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150 150 Dominique de Villepin

Le Japon et la France face aux nouveaux défis internationaux

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur d’être reçu aujourd’hui par l’université de Fukuoka, à un moment clé de l’histoire du Japon et du monde. En novembre 1924, Paul Claudel s’est exprimé ici au nom de la France. A cette époque, il prédisait déjà deux choses.

La première, c’est que la nouvelle université de Fukuoka serait appelée à connaître un grand développement. Il avait vu juste, et vous êtes aujourd’hui un haut lieu de connaissance, de création et de recherche.

La seconde, qu’il soulignait également dans sa correspondance diplomatique, c’est que Fukuoka était un point central sur la carte de l’avenir, un lieu où la France « devait à tout prix prendre position ». Là encore le présent a donné raison à Claudel qui avait su percevoir, en étudiant votre région, la valeur d’un héritage, d’une inspiration uniques.

Selon la légende, le Kyushu constitue le berceau de l’identité japonaise : c’est sur les hauteurs du mont Takachiho qu’un dieu serait venu parmi les hommes et que son descendant, le premier empereur du Japon, Jinmu, serait parti pour le Honshu fonder le royaume de Yamato. C’est d’ici également que la culture du riz s’est progressivement étendue dans l’archipel, trois siècles avant Jésus-Christ. Et, plus près de nous, c’est encore du Kyushu qu’étaient originaires nombre des inspirateurs de la réforme Meiji, tel Saigo Takamori.

J’ai retrouvé cet esprit des origines en me promenant ce matin dans le temple Komyo Zenji et dans les jardins Bukko et Ittekikai. La sérénité de cette géographie de sable, de pierre et de mousse frappe l’intelligence et le cœur. Elle exprime à la perfection l’âme de votre pays.

Votre région forme depuis toujours une terre d’échanges et de brassage, une porte à travers laquelle le Japon a dialogué avec les cultures, les religions, les arts et les techniques venus d’Asie ou d’Occident, au pas des marchands et des missionnaires comme saint François-Xavier. Aujourd’hui Fukuoka et sa région perpétuent cette volonté d’ouverture, à l’heure où la mondialisation franchit de nouvelles étapes et où l’économie asiatique y joue un rôle moteur.

Je souhaite m’inscrire avec vous dans cette tradition de dialogue et vous dire ma conviction. Nos deux pays, éloignés par la géographie, se rapprochent chaque jour par l’histoire. Ils partagent une même perception des défis et une même exigence d’action face à un monde qui change, où les distances se réduisent et les frontières s’estompent.

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Le regard de la France et du Japon, qui mêle le mythique et le réel, les archétypes et les influences réciproques, constitue aujourd’hui une chance : il nous permet de participer à l’invention d’une modernité nouvelle, au service d’une ambition politique commune.

Nous sommes attachés à l’idée d’un monde respectueux de toutes les cultures et des différentes identités. Comment accepter un modèle unique ? Nos sociétés ont besoin, pour s’épanouir, de préserver leurs racines tout en s’ouvrant à une altérité indispensable. A cet égard, comment imaginer mondes plus éloignés, sociétés plus différentes, cheminements plus contrastés que ceux de la France et du Japon ? Pourtant nos deux pays, liés par une fascination réciproque, partagent les mêmes exigences.

Nous nous trouvons côte à côte pour promouvoir les conventions sur le patrimoine immatériel mais aussi sur la diversité culturelle, élaborées dans le cadre de l’UNESCO sous l’égide de son directeur général, M. Matsuura. Ensemble, nous voulons désormais éviter un double danger : celui d’une uniformisation du monde et celui d’un enfermement identitaire qui, après le choc du 11 septembre, favoriserait les risques de fracture entre les peuples.

Notre rencontre traduit précisément la fécondité de l’ouverture et du respect des imaginaires. En France, le Japon a été la source de mille rêves et de mille légendes. Le XIXe siècle français s’est enthousiasmé pour une esthétique profondément originale, dont témoigne le japonisme d’un Degas ou d’un Monet. Avec la fascination d’un Edmond de Goncourt pour Hokusaï le « Fou de peinture », la république des lettres dépassait ses oppositions traditionnelles entre baroque et classique, romantisme et réalisme, et se passionnait pour ces estampes au trait épuré, empreintes d’une troublante profondeur.

Aujourd’hui l’attrait du Japon n’est plus chez nous l’apanage d’une élite cultivée. Il touche une jeunesse éprise de modernisme, guettant les derniers prototypes du laboratoire du futur que forme votre pays avec ses nouvelles générations d’images, de jeux vidéo, de robotique et de technologies de l’information. Outre un intérêt constant pour les arts et les traditions nippones – je pense en particulier au Kabuki et à la splendeur de ses costumes, ou encore à la culture des bonsaïs –, mes compatriotes entretiennent une familiarité croissante avec les modes de vie japonais, des symboles spirituels aux objets matériels. Le dépouillement et la rigueur de l’esthétique nippone marquent tous les continents à travers un cinéma sans égal, des grandes épopées d’Akira Kurosawa aux œuvres de Nagisa Oshima ou de Takeshi Kitano.

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La France et le Japon sont confrontés à des défis majeurs en matière de sécurité. La prolifération des armes de destruction massive constitue une menace globale et nous sommes, en Europe comme dans l’archipel, aux portes de zones décisives. L’essai balistique auquel a procédé la Corée du Nord en août 1998 marque un tournant dans nos consciences, ici comme dans le monde occidental.

Notre responsabilité est collective. En créant un précédent inacceptable, la nucléarisation de la péninsule coréenne ébranlerait les grands équilibres stratégiques. Le Japon prend, en tant que pays voisin, toutes ses responsabilités dans cette crise. Avec la Russie, la Chine, les Etats-Unis et la Corée du Sud, il a lancé des pourparlers avec la Corée du Nord. Cette voie, qui mobilise les Etats les plus proches, est la seule capable de produire des résultats. Nous lui apportons tout notre soutien.

Nous voulons appliquer sans dérogation les règles de non-prolifération, et nous attendons de la Corée du Nord qu’elle entreprenne le démantèlement complet, irréversible et vérifiable de ses programmes nucléaires. La Corée du Nord doit comprendre que la meilleure garantie pour sa sécurité et son développement réside dans l’abandon de son programme nucléaire et le strict respect de ses engagements internationaux.

Le véritable espoir d’une solution durable repose sur la recherche d’un plan de règlement global, incluant des assurances de sécurité et un volet économique, avec notamment des perspectives de développement permettant de traiter en priorité les graves pénuries énergétiques de la Corée du Nord. Au-delà de l’urgence liée à la situation, nous devons inciter ce pays à engager les réformes nécessaires, notamment en matière de respect des droits de l’homme. Nous partageons l’émotion suscitée au Japon par l’angoissante question des personnes enlevées : il faut que la Corée du Nord y réponde et que les familles aujourd’hui divisées puissent être réunies dès que possible.

Il est d’autant plus urgent de résoudre les crises régionales que le développement du terrorisme accroît la menace et l’incertitude. Le terrorisme est entré dans une nouvelle phase de son histoire. Il n’est plus au service d’une cause politique précise ; il n’est plus l’outil extrême d’une stratégie ; il constitue désormais le cœur et l’essence d’une volonté de détruire et de répandre la peur, partout dans le monde, au nom de la haine et du fanatisme. Il entretient une idéologie barbare visant à déclencher une guerre des mondes et il profite des tensions locales pour propager l’instabilité et le chaos.

En mutation constante, le terrorisme se développe en collusion avec les réseaux de prolifération, de trafic d’armes et de blanchiment d’argent. Flexible, il utilise les technologies de pointe et les systèmes de communication les plus complexes. Opportuniste, il sait instrumentaliser tous les lieux de conflit et de tension du monde, du Moyen-Orient à l’Europe, de l’Asie du Sud et du Sud-Est à l’Afrique. Parce qu’il menace tous les pays et tous les peuples, il ne peut être combattu de manière isolée.

Nos deux pays ont payé sur leur sol le prix de ce fléau. Ils doivent se mobiliser chaque jour davantage ensemble et sur tous les fronts : aux Nations unies avec le comité du contre-terrorisme, au sein du G8 avec ses différents instruments, à travers le Groupe d’action sur les financements internationaux pour lutter contre le blanchiment de capitaux, et dans toutes les autres enceintes pertinentes. Pour être efficace et durable, notre action doit traiter à la racine ce mal qui se nourrit de l’injustice et des inégalités. Cela suppose la mise en place de modèles de développement équilibrés, la définition de solutions équitables aux crises internationales, comme nous avons su le faire au Cambodge et en Afghanistan. Du Proche-Orient à l’Iraq, il est urgent de rétablir l’espoir pour des populations menacées par une spirale de violence.

Notre vision du monde repose sur un socle de valeurs communes. Le Japon et la France se sont retrouvés côte à côte sur le pourtour de la planète dans le cadre d’opérations sous mandat de l’ONU, au Timor comme en Afghanistan, en Bosnie comme en Afrique. Partout ils ont agi au nom des mêmes idéaux de paix et de démocratie.

Sur l’Iraq nous n’avons pas partagé la même position. Mais désormais nous regardons vers l’avenir de ce pays. Nous sommes déjà engagés dans la reconstruction civile et humanitaire. Une fois la souveraineté iraquienne rétablie, nous pourrons envisager d’aller plus loin tant dans ces domaines, avec l’Allemagne et avec vous, qu’en matière de formation de la police et de la gendarmerie. Mais à ce stade, la priorité est d’assurer dans les meilleures conditions le transfert de souveraineté et la mise en place de structures démocratiques. Nous ne progresserons dans cette voie qu’avec l’aide des Nations unies : cela suppose que les recommandations du Conseil de sécurité soient pleinement prises en compte.

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Je tiens à rendre hommage, au nom de la France, à la volonté du Japon de prendre des responsabilités croissantes sur la scène internationale. C’est bien la marque d’un monde nouveau, que chacun doit contribuer à construire.

La chute du mur de Berlin a fait naître un espoir de liberté et de prospérité. Sur cet élan, l’Europe autrefois divisée s’est réconciliée autour d’une aspiration commune à la démocratie et au progrès. Elle veut continuer d’avancer sur le chemin d’une union toujours plus étroite. En Asie du Nord-Est, face au poids des divisions anciennes, le Japon pour sa part travaille à l’émergence d’une région plus unie et plus stable.

Devant les fractures persistantes du monde, nous avons d’abord  besoin de volonté : le fatalisme ou l’indifférence ne feront qu’aggraver les menaces actuelles. Nous partageons avec vous cette exigence d’action. Mais comme vous, nous souhaitons qu’elle soit guidée par des règles et des principes communs.

Le respect du droit est la première de ces règles. Avant d’être une contrainte, il garantit l’équilibre entre l’universel et le particulier, le planétaire et le local. Chacun peut s’épanouir au sein d’espaces de liberté protégés par le droit. Ce qui vaut pour les individus vaut pour les Etats et nous savons, au Japon comme en Europe, que la tentation de s’affranchir des règles est dangereuse. Car s’instaure alors la division et la loi du plus fort.

Le principe d’unité ensuite doit guider nos choix. Aucun pays, aucune coalition ne peuvent assurer seuls la stabilité d’un monde interdépendant. Face aux menaces qui, comme le terrorisme ou le crime organisé, se jouent des frontières, seule l’action collective de la communauté internationale constitue une réponse adéquate.

Le principe de justice doit également se trouver au cœur de nos préoccupations. A l’heure où la puissance matérielle, qu’elle soit militaire, économique ou technologique, risque de se heurter à d’autres facteurs d’ordre culturel ou identitaire, tout sentiment d’injustice chez un peuple menace la stabilité régionale et mondiale. Il est susceptible de dégénérer en un abcès de fixation et de remettre en cause nos efforts en faveur de la paix et de la stabilité.

De ces règles et principes, nous pouvons tirer une leçon : nous n’avons pas à choisir entre la puissance ou la sagesse, entre la volonté d’action ou l’impératif de mémoire et de connaissance, entre le droit ou la force. Il nous faut apprendre à combiner ces deux exigences. La puissance et la sagesse sont les deux piliers d’une même volonté du monde. Elles permettent à la fois de comprendre la réalité qui nous entoure, d’analyser les origines d’une crise ou d’un conflit, et d’apporter des réponses adéquates. Le Japon et l’Europe, fidèles à leur identité, peuvent forcer les portes de solutions originales et justes.  Notre temps a besoin de leur expérience et de leur détermination.

Mais pour faire vivre ces principes, la communauté internationale doit s’appuyer sur des instruments adéquats : c’est le rôle du système multilatéral qu’il nous faut rénover. S’agit-il d’un rêve ? Je ne le crois pas, car nous disposons aujourd’hui d’atouts considérables : songeons aux progrès de la démocratie sur la planète, rapprochant désormais la plupart des grandes nations : c’est bien notre intérêt. Songeons à la conscience mondiale qui se lève, réclamant que les gouvernements prennent en compte les biens et les intérêts collectifs de l’humanité : c’est bien leur devoir. Songeons, enfin, à l’évolution du système international lui-même. Après deux guerres mondiales, les fondateurs de l’ONU ont tiré les leçons de l’histoire en créant, notamment avec la charte des Nations unies et le Conseil de sécurité, les bases d’un édifice international sans précédent. Il nous revient d’en poursuivre ensemble la construction : c’est bien de notre avenir même qu’il s’agit.

Pour mieux maîtriser la mondialisation et ses conséquences, le président Jacques Chirac a proposé la création de nouvelles enceintes : une organisation mondiale de l’environnement, un véritable Conseil de sécurité économique et social, chargé de donner les impulsions nécessaires aux institutions internationales et de mieux anticiper les problèmes globaux du monde. Le Conseil de sécurité lui-même doit voir son autorité renforcée en se dotant de nouveaux outils. La France propose notamment la création d’un corps permanent d’inspecteurs du désarmement et d’un corps des droits de l’homme, qui seraient à la fois les yeux et les bras de la communauté internationale.

Nous devons aussi trouver les moyens d’accroître la représentativité du Conseil, notamment par l’augmentation de ses membres. Pour la France, le Japon a naturellement vocation à devenir membre du Conseil de sécurité. Elle soutient depuis longtemps sa candidature. C’est la traduction du poids, de l’influence et des responsabilités de votre pays sur la scène internationale.

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Parallèlement, nous devons mieux ordonner le jeu des puissances. Il ne s’agit pas de choisir entre un monde unipolaire et un monde multipolaire : la multipolarité est un fait qui s’impose à tous. Que ce soit en Amérique du Nord ou en Amérique latine, en Europe ou en Afrique et naturellement en Asie, de grands pôles de responsabilité aspirent légitimement à prendre leur place sur la scène internationale. Tout l’enjeu consiste à faire en sorte qu’ils se structurent et coopèrent ensemble, dans le dialogue et selon des règles communes, pour relever les grands défis auxquels ils sont confrontés.

Certains de ces pôles entretiennent des relations particulières. Les Européens nourrissent des liens anciens et privilégiés avec les Etats-Unis. Cet héritage d’amitié et de confiance constitue aussi un précieux gage d’avenir ; je voudrais à cet égard évoquer l’exemple de la défense européenne, qui illustre l’esprit de solidarité et de responsabilité dans lequel nous voulons œuvrer avec les Américains.

Certains observateurs croient pouvoir opposer le partenariat transatlantique et la construction d’une Europe de la défense. C’est un contresens. Parce qu’il est de l’intérêt de tous de voir l’Europe s’exprimer d’une seule voix, disposer d’une politique de sécurité et jouer pleinement son rôle sur la scène internationale ; et parce qu’il n’y a pas d’action diplomatique crédible sans capacités civiles et militaires réelles.

Hier, grâce au partenariat transatlantique entre l’Union européenne et l’OTAN, l’Europe a recouru aux moyens de l’Alliance pour conduire sa première opération dans l’ancienne République yougoslave de Macédoine. Aujourd’hui, le moment est venu de franchir une étape décisive dans la construction d’une Europe de la sécurité et de la défense qui contribuera à son tour à donner à l’Alliance atlantique une vitalité nouvelle. L’intervention au Congo traduit la détermination de l’Union européenne à défendre les valeurs de paix et de stabilité à l’extérieur de ses frontières, y compris de manière autonome. Plusieurs initiatives ont été engagées par ailleurs pour renforcer les capacités militaires de l’Europe, notamment la création de l’Agence européenne de l’armement ou le projet de cellule de planification et de conduite d’opérations. Ces progrès sont indispensables. Il y va de l’avenir de notre continent.

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L’intégration régionale constitue un facteur de paix et de stabilité. De même que le monde tire profit d’une Europe unie, il a besoin d’une Asie mieux organisée. Les Européens observent avec un très vif intérêt les efforts accomplis sur votre continent. Un dialogue nouveau est en train de se nouer entre pays asiatiques sur des questions aussi essentielles que la prévention des conflits, la gestion des crises, le désarmement et la non-prolifération, dans le cadre du Forum régional de l’ASEAN ou dans le format ASEAN plus trois.

Le Japon constitue l’un des promoteurs de ce dialogue. Je salue à cet égard son initiative d’organiser prochainement à Tokyo, conjointement avec l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), une conférence sur la prévention des conflits, les mécanismes européens de sécurité et leur application en Asie. Ce type d’échange d’expériences n’en est qu’à ses débuts, mais il contribue à la formation d’un concept de responsabilité régionale qui doit aider à mieux résoudre les problèmes du monde.

L’Union européenne et l’Asie orientale doivent développer leur partenariat. Huit ans après le lancement de l’ASEM, les progrès sont là : tous les thèmes y sont abordés, de la lutte contre le terrorisme à la prolifération, des migrations à la propriété intellectuelle. Le Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’ASEM à Hanoi en octobre prochain doit être l’occasion de donner un nouveau souffle à cette structure. Le Japon y apporte d’ores et déjà une contribution essentielle ; nous devons maintenant aller plus loin pour mettre en place de véritables stratégies communes.

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Le monde a besoin d’un Japon déterminé à occuper toute sa place sur la scène internationale. La contribution de votre pays est indispensable à l’émergence du nouvel ordre que nous appelons de nos vœux.

Economiquement, le Japon représente la deuxième puissance mondiale. Une nouvelle page s’ouvre et les réformes engagées pendant des années difficiles portent leurs fruits : l’économie japonaise retrouve la voie de la croissance. Le niveau de la recherche scientifique et la qualité des programmes de formation fournissent les meilleures assurances pour l’avenir.

Le Japon est pour nous un grand partenaire, notre premier client et notre premier fournisseur en Asie. Tirant profit de la complémentarité de nos deux économies, des partenariats industriels de plus en plus nombreux se développent dans tous les secteurs, des hautes technologies à l’automobile, comme en témoigne l’alliance entre Renault et Nissan. Les entreprises françaises ont investi de manière ambitieuse dans votre pays, se hissant au deuxième rang des investisseurs étrangers.

Culturellement, le Japon offre l’exemple d’une vitalité extraordinaire. Dès les années 1980, le Centre Georges-Pompidou a rendu hommage au « Japon des avant-gardes ». Cette exposition montrait comment votre pays s’attache à concilier tradition et modernité, preuve que l’on peut s’ouvrir au monde tout en creusant son identité. Dans cet esprit, l’art japonais défriche de nouveaux chemins artistiques à l’instar des réalisations architecturales d’un Tadao Ando, qui confèrent au béton l’aspect lissé de la soie et du bois écorcé. Et je tiens à rendre hommage à la maison de la culture du Japon à Paris qui passionne le public français par une programmation qui va des spectacles de Nô aux explorations audacieuses dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Politiquement enfin, la voix du Japon a vocation à incarner expérience et humanisme dans un nouvel âge. Elle est attendue en Europe comme dans le reste du monde, pour contribuer à relever les grands défis de notre époque.

Le défi du développement rassemble nos deux pays. Nous savons, à Tokyo comme à Paris, que la paix et la stabilité ne seront pas assurées tant que certains peuples vivront dans la misère ou que les pandémies pourront ravager des continents entiers. L’exigence de solidarité du Japon est connue. Les programmes d’aide et de coopération de votre pays en Asie du Sud-Est représentent 50% de l’aide publique dans cette région et constituent un facteur essentiel de son développement. Je tiens aussi à saluer l’engagement du Japon en faveur de l’Afrique, notamment à travers la IIIe Conférence internationale de Tokyo pour le développement de l’Afrique à l’automne 2003. Cette réunion a confirmé notre volonté d’agir ensemble dans le cadre de coopérations triangulaires et de coordonner davantage nos actions sur le terrain, par exemple dans le domaine de l’eau.

Au sein du G8, nous partageons le même souci d’associer à nos démarches les pays émergents. Le dialogue élargi avec les pays en développement, commencé à Evian, constitue un pas important dans la recherche d’une mondialisation plus juste et plus équitable.

Le défi de l’environnement réunit également le Japon et la France, l’un comme l’autre marqués par de fortes densités humaines et industrielles et par une grande concentration urbaine. Comment ne pas admirer le génie japonais quand il travaille à économiser la nature, cette nature dont votre pays a l’art de mettre en valeur la moindre fleur, la rosée la plus éphémère, le souffle le plus délicat ? « Avec un peu d’eau et une branche fleurie, évoquer l’immensité des rivières et des montagnes » dit un maître de l’Ikebana.

Aussi nous retrouvons-nous pour défendre les grandes causes environnementales telles que la lutte contre l’effet de serre, à laquelle le Protocole de Kyoto apporte une contribution déterminante. L’engagement du Japon constitue un élément crucial dans ce combat pour l’avenir. De même, le Forum mondial de l’eau qui s’est tenu l’an dernier à Kyoto a montré la détermination de nos deux pays à agir de concert, notamment par des coopérations sur le terrain, du Sénégal à Djibouti ou au Laos.

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Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

L’amitié et l’ambition qui nous lient constituent un formidable gage d’espoir. Pour la France, comme pour l’Europe en Asie, le partenariat avec le Japon constitue un pilier essentiel.

Vous le savez, l’image de votre pays se nourrit de celle du mont Fuji, symbole de grandeur et d’apaisement. Forts d’une identité unique, vous offrez l’exemple d’une puissance sereine, d’une réussite admirée par tous, d’une voix d’autant plus écoutée qu’elle se place au service d’un monde plus solidaire et plus responsable.

1er mars 2004, Japon

150 150 Dominique de Villepin

Pour un nouveau partenariat international

Mesdames, Messieurs,

Je me réjouis de m’adresser à vous ici, dans cet Institut Rio Branco qui célébrera l’année prochaine son soixantième anniversaire. Aujourd’hui je souhaite tracer, avec vous qui représentez l’avenir de la diplomatie brésilienne, quelques repères pour notre avenir commun.

Je veux vous dire ma conviction : la France et le Brésil, comme l’Amérique latine et l’Europe, partagent le même destin. Désormais il n’y a plus de frontières, ni pour les menaces et les crises, ni pour la solidarité et la volonté partagée de construire un autre monde. Ensemble, nous serons plus sûrs de l’avenir.

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Car nous entrons dans un nouvel âge.

Après le temps des empires, qui d’un continent à l’autre opprimaient les peuples ; après le temps des rivalités et des indépendances ; après le temps des guerres qui ont embrasé toute la surface du globe, nous avons vécu pendant un demi-siècle sous l’emprise des deux grands blocs, Est contre Ouest. Les initiatives comme la Conférence de Bandoeng et le mouvement des non-alignés ne parvinrent pas à ouvrir une troisième voie dans le concert international.

Aujourd’hui une révolution s’opère. Avec la chute du mur de Berlin s’affirment de nouveaux ensembles, l’Europe, l’Amérique latine, l’Asie du Sud-Est ou l’Afrique de l’Ouest, qui revendiquent une place sur la scène du monde. La planète se transforme sous nos yeux.

Mais au moment où l’espoir se lève, d’autres périls nous menacent. Le terrorisme est entré avec le 11 septembre dans une phase nouvelle : il vise désormais la plus grande destruction possible afin de répandre la peur. La prolifération des armes de destruction massive représente un risque majeur pour la stabilité mondiale. Enfin, les crises régionales sont susceptibles d’échapper à tout contrôle et nourrissent de multiples interactions.

Dans ce contexte, la tentation de la force risque d’alimenter l’engrenage de la violence. L’action unilatérale ne peut que susciter de violentes réactions d’allergie à la puissance que les organisations terroristes savent très habilement exploiter. Le piège est bien celui d’une nouvelle division planétaire ou d’une guerre des mondes.

Partout, les mêmes questions se posent : comment construire un nouvel ordre au service de la paix ? Comment organiser le monde autour d’un système de responsabilité collective ? Nous avons une certitude : dans ce monde asymétrique, l’unité de la communauté internationale constitue la clé indispensable pour pouvoir lutter contre les menaces.

C’est pourquoi, à un moment fondateur de l’histoire, il faut que nous ayons conscience de l’importance de ce tournant, comme au tournant de la Renaissance ou des Lumières. Il nous faut bâtir un nouveau système international. Face aux forces de déstabilisation nous n’avons pas droit à l’échec : il y a bien une course de vitesse entre les forces de l’ordre et les forces du désordre.

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De part et d’autre de l’Atlantique, nous vivons des mutations comparables.

En Europe comme en Amérique latine, la mondialisation franchit une nouvelle étape, occasion exceptionnelle d’accéder au bien-être économique, de partager les connaissances et d’ancrer davantage les droits de l’homme. Comment ne pas s’en réjouir au lendemain d’une décennie qui a vu, en Amérique latine, l’extension et la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit ?

Mais la mondialisation suscite aussi une profonde inquiétude : ne risque-t-elle pas de réduire la diversité du monde et d’accroître les inégalités ? L’une comme l’autre, l’Europe et l’Amérique latine sont à la recherche d’un meilleur équilibre, entre responsabilité de l’Etat et rôle de l’initiative individuelle, entre l’impératif de compétitivité et la défense de nos cultures et de nos arts de vivre.

Sur votre continent, des crises économiques et financières douloureuses ont montré l’insuffisance des politiques d’ajustement structurel conduites en application du « consensus de Washington ». L’Amérique latine est aujourd’hui confrontée, avec d’autres, au défi de la pauvreté et de l’exclusion. La libéralisation économique et l’ouverture des marchés n’ont pas réduit les écarts de développement ni jugulé la misère et nous courons le risque de voir grandir un réel sentiment d’injustice. Face à ce danger, il est urgent de réconcilier l’économique et le social, la liberté et la fraternité, Davos et Porto Alegre.

Cette approche doit également nous inspirer dans la relance des négociations commerciales multilatérales après l’échec de Cancun. N’oublions pas que le cycle de Doha est celui du développement : l’OMC doit intégrer pleinement cette dimension du développement. Nos intérêts peuvent légitimement s’opposer sur tel ou tel volet de discussion, mais la France, l’Union européenne et le G20 doivent se retrouver sur la priorité d’un système commercial mondial plus équilibré entre le Nord et le Sud, entre les pays riches, les pays émergents et les pays les plus pauvres.

Au cœur de ces défis, une deuxième évolution rapproche nos continents : l’apparition d’une nouvelle et véritable dynamique régionale.

L’Europe a choisi l’union. Point de carrefour entre plusieurs cultures, animée d’une vision du monde fondée sur le droit, le dialogue et le partage, elle a vocation à affirmer sa responsabilité sur la scène internationale. Mus par une même volonté, les pays latino-américains s’unissent afin de faire mieux entendre leur voix. La cohésion se renforce au sein d’enceintes telles que le Mercosul et la Communauté andine des nations. Chacun veut avancer vers un marché unique, une zone de libre échange des Amériques et un rapprochement avec l’Union européenne.

Au cœur de ce mouvement il y a une profonde exigence de justice et de solidarité, dont témoigne le « consensus de Cusco » adopté en juillet 2003 par le groupe de Rio. L’ambition est bien d’étendre à l’ensemble du sous-continent une vision politique fondée sur des principes forts : l’éthique de l’action publique, le combat contre la pauvreté et les inégalités, la recherche d’une croissance durable et partagée.

Cette émergence de l’Amérique latine constitue une chance nouvelle pour nous tous. Nul ne peut aujourd’hui assurer seul la stabilité du monde ; aucun pays, quelle que soit sa force, quelle que soit sa puissance, ne peut assurer seul la sécurité du monde : les peuples comprennent qu’au-delà de leurs différences ils sont confrontés à des problèmes communs, qu’il s’agisse de la paix, de la sécurité, du développement ou encore de la défense de l’environnement. Pour la première fois, une conscience mondiale se lève.

Mais prenons garde ; le monde a un talon d’Achille : le sentiment d’injustice et d’humiliation des peuples laissés à l’écart de la modernité ou dévastés par les crises récurrentes, que ce soit en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique latine ou en Europe avec les Balkans.

Face aux risques de rupture, il est essentiel de créer des liens forts entre les peuples. Nos deux continents ont en partage une culture et une sensibilité particulières, à la croisée des héritages atlantique et latin, du Nord et du Sud, antique et moderne. Et l’ancrage du Portugal au cœur de l’Union européenne renforce cette proximité que découvrait Darius Milhaud arrivant au Brésil : ne déclara-t-il pas que la Méditerranée s’étendait de Constantinople à Rio ?

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L’Amérique latine a vocation à incarner une voie du monde, un chemin du monde. L’histoire réserve au Brésil un rôle majeur : celui d’une grande puissance sur la scène internationale. Pilier d’une Amérique à venir, votre pays s’affirme porteur d’une vision et d’une ambition pour tous les peuples : celle d’un chemin de justice et de partage.

A l’avant-garde du monde, vous offrez l’exemple d’un esprit nouveau, issu d’un gigantesque brassage : peu de pays recèlent une telle mosaïque d’identités et de cultures. Des Indiens qui habitaient vos terres aux marins portugais ou aux Africains de la couronne guinéenne et du vaste monde bantou, puis aux Asiatiques venus de Goa et de Macao, votre peuple reflète l’ensemble des continents et des échanges. L’histoire ne va pas sans drames. Certains sont venus conquérir des terres, d’autres ont subi l’esclavage. En surmontant les injustices du passé, vous avez fait le choix de l’unité et de l’égalité.

Laboratoire du futur, le Brésil est un pays pionnier, fort d’une puissance créatrice et d’une vitalité sans égales. Votre art baroque célèbre les noces de la religion catholique et de l’Europe avec l’indianité et la négritude, à l’instar des Trois races peintes par Emiliano di Cavalcanti où la fusion des origines donne naissance à une humanité nouvelle.

En quête d’universel, le Brésil féconde tous les apports. Votre langue en témoigne, assouplie des colorations du parler quotidien par Mario de Andrade dans Macunaima. L’un des contes les plus célèbres de Joao Guimaraes Rosa, Mon oncle le jaguar, qui voit un chasseur prendre les formes du fauve, ne se place-t-il pas sous le signe des Métamorphoses d’Ovide ? La musique fait vibrer toutes les cordes du syncrétisme quand un Heitor Villa-Lobos marie la rigueur de Bach et les danses populaires brésiliennes, ou quand un Antonio Carlos Jobim accommode le jazz venu des Etats-Unis avec le rythme de la samba. Vos accords se renouvellent sans cesse, dans les mélodies sensuelles de Caetano Veloso ou les rythmes percutants de Chico Buarque ou de Gilberto Gil.

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Pour enfanter cette civilisation, le Brésil doit relever le double défi de l’économie et du développement. C’est la voie tracée par le président Lula, qui fait des questions sociales sa priorité, de la lutte contre le chômage et la faim à l’éducation et aux progrès technologiques. Dans des contextes différents, nos deux pays partagent la même sensibilité, attachés au rôle de l’Etat et à la sauvegarde des intérêts collectifs, qu’il s’agisse de la redistribution des richesses ou de la protection des populations contre les grands chocs économiques.

C’est pourquoi la France entend être à vos côtés. Il y a là une exigence de lucidité et de fidélité.

Dès la découverte du Nouveau Monde, la France tournait son regard vers le Brésil. Très tôt, des Français s’embarquèrent pour votre pays, nourrissant la réflexion ouverte par Montaigne sur la tolérance qui, quatre siècles plus tard, anime les recherches d’un Claude Lévi-Strauss et d’un Fernand Braudel à l’université de Sao Paulo. Le Brésil incarne cette terre d’utopie qui, selon Blaise Cendrars rebaptisé par ses amis Brésil Cendré, « n’est à personne » parce qu’elle accueille tous ceux qui ont l’énergie de s’y engager sans réserve. En témoigne Georges Bernanos quittant l’Europe à la veille des Accords de Munich, et retrouvant ici un Stefan Zweig fuyant le nazisme.

Après l’indépendance, la jeune République brésilienne puisait aux idées des Lumières et leur imprimait son propre caractère : l’esprit cartésien d’un Benjamin Constant ou d’un Auguste Comte s’unit ainsi à l’âme brésilienne. Et dans le souffle prophétique de nos poètes romantiques, Castro Alves puis Machado de Assis composent des strophes de sang et de feu qui réclament justice pour le Brésil moderne. De cette admiration mutuelle est née l’amitié entre Lucio Costa, Oscar Niemeyer et Le Corbusier autour de la grande aventure de Brasilia, et la même énergie anime un Jorge Amado racontant l’épopée des peuples du Nordeste puis faisant jaillir l’éclat de Bahia la caribéenne.

Nos deux pays ont une vocation d’ouverture sur le monde, accueillant tous les vents du globe. Nous partageons de part et d’autre de l’Atlantique un même attachement à l’Afrique, porteuse de pans entiers de nos histoires respectives et gardienne de notre identité la plus profonde. A Praia ou à Luanda, les rêves et les espoirs de la jeunesse traversent l’Atlantique et convergent vers Brasilia, comme ceux de l’ouest ou du nord de l’Afrique franchissent la Méditerranée vers Paris. Ensemble, nous pouvons faire de l’océan Atlantique le trait d’union d’une civilisation inédite.

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Nous sommes au début du chemin. Portés par l’attente de nos peuples, éclairés par une même vision des enjeux du monde, nous avons un grand partenariat à nouer. Ensemble, faisons le choix de la volonté, d’un triple pari pour l’avenir.

Le pari de la politique, d’abord. Traçons le chemin d’une démocratie mondiale vivante, reposant sur la responsabilité collective. Loin de favoriser les antagonismes, l’émergence de plusieurs ensembles régionaux peut créer autant d’espaces de paix, de sécurité et de prospérité. Ainsi la perspective de l’entrée dans l’Union européenne contribue-t-elle à la paix dans les Balkans. La solidarité et le partage des souverainetés entraînent le recul des égoïsmes nationaux, le rapprochement des peuples et la fin des situations d’isolement qui entretenaient les dictatures. Les avancées régionales ont fait progresser la démocratie en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, dans l’Europe méditerranéenne. Elles créent de nouveaux pôles de croissance, stimulant l’aspiration à la modernité.

Sur votre continent, les perspectives d’intégration soulèvent de grands espoirs qui impliquent, pour les gouvernements, autant de responsabilités nouvelles. De la même façon, l’Union européenne doit surmonter les différences de niveau de développement entre tous les Etats membres, créer un grand espace de sécurité et de liberté, mais aussi répondre à l’attente des peuples qui souhaitent une Europe plus proche d’eux.

C’est d’une véritable refondation qu’il s’agit, de part et d’autre de l’océan. Aujourd’hui, l’Union européenne est l’un de vos tout premiers partenaires commerciaux, le premier investisseur, le premier pourvoyeur d’aide au développement. Dans ce contexte, il est indispensable d’échanger nos expériences et de faire davantage converger nos démarches. Je mesure bien l’importance du défi agricole qu’il nous appartient de relever en dépit de nos désaccords. Pour cela il importe d’abord de les replacer dans leur juste perspective. Je veux rappeler en particulier la mobilisation constante de l’Union européenne pour adapter et moderniser la Politique agricole commune. Mais nous voulons aller plus loin encore pour prendre en compte vos aspirations et il nous appartient de le faire ensemble pour déterminer le meilleur chemin. Nous disposons de nombreux atouts: appuyons-nous sur nos convergences, en particulier la nécessité d’ouvrir davantage nos marchés en direction des plus pauvres, aux produits du Sud, comme par exemple le coton; mais aussi le caractère central de la protection de la ruralité dans la définition et la gestion de nos politiques agricoles puisqu’il nous faut inscrire cela dans le cadre du développement durable.

Soucieux d’ancrer les valeurs de justice et de respect sur la scène internationale, nous faisons ensemble le choix du multilatéralisme. Aujourd’hui les Nations unies doivent être renforcées et réformées, et la France soutient pleinement l’initiative de Kofi Annan pour mener une réflexion approfondie dans ce sens.

Chacun doit s’impliquer dans cet effort. La France et le Brésil vont réfléchir en commun à la question d’un véritable Conseil de sécurité économique et social. Allons plus loin sur l’ensemble des sujets qui nous sollicitent : prévention et gestion des crises, coopération avec les organisations régionales, maintien de la paix. Ces dernières années ont été riches d’enseignements ; à travers nos engagements, notamment en Afrique ou dans les Balkans, nous avons acquis la conviction que c’est en mobilisant l’ensemble des pays d’une région que l’on peut éclairer le chemin d’une sortie de crise. Et je souhaite rendre hommage à la participation du Brésil, aux côtés des forces françaises et européennes, à l’opération de maintien de la paix au Congo, en Ituri. Nous souhaitons partager avec vous notre expérience et nous attendons des pays émergents qu’ils prennent des responsabilités croissantes : un engagement de leur part permettra aux Nations unies de devenir plus efficaces.

Lors de la crise iraquienne, le Brésil et, au-delà, toute l’Amérique latine ont montré leur attachement aux règles du droit et aux grands principes. Aujourd’hui les mêmes exigences nous mobilisent, en particulier le transfert rapide de la souveraineté au peuple iraquien, avec un double impératif : le ralliement de toutes les forces politiques, sociales, qui s’engagent à renoncer à la violence et à participer à la reconstruction ; l’association des pays voisins et de la communauté internationale au processus politique en cours afin de permettre à l’Iraq de se réinscrire au cœur du Moyen-Orient. La France soutient l’idée d’une conférence internationale sur l’Iraq, convoquée sous l’égide des Nations unies dès la mise en place d’un gouvernement provisoire pour mobiliser chacun au service de l’unité de ce pays, de la stabilité et de la sécurité de la région.

Au Proche-Orient, nul ne peut se satisfaire de l’impasse actuelle qui fait le jeu de la violence et des extrémistes. Comment penser régler les choses à Bagdad quand rien ne bouge à Jérusalem. Il faut donner un nouvel élan à la feuille de route et assurer la relance du processus de paix. C’est notre responsabilité à tous que de reprendre l’initiative pour permettre à deux Etats, l’un israélien et l’autre palestinien, de vivre en paix et en sécurité à l’avenir. Nous nous réjouissons à cet égard de la décision prise par l’Itamaraty il y a quelques mois de créer un Département du Moyen-Orient.

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Faisons, ensuite, le pari d’une gouvernance mondiale, afin de sceller une véritable alliance entre les peuples.

Nous avons un intérêt collectif à défendre. Face aux menaces qui se rapprochent, du terrorisme à la prolifération des armes de destruction massive, de la criminalité organisée aux crises régionales. Mais aussi au service de grands projets qui engagent toute la communauté internationale, comme le développement durable et la lutte contre les inégalités. La France, vous le savez, a multiplié les efforts, de Monterrey à Johannesburg en passant par Kananaskis et Evian, pour placer ces questions au centre de l’agenda mondial.

Face à la persistance de la faim dans le monde, l’indifférence est inacceptable. Pour nos deux pays, c’est là une même conscience et une même exigence d’action gravées au cœur de notre engagement. La rencontre des présidents Lula et Chirac en présence du secrétaire général de l’ONU à Genève, le 30 janvier, a permis de lancer l’idée d’une taxe internationale sur des ventes d’armes et des transactions financières pour contribuer à cette lutte de tous les instants. De la même façon, nos deux pays sont unis dans le combat contre le sida et je veux saluer le choix du Brésil qui s’est engagé dans la fabrication de médicaments génériques. Il s’agit là d’une avancée majeure et nous souhaitons qu’elle puisse être reproduite ailleurs.

Nos propres expériences nationales peuvent enrichir nos réflexions sur la mondialisation. Les échanges entre notre Conseil économique et social et le vôtre participent de cette ambition. De même, à l’heure où la décentralisation constitue l’une des priorités du gouvernement français, nous pouvons gagner à mieux connaître votre action dans ce domaine.

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Faisons enfin, car il y va de la respiration du monde, le pari de la diversité culturelle. Nous n’avons plus droit aux erreurs du passé. Comme nous le rappelle Carlos Fuentes, « il faut diversifier la vie. Il faut pluraliser le monde ».

L’enjeu est immense. Lors de la Conférence générale de l’UNESCO, le 15 octobre 2001, le président de la République Jacques Chirac en soulignait l’importance pour favoriser le dialogue. « Chaque peuple, disait-il, peut enrichir l’humanité en apportant sa part de beauté et sa part de vérité. » Face aux grandes échéances qui nous attendent à l’UNESCO comme à l’OMC, nous devons définir des règles permettant à toutes les cultures de trouver leur véritable place.

La culture nous rassemble. Le Brésil et la France poursuivent une même ambition de création culturelle et, au-delà, l’ensemble des pays d’Amérique latine soutiennent le projet de convention sur la diversité culturelle qui doit être maintenant discuté au sein de l’UNESCO.

Terres d’immigration, nos deux pays partagent une même tradition d’accueil et s’attachent au respect et à l’intégration de l’autre. Votre Institut vient d’établir une filière spéciale de préformation pour des élèves « afro-descendants », comme l’Institut d’études politiques de Paris s’est ouvert aux étudiants issus de quartiers défavorisés. Des deux côtés de l’Atlantique, nous voulons défendre une véritable égalité des chances et je me réjouis de la coopération instaurée entre ces deux institutions ainsi qu’avec l’Ecole nationale d’administration française.

La langue française figure au nombre des matières obligatoires dans votre cursus, sage disposition qui donne aux diplomates de mon pays le plaisir de converser partout avec leurs collègues brésiliens, mais aussi le remords d’être encore trop peu nombreux à pratiquer votre langue et je souhaite que l’Organisation internationale de la francophonie développe ses relations avec le Brésil. Francophones, lusophones et hispanophones, il nous appartient de faire le choix de la modernité et de multiplier les échanges. Terre d’extension des Alliances françaises, le Brésil y compte vingt-cinq mille jeunes apprenant le français. Deux cent cinquante mille autres le font à l’école ou l’université, pour un total de plus d’un million et demi d’élèves sur l’ensemble des pays latino-américains. Pour donner un élan nouveau, nous souhaitons répondre en accordant davantage de bourses pour les élèves sortant des lycées français qui voudraient entreprendre des études supérieures en France ; avec un plan de formation de trois mille jeunes professeurs de français à travers toute l’Amérique latine, un programme pour assurer le retour de jeunes Français dans les écoles et universités latino-américaines ou encore la diffusion à grande échelle de programmes d’apprentissage du français pour les jeunes publics. De même, forts des capacités de votre continent dans le domaine de la recherche, formons ensemble un partenariat plus ambitieux pour consolider un vaste espace universitaire commun.

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Chers amis,

Pays-monde, le Brésil s’est parfois forgé dans la souffrance, par l’apport et le mélange d’identités multiples. Mais il ne cesse de vivre dans la quête et l’espérance, riche d’une dualité permanente entre des aspirations extrêmes : passion romantique et foi dans la science, goût pour la pénombre et quête de la lumière dans une géographie contrastée, villes labyrinthiques et jungles luxuriantes.

Riches de nos héritages, fidèles à nos traditions, soucieux de nous situer ensemble aux avant-postes de la modernité, nous avons des responsabilités à exercer, chacun à sa place, le Brésil en Amérique latine et la France en Europe. Mais nous avons aussi des défis à relever ensemble à l’échelle du monde ; d’un monde que nous voulons plus sûr et plus juste pour tous les peuples. Nous avons les mêmes préoccupations fondées sur la conscience des mêmes enjeux : la France veut partager avec vous ce « rêve intense », ce « rayon ardent » que chante votre hymne national et qui nous place au service d’un nouvel humanisme.

4 février 2004, allocution à l’Institut « Rio Branco », Brasilia

150 150 Dominique de Villepin

Le choc des civilisations n’aura pas lieu

Alors qu’au début des années 90, au lendemain de la chute du mur de Berlin et de la disparition des régimes communistes, certains avaient pu annoncer la fin de l’histoire, aujourd’hui au contraire la crainte d’un choc entre les civilisations se fait jour. Devant la multiplication des fractures du monde, les grandes sphères culturelles et religieuses seraient vouées à l’affrontement. Dépourvue de sens, en deuil du progrès, l’histoire poursuivrait un chemin chaotique, au hasard de la peur et du mépris.

Je voudrais exprimer ici ma conviction, qui est que loin de former des blocs homogènes et antagonistes les civilisations ne respirent et n’évoluent que dans le partage, le brassage et l’échange. L’histoire l’enseigne : plus qu’une réalité figée, les civilisations vivantes constituent un lieu de circulation des hommes, des idées et des représentations. Elles évoluent depuis toujours au rythme de leurs emprunts et de leurs métamorphoses à travers d’innombrables détours : détour de la pensée grecque de l’Antiquité par les cercles savants de Bagdad avant de parvenir, via l’Andalousie musulmane d’Averroès, au cœur de l’Europe chrétienne ; glissement du récit du Déluge depuis les tablettes cunéiformes de l’Epopée de Gilgamesh jusqu’au livre de la Genèse.

Aujourd’hui toutes les images et toutes les cultures se font écho dans ce « tout-monde » qu’ont célébré les poètes de la créolité : il y a là une chance à saisir pour l’humanité, une occasion de se réconcilier avec la diversité des cultures sans renoncer aux valeurs universelles de liberté, de justice et de tolérance. Reconnaître la place de l’autre, c’est renoncer au mythe de l’origine et de la pureté qui ne fait que diviser les peuples : nous devons trouver ce point d’équilibre où les identités, reconnues et respectées, peuvent s’ouvrir à l’autre pour l’accueillir.

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Si le concept de civilisation apparaît pour la première fois au XVIIIe siècle dans L’Ami des hommes, sous la plume de Mirabeau et en opposition à la sauvagerie et à la barbarie, on commence dès le XIXe siècle à ne plus parler de la civilisation, mais des civilisations. Dans le basculement du singulier au pluriel s’inscrit cette interrogation nouvelle : la pluralité des civilisations ne s’oppose-t-elle pas à la civilisation, identifiée par les philosophes des Lumières à la modernité occidentale ? La modernité et ses corollaires – l’émancipation de l’individu, le rétrécissement et le désenchantement du monde, le règne de la technique – ne s’opposent-ils pas à ce qui fait le cœur des civilisations – les identités, les religions, les cultures ? Se développe alors une inquiétude, en Europe notamment : puisque les civilisations vivent et meurent, comme le montrent un Arnold Toynbee, un Oswald Spengler ou un Paul Valéry, quel est l’avenir du monde occidental ?

Avec les progrès de la mondialisation et les menaces d’uniformisation qu’elle porte en elle, avec les crispations identitaires et le renouveau des fondamentalismes, nous sommes parvenus aujourd’hui à un moment crucial de cette interrogation.

Soit nous cédons à la tentation de la peur et du repli sur soi, au risque de provoquer le choc annoncé. Soit nous ignorons l’appel des identités blessées, au risque d’un réveil explosif. Soit encore nous savons bâtir, sur la base du respect, de l’ouverture et du dialogue, un nouvel équilibre, source de volontés et d’énergies nouvelles. Les civilisations peuvent être citadelles ou agoras, lieux de conflits ou lieux de rencontre. Il nous appartient aujourd’hui de choisir le monde où nous voulons vivre. Il nous revient d’agir, avec détermination, pour en jeter les bases.

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Aujourd’hui, il s’agit pour nous de prendre de vitesse les forces du désordre et de rupture pour construire un ordre mondial soucieux de compréhension et de justice. L’urgence est d’autant plus grande que, de toutes parts, surgissent des menaces nouvelles.

Depuis le 11 septembre, nous sommes entrés dans l’âge du terrorisme de masse. Il frappe sur tous les continents. Dans les formes de violence extrême qu’il alimente, pulsions destructrices et exaltation du sacrifice se mêlent à une lecture dévoyée de la religion. Si ses objectifs sont globaux et tirent parti du désordre qui accompagne nécessairement un temps de mutation, le terrorisme sait instrumentaliser les problématiques locales et amalgamer les ressentiments. Il cherche à enclencher une spirale d’agressions et de représailles qui échapperait à tout contrôle.

Les pays musulmans paient un lourd tribut aux tenants du fanatisme et de la haine : à Casablanca, à Bali, à Istanbul, à Bagdad, leurs ressortissants sont les premiers touchés. Rien ne serait donc plus faux que de voir dans le terrorisme de masse un mouvement d’opposition d’un nouveau bloc contre un autre, l’Orient contre l’Occident. Rien ne serait pire que de tomber dans le piège d’une telle simplification. Car ce qui est visé avant tout, c’est l’esprit de respect et de tolérance, la volonté de dialogue, le souci de réforme et de modernisation, où qu’ils se trouvent.

Sur les régions en crise se greffe également la prolifération des armes de destruction massive. Elle aussi exploite les failles de la mondialisation, emprunte des circuits secrets, se joue des frontières. A la faveur des trafics auxquels donnent lieu les matières et technologies sensibles, on doit désormais redouter que des terroristes n’entrent en possession de telles armes, décuplant ainsi leur capacité de nuisance.

Ces violences ne sont qu’un signal d’alarme. Les turbulences que l’on observe à la surface dissimulent des perturbations profondes. Elles autorisent à se demander si, dans leur course folle vers le progrès et la richesse, nos sociétés n’ont pas fragilisé l’espèce humaine et déréglé la planète. La destruction de l’environnement se poursuit inexorablement. Des maladies nouvelles surgissent et se répandent, tandis que la famine continue de ravager des populations démunies. Aux atteintes à la biodiversité s’ajoutent désormais des menaces pesant sur la culture dans sa pluralité et richesse. Les écarts de développement demeurent insupportables et nourrissent, chez les peuples qui en sont victimes, un sentiment de frustration et d’injustice.

Autant de périls qui accroissent l’instabilité dans le monde. Aujourd’hui les crises régionales non résolues, que la tension Est-Ouest maintenait sous contrôle, menacent de s’étendre et de se rejoindre. Partout où les frontières sont perçues comme artificielles et les gouvernements comme illégitimes, partout où les identités sont niées et les droits des minorités ignorés, les conflits qui se perpétuent parfois depuis des décennies diffusent leurs effets déstabilisateurs sans qu’aucune puissance ne puisse prétendre seule les circonscrire. Aujourd’hui, toutes les situations, même les plus périphériques, peuvent déclencher une crise mondiale.

Tous les théâtres de crise sont désormais liés, de l’Afghanistan à l’Iraq, du Moyen-Orient à l’Afrique. Tous les facteurs de risque se concentrent dans les régions d’effervescence et de conflit. D’autant que la mondialisation est un processus de décloisonnement généralisé qui propage de manière quasi instantanée des dysfonctionnements au départ localisés. Ainsi épidémies, atteintes à l’environnement, crises financières, piratages informatiques se transforment-ils en désastres sanitaires, écologiques et sociaux de grande ampleur. Des conflits autrefois délimités trouvent des correspondances secrètes avec d’autres formes de plaie et d’autres fléaux.

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Dans ce contexte, notre planète aurait besoin de facteurs de structuration et de mécanismes de régulation. Le poids des Etats-nations diminue face aux nouveaux acteurs de la vie internationale. Tous les instruments multilatéraux sont en crise, de l’OMC au protocole de Kyoto. Aussi les peuples ont-ils le sentiment d’être abandonnés à une mondialisation incontrôlée. Les croyances traditionnelles offrent le plus souvent peu de secours et, si les repères anciens s’estompent, une nouvelle éthique tarde à apparaître dans un univers dominé par la technique et le commerce. Données identitaires, religieuses et culturelles, souvent dominées par la peur, s’affirment avec une vigueur inattendue dans un monde qui menace de s’uniformiser.

Et c’est bien pourquoi nous courons le risque d’affrontements majeurs. Un monde qui prétendrait nier les identités ne peut que les exacerber davantage. Un monde perçu comme injuste ne peut que sécréter des réactions d’allergie. Or le terrorisme cherche précisément à fédérer tous les ressentiments pour constituer un bloc des exclus de la modernité. A ce titre, il a acquis une dimension stratégique, nous menaçant d’un conflit asymétrique du faible au fort, de la périphérie au centre, devant lequel les instruments traditionnels de la puissance apparaissent inopérants.

Face à l’exaltation du sacrifice, l’usage de la force ne constitue pas un rempart. La puissance matérielle bute sur des données immatérielles ; elle ne saurait devenir un outil usuel de règlement des problèmes et doit rester un ultime recours. Et c’est pourquoi les terroristes veulent nous entraîner dans une logique de confrontation, sachant qu’une guerre des identités a toutes les chances de déstabiliser le monde. Le choc des civilisations est bien un piège dans lequel ils voudraient nous attirer.

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Pour répondre à ce défi, nous avons un atout : l’émergence d’une conscience mondiale, qui ne se satisfait pas des perspectives de désordre et d’instabilité. Nous avons aussi des principes et des objectifs à défendre : la solidarité des peuples, l’unité de la communauté internationale, l’instauration d’une démocratie mondiale.

Des espoirs se lèvent avec le recul des égoïsmes nationaux, le début d’un partage de la souveraineté, la fin des situations d’isolement qui entretenaient les dictatures, le rapprochement des peuples : autant d’idéaux que notre pays défend sans relâche face aux régimes qui continuent à vouloir isoler leur population et la maintenir dans le carcan de l’oppression et du silence.

Jamais les valeurs universelles n’ont autant mérité leur nom et jamais la démocratie n’a connu de meilleures perspectives. Synonyme de progrès technologique et de modernité, la mondialisation a créé de nouveaux pôles de croissance. Les peuples comprennent désormais qu’ils appartiennent à une même communauté humaine et qu’ils sont confrontés aux mêmes menaces. Partout s’affirment de nouveaux pays qui veulent prendre toute leur place sur la scène mondiale : Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud… Une dynamique du regroupement régional s’est enclenchée, dont l’Union européenne constitue l’illustration la plus accomplie. Ce mouvement de l’histoire nous promet autant d’espaces de paix, de sécurité et de prospérité.

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Cette multipolarité de fait crée les conditions d’une nouvelle architecturale multilatérale. Dans un monde où les défis sont globaux, où aucun Etat, si puissant soit-il, ne saurait les relever seul, où nul n’accepte les solutions imposées de l’extérieur, il est indispensable de forger l’unité de la communauté internationale autour d’un projet mobilisateur et de l’exigence de justice. Il y va de l’efficacité, mais aussi de la légitimité de l’action, qui sont indissociables. Les nouveaux enjeux du monde rendent nécessaire le principe de responsabilité collective, au service de laquelle nous devons créer une véritable gouvernance démocratique mondiale capable de gérer efficacement les problèmes de la planète, de traiter les crises et les grands défis stratégiques, et de placer le souci de l’homme au cœur de la mondialisation.

L’Union européenne a un rôle particulier à jouer à cet égard. Depuis un demi-siècle, elle s’est efforcée de bâtir sur la diversité de ses membres un système politique cohérent, efficace et acceptable par tous. Elle ne prétend pas imposer un modèle de démocratie mais offrir l’exemple d’un ensemble géographique qui a su forcer la voie de l’unité pour définir des solutions aux grands problèmes qui ne peuvent se régler à l’échelle d’un Etat. Chacun de ses membres a accepté les délégations de souveraineté nécessaires à l’affirmation d’un espace où les règles les plus équitables s’imposent à tous.

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Dans un monde exposé à de terribles ruptures, la communauté mondiale doit incarner les exigences des peuples : le respect des identités, car individus, sociétés et croyances veulent être reconnus dans leur spécificité ; le partage, car la solidarité doit être le corollaire de la puissance.

C’est pourquoi nous devons sortir du statu quo chaque fois qu’il est source d’injustice et de ressentiment, dans des conditions qui ne fassent pas le jeu des forces de déstabilisation. Toute la question aujourd’hui, c’est de savoir comment éradiquer un ennemi sans visage sans créer les conditions de sa multiplication, comment trancher la tête de l’hydre sans qu’elle repousse. Cela exige une approche diversifiée de toutes les situations locales, dont chacune nécessite un traitement spécifique, et, simultanément, un souci de globalité dans l’appréhension de crises de plus en plus reliées entre elles.

Regardons les crises de prolifération : la question de l’Iran n’appelle pas le même traitement que la question de la Corée du Nord. La première a pu être résolue grâce à l’action déterminée de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, qui entretiennent des relations exigeantes avec l’Iran et ont un intérêt direct à la stabilité de cette zone. La seconde est prise en charge par les Etats-Unis, la Chine et la Russie, avec l’aide du Japon et de la Corée du Sud. Tous ces pays ont partie liée avec le problème nord-coréen, en raison de leur voisinage ou d’accords de sécurité. Ils ont donc vocation à s’impliquer plus directement dans la définition de solutions, pourvu qu’elles soient élaborées au nom des mêmes principes, en respectant les mêmes droits, en appliquant les mêmes règles de vérification. Une stratégie globale peut donc facilement trouver des déclinaisons régionales pertinentes.

Ce type d’approche s’applique en particulier au Moyen-Orient. C’est une région instable où les enjeux sont immenses et qui menace à tout moment de s’enflammer. Les crises qui s’y perpétuent obéissent à des ressorts très complexes, risquant de se cristalliser en un sentiment d’aliénation. Faute d’espace politique où il pourrait s’exprimer, ce sentiment trouve ici ou là un exutoire dans l’islamisme radical. Lequel cherche à canaliser le mécontentement vers le monde occidental accusé de nier les identités et d’entretenir les injustices. Prenons garde : s’il y a un endroit où le choc des civilisations est à redouter, Orient contre Occident, islam contre christianisme et judaïsme, c’est bien là.

La communauté internationale doit donc s’engager avec attention, intuition et générosité dans la transformation de la région et procéder avec discernement afin de ne pas contribuer à la radicalisation des opinions politiques ou religieuses. Cela implique de prendre en compte la spécificité de chaque pays, car le Moyen-Orient n’est pas un tout homogène. Cela implique également de rendre à eux-mêmes et à leur dignité des peuples convaincus d’avoir été depuis des dizaines d’années le jeu des intérêts des autres. Cela implique enfin de dissiper la conviction qu’il existe, au niveau international, deux poids et deux mesures.

Le Moyen-Orient a besoin d’une stratégie globale, mise en œuvre de façon différenciée et graduelle. La recherche de solutions aux conflits, en particulier au conflit israélo-palestinien, est une condition nécessaire pour dissiper le sentiment d’insécurité et d’injustice qui sont intimement liés. Il faut sortir de la logique des préalables, qui donne aux adversaires de la paix la maîtrise du calendrier, et faire le pari du mouvement. Chacun comprend le souci de sécurité d’Israël. Mais la meilleure garantie de sécurité est la paix, et celle-ci passe par une solution politique, prévoyant la création d’un Etat indépendant et viable pour répondre aux inspirations légitimes du peuple palestinien. A contrario, une approche purement sécuritaire ne peut conduire qu’à davantage de violence.

Dans le même mouvement, nous devons encourager la dynamique de modernisation des Etats de la région dans le sens de la démocratie, travailler à leur développement économique dans un esprit de partage, réfléchir à la création d’un cadre régional de sécurité collective et organiser un dialogue des cultures qui dissiperait le sentiment que les identités sont ignorées. Cette stratégie, il faut l’élaborer et la mettre en application tous ensemble. L’Union européenne a su à cet égard, à travers le partenariat euro-méditerranéen, élaborer un cadre de référence et des instruments qui constituent aujourd’hui un réservoir d’expériences.

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Mesdames, Messieurs,

Ce qui est vrai au Moyen-Orient l’est aussi ailleurs. Dans notre monde globalisé, toutes les situations qu’on qualifiait autrefois de périphériques doivent être traitées dans leur diversité. Entre paix, sécurité et démocratie, chacun sait qu’il existe un cercle vertueux qu’il nous appartient de tracer. Mais seule la volonté de justice et de partage est en mesure de l’enclencher.

C’est à nous de gagner ce combat de l’humanité contre l’intolérance, du dialogue contre la violence, de l’espoir contre les mécanismes d’affrontement, de division et de rupture qui sont aujourd’hui en marche. Ensemble il nous appartient de nous dresser dans un élan de paix et de bâtir un monde plus juste, plus sûr et plus solidaire.

17 janvier 2004, ouverture du Forum euro-méditerranéen à l’UNESCO