Actualités

1024 683 Dominique de Villepin

Ce que la France doit dire à Trump

– Dans un entretien accordé à Vincent Jauvert pour L’Obs, Dominique de Villepin explique en quoi la présidence Trump pourrait, sous certaines conditions, être bénéfique pour le monde – 

Le 20 janvier, Donald Trump sera le maître du feu nucléaire américain, des milliers d’Hiroshima potentiels. N’êtes-vous pas inquiet de savoir que cet homme dépourvu de la moindre expérience de gouvernement, qui tient des propos racistes et se revendique « imprévisible » en politique étrangère, pourrait bientôt décider, seul, de détruire tout ou partie de la planète ?

Donald Trump a, durant la campagne électorale, tenu des propos incendiaires et pris des positions radicales, souvent incohérentes, qui ont, à juste titre, alarmé le monde. Mais nous pouvons penser que la phase de conquête du pouvoir est terminée, celle de son exercice commence, complètement différente.

Je l’ai rencontré dans les années 1980 quand j’étais jeune diplomate aux Etats-Unis. Je l’ai croisé quelquefois à New York, où ce personnage transgressif tenait déjà le haut du pavé. Certes, il adore la politique spectacle avec ses emphases. Mais, au-delà des apparences, Donald Trump est sans doute d’abord un pragmatique : cet héritier a été confronté, durant toute sa vie, à des choix de grand entrepreneur. Il tient à conserver son image de winner, de gagnant. Voilà pourquoi il n’a aucun intérêt à s’engager dans une aventure militaire sans issue, et encore moins à appuyer sur le bouton atomique.

Un autre élément me rassure : la Constitution des Etats-Unis encadre fortement le pouvoir du président américain par de puissants contre-pouvoirs, notamment celui du Congrès qui a de nombreuses prérogatives en matière de politique étrangère.

Mais le Parti républicain y est majoritaire, à la fois au Sénat et à la Chambre des Représentants.

C’est vrai, mais n’oubliez pas qu’une partie de l’establishment républicain a pris ses distances avec le candidat Trump. Le nouveau président va devoir compter avec cette sorte d’opposition interne, tenter de la fédérer. Et puis en raison du caractère très strict du fonctionnement des institutions, le bureau Ovale impose le respect d’un grand nombre de règles et d’obligations. A la différence de la France, tout homme élu président des Etats-Unis est donc obligé de se métamorphoser.

Bref, vous ne croyez pas qu’installé à la Maison-Blanche Donald Trump pourrait entreprendre des actions dangereuses pour la sécurité du monde.

Je n’ai pas dit cela. Le risque est là, évidemment. Ne serait-ce que pour donner des gages à ces électeurs, Donald Trump pourrait décider de mettre à exécution certaines de ses menaces les plus dangereuses. Je pense notamment à la dénonciation de l’accord sur le nucléaire iranien, signé en juillet 2015 à Vienne. Je suis d’autant plus sensible à ce risque que c’est moi qui ai, avec mes homologues britannique et allemand de l’époque, entamé, en 2003, les négociations avec Téhéran contre l’avis du président américain d’alors, George Bush. L’abandon de cet accord majeur pourrait déclencher une série de réactions en chaîne aux conséquences dramatiques pour le Moyen-Orient, cette région déjà si inflammable.

Et plus généralement ?

On connaît quelques lignes de force de la politique étrangère du nouvel hôte de la Maison-Blanche telles qu’il les a présentées lors de la campagne électorale. Oui, certaines peuvent inquiéter, comme sa volonté de dénoncer tous les grands accords commerciaux, voire de remettre en cause plusieurs règles de l’OMC pour faire valoir les intérêts de l’Amérique. Ou sa relative prise de distance d’avec les alliés traditionnels des Etats-Unis : l’Europe, le Japon et la Corée du Sud. Il les menace de réduire la présence militaire américaine s’ils n’augmentent pas significativement leur budget de défense. Mais il est plus ambivalent qu’il n’y paraît, comme lorsqu’il a affirmé plusieurs fois son rejet de l’interventionnisme militaire.

Autrement dit, attendons de voir comment Donald Trump va « atterrir ». Quels seront les piliers de son administration ? Il y a au sein du Parti républicain des personnalités de grande envergure. Les choisira-t-il ? Quels signaux va-t-il donner à son électorat ? Le système américain a prévu un délai de deux mois pour la passation de pouvoirs, un moment crucial pour l’apprentissage et la prise de contact discrète avec les grands leaders de la planète. C’est à ce moment-là que Donald Trump et son équipe vont définir concrètement leur approche du monde, leurs priorités majeures et les quelques grands combats internationaux que la nouvelle administration entendra mener pendant quatre ans.

Quels seront les premiers grands tests, à votre avis ?

La politique d’immigration, d’abord. Donald Trump va-t-il effectivement expulser manu militari des millions de clandestins au risque de déclencher des révoltes au sein de la population hispanique, de plus en plus nombreuse, et d’entrer dans une logique d’extrême tension avec son grand voisin mexicain ?

Comment va-t-il tenter de rassurer les alliés traditionnels des Etats-Unis, en Europe mais aussi en Asie, où certains sont déjà tentés de se tourner vers la Chine, et au Moyen-Orient où les monarchies conservatrices du Golfe, mais aussi Israël attendent avec une grande anxiété les premiers messages de leur grand protecteur historique.

L’urgence, c’est aussi et surtout la question syrienne. Croyez-vous que l’administration Trump est réellement prête à faire alliance avec la Russie et donc avec le régime de Bachar al-Assad ?

L’enjeu est de prendre en compte les réalités et de créer les conditions d’un dialogue, pour améliorer la situation concrète du peuple syrien, plus que de nouer une nouvelle alliance, qui serait source de plus de déstabilisation encore. Qui peut nier qu’il faut aujourd’hui des initiatives fortes ? La confrontation avec la Russie ne mène qu’au durcissement du conflit. Il est possible d’obtenir de la Russie des gestes forts.

Barack Obama n’a pas vraiment joué la partie diplomatique dans cette région. Certes, il a réduit l’engagement militaire américain, mais il n’a jamais proposé d’initiative globale forte. Il y a là, pour la nouvelle administration, un gigantesque champ à explorer.

Je l’évoque dans mon dernier livre, il y a nécessité d’un « Helsinki » du Moyen-Orient, c’est-à-dire une grande conférence qui réunirait autour d’une table tous les partenaires, y compris les Russes, les Iraniens, les Saoudiens pour redessiner une architecture de sécurité de la région, comme ce fut le cas lors de la conférence qui a, en 1975, réuni dans la capitale finlandaise, Soviétiques, Américains et Européens afin d’établir des règles de sécurité collective sur le Vieux Continent.

L’administration Trump pourrait aussi prendre l’initiative de la création d’un grand fonds financé par les riches monarchies du Golfe et par l’Iran pour aider les pays les plus pauvres et permettre le retour des millions de déplacés. Mais cela nécessiterait de maintenir les liens si fraîchement renouvelés avec l’Iran…

Certains scénarios des débuts de Trump au pouvoir sont beaucoup plus noirs. Vladimir Poutine pourrait, par exemple, interpréter les déclarations très favorables à son endroit comme un renoncement à défendre l’Europe de l’Est et pourrait décider d’envahir les pays Baltes.

Vladimir Poutine a-t-il vraiment intérêt à s’en prendre à Tallinn ou à Vilnius ? Il s’agit peut-être plutôt pour la Russie d’une occasion de sortir de la relation de guerre froide, plus coûteuse pour elle que pour les Etats-Unis, et de se sentir traitée d’égal à égal, si chaque côté parvient à surmonter ses tentations.

Pourtant, il y a bien aujourd’hui un affrontement idéologique entre les démocraties libérales et celles qui se revendiquent « illibérales », dont le héraut est Vladimir Poutine.

A l’évidence. Mais ce n’est pas en continuant d’employer les raisonnements et les méthodes de la guerre froide, les sanctions, le containment, l’exclusion, que l’on remportera la partie. Mais plutôt en reprenant le leadership diplomatique et politique dans l’arène multilatérale, leadership auquel Barack Obama a de fait renoncé.

Rien ne dit que Donald Trump partage ce point de vue…

C’est vrai. Mais on peut encore l’espérer. Et la France pourrait affirmer des principes clairs et formuler des propositions concrètes, fidèle à son esprit d’indépendance. Plutôt que de prononcer par avance des jugements définitifs, efforçons-nous d’encourager la nouvelle administration à renouer avec ses responsabilités en stabilisant le monde par la voie diplomatique.

Que devrait dire précisément le gouvernement français à l’équipe de Donald Trump durant la période de transition ?

La force et l’ancienneté de nos relations avec l’Amérique, la capacité que l’on a de se parler franchement doivent nous conduire à engager un véritable dialogue avec Donald Trump et ses hommes, pas du bout des lèvres et avec une pointe de mépris comme l’équipe Hollande semble le faire. Nous devrions leur dire : « Vous êtes prêts à faire bouger les lignes ? Voilà comment nous pouvons vous aider et jusqu’où nous sommes prêts à aller. »

Proposons, clairement et ouvertement, des idées neuves sur la Russie, l’Ukraine, la Turquie ou la Syrie. La nouvelle donne nous permet et nous oblige à redevenir acteurs de la diplomatie internationale et non plus suiveurs comme nous avons pu l’être par le passé. La France doit tenir son rang, elle s’est trop longtemps reniée. A la faveur du changement sur la scène internationale qui intervient aujourd’hui aux Etats-Unis, revenons à notre vocation : être un trait d’union, un médiateur, une source d’initiatives et de propositions au lieu de nous recroqueviller et de tenter, sans succès, de régler les problèmes du monde avec un gros bâton.

L’élection de Trump est l’occasion pour la France de réviser ses stratégies diplomatico-militaires qui ne mènent nulle part, si ce n’est à l’affaiblissement de notre statut international. Les deux derniers quinquennats ont engagé notre pays dans la voie du militarisme. Ce n’est plus le Quai-d’Orsay qui conçoit l’action extérieure de la France mais l’hôtel de Brienne, le ministère de la Défense. Il y a eu l’intervention en Libye, puis au Mali et au Sahel… avec, chaque fois et malgré ce que le gouvernement affirme, des résultats bien minces et fragiles, sans commune mesure avec le gigantesque déploiement de force et sans stratégie politique de sortie.

En fait, nous sommes les derniers des Mohicans néoconservateurs. Un comble pour nous qui les avons combattus en 2003 à propos de la guerre en Irak ! Retrouvons le message du général de Gaulle, celui de l’indépendance !

Dans votre livre, vous écrivez que la France et l’Amérique sont des « jumeaux terribles ». Est-ce à dire que vous jugez désormais inévitable l’élection de Marine Le Pen en mai prochain ?

Absolument pas. Ni souhaitable, bien entendu, ni inévitable. Le devoir de la classe politique française est aujourd’hui d’entendre les aspirations et les humiliations de notre peuple. Mais pas de proposer les solutions des populistes. A mon avis, la réponse passe d’abord et avant tout par un redressement de l’Etat qui est historiquement le creuset de l’identité française.

16 novembre 2016, L’Obs

1024 683 Dominique de Villepin

L’élection de Donald Trump pourrait permettre un véritable débat transatlantique et la renégociation du traité de l’OTAN

– Dans un entretien accordé à Atlantico.fr, Dominique de Villepin revient sur certaines des propositions exposées dans son livre, notamment la refonte du fonctionnement des armées, et appelle également à une réforme de l’OTAN nécessitant une plus grande implication de l’Europe –

 

Un des chapitres de votre livre s’intitule « Pour une métamorphose des armées ». Devant la multiplication des foyers potentiels de crise, vous estimez qu’il existe une troisième voie entre l’intervention lourde au sol et la simple opération humanitaire.Vous appelez notamment un recours accru aux alliances et aux coalitions, ainsi qu’à des modes d’interventions plus souples. Comment ce changement de doctrine pourrait-il se concrétiser au regard des différents théâtres d’opération dans lesquels évolue la France ?

 

Aujourd’hui, l’état d’esprit des responsables politiques et le format de nos armées nous condamne au tout ou rien. La guerre partout, ou l’inaction et l’indifférence. Nos armées sont héritières d’un temps où tout était déterminé par la guerre classique, régulière, entre Etats structurés. Or la réalité des crises est d’un côté celle de la guerre asymétrique et irrégulière dans des zones sans Etat et dévorées par la violence – c’est la spirale au Moyen Orient et au Sahel mais qui pourrait bientôt contaminer d’autres régions du monde – et de l’autre côté celle de l’affrontement de géants, d’empires renaissants aux jointures desquels s’installent des états de violence durables, des conflits gelés, des risques d’escalade. Nous ne sommes préparés ni à l’un ni à l’autre. C’est pourquoi je plaide pour une réorganisation longue de nos armées, assumant la professionnalisation et la spécialisation. Il y a trois missions centrales des forces de sécurité qui relèvent aujourd’hui de commandements, de formations, d’équipements différents. Une force de défense qui doit être capable de mobiliser la société au service de la défense nationale en cas de menace massive sur notre territoire et nous ne sommes pas en mesure aujourd’hui d’y faire face sans des alliances et des coalitions qui nous sécurisent sans nous pousser à la surenchère. De ce point de vue, la réforme de l’OTAN est pour moi la clé. L’élection de Donald Trump a changé la donne, en raison des doutes qu’elle va susciter sur la détermination américaine chez certains alliés et en raison des tentations isolationnistes de la nouvelle administration. Cette élection pourrait permettre un véritable débat transatlantique pour renégocier le traité de 1949. Nous devons assumer une réelle défense collective mais empêcher tout débordement de l’OTAN et tout engrenage militaire comme on le voit à l’œuvre par exemple en Europe de l’Est. Il faut rééquilibrer l’alliance entre un pilier nord-américain et un pilier européen. Si cette renégociation est impossible, nous devrons avoir le courage de quitter une alliance dès lors que nous considérerons qu’elle comporte plus de risques que d’avantages.

Nous avons besoin également d’une force antiterroriste mieux organisée, car c’est bien là le défi de notre temps. Or l’armée n’est qu’une partie, même essentielle, de ce dispositif, avec les forces de police, les autorités judiciaires, les services de renseignement. Faute de hiérarchie commune et spécialisée nous dispersons nos efforts et nous ne parvenons pas à articuler les efforts à l’intérieur et à l’extérieur. Je crois à la nécessité d’un chef de file de la lutte anti-terroriste auprès du Président de la République pour coordonner et impulser l’action. Nous pourrions ainsi développer des interventions ciblées dans les zones tenues par les mouvements terroristes, limiter l’empreinte au sol et éviter la tentation des guerres longues, lourdes et contreproductives qui dominent aujourd’hui. La France a une expérience et une expertise à développer en la matière et certaines qualités du dispositif Barkhane montrent le chemin dans cette direction.

Enfin, dans un monde en grand désordre, nous avons besoin d’une force de paix spécialisée, capable à la fois de mobiliser les capacités humanitaires et de créer des dispositifs tactiques efficaces – zones d’exclusion aériennes, corridors humanitaires, zones tampon. Cette force doit être mobilisable en coordination avec une force de paix permanente des Nations Unies, de 100 000 hommes, avec un encadrement, une formation et un équipement permanents, contrairement à la logique actuelle.


Vous soulignez aussi le risque d’une guerre civile, et plus globalement d’affrontements violents, et appelez à une réaction de la part des responsables politiques. Quel pourrait être le rôle de la France dans cette prise de conscience ? 

Dans un monde dévoré par les passions identitaires, personne ne reste indemne.

Tous les régimes, démocratiques, libéraux, autoritaires sont soumis aux mêmes tentations de désigner des boucs-émissaires et de se replier sur une nostalgie de la grandeur passée. Le sentiment de l’humiliation des peuples est la clé de toutes les évolutions politiques, en Russie, aux Etats-Unis ou en Europe.  La longue crise économique qui perdure depuis 2008 et la grande crise de modernisation politique, économique, sociale que traverse le Moyen orient, au risque d’une spirale suicidaire, créent les conditions du durcissement permanent. Nous ne pouvons nous contenter de l’alternative entre le déni passif et la colère violente. Les risques de guerre civile sont aujourd’hui vifs entre catégories sociales – « gagnants » et « perdants » de la mondialisation – comme entre communautés confessionnelles ou culturelles. Nous devons développer des projets et des politiques qui rassemblent et vont de l’avant. Si elles ne peuvent produire de résultats que dans la durée, elles peuvent dès aujourd’hui mobiliser les énergies dans un sens plus favorable. Face à la demande de protectionnisme qui fait courir le risque de la guerre commerciale, nous ne pouvons nous contenter de serrer les dents et continuer comme avant à discuter des accords de libre échange doctrinaires. Il faut mettre sur la table un accord de coopération économique global entre les trois grandes zones de puissance économique, l’Europe, les Etats-Unis et la Chine avec un volet commercial ayant pour but d’augmenter la qualité en emploi local des accords, en prenant en compte le dumping social, plutôt que de ne viser qu’à abaisser les droits de douane généralement ; avec un volet monétaire pour limiter l’instabilité à travers un G3 des trois banques centrales, Fed, BCE et Banque de Chine harmonisant les politiques monétaires et de taux d’intérêts ; et enfin un volet d’investissement dans l’économie réelle, car le « quantitative easing » a injecté d’immenses quantités de liquidités dans l’économie sans effet sur l’économie réelle. Contre les querelles identitaires, nous devons miser sur une politique culturelle nous permettant de refaire nation, de nous unir sur ce qui nous rassemble, de créer les conditions d’une paix religieuse et civile. C’est tout l’esprit de la laïcité à la française, qu’il faut se garder de transformer en une arme de guerre culturelle des uns contre les autres.

Certains candidats déclarés à l’élection présidentielle de 2017 pourraient-ils selon vous mieux répondre à cette situation ? Lesquels ?

Une culture de la guerre s’est installée dans notre pays. Ce n’est pas une question de personnes ou de partis, mais la dérive d’un système politique sidéré par sa propre impuissance, son impopularité et la vitesse de circulation des images. Il faut bien reconnaître que notre système politique est en très mauvais état. Le bouton militaire est le seul, avec le bouton fiscal, à réagir encore. Tout le reste du tableau de commande semble avoir été débranché. On ne sortira de cette culture de guerre qu’en construisant une alternative et en prenant l’initiative, en se dotant d’outils et d’instruments capables de rassembler, de répondre aux défis de la croissance et de l’emploi.

Cela suppose de recréer la confiance dans la capacité d’action de l’Etat, notamment en maîtrisant les comptes publics et la dette.

Sur la question migratoire qui secoue l’Europe depuis plusieurs mois, vous estimez que seuls deux choix sont possibles : « des frontières et des droits d’asile nationaux dans un gigantesque et dangereux chacun pour soi, ou bien un droit d’asile européen, avec des centres de traitement des demandes, des critères et une répartition communautaire des demandeurs d’asile ». Comment appliquer cette deuxième solution en Europe, alors que plusieurs pays, comme la Hongrie, s’y sont déjà fermement opposés ?

On peut renoncer parce qu’il y a des inquiétudes et des résistances. On peut continuer comme si de rien était, en ignorant les rejets des peuples. Mais tout cela ne mènera nulle part. Il faut changer de démarche. Cela peut signifier donner l’exemple à partir de coopérations renforcées de certains pays volontaires, notamment les six pays fondateurs de la Communauté Economique Européenne. A bien des égards, les enjeux d’harmonisation des droits d’asile sont techniques, par exemple sur le respect du règlement Dublin III sur la priorité au lieu d’enregistrement de la demande d’asile. Faire ce travail est un préalable à l’unification. Mais tant que Bruxelles servira d’excuse commodes aux nationalistes et aux souverainistes pour se dédouaner de toute responsabilité, l’Union Européenne restera sous un feu roulant de critiques. L’Europe ne fera la preuve qu’elle a un avenir qu’en démontrant qu’elle peut être utile. Les enjeux sont nombreux, Europe de la Défense avec un réel état-major commun, mutualisation des achats en vue d’une Europe de l’énergie, harmonisation sociale avec la création d’un début d’assurance chômage européenne, sans compter la mise en œuvre d’une lutte anti-terroriste au niveau de l’Union qui justifierait la création d’un FBI européen pour affronter des réseaux pour l’essentiel transnationaux. Il n’y a rien de pire que de limiter le débat sur l’Europe à un jugement binaire, soit pour, soit contre son existence, car cela pousse à ne rien faire sur les questions concrètes.

14 novembre 2016, Atlantico.fr

1024 768 Dominique de Villepin

La diplomatie française est dans l’impasse

 – Dans un entretien accordé à Vincent Tremolet de Villers pour Le Figaro, Dominique de Villepin s’étonne de l’atonie de la diplomatie française et considère que l’élection de Donald Trump nous offre une chance historique de sursaut. Il plaide pour l’utilisation d’un outil trop souvent sacrifié : la politique – 

Doit-on être inquiet de l’élection de Donald Trump?

Nous entrons dans une période d’incertitude. La montée du populisme aux États-Unis comme en Europe porte la marque de la montée en puissance des passions politiques que sont la colère et la peur. Les États démocratiques sont soumis à cette pression extrêmement vive et ne parviennent pas y faire face. C’est le grand défi contemporain. C’est un défi que nous pouvons cependant relever. Les solutions existent et nous pouvons choisir le sursaut.

Comment?

Donald Trump a mis en avant pendant sa campagne des orientations isolationnistes traduisant la volonté des États-Unis de ne pas porter seuls le fardeau de l’insécurité mondiale. Cela crée beaucoup d’inquiétudes chez un certain nombre de leurs alliés, notamment dans les pays Baltes, en Pologne, mais aussi au Japon et en Corée. Pour nous, cela peut être une opportunité. Si la France sait revenir à la vocation qui est la sienne – celle d’un pays indépendant, d’un pays non aligné -, il y a là l’occasion de développer ce fameux pilier européen qui, au fil des décennies, n’a pas été mis en œuvre. Nous devons donc être en situation de proposition.

Comment expliquer la révolte des peuples?

Des facteurs très nombreux – sociaux, économiques, culturels – se combinent pour favoriser l’éclosion du populisme avec en arrière-plan une inquiétude générale sur l’avenir de la mondialisation, sur les conséquences de ce processus que personne ne semble pouvoir dominer. La classe moyenne blanche, une partie de la classe ouvrière ont été frappées de plein fouet aux États-Unis. Cette Amérique des petites villes et des campagnes a été oubliée. Nos gouvernants ne prêtent pas assez attention aux changements produits par la mondialisation, en France, dans nos villes moyennes. Les travaux de Christophe Guilluy montrent cette France périphérique oubliée par la France d’en haut qui, elle aussi, entame son déclin. Tout cela explique la passion populiste. Mais si elle s’empare du monde, c’est aussi parce que le politique a renoncé à la maîtriser.

La politique ne joue plus son rôle?

L’erreur centrale de nos démocraties, c’est l’abandon du politique. Les élites internationales vivent, en effet, depuis vingt-cinq ans dans l’illusion de la mort du politique. L’économisme a voulu faire croire que l’économie était au-delà du politique. Le juridisme a voulu placer l’État de droit au-dessus de l’État. Enfin, le militarisme, parce qu’il sépare le bien et le mal, parce qu’il organise une ordalie morale, a servi de paravent à cette dilution du politique. Plus que jamais, nos démocraties doivent faire de la politique, elles doivent revenir à l’utilisation de l’arme politique pour régler les problèmes du monde. La tentation de ces dernières années a été, dans chaque crise, de recourir, après l’échec du «doux commerce» dont parle Montesquieu, à l’arme militaire. Barack Obama a compris que les États-Unis devaient passer d’un exercice solitaire de la puissance à un exercice partagé. Le problème est qu’il n’a pas remplacé par une diplomatie vigoureuse le retrait des troupes. L’élection de Donald Trump apparaît comme une nouvelle étape de cette métamorphose, à l’issue encore très incertaine.

Le principe du néolibéralisme est de réduire le rôle des États…

Aujourd’hui, un des grands drames du monde, c’est l’affaiblissement des États. La fragilisation de l’État-nation traduit toujours une «brutalisation», une «décivilisation» du monde. On en voit les conséquences tragiques au Moyen-Orient et en Afrique (Irak, Somalie, Libye). Ces États faillis se sont effondrés et les conséquences sont vertigineuses. Si nous ne faisons rien, nous nous dirigerons dans ces parties du monde vers une sauvagerie généralisée, vers l’enracinement durable du terrorisme dans les régions sans loi.

Mais l’urgence de la restauration de l’État existe aussi dans nos démocraties. On a tiré à vue sur les États, considérés comme des formes archaïques et oppressantes de l’organisation sociale, au profit du tout-libéral. Cela remonte à la chute de l’Union soviétique et au triomphe aveuglant de la démocratie libérale. Nous avons cru que c’était la fin de l’histoire et que l’extension du domaine économique était illimitée. La crise financière a été la facture de cette illusion. Elle a pour réplique sismique le Brexit et l’élection de Donald Trump.

L’histoire redémarre-t-elle?

La compétition entre les États a repris de plus belle. Cette compétition place les démocraties «illibérales» de l’Europe de l’Est et les régimes autoritaires en situation de force. Pourquoi? Parce qu’ils ont cette capacité à faire l’unité de leur pays (notamment en étouffant les contestations légitimes et parfois héroïques). Ils savent aussi tirer profit de la faiblesse des démocraties occidentales, qui apparaissent comme atomisées. Ces dernières pallient cette faiblesse avec toujours les mêmes outils: sanctions, outils militaires. Cette attitude a été la nôtre en Russie sans aboutir à aucun résultat autre que renforcer la cohésion entre Poutine et son peuple. Nos stratégies se sont retournées contre nous.

Faut-il plus d’État en France?

Il faut moins négliger nos services publics. Aujourd’hui, les devantures des petites villes se transforment en trompe-l’œil. La France petit à petit voit des zones entières se désertifier. C’est la mission de l’État de protéger cette population abandonnée. La France était un État avant d’être une nation. La France ne peut pas vivre sans État.

Notre démocratie est-elle malade?

Notre démocratie souffre de l’absence de dialogue et de véritable débat. Tout est fermé. Deux lois bloquent le débat en France. La première, c’est le jugement moral. La seconde, c’est le soupçon. Il n’y a plus, dans ce cadre, de démocratie possible. Le système politique est totalement vicié. Le livre d’André Perrin Scènes de la vie intellectuelle en France (L’Artilleur) en offre un éclatant témoignage. Sans dialogue, il n’y a pas de réponse collective.

Que pensez-vous de la diplomatie française?

Nous ne parlons plus au monde. François Hollande, lorsqu’il prend la parole après l’élection de Donald Trump, ne s’adresse pas au peuple américain ni à son président mais ramène cet événement à la politique intérieure. L’absence de vitalité de nos diplomaties est très inquiétante. Nos diplomates expriment des positions. Nous faisons des communiqués: nous félicitons, nous regrettons, nous condamnons, nous nous désolons, et après? Une vraie diplomatie travaille, manœuvre, propose.

Pourquoi cette atonie?

La méconnaissance de l’histoire et de la géographie joue un rôle. On ne connaît pas ces pays, leur histoire, les gens qui gouvernent. On voile cette ignorance derrière le jugement moral. C’est une autre des causes de l’utilisation systématique de l’outil militaire. On touche encore à l’absence de verticalité du politique. «Jadis, il y avait une hauteur», disait le poète Paul Celan. On a perdu cette hauteur. Nous souffrons d’avoir perdu notre fierté, notre histoire, notre civilisation.

La France est-elle trop guerrière?

Le service des armes est une des plus belles choses qui soient. Tout dans notre histoire et dans mon histoire personnelle m’éloigne de l’antimilitarisme. Il ne s’agit donc pas de tenir un discours bêtement pacifiste mais de rappeler que la guerre ne doit surgir que lorsque l’on a épuisé toutes les solutions politiques. C’est l’objet même de mon livre. Nous cédons trop souvent à la tentation militaire. En ce sens, nous avons renié la tradition française, qui est celle de l’intermédiaire, du trait d’union, du pays de dialogue capable de parler à tous. La vérité est que nos chefs d’État finissent toujours par prendre le raccourci militaire, parce que c’est le seul bouton qui marche et particulièrement en France.

Quelle place pour la morale en diplomatie?

La morale ne doit pas être abandonnée. Mais ce ne doit pas être une morale qui juge et qui exclut, une morale impuissante, une morale de contentement. Il nous faut une morale de l’action. Prenons un exemple. Vis-à-vis de la Russie, le jugement moral conduit à marginaliser ce grand pays. On oublie le lien très fort qui unit le président russe à son peuple. On oublie la mémoire russe. La question de l’Ukraine en est une parfaite illustration. Elle est née d’un formidable malentendu. La proposition de la Communauté européenne de faire un accord commercial avec l’Ukraine n’a pris en compte ni l’histoire de ce pays ni l’accord d’union douanière avec la Russie. Par définition, ce choix européen allait avoir un impact sur l’économie russe. Et pourtant, ces derniers n’ont pas été associés. La Commission s’est contentée de dire aux Russes «ceci ne vous regarde pas». On ne peut pas traiter les pays comme cela. La morale de l’action, c’est d’être pragmatique. La morale de l’action, c’est aussi de s’adresser aux peuples, c’est de prendre en compte les peuples. Alors même que nous n’avons pas cessé de fustiger le régime de Bachar el-Assad depuis 2011 et de considérer tous les jours qu’il allait tomber (ce qui nous permettait de ne rien faire), nous sommes restés inactifs. Que faut-il faire aujourd’hui? Mettre le peuple syrien dans le jeu et accepter d’engager un processus y compris avec le régime pour trouver les voies d’un règlement et d’un arrêt des bombardements. Aujourd’hui, tous les voisins territoriaux ont pris des gages sur la Syrie. L’Iran, la Turquie, les forces kurdes, la Russie, l’Arabie saoudite et, dans ce grand jeu, le peuple syrien est oublié. La France est bien placée, compte tenu notamment de ses relations avec les Saoudiens, pour mettre au rang de première priorité le sort du peuple syrien.

Sommes-nous en guerre avec le terrorisme?

Le concept de guerre contre le terrorisme m’a toujours paru dangereux. Il conduit à aimanter des groupes qui partent du principe que leurs crimes auront plus d’écho chez nous. Ça fait de nous une cible. Il faut être capable de ne pas donner de statut au terrorisme, une aura susceptible d’attirer beaucoup de jeunes. Il faut le ramener à ce qu’il est: un acte lâche et criminel.

Comment aborder la question de l’islam?

Disons les choses clairement: l’islam a un problème. Il y a manifestement une dérive de l’islam qui conduit un certain nombre de personnes au fanatisme et à la violence. Il faut être impitoyable avec les djihadistes, mais, dans notre monde d’écorchés vifs, il faut prendre garde à ne pas humilier ceux qui ne font pas partie du noyau dur de ces groupes violents et qui risquent fort, si on les y pousse, de s’y agréger. Il faut encore une fois renverser le sujet et voir comment nous pouvons aider ces régions, grâce à la politique, à ne pas tomber dans les mains des fanatiques. Nous avons le choix, sur cette question comme sur tant d’autres, entre céder à nos pulsions guerrières ou prendre le risque de la paix.


13 novembre 2016, Le Figaro

1024 547 Dominique de Villepin

La démocratie américaine est vivante

Invité d’Yves Calvi dans l’émission « 24h en questions » sur LCI, Dominique de Villepin est revenu sur la personnalité de Donald Trump et sur le rôle que doit jouer la France aux côtés des Etats-Unis. Il a également eu l’occasion de présenter les thèses issues de son dernier livre, Mémoire de paix pour temps de guerre, et de rappeler que le risque de voir de nouveaux conflits se déclencher s’est accru

1024 611 Dominique de Villepin

Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous

– Dans un entretien avec Renaud Dély pour Marianne, Dominique de Villepin analyse la montée des populismes à travers le monde et la capacité de Donald Trump à incarner un recours au regard d’Américains sensibles à l’idée d’un déclin national  –

Que nous dit, selon vous, l’élection inattendue de Donald Trump de l’état de santé des démocraties occidentales ?

Son succès révèle les failles de notre monde. Donald Trump est parvenu à saisir le désir profond d’une partie de l’Amérique. Il incarne le winner à l’américaine, celui qui gagne envers et contre tout, même si ce doit être au mépris des règles. Pour un peuple qui a appris en 2008 que respecter les règles, cela pouvait signifier voir saisir sa maison, perdre son emploi, il porte leur espoir de s’en sortir. D’autant que le discours protectionniste touche une corde sensible chez beaucoup d’ouvriers de la «ceinture de la rouille». Il incarne aussi la peur de l’Amérique de perdre sa domination mondiale. Tous les empires déclinants ont leurs empereurs fous, leurs «anarchistes couronnés».

Mais il y a aussi le showman, l’homme de spectacle qui triomphe dans une démocratie d’opinion corsetée de convenances et desymboles. En un sens, il fait la synthèse aux Etats-Unis de ce qui se présente dans les populismes européens en ordre dispersé, le côté farces et attrapes et fort en gueule de Beppe Grillo en Italie, l’angoisse identitaire de Marine Le Pen ou le protectionnisme nationaliste qui prospère en Europe orientale.

Il est le produit d’un affaissement de la démocratie tranquille, parfois élitiste, souvent mécanique, qui s’est imposée depuis 1989 faute d’affrontement idéologique. Pour autant, il ne propose guère d’alternative. Son programme économique notamment est beaucoup plus traditionnel que son image, baisses d’impôts, «ruissellement» de la richesse. Il faut en tirer, aux Etats-Unis comme chez nous, les conséquences et entendre les peuples sans jouer sur les peurs, les colères et les haines.

Donald Trump a une réputation d’isolationniste. Qu’est-ce que son élection à la Maison-Blanche change pour nous, Français et Européens ? Est-ce une si mauvaise nouvelle que cela en matière de politique étrangère ?

Pour le monde s’ouvre, avec la présidence de Donald Trump, un temps de changements sans doute chaotiques. Certains pays hostiles aux Etats-Unis vont certainement tester la détermination du nouveau président. Certains alliés vont même chercher à prendre des gages. C’est en un sens l’empire américain qui vacille un peu plus, après l’hyperpuissance arrogante des années Bush et de l’invasion de l’Irak en 2003, après le retrait pour partie isolationniste amorcé par Barack Obama. L’appel constant à la grandeur et à la fierté traduit un doute existentiel de l’Amérique, le même mobile d’humiliation qui anime d’autres peuples dans le monde aujourd’hui. Cette quête de grandeur à tout prix est lourde de risques, risque de guerre commerciale dans une spirale protectionniste, risque de guerre tout court quand s’affrontent des approches aussi passionnelles du monde. Cela signifie un devoir d’indépendance de l’Europe et une chance de peser davantage dans le monde et de prendre en main ses propres affaires, à l’heure où les Etats-Unis hésitent entre repli et impulsivité. Cette volonté d’indépendance sera décisive pour l’Europe orientale comme pour le Moyen-Orient. C’est pour cela que je plaide pour la constitution d’un axe entre la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine, pour mettre de l’huile dans les rouages internationaux et repenser profondément, par exemple, l’architecture de sécurité du Moyen-Orient. Tout cela, les Etats-Unis ne peuvent pas le faire seuls. Ils ont compris qu’ils devaient se retirer de théâtres d’opérations où les Occidentaux ont provoqué des catastrophes (Afghanistan, Irak), mais Obama a manqué de volonté et d’énergie pour doter la planète de nouveaux leviers de gouvernance politique.

Dans votre livre, vous expliquez que la France et les Etats-Unis sont des «jumeaux terribles» et que «tous les signaux indiquent qu’il existe un risque d’hystérie», car, alors que les Etats-Unis déclinent, leurs revendications de puissance s’accroissent…

C’est tout le danger. Regardez les grands leviers dont disposent les Etats-Unis dans le domaine monétaire et financier : la maîtrise complète des agences de notation, du système des banques d’affaires, du système des audits. Dans le domaine juridique, on a vu avec la Deutsche Bank ou la BNP qu’ils sont de plus en plus tentés d’utiliser le droit comme moyen de puissance. C’est vrai également pour Internet, avec Google, Facebook ou Amazon. Les Etats-Unis sont dans une fuite en avant dangereuse. Ce qui m’inquiète, c’est que ces moyens de puissance dans le domaine économique, financier, monétaire, juridique, militaire, conduisent à une forme d’hystérie qui se traduit par une militarisation des esprits et l’extension d’une culture de guerre au-delà même des zones de crise. L’incapacité à se mettre à la place de l’autre et à considérer la planète comme une responsabilité commune fait que le risque de guerre s’accroît.

Cette «militarisation des esprits» qui menace la démocratie, est-ce le principal défi à relever pour l’administration Trump ?

Dans son discours – qui est un discours de campagne, ne l’oublions pas -, Donald Trump est ambivalent, il souhaite tourner le dos à l’interventionnisme militaire et jouer la carte de la négociation, plus comme un businessman que comme un diplomate, sans doute, mais dans le même temps il en appelle à la grandeur américaine qui peut être une volonté de s’accrocher aux oripeaux de la puissance et de mettre en scène une toute-puissance disparue. S’il n’a pas les résultats escomptés à l’intérieur, ne sera-t-il pas à son tour tenté par la fuite en avant militaire ? Cela crée une immense incertitude internationale.

Dans votre livre, vous renvoyez dos à dos les Etats-Unis de Donald Trump et la France de Marine Le Pen ?

Les Etats démocratiques sont rongés par les mêmes passions politiques, la colère et la peur. L’Amérique blanche déclassée, d’un côté, la France qui souffre et s’inquiète, de l’autre, sont à mettre en miroir. Ce n’est peut-être pas un hasard si la carte électorale de l’Amérique de Trump et celle de la Louisiane du XVIIIe siècle coïncident. Quand on voit le basculement démographique qui attend les Etats-Unis où, dans quelques décennies, l’Amérique blanche sera devenue minoritaire, on pressent que de grandes frayeurs s’annoncent. Et c’est plus généralement parce que ces Etats-nations sont affaiblis que la compétition des systèmes reprend de plus belle et que l’avantage est aux régimes «illibéraux» ou autoritaires.

Comme la Russie de Poutine, lequel a d’ailleurs soutenu Donald Trump pendant la campagne américaine ?

Le monde traverse un moment de personnalisation bonapartiste. Les hommes forts ont le vent en poupe, tendant un miroir de puissance,de virilité, d’audace à leurs peuples.

Cette tentation traverse à la fois les régimes autoritaires et les régimes démocratiques. Chacun y réagit à sa manière, avec ses forces et ses faiblesses propres, pour se tenir en équilibre. La clé demeure d’être capable de trouver des alternatives, en un mot de refaire de la politique. Il faut offrir une vision aux peuples et leur donner une parole sur la scène mondiale dans laquelle ils se reconnaissent. Si nous ne le faisons pas chez nous, si nous continuons avec un débat politique en roue libre, sans prise avec le réel, nous n’aurons de choix qu’entre la tentation d’un populisme dur ou une démocratie molle qui ferait du militarisme la seule preuve de son efficacité supposée. Par expérience, on sait qu’un tel engrenage sans fin conduit à la guerre à outrance. La peur aidant, on demande aujourd’hui aux armées de faire des choses qu’elles ne peuvent pas faire : donner un sens politique à leur action dès lors que le pouvoir politique n’a pas de vision. On emploie le bouton militaire parce que c’est l’un des derniers qui fonctionnent et que l’on estime que c’est la recette miracle ! C’est gravissime parce que cette logique d’engrenage conduit à la catastrophe.

Au fond, les démocraties ne font plus de politique quand les régimes «illibéraux» ou autoritaires en font : la Russie, la Chine, la Pologne, la Hongrie ou la Turquie.

La première condition pour que la France refasse de la politique serait-elle qu’elle reprenne ses distances vis-à-vis des Etats-Unis ?

La première clé de la politique, c’est l’indépendance. En 2003, contre la guerre engagée par les Américains en Irak, nous avions réussi à rallier à nos côtés la Russie et l’Allemagne ! Aujourd’hui, nous sommes parmi les chefs de file des néoconservateurs… Nous avons perdu la position historique qui était la nôtre, une position de médiateur, d’initiateur de dialogue et de paix, capable de faire bouger les lignes sur la scène mondiale. Je veux encore croire qu’un nouveau président français serait capable de redonner à la France ce rôle qui doit être le sien, et de s’émanciper de la tutelle américaine.

Face au djihadisme aussi, il faut faire de la politique plutôt que de faire la guerre ?

Le djihadisme se sert de nos faiblesses et de nos peurs. Lui déclarer la guerre, c’est fortifier et disséminer ce noyau dur. Donner aux djihadistes le statut de premiers adversaires de l’Occident accroît leur audience et répand la «marque» au Sahel, en Asie, et un peu partout dans le monde. La menace djihadiste ne concerne pas que les Occidentaux. Il y a eu des attentats en Chine, en Russie, etc. Par notre attitude et notre incapacité à faire de la politique, nous polarisons l’adversaire contre nous. On s’autodésigne comme le pays où un attentat aura le plus d’écho, le plus d’effets médiatiques et politiques, et sera le plus susceptible de toucher et de briser la société compte tenu de ses caractéristiques. Nous menons une politique de matamore qui n’a pas de véritable effet dissuasif. Au contraire, ce discours aimante le terrorisme vers notre pays. La seule solution, c’est d’assécher le terrorisme, par une coopération internationale adéquate en matière financière, policière ou judiciaire, mais aussi en recherchant le moyen de transformer des groupes violents en groupes politiques. La voie est étroite, mais c’est la seule dont nous disposons.

L’autre voie, celle de la «militarisation des esprits», c’est celle qui conduit vers la troisième guerre mondiale ?

Les choses ne se produisent jamais tout à fait comme on les imagine, mais ce qui est vrai, c’est que la militarisation et l’hystérisation des esprits peuvent multiplier les conflits et conduire à l’affrontement de géants. Nous sommes dans un monde très mouvant, très instable, très volatil, où tout le monde observe tout le monde et où il ne faudrait pas grand-chose pour que le pire puisse se produire…

Le 14 février 2003, ministre des Affaires étrangères, vous avez dit non aux Etats-Unis. Vous écrivez que Jacques Chirac est le «dernier gaulliste». Est-ce à dire qu’aujourd’hui la France ne pourrait plus dire non aux Etats-Unis ?

Jacques Chirac est le dernier homme d’Etat français à avoir eu l’expérience de la guerre et à être resté fidèle à une vision politique du rôle de la France dans le monde. Il a constamment refusé de réduire la France à l’appartenance à une «famille occidentale». Nous devons conserver cette mémoire et rester fidèles aux leçons de notre histoire.

12 novembre 2016, Marianne

1024 637 Dominique de Villepin

Faisons des propositions à Donald Trump

Invité du « Club de la Presse » sur Europe 1, Dominique de Villepin a avancé des pistes de réflexion quant aux initiatives que pourrait mener la diplomatie française auprès du nouveau président des Etats-Unis

 

1024 535 Dominique de Villepin

Donald Trump ne vas pas se lancer dans des aventures inconsidérées

Invité de « l’Emission Politique » sur France 2, Dominique de Villepin a analysé les enjeux de politique étrangère auxquels Donald Trump pourrait être confronté après sa prise de fonction. Il a notamment évoqué l’évolution des relations entre les Etats-Unis et l’Iran, la Russie, la Syrie ou encore les pays du Golfe, et considère que le nouveau président américain sera capable de compromis

1024 576 Dominique de Villepin

On ne peut pas comparer le Parti Républicain et le Front National

Dans une interview en anglais pour CNBC, Dominique de Villepin rejette toute comparaison entre le Parti Républicain et le Front National, appelant à distinguer deux organisations politiques dont la dimension et l’influence dans leur pays respectif sont bien différentes

1024 680 Dominique de Villepin

L’Amérique voit fondre son hégémonie

– Dans un entretien avec Olivier Royant et Régis Le Sommier pour Paris Match, Dominique de Villepin revient sur l’augmentation du risque d’escalade conflictuelle à l’heure où les Etats-Unis ne sont plus les gendarmes du monde –

 

Un haut diplomate russe nous confiait que nous sommes dans un état de tension entre Russes et Américains sans équivalent depuis la crise des missiles, en 1962. Partagez-vous cette opinion ?

Américains et Russes semblent devenus incapables de se comprendre. L’Amérique voit fondre son hégémonie. L’Europe craint la constitution de glacis, d’Etats tampons dans l’étranger proche de la Russie. J’arrive de Pologne, où l’inquiétude des dirigeants et de la population est profonde et les conduit à soutenir le déploiement de missiles de l’Otan. La Russie voit dans les révolutions de couleur ou de Maïdan des empiètements sur son pré carré historique et une vulnérabilité face à l’Otan. Ces réactions en chaîne rappellent la logique des “somnambules” avant la Première Guerre mondiale, dénoncée par Christopher Clark, le cercle vicieux des peurs, des calculs et des réflexes militaires.

 

Cette escalade semble se faire dans l’indifférence générale, comme si l’on ne voulait pas la voir.

Sans doute par sidération devant les enjeux, on se refuse à voir le caractère global de ces tensions, les rivalités profondes, territoriales, fondées sur des intérêts stratégiques. L’affrontement des grands blocs de puissance s’intensifie partout, en Europe orientale comme en mer de Chine du Sud. Une bataille d’influence titanesque a lieu entre Américains et Chinois pour le partage des grands instruments de la domination mondiale, Internet, la monnaie, l’énergie, le droit, la culture. Pour le contrôle du territoire aussi, car la Chine se libère peu à peu du corset étroit que les Etats-Unis lui avaient imposé après 1945, en Asie du Sud-Est – aux Philippines ou en Malaisie – ou en Asie centrale. Nous sommes entrés dans un nouvel âge de rivalité mondiale. En réagissant systématiquement par la sanction et l’exclusion, les Occidentaux aggravent la fracture du monde. Ils ont ainsi, contre toute vraisemblance, poussé la Russie à se tourner vers l’Asie ou encouragé le durcissement de la Turquie. J’ai la conviction que l’Europe a la possibilité, si elle se réveille, d’empêcher le face-à-face et de proposer des alternatives, par exemple, en matière monétaire face au risque de nouvelles crises financières, l’organisation d’un G3 des principales monnaies mondiales, réunissant la Fed, la Banque centrale européenne et la Banque centrale chinoise autour d’un objectif de stabilité monétaire.

 

Certains diplomates parlent de Troisième Guerre mondiale. On n’aurait jamais utilisé ces mots il y a encore dix ans.

La guerre, dans un avenir proche, n’est plus impossible. La société internationale semble s’être convertie à l’esprit de guerre, à la militarisation systématique du règlement de crises. La banalisation de l’outil militaire conduit au risque de dérapage guerrier. C’est pourquoi nous avons le devoir de favoriser les lieux de dialogue et de conciliation. Je propose, dans ce livre, la mise en place d’une concertation structurée, qui associe la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine pour éviter les engrenages et donner une colonne vertébrale aux efforts diplomatiques. Nous manquons à notre responsabilité. La France avait vocation à être le pays du dialogue, de l’échange, celui qui fait se rencontrer des gens qui ne se parlent jamais. Aujourd’hui, elle a abandonné cette position de carrefour. Elle a abandonné aussi sa recherche de l’équilibre. La versatilité des diplomaties occidentales offre à certains pays l’occasion de jouer leur avantage au risque de désordres majeurs…

Vous pensez à qui par exemple ?

La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran est centrale dans la crise suicidaire du Moyen Orient. Nous les avons stigmatisés tour à tour et, ce faisant, n’avons jamais tenu de ligne d’équilibre. Aujourd’hui, par exemple, nous poussons nos intérêts par des ventes d’armes, en profitant de la disgrâce des Etats-Unis auprès de l’Arabie saoudite. Nous fermons les yeux sur la guerre au Yémen, si dangereuse parce qu’elle est comme la répétition générale d’un affrontement direct entre Iraniens et Saoudiens. Or il ne peut y avoir de paix au Moyen orient que dans un jeu de contrepoids entre puissances sunnites et chiites, arabes et non-arabes. Notre rôle est de calmer les choses. Nous devons favoriser l’émergence d’une architecture de sécurité collective inclusive, un Helsinki du Moyen Orient. Il faut des outils nouveaux – pourquoi ne pas faire du partage et de la maîtrise de la rente pétrolière, qui a été le nerf des tensions, le coeur d’une démarche coopérative, comme l’Europe l’a fait avec le charbon et l’acier dans la CECA en 1950. 

Russes et Américains ont un ennemi commun qui est le djihadisme radical. Pourquoi continuent-ils à s’affronter ? 

Les Occidentaux ont voulu croire que le djihadisme ne s’attaquait qu’à eux. Ils ont oublié que la Chine a été touchée, ainsi que la Russie, l’Inde ou, plus profondément encore, presque tous les pays musulmans. C’est un problème mondial. Nous devrions traiter ces questions en mobilisant tous les instruments et toutes les bonnes volontés en nous appuyant fortement sur la légitimité internationale. Regagner des territoires à Daech sans stratégie politique ne suffira pas à éteindre le terrorisme.

Vous relevez dans le livre une absence de leadership au niveau international, au niveau de la communauté, au niveau des grands présidents, des grandes puissance…

Au delà de la question du leadership, c’est une communauté médiatique mondiale qui s’est peu à peu affirmée. L’information circule à grande vitesse. Elle est aplatie. Il faut réagir en permanence et en temps réel. L’opinion prime sur l’action. L’affaiblissement des Etats, la montée des passions, y compris dans les Etats démocratiques, font que nos sociétés ont perdu beaucoup d’efficacité sur la scène internationale. On juge plutôt que de responsabiliser nos interlocuteurs et améliorer les choses. Au début de la crise syrienne,  le jugement moral sur Bachar Al-Assad a prévalu sur le souci  de soulager la souffrance des populations. 

Pour vous, il faut dialoguer avec Bachar Al-Assad, l’appuyer comme le font les Russes, préserver l’Etat syrien ?

Le régime d’Assad n’est pas la solution pour la Syrie, mais il faut dialoguer avec tout le monde, cela a toujours été la clé de la diplomatie française : avoir une stratégie inclusive. La diplomatie doit apporter des réponses à des problèmes, pas se faire plaisir. Comment faire en sorte d’avoir des corridors humanitaires, des zones d’exclusion aérienne? La question se pose avec acuité pour Raqqa et Mossoul. Des territoires vont être libérés. Comment les pacifier durablement  en liaison avec les pays de la région, sachant qu’aujourd’hui ceux-ci cherchent à prendre des gages en termes de territoires et d’influence ? 

La grande raison de l’émergence de Daech fut l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Vous vous y êtes opposé. En êtes-vous fier ?

Je crois que la position de la France était juste. Mais le désastre de cette région fait que si fierté il y a, elle ne pèse que peu de choses à l’aune des drames que vivent ces populations. Nous avons eu les yeux ouverts pour regarder, parce que notre histoire nous y a obligés. Nous avons vécu des drames, les campagnes napoléoniennes, l’Indochine, la guerre d’Algérie. Cela nous a instruit sur la complexité de la réalité. Je regrette que la France aujourd’hui ne porte pas son histoire et son expérience.

Que reste-t-il de la diplomatie française ?

La politique étrangère de la France s’enferme dans un jeu de rôles qui est souvent un jeu d’intérêts. Elle ne défend pas ce qui est l’honneur de la diplomatie, c’est à dire la recherche de solutions, ce travail ingrat, difficile, humble, qui consiste à nouer des fils dans l’ombre. On a pu le faire à tel ou tel moment, au moment par exemple des Rencontres de Normandie, en juin 2014. La France était dans son rôle quand elle a cherché à retisser un dialogue avec la Russie, avec l’Allemagne. C’est un travail de tous les jours, exténuant mais nécessaire. Et on voit bien aujourd’hui comment, ce qui se passe en Syrie, en Irak, au Sahel, est le résultat d’une démission de la politique au bénéfice des armes. 

Vous rendez un hommage appuyé à Jacques Chirac, un des derniers hommes politiques européens à avoir connu l’expérience concrète et immédiate de la guerre. Trop souvent les dirigeants ne savent pas de quoi ils parlent quand ils évoquent la guerre aujourd’hui. On a même vu Barack Obama piloter ses guerres au « joystick », avec l’usage des drones…

La présidence de Jacques Chirac a incarné un sens de l’équilibre et de la mesure, une vision du monde qui en acceptait la complexité, un refus de rétrécir la France à une supposée famille occidentale. Pour lui la guerre n’a jamais été une réponse parmi d’autres. On oublie les drames qui l’accompagnent. On oublie qu’on intervient dans des sociétés divisées, fragiles. On oublie à quel point une intervention militaire et la guerre laissent des traces dans la mémoire d’un peuple. 

Pour vous, la France est en guerre ou pas ?

Non, la France n’est pas en guerre. Que nous ayons peur, que nous soyons inquiets, que, au quotidien, nous vivions dans la crainte d’un attentat, évidemment. Mais l’idée d’être en guerre face à une organisation terroriste, réduit considérablement notre force morale, notre force politique, notre force de nation. Elle nous rend vulnérables. Nous devenons faibles par rapport à des gens qui ont l’initiative. Nous leur offrons une légitimité de guerriers, une reconnaissance qu’ils ne méritent pas. Et dans le même temps, nous nous dispensons d’adapter notre réponse sécuritaire, de nous doter de forces anti-terroristes plus efficaces, mieux coordonnées. 

Vladimir Poutine veut-il la guerre? L’Occident a-t-il raison de l’ostraciser ?

On ne peut ignorer le traumatisme historique de la Russie. L’humiliation profonde née de la chute de l’Union soviétique a miné le pays. L’Occident a manqué à ses devoirs vis-à-vis du peuple russe à ce moment-là, prenant des engagements sans s’y tenir en particulier sur le rôle de l’Otan.  La Russie recherche la reconnaissance et le respect de son identité en renforçant son influence, au Moyen Orient, ou en obtenant des garanties de sécurité, en Europe Orientale notamment. L’histoire du pays est ainsi faite que plus il y a de difficultés économiques, financières, de souffrances, plus le pays se rassemble autour du pouvoir. Aujourd’hui Vladimir Poutine incarne cette politique de fierté nationale, parfois ce sentiment de supériorité sur un Occident avachi, dépourvu de repères moraux. Mais il y a aussi un désir d’Europe, un besoin d’Europe en Russie. Dès lors, à nous de tendre la main, par exemple pour éviter ensemble la faillite de l’Etat ukrainien à travers des initiatives et des financements communs.

En regardant le débat sur la primaire de droite, cela vous a manqué de ne pas être parmi les candidats ?

Pas du tout ! D’abord parce que je ne suis pas favorable à la primaire. Elle constitue un risque de division et d’impuissance, due à des surenchères qui éloignent de la réalité et conduisent mécaniquement aux déceptions. En France, la conquête du pouvoir se situe à l’opposé de l’exercice du pouvoir. Celui-ci doit être fait de réalisme, de mesure, d’ouverture, de dialogue alors que la conquête est tout en dureté, en clivages et en excès.

Et si l’un deux vous le propose, vous avez envie de replonger ?

Je suis dans l’action, pas dans la recherche de pouvoir. 

10 novembre 2016, Paris Match

1024 683 Dominique de Villepin

Donald Trump incarne la synthèse de tous les populismes européens

– Dans un entretien accordé à Henri Vernet pour Le Parisien, Dominique de Villepin réagit à l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis –

 

Comment expliquez-vous l’élection de Donald Trump ?

Cette élection est le symptôme d’un malaise. Un malaise de la démocratie américaine et plus largement des démocraties occidentales. Il y a un puissant sentiment d’humiliation dans cette Amérique blanche qui souffre particulièrement de la crise industrielle. Donald Trump a tenu un discours qui répond à cette humiliation par un rêve de grandeur, un sentiment de fierté possible à retrouver. Il fait la synthèse de différentes formes de populisme qu’on connaît en Europe : celui qui s’exprime en Italie avec Beppe Grillo, avec un côté cirque, le populisme en France avec des relents xénophobes, le nationalisme sourcilleux d’Europe de l’Est…

 

Les réponses de Donald Trump sont-elles inquiétantes ?

Ses propositions démagogiques, populistes ou xénophobes, sa tentation isolationniste, de fermeture en matière d’immigration, d’économie et de commerce, sont inquiétantes. Notamment sa tentation d’engager une guerre commerciale avec la Chine.

 

Comme président, il mettra ses menaces à exécution ?

Il faudra voir la majorité dont il disposera exactement au Congrès — et sa loyauté. Le système américain est fait de contre-pouvoirs importants, entre l’échelon local et l’Etat fédéral, des compromis sont possibles. Et ne sous-estimons pas le pragmatisme américain : Donald Trump mettra-t-il un peu d’eau dans son vin ? Le président élu a plusieurs mois avant d’entrer à la Maison-Blanche, cela peut faire office de sas de décompression.

 

Pour qu’il apprenne le métier de président ?

Oui, parce qu’il n’a pas d’expérience politique ni internationale. Il sera testé par les puissances : la Russie, la Chine… Aux Etats-Unis même, d’aucuns vont tester sa volonté d’aller jusqu’au bout de ses promesses. Le choix de la nouvelle administration (NDLR : le gouvernement) sera éclairant sur sa volonté de prendre davantage en compte les réalités du monde. L’esprit de responsabilité doit jouer à plein dans la classe politique américaine, chez ceux qui seront sollicités pour travailler avec Donald Trump. Mais cet esprit doit aussi être au rendez-vous dans les grandes chancelleries, occidentales et autres. Chacun doit faire une partie du chemin.

 

C’est-à-dire ?

Nous devons faire en sorte que le dialogue puisse être plus fort avec les Etats-Unis, accompagner l’action américaine dans le sens du réalisme et de la concertation. Un des grands problèmes du monde, c’est le fait que les Etats-Unis et l’Europe se sont enfermés dans des politiques de sanctions, d’ostracisme, de conflits gelés et dans des interventions militaires. Nous devons nous doter d’outils de gouvernance régionale ou mondiale, mettre en avant des lieux de dialogue pour trouver des solutions pacifiques aux problèmes. Ne pas céder à la tentation d’ajouter de la guerre à la guerre, d’entrer dans une spirale xénophobe et militaire, très forte dans nos pays.

 

Vous visez la France ?

La France, l’Europe… La France a une responsabilité en Europe : être un trait d’union, un pays de médiation. Or nous avons été à contresens, nous avons renié cette vocation qui était la nôtre depuis de Gaulle, pour céder à la tentation militaire d’ostraciser et d’exclure.

 

A quoi pensez-vous ?

A nos interventions en Syrie ou en Irak. A notre attitude vis-à-vis de la Russie, notre incapacité à regarder un monde dangereux, avec des risques de guerre au Moyen-Orient mais aussi en Europe centrale, où on ne prend pas en compte l’humiliation russe. La revanche des peuples humiliés est terrible. Ce que vivent aujourd’hui les Etats-Unis, c’est la même humiliation que celle ressentie par les Russes au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique. Nous pensions à l’époque que c’était la grande victoire des démocraties libérales, la fin de l’histoire. Nous voyons aujourd’hui que les démocraties sont fragiles, qu’elles peuvent aussi se briser. Soyons capables de raccommoder, de rassembler. Ce qui implique de mettre au cœur de nos démocraties davantage de respect et d’écoute.

 

L’homme Trump pourra-t-il « faire président » ?

Je l’ai rencontré quand j’habitais aux Etats-Unis. L’homme est beaucoup plus complexe que le visage qu’il a montré dans la campagne, se présentant comme un homme-spectacle, une sorte d’anarchiste couronné, d’empereur fou. Il est surtout aujourd’hui, aux yeux d’une part importante de l’Amérique, le « winner », le gagnant, capable de balayer les obstacles, de faire reculer les limites. Avec évidemment le risque de l’aventurisme : tout dépendra donc de sa capacité à prendre la mesure de la fonction. Son premier discours était plutôt empreint de modestie, se voulant rassembleur tout en affichant la nécessité de la fierté retrouvée pour les Etats-Unis.

10 novembre 2016, Le Parisien