des guerres perdues, en Afghanistan, en Irak, en Libye.

Jamais ces guerres n’ont bâti un Etat solide et démocratique. Au contraire, elles favorisent les séparatismes, les Etats faillis, la loi d’airain des milices armées.

Jamais ces guerres n’ont permis de venir à bout de terroristes essaimant dans la région. Au contraire, elles légitiment les plus radicaux.

Jamais ces guerres n’ont permis la paix régionale. Au contraire, l’intervention occidentale permet à chacun de se défausser de ses responsabilités.

Pire encore, ces guerres sont un engrenage. Chacune crée les conditions de la suivante. Elles sont les batailles d’une seule et même guerre qui fait tache d’huile, de l’Irak vers la Libye et la Syrie, de la Libye vers le Mali en inondant le Sahara d’armes de contrebande. Il faut en finir.

Au Mali, aucune des conditions de la réussite n’est réunie.

Nous nous battrons à l’aveuglette, faute de but de guerre. Arrêter la progression des djihadistes vers le sud, reconquérir le nord du pays, éradiquer les bases d’AQMI sont autant de guerres différentes.

Nous nous battrons seuls, faute de partenaire malien solide. Eviction du président en mars et du premier ministre en décembre, effondrement d’une armée malienne divisée, défaillance générale de l’Etat, sur qui nous appuierons-nous?

Nous nous battrons dans le vide, faute d’appui régional solide. La Communauté des Etats de l’Afrique Occidentale reste en arrière de la main et l’Algérie a marqué ses réticences.

Un processus politique est seul capable d’amener la paix au Mali.

Il faut une dynamique nationale pour reconstruire l’Etat malien. Misons sur l’union nationale, les pressions sur la junte militaire et un processus de garanties démocratiques et de l’Etat de droit à travers des politiques de coopération fortes.

Il faut aussi une dynamique régionale, en mobilisant l’acteur central qu’est l’Algérie et la CEDEAO en faveur d’un plan de stabilisation du Sahel.

Il faut enfin une dynamique politique pour négocier en isolant les islamistes en ralliant les touaregs à une solution raisonnable.

Comment le virus néoconservateur a-t-il pu gagner ainsi tous les esprits? Non, la guerre ce n’est pas la France. Il est temps d’en finir avec une décennie de guerres perdues. Il y a dix ans, presque jour pour jour, nous étions réunis à l’ONU pour intensifier la lutte contre le terrorisme. Deux mois plus tard commençait l’intervention en Irak. Je n’ai depuis jamais cessé de m’engager pour la résolution politique des crises et contre le cercle vicieux de la force. Aujourd’hui notre pays peut ouvrir la voie pour sortir de l’impasse guerrière, si elle invente un nouveau modèle d’engagement, fondé sur les réalités de l’histoire, sur les aspirations des peuples et le respect des identités. Telle est la responsabilité de la France devant l’histoire.

12 janvier 2013, Le Journal du Dimanche

150 150 Dominique de Villepin

Syrie : la France peut et doit agir

Dans les ruines d’Alep, la communauté internationale à failli à sa tâche. La démission de Kofi Annan prend acte de la crise de légitimité sans précédent des Nations unies. Une époque née de la chute du Mur trouve ici son dénouement tragique. D’un côté, une Amérique et un Occident qui supportent d’autant moins le scandale de l’impuissance qu’il n’y a plus d’adversaire à blâmer, et qui interviennent tous azimuts, mêlant souci de l’humanité et intérêts stratégiques, au Kosovo, en Afghanistan, en Irak, en Libye. De l’autre côté, des puissances soucieuses de stabilité, comme la Russie ou la Chine, qui font du droit international un rempart d’immobilisme et dont les troupes ne sortent jamais de leur pré carré supposé.

Nous sommes face à un dilemme. Si la communauté internationale n’intervient pas en Syrie, l’immobilisme aura triomphé et le monde du XXIe siècle sera celui des nouvelles barbaries, sagement abritées par des frontières complaisantes. Si nous intervenons militairement en Syrie, c’est le risque de la porte ouverte à toutes les croisades de l’empire du bien. Quand irons-nous, la fleur au fusil, dans l’est du Congo, où la guerre se rallume sans cesse, après trois millions de morts probables en une décennie tragique? Quand en Corée du Nord, en Iran?

Dans les deux cas, on nourrit l’engrenage explosif de la région et de ses acteurs les plus irresponsables, régimes radicaux, mouvements islamistes ou monarchies conservatrices.

En appelant à l’action rapide en Syrie, Nicolas Sarkozy refuse toute fatalité. Disons-le, la polémique, une fois n’est pas coutume, peut être fertile: elle permet d’abord de rappeler l’urgence du dossier syrien et ensuite de révéler les lignes de fracture françaises sur les questions internationales. Deux visions s’affrontent.

La première vision, c’est celle d’un message républicain de liberté et d’humanité qui ne peut s’arrêter à nos frontières, même s’il faut le soutenir par la force des armes. Une même filiation unit les enfants de 1789 aux plus sincères parmi les néoconservateurs. Nicolas Sarkozy reprend aujourd’hui ce flambeau, au nom de ce qu’il a voulu en Libye, il y a un an. Il est légitime qu’il s’y tienne, quitte à négliger les différences de terrain, d’environnement et de risque militaire des deux situations. Pourtant, on ne fait pas une politique en enchaînant émotions et coups de force. Si la situation est si inextricable à l’ONU, c’est aussi parce que l’opération libyenne a fragilisé la responsabilité de protéger, désormais pour certains synonyme de changement de régime.

La deuxième vision, c’est, semble-t-il du moins, celle qui s’esquisse ces jours-ci à l’Élysée et au Quai d’Orsay, celle d’un réalisme soucieux non seulement de l’action immédiate, mais aussi des conséquences, au nom de la complexité de l’héritage historique de la France dans la région depuis le mandat colonial, au nom aussi d’une modestie affichée pour une «puissance moyenne». Mais attendre et expliquer qu’on ne peut rien faire n’est pas une politique.

Ce débat doit avoir lieu. Mais le choix, ce ne peut-être la guerre ou rien. La France peut et doit agir, même si l’option militaire est trop dangereuse. L’union de l’esprit d’initiative et du souci d’équilibre est le fil d’Ariane de la diplomatie française des grandes heures, et notamment du gaullisme. Nous avons su porter des principes dans l’affaire syrienne. Soyons aussi au rendez-vous de l’action, guidés par le souci permanent de sauver des vies humaines.

Priorité à l’humanitaire et à la poursuite des auteurs de crimes, car c’est la souffrance des victimes qui mobilise les consciences du monde entier. Il faut pour cela déployer des moyens humanitaires, notamment médicaux, comme la France s’apprête à le faire en Jordanie, mais également envisager des corridors humanitaires pour évacuer les dizaines de milliers de civils hors de l’enfer de la guerre. Poursuivre les coupables en même temps. Le droit international ne sera crédible que quand il saura châtier non seulement les dirigeants, mais tous ceux qui le méritent à chaque niveau de décision et qu’il aura les moyens d’agir, notamment sur les avoirs dans les paradis fiscaux. Il n’y a pas de droit sans possibilité de recourir à la contrainte. Mobilisons également les outils dans le domaine militaire et du renseignement. Si une zone d’exclusion aérienne sur la Syrie paraît difficilement praticable, peut-être peut-on envisager de créer des couloirs aériens protégés. De surcroît, rien n’interdit à la Ligue arabe de prendre toutes ses responsabilités sur le terrain.

Mais il faut aussi préparer l’avenir de la Syrie et de la région, face notamment à un enjeu iranien qui est dans tous les esprits, face également aux risques qu’une partition du pays ferait courir à la stabilité régionale. Quelle serait l’action d’un petit État alaouite surarmé et fanatisé? Nul ne le sait, mais il est évident que la menace pour Israël en serait encore accrue. Pour relever le défi, nous n’avons pas le droit de renoncer à la diplomatie parce qu’elle aurait déçu. Elle reste la seule réponse qui dure dans un monde imparfait. Renouons les fils et saisissons toutes les opportunités avec tous les acteurs internationaux et régionaux et, de ce point de vue, après Kofi Annan, le travail de médiation demeure indispensable.

Hors des alternatives stériles s’ouvre le chemin du devoir et de l’action.

10 août 2012, Le Figaro

150 150 Dominique de Villepin

Débat sur la situation au Proche-Orient et la participation de la France à la mise en œuvre de la résolution 1701 à L’Assemblée Nationale

Monsieur le Président,

Monsieur le Président de la Commission des Affaires étrangères,

Monsieur le Président de la Commission de la Défense,

Mesdames et Messieurs les Députés,

C’est un honneur pour moi de me trouver devant vous aujourd’hui pour ouvrir ce débat.

Cet été, la violence et le deuil ont une nouvelle fois frappé le Proche-Orient. Nos compatriotes ont été profondément touchés par la souffrance du peuple libanais, qui a connu tant de déchirements et de guerres. Devant les images du Liban dévasté par les bombardements israéliens, devant la peur et à la colère légitime des habitants de Haïfa frappés par les tirs de roquette du Hezbollah, nous avons tous éprouvé un même sentiment de révolte. Dans cette nouvelle crise qui a secoué le Proche-Orient, la France, sous la conduite du Président de la République, a pris toutes ses responsabilités. Elle l’a fait dans un esprit de rassemblement et d’unité que je tiens à saluer et pour lequel je veux remercier, au nom du gouvernement, l’ensemble de la représentation nationale.

Aujourd’hui le Proche-Orient nous oblige à l’action :

Il est au coeur d’un arc de crises qui s’étend de la Somalie à l’Afghanistan. Alors que la mondialisation ne cesse de créer de nouveaux liens et de nouveaux échanges, cette  région semble au contraire s’enfermer toujours davantage dans une spirale de violence et de haine. Nous ne pouvons pas être indifférents à ce qui se joue au Liban, dans les territoires palestiniens, à Damas, à Téhéran ou encore à Kerbala. Car le défi du Proche-Orient, c’est la paix, c’est notre capacité à faire vivre le dialogue et la tolérance entre les cultures. C’est la sécurité de nos compatriotes. Au cœur de cet arc de crise, se trouve le conflit israélo-palestinien. Après plus d’un demi-siècle d’affrontements, la paix semble toujours hors d’atteinte. Des millions de personnes en rêvent et ne la voient pas. Des hommes de raison et de sagesse la construisent, mais leurs projets ne se réalisent pas. Tout ce qui s’imagine de grand et de bien pour cette région est à chaque fois emporté par les haines et les violences. La paix ne se décrète pas. Mais aucun des échecs du passé ne doit nous décourager pour l’avenir.

Quelle est la situation aujourd’hui ? Plus de 70% des Palestiniens vivent en dessous du seuil de pauvreté. La victoire du Hamas aux élections législatives témoigne des frustrations du peuple palestinien. Dans le même temps, malgré le retrait de Gaza et la construction de la barrière de sécurité, les Israéliens ont besoin de garanties supplémentaires pour leur sécurité. Le conflit au Liban l’a encore montré. Plus que jamais les parties au conflit semblent incapables de parvenir seules à une solution.

Si nous voulons sortir de cette impasse, il faut donc que la communauté internationale se mobilise avec bien plus de détermination et d’énergie qu’elle ne l’a fait jusqu’ici. C’est le sens de l’appel lancé la semaine dernière par le Président de la République en faveur d’une nouvelle réunion du Quartet. Il repose sur une conviction forte : seule une solution politique et un règlement négocié permettront de parvenir à une paix juste et durable pour l’ensemble des peuples de la région, avec deux Etats vivant côte à côte en paix et en sécurité.

Au-delà du conflit israélo-palestinien, la multiplication des crises dans cette région est aujourd’hui pour nous tous un risque majeur. Un profond sentiment d’injustice causé par la pauvreté, les inégalités et la violence, mais aussi l’histoire, ont fait de cette région une terre fragile, marquée par des plaies profondes qui ne se sont jamais refermées. Par les liens qu’elle entretient avec ces pays, la France connaît mieux que personne l’importance des motivations culturelles et religieuses qui sous-tendent ces crises. Elle sait mieux que personne tout ce que les identités blessées renferment de ressentiment et d’amertume.

Dès 2003, en pleine crise iraquienne le Président de la République l’affirmait : la force seule n’est jamais la solution. Les aspirations identitaires qui sont en jeu appellent d’autres réponses que la seule intervention armée. Aujourd’hui, l’Iraq s’enfonce dans la violence et constitue un nouveau foyer de crise qui déstabilise la région et nourrit le terrorisme.

N’oublions pas enfin que ces crises font le jeu de tous les extrémistes. Nous le voyons avec le terrorisme : qu’il cherche à frapper à l’intérieur ou à l’extérieur de nos frontières, il se greffe sur les conflits et instrumentalise la souffrance des populations. Contre le terrorisme, ce n’est pas une guerre qu’il faut engager. C’est, comme la France le fait depuis des années, une lutte déterminée qui repose à la fois sur une vigilance de tous les instants et sur une coopération efficace avec nos partenaires. Mais nous ne viendrons à bout de ce fléau qu’en luttant aussi contre l’injustice, contre la violence, contre les crises.

Restons vigilants également face au risque de la prolifération. Le programme nucléaire iranien suscite des inquiétudes légitimes. Avec ses partenaires européens, la France a pris l’initiative du dialogue avec Téhéran. Là encore, il n’y a pas d’autre solution que politique. La réponse de l’Iran à l’offre faite par la communauté internationale n’est pas satisfaisante, notamment concernant la nécessité de suspendre l’enrichissement. Avec l’ensemble de la communauté internationale nous privilégions aujourd’hui la voie du dialogue. Il revient maintenant à l’Iran de prendre toutes ses responsabilités.

Nous le voyons : c’est bien la stabilité de l’ensemble de la région qui est en jeu, avec un risque véritable de contagion et de radicalisation. Agir au Liban, c’est se donner les moyens de prévenir un nouveau conflit régional et défendre les intérêts de la France.

Dans ce contexte instable, la France a fait pour le Liban le choix de l’initiative et de l’action.

Sur le plan politique d’abord:

A la demande du Président de la République, je me suis rendu à Beyrouth le 17 juillet pour manifester la solidarité de la France et offrir notre assistance aux autorités libanaises. Le Ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, le Ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie et le Ministre de la Santé et des Solidarités, Xavier Bertrand, sont également allés sur place ou dans la région à plusieurs reprises. Dominique Perben se rendra demain à Beyrouth à l’occasion de la reprise des vols Air France entre Paris et la capitale libanaise.

Notre pays a pris une part déterminante dans l’adoption à l’unanimité du Conseil de sécurité, de la résolution 1701 le 14 août dernier. Au-delà de l’indispensable cessation des hostilités, notre objectif est bien de parvenir à un véritable cessez-le-feu et à une solution durable qui garantisse la pleine souveraineté du Liban comme la sécurité d’Israël.

Tout au long de la crise, nous n’avons cessé de dialoguer avec les deux parties. Je tiens ici à saluer le courage et l’esprit de responsabilité du Premier ministre, Monsieur Fouad Siniora, qui a déclenché le 7 août le déploiement de l’armée libanaise au sud du pays après presque quarante ans d’absence. Nous avons également entretenu un dialogue constructif avec les autorités israéliennes. Lors d’un échange avec Ehoud Olmert à la veille de mon départ pour Beyrouth, comme lorsque j’ai reçu à Paris Madame Livni, Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, j’ai pu mesurer combien la relation entre la France et Israël demeurait solide et confiante.

Nous avons aussi fait le choix de l’action pour répondre dans l’urgence aux besoins des populations :

Nous avons évacué 11 000 Français ainsi que 2500 ressortissants d’autres nationalités. Je tiens à rendre ici hommage aux personnels civils et militaires, dont la compétence, le dévouement et le courage ont permis le succès de cette opération. Nous avons également aidé nos compatriotes présents dans le nord d’Israël, exposés aux tirs de roquette, et auxquels le Ministre des Affaires étrangères est allé manifester sur place notre soutien.

Pour répondre aux besoins humanitaires de la population libanaise, nous avons apporté Des vivres, des médicaments et des équipements sanitaires pour près de 20 millions d’euros. Avec l’installation en cours de 15 ponts métalliques « Bailey », pour lesquels notre pays mobilise plus de 200 militaires du génie, la France apporte une contribution décisive au rétablissement des voies de communications vitales pour le pays. Nous avons également pris notre part à l’effort humanitaire européen, soit 7 millions d’euros supplémentaires.

Au-delà des moyens matériels, nous avons décidé de rouvrir, y compris dans le sud du pays, notre important réseau d’établissements scolaires. Ces écoles, ces collèges, ces lycées, qui accueillaient l’an dernier plus de 45 000 élèves libanais, seront au rendez-vous de la rentrée, le mois prochain. Enfin, nous contribuons à hauteur de 700 000 euros à la lutte contre la marée noire sans précédent qui a affecté le pays après le bombardement de la raffinerie de Jiyeh.

La France a également assumé ses responsabilités sur le plan militaire. Face aux risques de la situation, nous avons demandé des garanties précises : garanties quant à l’efficacité de la mission confiée à une FINUL renforcée, garanties aussi pour la sécurité de nos soldats. Ces garanties, nous les avons obtenues.

Sur cette base, le Président de la République a pris la décision de déployer deux bataillons au sein de la force des Nations unies. Au total, ce sont bientôt 2000 militaires français qui serviront sous casque bleu au Liban. Nous assumerons le commandement de la force sur place, avec le général Pellegrini, jusqu’en février 2007. A cet effort s’ajoutent les 1700 hommes déployés au titre du dispositif aérien et naval Baliste, en charge depuis le 12 juillet de l’approvisionnement de la FINUL et qui participent aussi, de façon temporaire, à la surveillance des côtes libanaises.

Nos forces sont engagées dans le cadre des Nations unies, en pleine conformité avec notre attachement au droit et à la sécurité collective. C’est  également un engagement européen. A notre demande les ministres des Affaires étrangères des Etats-membres de l’Union Européenne se sont réunis le 25 août en présence de Kofi Annan. Au total, ce sont 7300 militaires européens qui seront déployés sous casque bleu au Liban. Je veux saluer en particulier la contribution de l’Italie. L’Europe montre ainsi que lorsqu’elle sait unir ses forces, elle peut être un acteur de poids sur la scène internationale.

Au-delà du soutien militaire à la paix, la France veut aider à la reconstruction du Liban. Lors de la Conférence de Stockholm le 31 août dernier, la Ministre déléguée aux affaires européennes a annoncé une contribution de plus de 40 millions d’euros.

Il faudra bien sûr aller plus loin : ce sera l’objet de la conférence internationale de reconstruction dont le Président de la République a proposé la tenue, et où la France tiendra toute sa place. Une mission interministérielle d’évaluation se rendra aujourd’hui même à Beyrouth.

Au Liban comme dans l’ensemble de la région, la France doit se mobiliser toujours davantage en faveur de la paix. Au Liban la situation reste fragile. Le conflit peut reprendre à tout moment et compromettre le processus politique. Or nous ne pouvons accepter que ce pays serve une nouvelle fois de champ de bataille aux guerres des autres.

Nous devons désormais placer les différents acteurs régionaux devant leurs responsabilités. S’agissant de la Syrie, il est important qu’elle contribue à une application pleine et entière des résolutions 1559, 1595 et 1701. Concernant cette dernière résolution, je salue la levée du blocus annoncée hier par Israël et qui devait prendre effet cet après-midi. L’application de cette résolution implique également de veiller à l’achèvement du retrait israélien, parallèlement au déploiement de la FINUL renforcée ; à la libération des soldats israéliens enlevés ; au respect de l’embargo sur les armes ; au désarmement des milices et, enfin, au règlement de la question des fermes de Chebaa.

Nous devons favoriser le dialogue interlibanais et travailler à préserver la coexistence harmonieuse entre les différentes communautés. L’effort international devra se poursuivre dans la durée, pour permettre au gouvernement libanais de mettre en œuvre les indispensables réformes économiques et sociales que réclame le pays. Par son aspiration à faire vivre la diversité des cultures et des religions, le Liban incarne le message de respect et de tolérance que nous voulons défendre pour toute la région. J’en suis convaincu : pour agir au service de la paix au Proche-Orient, nous devons préserver notre faculté d’écoute et de dialogue, face aux peurs et aux frustrations qui s’expriment de toute part. Par notre proximité, géographique, mais également historique et culturelle avec la rive sud de la Méditerranée, nous avons un rôle particulier à jouer entre l’Europe et le monde arabe, contre la tentation du rejet ou du repli sur soi.

C’est le devoir de la France et de l’Europe de montrer que le choc des civilisations n’est pas une fatalité. Personne d’autre que nous, Français et Européens, ne porte cette sagesse héritée de notre histoire. Personne d’autre que nous ne porte cet espoir pour une région du monde que beaucoup croient vouée à la violence et au fanatisme.

Plus que jamais nous devons, avec nos partenaires européens, faire entendre notre voix. C’est ce qu’attendent nos compatriotes. C’est aussi ce qu’attendent beaucoup d’autres peuples. Plus que jamais nous devons défendre notre vision du monde : une vision fondée sur la conviction que la violence appelle toujours la violence et que seule une perspective politique, fondée sur le droit, permet de sortir des crises. Une vision qui repose sur le respect de l’identité des peuples et l’attachement à l’universalité des droits de l’homme. Une vision qui s’appuie sur une exigence : l’unité de la communauté internationale, pour laquelle les Nations Unies jouent un rôle central. Car il ne peut y avoir de paix durable sans légitimité et adhésion de tous.

Tirons toutes les leçons de cette crise : la France doit se donner les moyens de jouer un rôle toujours plus important sur la scène internationale. Nous avons besoin d’un outil diplomatique fort et efficace, je l’ai dit il y a quelques jours à nos ambassadeurs. Mais je tiens à le réaffirmer ici : il n’y a pas de diplomatie efficace sans un outil de défense performant.

Grâce à la loi de programmation militaire que vous avez votée nous sommes présents aujourd’hui sur de nombreux théâtres de crise. Conformément aux orientations définies par le Président de la République, le gouvernement veillera cette année encore au respect des engagements pris dans la loi.

Enfin, nous devons également poursuivre nos efforts afin de faire de l’Union européenne un acteur de premier plan au service de la paix. Nos opinions publiques attendent une Europe efficace sur la scène internationale. C’est un domaine où nous avons accompli de vrais progrès ces dernières années : le Liban le montre. Mais nous devons aller encore plus loin.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Députés,

Une nouvelle fois, dans la crise, la France a fait face. Elle a assumé ses responsabilités, elle a su faire entendre sa voix, dans le respect des principes et des convictions qu’elle défend partout dans le monde.

Au moment où l’arrêt des violences a suscité tant d’attentes dans la région, où l’espoir renaît mais où rien n’est encore acquis, l’exigence d’action et d’engagement reste entière. Soyez assurés que mon gouvernement, sous l’impulsion du Président de la République, mettra tout en œuvre pour continuer à défendre les valeurs de la France.

7 septembre 2006.