Tag

Afrique

1024 1024 Dominique de Villepin

L’Afrique a besoin de traits d’union

– De passage à Rabat, Dominique de Villepin a répondu aux questions du HuffPost Maroc sur les souvenirs qu’il garde des cinq premières années de sa vie passées à Rabat, sur la possibilité d’une union maghrébine, ou encore sur la politique africaine de la France –

Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance à Rabat?

Outre les scènes familiales, mon premier souvenir d’enfant, c’est d’abord celui des premiers défilés de la jeune armée marocaine, dans cette période d’ébullition qui était celle de l’indépendance. Et ce sont des paysages, à la fois ceux du littoral et des montagnes de l’Atlas. Ce sont des images, des flashs très divers, très colorés, et en même temps très marqués par le temps, par l’époque, et par les changements qui intervenaient durant cette période.

Cette période qui était, aussi, celle où le rêve de l’unité maghrébine était permis, et à portée des dirigeants maghrébins. Avec le temps – et la distance – que pensez-vous justement de cette possibilité?

Il y a certainement eu beaucoup d’occasions perdues, mais les réalités sont là. La réalité géographique, la réalité historique, la réalité culturelle vont dans ce sens, et plaident en faveur de l’unité. Il y a un intérêt commun des peuples de cette région à travailler ensemble.

La politique étrangère du Maroc est de plus en plus tournée vers l’Afrique. Peut-elle créer ces liens dont a tant besoin le continent?

On le voit aujourd’hui avec l’activité de la diplomatie marocaine en direction de l’Afrique, avec les voyages du roi dans un certain nombre de pays. Les accords et les contrats signés, avec des pays comme l’Éthiopie, sont des étapes importantes de cette ouverture du Maroc vers l’Afrique. L’Afrique a besoin de traits d’union. Elle a aussi besoin d’acteurs qui permettent de tisser des liens, y compris, bien sûr, dans cette proximité que constitue le Maghreb, où il y a des perspectives importantes pour l’avenir.

La France, de son côté, dispose-t-elle aujourd’hui d’une politique africaine cohérente?

Force, malheureusement, est de constater que non. Mais il y a nécessité de développer cela, et je le souhaite vivement. Je le souhaite parce que l’intervention militaire est souvent le réflexe naturel, tant de la part de certains gouvernements africains que de la part de gouvernements européens et, en particulier ces dernières années, du gouvernement français. Je ne crois pas que ce soit la bonne ni la meilleure réponse. Évidemment, l’inaction ne peut pas être une alternative. Ce qu’il faut, c’est un engagement au service d’une stratégie et d’une politique permettant d’émanciper l’Afrique.

25 novembre 2016, HuffPost Maroc

1024 576 Dominique de Villepin

Discours au Forum Mondial Convergences 2015

Dans un discours donné au Forum Mondial Convergences 2015, Dominique de Villepin propose d’examiner les conditions de réalisation d’un grand projet de coopération eurafricain

1000 571 Dominique de Villepin

Pour un grand projet eurafricain

 – Dans une tribune parue chez Libération, Dominique de Villepin se prononce pour la promotion d’une Eurafrique moderne –

Après une décennie d’indifférence, l’Afrique attire de nouveau nos regards. Malheureusement, c’est un regard de peur et d’impuissance. Nous voyons, stupéfaits, des centaines de milliers de réfugiés fuyant le Moyen Orient et l’Afrique et des guerres éclater de toutes parts, menaçant de former un arc continu du Sahel à la Somalie, en passant par le Nigeria et l’Afrique centrale.

Mais dans un monde gouverné par la peur, il n’y a que deux chemins qui s’ouvrent.

Le premier, c’est le repli sur nous-mêmes, sur nos frontières, sur nos doutes, sur notre identité, au risque de faire une croix sur nos idéaux et de nous résigner à un face-à-face stérile avec le monde. Le second, c’est d’accepter d’aller toujours un peu plus à la rencontre de l’autre, dans un esprit de réciprocité et de respect qui n’empêche pas pour autant la défense de nos intérêts respectifs.

La mémoire malade de la colonisation reste encore trop souvent source de dénis et de non-dits entre l’Europe et l’Afrique. Pourtant, cette amertume peut être dépassée à condition de prendre conscience que cette histoire fait aussi notre force, car elle a créé des solidarités durables. À l’heure où la France elle-même peine à tenir ses engagements financiers en matière d’aide au développement, il nous faut plus que jamais capitaliser sur ces solidarités qui sont autant de promesses d’ouverture et de stabilité.
Des promesses qui doivent s’incarner dans un grand projet structurant, à l’instar de ce que les Chinois ont entrepris en Eurasie avec la Nouvelle Route de la Soie. Ce partenariat développerait trois volets. D’abord la coopération politique pour favoriser l’enracinement de la démocratie, de la stabilité, de la paix à travers un soutien aux Etats-nations et un travail sur l’alternance politique. Deuxième volet, la coopération économique, tournée vers les infrastructures et les réseaux – eau, électricité, transports, communications – sources de croissance, en mobilisant un Fonds eurafricain de croissance doté conjointement. Troisième volet, la culture car elle est le patrimoine solidaire et l’avenir commun. Un tel partenariat est à la fois urgent et nécessaire, car nous sommes à l’ère des interdépendances et des complémentarités. Les défis auxquels se trouvent confrontés les uns concernent aussi les autres, comme le prouvent les questions migratoires ou sécuritaires. De même, la relance de la croissance européenne moribonde passe par un soutien à la croissance africaine, laquelle profiterait en retour d’un renforcement des investissements européens. L’urgence et l’interdépendance sont aussi celles des enjeux climatiques, sanitaires et sociaux, qui réclament une prise en charge intercontinentale au nom de la solidarité et de la dignité humaine.

Nous ne sommes pas prisonniers du choix entre un afro-pessimisme désespérant ou un afro-optimisme parfois béat ; il existe aussi une troisième voie qui est celle d’un afro-réalisme tourné vers l’avenir. C’est celle d’un tel projet, seul rempart tangible au repli identitaire et à la propagation de l’insécurité internationale.

22 septembre 2015, Libération