Quels sont les risques de l’après Brexit pour la France ?
Sur le fond du dossier, la voie est étroite car il y a un débat entre deux principes : celui de la liberté de circulation des biens et des personnes et l’autre concernant l’accès au marché intérieur. Le refus de liberté de circulation tel qu’il a été voulu par une majorité de Britanniques en votant pour le Brexit entraîne directement une entrave à la liberté d’accéder au grand marché. Ce qui est une très mauvaise chose pour les Britanniques et ils ne l’avaient sans doute pas prévu. Du côté européen, ce n’est pas non plus une bonne nouvelle car ça limite la taille du grand marché européen et le flux des échanges. On est encore dans la période de gueule de bois de chaque côté.
Certains aimeraient profiter du Brexit pour régler des comptes et que ça serve de leçon à ceux qui seraient tentés par une telle expérience. On va sortir de cette période pour entrer dans une phase de travail. On est obligé d’avancer mais la voie est étroite car pour sortir d’une telle mécanique, il n’y a qu’une façon : c’est d’imaginer que le contexte lui-même évolue. Au bout du compte, on reste dans un scénario extrêmement contraint. Il n’y a de bonne nouvelle pour personne à la fin. Cette négociation du Brexit risque de se faire sur un fond de crise et de montée du populisme. Elle devait être technique mais elle risque de devenir de plus en plus politique et là personne n’en connait l’issue.
L’Europe n’a jamais connu une situation aussi dangereuse car elle est aussi plongée dans une crise internationale qui se prolonge. Avec son lot de menaces et d’incertitudes et des règles du jeu de l’économie mondiale qui sont en train de changer en profondeur.

Comment la France peut-elle être une force de propositions dans cette logique de confrontation qui secoue la planète actuellement ?
Nous avons un groupe de pays avec la Russie, la Turquie, l’Iran et la Chine qui réclame le respect de la souveraineté des Etats. Les Français, eux, ont dérapé en affirmant la possibilité de changement de régime. Ce qui a nourri le cycle des interventions militaires françaises. Nous avons la preuve aujourd’hui que cette politique nous a menés dans l’impasse. L’idée qu’on va régler les crises du monde en envoyant nos soldats est une absurdité car la violence appelle la violence et nous sécurise en rien. De plus, cette règle interventionniste oublie une leçon de l’Histoire : plus un Etat est détérioré, plus la violence s’y installe. La conséquence de toute guerre, c’est la déstabilisation des Etats. Qu’on le veuille ou non, plus on intervient en Irak, en Syrie ou en Libye, et plus les résistances des sociétés sont atteintes durablement. Même notre intervention au Mali a finalement modifié les équilibres locaux qui entraînent de nouveau des déstabilisations durables.
Donc cette alliance s’organise pour défendre ce principe et la question aujourd’hui pour nous, c’est bien de savoir si Donald Trump ne va pas rejoindre cette alliance de pays légitimistes. Ce qui changerait complètement la donne avec un rapprochement des Etats-Unis avec la Syrie d’Assad et la Russie de Poutine. Et là, l’Europe, elle est où?

L’Europe persiste à condamner la Russie. Qu’en pensez-vous ?
Le choix de l’Europe vis à vis de la Russie se pose compte tenu de la crise du Moyen-Orient mais aussi de la crise ukrainienne. Or si nous posons tous les éléments sur la table, la relation avec la Russie est incontournable, essentielle et même centrale. C’est une relation imposée par l’Histoire et par la géographie. La question est donc de trouver des intérêts communs pour avancer avec la Russie en prenant en compte les difficultés qui sont au milieu de la route.

Quels seraient ces intérêts communs ?
J’en vois deux : la sécurité qui est la préoccupation majeure des Russes. Avec notamment la peur d’un encerclement par l’Otan. De leur côté, les pays d’Europe centrale éprouvent la même crainte d’une agression mais cette fois-ci du camp russe. Donc il faut trouver du lien et la seule façon de la faire, c’est de reprendre les choses là où on les a laissées. Il faut recréer une architecture de sécurité européenne. L’Ukraine est la parfaite illustration de cette incompréhension.
L’autre axe de collaboration c’est celui du Moyen Orient à partir du principe du refus de changement de régime.


Que peut faire encore la France au Moyen-Orient ?

Une révolution diplomatique. La France a posé depuis 2011 comme règle le refus de parler avec le régime syrien en place. Ma conviction, c’est que Bachar al Assad n’est pas la solution au problème syrien mais on ne peut pas entamer un processus politique et diplomatique en posant d’emblée comme pré condition sa mise à l’écart. Il faut accepter de parler avec les Russes et avec le régime d’Assad en faisant en sorte qu’un processus soit lancé. Et tout au long de ce processus, des étapes seront franchies qui conduiront à terme au départ de Bachar al Assad. Mais c’est un point d’arrivée, pas un point de départ.

Pourquoi la France a-t-elle orienté sa politique en réclamant l’éviction d’Assad comme principe de départ à tout processus ?
Je crois qu’il y a eu la tentation militaire. On veut faire croire que l’interventionnisme militaire est efficace. Or tout ce que nous savons depuis ces vingt dernières années nous dit le contraire. Mais ça parle à l’opinion publique qui voit un porte-avions et des bombardements sur les villes.