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1024 683 Dominique de Villepin

Quel bilan des années Obama ?

Les États-Unis oscillent entre surextension de leur pouvoir d’influence indirect et retrait de leur puissance d’action. Les peuples confrontés au danger du déclin croient trop souvent que le choix se résume à la résignation ou à la résistance. La métamorphose offre une troisième voie possible, tout particulièrement aux États-Unis. En acceptant de s’effacer, il est parfois possible de se perpétuer. C’est ce qui distingue les empires évanouis – le legs espagnol en Amérique latine, après trois siècles, se limite à un héritage linguistique – et les empires persistants. Rome, engloutie par les Barbares, a été absorbée et perpétuée par eux. Nous vivons encore sur le droit et l’administration romains, la pensée et le rapport à la nature gréco-romains, la religion même, paradoxale- ment, avec son pontife et ses évêques. C’est en étendant la citoyenneté romaine à tous, en 212, que Caracalla acte à la fois la mort et le renouveau de l’empire deux siècles avant l’effondrement effectif de Rome. De même les États-Unis peuvent-ils devenir une nation-monde en cessant un jour, plus ou moins proche, d’en être le centre.

Le bilan des années Obama est à cet égard ambivalent. Peut-être restera-t-il dans l’histoire comme l’initiateur de cette métamorphose. Son image personnelle de fils de Kenyan, élevé en Indonésie, d’une mère du Kansas, a su trouver un écho mondial sans précédent. Il a eu à cœur d’utiliser la parole pour changer le rapport du monde à l’Amérique, opérant un virage à cent quatre-vingts degrés par rapport à George W. Bush. Ses discours de campagne sur les relations entre classe et race, ses discours internationaux soigneuse- ment travaillés et mis en scène au Caire, à Accra, à Prague, ont fait date et marqué les esprits. Peu de présidents américains auront essayé si fermement de théoriser leur action, sans pour autant laisser leur nom à une doctrine.

Avec son élégance patricienne, sa rigueur intellectuelle de professeur de droit de la côte Est et son penchant idéaliste, Barack Obama paraît quelque peu décalé dans les États-Unis du début du XXIe siècle. Accordant du temps à la réflexion et à la raison, il contrôle à l’extrême chacun de ses gestes et chacune de ses paroles. Tout semble chez lui un exercice brillamment maîtrisé au long d’un parcours d’obstacles, de la séance du Conseil de sécurité nationale aux traits d’humour des émissions du samedi soir. Cela, à l’heure où l’Amérique médiatique est hantée par l’irrationnel, l’immédiateté et l’exagération. On dirait l’image d’une Amérique qui se rêve au passé, plus grande, plus sûre d’elle-même et plus ouverte sur le monde qu’elle ne l’est vraiment. Du coup, Barack Obama apparaît comme un président de série télévisée, irréel, sans prise effective, ni symbolique, ni institutionnelle sur l’Amérique de son temps. Reagan était un acteur devenu président. Obama est un politique condamné à jouer le rôle de président.

En résulte une impression de faiblesse. Sans doute sous la nécessité de l’époque, la fatigue des guerres américaines et les effets de la crise économique, Barack Obama a été confronté à la fronde des barons mondiaux. Ses gestes ont été scrutés, ses hésitations exploitées. Benyamin Netanyahou a voulu s’affranchir des injonctions à cesser la colonisation, fort de ses soutiens au sein du Congrès américain et dans son opinion publique. Vladimir Poutine a compris, lors de l’affaire des armes chimiques en Syrie, à l’été 2013, que l’Amérique ne monterait plus en première ligne, lui laissant le champ libre pour avancer à la fois sur le front ukrainien, où il se sentait provoqué, et sur le front syrien, où il s’agaçait des atermoiements occidentaux vis-à-vis de Bachar Al-Assad. Xi Jinping, à son tour, au printemps 2016, a pensé que l’Amérique n’était pas en mesure de défendre sa politique d’endiguement en mer de Chine du Sud et a donc accéléré la cadence pour ériger la « grande muraille de sable ».

Sur le plan intérieur, la présidence Obama restera celle de l’impuissance assumée. Des combats titanesques pour une réforme de l’assurance santé somme toute limitée, puis une inertie de huit ans sur la régulation financière, sur la réglementation des armes à feu, sur la place de la minorité noire dans la société américaine. Faut-il y voir une incapacité à agir ou une nouvelle vision presque pontificale de la fonction présidentielle qui pourrait faire date ? Cette forme d’« eucharistie médiatique » dans laquelle il s’agirait pour le président d’être le catalyseur des passions politiques, portant les rires, les larmes et les colères de la nation, annoncerait la transition vers un président alchimiste, maître de l’agenda médiatique et des passions populaires. Certes, l’Amérique change, mais sa société se crispe. La population blanche y est vouée à devenir minoritaire à l’horizon 2050, du moins à n’être que la plus forte des minorités. Le fait est capital, à l’heure où se révèlent à nouveau l’enracinement et la solidité de mécanismes ségrégationnistes qui, en deux siècles, ont fait de la population noire des États-Unis une classe sociale, jadis même une catégorie juridique particulière. Les inégalités économiques et les iniquités policières et judiciaires partagées sur les réseaux sociaux par le mouvement « Black lives matter » (« Les vies noires comptent ») mettent en évidence la perpétuation, de génération en génération, de préjugés et d’exclusions qui pèsent sur l’avenir de toute la société américaine.

Extraits de Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, 2016.

1024 573 Dominique de Villepin

Faisons le pari de la nouvelle route de la soie

 – Dans une tribune publiée par Les Echos, Dominique de Villepin expose sa vision du projet de la Nouvelle Route de la Soie –

 

La mondialisation change de forme et de centre de gravité et c’est à peine si nous nous en rendons compte, enfermés dans nos débats internes français et européens, engoncés dans une pensée de la mondialisation occidentale et libérale, emprisonnés par des outils financiers et économiques d’un autre temps.

Un projet symbolise ce basculement, c’est celui de la nouvelle route de la soie, dont la présidence de Xi Jinping a fait une priorité économique et diplomatique de la Chine.

Ce récit collectif rappelle l’âge d’or des Tang, tout en offrant un cadre souple pour répondre aux défis majeurs du pays : l’internationalisation de son économie et le renforcement du rôle mondial de sa monnaie dans les échanges mondiaux, le rééquilibrage du développement au profit des provinces de l’intérieur et de la consommation des ménages, la coopération internationale pour résoudre les tensions islamistes parmi les Ouïghours du Xinjiang.

Mais c’est aussi un nouveau récit collectif pour le monde, en panne de projet commun depuis la fin de la guerre froide et l’échec de la démocratisation libérale à marche forcée. Il s’agit de combler le vide, humain, politique et économique, qui sépare les deux pôles de prospérité du Vieux Monde, Europe et Asie orientale, ainsi que le Moyen-Orient riche en ressources énergétiques, voire plus loin l’Afrique, à travers de nombreux projets d’infrastructures, portuaires, ferroviaires, autoroutières, mais aussi financières et de communication. La France a trois bonnes raisons de s’y intéresser.

C’est une vision économique qui transpose la planification à la chinoise à la coopération économique internationale. Dans un monde financier volatil et instable, il est urgent de prendre en main les projets de long terme, à travers de nouveaux outils multilatéraux, à l’image du Fonds asiatique et à travers une nouvelle évaluation du risque des projets. Les Chinois souhaitent des partenariats entre groupes européens et chinois pour conquérir des parts de marché le long de cette route, pour créer des synergies dans les capacités technologiques, administratives et commerciales. C’est une chance pour l’Europe dans les projets de transports et les services urbains, où la France est en pointe (eau potable, électricité, éclairage, hôtels), ainsi que pour des partenariats communs à destination de pays tiers, africains par exemple. L’Europe prendrait la mesure de ce défi en s’efforçant d’articuler le plan Juncker d’investissement de 300 milliards d’euros à une feuille de route définie en commun autour du thème de la route de la soie.

C’est une vision politique qui lutte contre la propagation de l’islamisme du Moyen-Orient au nord du Caucase jusqu’à l’Asie centrale par le développement. C’est également un outil pour articuler la relation nouvelle entre la Chine et la Russie, à l’heure du mégacontrat gazier de 400 milliards de dollars et de nombreux projets communs, notamment en Sibérie. Se tourner vers l’ouest, c’est se donner le choix de sa politique, éviter le face-à-face avec les Etats-Unis et contourner l’endiguement par le « collier de perles ».

Troisième raison, c’est une matrice pour un nouveau multilatéralisme. D’une part, il s’agit de créer de nouvelles institutions multilatérales à projet, qui seront jugées sur leurs résultats. D’autre part, c’est l’occasion d’ouvrir des cercles existants, comme l’Organisation de coopération de Shanghai, à des pays européens pour renouveler le dialogue. Cela peut permettre aussi de trouver des cadres de discussion et de projets plus souples entre l’Europe et la Russie, notamment pour trouver les 30 milliards nécessaires à la stabilisation de l’Ukraine.

Ce fil entre Est et Ouest reste à saisir. Ce sera faire de la politique autrement, par la force des projets économiques, en donnant un cap à nos entreprises. C’est une tâche qui doit mobiliser l’Union européenne, les Etats, mais aussi les collectivités locales, les chambres de commerce, les entreprises, sans oublier les universités et les think tanks.

27 février 2015, Les Echos

900 812 Dominique de Villepin

Avant la démocratie. Quelques réflexions sur l’actualité de Machiavel.

 – Article paru dans la Revue des Deux Mondes – 

Machiavel, c’est notre modernité politique saisie à sa naissance, que son génie a peinte avec son potentiel de métamorphoses futures.

Avec lui, la Renaissance rompt avec le monde sacré de l’Antiquité et du Moyen Age, et invente un nouvel âge de la pensée politique. En défendant l’autonomie de la sphère politique, en mettant en avant le Prince comme sujet politique dont la liberté, y compris par rapport aux règles morales, devient la condition de possibilité d’une Histoire faite par les hommes, Machiavel inaugure la modernité politique. Cette subjectivité politique s’accomplit à travers l’Etat, corps légal et « institution » de ce sujet agissant qu’est le Prince, doté de cette profondeur de champ et de ces prestiges froids et mystérieux que recèlent les « secrets » et la « raison d’Etat ». Chez Machiavel, le Prince peut être aussi bien un monarque despotique qu’un gouvernement républicain : Spinoza et Rousseau l’ont lu comme un « manuel à l’usage des peuples ». L’histoire politique depuis la Renaissance jusqu’à nos jours a façonné et légitimé un Etat affranchi de son surmoi religieux, créateur d’un sentiment national avec lequel il se confond dans l’Etat-nation, et rénovateur rationnel d’institutions articulées par les principes du droit.

Or, l’Etat est aujourd’hui un corps malade, d’un point de vue national et d’un point de vue mondial. Autrement dit : il y a un malaise dans la république comme dans les relations internationales. L’Etat souffre d’hypertrophie : sur le plan intérieur, il assume plus de missions que jamais. Sur le plan extérieur, il s’est désormais étendu, sous le modèle idéal plus ou moins accompli de l’Etat-nation, à l’ensemble du globe, émergeant à la fois de la structuration de sociétés d’avant l’Etat et du morcellement d’empires supra-étatiques. Tout en grossissant, l’Etat s’est paradoxalement atrophié : à l’extérieur, c’est l’Etat failli (faillite morale, financière, politique), cause des plus grandes tragédies de notre temps ; et à l’intérieur il s’est affaissé, ses administrations sont devenues impuissantes, sa haute fonction publique a perdu beaucoup de sa substance morale et humaine, et la crise de l’autorité de sa parole ont rendu la loi aussi bavarde qu’il est inaudible.

En tant que gaulliste, républicain, et ancien ministre des affaires étrangères, je suis particulièrement sensible à cette grande métamorphose de l’Etat. Cette crise s’énonce ainsi : si nous avons parachevé la construction républicaine, c’est-à-dire tenu les promesses de la modernité politique que Machiavel a définie, nous n’avons pas encore accompli la promesse démocratique, qui est l’étape historique suivante de la construction politique. C’est bien là à mon sens que se trouve la clé pour comprendre notre époque : la distinction essentielle entre la république et la démocratie, et même leur contradiction. La démocratie n’est pas, dans notre histoire, une simple modalité supplémentaire de gouvernement de l’Etat. La démocratie, telle que nous l’a montrée Tocqueville en analysant les réalités américaines, est la société civile capable de s’organiser elle-même dans sa diversité. Elle n’est plus un sujet agissant pour le compte de tous, elle est l’articulation simultanée d’une multiplicité de points de vue. La démocratie se coule d’autant plus mal dans le moule des institutions qu’elle fut depuis deux siècles un horizon d’attente, un principe d’espérance. Millénarisme dans le siècle, elle promet une société sans Etat et donc un dépassement de la modernité machiavélienne.

Elle a du mal à être gouvernée dans le cadre de l’Etat. Elle conteste depuis 1968 l’autorité sous toutes ses formes,  à l’école, dans les familles, au sein des entreprises, face à une administration toujours suspecte de bureaucratie ou à une police sans cesse accusée de bavures. S’effritent les églises, les syndicats, les partis, les grandes entreprises verticales, les familles mêmes, au profit d’affinités électives et groupusculaires. La société démocratique veut se voir inlassablement reflétée dans son miroir médiatique. Elle aime se voir en train de dévoiler. Les écoutes, les photos volées dans les coulisses du pouvoir font pénétrer le public jusque dans l’intime, par les indiscrétions d’un majordome, d’un serviteur de l’ombre, ou encore par les fuites de Wikileaks. Dévoyé par sa colère contre les institutions établies, le sentiment démocratique transforme le droit de savoir en devoir de tout savoir.

C’est en traitant les conséquences de la dialectique explosive entre République et démocratie que nous restaurerons la confiance collective dans l’avenir.

Il faut traiter d’abord l’affaiblissement de la République et de l’Etat sous les coups de boutoir de la démocratie. En France, l’Etat a fondé la nation, et de là vient l’immense nostalgie qui s’empare de notre vieux pays, au risque d’idéaliser le passé.  Face aux craquèlements du monde machiavélien, la république est sur la défensive. La laïcité, de règlement de paix entre les confessions, se mue en une religion civique enseignée à l’école,  fade descendant du culte de l’Etre Suprême. Même crispation sur les frontières mentales et physiques de la nation. On voudrait enseigner à nouveau le roman national, célébrer les frontières du Rhin aux Alpes, se retrouver entre soi, même si les changements démographiques font de ce vœu une chimère.

Comment répondre à la peur que suscite la déliquescence de l’Etat sans pour autant ressusciter des fantômes ?

Nous avons besoin d’un Etat stable et cohérent. Il ne s’agit ni de l’étendre à outrance, ni de le soumettre à des cures d’amaigrissement répétées. L’assainissement des finances publiques n’a au fond d’autre objectif que de restaurer cette visibilité à l’action de l’Etat, car le seul spectre d’une banqueroute suffit à le discréditer. Crédibiliser un horizon d’équilibre des comptes est responsable, tandis que la gabegie comme l’austérité sont les deux faces de la même irresponsabilité.

Nous avons besoin d’un Etat simplifié et rationalisé, pour concentrer ses forces là où elles sont le plus nécessaires. Cela suppose à mon sens une simplification territoriale – dix grandes régions capables de mener des politiques visibles -, et au plus huit à dix mille communes. Trois personnages doivent incarner cette république vivifiée par l’élection au suffrage direct : le maire – peut -être à un niveau intercommunal-, le président de Région et le président de la République.

Dernière exigence, gouverner. Aujourd’hui la France godille d’alternances en remaniements, de « plans com » en vaines promesses. L’inefficacité politique s’insinue dans la faille entre la conquête et l’exercice du pouvoir. On retrouve là Machiavel : « Ceux qui d’hommes privés doivent à leur seule bonne fortune de devenir princes n’ont pas grand-peine à le devenir, mais en ont beaucoup à le demeurer. » La conquête du pouvoir par le suffrage universel est en contradiction avec son exercice. Non seulement les qualités exigées pour l’une et l’autre tâche – conquérir, exercer – sont différentes, mais elles sont à bien des égards incompatibles : rapidité manœuvrière contre patiente ténacité, esprit de combat contre esprit de rassemblement, catalogue de promesses contre priorités clairement affichées. Le remède ne peut être que machiavélien. Gouverner la France, c’est être à la fois homme et « bête », capable d’agir selon la loi et par la force. Et même lorsqu’il s’agit d’être « bête », il faut être lion et renard à la fois, inspirer la crainte et subjuguer les adversaires par la ruse. Faut-il s’étonner que seules des personnalités complexes et souvent ambivalentes ont pu tenir le gouvernail de l’Etat ?

Il nous faut ensuite traiter les conséquences de la faiblesse de la démocratie, car si elle est assez forte pour affaiblir la République, elle ne l’est pas encore assez pour tenir debout sur ses propres jambes.

Le triomphe de la démocratie d’opinion nous a livré pieds et poings liés à un relativisme généralisé où tout est vrai à tour de rôle, où les experts font commerce de leurs disputes et où les chiffres eux-mêmes ont appris à mentir. Tout, dans l’information en continu, est désormais « sans précédent », « historique », terme d’autant plus ironique que cette information est écrite au présent perpétuel, sans passé et sans avenir. Le spectacle politique partisan laisse dans la bouche le goût de cendres de l’éternel retour du même,  avec l’empilement invraisemblable des pactes, des contrats, des plans Marshall, en une sorte de foire permanente aux lendemains qui chantent. C’est comme si les philosophes nous proposaient tous les mois une eschatologie valable pour le mois prochain. Double résultat : le sentiment d’abandon du champ politique et la montée des populismes.

Démocratie d’indignation aussi, qui dit non à tout : aux impôts, aux projets d’urbanisme, à l’énergie nucléaire. Démocratie de faction, où les intérêts particuliers propres à la société civile se coalisent en deux grands blocs antagonistes, alternativement satisfaits. Il faut aider la démocratie à trouver la puissance de dire oui.

Pour sortir du face à face entre l’Etat républicain et la société démocratique, la clé est de créer un terrain commun et des procédures de dialogue.

Le sens même de l’élection fait débat. Le peuple électeur ne sélectionne pas les meilleurs, il offre son consentement à un gouvernement particulier et trouve chez un candidat un visage où il reconnaît sa diversité, ses contradictions, ses aspirations. La partition médiatique ne perturbe pas l’élection, elle en est la seule réalité. Il s’agit moins de choisir des personnalités charismatiques, des leaders, que des incarnations de la proximité, de la normalité ou encore du désir de se battre de tous ceux qui se sentent victimes de la société et veulent s’en sortir.

Choisir les voies du dialogue et calibrer les réformes en fonction du possible, ce serait s’inspirer de la démocratie allemande, qui n’impose jamais que ce qui peut être accepté. Trop souvent, en France, nous demandons plus qu’il n’est possible et obtenons moins que le nécessaire. Corrigeons-nous en décidant autrement, en renforçant le rôle des médiations et de la justice, pour transformer le face à face de l’Etat et de la société démocratique.

Eviter la confrontation, c’est également répondre à la demande de reconnaissance et de personnalisation venue de citoyens, et donc adapter les politiques publiques au parcours de vies, aux âges, aux territoires, à des difficultés spécifiques.

Œuvrons à l’expression directe des citoyens, par exemple à travers des référendums. La tentation de dire non y est forte, mais au moins la possibilité de dire oui existe-t-elle. Au sacre républicain de l’élection, il faut ajouter le sacre démocratique de l’acquiescement, si l’on ne veut pas perdre l’adhésion aux deux.

Accomplir tout cela serait déjà une tâche titanesque. Et pourtant nous n’aurions fait qu’un bout de chemin. Car le vrai combat est au cœur de la démocratie. Si la dictature est la face sombre de la république, la terreur totalitaire est celle de la société démocratique. Le risque du tout-démocratique, c’est l’auto-censure et la discipline intériorisée, l’empire de la bonne conscience et des bons sentiments, ce pouvoir sans lieu qui hante les corps et les âmes, tel que Michel Foucault l’a décrit. Il y a une ligne invisible et ténue qui sépare l’individu solitaire et sans repères de la personne pleinement maîtresse d’elle-même. Malheur à l’homme seul, écrivait Luther, repris par Hannah Arendt, pour définir le totalitarisme. La soif sécuritaire et militaire des démocraties contemporaines n’est pas un accident, elle est gravée au cœur même de cette certitude morale dont la démocratie est pétrie. Le risque de cette démocratie casquée, c’est de confondre l’Autre avec un barbare. La menace est insidieuse, quotidienne, inscrite sur les écrans de télé ou étalée dans les vitrines des magasins. Cette société fondée sur l’injonction au conformisme consumériste, que Pasolini dénonçait déjà comme la forme achevée du fascisme, n’est pas la cité démocratique qu’il s’agit de construire. L’enjeu politique des prochaines décennies, c’est au contraire que la démocratie combatte sa part d’ombre.

Combat pour les médias, d’abord, devenus des féodalités incontrôlées. L’information en continu a tué le journalisme dans son éthique d’établissement des faits et l’a transformé en caisse de résonnance des rumeurs et des phrases-chocs. L’émotion a triomphé de la raison, le slogan des arguments. Cette bataille-là, il faut le reconnaître, a été perdue.  Mais Internet offrira sans doute la possibilité d’un nouveau modèle, comme le montrent des expériences qui organisent le travail sur les sources et leur vérification ailleurs que dans la presse, dans des associations, des cercles académiques ou des fondations abritées de la concurrence médiatique.

Combat pour l’éducation : dans une société démocratique c’est là où se joue l’acquisition de la liberté. Sans doute l’école changera-t-elle profondément, car il s’agit d’offrir aux jeunes esprits la capacité de se construire dans la profusion de l’information et des savoirs. L’éducation ne peut plus désormais être envisagée que tout au long de la vie. L’équation nouvelle est simple : information en continu, élévation en continu.

Combat pour l’égalité, car les forces économiques et sociales travaillent à la rupture de nos sociétés. Les inégalités dans le monde sont criantes en matière de patrimoine. Nous entrons dans une démocratie oligarchique où un groupe limité mène une vie à part et détient un pouvoir économique que rien ne peut contester. Cette société-là est le terreau des barbaries.

Nous sommes rentrés dans le temps de la défiance de tous contre tous. D’élection en élection, l’impuissance publique, la déception civique et la facilité populiste gagnent du terrain. Mais nous pouvons orienter cette métamorphose pour le bien de tous, si nous comprenons qu’il s’agit de réinventer la volonté générale et la place du politique dans nos vies.

*          *          *

Comme Machiavel analysant l’Italie du début du XVIe siècle, nous devons lier la réflexion sur la crise de l’Etat à celle de la crise de la relation entre les Etats. La question démocratique est en effet au cœur du désordre mondial.

Elle fait trembler les bases des relations internationales de l’âge machiavélien. Pendant les massacres sans fin des guerres d’Italie et de la Guerre de Trente Ans, elles durent fondées sur la souveraineté territoriale, un droit réglant les rapports des Etats souverains, et le monopole de la diplomatie aux Etats. Ceux-ci étaient comme des billes dans un sac, se frottant entre elles. Aujourd’hui les billes sont devenues liquides, tout se mêle sans cesse et les frontières sont presque toujours poreuses. C’est un monde de flux, humains, financiers, commerciaux, un monde où les routes comptent plus que les territoires qu’elles traversent.

Pour les démocraties, la souveraineté n’est plus un principe intangible. D’un côté, les sociétés démocratiques ne se sentent pas limitées à un territoire ou un peuple, mais elles constituent un réseau de subjectivités, d’acteurs. Les démocraties dissolvent aisément leur souveraineté au profit d’un partage de compétences à géométrie variable. La démocratie est continue, du local au mondial. L’Etat-nation n’est qu’un échelon, pas un absolu. La construction européenne, souvent décrite comme post-nationale, obéit à ce principe d’extension de la démocratie. Le projet des Nations Unies, à défaut de réalité présente, a vocation pour les plus idéalistes à s’accomplir à l’échelle planétaire, une fois les résistances vaincues. De l’autre côté, les Etats mus par l’aspiration démocratique ne se lient pas les mains lorsqu’il faut défendre ce qui leur est le plus cher, c’est-à-dire la protection de la dignité humaine. Pour un démocrate, « rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Lourds de nos mémoires, nous craignons de porter la responsabilité des crimes que nous aurions laissé commettre. La responsabilité de protéger heurte de front l’inviolabilité de la souveraineté. La Yougoslavie, le génocide au Rwanda, le Kosovo, la Libye, et enfin la Syrie martyrisée par le régime d’Assad ont jalonné une pensée de l’ingérence.

Aujourd’hui, cet impératif moral est source de dangers et de blocages. Si son inscription dans la Charte des Nations Unies en 2005 était légitime pour chercher de nouvelles voies à l’action humanitaire, sa transformation en principe d’ingérence militaire justifiant le changement le régime aboutit à de profondes contradictions et à une inefficacité générale.

D’une part elle se confronte à des puissances qui ne sont pas mues par le même idéal démocratique, mais par des mémoires et des cultures nées des humiliations passées. C’est vrai, à des degrés divers, en Russie, en Chine, en Inde, au Brésil ou en Afrique, autant dire pour les deux-tiers de la population du monde.

D’autre part, l’évaluation des risques humanitaires manque de critères objectifs qui permettraient d’éviter l’intervention arbitraire de chacun en tout lieu. Les campagnes médiatiques créent une injustice de fait entre des malheurs visibles et des malheurs invisibles. Qui sait qu’au Sud-Soudan il y a eu plus de 10 000 morts depuis le début de l’année 2014, et que le conflit des grands lacs au cours des dix dernières années a fait au bas mot trois millions de morts ?

Nous ne savons pas comment protéger une population contre son régime sans l’abattre puis occuper le pays pendant un temps indéterminé. L’intervention libyenne et afghane nous l’ont enseigné. Or rester, c’est nourrir le plus souvent un nouveau chaos et de nouveaux barbares. Mais il n’y a pas de fatalité à choisir entre l’inaction et l’ingérence, car des opérations à but humanitaires – boucliers aériens ou corridors humanitaires- peuvent être entreprises, même si cela suppose d’en assumer les coûts.

Les deux décennies d’après-Guerre Froide s’annonçaient comme le triomphe du droit international. Au contraire, il est remis en cause dans sa légitimité même. Les croisades contre l’axe du Mal, la disparition des ennemis traditionnels au profit d’organisations criminelles mondiales, la stupéfaction devant l’incapacité de la démocratie à s’imposer d’elle-même après la fin du bloc soviétique ont jeté le discrédit sur le droit international. Or le droit, c’est la paix, alors que l’emploi de la force mène toujours à la perpétuation de la violence. L’exemple irakien en dit plus sur ce point que de longs raisonnements.

La démocratie est à la fois un Etat et une société : elle a donc un double regard sur le monde.

La société reconnait partout ses semblables et elle aspire pour eux à la paix, à la prospérité et à la protection. Des droits de l’homme valables dans un seul pays seraient vides de sens, car les sociétés se mélangent, échangent des biens, des services, des connaissances, des croyances. La circulation des populations abat peu à peu les barrières culturelles entre les peuples, au prix parfois de frustrations, de haines et d’incompréhensions.

La confusion entre le registre de l’Etat et celui de la société est à mon sens la source majeure du désarroi français dans son action internationale. Nous demandons en effet à l’Etat de porter les aspirations de la société civile, de porter les Droits de l’Homme comme message exclusif de notre pays à l’étranger. Nous envoyons les ministres comme à la corrida, satisfaits s’ils ont pu prononcer l’expression sans trop de dommages, et d’ailleurs sans résultat.

Nous ne négocions plus. Partant de jugements moraux fermement ancrés, nous concevons un sommet comme un spectacle où s’échangent les imprécations, à l’image des régimes les plus idéologiques. Nous  sauvons la face plutôt que nos intérêts ou nos alliés. L’arsenal diplomatique s’est appauvri jusqu’à ne plus compter que deux armes brandies à tout-va : le communiqué  et la sanction. C’est sans résultat lorsqu’elles ne sont pas les instruments d’une politique cohérente et lisible. Toute diplomatie doit être une prise de risque. Cela signifie choisir l’action.

Enfin, les Etats démocratiques semblent concevoir la force comme le meilleur des raccourcis.  Toute l’histoire de la dernière décennie est marquée par le désir profondément moral d’en découdre avec le Mal, dans l’espoir fou de l’éradiquer et d’instaurer le règne du Bien. Une passion interventionniste s’est emparée de nos démocraties casquées. Il n’y a guère d’année sans nouvelle expédition punitive, en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Mali, en Centrafrique. Ces opérations sont aveugles sur la complexité du Mal, qui n’est pas tout d’une pièce. En combattant une tyrannie à Tripoli, les Occidentaux ont nourri sans le vouloir les réseaux terroristes djihadistes qu’ils ont dû pourchasser en Libye un an plus tard. Aveugles aussi sur le bouleversement des équilibres internes qu’entraîne toujours l’intrusion d’une puissance étrangère. Rien de changé sur ce plan depuis Machiavel : « L’ordre des choses veut que, dès qu’un étranger puissant entre dans un pays, tous ceux qui y sont les moins puissants se rallient à lui, mus par l’envie qu’ils portent à qui les a dominés par sa puissance ». Il en est allé ainsi en Irak entre chiites, sunnites et kurdes et de même en Libye entre les multiples factions, tribus minoritaires ou ethnies périphériques. Or la démocratie consiste à construire une majorité stable, tâche impossible dans ce cadre.

Quelles doivent être les réponses de la diplomatie d’une démocratie comme la France ?

D’abord, préserver une diplomatie étatique que nous avons sacrifiée. Cela veut dire traiter d’Etat à Etat et pas d’ami à ami. Nous devons parler avec tout le monde et ne pas fermer nos ambassades aux premières querelles. Lorsque le général de Gaulle a rétabli les relations diplomatiques avec Pékin, dans un geste aussi unanimement critiqué il y a cinquante ans qu’il est salué aujourd’hui, c’était sans cautionner le régime politique chinois. Il établissait un dialogue d’Etat à Etat et, dans la vision gaullienne, de civilisation à civilisation. On discutait des disputes de l’heure sur la trame de fond des siècles.

Ensuite, soutenir partout le renforcement des Etats. Croire que certains pays pourraient sauter l’étape de l’Etat pour entrer de plain-pied dans le concert des sociétés démocratiques serait une illusion. Les Etats faillis constituent aujourd’hui la principale source d’instabilité et de désordre dans le monde. Ils deviennent ainsi des refuges sans loi pour les criminels et les trafiquants du monde entier. Le fait que l’Etat puisse servir des fins oppressives ne doit pas couvrir une complicité envers la destruction des administrations des pays fragiles. Il faut multiplier et pérenniser les coopérations en matière de haute administration et de sécurité.

Ensuite encore, nous devons apprendre à manier une diplomatie démocratique qui est une nouvelle façon d’agir dans le monde. Les Etats n’ont plus l’exclusivité des influences réciproques : les sociétés civiles, développées, naissantes ou réprimées, sont engagées dans d’intenses relations directes. Les partis politiques développent des liens d’un pays à l’autre, qu’il s’agisse de la IIe Internationale ou de liens plus neufs et surprenants comme le partenariat entre le Parti communiste chinois et l’UMP. Les Eglises, les universités et les laboratoires de recherche sont en contact de plus en plus étroit entre eux, de même que les associations de défense de causes transnationales liées à l’environnement, la défense des droits humains ou la lutte contre la corruption. Enfin les entreprises multinationales sont elles aussi des acteurs d’une diplomatie démocratique. Leurs moyens d’action sont l’influence, davantage que l’accord formel, mais c’est parfois un instrument bien plus puissant. Que l’on songe au « soft power » hollywoodien, pour le pire et pour le meilleur. La diplomatie ouverte et la diplomatie culturelle sont deux tentatives de mieux prendre en compte cette large gamme de relations croisées.

Pour la France, il y a là une immense chance à saisir. Nous sommes devenus une puissance moyenne en tant qu’Etat, mais nous ne le sommes ni par la culture, ni par la langue, ni par l’expérience. Nous devons apporter quelque chose au monde, car il n’y a pas de grandeur sans valeur. Au lieu de réduire notre culture à un art de vivre consommable et exportable, sachons valoriser la cohérence entre la diversité de notre culture et l’expérience historique de la construction d’une démocratie sereine qui est la nôtre. Nous n’avons pas à tenir notre rang, mais à mériter la reconnaissance du monde en restant fidèles au message de la France, fait de médiation et d’espérance.

Enfin, nous avons la tâche de construire un ordre démocratique international. A terme, il est légitime d’envisager une république cosmopolitique, pour l’écrire en termes kantiens. Les Nations Unies, si ambiguës dans leur construction, en ont été le germe. Elles risquent aujourd’hui d’en devenir le tombeau, à force de blocages et d’hypocrisies. Je crois nécessaire que les Nations Unies restent  composites, à la fois réunion des Etats souverains garante de leurs droits, et union de peuples aspirant à des valeurs démocratiques incarnées dans la déclaration universelle des droits de l’Homme et dans l’action des institutions internationales. L’essentiel est aujourd’hui de s’appuyer sur un Conseil de Sécurité renforcé, avec des membres plus représentatifs, même si l’échec de la réforme Annan a montré la difficulté de l’entreprise. Ce Conseil doit aussi être plus politique dans ses décisions, pour éviter son enlisement technocratique : rendons publiques les séances du conseil de Sécurité, et fixons-leur un rythme de réunion au niveau des ministres et des chefs d’Etat. Enfin le Conseil de Sécurité doit être organisé selon les défis mondiaux qu’il doit prendre en charge : résolution des crises, la stabilité financière et économique, défi climatique.

Rien n’arrêtera l’unification de la société mondiale en cours. Mais elle n’est pas pour autant une promesse de paix, car d’immenses conflits sociaux à l’échelle du monde se profilent. La réalité de notre monde, depuis trente ans, c’est bien la constitution d’une oligarchie mondiale compacte et cohérente, qui partage les mêmes goûts, les mêmes  lieux, les mêmes habitudes. Elite mondiale dont les ambitions ne sauraient plus être contenues par les lois d’un seul pays : c’est pourquoi la lutte contre les paradis fiscaux est aujourd’hui décisive.

L’Etat machiavélien sort en lambeaux de deux siècles de transformations. Il a été la colonne vertébrale des peuples dans leur combat pour l’émancipation, à l’intérieur comme à l’extérieur. Aujourd’hui, la peur domine devant l’ampleur des changements et devant l’incompréhension de leurs conséquences. C’est pourquoi c’est à la politique et à la diplomatie d’ouvrir un chemin par l’imagination, par leur propre renouveau, par le choix de l’initiative.

juin 2014, Revue des Deux Mondes

1024 1002 Dominique de Villepin

L’Amérique et le monde, le pouvoir de partager le pouvoir

Un nouveau monde est en train de naître, dans lequel un désordre croissant menace chaque continent et où l’anarchie générale prédomine. Mon expérience des affaires du monde et de la gestion de crise, tous les différends et les débats du passé, m’indiquent que la clé de ce monde complexe et désordonné réside dans la nécessité pour chaque pays de trouver sa juste place.

Pour cela, nous avons besoin de points de vue venus d’ailleurs, nous devons faire l’effort de nous voir à travers les yeux des autres. Je suis convaincu que la course présidentielle américaine sera, en ce sens, décisive. Je ne voudrais pas interférer avec le débat politique d’un autre pays. J’ai trop d’amitié, de respect et de goût de l’indépendance pour cela. Mais j’aimerais donner un aperçu de ma vision du rôle de l’Amérique dans le monde à venir, parce que c’est la paix qui est en jeu.

Quelle est la tentation pour l’Amérique aujourd’hui ? C’est d’imaginer un monde simple, c’est de refaire vivre le monde d’hier, c’est de conjurer «un nouveau siècle américain» basé sur la force. C’est, en simplifiant, d’imaginer un futur avec la même vision bipolaire : l’opposition entre la Chine et les Etats-Unis. Comme cela serait rassurant d’avoir de nouveau un adversaire connu, un adversaire dont, d’une certaine façon, vous vous sentiriez proche.

C’est le plus sûr moyen d’oublier le reste. Que s’est-t-il passé durant la Guerre froide ? La stratégie contre l’Union Soviétique a fini par payer. Mais ailleurs ? Ca n’a certainement pas été le cas en Amérique Latine, en Afrique, en Asie du Sud-Est. Faisons en sorte que cette erreur ne se reproduise pas.

Parce qu’en fait, le nouveau monde n’a rien à voir avec celui que les responsables politiques américains imaginent.

Ce monde sera un monde sans amis ou ennemis, un monde dominé par la coexistence d’ « amennemi », pouvant être, selon les circonstances, partenaires, rivaux, ou adversaires. C’est inévitable dans un monde dominé par la pénurie de ressources et l’émergence de nouvelles puissances. Le temps des super héros et de leur ennemi juré n’est plus. Mais ce monde peut devenir un monde de loups, où chaque grande puissance s’attaque aux plus petits pays ; ou il peut devenir un monde d’éléphants, où les superpuissances ont besoin de leur propre espace pour pouvoir cohabiter en paix.

Ce monde sera un monde de pouvoirs et contre-pouvoirs, parce que la mondialisation crée plus d’interdépendances qu’auparavant, et c’est pourquoi autant la domination que l’anarchie seront insupportables. L’Amérique doit accepter hors de ses frontières ce qu’elle a été capable de créer à l’intérieur, un système équilibré et durable qui garantit la stabilité et la diversité. Ces dernières décennies, les Etats-Unis ont agi sur la scène internationale comme l’aurait fait un Président dans son propre pays, s’il avait dit: « Peu importe le Congrès, il n’est jamais d’accord ; peu importe la Cour Suprême, elle empêche toujours d’agir ». Certes, les Nations Unies ne sont pas parfaites. La Cour pénale internationale non plus. Mais les institutions nationales sont-elles vraiment infaillibles?

Ce monde sera un monde de compromis et pas un monde de force. Pas un seul Etat, pas même les Etats-Unis, ni même la Chine, ne sera capable dans vingt ans de s’attaquer tout seul aux défis mondiaux: ni à la stabilité économique et monétaire, ni au changement climatique, ni à la sécurité collective. C’est pourquoi nous avons besoin d’une nouvelle gouvernance et d’une nouvelle architecture internationale.

Les Etats-Unis sont-ils prêts pour ce nouveau monde ? Pas du tout. Et le débat politique ne les aidera pas parce que les médias ne voient les choses qu’en noir et blanc, parce que l’esprit bipartisan ne distingue pas politique intérieure et étrangère. C’est la réalité dans toutes les démocraties modernes et nous l’avons expérimenté en Europe et en France ces derniers mois.

Mais l’Amérique a en elle toute la force pour accomplir cette transformation interne, pour devenir la graine qui donnera naissance à cette évolution mondiale, pour devenir un pouvoir de seconde génération, une puissance sachant évoluer et faire ce qu’aucune puissance n’a fait jusqu’ici, partager le pouvoir après en avoir atteint le sommet. Son destin et son message universel de liberté sont toujours nécessaires, les promesses doivent toujours être accomplies mais par d’autres moyens. Notre nouveau monde est devenu interdépendant et connecté comme un organisme géant.

Un pouvoir central doit être connecté, et non pas en roue libre, un pouvoir dont l’existence même et la stabilité sont la garantie des lois et des institutions communes. Cela veut dire parfois accepter l’imbroglio agaçant des régulations et institutions collectives, unique source de légitimité.

Un pouvoir central doit être collectif, et ne pas faire cavalier seul, un pouvoir qui est fort seulement parce qu’à ses côtés, il y a d’autres pays et que tous se soutiennent. Cela veut dire trouver des pouvoirs équilibrés et alliés partout, pour prévenir l’apparition de vides dangereux. Cela signifie aussi redéfinir le rôle de l’OTAN pour qu’elle soit plus simplement un outil passif. La tentation de penser qu’on ferait mieux les choses sans les autres existe toujours. C’est une erreur de la part des managers et des chefs d’entreprise, mais aussi des États et de responsables politiques. Soyons clairs : l’excès de puissance américaine a créé un fossé et, dans certains régions, un vide de pouvoir. C’est une des clés dans le Moyen-Orient, et c’est un rôle que l’Egypte devrait être en mesure de jouer. C’est un rôle qui aurait du être dévolu à l’Iran il y a longtemps, avant que le pays ne s’égare. Et les Etats-Unis ont aussi besoin d’une Europe forte à leurs côtés.

Enfin, un pouvoir central est un pouvoir qui construit, en créant une architecture stable pour le monde et prendre des initiatives pour la garder vivante, parce que la complexité de nos sociétés demande une architecture plus forte et ne peut pas s’appuyer sur les initiatives de pouvoirs isolés. Ceci doit être fait aujourd’hui à trois niveaux.

Le monde a besoin de pays intermédiaires facilitant le dialogue. C’est traditionnellement le rôle de la Suède ou de la France. C’est aujourd’hui aussi le rôle de la Turquie, du Qatar ou du Brésil. Ce sont les synapses permettant que le monde évolue, devienne plus raisonnable, soit plus connecté avec lui-même.

Au deuxième niveau, la résolution des crises peut être accomplie seulement par des organisations régionales collectives, qui seraient désignées en charge de toutes les médiations, au Moyen-Orient avec la Ligue Arabe, ou au Sahel avec la CEDEAO en Afrique. Pour beaucoup de ces organisations, l’Union européenne, malgré ses difficultés, est un modèle historique. Les Etats-Unis tendent trop souvent à établir un dialogue bilatéral avec chaque état, plutôt que de discuter avec des entités collectives dont ils ne maîtrisent pas vraiment le fonctionnement.
Enfin, au troisième niveau, le monde a besoin d’une responsabilité globale à travers un Conseil de Sécurité basé sur des principes communs et une capacité à pouvoir agir concrètement. Ce Conseil de Sécurité doit mieux représenter le monde d’aujourd’hui. Nous avons aussi besoin que le G20 et le G8 soient plus efficaces, à travers la création d’un secrétariat permanent.

Plus de pouvoir, moins de domination, tel est en un certain sens la ligne directrice pour la transformation de l’Amérique dans la prochaine décennie. C’est ce qui doit être mis en œuvre au Moyen-Orient, dans les relations transatlantiques, dans celles avec la Chine et l’Extrême-Orient, et dans les échanges Nord-Sud. En tant que citoyen français, citoyen du monde, je crois que l’Amérique pourra être fidèle à sa mission et à son destin en apprenant « le pouvoir qui vient du fait de partager le pouvoir ». Après le temps de « construction de la nation », voici celui de la « construction du monde ».

L’alternative -revenir au passé, rester prisonnier du choix entre faiblesse ou force- aurait des conséquences graves : plus de domination, moins de pouvoir.

C’est le temps des choix. Pour l’Amérique. Pour le monde.

5 octobre 2012, Huffington Post

1024 768 Dominique de Villepin

Discours à la New York Public Library

Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de prendre la parole devant vous. C’est un privilège de m’exprimer à la New York Public Library, une institution qui ne cesse de promouvoir le dialogue culturel et les échanges avec les autres pays, à commencer par la France. Je voudrais remercier chaleureusement le président de la Library, M. Paul Leclerc, ainsi que son Directeur des programmes publics, M. Paul Holdengraber, pour leur aimable invitation. Permettez-moi aussi de remercier M. Stanley Hoffmann pour ses chaleureux mots d’introduction.

Je voudrais rassurer tout de suite ceux d’entre vous qui pourraient être inquiets de ma présence : je suis ici, ministre de l’Intérieur d’un pays allié, dans un esprit d’amitié et de coopération. Je suis ici pour vous dire mes convictions, tirer les leçons de l’expérience et marquer une double exigence : une exigence de travail en commun d’abord, car c’est l’intérêt de nos deux pays et de nos deux peuples. Une exigence de fidélité aux valeurs démocratiques ensuite, car la démocratie est notre véritable chance, notre véritable force.

Je suis ici à un moment particulier de l’histoire du monde : nous vivons un temps de rupture, comme nous en avons connu à la Renaissance ou au temps des Lumières. Quels que soient les choix politiques du peuple américain dans les prochaines semaines, votre pays aura avec les autres nations du monde de grandes décisions à prendre qui nous engageront tous. Nous devons le faire ensemble, Américains et Européens, Américains et Français, dans l’esprit qui nous avait guidés et réunis aux heures les plus graves de notre histoire, quand l’indépendance de l’Amérique était en jeu ou quand il s’agissait de libérer l’Europe et la France du joug nazi.

Les efforts entrepris au lendemain du 11 septembre ne nous ont pas encore permis de venir à bout de la menace terroriste. Nous avons enregistré des succès, mais aussi des échecs. Nous devons donc faire plus et mieux.

Notre premier devoir, c’est la lucidité. Le terrorisme n’est pas un fait nouveau, depuis les Haschischins semant la terreur, les Assyriens jetant des cadavres par-dessus les murailles de leurs adversaires pour propager des épidémies jusqu’aux anarchistes des Balkans. Avec le recours au terrorisme par certains extrémistes se réclamant de l’islam, nous sommes cependant entrés par vagues successives dans une ère nouvelle.

Première vague : un terrorisme national au service de revendications politiques. Dès l’entre deux guerres, ce sont les actions des Frères musulmans en Egypte. Puis dans les années 70 et 80 les attentats qui frappent le territoire européen, en particulier la France.

Deuxième vague : un terrorisme internationaliste sans ancrage géographique précis, qui s’implante au cours des années 90 dans les zones de crise et opère un découplage entre la cause à défendre et le champ d’action. La Bosnie, l’Afghanistan et la Tchétchénie se transforment ainsi en bases arrière de groupes radicaux et violents, prêts à frapper des cibles dans d’autres pays musulmans.

Troisième vague : le terrorisme planétaire du 11 septembre, que j’évoque ici à New York avec une émotion toute particulière.

Notre second devoir, c’est la ténacité. Car cet avatar le plus violent du terrorisme est le produit d’une stratégie construite sur trois piliers : la démonstration de force, qui se mesure au nombre de victimes et à l’émotion provoquée ; l’impact médiatique, qui conduit à frapper une cible éloignée mais symbolique afin de gagner en légitimité et de propager la peur ; l’idéologie, qui s’inspire de l’islam extrémiste. Le 11 septembre est le fait d’un djihad qui a décidé de se projeter loin de sa sphère géographique traditionnelle afin de capter l’attention de la planète tout entière. Pour les responsables d’Al Qaida, frapper les Etats-Unis, c’était donner à leur projet un retentissement qu’il n’avait jamais eu dans les conflits régionaux d’Afghanistan ou de Tchétchénie. En quelques secondes, grâce aux relais des télévisions et des radios, l’organisation terroriste prétendait se hisser au niveau de la première puissance mondiale.

Aujourd’hui la menace terroriste reste plus présente que jamais.

D’un bout à l’autre de la planète, les attentats se multiplient depuis trois ans et se rapprochent du monde occidental par cercles concentriques.

Après New York et Washington, la menace s’est d’abord déplacée hors de l’occident. L’Asie est alors devenue la première cible des terroristes, avec l’attentat à la voiture piégée à Bali le 12 octobre 2002 et l’attaque contre des ressortissants français à Karachi le 7 mai 2002. L’Afrique a ensuite été visée, avec le double attentat de Mombasa le 28 novembre de la même année. Puis le Moyen Orient est directement touché. Les pays musulmans comptent désormais parmi les premières victimes du terrorisme islamiste : Djerba en avril 2002, Riyad en mai 2003, Casablanca en mai 2003, Istanbul en novembre 2003. Sans parler des explosions de violence régulières en Iraq qui touchent d’abord la population civile. Enfin l’attentat du 11 mars 2004 à Madrid frappe l’Europe au cœur et apporte la preuve qu’Al Qaida est à nouveau en mesure de porter le fer dans le monde occidental.

Une double question se pose : pourquoi les pays musulmans ? Pourquoi l’Europe ?

Pour la même raison : la détermination des groupes terroristes à créer des déchirements irréparables au sein de la communauté musulmane, afin d’apparaître comme les seuls garants d’un islam pur. De ce point de vue, les pays musulmans et l’Europe représentent chacun à leur façon un enjeu considérable. Les pays musulmans, parce qu’ils sont présentés par les fondamentalistes religieux comme dirigés par des régimes corrompus, incapables de résister aux pressions économiques et sociales des pays non musulmans. L’Europe, parce que certains de ses membres comportent des minorités musulmanes importantes et que le modèle politique européen, contrairement au modèle islamique, sépare clairement la règle de droit et la norme religieuse. Dans les deux cas c’est la division qui est recherchée : à l’intérieur de l’oumma, la communauté des musulmans, pour mettre fin à la domination des régimes jugés impies et imposer la charia. A l’extérieur de l’oumma, pour affaiblir les pays non musulmans.

Face à la persistance de la menace, il est impératif d’approfondir notre analyse et d’aller beaucoup plus loin dans notre réponse.

Rappelons une réalité stratégique : depuis l’origine, le terrorisme est une arme qui conjugue le secret, la surprise et la fulgurance de la frappe. Il est le moyen qu’utilisent les groupes ou les individus dépourvus de force militaire pour faire valoir leurs revendications et illustrer leur capacité d’action. Le 11 eptembre a changé la donne et opéré une véritable « évolution dans les affaires terroristes » en montrant que la maîtrise de la destruction de masse n’était plus réservée aux seuls Etats. Et nous sommes conscients que l’accès aux armes de destruction massive – chimique, biologique ou radiologique – est aujourd’hui l’un des objectifs des groupes les plus radicaux.

Mais prenons la mesure du phénomène : ceux qui veulent nous frapper représentent quelques centaines d’individus répartis à travers la planète, dispersés dans des pays éloignés les uns des autres. Et pourtant de cette dispersion, les terroristes ont fait un atout. De leur mobilité, une arme redoutable dirigée contre tous les peuples du monde. De leur faiblesse, une force. Si bien qu’aucun Etat aujourd’hui ne saurait placer la lutte contre la menace terroriste ailleurs qu’au premier rang de ses priorités en matière de sécurité. C’est bien ce paradoxe de la force terroriste qu’il faut comprendre si nous voulons non seulement l’éradiquer définitivement, mais prévenir sa mutation en organisation politique structurée.

Pour cela, je voudrais avancer trois explications qui soulignent la gravité du piège qui nous est tendu.

Première explication : l’opportunisme du terrorisme. Le terrorisme se greffe sur toutes les plaies du monde pour élargir son territoire et son recrutement.

Son territoire : comme il ne défend lui-même aucune cause nationale, il s’efforce de récupérer toutes les causes à son profit. Il est apatride, et fait donc de n’importe quel pays son repaire. Il se nourrit des plaies et des crises du monde. Il fait halte sur toutes les friches, sur tous les terrains vagues de la planète où règnent l’arbitraire et le non-droit. Les revendications nationalistes tchétchènes sont-elles les mêmes que celles de la Jamaah Al Islamyiah en Indonésie ? Non. Et pourtant des éléments liés à Al Qaida sont présents aussi bien dans le Caucase qu’en Indonésie, fédérant des aspirations diverses auxquels ils veulent donner la légitimité d’une cause globale. Dans le Caucase par exemple, ils entretiennent l’hostilité des Ingouches musulmans contre les Ossètes orthodoxes en exacerbant les revendications nationalistes et les différences religieuses. La crainte des musulmans de se fondre dans l’ensemble russe leur ouvre la possibilité de présenter l’islam radical comme un recours.

Son recrutement : les groupes terroristes proposent à des individus privés de repères de servir une cause. Plus le désespoir ou le ressentiment gagne certains peuples, plus la base de recrutement des terroristes s’élargit. C’est vrai dans les zones de conflit, comme hier en Bosnie ou aujourd’hui en Afghanistan. C’est vrai également dans les pays musulmans accusés de faire le jeu de l’Occident, comme en Arabie saoudite ou dans les pays du Maghreb. C’est vrai encore dans nos propres populations, dont les membres les plus fragiles peuvent être séduits par les discours extrémistes.

Ce processus de récupération systématique des lieux et des individus, nous l’avons observé à plusieurs reprises depuis le début des années 90.

En Afghanistan d’abord. Au début des années 80, des combattants arabes se sont rendus à la frontière du Pakistan pour soutenir la lutte des Afghans contre l’envahisseur communiste. Ben Laden lui-même est le symbole le plus accompli de ce terrorisme déraciné, qui se greffe sur une cause étrangère, mobilise des musulmans de toutes nationalités et lance enfin des opérations lointaines dans les meilleures conditions de sécurité. Car ce processus de greffe demande du temps et conduit rarement à une fusion avec le pays. Ce n’est qu’au bout de plusieurs années que les combattants d’Al Qaida ont acquis une véritable stature en Afghanistan. Et leur chef s’est toujours efforcé de préserver l’autonomie de ses troupes, dont il souhaitait qu’elles utilisent les combats dans les provinces afghanes pour se former militairement, mais qu’elles puissent également intervenir à l’extérieur, par exemple en Tchétchénie.

Le conflit tchétchène attire les combattants d’Al Qaida pour une double raison. Symbolique d’abord : consciente de l’opportunité religieuse de la crise, l’organisation terroriste l’a exploitée pour en faire l’une des causes de l’islamisme radical. Au côté du chef de guerre Chamil Basaiev se trouvent désormais des combattants arabes indifférents aux motivations nationales de Grozny, conduits par le Saoudien Khattab. L’aspiration à l’indépendance nationale pourrait ainsi évoluer en djihad, dont les ramifications s’étendent aujourd’hui jusqu’au mafias turques, abkhazes ou géorgiennes. Raison stratégique aussi : les montagnes du Caucase forment une barrière naturelle entre le continent russe et le Moyen-Orient et offrent un double débouché sur la mer Noire et sur la mer Caspienne, avec leurs réserves en matières premières. Sur la base de motivations religieuses, Al Qaida sait donc investir des zones politiquement sensibles qui décuplent son pouvoir de nuisance.

En Iraq, enfin, des centaines de combattants étrangers sont venus s’installer, profitant de la porosité des frontières, de l’instabilité du pays et des aspirations de différentes factions. Régulièrement, des groupes nouveaux se créent et procèdent à des enlèvements, des exécutions sommaires ou des attaques contre les forces étrangères. Leurs membres sont parfois en rivalité ouverte les uns avec les autres en raison de la diversité de leur recrutement : loyalistes de l’ancien régime, nationalistes humiliés par la présence étrangère sur leur sol, islamistes iraquiens ou internationalistes. L’évolution la plus préoccupante tient au renforcement des liens avec Al Qaida et à la radicalisation des modes d’action. Même les groupes extrémistes kurdes comme Ansar Al-Islam s’imprègnent davantage de la rhétorique djihadiste. Au total, une infinité de groupes constituent en Iraq une nébuleuse intégriste complexe, un véritable laboratoire du chaos.

Deuxième explication à l’emprise du terrorisme : sa capacité de démultiplication. Elle tient à un triple paradoxe.

Paradoxe d’abord de modalités opératoires qui mêlent modernité et archaïsme. Les groupes terroristes sont capables de recourir à des moyens de virement sophistiqués et de continuer à transférer des fonds par le mécanisme de la hawala, fondé sur la seule confiance dans la parole donnée. Ils cherchent à maîtriser la dispersion des agents chimiques et biologiques, mais procèdent à des égorgements barbares et sèment la terreur avec des attentats suicides. Ils emploient les technologies de communication les plus modernes, mais pour diffuser des messages aux consonances les plus primitives. Leurs actions sont universellement retransmises par les médias, alors qu’ils visent l’islamisation radicale des institutions et des règles sociales.

Paradoxe aussi d’une organisation éclatée qui est mise au service d’une stratégie de globalisation. Les coups portés aux différents responsables d’Al Qaida ont conduit à la dispersion du groupe en une multiplicité de cellules autonomes, qui peuvent se fondre plus facilement dans la réalité régionale, épouser les causes nationales les plus diverses et agir sans en référer directement à une autorité supérieure. Les messages diffusés par internet servent de point de ralliement à des individus sans aucune attache, et donc d’autant plus difficiles à repérer et à appréhender. En Europe, au Maghreb ou en Asie, ce sont encore des cellules éclatées qui cherchent à diffuser leur message de haine et à construire par des attentats l’unité d’un islam extrémiste. En définitive, Al Qaida semble fonctionner comme un holding : une tête virtuelle fournit les motivations et les financements éventuels, tandis que des franchisés autonomes passent à l’action. L’avantage de ce fonctionnement est double : il garantit une protection efficace contre toute offensive extérieure et il démultiplie les capacités de frappe des groupes terroristes. La cause globale engrange les bénéfices de la terreur locale.

Paradoxe enfin d’une mouvance où se trouvent à la fois des inspirateurs et des exécutants, des intermédiaires et des poseurs de bombes. Le terrorisme n’est pas homogène. Il opère une division des tâches qui permet de maximiser l’efficacité de chacun. Aux prêcheurs extrémistes d’entretenir le climat de haine et de radicalisation qui facilitera le recrutement des éléments destinés à l’action. Aux organisateurs de prévoir les caches, relais et appuis financiers qui permettront le moment venu de passer à l’action. Aux exécutants enfin de se regrouper en cellules clandestines prêtes à commettre un ou plusieurs attentats dans des délais réduits.

Troisième explication : la mobilité du terrorisme.

Elle est d’abord une règle d’action. Les groupes terroristes frappent où les démocraties ne les attendent pas. Ils se recomposent au moment où nous pensons les avoir définitivement abattus. Ils constituent des alliances de circonstance avec des formations éloignées de leurs préoccupations immédiates, afin de s’implanter dans de nouveaux territoires et d’accroître leur force de frappe. Ils s’infiltrent dans notre tissu social dont ils connaissent les failles et les faiblesses. A leur manière, les terroristes sont de véritables pirates, qui circulent en parfaite clandestinité dans nos réseaux pour les brouiller et y diffuser des messages de mort.

Mais la mobilité est aussi une technique d’enracinement dans les consciences du monde, suivant un processus en deux temps  déflagration, consolidation. Déflagration, pour choquer les esprits et nourrir l’imaginaire de la peur. Consolidation, pour exploiter les résultats des attentats et gagner en influence auprès des populations. De ce point de vue, nous devons accorder une vigilance particulière aux œuvres sociales dont Al Qaida s’est servi en Afghanistan pour renforcer ses soutiens locaux et qui pourraient servir de modèle dans d’autres régions du monde. Les financements d’écoles, de mosquées, voire l’aide directe aux familles ont été autant de moyens pour Ben Laden de s’enraciner dans les provinces afghanes.

Cette mobilité ouvre enfin une perspective particulièrement inquiétante, qui n’a rien de certain mais dont nous devons garder la possibilité à l’esprit : le regroupement des mouvances dispersées à travers la planète en un mouvement politique structuré. Deux éléments pourraient accélérer ce processus : la formalisation d’une ambition politique commune d’abord, avec l’objectif d’établir un islam fondamentaliste dans le plus grand nombre de pays. Le lancement d’actions d’une ampleur radicalement nouvelle ensuite, grâce à la maîtrise des armes de destruction massive qui permettent d’exercer un chantage sur les gouvernements.

La gravité des circonstances actuelles, la détérioration de la situation internationale depuis trois ans comme la perspective d’une nouvelle mutation du terrorisme nous obligent à faire preuve de responsabilité. Plus que jamais, dans notre lutte contre le terrorisme, nous devons éviter trois pièges.

Le premier piège est l’assimilation de la lutte contre le terrorisme à une guerre sans merci. Cette assimilation ne me paraît pas appropriée.

Pas appropriée, parce qu’elle suppose que le terrorisme représente un ennemi clairement identifié, auquel un Etat ou un groupe d’Etats pourrait s’opposer dans un combat régi par des règles et des principes. Or le terrorisme échappe à cette définition : il ne représente pas une menace comme les autres. Il porte tous les visages de ces individus qui ont décidé d’enfermer le monde dans la violence et dans la peur.

Pas appropriée encore, parce que les groupes terroristes ne respectent aucun des principes qui gouvernent le droit de la guerre. Ils ne font pas la guerre contre nous, ils se livrent à un véritable massacre des innocents. De New York à Beslan, c’est toujours l’innocence que le terrorisme mutile et tue. Il n’y a donc aucune paix possible avec le terrorisme. Aucun accord, aucun armistice, aucune trêve qui soit envisageable.

L’appel à la guerre contre le terrorisme me semble aussi risqué, parce qu’il donne aux différents groupes terroristes une légitimité et une audience auxquelles ils aspirent. Il valorise le combat qu’ils conduisent, avec les armes de l’aveuglement et du fanatisme. Il leur accorde le statut dont ils ont besoin pour répandre le plus largement possible leurs thèses extrémistes. Al Qaida a d’ailleurs été la première organisation à évoquer l’idée d’une guerre contre l’Occident. La première à se construire une légitimité non seulement sur le terrain, mais aussi à partir de la réaction des puissances occidentales. Ce que cherchent depuis le début les principaux responsables d’Al Qaida, c’est bien d’être singularisés et à ce titre reconnus par l’Amérique. Ben Laden contre Washington, pour des populations démunies et réceptives aux discours fondamentalistes, c’est David contre Goliath. La faiblesse contre la puissance. Piège terrible, dont nous devons sortir au plus vite.

En définitive, ce qui se profile derrière les mots « guerre contre le terrorisme », c’est la confirmation d’un choc des civilisations dans lequel certains veulent voir le nouvel aboutissement de l’histoire. Car c’est bien là que les terroristes veulent nous conduire : à une opposition frontale des religions et des cultures, dont nous sortirions tous meurtris et brisés. A nous de lutter contre cette vision caricaturale et pessimiste, qui ne tient compte ni de la diversité de l’islam, ni de l’aspiration de l’immense majorité des musulmans à la paix, ni des influences réciproques qui existent depuis des siècles. A nous de trouver l’issue.

Le deuxième piège est la peur, qui nous conduirait soit à la fuite en avant, soit au repli sur nous-mêmes.

Face à l’horreur des actes terroristes, nous pouvons avoir la tentation de l’exception, en sortant des lois démocratiques. J’en suis convaincu : cette voie est une impasse. Elle conduirait les démocraties à renier les valeurs de liberté, de droit de la défense, de respect de l’individu, qui font sa force. Que vaudrait une démocratie qui ne respecterait plus elle-même les valeurs qu’elle souhaite étendre à travers le monde ? Que vaudrait une démocratie qui en viendrait à priver ses citoyens des droits les plus fondamentaux sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Est-ce que cela ne signifierait pas que les organisations terroristes l’ont déjà emporté sinon sur le terrain, du moins dans nos esprits ? Nous, Français, Européens, nous avons déjà connu dans le passé cette tentation des méthodes exceptionnelles au nom de la sécurité de nos concitoyens. Je vous le dis en conscience : ces choix ne produisent aucun résultat et se payent pour des années.

Face au terrorisme la démocratie a un devoir d’exemplarité. En toute circonstance, nous devons rester fidèles à ses exigences. Dans un Etat de droit, rien ne saurait justifier que le gouvernement prive un justiciable du droit à une défense équitable, quels que soient les crimes dont il s’est rendu coupable. Cela signifie que des prévenus convaincus de liens avec le terrorisme doivent avoir accès à un avocat et bénéficier de conditions de détention acceptables.

Le troisième piège est celui de la force seule.

Nous voulons tous mettre fin aux actions terroristes dans les délais les plus brefs. Nous rêvons tous d’un monde qui serait enfin débarrassé de la crainte des attentats et qui n’aurait plus à craindre partout et à tout instant une manifestation de violence aveugle. Dans ce contexte, l’usage de la force militaire peut s’avérer indispensable : nous l’avons vu en Afghanistan. Toute la difficulté est de combiner efficacement l’usage de la force avec tous les autres moyens à notre disposition pour combattre le terrorisme. En revanche, l’emploi de la force à lui seul ne nous permettra pas de venir à bout du terrorisme.

Car nous vivons aujourd’hui une révolution de la puissance : les moyens militaires les plus performants sont mis au défi par les instruments les plus sommaires. La puissance matérielle est tenue en échec par l’obstination des consciences. Si bien que l’usage inconsidéré de la force ne peut que rassembler et motiver des groupes dont nous avons vu qu’ils étaient dispersés. Il leur donne cette cohésion qui leur manque, et qui pourrait conduire à une menace plus grave encore. L’emploi ciblé de la force est un leurre : les populations civiles en souffrent toujours, quelles que soient les technologies employées. Et les martyrs se multiplient, qui sont autant d’icônes nouvelles pour des populations privées de toute autre perspective que la violence. La force ouvre des plaies qui sont autant de brèches dans lesquelles les terroristes peuvent s’engouffrer.

Alors comment être plus efficaces ? Comment gagner ensemble une bataille à laquelle nous n’étions pas préparés ?

Avant tout en restant fidèles à nos principes : ils nous éviteront les dérives et renforceront l’efficacité de notre action.

Principes de l’Etat de droit d’abord : contre des terroristes qui voudraient nous entraîner dans la répression systématique et dans la remise en cause des libertés publiques, nous avons un devoir d’exemplarité. La force de la démocratie, c’est la place qu’elle accorde aux droits individuels, la reconnaissance de la valeur de chaque personne, la protection de chacun de ses membres. Nous devons défendre ces valeurs. Cela n’exclut pas la fermeté et l’adaptation de notre dispositif à la menace : en tant que ministre de l’Intérieur, j’ai le souci permanent de disposer des instruments les plus efficaces pour lutter contre le terrorisme. Les mesures que j’ai prises en matière d’expulsion des ressortissants étrangers appelant à la haine et à la violence, la modernisation des documents d’identité grâce à la biométrie ou le renforcement de la coordination du renseignement intérieur répondent à cet objectif. Mais aucune de ces décisions n’a été prise sans veiller au strict respect des règles de l’Etat de droit. Se défendre, oui. Se renier, non.

Le respect ensuite. De quoi se nourrissent les discours extrémistes ? Du mépris que nous afficherions à l’égard des populations les plus déshérités, de l’indifférence dans laquelle nous laisserions sombrer des régions en proie à la violence, du soupçon qui pèse désormais sur les interventions des Etats occidentaux : pour quels motifs agissent-ils ? Au nom de quelles valeurs ? Au profit de quels intérêts économiques ou de sécurité ? Libre à chacun de juger que ces questions n’ont pas d’objet. Mais personne ne peut ignorer qu’elles existent et qu’elles renforcent le discours de ceux que nous combattons. Pour en désamorcer l’effet, nous devons faire preuve d’écoute, d’attention et de respect à l’égard de toutes ces identités blessées qui aspirent à la reconnaissance et au dialogue.

L’unité enfin. Le terrorisme cherche sans relâche la division. A l’échelle du monde, division entre les sociétés occidentales et les sociétés musulmanes. A l’échelle des pays musulmans, division entre les islamistes extrémistes et les pratiquants modérés. A l’échelle de l’Europe, division entre les individus de confession musulmane et les autres. Le projet terroriste inspire ce qui sépare, rejette ce qui rassemble. C’est pourquoi l’unité est notre bien le plus précieux. Elle affirme notre volonté politique de faire face ensemble au terrorisme.

Sur cette base commune, nous devons poursuivre notre coopération. Utiliser les compétences de chacun, s’appuyer sur tous les relais, c’est le gage de notre succès.

A cet égard la France et les Etats-Unis, qui disposent de moyens importants et d’atouts complémentaires, ont un rôle essentiel à jouer. La force de la coopération entre nos deux pays en matière de lutte contre le terrorisme est connue de tous. Elle va très loin au-delà de nos actions conjointes en Afghanistan, qui marquent déjà sans ambiguïté notre détermination commune. Sur les sujets les plus sensibles, notamment dans le domaine de l’échange de renseignement, Paris et Washington sont en contact permanent et comparent régulièrement leurs analyses. Lorsque vous manifestez une inquiétude particulière, comme cela a été le cas en décembre dernier au sujet de vols commerciaux à destination des Etats-Unis, nous répondons dans les plus brefs délais et nous prenons les mesures qui s’imposent. Qu’il s’agisse du démantèlement des réseaux de financement ou du contrôle de certains armements susceptibles d’être détournés par les organisations terroristes, nos échanges conduisent toujours à des solutions pragmatiques et efficaces. La rigueur de nos travaux permet d’accélérer les réflexions dans d’autres enceintes, en particulier le G8. Les décisions qui ont déjà été prises pour la sécurité des transports ou la sécurisation des documents de voyage en témoignent.

A l’échelle européenne également, le renforcement de la coopération reste une préoccupation quotidienne. Car nous le savons : les filières terroristes ignorent les frontières et exploitent la moindre faiblesse dans notre dispositif. La cellule de Francfort, qui avait planifié un attentat contre la cathédrale de Strasbourg en France, est une bonne illustration de cette capacité des groupes à se projeter d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, dans la plus parfaite clandestinité. Ici encore, la qualité du renseignement technique et humain, la capacité à lancer des procédures judiciaires à l’échelle européenne, la maîtrise des meilleurs outils technologiques sont autant d’atouts à développer.

Prenons conscience aussi de l’impératif d’une coopération plus étroite avec les pays du Sud. Dans le cadre des Nations unies, un dispositif de coopération technique avec les Etats les moins bien armés en matière de lutte contre le terrorisme a été mis sur pied. Il touche aussi bien les questions de réseaux de financement que de trafics d’armes ou de contrôles aux frontières. C’est un premier pas. Mais il est encore insuffisant au regard de la réalité du risque : les groupes terroristes prennent appui sur les Etats les plus faibles en exploitant les carences de leurs systèmes de sécurité et de contrôle. Rappelons-nous que le double attentat contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie le 7 août 1998 a été planifié à partir du Soudan. Que l’attaque contre le destroyer américain USS COLE le 12 octobre 2000 a été lancée à partir du Yemen. Que l’influence des djihadistes menace de s’étendre chaque jour davantage dans l’Afrique sahélienne. Il y a donc urgence à accroître notre aide et à renforcer nos procédures de coopération.

Mais au-delà de cette réponse immédiate et nécessaire, nous ne viendrons pas durablement à bout du terrorisme sans ouvrir une voie de règlement aux crises régionales les plus graves et sans nous attaquer au retard de développement de certains pays.

Une fois encore, n’oublions pas les leçons de l’histoire proche. Pour que la stratégie d’Al Qaida puisse fonctionner, pour que la mobilisation d’un nombre limité de fanatiques se transforme en rassemblement de l’oumma, il a fallu un élément de cristallisation. Ni la Tchétchénie, trop éloignée du Moyen-Orient, ni l’Afghanistan, dirigé par les taliban, n’avaient réussi à fédérer les consciences musulmanes fondamentalistes. En revanche, la détérioration de la situation au Proche-Orient aiguise les frustrations et les ressentiments. Car le conflit israélo-palestinien occupe dans l’imaginaire de cette région une place à part. Il constitue un facteur d’identification qui dépasse les clivages nationaux et ethniques. Le terrorisme contemporain ne plonge pas ses racines qu’en Afghanistan. Il trouve aussi son origine – ce qui ne constitue en rien une justification – dans l’exploitation du conflit israélo-palestinien et dans la fermeture durable de toute perspective de paix. C’est pourquoi nous ne pouvons pas espérer en finir avec le terrorisme islamique sans éliminer les prétextes idéologiques qu’il retourne à son profit, en particulier la colère et le désarroi que suscite dans la population arabo-musulmane la persistance du conflit israélo-palestinien. Aujourd’hui nous devons rattraper le temps perdu. Nous devons le faire vite. Nous devons le faire ensemble, Américains et Européens.

Toute notre action doit être guidée par un impératif de justice, au service de trois priorités.

Première priorité : ouvrir une perspective de paix au Proche Orient. Aujourd’hui l’horizon est fermé. Palestiniens et Israéliens n’ont devant eux que la perspective au mieux de la séparation imposée, au pire des attentats et des représailles. Américains et Européens ont un rôle essentiel à jouer pour amener les deux parties à trouver la voie d’une paix juste et équitable. Nous avons les instruments, en particulier la feuille de route et le Quartet : mettons toute notre volonté politique à leur service. Car si la porte de Bagdad nous a conduit à la guerre, la porte de Jérusalem nous conduira à la paix. Elle marquerait notre volonté de justice pour toute la région, notre refus d’une politique de deux poids deux mesures, notre capacité à prendre à mains nues le risque de la paix, laissant de côté la peur, l’égoïsme ou l’idéologie.

Deuxième priorité : sortir l’Iraq de la spirale du chaos, pour que ce pays reprenne pied dans sa propre histoire, retrouve sa place dans sa région et au sein de la communauté internationale. La situation est insupportable pour la population iraquienne, dangereuse pour la stabilité de la région, menaçante pour les pays voisins et terriblement lourde pour les forces étrangères.

Troisième priorité : maintenir notre soutien à l’Afghanistan. Ce pays traverse aujourd’hui une phase délicate, avec les prochaines élections présidentielles et le retour de la menace des taliban. Nous avons fait ensemble un pari en Afghanistan : celui d’une transition démocratique respectueuse de l’identité ethnique et religieuse de la nation afghane. Ce pari, nous pouvons encore le gagner. Alors que l’Afghanistan avait connu deux décennies d’affrontements, d’oppression et de misère, il retrouve progressivement le chemin de la liberté et de la paix. Ne laissons pas les groupes fondamentalistes et les intérêts de minorités remettre en cause nos efforts.

Ces perspectives, nous devons les inscrire dans le cadre d’une vision d’ensemble de l’organisation internationale. Le défi est immense parce qu’il repose sur un paradoxe : d’un côté il faut accorder à chaque individu, à chaque peuple une représentation à la mesure de ses attentes. De l’autre nous devons être en mesure de régler des problèmes à l’échelle mondiale : crises régionales, prolifération des armes de destruction massive ou encore terrorisme. Comment jeter un pont entre l’individuel et le global, la défense des identités particulières et la définition de règles communes ? Pendant de longs siècles, l’objectif de chacun de nos pays a été de bâtir une démocratie nationale. Aujourd’hui, face aux nouveaux défis du monde, économiques, sociaux, culturels, environnementaux, éthiques, c’est à l’élaboration d’une véritable démocratie mondiale qu’il faut s’atteler. L’enceinte des Nations unies paraît le seul cadre envisageable pour définir les outils, les normes et les structures indispensables. Utopie ? Je ne le pense pas. Mais objectif à atteindre pour un monde qui vacille.

Mesdames, Messieurs,

Devant vous, dans cette ville qui a connu il y a trois ans l’attaque la plus meurtrière qu’ait jamais subie l’Amérique, je voudrais vous faire part d’une conviction : ensemble, nous viendrons à bout du terrorisme. C’est une question de volonté. C’est une question de lucidité.

La volonté, parce que seule la mobilisation constante des responsables politiques, seul le travail nuit et jour des services de renseignement et l’emploi systématique des moyens technologiques à notre disposition, seule la vigilance de tous les citoyens nous permettront de déjouer de futures attaques. La menace est grave. Mais notre détermination absolue à y faire face l’est tout autant.

La lucidité, parce que nous faisons face à un mouvement qui garde un coup d’avance sur nous. Il faut renverser la tendance. Comment ? Le terrorisme est un iceberg, avec une partie visible et une partie immergée. Il appelle un traitement global : face à la partie visible, nous devons démultiplier nos efforts dans le domaine du renseignement, de la police, des contrôles aux frontières, des enquêtes judiciaires, de la traque sur le terrain, de la coopération technique avec les pays à risque, afin de remonter une à une les filières et de les démanteler. Face à la partie immergée, face à cette réalité complexe dont se nourrit le terrorisme, il faut mêler la ruse et la grâce.

La ruse, pour aller au fond des problèmes, comprendre et démonter les mécanismes de la haine, désamorcer les facteurs de conflit ou d’incompréhension. De ce point de vue, le détournement systématique des moyens médiatiques et de communication par les groupes terroristes devrait nous inciter à la réflexion : pouvons-nous accepter que nos imaginations soient prisonnières de communiqués menaçants mais souvent faux ou dépourvus de toute crédibilité diffusés par internet ? Allons-nous continuer à accorder aux messages de propagande islamistes transmis par les chaînes de télévision une attention disproportionnée par rapport à la réalité des rapports de  force ? Devons-nous subir des images qui n’ont d’autre but que la propagation de l’horreur et de la peur, pour toucher nos pays au cœur, affaiblir, manipuler et diviser nos peuples. Face à l’esprit de destruction c’est en nous que nous devons trouver les ressources nécessaires : sur le ring du monde, face à un adversaire qui ne respecte aucune règle, ce n’est pas de la boxe qu’il faut faire, mais bien du judo, c’est-à-dire utiliser l’énergie et les erreurs de nos adversaires qui, pour nous frapper, veulent prendre en otage les peuples. Sans jamais se résigner, il faut savoir esquiver, feindre, se dérober.

La grâce, pour saisir les opportunités, faire preuve d’audace, tendre des mains jusque là fermées, dans la fidélité à nos valeurs et à nos idéaux. L’approfondissement de notre politique de coopération, l’aide au traitement des épidémies qui ravagent des continents entiers, les travaux conjoints sur la maîtrise des phénomènes climatiques sont autant de voies à approfondir ensemble.

Notre siècle est face à un défi majeur. Ne nous trompons pas. Demain nos enfants nous demanderont des comptes sur les décisions que nous aurons prises aujourd’hui pour la justice et pour la paix. C’est aujourd’hui que nous devons réagir. C’est maintenant que nous devons nous mobiliser et travailler ensemble à l’unité du monde. Nous avons tous à gagner d’une meilleure coopération entre les Etats. Nous avons tous à gagner de l’affirmation sereine des identités, du respect accordée à chaque nation, de l’égalité entre les peuples.

Lorsque j’étais étudiant, il y malheureusement un certain temps, l’usage était de dire : ce qui est bon pour la General Motors est bon pour les Etats-Unis, et ce qui est bon pour les Etats-Unis est bon pour le monde. Aujourd’hui je crois qu’il serait plus juste de dire : ce qui est bon pour les peuples est bon pour le monde, et ce qui est bon pour le monde est bon aussi pour les Etats-Unis.

28 septembre 2004