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1024 576 Dominique de Villepin

N’oublions pas que l’Etat islamique, nous l’avons enfanté

Dans une interview pour RTL, Dominique de Villepin rappelle que la formation de l’Etat islamique engage la responsabilité de la communauté internationale

 

 

1024 644 Dominique de Villepin

Le difficile travail de la paix

– Dans une tribune publiée par le Huffington Post, Dominique de Villepin revient sur les difficultés inhérentes au travail de construction de la paix, notamment en Colombie –

On s’imagine volontiers que la paix, c’est l’absence de guerre. Cette erreur grossière, réduisant la paix à une forme de passivité, légitime en réalité tous les va-t-en-guerre. Dans cette logique, il vaudrait toujours mieux prendre les armes, car ce serait la seule véritable action. Dans cette logique, le cessez-le-feu serait la seule alternative au bruit des armes. En vérité, la paix c’est tout sauf l’inaction. Il est si facile de faire la guerre et si difficile de construire la paix.

J’essaye depuis plusieurs années, de crise en crise, de guerre en guerre, de démonter les arguments simplistes qui à chaque fois mènent à répondre par la force. Je me dis que si cela ne suffit pas à changer la donne pour cette crise, cela portera ses fruits pour la prochaine.

Et pourtant, l’évidence est là. La répétition maladive, le réflexe de la guerre est là et bien là. Il répond à l’angoisse de notre monde vibrionnant, de nos démocraties médiatiques, même si c’est au prix de l’impuissance d’une rage aveugle. Nous ne savons plus faire la paix.

D’abord parce que les derniers grands conflits qui hantent nos mémoires se sont tous soldés par des effondrements, l’Allemagne nazie sous les bombes en 1945, l’URSS vidée de l’intérieur en 1991.

Ensuite parce que les Etats-Unis sont depuis toujours une puissance qui sait faire la guerre mais qui ignore la paix. Une nation pétrie de messianisme théocratique – comme la France dira-t-on- mais qui, lorsque les réalités lui deviennent contraires, peut se retrancher dans son splendide isolement – comme la Grande-Bretagne. Les Etats-Unis ont besoin d’un ennemi pour se trouver un rôle dans le monde. Besoin d’un ennemi dont le mal soit l’image miroir du Bien qu’ils incarnent. Mais au risque parfois de le fantasmer, de le rigidifier voire de contribuer à le créer, du bolchévique au couteau entre les dents jusqu’au djihadiste barbare.


Enfin parce que la paix est une idée européenne que l’Union Européenne occupée de son rêve post-national, a désapprise. Elle lui a coûté assez cher pour qu’on puisse avancer sans sourciller que l’idée de paix appartient à l’Europe. Que la paix perpétuelle de Kant, la logique de l’équilibre organisé des puissances au Congrès de Vienne dont nous ne célébrons pas le bicentenaire alors que nous commémorons à grands frais la guerre de 1914, la tolérance civile de l’édit de Nantes et les traités de Westphalie de 1648 comme paix confessionnelle instituée, tout cela ce sont des siècles de barbarie qui nous l’ont enseigné. Ces paix n’étaient pas des vides ou des inactions, elles étaient au contraire des rituels, des fêtes commémoratives organisées pour maintenir l’unité et la réconciliation par la mémoire des horreurs de la guerre ; elles étaient des institutions et des procédures domestiquant des Etats toujours tentés par la guerre.

La paix ce n’est pas la résignation ou l’épuisement. C’est l’initiative, le temps et le dialogue. Ces trois armes sont au service d’une seule exigence, la réconciliation. Car ce n’est pas l’armistice qui compte, c’est bien la paix. Il y a des guerres qui s’achèvent déjà lourdes de nouvelles guerres : que l’on songe à la paix manquée et mutilée du Traité de Versailles de 1919. C’est pour cela que les paix sont si rares en notre siècle. On peut les compter sur les doigts d’une main. On peut citer l’Europe après 1945 qui reste l’exemple le plus porteur d’espoir. L’Afrique du Sud après l’apartheid. L’Irlande du Nord après l’IRA. Aujourd’hui la Colombie en voie de surmonter le traumatisme de cinquante ans de guerre civile qui ont fait au moins 200 000 morts et cinq millions de déplacés. En Asie Orientale entre Japon, Chine et Corée, dans l’Afrique des Grands Lacs, au Proche et au Moyen Orient, en Algérie face à l’héritage colonial comme face à la mémoire de l’islamisme, tout reste à faire, à construire, un chemin reste à imaginer.

La paix c’est l’initiative, parce qu’il faut toujours un déclencheur, un homme porteur d’un message et d’une volonté, une mobilisation dépassant les clivages. C’est ce qu’a fait Nelson Mandela pour l’Afrique du Sud. C’est ce qu’avait engagé Yitzakh Rabin à Oslo en 1994. C’est ce qu’avait fait le général de Gaulle après 1958 en Algérie. Des hommes qui, mesurant la douleur de leur peuple, l’absurdité de sacrifices sans issue et surtout la possibilité d’un changement font le choix de dire que la paix est possible.

La paix c’est du temps, car c’est toujours un processus. Et à cet égard, c’est souvent une source de frustrations. Un bombardement, c’est vite fait, un processus de paix cela sent toujours le compromis et l’imperfection. C’est pourquoi la paix suscite débats et refus, comme le montre l’affrontement en Colombie de l’ancien président Uribe, partisan de la force pour la force, avec le président réélu Santos, partisan d’une paix négociée. Il faut assumer une part d’inachèvement, la douleur de voir des crimes impunis au nom de la paix à venir. La paix, si elle chemine, n’avance pas en ligne droite. Elle avance par les à-coups des prises de conscience, des revers militaires et des sinuosités de la diplomatie. La paix en Indochine et en Algérie l’a montrée, la paix impose son propre calendrier et ses propres incertitudes.

La paix c’est le dialogue et cela impose d’accepter le face-à-face avec l’ennemi. Cela suppose le sens du moment historique aussi, car ne soyons pas naïfs, la paix n’est pas possible à tout moment. Car il faut de part et d’autre accepter d’en payer le prix. Accepter de sortir de l’économie de guerre qui s’est constituée. Déraciner la culture de guerre qui a proliféré avec les ans. C’est là encore ce que s’efforcent de faire les Colombiens, conscients que la paix est un investissement dans l’avenir qui exige des sacrifices, symboliques et financiers pour créer un nouvel ordre social. En Colombie, ce prix de justice sociale c’est un impôt sur le patrimoine qui abondera le fonds de compensation pour les régions en déshérence à cause de la guérilla. Car la paix est aussi une promesse économique. La Colombie en paix, disent les économistes, aurait une croissance de deux points plus élevée chaque année. Le Maghreb s’il surmontait ses haines recuites autour du Sahara Occidental et s’engageait dans une union politique connaîtrait un surcroît de croissance du même ordre. Nous devons aujourd’hui tirer toutes les leçons du travail qu’accomplit la Colombie, un dialogue inclusif qui ne cède rien sur les droits fondamentaux des victimes mais qui est prêt à aménager le traitement des repentis de la guérilla, un dialogue complet qui aborde l’ensemble des sujets économiques et sociaux qui ont formé le substrat de la guérilla des FARC et de l’ELN pendant tant d’années, un dialogue qui tient compte de l’environnement régional et de relations compliquées avec des voisins comme le Venezuela.

On ne peut faire la paix pour les autres. La réconciliation est un acte intime et difficile qui implique pardon, oubli, sacrifice personnel. Mais nous avons, nous Européens membres de la communauté internationale, nous héritiers des faiseurs de la paix, une responsabilité vis-à-vis de la paix. De retour de Colombie où j’ai pu voir le processus de paix à l’œuvre et quelques semaines avant le voyage du président Santos en Europe, je voudrais dire que nous avons, nous Européens, la possibilité de contribuer directement à la paix.

Nous pouvons contribuer à la paix en Colombie par une aide financière, par un soutien politique et une réelle reconnaissance, à l’occasion de la visite prochaine du président colombien en Europe.

Plus largement, nous pouvons redevenir actifs au service de la paix, dans le monde entier.

Nous pouvons apporter des capacités d’anticipation pour prévenir les crises avant qu’elles n’explosent. Les divergences confessionnelles, ethniques, identitaires deviennent incontrôlables dès qu’elles sont au grand jour. Tant qu’elles couvent elles peuvent être encore traitées. Cela suppose d’être attentifs aux régions où des conflits latents s’enkystent et d’y appuyer ceux qui cherchent le dialogue, les solutions par le droit et la parole politique par rapport à ceux qui prônent les idées simples. Cela suppose de la part des think tank un travail d’éclairage, de rapports, de pédagogie pour que les difficultés de demain apparaissent dès aujourd’hui aux yeux de tous. Or qui fait ce travail aujourd’hui ?

Nous pouvons faire le choix de l’interposition pour éviter la gangrène de la violence entre les communautés. C’est un choix difficile et risqué qui suppose de nouvelles forces internationales de maintien de la paix, spécialisées, entraînées, réactives dotées d’un état-major unique.

Nous pouvons imposer une médiation à travers un tiers de confiance dans certains conflits qui paraissent sans fin. Il ne s’agit pas de faire surgir la paix de toutes pièces mais d’imposer les conditions initiales de la paix. C’est notre devoir au Proche Orient aujourd’hui où un mécanisme infernal pousse Israéliens et Palestiniens vers une radicalisation croissante. La diplomatie européenne se devrait d’être en pointe pour proposer des solutions, plutôt que de mener la diplomatie du carnet de chèque pour réparer les carreaux cassés.

Nous pouvons enfin accompagner la paix par l’effort de la reconstruction, seule garantie de la stabilité. Car les processus sont fragiles et les clivages sociaux sont toujours les braises qui nourrissent le feu des identités. Les pays en voie de paix ont besoin d’aide économique et administrative pour venir à bout de leurs défis. C’est notre responsabilité en Ukraine pour permettre que le cessez-le-feu ne soit pas l’annonce d’un pourrissement, mais le début d’un travail sérieux de rapprochement sur le mode d’une large autonomie régionale dans le cadre de l’Etat ukrainien. Je suis convaincu que l’Europe, chef de file dans le cadre des Nations Unies, devrait se doter d’une administration particulière chargée de proposer de telles capacités pour aider les pays concernés à sortir de leurs conflits. Reconstruire l’état de droit, relever les services publics d’Etats défaillants, jeter les bases de la réconciliation, voilà une tâche à la hauteur des ambitions de paix de l’Europe.

Le travail de la paix est à réinventer. Alors libérons-nous de la tentation du raccourci de la force, pour prendre le temps de la paix. Allons voir du côté des pays où la paix se construit jour après jour, modestement. Redonnons du sens au projet européen. L’Europe a réussi le formidable pari historique de la paix sur le continent. Elle doit faire partager ses convictions en mettant la paix au cœur de ses politiques. Peut-être aurons-nous trouvé l’antidote aux pulsions du feu purificateur.

25 septembre 2014, Huffington Post

150 150 Dominique de Villepin

Prenons les Russes au sérieux !

Dans un extrait vidéo d’une interview pour « Télématin » sur France 2, Dominique de Villepin estime que le manque de confiance et de dialogue avec la Russie est préjudiciable pour la résolution du conflit syrien

150 150 Dominique de Villepin

Le chemin de la paix passe par Moscou

Dans une interview pour FranceInfo, Dominique de Villepin insiste sur la nécessité de dialoguer avec le pouvoir russe pour espérer des avancées en Syrie

150 150 Dominique de Villepin

L’autre Amérique

L’Amérique change. Pas seulement les Etats-Unis, pas seulement l’Amérique du Nord, mais tout le continent, et en particulier l’Amérique latine. C’est un endroit où je me sens plus chez moi qu’ailleurs, un continent dans lequel je me sens profondément enraciné. C’est une partie du monde qui a le sentiment d’être injustement négligée et c’est vrai : qui a l’air de s’en préoccuper aujourd’hui ? Qui parle des relations panaméricaines dans cette campagne ?

Nous devons regarder une autre campagne pour constater les changements. Cette semaine, Hugo Chavez a été réélu au Venezuela pour un quatrième mandat. Il est un symbole. Le symbole des aspirations de l’Amérique Latine. Mais celui aussi de la nécessité d’une réconciliation panaméricaine. Ostraciser Cuba il y a 50 ans n’a créé qu’un fossé diplomatique.

Le moment est venu de ne pas reproduire cette erreur et de construire un pont entre ces rives. Le président Chavez a évoqué son désir de travailler pour une unité nationale, dont ce pays rempli de violence, de divisions et de conflits a grand besoin.

Ces dernières années, le Président Obama a été plus attentif et de meilleure volonté que son prédécesseur. Mais il n’a pas réussi à créer l’étincelle de confiance nécessaire depuis des décennies. Il ne s’agit pas d’oublier le passé ou de le déterrer, il faut réconcilier tout un continent dans l’idée d’un futur commun, comme l’Europe a eu l’opportunité de le faire après la Guerre Froide.

Le moment est désormais venu, parce que les Amériques du Nord et du Sud s’éloignent lentement l’une de l’autre, et que leurs relations sont aujourd’hui plus distantes qu’elles ne l’ont jamais été.

Il y a plusieurs raisons à cette dérive des continents.

Pour commencer, l’influence américaine disparaît peu à peu, parce que les Etats-Unis tournent le dos à l’Amérique du Sud. Ce n’est pas à moi d’expliquer pourquoi. Peut-être parce que l’immigration latino-américaine a changé le visage des Etats-Unis, changeant de ce fait la relation entre eux et les pays d’origine des migrants. Peut-être parce que l’Accord de libre-échange nord-américain a donné l’impression que l’Amérique du Nord devenait un espace indépendant. Peut-être est-ce en raison des erreurs commises ces dernières décennies, notamment avec les mésententes et les malentendus engendrés par la Guerre froide comme par l’héritage de la politique du « Gros Bâton » dans l' »arrière cour » américaine.

Ensuite, l’Amérique Latine est en train de vivre une période de démocraties souveraines. Les pays de ce continent essaient de développer leurs propres modèles, de construire un sentiment national bien ancré et de réconcilier des sociétés longuement divisées, entre les populations indigènes et celles issues de la colonisation, entre les riches et les pauvres. Cela reste le problème-clé. Vous ne pouvez pas diriger un pays du Sud comme vous le feriez dans le Nord. C’est ce que le FMI a mis tant de temps à comprendre. Réduire la pauvreté n’est pas seulement un but, c’est une urgence politique quotidienne. Il faut saisir l’occasion maintenant, parce que l’histoire politique de violence et d’autoritarisme cède la place aujourd’hui à une période d’apaisement politique. Au Pérou, le « Sentier lumineux » a été vaincu. Aujourd’hui, il y a un véritable espoir de paix avec les FARC en Colombie, grâce aux grands efforts du nouveau président, Juan Manuel Santos. Lula au Brésil, Correa en Equateur, Morales en Bolivie, Cristina Kirchner en Argentine ainsi qu’Hugo Chavez au Venezuela essaient tous de refaçonner les sociétés sud-américaines. Les défis restent immenses. Les tentations énormes. Mais tout reste possible.
Enfin, les Suds du monde sont en train de fusionner en un seul Sud, ou plutôt un Sud interconnecté. Les relations américano-africaines se sont rapidement développées ces dernières années, aussi bien en termes économiques que culturellement, particulièrement sous l’influence du Président Lula qui a visité le Niger, l’Angola, le Mozambique. Les Latino-Américains ont établi des liens à travers l’Atlantique. Ils ont aussi traversé le Pacifique. Les relations commerciales entre la Chine et l’Amérique du Sud ont augmenté ces dix dernières années de près de 40 % par an, un bond énorme. La Chine est déjà le premier partenaire en exportation de nombreux pays sud-américains. Les plus grands marchés sont maintenant conclus avec des entreprises chinoises, parce que la Chine en pleine expansion a grand besoin de pétrole, de cuivre, de métaux précieux pour son industrie. Voilà ce que signifie le fait que des pays se réunissent en une Alliance Pacifique, leurs yeux tournés vers Pékin et Shanghai.

Comme le dit l’expression française : « Loin des yeux, loin du cœur ». La relation panaméricaine ne peut être seulement fondée sur la raison et une froide distance. Elle a besoin de passion, de vision, d’une présence.

C’est dans l’intérêt des Etats-Unis, qui auront vraiment besoin de ce marché émergeant à leurs portes, et de ses immenses ressources minérales et énergétiques. Mais je crois aussi que c’est dans l’intérêt de la stabilité mondiale que le nouveau départ longtemps attendu de l’esprit panaméricain commence bientôt. Parce qu’il existe un triangle historique entre l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique Latine qui a besoin d’être maintenu comme un fondement de la stabilité mondiale.

Ce serait un risque majeur si un jour éclatait une division franche entre le Nord riche et le Sud pauvre, s’il n’y avait pas de moyens de communication, de dialogues, de médiation restant ouverts. L’Europe n’est plus l’Europe si elle oublie les immigrants qu’elle a envoyés dans le nouveau monde ces derniers siècles, pour bâtir de nouvelles sociétés, de nouveaux idéaux, de nouveaux espoirs.

Comment nous considérons notre Sud et le Sud du monde, voilà désormais la question fondamentale des grands défis de notre avenir, comme l’engagement des pays de l’Amérique du Sud l’a prouvé sur les questions du changement climatique et de la biodiversité depuis les conférences de Cancun ou de Rio+20.

N’abandonnez pas votre sud.

12 octobre 2012, Huffington Post

1024 1002 Dominique de Villepin

L’Amérique et le monde, le pouvoir de partager le pouvoir

Un nouveau monde est en train de naître, dans lequel un désordre croissant menace chaque continent et où l’anarchie générale prédomine. Mon expérience des affaires du monde et de la gestion de crise, tous les différends et les débats du passé, m’indiquent que la clé de ce monde complexe et désordonné réside dans la nécessité pour chaque pays de trouver sa juste place.

Pour cela, nous avons besoin de points de vue venus d’ailleurs, nous devons faire l’effort de nous voir à travers les yeux des autres. Je suis convaincu que la course présidentielle américaine sera, en ce sens, décisive. Je ne voudrais pas interférer avec le débat politique d’un autre pays. J’ai trop d’amitié, de respect et de goût de l’indépendance pour cela. Mais j’aimerais donner un aperçu de ma vision du rôle de l’Amérique dans le monde à venir, parce que c’est la paix qui est en jeu.

Quelle est la tentation pour l’Amérique aujourd’hui ? C’est d’imaginer un monde simple, c’est de refaire vivre le monde d’hier, c’est de conjurer «un nouveau siècle américain» basé sur la force. C’est, en simplifiant, d’imaginer un futur avec la même vision bipolaire : l’opposition entre la Chine et les Etats-Unis. Comme cela serait rassurant d’avoir de nouveau un adversaire connu, un adversaire dont, d’une certaine façon, vous vous sentiriez proche.

C’est le plus sûr moyen d’oublier le reste. Que s’est-t-il passé durant la Guerre froide ? La stratégie contre l’Union Soviétique a fini par payer. Mais ailleurs ? Ca n’a certainement pas été le cas en Amérique Latine, en Afrique, en Asie du Sud-Est. Faisons en sorte que cette erreur ne se reproduise pas.

Parce qu’en fait, le nouveau monde n’a rien à voir avec celui que les responsables politiques américains imaginent.

Ce monde sera un monde sans amis ou ennemis, un monde dominé par la coexistence d’ « amennemi », pouvant être, selon les circonstances, partenaires, rivaux, ou adversaires. C’est inévitable dans un monde dominé par la pénurie de ressources et l’émergence de nouvelles puissances. Le temps des super héros et de leur ennemi juré n’est plus. Mais ce monde peut devenir un monde de loups, où chaque grande puissance s’attaque aux plus petits pays ; ou il peut devenir un monde d’éléphants, où les superpuissances ont besoin de leur propre espace pour pouvoir cohabiter en paix.

Ce monde sera un monde de pouvoirs et contre-pouvoirs, parce que la mondialisation crée plus d’interdépendances qu’auparavant, et c’est pourquoi autant la domination que l’anarchie seront insupportables. L’Amérique doit accepter hors de ses frontières ce qu’elle a été capable de créer à l’intérieur, un système équilibré et durable qui garantit la stabilité et la diversité. Ces dernières décennies, les Etats-Unis ont agi sur la scène internationale comme l’aurait fait un Président dans son propre pays, s’il avait dit: « Peu importe le Congrès, il n’est jamais d’accord ; peu importe la Cour Suprême, elle empêche toujours d’agir ». Certes, les Nations Unies ne sont pas parfaites. La Cour pénale internationale non plus. Mais les institutions nationales sont-elles vraiment infaillibles?

Ce monde sera un monde de compromis et pas un monde de force. Pas un seul Etat, pas même les Etats-Unis, ni même la Chine, ne sera capable dans vingt ans de s’attaquer tout seul aux défis mondiaux: ni à la stabilité économique et monétaire, ni au changement climatique, ni à la sécurité collective. C’est pourquoi nous avons besoin d’une nouvelle gouvernance et d’une nouvelle architecture internationale.

Les Etats-Unis sont-ils prêts pour ce nouveau monde ? Pas du tout. Et le débat politique ne les aidera pas parce que les médias ne voient les choses qu’en noir et blanc, parce que l’esprit bipartisan ne distingue pas politique intérieure et étrangère. C’est la réalité dans toutes les démocraties modernes et nous l’avons expérimenté en Europe et en France ces derniers mois.

Mais l’Amérique a en elle toute la force pour accomplir cette transformation interne, pour devenir la graine qui donnera naissance à cette évolution mondiale, pour devenir un pouvoir de seconde génération, une puissance sachant évoluer et faire ce qu’aucune puissance n’a fait jusqu’ici, partager le pouvoir après en avoir atteint le sommet. Son destin et son message universel de liberté sont toujours nécessaires, les promesses doivent toujours être accomplies mais par d’autres moyens. Notre nouveau monde est devenu interdépendant et connecté comme un organisme géant.

Un pouvoir central doit être connecté, et non pas en roue libre, un pouvoir dont l’existence même et la stabilité sont la garantie des lois et des institutions communes. Cela veut dire parfois accepter l’imbroglio agaçant des régulations et institutions collectives, unique source de légitimité.

Un pouvoir central doit être collectif, et ne pas faire cavalier seul, un pouvoir qui est fort seulement parce qu’à ses côtés, il y a d’autres pays et que tous se soutiennent. Cela veut dire trouver des pouvoirs équilibrés et alliés partout, pour prévenir l’apparition de vides dangereux. Cela signifie aussi redéfinir le rôle de l’OTAN pour qu’elle soit plus simplement un outil passif. La tentation de penser qu’on ferait mieux les choses sans les autres existe toujours. C’est une erreur de la part des managers et des chefs d’entreprise, mais aussi des États et de responsables politiques. Soyons clairs : l’excès de puissance américaine a créé un fossé et, dans certains régions, un vide de pouvoir. C’est une des clés dans le Moyen-Orient, et c’est un rôle que l’Egypte devrait être en mesure de jouer. C’est un rôle qui aurait du être dévolu à l’Iran il y a longtemps, avant que le pays ne s’égare. Et les Etats-Unis ont aussi besoin d’une Europe forte à leurs côtés.

Enfin, un pouvoir central est un pouvoir qui construit, en créant une architecture stable pour le monde et prendre des initiatives pour la garder vivante, parce que la complexité de nos sociétés demande une architecture plus forte et ne peut pas s’appuyer sur les initiatives de pouvoirs isolés. Ceci doit être fait aujourd’hui à trois niveaux.

Le monde a besoin de pays intermédiaires facilitant le dialogue. C’est traditionnellement le rôle de la Suède ou de la France. C’est aujourd’hui aussi le rôle de la Turquie, du Qatar ou du Brésil. Ce sont les synapses permettant que le monde évolue, devienne plus raisonnable, soit plus connecté avec lui-même.

Au deuxième niveau, la résolution des crises peut être accomplie seulement par des organisations régionales collectives, qui seraient désignées en charge de toutes les médiations, au Moyen-Orient avec la Ligue Arabe, ou au Sahel avec la CEDEAO en Afrique. Pour beaucoup de ces organisations, l’Union européenne, malgré ses difficultés, est un modèle historique. Les Etats-Unis tendent trop souvent à établir un dialogue bilatéral avec chaque état, plutôt que de discuter avec des entités collectives dont ils ne maîtrisent pas vraiment le fonctionnement.
Enfin, au troisième niveau, le monde a besoin d’une responsabilité globale à travers un Conseil de Sécurité basé sur des principes communs et une capacité à pouvoir agir concrètement. Ce Conseil de Sécurité doit mieux représenter le monde d’aujourd’hui. Nous avons aussi besoin que le G20 et le G8 soient plus efficaces, à travers la création d’un secrétariat permanent.

Plus de pouvoir, moins de domination, tel est en un certain sens la ligne directrice pour la transformation de l’Amérique dans la prochaine décennie. C’est ce qui doit être mis en œuvre au Moyen-Orient, dans les relations transatlantiques, dans celles avec la Chine et l’Extrême-Orient, et dans les échanges Nord-Sud. En tant que citoyen français, citoyen du monde, je crois que l’Amérique pourra être fidèle à sa mission et à son destin en apprenant « le pouvoir qui vient du fait de partager le pouvoir ». Après le temps de « construction de la nation », voici celui de la « construction du monde ».

L’alternative -revenir au passé, rester prisonnier du choix entre faiblesse ou force- aurait des conséquences graves : plus de domination, moins de pouvoir.

C’est le temps des choix. Pour l’Amérique. Pour le monde.

5 octobre 2012, Huffington Post

150 150 Dominique de Villepin

La France et le nouvel ordre mondial

Monsieur le président de l’Université de Lille II,

Monsieur le Premier Ministre,

Monsieur le Ministre, cher François

Messieurs les parlementaires,

Monsieur l’adjoint au maire

Monsieur le recteur,

Messieurs les doyens de facultés et directeurs d’établissement,

Chers amis,

C’est avec grand plaisir que j’ai accepté votre invitation de me rendre aujourd’hui à l’université de Lille II, au milieu des étudiants lillois, dans cet amphithéâtre – et je crois qu’il y en a un autre qui nous écoute -, et je veux tous vous saluer. J’irai leur rendre visite tout à l’heure, d’ailleurs, parce que je suis désolé de priver de vision un certain nombre… Donc, je ne manquerai pas d’aller à leur rencontre tout à l’heure. Pourquoi la France et les relations internationales ? Pourquoi la France et le nouvel ordre international ? D’abord, je crois qu’il faut être clair – mais je pense que vous l’avez compris – : nous avons changé de monde. En très peu de temps, en quelques années, en deux décennies à peine, nous avons changé de monde, et de façon irréversible.

Ces changements, un certain nombre de nos compatriotes l’ont apprivoisé, ils en ont même tiré profit. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils ont les armes qui sont nécessaires pour faire face à ce nouveau monde : ils ont les diplômes, ils ont la maîtrise des langues, ils ont la possibilité de voyager. C’est particulièrement votre cas, vous, ici, pour des raisons géographiques. Vous avez la possibilité à Lille, à mi-chemin entre Paris, Londres et Bruxelles, de découvrir d’autres univers, d’être en contact avec d’autres réalités dans ce pôle prestigieux universitaire.

Mais pour une majorité de Français, les choses ne sont pas si simples. Le bouleversement du monde signifie d’abord des délocalisations, la course à la compétitivité, des menaces environnementales et sanitaires, et cette inquiétude, il faut que nous le prenions en compte. Elle est légitime, bien sûr. Nous ne pouvons pas être les spectateurs d’un monde dont certaines évolutions menacent gravement notre sécurité, menacent notre modèle social, menacent notre identité et le bien-être de nos concitoyens. On le voit bien, il y a deux faces dans ce monde, et pour reprendre une formule connue d’un des grands penseurs français, Edouard Glissant, il y a bien « l’aspect lumineux de ce monde, le Tout-monde, où l’on peut tisser des relations les uns avec les autres, on peut être en contact avec tous les points de la planète, mais il y a aussi ce « chaos monde », qui est source de vertige et qui est source d’inquiétude. Et il faut que nous arrivions à établir des passerelles entre ces deux faces.

Tout l’enjeu du XXIème siècle, c’est notre capacité à reprendre la maîtrise des choses. Il n’y a pas de raison que nous renoncions par exemple à une industrie forte et innovante. Il n’y a pas de raison que nous renoncions à nos droits sociaux. Il n’y a pas de raison que nous nous résignions à une montée de la violence et à une incompréhension entre les peuples.

Construire un monde plus juste, c’est bien sûr  le premier devoir de la politique aujourd’hui.

Nous avons connu – et je crois qu’il faut s’attarder quelques instants sur ce constat – aux cours des dernières années, depuis le début du siècle, trois changements fondamentaux.

Le premier de ces événements marquants, c’est l’émergence de la Chine.

L’affirmation de cette nouvelle puissance, avec laquelle nous construisons aujourd’hui une relation forte, comme en témoigne la récente visite d’Etat du Président de la République, beaucoup bien sûr l’avaient prédite – « quand la Chine s’éveillera » -, mais personne n’avait imaginé à quel point cette émergence allait bousculer nos rapports de force dans le monde, bousculer nos habitudes, bousculer les règles du monde.

Par sa démographie, par la taille de son marché, par sa capacité d’innovation, la Chine a bouleversé l’équilibre économique de la planète. Elle investit désormais, comme l’Inde, dans les technologies à très haute valeur ajoutée. Elle est, il faut le rappeler, la quatrième puissance économique, la deuxième puissance commerciale ; elle est au cinquième rang mondial en termes de dépenses de recherche et développement et elle a multiplié son budget de recherche par sept en dix ans et elle devance désormais la France en termes de publication annuelle de brevets. Elle peut compter sur une main d’œuvre qui est de mieux en mieux formée. Les étudiants chinois qui fréquentent les meilleures universités du monde reviennent en Chine une fois leurs diplômes obtenus et la Chine ne sera pas ce que certains avaient imaginé, le simple atelier du monde. Elle sera dans tous les domaines l’une des toutes premières puissances de la planète.

Parce que son irruption sur la scène internationale a été particulièrement rapide, elle n’a pas encore mis en place les mêmes règles que l’Europe en matière d’environnement, en matière de droits sociaux, en matière de normes juridiques ou encore de normes démocratiques.

Elle est, par exemple, signataire du protocole de Kyoto, mais elle n’est pas tenue de l’appliquer complètement jusqu’en 2012. Pourtant dans dix ans, elle rejettera davantage de CO2 que n’importe quel autre pays de la planète. Elle exporte massivement vers l’Europe et les Etats-Unis, sans développer dans les mêmes proportions son marché intérieur. Un jour ou l’autre, sans doute, le salaire moyen chinois rattrapera le salaire moyen européen. Mais ce n’est certainement pas pour demain, ni d’ailleurs pour après-demain.

Pendant ce temps, nos entreprises auront certainement réussi à gagner des parts de marché, réussi à s’implanter sur ce grand marché, à l’image d’Airbus, à l’image d’Areva ou d’Alstom. Mais notre pays aura subi les conséquences de ces nouveaux déséquilibres commerciaux, qui fragilisent de nombreux secteurs industriels, qui augmentent le nombre de délocalisations, et qui nous engagent dans une course à la compétitivité qui met en danger les acquis sociaux. Faut-il subir ces déséquilibres ? Est-ce que c’est cela, le sens du progrès ? C’est une véritable question et nous nous efforcerons tout à l’heure d’y répondre.

Le deuxième événement sur lequel je voudrais insister et qui a bouleversé les relations internationales, c’est la guerre en Irak.

En 2003,  nous avions la conviction qu’une intervention militaire en Irak déstabiliserait davantage encore une région déjà fragile et en proie aux violences. Parce que cette guerre a été décidée en dehors des règles de droit international, parce que cette guerre ne prenait pas en compte la réalité du pays, notre conviction, c’est qu’elle était vouée à l’échec.

Aujourd’hui, l’Irak est plongé dans une guerre civile et le chaos. Le Grand Moyen Orient démocratique qui avait été rêvé par les Etats-Unis n’a pas émergé. La guerre a au contraire accru les peurs, les divisions, l’instabilité et l’hostilité à l’Occident.

L’Irak constitue, de fait, l’un des principaux laboratoires du terrorisme mondial : depuis 2004, plusieurs dizaines de ressortissants français ont quitté notre territoire pour mener le jihad en Irak. Ils sont susceptibles de revenir en France et de constituer ainsi une menace directe pour la sécurité de notre pays et de l’Europe.

La crise irakienne a par ailleurs cassé l’un des ressorts de notre ambition collective. Elle a affaibli les instances multilatérales, rendu plus difficile l’action de la communauté internationale face aux grandes crises de prolifération, comme l’Iran ou encore la Corée du Nord. Elle a compliqué le règlement du problème palestinien. Elle a divisé l’Europe, qui n’a toujours pas retrouvé son unité politique. On voit bien que le cercle vertueux qui avait été souhaité par les Etats-Unis s’est avéré au contraire être un cercle vicieux, et aujourd’hui, nous sommes confrontés à une région, le Moyen-Orient, qui cumule un ensemble de fractures : l’Irak, l’Iran, la situation du Liban, la relation entre Israël et la Palestine, autant de fractures, qui sont susceptibles, par des phénomènes transversaux, de se conjuguer pour créer l’une des plus dramatiques situation de crise de la planète.

Le troisième phénomène que nous devons prendre en compte, c’est le sentiment d’injustice qui s’affirme dans de nombreuses régions du monde.

La mondialisation n’a pas réduit les inégalités autant que nous aurions pu l’espérer. Elle a permis aux puissances émergentes comme l’Inde, comme le Brésil ou encore l’Afrique du Sud, d’accélérer leur développement. Mais elle a détérioré la situation des pays qui n’avaient pas les atouts nécessaires pour faire face à la compétition internationale. L’Afrique subsaharienne est devenue le continent d’une mondialisation à éclipses : elle en subit les effets négatifs, mais n’en retire que très peu de bénéfices. Largement ignorée des flux commerciaux, elle a vu son poids commercial diminuer de moitié depuis les années 1960.

Aujourd’hui, ces inégalités créent de nouveaux rapports de force et de nouvelles tensions entre le Nord et le Sud. Elles accélèrent les mouvements migratoires vers l’Europe et les Etats-Unis. Alors, face à cela, que faire ? Les politiques de contrôle des frontières ou de coopération policière sont bien sûr nécessaires, plus nécessaires que jamais. Mais elles ne suffiront certainement pas à arrêter le flux d’immigration clandestine. Tant que des millions d’hommes et de femmes n’auront aucune perspective pour leur emploi, pour leur santé, pour leur sécurité physique dans leur propre pays, l’immigration clandestine restera un facteur de déstabilisation des pays riches ; plusieurs centaines de millions, 900 millions d’Africains regardant par antenne satellite ce qui se passe dans les pays développés ne peuvent être qu’attirés, aimantés par cette situation des pays riches, et de ce point de vue. Les moyens de communication nouveaux de la planète ont rétréci cette planète, créé des convoitises, des attirances, aiguisé aussi des frustrations et des rancoeurs.

Ces tensions, elles s’expriment aussi dans des revendications identitaires de plus en plus fortes. Ne sous-estimons pas la capacité des organisations terroristes à profiter de la faiblesse des Etats et du désarroi des peuples pour étendre leur influence dans de nombreux pays du Sud.

Il y a donc urgence à s’engager dans une politique de partenariat plus ambitieuse à l’échelle européenne : une politique qui ne consiste pas seulement à apporter une aide financière aux pays en voie de développement, mais qui repose sur un vrai partenariat économique, universitaire, culturel, un partenariat qui fasse toute sa place à tous les acteurs, les entreprises, les syndicats, les associations, les organisations non gouvernementales. Et au cœur de ce partenariat, il doit y avoir bien sûr un principe essentiel, celui du respect de la dignité. Et vous voyez à quel point, de ce point de vue, nous changeons d’échelle. Nous étions dans la logique de politiques nationales ; nous voyons bien, face à une question comme l’immigration, que seule une politique européenne très ambitieuse, comme a pu l’être, il y a plusieurs décennies, la politique agricole, est susceptible de nous permettre d’avoir les atouts, les outils pour être efficaces, puisqu’il s’agit de combiner une politique qui soit à la fois une politique qui soit à la fois une politique de sécurité… Nous avons en commun avec les pays du Sud, les pays d’Afrique, le même souci du terrorisme, le même souci des grands trafics, le même souci des circuits maffieux ; nous avons une même exigence de coopération et de développement : plus ces pays se développeront, plus la communauté d’intérêts économiques et sociaux s’accentuera entre le Nord et le Sud. Nous avons par ailleurs une même exigence de co-développement. Cela implique l’établissement de passerelles, de liens, de relations qui sont encore très en deça de ce qu’elles devraient être. Mais tout ceci doit être défendu à l’échelle de l’Europe. Vous voyez bien qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire de ce point de vue.

Nous sommes dans un monde d’inégalités et nous allons, il faut en prendre conscience, vers davantage de désordre. Et cette inquiétude, elle est partagée par l’ensemble des peuples, du Nord comme du Sud. Face à cette réalité, la France et l’Europe doivent reprendre leur destin en main. Nous devons nous réapproprier les choses. Et de ce point de vue, l’Europe est désormais à l’heure des choix.

Elle peut céder à la pression des autres puissances économiques, elle peut refuser toute ambition sociale, se transformer en une vaste zone de libre-échange dotée de règles minimales. Ce n’est pas ce que les peuples européens attendent. Ce n’est pas ce que nous voulons construire ensemble depuis 1957, et ce n’est pas ce que veulent les Français.

Elle peut au contraire, cette Europe, rassembler ses forces, se doter d’instruments efficaces pour lutter à armes égales dans la compétition économique mondiale, mieux défendre ses intérêts et s’exprimer d’une seule voix sur  la scène internationale. C’est ce qu’attendent la majorité des Européens. C’est aussi ce qui permettra de rapprocher les Etats membres et de leur faire prendre conscience que l’avenir des uns dépend désormais du succès des autres.

Oui, l’Europe doit bien faire sa révolution. Elle ne doit plus subir le monde extérieur. Elle doit le maîtriser et lui imprimer sa marque. Pour cela, nous devons porter, conjuguer trois ambitions :

Une ambition sociale tout d’abord : notre modèle est fondé sur la solidarité, la protection sociale et les droits des salariés, et tout cela n’est pas une faiblesse. C’est au contraire une chance, une garantie de cohésion, de stabilité, dans un monde qui voit monter les rivalités et les affrontements.

L’Europe a également besoin d’une nouvelle ambition économique, avec ce que je qualifierai de « patriotisme économique européen ». Nous devons nous doter de nouveaux outils, de nouvelles armes, et ce, fondé sur des principes clairs :

Le premier principe, c’est la défense sans complexe de nos intérêts : le monde qui se construit n’est pas un monde d’équilibres. A nous de nous doter des mêmes armes que nos principaux concurrents. L’euro doit devenir un véritable bouclier monétaire : à l’image de ce que font les autres grandes puissances commerciales, dotons-nous d’une véritable stratégie intégrant des objectifs de croissance, de soutien à notre industrie et bien sûr d’emploi. Nous avons également besoin d’une véritable règle de réciprocité entre les grandes puissances économiques. Chacun doit être soumis aux mêmes normes, sans quoi la compétition est biaisée, faussée. Prenons l’exemple de l’environnement : pourquoi est-ce que les entreprises françaises et européennes paieraient des taxes en fonction de leur production de CO2 et pas les entreprises extracommunautaires qui seraient amenées à travailler sur le sol européen ? C’est pour cela que j’ai proposé que nous réfléchissions avec l’Union européenne à la mise en place d’une taxe carbone sur les produits importés de pays qui ne respecteraient pas les engagements internationaux en matière d’environnement. Enfin, nous devons mieux défendre nos intérêts stratégiques : les grands blocs économiques ont mis en place des outils efficaces pour défendre leurs intérêts essentiels. C’est le cas des Etats-Unis, avec le Comité de contrôle pour les Investissements Etrangers, qui contrôle toutes les transactions qui peuvent menacer la sécurité nationale. L’Europe a besoin elle aussi, comme les Etats-Unis, comme la Chine, comme toutes les grandes puissances, d’une autorité de contrôle des investissements étrangers. J’ajoute à ces exigences importantes, une troisième. C’est que nous avons besoin de bâtir une Europe plus solide et mieux fondée au plan de la culture. Nous le voyons tous : il y a un ressort essentiel dans l’histoire de l’Europe, qui est un ressort clé qui fait que, entre les pays, entre les cultures, entre les peuples, des liens s’établissent facilement, et la défense de ce lien culturel mérite d’être constamment réactivée. Il y a, au cœur de l’Europe, un principe essentiel qui est celui que j’appelle souvent – qui s’appelle historiquement – l’insatisfaction créatrice, qui me paraît un ressort unique sur le continent européen. Quand on prend l’histoire de l’Asie,  l’histoire de l’Afrique, l’histoire de l’Amérique, cette insatisfaction créatrice, le fait d’avancer sans jamais se satisfaire de ce qui existe, mais toujours vouloir rechercher un ordre nouveau, un ordre meilleur, me paraît être au cœur de l’aventure européenne. Or, dans cette aventure européenne, qui ne ressemble à aucune autre – aucun continent sur le planète n’est engagé comme nous le sommes dans une telle histoire – eh bien, nous devons prendre appui sur cette insatisfaction créatrice, sur cette marque culturelle, pour faire en sorte que, entre le pays de Shakespeare, de Molière, de Goethe, de Dante, nous soyons capables de trouver l’énergie, nous soyons capables de trouver la communauté d’idéal pour aller de l’avant;

Le deuxième principe sur lequel nous devons nous appuyer, c’est la construction d’une solidarité économique européenne :

Les enjeux essentiels comme l’énergie doivent nous rassembler. Pour renforcer notre indépendance énergétique, j’ai proposé à Berlin la mise en place d’un représentant spécial pour l’énergie, ainsi que la coordination de nos réserves stratégiques. Mais la solidarité, c’est aussi être capable de constituer des grands groupes européens, des grands groupes pionniers de taille mondiale, à l’image d’EADS ou du futur groupe Gaz de France-Suez. Pour cela, les règles européennes, notamment les règles de la concurrence, doivent mieux conjuguer cette exigence avec les droits des consommateurs. La concurrence pour la concurrence ne suffit pas. C’est une chance et une force si cela nous permet d’être meilleurs, plus efficaces sur la scène mondiale. Nous devons donc, comme les autres grands espaces économiques internationaux faire en sorte que cela nous donne le moyen de peser davantage sur les marchés mondiaux. Comme les Etats-Unis, comme le Canada, le Japon, comme la Corée, donnons également à nos petites et moyennes entreprises un accès privilégié aux marchés publics. Nous plaidons en ce sens depuis des mois auprès de nos partenaires et les lignes sont en train de bouger.

Le troisième grand principe, c’est l’avenir, c’est-à-dire l’investissement dans l’intelligence et l’innovation :

L’Europe doit prendre une véritable longueur d’avance dans ce qui constitue désormais le grand enjeu planétaire, c’est l’économie de la connaissance. Il faut donc encourager la recherche, constituer de véritables pôles d’excellence et d’innovation. Tous les Etats européens ont des compétences exceptionnelles dans ce domaine : les nanotechnologies, le nucléaire, les biotechnologies, les télécommunications. Pour aller plus loin, donnons à nos pôles de recherche et de compétitivité une véritable dimension européenne. Je sais que François Goulard partage cette conviction et qu’il la défend avec talent auprès de ses homologues européens.

Attention aux objectifs que nous fixons et aux grandes stratégies qui ne se traduisent pas toujours par des résultats concrets. La stratégie de Lisbonne a fixé des objectifs à la hauteur des enjeux. Il faut se donner les moyens de les atteindre. Je propose d’étudier avec les autres Etats européens les moyens de valoriser les Etats qui atteindraient ces objectifs dans les délais qui ont été fixés.

Enfin, l’Europe doit porter, au-delà de l’ambition sociale et économique, une ambition politique. Elle en a la capacité, parce qu’elle croit en certaines valeurs, parce qu’elle défend un certain nombre de causes depuis des années, des causes que personne d’autre ne peut défendre avec autant de force et de conviction :

Prenons l’environnement : l’Europe est exemplaire dans ce domaine. C’est elle – et la France y a pris, avec le président Jacques Chirac une part essentielle – qui a proposé  et mis en œuvre le protocole de Kyoto. Pour lutter contre le réchauffement climatique, pour protéger la biodiversité, nous avons besoin d’une mobilisation internationale. Nous devons accroître la pression sur les Etats-Unis, sur l’Australie, afin qu’ils ratifient également le protocole de Kyoto. Mais nous devons aller plus loin. Nous avons besoin d’une autorité mondiale de l’environnement, une autorité forte, reconnue, capable d’aider tous les pays à mettre en œuvre une politique de protection de l’environnement qui n’entrave pas leur développement économique. C’est ce qu’a proposé le Président de la République avec l’organisation des Nations Unies pour l’environnement.

Prenons un autre exemple, la justice internationale. Sans l’Europe, la Cour Pénale Internationale qui constitue un progrès décisif dans la lutte contre l’impunité n’existerait pas. A nous de faire en sorte qu’elle remplisse pleinement sa fonction.

Cette Europe plus solide pourra alors proposer un nouvel ordre mondial fondé sur l’égalité. Pour cela, nous avons au premier chef besoin d’un système d’échanges plus équitable.

C’est essentiel en effet si nous voulons que l’affirmation des nouvelles puissances commerciales se fasse de façon harmonieuse et si nous voulons que tous les pays puissent bénéficier de la mondialisation.

Pour mieux ordonner le fonctionnement économique du monde, nous avons besoin d’une instance plus large, capable d’avoir une approche globale des enjeux  commerciaux, de développement, de protection de l’environnement. Je souhaite donc que nous puissions étudier, avec nos partenaires européens, la création d’un Conseil économique mondial qui pourrait rassembler l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, ainsi que les institutions économiques et sociales des Nations Unies. Ce conseil pourrait être présidé par les chefs d’Etat et de gouvernements ; il se réunirait une fois par an pour proposer des solutions aux grands enjeux économiques du monde. En aucun cas il ne s’agit de mettre en place un directoire qui n’aurait ni la légitimité, ni l’efficacité nécessaires pour agir. Il s’agit en revanche de mieux organiser le dialogue entre les grandes instances économiques internationales pour y mettre de la cohérence et pour y mettre une ambition commune.

Par ailleurs, pour porter l’ambition sociale à laquelle tous les peuples aspirent, nous pourrions réfléchir à un rapprochement, sur une base d’égalité, entre l’Organisation internationale du travail, l’OIT, et l’OMC. C’est la meilleure garantie d’une prise en compte des enjeux d’équité et de solidarité dans les échanges mondiaux.

Nous avons également besoin, dans un monde multilatéral,  de Nations Unies plus fortes.

La composition du Conseil de sécurité – et c’est un point essentiel puisqu’il y va de la légitimité des Nations Unies – doit être élargie, comme la France le demande depuis longtemps, notamment à des pays comme l’Allemagne, comme l’Inde, comme le Japon, comme le Brésil et bien sûr la représentation des Etats africains.

Pour être efficace, l’ONU a aussi besoin d’un véritable bras armé. C’est indispensable si nous voulons que cette organisation puisse être crédible dans la résolution effective des crises régionales : nous avons franchi une étape importante au Liban en renforçant la chaîne de commandement. Mais il faut encore aller plus loin. Près de 100 000 casques bleus sont déployés aujourd’hui dans des opérations de maintien de la paix à travers le monde, mais ils n’ont pas d’Etat-major permanent. Pourquoi ne pas mettre en place le Comité d’Etat-major prévu par la Charte des Nations Unies ? Ce progrès décisif nous conduirait à disposer d’une véritable armée des Nations Unies.

Les Nations Unies doivent jouer tout leur rôle dans le règlement des crises de prolifération, car elles sont la clé de la légitimité. C’est parce qu’il y a un mandat de la communauté internationale pour le règlement de la crise iranienne que nous pouvons aujourd’hui travailler à  des sanctions efficaces  pour ramener le régime iranien à la table des négociations.

A l’appui de ces institutions multilatérales, nous avons naturellement besoin d’un réengagement des Etats dans le règlement des crises. Il ne suffit pas d’avoir une organisation à qui nous délèguerions nos capacités, notre autorité, notre légitimité, encore faut-il que les Etats soient capables, sur le terrain, de relayer les efforts des Nations Unies :

Les résolutions du Conseil de sécurité ne sont rien, en effet, sans un engagement fort des Etats au service de la paix. Sur chaque crise, ce qu’il s’agit de faire, c’est de permettre aux Etats les mieux placés, ceux qui sont les plus concernés, ceux qui sont susceptibles d’avoir, par leurs relations avec les pays en crise, le plus de légitimité pour agir, eh bien, il faut leur permettre, sur chaque crise, dans le cadre fixé par les Nations Unies, de s’engager. Eux seuls ont les moyens humains, militaires, économiques d’assurer cette responsabilité dans la durée.  C’est ce que nous avons fait au Liban ; c’est ce que nous avions fait précédemment en Côte d’Ivoire, c’est ce qu’il faudrait faire au Darfour. Donc, vous le voyez, autant de crises qui doivent permettre de conjuguer autant de forces des Etats les mieux placés.

C’est pour cela que la France veut et doit conserver une capacité militaire forte. Sous l’autorité du Président de la République, nos forces armées ont été professionnalisées, remises à niveau. Elles sont l’un des atouts de notre puissance et elles nous permettent de défendre nos valeurs au Liban, au Kosovo, en Afghanistan, en Côte d’Ivoire. Il serait bien sûr irresponsable de revenir sur un tel choix. Nous devons au contraire l’appuyer sur la construction d’une véritable Europe de la défense, qui  est bien sûr, à mes yeux, une priorité essentielle.

C’est avec des Nations Unies plus fortes, avec des Etats qui assumeraient davantage leur responsabilité, mais aussi en prenant en compte davantage l’histoire des peuples que nous pouvons espérer régler les grandes crises qui menacent aujourd’hui la stabilité internationale.

Partout, l’histoire se rappelle à nous, dans chaque crise. Nous le voyons en Afghanistan, où les rivalités séculaires entre les différentes communautés mais aussi le jeu traditionnel des puissances régionales expliquent encore très largement les antagonismes. Au cours des prochains mois, l’engagement international devra être fort et adapté pour que les acquis de la lutte contre les Taliban ne soient pas perdus. Nous le voyons également dans la crise du Darfour, qui est à la charnière du monde africain et du monde arabe, où les rivalités ethniques, religieuses, économiques menacent de produire une nouvelle ligne de fracture. Là encore, il n’y aura pas de solution imposée de l’extérieur. Il faut travailler avec les peuples les plus directement concernés.

La priorité aujourd’hui, c’est de sortir de l’impasse dans la crise la plus grave qui nous menace et qui, au-delà des latences que nous connaissons, peut être une crise généralisée, ouverte, c’est bien sûr celle du Proche et du Moyen-Orient. Personne, aucune puissance, ne peut se satisfaire aujourd’hui de la situation telle que nous la connaissons. Qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien, du Liban, la légitimité internationale existe, c’est celle des résolutions du Conseil de sécurité. L’engagement des Etats, lui, doit être plus fort : c’est vrai de l’Europe, c’est vrai encore davantage des Etats-Unis.

Nous sommes à quelques mois d’échéances politiques majeures pour notre pays. En conclusion, je voudrais vous dire à quel point, pour un pays comme la France, les questions internationales sont souvent apparues lointaines et peu présentes dans les grands débats politiques intérieurs. Aujourd’hui, je crois qu’il est temps de les mettre au cœur de nos préoccupations. D’abord parce que les Français le demandent, le débat sur le référendum européen l’a amplement montré ; ensuite, parce qu’une partie de notre avenir, une partie importante de notre avenir, se joue désormais à l’échelle de la planète toute entière ; et enfin parce que nous avons, sur la scène internationale, non seulement des intérêts à défendre, des intérêts puissants, économiques, sociaux, culturels, mais nous avons également des idéaux à servir : la paix, la justice, la vision que nous nous faisons d’un équilibre international, autant de domaines où la France, très au-delà de sa puissance, très au-delà du débat sur l’outil, les moyens, les capacités, la France a une voix qui est entendue et qui est attendue.

Nous sommes à l’heure des choix, en particulier pour l’Europe. L’Europe peut se soumettre ou au contraire elle peut décider de s’affirmer. Elle peut se banaliser ou elle peut, au contraire, décider de défendre son identité. L’Europe a tout pour réussir dans le monde de demain.

Je crois dans une France qui s’appuie sur cette Europe nouvelle pour mieux défendre ses intérêts et pour gagner la bataille de l’innovation. Je crois dans une France qui garderait le cap qui est le sien à travers son histoire, c’est-à-dire une France ouverte sur le monde, soucieuse de jouer son rôle dans le monde. Je crois dans une France capable de peser avec toutes ses forces dans le sens  de la paix et de la justice.

15 novembre 2006, Université Lille II.

150 150 Dominique de Villepin

Débat sur la situation au Proche-Orient et la participation de la France à la mise en œuvre de la résolution 1701 à L’Assemblée Nationale

Monsieur le Président,

Monsieur le Président de la Commission des Affaires étrangères,

Monsieur le Président de la Commission de la Défense,

Mesdames et Messieurs les Députés,

C’est un honneur pour moi de me trouver devant vous aujourd’hui pour ouvrir ce débat.

Cet été, la violence et le deuil ont une nouvelle fois frappé le Proche-Orient. Nos compatriotes ont été profondément touchés par la souffrance du peuple libanais, qui a connu tant de déchirements et de guerres. Devant les images du Liban dévasté par les bombardements israéliens, devant la peur et à la colère légitime des habitants de Haïfa frappés par les tirs de roquette du Hezbollah, nous avons tous éprouvé un même sentiment de révolte. Dans cette nouvelle crise qui a secoué le Proche-Orient, la France, sous la conduite du Président de la République, a pris toutes ses responsabilités. Elle l’a fait dans un esprit de rassemblement et d’unité que je tiens à saluer et pour lequel je veux remercier, au nom du gouvernement, l’ensemble de la représentation nationale.

Aujourd’hui le Proche-Orient nous oblige à l’action :

Il est au coeur d’un arc de crises qui s’étend de la Somalie à l’Afghanistan. Alors que la mondialisation ne cesse de créer de nouveaux liens et de nouveaux échanges, cette  région semble au contraire s’enfermer toujours davantage dans une spirale de violence et de haine. Nous ne pouvons pas être indifférents à ce qui se joue au Liban, dans les territoires palestiniens, à Damas, à Téhéran ou encore à Kerbala. Car le défi du Proche-Orient, c’est la paix, c’est notre capacité à faire vivre le dialogue et la tolérance entre les cultures. C’est la sécurité de nos compatriotes. Au cœur de cet arc de crise, se trouve le conflit israélo-palestinien. Après plus d’un demi-siècle d’affrontements, la paix semble toujours hors d’atteinte. Des millions de personnes en rêvent et ne la voient pas. Des hommes de raison et de sagesse la construisent, mais leurs projets ne se réalisent pas. Tout ce qui s’imagine de grand et de bien pour cette région est à chaque fois emporté par les haines et les violences. La paix ne se décrète pas. Mais aucun des échecs du passé ne doit nous décourager pour l’avenir.

Quelle est la situation aujourd’hui ? Plus de 70% des Palestiniens vivent en dessous du seuil de pauvreté. La victoire du Hamas aux élections législatives témoigne des frustrations du peuple palestinien. Dans le même temps, malgré le retrait de Gaza et la construction de la barrière de sécurité, les Israéliens ont besoin de garanties supplémentaires pour leur sécurité. Le conflit au Liban l’a encore montré. Plus que jamais les parties au conflit semblent incapables de parvenir seules à une solution.

Si nous voulons sortir de cette impasse, il faut donc que la communauté internationale se mobilise avec bien plus de détermination et d’énergie qu’elle ne l’a fait jusqu’ici. C’est le sens de l’appel lancé la semaine dernière par le Président de la République en faveur d’une nouvelle réunion du Quartet. Il repose sur une conviction forte : seule une solution politique et un règlement négocié permettront de parvenir à une paix juste et durable pour l’ensemble des peuples de la région, avec deux Etats vivant côte à côte en paix et en sécurité.

Au-delà du conflit israélo-palestinien, la multiplication des crises dans cette région est aujourd’hui pour nous tous un risque majeur. Un profond sentiment d’injustice causé par la pauvreté, les inégalités et la violence, mais aussi l’histoire, ont fait de cette région une terre fragile, marquée par des plaies profondes qui ne se sont jamais refermées. Par les liens qu’elle entretient avec ces pays, la France connaît mieux que personne l’importance des motivations culturelles et religieuses qui sous-tendent ces crises. Elle sait mieux que personne tout ce que les identités blessées renferment de ressentiment et d’amertume.

Dès 2003, en pleine crise iraquienne le Président de la République l’affirmait : la force seule n’est jamais la solution. Les aspirations identitaires qui sont en jeu appellent d’autres réponses que la seule intervention armée. Aujourd’hui, l’Iraq s’enfonce dans la violence et constitue un nouveau foyer de crise qui déstabilise la région et nourrit le terrorisme.

N’oublions pas enfin que ces crises font le jeu de tous les extrémistes. Nous le voyons avec le terrorisme : qu’il cherche à frapper à l’intérieur ou à l’extérieur de nos frontières, il se greffe sur les conflits et instrumentalise la souffrance des populations. Contre le terrorisme, ce n’est pas une guerre qu’il faut engager. C’est, comme la France le fait depuis des années, une lutte déterminée qui repose à la fois sur une vigilance de tous les instants et sur une coopération efficace avec nos partenaires. Mais nous ne viendrons à bout de ce fléau qu’en luttant aussi contre l’injustice, contre la violence, contre les crises.

Restons vigilants également face au risque de la prolifération. Le programme nucléaire iranien suscite des inquiétudes légitimes. Avec ses partenaires européens, la France a pris l’initiative du dialogue avec Téhéran. Là encore, il n’y a pas d’autre solution que politique. La réponse de l’Iran à l’offre faite par la communauté internationale n’est pas satisfaisante, notamment concernant la nécessité de suspendre l’enrichissement. Avec l’ensemble de la communauté internationale nous privilégions aujourd’hui la voie du dialogue. Il revient maintenant à l’Iran de prendre toutes ses responsabilités.

Nous le voyons : c’est bien la stabilité de l’ensemble de la région qui est en jeu, avec un risque véritable de contagion et de radicalisation. Agir au Liban, c’est se donner les moyens de prévenir un nouveau conflit régional et défendre les intérêts de la France.

Dans ce contexte instable, la France a fait pour le Liban le choix de l’initiative et de l’action.

Sur le plan politique d’abord:

A la demande du Président de la République, je me suis rendu à Beyrouth le 17 juillet pour manifester la solidarité de la France et offrir notre assistance aux autorités libanaises. Le Ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, le Ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie et le Ministre de la Santé et des Solidarités, Xavier Bertrand, sont également allés sur place ou dans la région à plusieurs reprises. Dominique Perben se rendra demain à Beyrouth à l’occasion de la reprise des vols Air France entre Paris et la capitale libanaise.

Notre pays a pris une part déterminante dans l’adoption à l’unanimité du Conseil de sécurité, de la résolution 1701 le 14 août dernier. Au-delà de l’indispensable cessation des hostilités, notre objectif est bien de parvenir à un véritable cessez-le-feu et à une solution durable qui garantisse la pleine souveraineté du Liban comme la sécurité d’Israël.

Tout au long de la crise, nous n’avons cessé de dialoguer avec les deux parties. Je tiens ici à saluer le courage et l’esprit de responsabilité du Premier ministre, Monsieur Fouad Siniora, qui a déclenché le 7 août le déploiement de l’armée libanaise au sud du pays après presque quarante ans d’absence. Nous avons également entretenu un dialogue constructif avec les autorités israéliennes. Lors d’un échange avec Ehoud Olmert à la veille de mon départ pour Beyrouth, comme lorsque j’ai reçu à Paris Madame Livni, Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, j’ai pu mesurer combien la relation entre la France et Israël demeurait solide et confiante.

Nous avons aussi fait le choix de l’action pour répondre dans l’urgence aux besoins des populations :

Nous avons évacué 11 000 Français ainsi que 2500 ressortissants d’autres nationalités. Je tiens à rendre ici hommage aux personnels civils et militaires, dont la compétence, le dévouement et le courage ont permis le succès de cette opération. Nous avons également aidé nos compatriotes présents dans le nord d’Israël, exposés aux tirs de roquette, et auxquels le Ministre des Affaires étrangères est allé manifester sur place notre soutien.

Pour répondre aux besoins humanitaires de la population libanaise, nous avons apporté Des vivres, des médicaments et des équipements sanitaires pour près de 20 millions d’euros. Avec l’installation en cours de 15 ponts métalliques « Bailey », pour lesquels notre pays mobilise plus de 200 militaires du génie, la France apporte une contribution décisive au rétablissement des voies de communications vitales pour le pays. Nous avons également pris notre part à l’effort humanitaire européen, soit 7 millions d’euros supplémentaires.

Au-delà des moyens matériels, nous avons décidé de rouvrir, y compris dans le sud du pays, notre important réseau d’établissements scolaires. Ces écoles, ces collèges, ces lycées, qui accueillaient l’an dernier plus de 45 000 élèves libanais, seront au rendez-vous de la rentrée, le mois prochain. Enfin, nous contribuons à hauteur de 700 000 euros à la lutte contre la marée noire sans précédent qui a affecté le pays après le bombardement de la raffinerie de Jiyeh.

La France a également assumé ses responsabilités sur le plan militaire. Face aux risques de la situation, nous avons demandé des garanties précises : garanties quant à l’efficacité de la mission confiée à une FINUL renforcée, garanties aussi pour la sécurité de nos soldats. Ces garanties, nous les avons obtenues.

Sur cette base, le Président de la République a pris la décision de déployer deux bataillons au sein de la force des Nations unies. Au total, ce sont bientôt 2000 militaires français qui serviront sous casque bleu au Liban. Nous assumerons le commandement de la force sur place, avec le général Pellegrini, jusqu’en février 2007. A cet effort s’ajoutent les 1700 hommes déployés au titre du dispositif aérien et naval Baliste, en charge depuis le 12 juillet de l’approvisionnement de la FINUL et qui participent aussi, de façon temporaire, à la surveillance des côtes libanaises.

Nos forces sont engagées dans le cadre des Nations unies, en pleine conformité avec notre attachement au droit et à la sécurité collective. C’est  également un engagement européen. A notre demande les ministres des Affaires étrangères des Etats-membres de l’Union Européenne se sont réunis le 25 août en présence de Kofi Annan. Au total, ce sont 7300 militaires européens qui seront déployés sous casque bleu au Liban. Je veux saluer en particulier la contribution de l’Italie. L’Europe montre ainsi que lorsqu’elle sait unir ses forces, elle peut être un acteur de poids sur la scène internationale.

Au-delà du soutien militaire à la paix, la France veut aider à la reconstruction du Liban. Lors de la Conférence de Stockholm le 31 août dernier, la Ministre déléguée aux affaires européennes a annoncé une contribution de plus de 40 millions d’euros.

Il faudra bien sûr aller plus loin : ce sera l’objet de la conférence internationale de reconstruction dont le Président de la République a proposé la tenue, et où la France tiendra toute sa place. Une mission interministérielle d’évaluation se rendra aujourd’hui même à Beyrouth.

Au Liban comme dans l’ensemble de la région, la France doit se mobiliser toujours davantage en faveur de la paix. Au Liban la situation reste fragile. Le conflit peut reprendre à tout moment et compromettre le processus politique. Or nous ne pouvons accepter que ce pays serve une nouvelle fois de champ de bataille aux guerres des autres.

Nous devons désormais placer les différents acteurs régionaux devant leurs responsabilités. S’agissant de la Syrie, il est important qu’elle contribue à une application pleine et entière des résolutions 1559, 1595 et 1701. Concernant cette dernière résolution, je salue la levée du blocus annoncée hier par Israël et qui devait prendre effet cet après-midi. L’application de cette résolution implique également de veiller à l’achèvement du retrait israélien, parallèlement au déploiement de la FINUL renforcée ; à la libération des soldats israéliens enlevés ; au respect de l’embargo sur les armes ; au désarmement des milices et, enfin, au règlement de la question des fermes de Chebaa.

Nous devons favoriser le dialogue interlibanais et travailler à préserver la coexistence harmonieuse entre les différentes communautés. L’effort international devra se poursuivre dans la durée, pour permettre au gouvernement libanais de mettre en œuvre les indispensables réformes économiques et sociales que réclame le pays. Par son aspiration à faire vivre la diversité des cultures et des religions, le Liban incarne le message de respect et de tolérance que nous voulons défendre pour toute la région. J’en suis convaincu : pour agir au service de la paix au Proche-Orient, nous devons préserver notre faculté d’écoute et de dialogue, face aux peurs et aux frustrations qui s’expriment de toute part. Par notre proximité, géographique, mais également historique et culturelle avec la rive sud de la Méditerranée, nous avons un rôle particulier à jouer entre l’Europe et le monde arabe, contre la tentation du rejet ou du repli sur soi.

C’est le devoir de la France et de l’Europe de montrer que le choc des civilisations n’est pas une fatalité. Personne d’autre que nous, Français et Européens, ne porte cette sagesse héritée de notre histoire. Personne d’autre que nous ne porte cet espoir pour une région du monde que beaucoup croient vouée à la violence et au fanatisme.

Plus que jamais nous devons, avec nos partenaires européens, faire entendre notre voix. C’est ce qu’attendent nos compatriotes. C’est aussi ce qu’attendent beaucoup d’autres peuples. Plus que jamais nous devons défendre notre vision du monde : une vision fondée sur la conviction que la violence appelle toujours la violence et que seule une perspective politique, fondée sur le droit, permet de sortir des crises. Une vision qui repose sur le respect de l’identité des peuples et l’attachement à l’universalité des droits de l’homme. Une vision qui s’appuie sur une exigence : l’unité de la communauté internationale, pour laquelle les Nations Unies jouent un rôle central. Car il ne peut y avoir de paix durable sans légitimité et adhésion de tous.

Tirons toutes les leçons de cette crise : la France doit se donner les moyens de jouer un rôle toujours plus important sur la scène internationale. Nous avons besoin d’un outil diplomatique fort et efficace, je l’ai dit il y a quelques jours à nos ambassadeurs. Mais je tiens à le réaffirmer ici : il n’y a pas de diplomatie efficace sans un outil de défense performant.

Grâce à la loi de programmation militaire que vous avez votée nous sommes présents aujourd’hui sur de nombreux théâtres de crise. Conformément aux orientations définies par le Président de la République, le gouvernement veillera cette année encore au respect des engagements pris dans la loi.

Enfin, nous devons également poursuivre nos efforts afin de faire de l’Union européenne un acteur de premier plan au service de la paix. Nos opinions publiques attendent une Europe efficace sur la scène internationale. C’est un domaine où nous avons accompli de vrais progrès ces dernières années : le Liban le montre. Mais nous devons aller encore plus loin.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Députés,

Une nouvelle fois, dans la crise, la France a fait face. Elle a assumé ses responsabilités, elle a su faire entendre sa voix, dans le respect des principes et des convictions qu’elle défend partout dans le monde.

Au moment où l’arrêt des violences a suscité tant d’attentes dans la région, où l’espoir renaît mais où rien n’est encore acquis, l’exigence d’action et d’engagement reste entière. Soyez assurés que mon gouvernement, sous l’impulsion du Président de la République, mettra tout en œuvre pour continuer à défendre les valeurs de la France.

7 septembre 2006.

150 150 Dominique de Villepin

Le droit, la justice et la société internationale

Monsieur le Président, Cher Boutros Boutros-Ghali

Monsieur le Ministre, Cher Bernard Bot,

D’abord merci, merci pour votre accueil chaleureux, pour vos paroles de bienvenue et vous comprendrez tous que je m’associe à ce que vient de dire mon ami Bernard Bot, concernant nos amis espagnols frappés si cruellement dans la vie quotidienne au cœur de Madrid par des attentats aussi lâches.

Messieurs les Présidents,

Madame le Procureur, Monsieur le Procureur,

Mesdames et Messieurs les Juges,

Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

Je me réjouis de me trouver à La Haye, terre de tolérance et de justice, dans cette Académie qui fait vivre l’exigence d’un monde régi par le droit.

Votre institution, bientôt centenaire, a été le témoin privilégié de l’histoire du droit international, d’une utopie devenant réalité. Lieu unique de formation et d’échanges, elle est aussi, selon la formule de M. Boutros-Ghali, l’un de vos anciens étudiants que je salue parmi nous, « une véritable école de liberté ». L’enseignement qui y est dispensé respecte les différentes traditions juridiques. Il s’adresse également – je ne peux qu’y être sensible – aux étudiants francophones comme aux anglophones.

Notre monde pressent aujourd’hui son unité. Les peuples comprennent qu’ils sont soumis aux mêmes menaces, des pandémies au terrorisme ou à la prolifération des armes de destruction massive, de la destruction de l’environnement à la criminalité internationale. Ils partagent les mêmes espoirs, fondés sur les potentialités nouvelles qu’offre, avec la globalisation, le grand décloisonnement du monde. Ils doivent répondre ensemble au même grand défi : comment construire un nouvel ordre international ?

Car nous abordons une période charnière de l’histoire. Comme au tournant de la Renaissance ou au siècle des Lumières, il nous faut inventer un monde nouveau, forger de nouveaux outils. Et comme à chacun de ces moments clés où s’est joué l’avenir du monde, c’est en définitive vers le droit que les hommes se tourneront, car le droit est la grammaire de l’ordre international.

***

Déjà, à la Renaissance, c’est pour accompagner l’essor du commerce maritime et les grandes découvertes que l’Ecole de Salamanque, avec les grandes figures humanistes de Francisco de Vitoria et Francisco Suarez, entreprend de forger le « droit des gens ». La prise de conscience de l’unité du genre humain et de la mesure exacte de la planète amène alors les hommes à vouloir organiser de manière harmonieuse le nouvel espace mondial qu’ils découvrent.

Au sortir d’une période charnière, entre guerres de Religion et guerre de Trente Ans, Grotius donne forme à cette ambition en forgeant le droit moderne des traités. La paix de Westphalie, en 1648, traduit ces principes en actes et consacre définitivement la souveraineté de l’Etat contre les prétentions du pape ou de l’empereur.

Les Lumières s’efforcent ensuite, au XVIIIe siècle, de penser un ordre international structuré sur le mode du contrat social. Kant et l’abbé de Saint-Pierre imaginent alors des projets destinés à garantir la « paix perpétuelle ».

Si celles-ci demeurent utopiques, le monde ne tarde pas à trouver un nouveau principe d’ordre : au sortir de l’aventure impériale, Vienne, en 1815, ouvre l’ère des congrès, assurant l’équilibre européen dans le concert des puissances, tandis que l’écho de la Révolution française éveille le printemps des peuples de l’Europe et consacre le principe des nationalités qui va dominer le siècle.

Les excès de ce principe jettent l’Europe dans la Première Guerre mondiale, bientôt suivie d’une seconde, sanglant aveu de l’échec des conférences qui avaient défini les termes de la paix. Sous l’emprise de ce double choc, les hommes fondent enfin le multilatéralisme. L’Europe, hantée par les tragédies qu’elle a traversées, s’engage résolument dans la voie de l’intégration régionale et de la supranationalité, tandis que se mettent en place, après la création des Nations unies et la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l’homme, des systèmes de protection internationale des droits  fondamentaux.

Depuis l’origine, à chacun de ces moments clés, une dialectique se joue entre la force et le droit. Les avancées du droit répondent aux dérèglements de la force, renouvelant constamment la question centrale de la légitimité du recours à la violence dans l’ordre international, dont Raymond Aron soulignait à juste titre, dans Paix et guerre entre les nations, qu’elle constitue l’essence même des relations internationales.

*

Aujourd’hui, nous avons besoin de faire franchir au droit une nouvelle étape, de fonder une légitimité nouvelle, en accord avec la réalité du monde. Car notre planète a profondément changé de visage.

La chute du mur de Berlin avait pu faire rêver d’un nouvel âge du droit et de la liberté, entrouvrir les horizons radieux de la fin de l’histoire. Mais, bien vite, ces espoirs se sont dissipés. Le monde d’après 1989 a révélé une complexité nouvelle. La multiplication des crises, des Balkans à l’Afrique, de l’Asie à l’Amérique latine ; la persistance des conflits régionaux, en particulier au Moyen-Orient, foyers de désordre et de perturbation ; les attentats du 11 septembre, qui ont mis le monde en état de choc : autant d’avertissements lancés en quelques années à l’humanité tout entière.

Ces menaces, si lourdes pour la stabilité du monde, se nourrissent aussi de la persistance de l’injustice, de l’impunité de trop nombreuses dictatures, des violations incessantes des droits de l’homme.

C’est pourquoi nous avons un impérieux devoir d’action et de réflexion. Comment agir efficacement, dans la durée et sans déstabiliser un monde qui risque la rupture entre les peuples ? Comment, et sous quelles conditions, recourir à la force pour surmonter les blocages et rétablir l’ordre ? La question centrale est bien celle de l’articulation de l’action et du droit, de l’efficacité et de la légitimité.

*

Le droit doit évoluer, car les principes sur lesquels il repose sont en pleine mutation.

Si la souveraineté des Etats, pierre angulaire du droit des gens, demeure une règle fondatrice, nombreux sont ceux qui dénoncent, depuis Henry Dunant, le « droit régalien au meurtre » dont s’indignait René Cassin face à l’Allemagne nazie.

De la création de la Croix-Rouge au développement de l’aide humanitaire, des Quatorze Points de Wilson à la proclamation de la Charte des Nations unies, des premiers procès pour crimes contre l’humanité à la naissance de la Cour pénale internationale, d’importants jalons ont été posés pour étendre et renforcer le droit.

Face aux drames de l’Afrique ou des Balkans, nous avons vu se préciser l’idée d’un droit d’ingérence humanitaire, lorsque les populations civiles sont menacées de génocide ou de crime contre l’humanité. L’abomination du génocide rwandais, il y a bientôt dix ans, a constitué un électrochoc. La communauté internationale a compris qu’elle ne pouvait rester inerte face à une tragédie d’une telle ampleur.

Devant les obstacles rencontrés par le secrétaire général des Nations unies qui demandait l’envoi de casques bleus, a été avancée l’idée d’une intervention humanitaire. La France a pris ses responsabilités avec l’opération Turquoise. Même si les massacres n’ont pu être empêchés, des centaines de milliers de vies ont pu être sauvées, avant que la mission MINUAR II prenne le relais. Ce même refus de l’indifférence a notamment guidé, après le Rwanda, l’intervention au Kosovo.

Désormais, des valeurs supérieures émergent, aspirant à s’imposer aux Etats souverains. L’universalisme des droits de l’homme est de plus en plus largement admis. L’humanité se forge une conscience et se découvre des valeurs partagées.

L’action contre les dictatures et les violations des droits de l’homme doit s’appuyer sur la légitimité, condition de l’efficacité. C’est pourquoi il revient, en dernier recours, à la communauté internationale tout entière de décider de l’emploi de la force.

Le droit est aujourd’hui d’autant plus nécessaire que la puissance a changé. Ses composantes traditionnelles – la géographie, la population, les armes, l’économie – doivent plus qu’autrefois prendre en compte d’autres paramètres. Cultures et religions prennent un poids nouveau sur la scène internationale. Les identités se révèlent réfractaires à la force. La volonté de puissance coalise les oppositions et fédère les haines.

***

C’est donc bien une révolution qui s’accomplit sous nos yeux: la clé de ce nouveau monde réside dans le droit. Ensemble, nous devons franchir une nouvelle étape et mettre en place une démocratie entre les nations, fondée sur le respect et la conscience d’un destin commun.

Si nous voulons un monde plus sûr, nous devrons bâtir un monde plus juste, faisant davantage de place à la responsabilité collective. C’est pourquoi nous devons forger une nouvelle approche dans le traitement des crises et parvenir à l’adoption de références communes.

Nous avons besoin d’instruments d’alerte précoce tels qu’observateurs, mécanismes de surveillance ou même forces d’interposition préventive. Il est indispensable également d’engager une réflexion approfondie sur l’usage préventif des moyens coercitifs : les violations graves et répétées des droits de l’homme exigent que nous définissions sans tarder les contours d’une légitimité fondée sur l’unité de la communauté internationale.

L’action doit appréhender toutes les dimensions, y compris économiques, et prendre en compte un environnement régional qui constitue parfois l’une des sources des problèmes mais peut aussi contribuer à la solution. Aucun conflit touchant un Etat ne peut se régler sans ses voisins et l’intervention de la communauté régionale reste la meilleure manière d’agir. Nous devons donc tirer tout le parti des instruments disponibles et en particulier des structures régionales et internationales, comme des entités privées ou mixtes. Ainsi, nous pourrons faire jouer le principe de subsidiarité pour déterminer à chaque fois le meilleur niveau pour agir, tout en préservant le caractère central de l’ONU.

*

Ce nouvel esprit guide l’engagement de la France. Pour dissiper le sentiment décourageant que le monde n’apprend pas, multipliant les occasions perdues, nous devons faire de chaque crise un laboratoire. Nous devons sans cesse perfectionner nos méthodes et nos outils.

La crise ivoirienne a montré la nécessité d’une approche fondée sur la volonté et sur des principes.

D’abord, il faut mobiliser la communauté internationale et mettre en place un mécanisme de dialogue politique intégrant toutes les parties à la condition d’un cessez-le-feu complet et préalable. La négociation doit aborder les questions de fond, comme cela a été le cas à Marcoussis, avec en particulier la difficile question de l’ivoirité. C’est ce message qui, dès le début de la crise ivoirienne, a permis de couper court à la menace d’une guerre générale.

Ensuite vient le temps de réconcilier les parties. C’est notamment le rôle d’un gouvernement de transition reflétant par sa composition la volonté de préserver l’unité nationale.

Enfin, il faut conforter le processus politique. Sur la base d’un mandat des Nations unies, une force internationale peut être nécessaire pour sécuriser le cessez-le feu, protéger les populations civiles, et préparer le retour de l’administration et les élections. Pour maintenir la mobilisation de la communauté internationale, une nation cadre peut opportunément servir de chef de file.

Tout au long du processus, seule l’exigence d’équité et de justice peut permettre une action efficace. C’est pourquoi nous avons saisi le Haut Commissariat aux droits de l’homme en demandant l’examen sans exclusive de l’ensemble des événements intervenus depuis le déclenchement de la crise et sur la totalité du territoire.

Il y a quelques mois, la crise haïtienne a ouvert une nouvelle épreuve pour la communauté internationale. Face à une réalité complexe, il faut s’attarder sur les circonstances particulières qui ont poussé cette communauté internationale à agir.

La France s’est voulue respectueuse des règles démocratiques et, en même temps, soucieuse de prendre en compte toutes les réalités. En effet, les autorités haïtiennes n’ont cessé de s’affranchir de la légalité constitutionnelle, remettant en cause les libertés démocratiques et allant jusqu’à suspendre le Parlement. Elles s’engageaient dans un engrenage de violence en armant leurs partisans au mépris des souffrances du peuple. Face à l’impasse, à la menace d’une guerre civile, le devoir du Président Aristide était d’en tirer toutes les conséquences. Nous lui avons donc demandé de prendre ses responsabilités. C’est le sens de l’action diplomatique menée par la France. Avec sa démission, une page a été tournée. Nous devons désormais nous mobiliser pour garantir ensemble la reconstruction politique et économique de ce pays dans la paix et la stabilité.

Les Nations unies ont décidé l’envoi dans quelques mois d’une force de stabilisation pour contribuer à ramener l’ordre public à Haïti. Notre devoir à tous est de soutenir cette décision et d’y contribuer à la mesure de nos moyens. Nous devons aussi apporter toute l’aide internationale nécessaire pour permettre à ce pays qui souffre de trouver enfin le chemin de la prospérité.

***

Pour mieux faire face aux enjeux et aux crises d’un monde en profond désordre, nous devons en permanence adapter notre architecture juridique. Il s’agit désormais de réconcilier l’universalisme et le devoir d’action, autour de deux exigences essentielles.

Première exigence : assurer la cohérence et l’unité du droit, notamment dans le cadre de la réforme des Nations unies.

Face à la diversité croissante des acteurs internationaux et aux conflits de valeurs qui peuvent les opposer, l’émergence de règles communes applicables à tous s’avère plus que jamais nécessaire.

La Haye est au cœur de cette grande aventure et je suis fier de la contribution qu’apporte la France à travers la présence des juges français.

La Conférence de droit international privé a vu le jour ici voici plus d’un siècle. Elle a déjà permis d’adopter plus de trente-cinq conventions, souvent sur des sujets cruciaux, comme la protection internationale des enfants.

Votre ville abrite également la Cour permanente d’arbitrage qui, jour après jour, défriche le terrain de la jurisprudence. C’est le premier instrument international de ce genre mis à la disposition des Etats. Le règlement par arbitrage conserve aujourd’hui toute sa place, à l’exemple de ce qui a pu être fait dans le cadre du tribunal irano-américain de réclamations.

Enfin, la Cour internationale de justice est véritablement le « gardien du droit international », comme l’a définie son président, M. Shi Jiuyong. Organe judiciaire principal des Nations unies, elle est le lieu privilégié du règlement pacifique des différends entre Etats, sous l’autorité des juges internationaux. Les arrêts qu’elle a rendus en 2003 témoignent à la fois de son dynamisme et de la confiance qu’elle inspire : je pense notamment à la fixation de la frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria, et à la destruction des plates-formes pétrolières iraniennes dans le Golfe persique.

La Cour internationale de justice se trouve au centre des mutations de l’ordre juridique : mutations normatives, avec le développement du droit international dans tous les domaines ; mais aussi juridictionnelles, avec la multiplication des instances judiciaires internationales. C’est bien à travers ce rôle essentiel qu’elle est en mesure d’assurer l’unité du droit international.

*

La seconde exigence essentielle est la lutte contre l’impunité dans le monde.

Lorsque l’ensemble des mécanismes de prévention des conflits ont échoué, le droit et la justice ne peuvent rester à l’écart de ces périodes difficiles où le rétablissement durable de la paix appelle le jugement des criminels.

La justice pénale internationale n’est pas récente, comme en témoigne le tribunal institué en 1474 pour juger Peter de Hagenbach, gouverneur du duc de Bourgogne. Mais une étape majeure a été franchie en 1945 avec la création du tribunal militaire de Nuremberg.

Aujourd’hui, le mouvement s’accélère avec des juridictions pénales spécifiques : Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Tribunal pénal international pour le Rwanda, tribunal spécial pour la Sierra Leone, mais aussi, installé au Cambodge, le futur tribunal chargé de juger les principaux responsables Khmers rouges. Leurs missions sont cruciales. Leur succès engage l’avenir des Etats directement touchés mais aussi le développement de la justice pénale internationale.

Il ne s’agit plus ici de faire juger les vaincus par les vainqueurs mais de faire respecter un principe : les coupables de ces crimes qui heurtent la conscience de l’humanité doivent savoir qu’ils en répondront tôt ou tard. C’est une exigence morale, qui seule peut redonner aux victimes leur visage d’homme. C’est une nécessité politique, car il importe de prévenir de nouvelles dérives. La légitimité du pouvoir se juge aussi à ses actes : nous l’avons vu, hier encore, à Haïti.

Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie est aujourd’hui entré dans la phase d’achèvement de ses travaux. La France salue l’œuvre de justice qu’il accomplit avec tant de détermination. Nous devons lui donner les moyens de conclure sa mission, notamment en aidant à l’arrestation de tous les criminels encore en fuite.

Tous ne pourront pas, nous le savons, être jugés par les juridictions pénales internationales. La lutte contre l’impunité devra donc se poursuivre au sein même des territoires qui ont formé le théâtre des exactions commises. Le chemin de la réconciliation suppose la réappropriation par les pays concernés de leur propre justice, à condition que celle-ci réponde aux exigences du procès équitable.

La communauté internationale doit aider l’ensemble de ces Etats à se doter d’une structure judiciaire à la hauteur des enjeux. La création, au sein de la Cour d’Etat de Bosnie-Herzégovine, de la Chambre spéciale sur les crimes de guerre, constitue un pas essentiel dans cette direction. Seules de nouvelles formes d’intervention peuvent parfois permettre à des communautés mutilées de surmonter leurs épreuves sans céder aux réflexes de vengeance, telles les commissions « Vérité et réconciliation » qui ont vu le jour en Afrique et en Amérique latine.

Il faut aussi trouver la voie de la conciliation entre la paix et la justice. Nous apprenons pas à pas comment soutenir de front ces deux exigences, car il faut à la fois que les armes soient déposées et que les criminels répondent de leurs actes.

Aujourd’hui la Cour pénale internationale constitue une avancée majeure. Voici un an jour pour jour, ses juges prêtaient serment et je me réjouis d’être ici en ce jour anniversaire. Il lui faut désormais relever trois grands défis : recevoir les moyens nécessaires pour que les coupables soient jugés, ce qui suppose le concours des Etats. Mais aussi rendre des jugements équitables dans des délais raisonnables, ce qui demande des procédures efficaces et une jurisprudence cohérente. Elle doit enfin répondre aux attentes particulières des victimes.

La dimension universelle de cette nouvelle juridiction est essentielle à son fonctionnement et il nous appartient à tous, Etats et organisations non gouvernementales, d’agir pour parvenir à cette universalité. Nous devons convaincre les Etats qui ne sont pas encore parties au Statut de Rome de le ratifier. Nous devons aussi veiller à préserver l’intégrité du statut de la Cour. La France, pour sa part, respectera pleinement ses engagements.

Le principe de complémentarité se trouve au cœur même du dispositif de la Cour qui n’exercera sa compétence que là où les juridictions nationales se seront révélées impuissantes à le faire. C’est dire si la coopération avec les Etats parties sera déterminante : coopération pour déterminer ce qui relève de la sphère internationale et ce qui appartient au champ national, coopération surtout pour permettre à la Cour, dans le respect des règles, de mener en toute indépendance ses enquêtes et de poursuivre les criminels.

La Cour doit à présent pouvoir fonctionner de façon durable et crédible. Elle peut compter sur le soutien actif de mon pays. La France, vous le savez, s’est résolument engagée en faveur de la création et de l’établissement de cette juridiction. Elle est également l’un des premiers contributeurs à son budget. Déjà, des liens ont été noués avec les représentants des autorités judiciaires françaises pour bâtir entre eux un dialogue étroit et fructueux.

***

Ensemble, nous devons enfin défricher les nouveaux horizons du droit international. Ce qui, naguère, passait pour utopique est désormais à notre portée.

D’ores et déjà, nous voyons que nous pouvons progresser par des avancées juridiques concrètes.

Développons les normes pour combler les lacunes du droit. La France a pris l’initiative de la négociation d’une convention sur les disparitions forcées. Les progrès dans les sciences et les techniques du vivant réclament des normes éthiques pour empêcher les manipulations. La promotion des principes démocratiques et de bonne gouvernance passe aussi par des textes, notamment pour lutter contre la corruption. La responsabilité sociale et environnementale des entreprises appelle des normes nouvelles.

Dans un monde interdépendant, il nous faut promouvoir l’universalité des instruments internationaux en aidant au besoin les Etats à en supporter les contraintes, et renforcer les régimes de vérification. Ainsi la France se réjouit-elle que la convention sur les armes chimiques réunisse aujourd’hui cent soixante Etats parties. Je salue à cet égard la détermination de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, qui a son siège ici, à éliminer cette catégorie d’armes de destruction massive.

Mais il faut aller plus loin. Les institutions multilatérales doivent être réformées pour être à la fois plus légitimes et plus efficaces. C’est pourquoi, par exemple, la France est favorable à l’élargissement du Conseil de sécurité. Il faut aussi recentrer chaque institution sur son mandat et rationaliser les méthodes de l’assemblée générale de l’ONU.

Car nous devons en priorité lutter contre les menaces nouvelles. Le terrorisme doit être combattu dans le cadre du droit. Outre l’indispensable corpus juridique, renforçons les mécanismes de surveillance, afin de mieux vérifier la manière dont les Etats s’acquittent de leurs obligations. Il nous faut développer l’assistance technique et affermir l’action de persuasion, voire de coercition à l’égard des Etats. De même, face à la prolifération des armes de destruction massive, la France demande un renforcement des instruments multilatéraux et une meilleure coordination des Etats les plus engagés. Pourquoi ne pas créer un corps permanent d’inspecteurs du désarmement, qui seraient à la fois les yeux et les bras de la communauté internationale ? Enfin, pour marquer l’engagement des Etats face aux crises régionales, nous pourrions envisager de réunir le Conseil de sécurité au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement, dans une formation de Conseil de paix.

Surtout, la communauté internationale doit se donner les moyens de renforcer la défense des droits de l’homme. Aujourd’hui le statu quo n’est plus acceptable : il faut faciliter la prévention et l’alerte précoces par des mécanismes de surveillance et des procédures d’information et de saisine des organes compétents. Il faut renforcer le Haut Commissariat aux droits de l’homme. Je souhaite à cet égard rendre hommage au travail accompli à la tête de cette instance par Mme Robinson, saluer la mémoire de M. Vieira de Mello et féliciter Mme Louise Arbour qui vient d’être désignée comme haut commissaire. Nous devons également réfléchir aux moyens de perfectionner la Commission des droits de l’homme. Face aux violations constatées, une politique de sanctions ciblées doit pouvoir être mise en œuvre.

***

Mesdames et Messieurs,

Encore récemment, toute atteinte à la souveraineté des Etats était jugée insupportable. Ce temps s’achève. Alors que les nouvelles menaces, conjuguées aux enjeux de la mondialisation, suscitent l’inquiétude, le droit et la justice constituent notre meilleure chance de construire un autre monde. Le bouillonnement de notre planète offre une opportunité unique, fondée sur la conscience nouvelle de partager un même destin.

Cette grande ambition prend toute sa dimension ici, à La Haye, sur cette terre des Pays-Bas, dont Descartes disait : « Quel autre lieu pourrait-on choisir, quel autre pays où l’on puisse jouir d’une liberté si entière, où l’on puisse dormir avec moins d’inquiétude ? »

Au même moment, Grotius, le père du droit international, voyait dans la France « le plus beau royaume après celui du ciel ». Quel meilleur symbole des liens profonds entre deux pays et de leur vocation commune à servir la tolérance et l’humanisme ?

11 mars 2004, Académie de droit international, La Haye

150 150 Dominique de Villepin

Le Japon et la France face aux nouveaux défis internationaux

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur d’être reçu aujourd’hui par l’université de Fukuoka, à un moment clé de l’histoire du Japon et du monde. En novembre 1924, Paul Claudel s’est exprimé ici au nom de la France. A cette époque, il prédisait déjà deux choses.

La première, c’est que la nouvelle université de Fukuoka serait appelée à connaître un grand développement. Il avait vu juste, et vous êtes aujourd’hui un haut lieu de connaissance, de création et de recherche.

La seconde, qu’il soulignait également dans sa correspondance diplomatique, c’est que Fukuoka était un point central sur la carte de l’avenir, un lieu où la France « devait à tout prix prendre position ». Là encore le présent a donné raison à Claudel qui avait su percevoir, en étudiant votre région, la valeur d’un héritage, d’une inspiration uniques.

Selon la légende, le Kyushu constitue le berceau de l’identité japonaise : c’est sur les hauteurs du mont Takachiho qu’un dieu serait venu parmi les hommes et que son descendant, le premier empereur du Japon, Jinmu, serait parti pour le Honshu fonder le royaume de Yamato. C’est d’ici également que la culture du riz s’est progressivement étendue dans l’archipel, trois siècles avant Jésus-Christ. Et, plus près de nous, c’est encore du Kyushu qu’étaient originaires nombre des inspirateurs de la réforme Meiji, tel Saigo Takamori.

J’ai retrouvé cet esprit des origines en me promenant ce matin dans le temple Komyo Zenji et dans les jardins Bukko et Ittekikai. La sérénité de cette géographie de sable, de pierre et de mousse frappe l’intelligence et le cœur. Elle exprime à la perfection l’âme de votre pays.

Votre région forme depuis toujours une terre d’échanges et de brassage, une porte à travers laquelle le Japon a dialogué avec les cultures, les religions, les arts et les techniques venus d’Asie ou d’Occident, au pas des marchands et des missionnaires comme saint François-Xavier. Aujourd’hui Fukuoka et sa région perpétuent cette volonté d’ouverture, à l’heure où la mondialisation franchit de nouvelles étapes et où l’économie asiatique y joue un rôle moteur.

Je souhaite m’inscrire avec vous dans cette tradition de dialogue et vous dire ma conviction. Nos deux pays, éloignés par la géographie, se rapprochent chaque jour par l’histoire. Ils partagent une même perception des défis et une même exigence d’action face à un monde qui change, où les distances se réduisent et les frontières s’estompent.

***

Le regard de la France et du Japon, qui mêle le mythique et le réel, les archétypes et les influences réciproques, constitue aujourd’hui une chance : il nous permet de participer à l’invention d’une modernité nouvelle, au service d’une ambition politique commune.

Nous sommes attachés à l’idée d’un monde respectueux de toutes les cultures et des différentes identités. Comment accepter un modèle unique ? Nos sociétés ont besoin, pour s’épanouir, de préserver leurs racines tout en s’ouvrant à une altérité indispensable. A cet égard, comment imaginer mondes plus éloignés, sociétés plus différentes, cheminements plus contrastés que ceux de la France et du Japon ? Pourtant nos deux pays, liés par une fascination réciproque, partagent les mêmes exigences.

Nous nous trouvons côte à côte pour promouvoir les conventions sur le patrimoine immatériel mais aussi sur la diversité culturelle, élaborées dans le cadre de l’UNESCO sous l’égide de son directeur général, M. Matsuura. Ensemble, nous voulons désormais éviter un double danger : celui d’une uniformisation du monde et celui d’un enfermement identitaire qui, après le choc du 11 septembre, favoriserait les risques de fracture entre les peuples.

Notre rencontre traduit précisément la fécondité de l’ouverture et du respect des imaginaires. En France, le Japon a été la source de mille rêves et de mille légendes. Le XIXe siècle français s’est enthousiasmé pour une esthétique profondément originale, dont témoigne le japonisme d’un Degas ou d’un Monet. Avec la fascination d’un Edmond de Goncourt pour Hokusaï le « Fou de peinture », la république des lettres dépassait ses oppositions traditionnelles entre baroque et classique, romantisme et réalisme, et se passionnait pour ces estampes au trait épuré, empreintes d’une troublante profondeur.

Aujourd’hui l’attrait du Japon n’est plus chez nous l’apanage d’une élite cultivée. Il touche une jeunesse éprise de modernisme, guettant les derniers prototypes du laboratoire du futur que forme votre pays avec ses nouvelles générations d’images, de jeux vidéo, de robotique et de technologies de l’information. Outre un intérêt constant pour les arts et les traditions nippones – je pense en particulier au Kabuki et à la splendeur de ses costumes, ou encore à la culture des bonsaïs –, mes compatriotes entretiennent une familiarité croissante avec les modes de vie japonais, des symboles spirituels aux objets matériels. Le dépouillement et la rigueur de l’esthétique nippone marquent tous les continents à travers un cinéma sans égal, des grandes épopées d’Akira Kurosawa aux œuvres de Nagisa Oshima ou de Takeshi Kitano.

*

La France et le Japon sont confrontés à des défis majeurs en matière de sécurité. La prolifération des armes de destruction massive constitue une menace globale et nous sommes, en Europe comme dans l’archipel, aux portes de zones décisives. L’essai balistique auquel a procédé la Corée du Nord en août 1998 marque un tournant dans nos consciences, ici comme dans le monde occidental.

Notre responsabilité est collective. En créant un précédent inacceptable, la nucléarisation de la péninsule coréenne ébranlerait les grands équilibres stratégiques. Le Japon prend, en tant que pays voisin, toutes ses responsabilités dans cette crise. Avec la Russie, la Chine, les Etats-Unis et la Corée du Sud, il a lancé des pourparlers avec la Corée du Nord. Cette voie, qui mobilise les Etats les plus proches, est la seule capable de produire des résultats. Nous lui apportons tout notre soutien.

Nous voulons appliquer sans dérogation les règles de non-prolifération, et nous attendons de la Corée du Nord qu’elle entreprenne le démantèlement complet, irréversible et vérifiable de ses programmes nucléaires. La Corée du Nord doit comprendre que la meilleure garantie pour sa sécurité et son développement réside dans l’abandon de son programme nucléaire et le strict respect de ses engagements internationaux.

Le véritable espoir d’une solution durable repose sur la recherche d’un plan de règlement global, incluant des assurances de sécurité et un volet économique, avec notamment des perspectives de développement permettant de traiter en priorité les graves pénuries énergétiques de la Corée du Nord. Au-delà de l’urgence liée à la situation, nous devons inciter ce pays à engager les réformes nécessaires, notamment en matière de respect des droits de l’homme. Nous partageons l’émotion suscitée au Japon par l’angoissante question des personnes enlevées : il faut que la Corée du Nord y réponde et que les familles aujourd’hui divisées puissent être réunies dès que possible.

Il est d’autant plus urgent de résoudre les crises régionales que le développement du terrorisme accroît la menace et l’incertitude. Le terrorisme est entré dans une nouvelle phase de son histoire. Il n’est plus au service d’une cause politique précise ; il n’est plus l’outil extrême d’une stratégie ; il constitue désormais le cœur et l’essence d’une volonté de détruire et de répandre la peur, partout dans le monde, au nom de la haine et du fanatisme. Il entretient une idéologie barbare visant à déclencher une guerre des mondes et il profite des tensions locales pour propager l’instabilité et le chaos.

En mutation constante, le terrorisme se développe en collusion avec les réseaux de prolifération, de trafic d’armes et de blanchiment d’argent. Flexible, il utilise les technologies de pointe et les systèmes de communication les plus complexes. Opportuniste, il sait instrumentaliser tous les lieux de conflit et de tension du monde, du Moyen-Orient à l’Europe, de l’Asie du Sud et du Sud-Est à l’Afrique. Parce qu’il menace tous les pays et tous les peuples, il ne peut être combattu de manière isolée.

Nos deux pays ont payé sur leur sol le prix de ce fléau. Ils doivent se mobiliser chaque jour davantage ensemble et sur tous les fronts : aux Nations unies avec le comité du contre-terrorisme, au sein du G8 avec ses différents instruments, à travers le Groupe d’action sur les financements internationaux pour lutter contre le blanchiment de capitaux, et dans toutes les autres enceintes pertinentes. Pour être efficace et durable, notre action doit traiter à la racine ce mal qui se nourrit de l’injustice et des inégalités. Cela suppose la mise en place de modèles de développement équilibrés, la définition de solutions équitables aux crises internationales, comme nous avons su le faire au Cambodge et en Afghanistan. Du Proche-Orient à l’Iraq, il est urgent de rétablir l’espoir pour des populations menacées par une spirale de violence.

Notre vision du monde repose sur un socle de valeurs communes. Le Japon et la France se sont retrouvés côte à côte sur le pourtour de la planète dans le cadre d’opérations sous mandat de l’ONU, au Timor comme en Afghanistan, en Bosnie comme en Afrique. Partout ils ont agi au nom des mêmes idéaux de paix et de démocratie.

Sur l’Iraq nous n’avons pas partagé la même position. Mais désormais nous regardons vers l’avenir de ce pays. Nous sommes déjà engagés dans la reconstruction civile et humanitaire. Une fois la souveraineté iraquienne rétablie, nous pourrons envisager d’aller plus loin tant dans ces domaines, avec l’Allemagne et avec vous, qu’en matière de formation de la police et de la gendarmerie. Mais à ce stade, la priorité est d’assurer dans les meilleures conditions le transfert de souveraineté et la mise en place de structures démocratiques. Nous ne progresserons dans cette voie qu’avec l’aide des Nations unies : cela suppose que les recommandations du Conseil de sécurité soient pleinement prises en compte.

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Je tiens à rendre hommage, au nom de la France, à la volonté du Japon de prendre des responsabilités croissantes sur la scène internationale. C’est bien la marque d’un monde nouveau, que chacun doit contribuer à construire.

La chute du mur de Berlin a fait naître un espoir de liberté et de prospérité. Sur cet élan, l’Europe autrefois divisée s’est réconciliée autour d’une aspiration commune à la démocratie et au progrès. Elle veut continuer d’avancer sur le chemin d’une union toujours plus étroite. En Asie du Nord-Est, face au poids des divisions anciennes, le Japon pour sa part travaille à l’émergence d’une région plus unie et plus stable.

Devant les fractures persistantes du monde, nous avons d’abord  besoin de volonté : le fatalisme ou l’indifférence ne feront qu’aggraver les menaces actuelles. Nous partageons avec vous cette exigence d’action. Mais comme vous, nous souhaitons qu’elle soit guidée par des règles et des principes communs.

Le respect du droit est la première de ces règles. Avant d’être une contrainte, il garantit l’équilibre entre l’universel et le particulier, le planétaire et le local. Chacun peut s’épanouir au sein d’espaces de liberté protégés par le droit. Ce qui vaut pour les individus vaut pour les Etats et nous savons, au Japon comme en Europe, que la tentation de s’affranchir des règles est dangereuse. Car s’instaure alors la division et la loi du plus fort.

Le principe d’unité ensuite doit guider nos choix. Aucun pays, aucune coalition ne peuvent assurer seuls la stabilité d’un monde interdépendant. Face aux menaces qui, comme le terrorisme ou le crime organisé, se jouent des frontières, seule l’action collective de la communauté internationale constitue une réponse adéquate.

Le principe de justice doit également se trouver au cœur de nos préoccupations. A l’heure où la puissance matérielle, qu’elle soit militaire, économique ou technologique, risque de se heurter à d’autres facteurs d’ordre culturel ou identitaire, tout sentiment d’injustice chez un peuple menace la stabilité régionale et mondiale. Il est susceptible de dégénérer en un abcès de fixation et de remettre en cause nos efforts en faveur de la paix et de la stabilité.

De ces règles et principes, nous pouvons tirer une leçon : nous n’avons pas à choisir entre la puissance ou la sagesse, entre la volonté d’action ou l’impératif de mémoire et de connaissance, entre le droit ou la force. Il nous faut apprendre à combiner ces deux exigences. La puissance et la sagesse sont les deux piliers d’une même volonté du monde. Elles permettent à la fois de comprendre la réalité qui nous entoure, d’analyser les origines d’une crise ou d’un conflit, et d’apporter des réponses adéquates. Le Japon et l’Europe, fidèles à leur identité, peuvent forcer les portes de solutions originales et justes.  Notre temps a besoin de leur expérience et de leur détermination.

Mais pour faire vivre ces principes, la communauté internationale doit s’appuyer sur des instruments adéquats : c’est le rôle du système multilatéral qu’il nous faut rénover. S’agit-il d’un rêve ? Je ne le crois pas, car nous disposons aujourd’hui d’atouts considérables : songeons aux progrès de la démocratie sur la planète, rapprochant désormais la plupart des grandes nations : c’est bien notre intérêt. Songeons à la conscience mondiale qui se lève, réclamant que les gouvernements prennent en compte les biens et les intérêts collectifs de l’humanité : c’est bien leur devoir. Songeons, enfin, à l’évolution du système international lui-même. Après deux guerres mondiales, les fondateurs de l’ONU ont tiré les leçons de l’histoire en créant, notamment avec la charte des Nations unies et le Conseil de sécurité, les bases d’un édifice international sans précédent. Il nous revient d’en poursuivre ensemble la construction : c’est bien de notre avenir même qu’il s’agit.

Pour mieux maîtriser la mondialisation et ses conséquences, le président Jacques Chirac a proposé la création de nouvelles enceintes : une organisation mondiale de l’environnement, un véritable Conseil de sécurité économique et social, chargé de donner les impulsions nécessaires aux institutions internationales et de mieux anticiper les problèmes globaux du monde. Le Conseil de sécurité lui-même doit voir son autorité renforcée en se dotant de nouveaux outils. La France propose notamment la création d’un corps permanent d’inspecteurs du désarmement et d’un corps des droits de l’homme, qui seraient à la fois les yeux et les bras de la communauté internationale.

Nous devons aussi trouver les moyens d’accroître la représentativité du Conseil, notamment par l’augmentation de ses membres. Pour la France, le Japon a naturellement vocation à devenir membre du Conseil de sécurité. Elle soutient depuis longtemps sa candidature. C’est la traduction du poids, de l’influence et des responsabilités de votre pays sur la scène internationale.

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Parallèlement, nous devons mieux ordonner le jeu des puissances. Il ne s’agit pas de choisir entre un monde unipolaire et un monde multipolaire : la multipolarité est un fait qui s’impose à tous. Que ce soit en Amérique du Nord ou en Amérique latine, en Europe ou en Afrique et naturellement en Asie, de grands pôles de responsabilité aspirent légitimement à prendre leur place sur la scène internationale. Tout l’enjeu consiste à faire en sorte qu’ils se structurent et coopèrent ensemble, dans le dialogue et selon des règles communes, pour relever les grands défis auxquels ils sont confrontés.

Certains de ces pôles entretiennent des relations particulières. Les Européens nourrissent des liens anciens et privilégiés avec les Etats-Unis. Cet héritage d’amitié et de confiance constitue aussi un précieux gage d’avenir ; je voudrais à cet égard évoquer l’exemple de la défense européenne, qui illustre l’esprit de solidarité et de responsabilité dans lequel nous voulons œuvrer avec les Américains.

Certains observateurs croient pouvoir opposer le partenariat transatlantique et la construction d’une Europe de la défense. C’est un contresens. Parce qu’il est de l’intérêt de tous de voir l’Europe s’exprimer d’une seule voix, disposer d’une politique de sécurité et jouer pleinement son rôle sur la scène internationale ; et parce qu’il n’y a pas d’action diplomatique crédible sans capacités civiles et militaires réelles.

Hier, grâce au partenariat transatlantique entre l’Union européenne et l’OTAN, l’Europe a recouru aux moyens de l’Alliance pour conduire sa première opération dans l’ancienne République yougoslave de Macédoine. Aujourd’hui, le moment est venu de franchir une étape décisive dans la construction d’une Europe de la sécurité et de la défense qui contribuera à son tour à donner à l’Alliance atlantique une vitalité nouvelle. L’intervention au Congo traduit la détermination de l’Union européenne à défendre les valeurs de paix et de stabilité à l’extérieur de ses frontières, y compris de manière autonome. Plusieurs initiatives ont été engagées par ailleurs pour renforcer les capacités militaires de l’Europe, notamment la création de l’Agence européenne de l’armement ou le projet de cellule de planification et de conduite d’opérations. Ces progrès sont indispensables. Il y va de l’avenir de notre continent.

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L’intégration régionale constitue un facteur de paix et de stabilité. De même que le monde tire profit d’une Europe unie, il a besoin d’une Asie mieux organisée. Les Européens observent avec un très vif intérêt les efforts accomplis sur votre continent. Un dialogue nouveau est en train de se nouer entre pays asiatiques sur des questions aussi essentielles que la prévention des conflits, la gestion des crises, le désarmement et la non-prolifération, dans le cadre du Forum régional de l’ASEAN ou dans le format ASEAN plus trois.

Le Japon constitue l’un des promoteurs de ce dialogue. Je salue à cet égard son initiative d’organiser prochainement à Tokyo, conjointement avec l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), une conférence sur la prévention des conflits, les mécanismes européens de sécurité et leur application en Asie. Ce type d’échange d’expériences n’en est qu’à ses débuts, mais il contribue à la formation d’un concept de responsabilité régionale qui doit aider à mieux résoudre les problèmes du monde.

L’Union européenne et l’Asie orientale doivent développer leur partenariat. Huit ans après le lancement de l’ASEM, les progrès sont là : tous les thèmes y sont abordés, de la lutte contre le terrorisme à la prolifération, des migrations à la propriété intellectuelle. Le Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’ASEM à Hanoi en octobre prochain doit être l’occasion de donner un nouveau souffle à cette structure. Le Japon y apporte d’ores et déjà une contribution essentielle ; nous devons maintenant aller plus loin pour mettre en place de véritables stratégies communes.

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Le monde a besoin d’un Japon déterminé à occuper toute sa place sur la scène internationale. La contribution de votre pays est indispensable à l’émergence du nouvel ordre que nous appelons de nos vœux.

Economiquement, le Japon représente la deuxième puissance mondiale. Une nouvelle page s’ouvre et les réformes engagées pendant des années difficiles portent leurs fruits : l’économie japonaise retrouve la voie de la croissance. Le niveau de la recherche scientifique et la qualité des programmes de formation fournissent les meilleures assurances pour l’avenir.

Le Japon est pour nous un grand partenaire, notre premier client et notre premier fournisseur en Asie. Tirant profit de la complémentarité de nos deux économies, des partenariats industriels de plus en plus nombreux se développent dans tous les secteurs, des hautes technologies à l’automobile, comme en témoigne l’alliance entre Renault et Nissan. Les entreprises françaises ont investi de manière ambitieuse dans votre pays, se hissant au deuxième rang des investisseurs étrangers.

Culturellement, le Japon offre l’exemple d’une vitalité extraordinaire. Dès les années 1980, le Centre Georges-Pompidou a rendu hommage au « Japon des avant-gardes ». Cette exposition montrait comment votre pays s’attache à concilier tradition et modernité, preuve que l’on peut s’ouvrir au monde tout en creusant son identité. Dans cet esprit, l’art japonais défriche de nouveaux chemins artistiques à l’instar des réalisations architecturales d’un Tadao Ando, qui confèrent au béton l’aspect lissé de la soie et du bois écorcé. Et je tiens à rendre hommage à la maison de la culture du Japon à Paris qui passionne le public français par une programmation qui va des spectacles de Nô aux explorations audacieuses dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Politiquement enfin, la voix du Japon a vocation à incarner expérience et humanisme dans un nouvel âge. Elle est attendue en Europe comme dans le reste du monde, pour contribuer à relever les grands défis de notre époque.

Le défi du développement rassemble nos deux pays. Nous savons, à Tokyo comme à Paris, que la paix et la stabilité ne seront pas assurées tant que certains peuples vivront dans la misère ou que les pandémies pourront ravager des continents entiers. L’exigence de solidarité du Japon est connue. Les programmes d’aide et de coopération de votre pays en Asie du Sud-Est représentent 50% de l’aide publique dans cette région et constituent un facteur essentiel de son développement. Je tiens aussi à saluer l’engagement du Japon en faveur de l’Afrique, notamment à travers la IIIe Conférence internationale de Tokyo pour le développement de l’Afrique à l’automne 2003. Cette réunion a confirmé notre volonté d’agir ensemble dans le cadre de coopérations triangulaires et de coordonner davantage nos actions sur le terrain, par exemple dans le domaine de l’eau.

Au sein du G8, nous partageons le même souci d’associer à nos démarches les pays émergents. Le dialogue élargi avec les pays en développement, commencé à Evian, constitue un pas important dans la recherche d’une mondialisation plus juste et plus équitable.

Le défi de l’environnement réunit également le Japon et la France, l’un comme l’autre marqués par de fortes densités humaines et industrielles et par une grande concentration urbaine. Comment ne pas admirer le génie japonais quand il travaille à économiser la nature, cette nature dont votre pays a l’art de mettre en valeur la moindre fleur, la rosée la plus éphémère, le souffle le plus délicat ? « Avec un peu d’eau et une branche fleurie, évoquer l’immensité des rivières et des montagnes » dit un maître de l’Ikebana.

Aussi nous retrouvons-nous pour défendre les grandes causes environnementales telles que la lutte contre l’effet de serre, à laquelle le Protocole de Kyoto apporte une contribution déterminante. L’engagement du Japon constitue un élément crucial dans ce combat pour l’avenir. De même, le Forum mondial de l’eau qui s’est tenu l’an dernier à Kyoto a montré la détermination de nos deux pays à agir de concert, notamment par des coopérations sur le terrain, du Sénégal à Djibouti ou au Laos.

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Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

L’amitié et l’ambition qui nous lient constituent un formidable gage d’espoir. Pour la France, comme pour l’Europe en Asie, le partenariat avec le Japon constitue un pilier essentiel.

Vous le savez, l’image de votre pays se nourrit de celle du mont Fuji, symbole de grandeur et d’apaisement. Forts d’une identité unique, vous offrez l’exemple d’une puissance sereine, d’une réussite admirée par tous, d’une voix d’autant plus écoutée qu’elle se place au service d’un monde plus solidaire et plus responsable.

1er mars 2004, Japon