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Europe-Russie : des bruits de bottes

Invité de Véronique Auger dans l’émission « Avenue de l’Europe, le mag » sur France 3, Dominique de Villepin s’est exprimé sur les risques conflictuels qui pèsent sur les relations qu’entretiennent la Russie et l’Europe. Il est également revenu sur le lien privilégié et historique qui unit la France à la Russie, et sur le rôle de médiateur que devrait jouer notre pays dans un tel contexte.

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Il faut reprendre le dialogue avec Moscou

Invité de Caroline de Camaret sur France24, Dominique de Villepin s’est notamment exprimé sur les incertitudes provoquées par les dernières déclarations de Donald Trump, et sur le retour de la Russie au coeur du jeu international.

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« Il ne faut pas que ce soit par frustration, par insatisfaction et par colère que les Français votent »

Invité politique de la matinale d’Europe 1, Dominique de Villepin s’est exprimé sur l’actualité politique française et internationale. Il a notamment commenté les débuts de l’administration Trump et la crise politique qui agite actuellement la droite et le centre en France

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WILLEM DE KOONING – ZAO WOU-KI ESPRITS EN LIBERTÉ

– Cet article est extrait du catalogue de l’exposition Willem de Kooning – Zao Wou-Ki qui a lieu du 19 janvier au 11 mars 2017 à la galerie Lévy Gorvy de New-York. A travers une sélection d’une vingtaine de tableaux, celle-ci met en perspective les œuvres des deux grands artistes contemporains, produites entre la fin des années 1940 et le début des années 1980. Dominique de Villepin livre ici le regard personnel qu’il porte sur les deux peintres et leurs travaux –

***

Étrange idée que cette rencontre de titans. Tout semble annoncer un face-à-face silencieux. Deux géants du XXe siècle qui ne se sont jamais rencontrés, n’ont jamais écrit l’un sur l’autre, leurs lieux de naissance plantés aux deux extrêmes d’un gigantesque continent, leurs terres d’adoption séparées par un Océan.

Cette exposition est un monstre. Pas un match, pas un combat, car il n’y aurait rien à tirer de leur affrontement. Ils sont trop rapides, trop solitaires, trop uniques chacun à sa manière pour que leurs toiles se prêtent à de tels enfantillages. Inutile aussi d’y chercher des fenêtres vers deux types de réalités, comme si nous n’étions qu’à l’intersection hasardeuse de deux univers clos.

Monstrueuse d’abord par la qualité exceptionnelle des tableaux ici réunis, grâce aux prêts des meilleurs musées, institutions et collectionneurs, grâce surtout au travail de Dominique Lévy pour rendre possible cet événement. Monstrueuse aussi parce qu’elle porte en elle une puissance démonstratrice incomparable. Elle donne à voir et à comprendre sans besoin de discours et d’explication. L’œil suffit à entendre. Monstrueuse enfin parce qu’elle donne un écrin aux icônes de deux monstres sacrés, au cœur même de l’entreprise créatrice.

Dès les premiers pas, le spectateur doit se rendre à l’évidence, cela n’a aucun sens de les opposer, de les marier, ni même de les comparer. Certes, la tentation est là, tant les toiles semblent se renvoyer la balle, créer des relations fugaces et incertaines. Il suffit de regarder les toiles les plus anciennes de chacun des deux peintres, Sail Cloth de Willem de Kooning et le paysage anonyme de Zao Wou-Ki, tous deux achevés en 1949. Il y a comme une parenté, comme une variation personnelle autour de motifs communs : le choix des couleurs et des lumières, l’articulation, l’épaisseur et le mouvement du trait. Les œuvres semblent se répondre par enchantement. Plus tard, quand les palettes s’écartent, l’un explorant les couleurs hurlantes des chairs exposées, l’autre les ors, les feux et les grisailles inquiétantes des éclipses, le regard cherche toujours des points d’appui et se surprend sans cesse à en trouver.

Quoiqu’il en coûte il convient de résister à cette tentation. Nous recouvririons du bruit du hasard ce qui est le véritable objet de l’exposition. Car ne nous y trompons pas, les œuvres cachent ici l’essentiel, qui est la convocation de deux esprits. La magie d’une parole d’outre-tombe, venant porter témoignage de deux vies engagées dans l’art et la passion, de deux vies entraînées dans une quête frénétique de liberté.

Ces salles vibrent de l’énergie qui a rendu ces toiles possibles. Quelque chose se passe en présence de ces toiles somptueuses, parmi les plus belles de chacun des deux artistes. Les toiles de l’un s’éveillent et se mettent en mouvement au contact des tableaux de l’autre. Entre ces œuvres, sagement accrochées, des voix s’élèvent.

Leurs résonances font saisir soudain les points de contact inattendus qui nouaient ces deux vies. Deux longévités artistiques exceptionnelles, à eux deux plus d’un siècle de peinture. Deux expériences de l’exil et du déracinement. Deux existences façonnées par les épreuves, les difficultés, la maladie. Ils tirent deux fils qui se nouent aux mêmes points essentiels, les années quarante et cinquante, lorsque l’un comme l’autre font émerger le style qui les rendra célèbres.

De cette collision surgit d’abord le noyau incandescent de leur humanité. Ce moment de bascule de la civilisation, cet instant du choix où tous deux, au lieu d’être emportés, au lieu de s’accrocher par les racines, ont décidé de prendre en main le destin, le leur et, à mon sens, celui du monde. Dans le tourbillon de l’histoire, ils ont su faire face. Ils ont saisi les rênes et chevauché une monture diabolique qui continue à se cabrer sous nos reins : la modernité.

En ce moment de la mondialisation, alors que s’enchevêtrent les cultures et les identités, s’emplissent les routes du flot des exilés et se dérègle l’ordre du monde, au point de ne plus savoir ce qui durera et ce qui pourrait disparaître, les semailles qu’ils ont jetées sont plus salutaires que jamais. Nous devons remonter à leur source comme au témoignage d’une raison d’être et de vivre qui ne soit ni la platitude technologique du confort, ni la nostalgie douloureuse et stérile du sens enfermé dans un monde clos.

Peu à peu, après la fin du XIXe siècle, s’étendant comme une nappe d’huile à travers le monde, la  métamorphose a gagné de proche en proche, souvent accompagnée d’éruptions et de violences. Tout changeait en même temps, un nouveau monde perçant sous la peau de l’ancien : les modes de vie, les façons de travailler, la place des individus dans la société, l’organisation des familles et des États. La transformation la plus profonde de l’histoire de l’humanité depuis sa sédentarisation était en marche, l’est encore dans bien des territoires aujourd’hui. Cette modernisation a eu un coût terrible. Après le suicide européen de 1914 à 1945, après l’effondrement de l’Asie orientale entre 1895 et 1979, au milieu de la spirale automutilatrice du Moyen Orient, commencée vers 1979, avant peut-être les convulsions de l’Afrique ou de l’Inde – même si l’on peut espérer qu’elles trouveront à s’épargner et s’immuniser par miracle, nous entreverrons, veut-on croire, la lumière d’un apaisement.

Alors, ces deux hommes compteront au nombre de ceux qui accomplirent la révolution des esprits, autant dire la transformation décisive et ultime. Plus que des chefs de guerre, plus que des bâtisseurs d’empires ou des grands législateurs, on se souviendra de ces grands créateurs, ces âmes errantes qui fouillèrent le chaos de la chair et de la nature pour en faire surgir de nouvelles façons de voir, d’imaginer et de penser. Par-delà les chemins de l’exil – grâce à eux, sans doute – par-delà le fracas du monde, par-delà l’abstraction des formes, ils ont façonné cet art global encore à naître. Ils en sont, à égalité avec les Picasso, Matisse ou Pollock, les pionniers, les éclaireurs et les vigies. Cet art global, aux racines multiples, plantées dans la terre et dans le ciel, dans le passé et dans le présent, résiste mieux aux tempêtes. Il sera notre guérison et notre récompense après les sacrifices d’un siècle, peut être deux, de modernisation à marche forcée.

Ce qui me touche tant chez ces deux peintres, révélé ici, c’est bien l’intensité de vies d’hommes, prises dans les tempêtes de leur époque, cherchant, désespérément parfois, à atteindre l’absolu. A l’instar de tous les grands artistes, leurs vies et leurs œuvres se confondent. Deux quêtes intransigeantes de liberté nous laissent en guise de viatique et d’exemple, ces instants d’éternité. Deux maîtres de liberté tracent pour nous des chemins d’avenir, plus actuels et indispensables que jamais.

Chemins individuels, lorsqu’il s’agit dans nos propres vies d’affronter les peurs, les espoirs, les tourbillons du changement. Chemins collectifs, quand l’art permet de questionner l’histoire, de la guider parfois, de la rendre intelligible à elle-même. Ces deux fils de vie, l’histoire d’un seul et l’histoire de tous, me semblent inextricables chez Zao Wou-Ki et Willem de Kooning. Ce n’est pas d’histoire de l’art qu’il s’agit dans cette exposition, mais de la force même de l’art, de ce fragment d’histoire devenu, chez chacun d’eux, éclat de liberté. Ne perdure au-delà de la vie d’un homme que sa liberté, seule forme d’éternité effective, toujours chèrement conquise.

Les enfants de Saturne

Zao Wou-Ki et de Kooning partagent le secret d’un crime inouï, participant, chacun de son côté et avec tant d’autres grands noms de leur temps, au meurtre collectif du père qui rendit cette modernité possible. Ils ont contribué à nous arracher à la tradition, à rompre avec la figuration dans laquelle ils avaient grandi et mûri.

Une filiation morbide menaçait d’engloutir ses fils avec elle et ils ont initié l’œuvre de renaissance. Comme les enfants de Saturne, ils ont éventré le père, dans la tromperie du sommeil. Ils l’ont remplacé par le règne collectif des fils. Au dieu immuable du temps, ils ont substitué la loi du changement, de la quête et de l’errance.

Des siècles durant, l’art avait semblé poursuivre ses méandres, en Orient comme en Occident, poursuivant, avec des améliorations et des métamorphoses sans doute, une longue continuité d’œuvres et d’artistes. Lorsque Zao Wou-Ki et de Kooning se hissent au niveau des plus grands, les fissures se sont d’ores et déjà multipliées, les transgressions se sont produites, de Kandinsky à Braque ou Malevitch. L’abstraction n’est plus neuve. Certains veulent même croire qu’elle est déjà épuisée.

Mais les deux peintres s’en moquent, ils ne poursuivent pas une voie toute tracée. Leurs œuvres de jeunesse se coltinent avec patience et effort au règne du visible. Le passage à l’abstraction est la marque d’un choix personnel, d’une crise existentielle, d’une décision libératrice à bien des égards. Ils se sont faits voyants en s’affranchissant du visible.

Chez Zao Wou-Ki, elle se laisse facilement dater, autour de l’année 1954, dans des compositions violentes et sombres, empruntes de désespoir. Des volées de signes tourbillonnent désormais dans des nuages de couleurs, remplaçant les squelettiques figures d’hommes et d’arbres qui hantaient les derniers paysages. A partir de cette date, l’œil s’est affranchi des codes du passé et n’y reviendra plus, ou seulement tardivement, en gage de réconciliation symbolique et de triomphe définitif des « natures vivantes » de l’abstraction sur les natures mortes de la figuration. Dans les mêmes années, de Kooning outrepasse les frontières de la représentation qu’il suivait depuis ses années d’apprentissage, dévorant comme un ogre les formes visuelles héritées de la tradition, faisant image de tout bois, Paolo Uccello, Ingres ou Soutine. Ni maudits incompris et solitaires, ni écrasés par la grandeur des prédécesseurs, ils ont su tracer leur chemin parmi les formes, écartant les constructions intellectuelles des recherches abstraites, au profit d’une intuition du sensible et du charnel.

Paris, New York, les âmes errantes

La rupture naît pour eux dans l’existence et non dans l’art. Larguer les amarres. Voilà l’aspiration commune, concrète, immédiate qui poussa les deux peintres à quitter le pays natal, à humer l’air des cargos et des steamers. Tous deux étrangers et exilés dans les deux capitales de l’art du XXe siècle, la capitale ascendante New York, la capitale descendante Paris, voilà deux témoins privilégiés de cette décennie décisive entre les années 1940 et 1950, lorsque le monde de l’art accomplit sa mue engagée un demi-siècle plus tôt. Ce passage du flambeau de l’empire sur l’art contemporain depuis Paris jusqu’à New York signifie le déracinement de l’art occidental et l’avènement d’un art américain qui s’imagine toujours radicalement neuf. Les deux peintres arrivent dans ces deux métropoles, à deux décennies de distance, mais avec la même impression de dénue- ment et de décalage.

En partant, ils voulaient rendre possible le changement. Ils voyageaient chargés de rêves. Zao Wou-Ki et de Kooning ont tous deux voulu rompre avec une tradition étouffante. L’école du dessin industriel est pour de Kooning un défi à une école hollandaise rêveuse, nébuleuse, flottante. La précision du trait est un désir d’ailleurs, la cheminée d’un steamer ou l’arête acérée d’un gratte-ciel new-yorkais. Zao Wou-Ki, issu d’une famille de lettrés, se détourne des paysages chinois et se choisit pour guides Matisse ou Cézanne. « Je voulais peindre autrement » écrit simplement Zao Wou-Ki dans son autobiographie, se remémorant le débarquement décisif dans un Paris exténué par la guerre, où le quatorzième arrondissement n’est plus que le fantôme flamboyant du Montparnasse triomphant.

Ces exilés volontaires gardent cependant, sans doute comme tous ceux qui quittent le foyer, une rêve- rie insistante et atmosphérique, la mémoire d’un air du pays. En effet, la maison de Willem de Kooning à Louse Point lui rappelait l’Hollande, face à la mer, un paysage flamand découpé dans le Nouveau Monde. Zao Wou-Ki, lui, trouve dans son jardin de la rue Jonquoy un peu de cette nature domestiquée. L’errance les contraint tôt à défricher leurs propres territoires. Le peintre chinois entre en « Zaowouquie », cet espace imaginaire de formes et de rêves décrit par Henri Michaux.

Les Écoles buissonnières

Dans la solitude des métropoles inhospitalières, ils trouvent le contrepoint indispensable de la création solitaire, la camaraderie de jeunes esprits en quête d’un art neuf. Le nouvel esprit hante les cénacles d’orphelins, de déracinés, de parricides en puissance. École de New York ou École de Paris, à chaque fois dans cette turbulence du XXe siècle, on se heurte à ce sentiment lancinant : la modernité est la faillite des pères et l’ordre des frères. Les uns comme les autres rejettent les pères, les moquent, les brocardent. Mais tous pour- tant sont à la recherche d’une main pour les aider dans leur cheminement. Ils sont en quête d’un grand frère, pas d’un maître à penser. De Kooning le trouve dans la figure d’Arshile Gorky. « J’ai eu de la chance quand   je suis venu dans ce pays de rencontrer les trois types les plus astucieux qu’il y avait à ce moment-là, en 1925, Arshile Gorky, Stuart Davis et John Graham. »
Zao Wou-Ki lui aussi trouve vite à son arrivée en 1948 la chaleur des discussions animées. Une bande se forme, où circulent, se rencontrent et se séparent tour à tour des personnalités exigeantes, à la croisée des arts, Jean-Paul Riopelle, Sam Francis, Norman Bluhm, Pierre Soulages, Hans Hartung, Nicolas de Staël et Maria Elena Vieira da Silva.  Tout au long de sa vie, Zao Wou-Ki conservera son prodigieux talent d’amitié, sa capacité à se lier avec ceux en qui il perçoit une vibration commune, une énergie artistique partagée.

Ces groupes de pairs s’exhortent à la nouveauté. Ils se donnent le courage de rompre, d’être toujours plus fous, plus casse-cous. On dirait bien souvent des bandes de collégiens, soucieux de croquer la vie et de rire au nez des bourgeois, même s’il faut pour cela tirer le diable par la queue. Dans la solidarité des égaux, les peintres et les poètes trouvent la force d’une action collective dépassant l’individu.

Fait significatif, à aucun moment de l’histoire de l’art autant que dans ce moment révolutionnaire, la collaboration des peintres et des poètes n’a été aussi intense, aussi nécessaire. Zao Wou-Ki se nourrissait du regard et des mots des poètes. Une partie de son art s’est construite dans la confrontation avec la parole prophétique. Et toute sa vie durant, il a illustré des poèmes, d’amis ou de poètes admirés, à l’image de René Char. Henri Michaux fonde et accompagne l’élan créateur de Zao Wou-Ki. Il l’exhorte en 1950 à la liberté et rend possible ainsi l’audacieuse rupture de la décennie suivante. Il fallait le détour des autres arts pour s’affranchir des traditions respectives. On pourrait en dire autant, à la même époque, des poètes, cherchant dans la peinture et ses marges, l’art brut, les arts premiers, le levier d’Archimède qui leur permettra de déchaîner les mots, hors de toute convenance, hors de toute morale, hors même de toute ressemblance. Il fallait briser le moule de la langue, comme le mouvement Dada et les Surréalistes s’y essayèrent.

Comment oublier qu’à la même époque le monde est en bouleversement constant, essuyant les drames de la « Grande Dépression » – Willem de Kooning ne fut-il pas peintre dans le programme rooseveltien de la Public Works Administration, dans le cadre du New Deal, chargée de donner de l’emploi aux chômeurs que l’économie ne parvenait pas à faire travailler ? Willem de Kooning ne cache pas son rejet des ordres établis, il s’emporte contre le pouvoir réactionnaire du style, il vitupère les artistes établis et leurs certitudes.
Ailleurs rôde l’expansion du communisme soviétique, l’ascension du fascisme, la crise des démocraties. A l’autre bout du monde, l’effondrement de la Chine millénaire ouvre un temps meurtrier de guerres et de révolutions, chute de la République de Sun Yat Sen, cruelle guerre sino-japonaise, guerre civile entre les nationalistes du Guomindang et les communistes de Mao Zedong. Zao Wou-Ki traverse l’époque, dans le refuge de l’école de peinture de Hangzhou et de la peinture occidentale, qu’il découvre. Willem de Kooning, de famille modeste, parvient à l’âge adulte dans une Europe à feu et à sang, tourmentée de révolutions.

Tous deux semblent à la fois au cœur et à l’écart des événements, singulièrement imperméables aux orages qui grondent autour d’eux. Hasards de biographies encore, ils acquièrent la nationalité de leurs pays d’accueil respectifs autour de la même période, 1962 pour Willem de Kooning, 1964 pour Zao Wou-Ki, grâce à l’intercession du Ministre de la culture, André Malraux.

Des hommes sous influence

Mais, profondément, plutôt que reniée, la tradition est digérée. L’éclectisme, dont les deux peintres se réclament, tient du dépècement. Revenant à Hangzhou, des décennies plus tard, Zao Wou-Ki s’étonne et se désole de voir ceux qui sont restés là continuer à peindre comme Matisse et Cézanne. Ils se choisissent de nouveaux pères et s’en débarrassent aussitôt. Sans doute se sentent-ils comme des nains juchés sur des épaules de géants, lorsqu’ils empruntent la palette de Rubens ou de Matisse, le dessin de Picasso ou de Klee. Mais ils ont vite fait de sauter de ces promontoires, pour se hisser d’eux-mêmes à la hauteur de leurs prédécesseurs.

Plutôt que d’imiter ou de copier, ils ont voulu distiller l’art, chercher sa force au-delà des formes figuratives. Willem de Kooning expliquait ainsi sa démarche dans son entretien avec Harold Rosenberg en septembre 1972 : « Si je suis influencé par une peinture d’un autre temps, c’est comme le sourire du chat du Cheshire dans Alice. Le sourire restait quand le chat était parti. En d’autres termes, je pourrais être influencé par Rubens mais je ne voudrais assurément pas peindre comme Rubens ».
En débroussaillant des territoires vierges, lourds cependant des mille yeux de leurs prédécesseurs, les deux peintres ont assumé le choix de l’inconfort. Ils joignent la piété des fils à la solitude des orphelins, refusant de verser dans les facilités et les poses, soit de l’académisme, soit de la révolte pour la révolte.
« Être anti-traditionnel, c’est aussi ‘cosy’ que d’être traditionnel » disait avec autant d’humour que de rébellion instinctive Willem de Kooning. De son côté, Zao Wou-Ki n’était pas moins torturé par les exigences de son art, auquel il consacrait d’inlassables efforts, le pinceau comme une rame frêle pour traverser les tempêtes.

Dans ce chemin si personnel d’emprunts, d’appuis, de réinventions, la relation aux peintres du passé est profondément ambivalente. Certes ils sont comme les barreaux d’une échelle de Jacob, jetée vers le ciel. Pour continuer la peinture sans fin de l’humanité, ils empruntent, réutilisent, dévient. Les roses flamboyants des chairs de la série Women (par exemple, Woman in a Garden, 1971) rappellent en effet l’éclat et les jeux de lumière des corps chez Rubens. Les silhouettes sombres et vaporeuses des montagnes surgies des toiles de Zao Wou-Ki évoquent le souvenir des soies de l’époque des Song.

Mais dans le même temps, ils creusent l’univers des formes, ils extraient le diamant des visions en l’arrachant à sa gangue d’illusion réaliste. Ils ne retiennent de chacun que la lumière saisie, au creux d’un nuage, sur un pan de mur, dans le pli d’une silhouette. Ils vont vers l’essence des choses, persuadés l’un comme l’autre sans doute qu’une peinture absolue est sinon possible, du moins susceptible d’être cherchée et conquise.

Louis Marin a souligné les rapprochements et les influences permis par l’œuvre de Willem de Kooning, ces jeux de silhouettes de Rembrandt qu’il repère dans la série des tableaux en noir et blanc intitulés Rome, mais aussi ces paysages flamands qui invitent à l’appropriation presque cartographique du réel, quand le paysage italien construit toujours un décor en attente d’un récit bien humain.

Héritiers involontaires de deux traditions de la peinture de paysages à la fois opposées et familières, le peintre chinois et le peintre hollandais s’y heurtent sans cesse dans leur volonté de dépasser le paysage comme simple disposition des choses. L’une et l’autre tradition partagent en effet la croyance en une essence atmosphérique du paysage qui lie les objets disposés dans l’espace dans un souffle commun. Dans les nuages lourds de lumières blanches du Nord d’un côté, les eaux et les terres qui s’entrepénètrent de l’autre, le paysage engloutit la figure humaine et crée les conditions d’une présence de l’être, d’une célébration de la force de la nature, agissante et agie, d’une prolifération rendue indépendante de toute main créatrice. La brèche est ouverte pour creuser une nouvelle figuration, tant il est vrai que l’invention du paysage était le maillon nécessaire pour inventer une peinture proprement poétique. Dans le dialogue des toiles ici présentées, vibre encore l’énergie de ces lignées d’images, nées à un bout et à l’autre de la planète, paysages d’Orient et d’Occident et s’exprime la promesse d’une réconciliation possible. Les tableaux des deux maîtres de la modernité s’efforcent de contenir l’énergie créatrice. Les tableaux deviennent des compositions parce qu’ils sont des pièces découpées de réalité, des morceaux bruts de la création. Ils peignent des détails du monde, conscients de l’impossibilité d’achever cette rénovation permanente du regard. Les tableaux frappent ici par leur tenue. Ils sont structurés, dans une prolifération qui n’en demeure pas moins toujours organisée, un désordre maintenu en lisière de la civilisation. En ce sens ils sont bel et bien tous deux des passeurs. Des passeurs entre les mondes certes, entre le Vieux et le Nouveau, entre l’Orient et l’Occident, mais plus encore entre un monde des formes et un monde des êtres, un monde des vivants et un monde des morts, c’est-à-dire à la fois l’abîme des ombres et le lieu des formes libérées du temps.

Ces passeurs ouvrent des brèches. La profondeur des surfaces de toiles est trouée de couleurs, de formes, de mouvements. Là encore, un dialogue semble s’instaurer à l’improviste entre les œuvres, des compositions verticales, solides comme des colonnes tempétueuses répondant à des corps droits, offerts à la toile, sans pose ni artifice, dans une exubérante sexualité.

Le sortilège de l’imagination

Faire le choix de la profondeur contre la surface imposait de redéfinir ce qu’est, réellement, un tableau. Au fond, la grande révolution des formes au mitan du XXe siècle n’est qu’en apparence un triomphe de l’abstraction. Elle n’est qu’un produit dérivé, une manière passagère d’affronter un conflit bien plus intense, celui de l’immanence de la vérité de la peinture. « Le dessin d’un visage n’est pas un visage. C’est le dessin d’un visage » rappelle Willem de Kooning.

Dans leur quête de liberté, ces hommes ont dû aussi retirer les chaînes de la peinture, celles qui liaient depuis des siècles la représentation à la contrainte de la mimésis, à l’imitation d’un réel qui étalonnait et mesurait les talents du peintre. L’œuvre peinte ne pouvait être que créature et non création, tant que sa vérité dépendait de quelque chose qui lui fût extérieur. Ne nous y trompons pas, le sortilège de la transcendance du tableau, qui est en réalité une mise sous tutelle du tableau, n’a pas cessé avec la fin du culte de la représentation comme ressemblance. La lutte est permanente parce qu’elle est un apprentissage constant de soi. Elle est la continuation en nous même du programme des Lumières, de cet « aude sapere » lancé par Kant et définissant le programme de la philosophie comme l’émancipation de l’homme par la raison.

Les forces tentées d’asservir la peinture sont toujours à l’œuvre. Une fois abandonnée l’obligation de représenter le visible, certains ont voulu contraindre la peinture à représenter l’idée, troquant un maître tranquille pour un joug plus violent. Le mot même d’abstraction, les désignations commodes des écoles – l’action painting ou l’abstraction lyrique – laissent entre-voir le danger. Zao Wou-Ki comme Willem de Kooning tous deux habités par l’aspiration fondatrice de la liberté n’ont eu de cesse de rejeter toute nouvelle domination.

Là réside un paradoxe fondateur de l’art. S’il est arrimé à un cordage de filiations et d’héritages qui produisent, petit à petit, une histoire de l’art, un progrès dans les formes, la bataille de la liberté humaine est sans cesse recommencée, pour chaque artiste, dans les limites d’une vie individuelle.

En ce sens, chaque peintre qui atteint sa liberté peut prétendre à l’accomplissement total de l’art, Giotto autant que Cézanne. Chaque grand peintre, à quelque époque que ce soit, est parvenu à surmonter la représentation pour la transmuter en présence. L’imagination est en ce sens-là plus haute faculté de l’homme, au-dessus même de la raison, parce qu’elle est la capacité à produire de la liberté, à rompre la muraille de verre entre l’objet et le sujet, entre la pensée et la chose.

Voilà ce qui confère à l’œuvre d’art la dimension du sacré qu’aucune autre entreprise de l’homme ne peut espérer atteindre. Seule la « Folle du logis » peut rompre l’ordre immuable séparant les hommes et les dieux, les mortels et les immortels. Elle incarne l’élan vital. Pour cette raison, elle inquiète et elle isole.
Les peintures ici assemblées sont, pour cette raison, toutes vivantes. Elles parlent d’elles-mêmes, nous invitent à penser, mais nous restent par nature impénétrables.

La quête du concret

Ces toiles, en imaginant la vie, se heurtent forcément à la matière. Qu’est en réalité l’abstraction ? Qu’ont en commun ces toiles qui ont cheminé de la figuration jusqu’à l’abstraction ?
« Le paysage est dans la Femme et la Femme dans le paysage. » La maxime de Willem de Kooning montre à quel point les idées courantes sur l’origine de leur abstraction sont convenues. Il paraîtrait satisfaisant de croire que l’un a façonné son abstraction à partir du paysage, et notamment de la tradition du paysage d’eaux et de montagnes de l’ancienne peinture chinoise, quand l’autre tirerait le fil de la représentation du corps humain, porterait le nu féminin vers l’abstraction, laissant toujours surnager l’apparition de formes écartelées, de compositions de chairs ouvertes au désir. Mais Zao Wou-Ki refusait avec force l’idée d’être un peintre de paysages, rejetant pendant de longues années la peinture sur le motif, par peur d’être happé par le visible. Il peignait la nature. Willem de Kooning, lui, entremêle les assignations à l’objet du tableau, tantôt dans l’ordre de la figure humaine, en effet, tantôt dans celui du paysage. A Tree in Naples joue avec le hasard du motif, « un arbre à Naples » à la fois indéfini et précis comme un détail surgi d’un tableau, devenant ainsi événement et non plus morceau de matière puisé dans le réel. Cet évitement du motif n’est pas anodin, il indique la volonté de montrer autre chose et de désigner.

C’est pourquoi le détour par le signe était si nécessaire, nuées de caractères souvent dépourvus de sens chez Zao Wou-Ki, pratiques de « peintre de signes » chez Willem de Kooning, qui avait à ses débuts peint des enseignes industrielles. Il en a retenu une certaine indistinction du fond et du motif.

La couleur et le trait

Le combat contre la matière opère la transmutation du signe en couleur. C’est l’annonce de la victoire de la peinture, le passage au régime du voyant. L’entrée dans l’illumination. Il y a chez les deux peintres réunis ici une célébration de la couleur qui passe en même temps par sa négation. Willem de Kooning dut sa célébrité en 1948 à sa série de Black and Whites qu’il poursuivit pendant près d’une décennie. Zao Wou-Ki, lui, rechigne à renoncer aux couleurs et à revenir au nuancier noyé d’eau des encres de chine. Pourtant, malgré tous les évitements, en dépit de tous ses efforts, sous l’impulsion une fois encore d’Henri Michaux, au contact de la poésie, épousant son jeu de lettrages noirs bus par le papier blanc, il finit par se lancer corps et âmes dans les encres sur papier dans les années 1970. Il leur consacre de plus en plus de temps et d’énergie. Il y trouve, dans un moment de désespoir et de crise créatrice, l’énergie de reprendre, de ressusciter sa palette, de lui ouvrir de nouveaux horizons. Sa palette, ensuite, ne sera plus jamais la même, ouvrant la période plus tardive, plus apaisée, presque stellaire où les bleus profonds et sereins se marient aux lumières dorées et aux efflorescences vertes dont témoigne déjà le tableau 05-03-76.

Les tableaux de Willem de Kooning semblent en mouvement perpétuel. Les traits vibrent. Ils occupent tout l’espace du tableau, sans origine précise, sans organisation définitive. Ils se recroquevillent et se contorsionnent sur la toile pour lui insuffler la vie. Le trait s’appuie sur la couleur, la couleur irradie projetée par le trait. Le peintre joue avec notre œil. Il le contraint, le perturbe, le guide dans le parcours de la toile. Il capte et enregistre notre regard, qui par habitude, par désarroi, ne peut s’empêcher de s’accrocher aux lignes, de les suivre, de croire en elles.

Il en va différemment des toiles de Zao Wou-Ki, où la vérité est sans concession. Le regard y est guidé aussi, certes, mais par d’autres artifices et d’autres échafaudages. Plus proche du paysage réaliste en cela, Zao Wou-Ki laisse croire à l’existence de lignes de fuite, de perspectives cachées au fond de la toile. Ses toiles captivent et ensorcellent, l’œil y est attiré toujours dans un mouvement en mode majeur, repris en mineur par les détails du tableau 09-01-63 donne à voir un horizon de lumière propulsé en avant du tableau, cherchant le contact et la confrontation avec les nuées sombres qui le bordent et le limitent, au-dessus et en dessous.

Les conquérants de la Liberté

Sans doute n’est-ce pas un hasard si l’un et l’autre ont accosté à des villes symboles de liberté nouvelle et de promesse universaliste. Quelque chose les animait qui dépassait l’art et définissait leur existence. Dans les traits de Willem de Kooning, il nous semble retrouver la figure sauvage de l’« anarchiste couronné ». Ils peignent d’instinct, pour sauver ce qui leur importe le plus, leur liberté. « Je me refuse à toutes les théories… l’idée d’ordre (…) pour moi, c’est de recevoir des ordres, et c’est une limitation. » Le chaos est intérieur, projeté sur le monde comme une armée conquérante.

La livre de chair

La liberté, souvent, s’achète au prix de la solitude. Elle impose de s’arracher une part de soi-même. Pour ces deux grands peintres, le parcours de la création passait par des déserts de solitude.

Nous vient alors, devant leurs tableaux, un respect instinctif pour le sacrifice. Voilà ce que contient l’art, ce que retient la toile, carrés d’ouragans découpés dans les eaux d’huile. « L’art ne m’apaise jamais, il ne ne me purifie pas. » Le combat de Willem de Kooning dans son art se poursuit dans sa vie. Il s’enfonce dans l’alcool, apaisant peut-être, un temps, l’épuisement que prodiguent toujours les visions trop éclatantes.

Étoiles filantes de l’histoire des formes, le travail de déconstruction de la figure qu’ils entreprirent ne pouvait avoir de durée. Leurs ruptures appelaient d’autres transgressions. Ils demeurent l’un comme l’autre sans successeurs – quelques imitateurs, quelques pâles reflets sans doute – mais personne pour continuer, améliorer, approfondir.

Ils ont appris à cheminer aux côtés du désespoir. Les grandes ruptures dans leurs œuvres en sont souvent le produit direct. Ici, nous voyons les sombres orages des tableaux des années 1950 chez Zao Wou-Ki, dans plusieurs de ses toiles les plus achevées. Ces tableaux happent. Ces années sont pour lui pourtant les années de doute, du divorce avec sa première femme, de la rencontre avec May, sa seconde femme, puis des longues années à affronter à ses côtés la maladie, l’instabilité, la peur. Les paysages de La nuit remue ont été trouvés dans le gouffre d’une nuit intérieure, où il est allé puiser.

Peintures du désir

Ces peintures assemblées nous disent qu’il n’est pas d’image sans désir, sans la rencontre des désirs du peintre et du spectateur. Jeux de regards, la peinture est jeu de séduction. Elle n’existe que dans l’espace du fantasme, capable d’émouvoir, de produire l’arrache- ment de l’âme et de l’esprit. Un désir plus radical et originel que l’érotisme, la volonté de puissance ou la soif de savoir.
Le peintre voile tout désir en formes visibles. Il règne sur un royaume de formes. Rien d’étonnant par conséquent à ce que la peinture de Willem de Kooning trahisse une telle volonté d’étreinte, qu’il fasse du corps la matrice d’une peinture qui revient sans relâche, comme le montre si bien Marilyn Monroe (1954). Le tableau est un fétiche et un talisman.

Le fantasme est la seule image capable de mouvement, parce qu’il est le canevas de l’insatisfaction créatrice, du va et vient des repentirs, de l’approche de la forme. La technique de Willem de Kooning en porte les stigmates, alternant d’innombrables phases successives de dessin et de mise en couleur, revenant au trait, épaississant une nouvelle couche de pigments. Zao Wou-Ki pour sa part affine et reprend sans relâche.
Des journées entières passées devant la toile, dans un souci de perfection au puissant artisanat du mystère. Ce faisant, ils décident l’un comme l’autre d’exercer leur liberté au risque de leur vie, car la liberté de la peinture est parfois synonyme d’un asservissement du peintre, enfermé dans son atelier et, plus étroitement encore, entre les quatre bords de sa toile. De là l’intensité de la composition, qui n’est pas un exercice intellectuel, mais le geste de désespoir du cheval qui rue dans les brancards ou du fauve que Rilke montre allant et venant devant les barreaux de sa cage.
Le labyrinthe du temps, ouvert aux contradictions, aux essais inachevés, aux tentatives désespérées, c’est le sceau d’une nouvelle condition humaine, d’un destin d’une humanité livré à elle-même. Nous savons que nous avons le pouvoir de créer et de détruire. Cette nature que nous avons domestiquée s’éteint à mesure que nous l’étreignons. Nous sommes désormais sans refuge, dans un monde sans fin et sans issue, un désert beckettien.

Ces blessures que partagent les toiles de Zao Wou Ki et de Willem de Kooning, ces longues plaies qui fendent leurs tableaux et donnent accès à l’autre monde, sont le témoignage vivant de notre grandeur et de notre fragilité collective, de notre liberté et de notre faute, indissociables l’une de l’autre. Dans ce siècle de crimes, dans ce siècle de crises et de convulsions, nous avons appris qu’avancer, c’était en même temps trébucher.

Voilà sans doute le tragique de la condition moderne, désormais partagée par une humanité réunie sous le signe de cette responsabilité. Connaître, c’est meurtrir.

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900 762 Dominique de Villepin

Pourquoi la diplomatie semble-t-elle aujourd’hui si impuissante?

Invité de Chantal Lorho pour l’émission « Géopolitique, le débat », Dominique de Villepin s’est exprimé sur les divers conflits en cours, et sur la place de la diplomatie face à la politique du fait accompli, notamment menée par les régimes autoritaires. Il a appelé à davantage faire preuve d’initiative afin que la diplomatie et la politique puissent offrir des perspectives d’avenir aux peuples qui se détournent de la démocratie

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Diagnostic (et espoirs) d’un monde qui tangue

– Dans un entretien avec Pierre-Henri de Menthon et Jean-Pierre de La Rocque pour Challenges, Dominique de Villepin et Hubert Védrine débattent sur les carences des démocraties occidentales et les peurs créées par la mondialisation –

 

Après les britanniques et les américains, les italiens ont eux aussi décidé de «sortir les sortants ». Où cela va-t-il s’arrêter ?

Hubert Vedrine : Au-delà des raisons de politique intérieure qui peuvent expliquer le vote des britanniques pour le Brexit et des italiens contre Matteo Renzi, ces scrutins doivent s’analyser dans un contexte plus large. De plus en plus de gens contestent le projet européen – des anti-européens ou simplement des sceptiques ou des déçus-, exaspérés par l’abus de réglementations intrusives de l’Europe. Une majorité d’entre eux est donc insatisfaite. A cela s’ajoute la révolte générale des classes populaires et moyennes dans les pays occidentaux, qui se sentent exclues face à la mondialisation de ces 30 ou 40 dernières années.

Dominique de Villepin. En effet, deux facteurs se conjuguent. D’un côté, la montée des passions négatives au sein d’une partie de la population des pays occidentaux qui pense ne pas avoir d’avenir dans la mondialisation et souffre de ne plus être entendue. De l’autre, des Etats affaiblis, des démocraties libérales incertaines d’elles-mêmes et des gouvernements hésitants qui paraissent incapables aux yeux des gouvernés de les protéger face aux deux grands défis que sont la crise des migrants et le terrorisme.

Faut-il s’inquiéter de la défiance grandissante des opinions publiques contre les institutions mêmes de la démocratie ? Sont-elles assez solides pour canaliser la révolte des peuples ?

HV. La plupart des citoyens ne se jugent plus représentés par leurs élus. D’où ce que j’appelle des « insurrections électorales populaires ». Le populisme, c’est l’expression de la colère des peuples qui se sentent abandonnés et disqualifiés. C’est un vrai danger. La démocratie participative est la seule réponse pour re-légitimer la démocratie, plus que l’aléatoire démocratie directe.    

DV: A l’origine de ce sentiment de rejet, de doute, de peur qui se traduit par une remise en cause de la démocratie représentative, il y a aussi une crise de la gouvernance régionale et mondiale. Autrement dit, nous ne disposons pas aujourd’hui des outils, des institutions à même d’apporter des réponses à l’inquiétude des peuples. Les Etats seuls n’ont plus cette capacité. Après la chute du mur de Berlin et de l’Union Soviétique, beaucoup ont cru à la victoire absolue des démocraties libérales. Il n’en n’est rien. Ce que nous constatons aujourd’hui est au contraire une position de force des régimes autoritaires.

Les structures de gouvernance supranationales sont-elles périmées ?

HV: Les 30 dernières années de globalisation d’une économie de marché dérégulée et financiarisée impliquaient un inéluctable dépassement des Etats au profit d’entités collectives indéterminées dont le fonctionnement est fondé sur des « normes ». Ce discours a été porté à son paroxysme par les ultra-libéraux et les gauchistes qui ont comme objectif premier de vouloir dissoudre ou disqualifier les Etats. Mais c’est une chose de dire que les Etats ne sont plus les seuls acteurs, et une autre de dire qu’ils sont périmés. La solution réside toujours dans une coopération internationale. A condition que celle-ci se fasse entre des Etats capables de s’engager et de tenir leurs engagements.                                          

DV: Il existe une place pour une gouvernance régionale et mondiale à côté de celle des Etats. Barack Obama a compris que les interventions militaires de l’Occident depuis quinze ans étaient toutes des échecs, en Afghanistan en Irak et ailleurs. Mais il ne s’est pas engagé sur le chemin d’une gouvernance partagée avec les autres nations en ne reprenant pas, notamment, la proposition d’un droit de véto limité, mise en avant en 2006 par le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan. Face à un monde qui se révèle de plus en plus dangereux, ni les Etats, ni les organisations comme l’Union européenne ou les Nations unies n’ont aujourd’hui les moyens d’agir. Je crois cependant beaucoup à l’affirmation de la communauté internationale sur le thème de la guerre et de la paix et à son engagement autour de la lutte contre la pauvreté.

HV. Bien sûr, je crois utile l’affirmation d’une action internationale pour la construction de la paix et un développement « écologiste ». Mais les organisations internationales qui traitent ces sujets manquent de capacités d’action. Mais soyons francs, il n’y aura pas de « gouvernement mondial » et il n’y a pas de communauté internationale des peuples. Un pêcheur péruvien ne pense pas comme un médecin japonais, un scientifique russe ou un politicien français. Bien sûr, il existe des institutions, un système indispensable de relations multilatérales entre Etats, mais qui tourne en partie dans le vide. Il ne faut pas confondre un cadre ou des enceintes internationales comme l’ONU avec des pouvoirs. Pour moi, le seul élément vital commun aux peuples du monde est d’agir pour que la terre demeure habitable. Cela suppose une politique d’écologisation qui irait plus vite que le compte à rebours climatique. En attendant, je suis d’accord pour que l’on améliore le système de gouvernance, par des coalitions ad hoc comme ce qui a été fait dans la négociation avec l’Iran, ou par sujets, comme la COP21 ; qui est à préserver…malgré Trump!

 

EUROPE

Existe-t-il une réponse face au doute croissant des citoyens vis-à-vis du projet européen ?

DV : Les institutions européennes ont hérité de la partie la plus ingrate des responsabilités collectives. Aimer une Union européenne désincarnée et qui en outre n’a pas d’argent pour financer des projets utiles relève de la mission impossible. Mais il y a des chantiers à ouvrir. Aujourd’hui, la perspective de  mettre en place un parquet antiterroriste et un FBI européens, serait très efficace dans la lutte contre le terrorisme, comme une politique énergétique qui permettrait de payer moins cher son gaz et son électricité…

HV:  D’accord pour que l’Europe se concentre sur deux ou trois projets clés. Mais après une « pause » car il faut d’abord montrer aux peuples qu’on les écoute. Cette pause est un moyen de faire réagir un système qui ne veut rien entendre et qui a théorisé le fait que quand les gens votent non ou mal, comme dans le cas du Brexit, il ne faut pas en tenir compte. C’est démocratiquement insupportable. Ce n’est pas scandaleux que les peuples veuillent garder une certaine identité, une certaine souveraineté et veuillent de la sécurité ! Comme l’a dit Jean-Claude Junker, l’Europe est réputée entre autres d’avoir règlementé « à outrance ». L’Europe doit cesser d’être une usine à produire des directives sur des concombres, des bananes, des piles électriques ou sur les chasses d’eau. Et ce n’est pas démagogique de le dire. Je suggère l’organisation d’une conférence qui clarifierait ce dont l’Europe doit s’occuper, et ce dont elle ne doit plus se mêler.

DV: Oui mais ce type de conférence débouche sur la consultation des peuples par référendum et dans les circonstances actuelles, il y a fort à parier qu’ils disent « non » ! Cela veut dire que l’on suspend toute action européenne pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, dans une période hémorragique pour l’Europe.

HV. Il y a eu par le passé, dans des grands moments historiques, des conférences où l’on a été capable de trancher.

DV. N’oubliez pas que nous sommes dans un schéma électoral très complexe avant la présidentielle française de mai prochain et les élections allemandes d’octobre 2017.

HV. Et si le système européen ne dit pas aux peuples, même brièvement, « on vous écoute », ils n’adhéreront pas à un nouveau projet. Il faut stopper le virus a-démocratique qui envahit les consciences de beaucoup d’européistes.                 

DV. Alors poursuivons donc les deux objectifs ! L’écoute et la consultation et dans le même temps : l’action et le résultat.     

HV. Très bien. Commençons alors par avoir un Espace Schengen qui marche.

DV. Il faut aussi mettre en place une Europe de la défense en profitant de l’élection de Donald Trump pour lancer le projet.

HV. « L’Europe de la défense » cela risque d’être du vent. Les européens restent incapables de défendre l’Europe. Mais des coopérations industrielles, la mise en place de forces d’interventions communes, oui.

Mais alors que doivent faire les européens pour exister sur la scène internationale ?     

DV. La vie internationale avance comme un train à grande vitesse, nous ne pouvons pas arrêter le cours de l’histoire. L’Europe doit profiter de ce mouvement inéluctable et des brèches qui sont apparues récemment, qu’il s’agisse du Brexit ou de l’élection de Donald Trump, pour mettre des propositions sur la table. Jamais l’Europe n’a eu autant de raisons de s’affirmer sur le plan mondial. Nous savons bien les difficultés que créerait l’élévation de murs sur la planète. Face à un Donald Trump qui parait décidé à remettre en cause le libre-échange, nous devons réaffirmer notre attachement au mouvement d’ouverture du monde.

 Comment l’Europe peut-elle s’imposer face aux Etats-Unis de Donald Trump?

DV : Donald Trump s’appuie sur un nouveau concept: le flou diplomatique. Lorsque l’on s’interroge que le fait qu’il ait pris au téléphone la présidence de Taiwan, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait fait, il répond en disant qu’il a pris l’appel par courtoisie. Face à ce changement des codes qui régissent la diplomatie depuis des décennies, nous ne pouvons plus être bien élevés, civilisés et rester immobiles. Il faut donc fixer nos règles très vite face à Donald Trump, lui montrer qu’il existe des garde-fous sur la scène internationale. Si le président des Etats-Unis pense qu’il peut en permanence jouer le bras de fer, alors l’Europe sera mangée. Sur le plan commercial, rien ne nous empêche de demander que soient intégrées dans les traités de libre-échange des clauses sur l’emploi, l’environnement ou d’exiger la mise en place de barrières douanières temporaires pour protéger des secteurs menacés. Face à une équipe d’un Donald Trump qui semble très anti iranienne, l’Europe doit défendre la signature de l’accord sur le nucléaire de juillet 2015 avec Téhéran. Quitte à remettre en cause le privilège juridique lié au dollar qui permet à la justice américaine de poursuivre une entreprise qui réalise des opérations dans cette devise.

HV. Geindre sur l’élection de Donald Trump ne sert à rien. La question est plutôt de savoir si les Européens peuvent avoir vis-à-vis de la Maison Blanche un message commun sur l’Iran. Là il faudra se mettre d’accord. Concernant l’application de la COP21, Trump ne peut pas torpiller l’accord. Et de toute façon des Etats, des villes et des entreprises américaines l’appliqueront. Sur le libre- échange, le choix n’est pas binaire entre l’ouverture totale des frontières ou leur fermeture. Il s’agit d’encadrer. Personne ne va se replier, oublions les pleurnicheries intéressées sur le « repli sur soi ». Enfin, si Donald Trump veut « dealer » avec Vladimir Poutine, il ne faut pas attendre en tremblant mais définir notre proche approche.

DV : Oui, l’Europe doit changer de stratégie vis à vis de la Russie et rétablir un dialogue constructif. Ce n’est pas simple. Car il existe un sentiment d’agression du côté russe lié à la pression exercée par l’Otan à ses frontières. A l’inverse, certains pays comme la Pologne et la Roumanie s’inquiètent -eux- des velléités expansionnistes de leur puissant voisin. J’observe aussi que l’Europe a proposé un accord d’association avec l’Ukraine sans faire de même avec la Russie. Du coup, comme il y a un accord d’Union douanière entre ces deux pays, les produits européens transitent par l’Ukraine avant de se retrouver en Russie sans acquitter de droits. Cela ne fait que renforcer le ressentiment des Russes vis à vis des Européens.  Il faut sortir de cette situation.

        

Depuis 2015 la croissance de l’économie mondiale est supérieure à celle du commerce. Est-ce le début de la démondialisation ?

HV.  Il y a un effectivement un ralentissement du rythme de la mondialisation. D’un point de vue écologique, c’est plutôt une bonne nouvelle ! La croyance en une libéralisation sans fin des échanges grâce à laquelle le commerce mondial allait progresser trois fois plus vite que la croissance des pays- n’était pas durablement tenable. Ne dramatisons pas, comme si nous n’avions le choix qu’entre poursuivre sans fin dans le vide ou bien nous refermer. Il me semble qu’il faut plutôt réfléchir à ralentir, encadrer et intégrer de nouvelles zones dans le commerce mondial.

DV. La démondialisation n’est pas mondiale ! Nous allons assister dans les prochaines années à un développement du commerce sud-sud. Dans ce contexte, l’Europe avec sa sur-réglementation court le risque d’être marginalisée. Les pays émergents ont en effet une conception plus simple que celle du monde occidental du commerce international. A cela s’ajoute le fait que l’Amérique Latine va être sous l’emprise croissante des entreprises chinoises. Ce qui veut dire qu’il y aura d’autres zones de friction entre Washington et Pékin.

HV. Les occidentaux sont confrontés à une contradiction. D’un côté, une mondialisation -sans nos règles- se développe. De l’autre, les occidentaux souhaitent une mondialisation normalisée et civilisée (par eux). Cela les met en porte-à-faux. L’un des buts de l’accord transatlantique entre l’Europe et les Etats-Unis était de se mettre d’accord sur des normes sanitaires, sociales et environnementales communes afin de les imposer dans le commerce mondial. Mais nous ne sommes pas parvenus pour le moment à nous mettre d’accord. Il faudra un jour convaincre les opinions publiques qu’un tel accord peut être bénéfique. A moins d’accepter de se soumettre un jour aux règles chinoises.

DV : Les Américains ont développé leur stratégie commerciale en jouant sur la peur, infondée selon moi, de l’émergence d’une toute puissance chinoise. Mais on ne construit pas une politique commerciale ou militaire contre quelqu’un. Hélas Donald Trump risque de rester sur cette ligne. Or la politique de l’endiguement- « containment » – de Barack Obama qui vise à limiter la zone d’influence de la Chine et de la Russie, s’est avérée contre-productive. Nous l’avons vu en Irak après 2003 puis sur le dossier iranien, les politiques de sanctions durcissent les gouvernements et renforcent l’unité du chef avec son peuple. Il faut rompre avec ce cercle vicieux et opter pour une logique de partenariat et de dialogue.

Faut-il s’inquiéter ou se réjouir de la puissance des réseaux sociaux ?

DV. Comme dans toute révolution technologique, il existe un aspect positif lorsque cela favorise la prise de conscience et la capacité à se mobiliser, comme dans le cas la COP21. Mais les réseaux sociaux ont aussi une face négative quand ils colportent toutes sortes de rumeurs et de peurs. Je suis aussi inquiet de voir que ces outils se concentrent entre des mains américaines. Nous avons intérêt à ce qu’un contrôle soit exercé, afin de limiter leur trop grande influence.

HV: Les réseaux sociaux ne sont pas la panacée pour remplacer la démocratie représentative. Au contraire. Il s’agit juste d’un café du commerce global. Sauf qu’autrefois dans les troquets du village, les gens connaissaient l’idiot et l’alcoolique du coin ! Là personne ne sait qui est qui et cela permet de véhiculer les pires horreurs, la pire désinformation, d’autant plus que les moteurs de recherche sont incapables de faire le tri. Donc, prudence!

Faut-il s’inquiéter de la puissance des nouvelles multinationales américaines comme Google, Apple, Facebook ou Amazon ? 

HV: Ce qu’on appelle les « Gafa » constituent, avec la suprématie du dollar et l’unilatéralisme judiciaire, les derniers piliers de l’hyperpuissance américaine que j’ai décrite dès les années 1990. Ces entreprises contribuent à l’effondrement des Etats Nations en s’affranchissant de leur contrôle, en particulier sur le plan fiscal. Sur ce dernier point, il faut être intraitable quant au respect des règles. Mais le seul pays capable de bâtir un système susceptible de contrer la domination des Etats-Unis et de ses grandes firmes est la Chine, comme le montre l’émergence du site de vente en ligne Alibaba ou du moteur de recherche Baidu. Tout cela montre l’extraordinaire ratage technologique de l’Europe depuis cinquante ans. A qui la faute?

DV- C’est l’exemple même d’un domaine où une gouvernance mondiale est possible, passant par le renforcement des institutions multilatérales et par un « traité Internet ». La mise en place récente d’une gouvernance plus internationale de l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), organisme qui gère l’attribution des noms de domaines et des adresses IP, montre le chemin pour sortir de cette domination américaine.                   

Dans votre livre, Dominique de Villepin, vous citez Antonio Gramsci : « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Combien de temps va durer ce clair-obscur et quels sont les monstres d’aujourd’hui ?              

DV: Il y a deux sortes de monstres. Ceux que nous avons contribué à créer à travers la technologie -comme le feu nucléaire-, vision aveugle du progrès qu’il faut remettre au service de l’homme. Et puis il y a d’autres types de monstres : ceux qui sont en nous – dont le terrorisme fait partie – et qui se déchainent pour toutes sortes de motivations. Celles auxquelles nous ne devons souscrire à aucun prix, mais qu’il faut comprendre pour mieux les combattre. Ces monstres se développent d’autant plus que nous mettons à bas les structures étatiques qui ont pour mission de civiliser les passions collectives. On le voit particulièrement au Moyen Orient, avec son épidémie d’Etats faillis- Irak, Syrie, Libye, Yémen- et la marche vers une forme de suicide collectif, comme l’Europe entre les deux guerres. L’Europe, et la France en particulier, peuvent contribuer à recréer les conditions de la stabilité dans cette région en mettant tout en œuvre pour instaurer un dialogue constructif entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. La France doit sortir de la logique néo-conservatrice et guerrière dans laquelle elle s’est enfermée. Elle doit se retrouver une diplomatie. C’est-à-dire redevenir une force de paix.

HV: Pour revenir sur la citation de Gramsci, je crains qu’elle ne s’applique à d’innombrables périodes de l’humanité ! Pour moi le seul danger vital, collectif, c’est avec la fin de la biodiversité et le climat, le fait que la terre, selon certains scientifiques, ne soit plus habitable un jour du fait des risques écologiques et de la surpopulation. Pour eux l’humanité ne peut pas ne pas disparaître à terme à moins de faire des découvertes extraordinaires. Donc écologisons! Mais l’urgence immédiate est de contenir la fureur des peuples qui se sentent méprisés et abandonnés, avec tous les risques que cela représente.

5 janvier 2016, Challenges

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L’Occident n’a que des doutes à offrir au monde

– Dans un entretien avec Romain Gubert pour Le Point, Dominique de Villepin s’exprime sur les bouleversements géopolitiques de ces dernières années et sur la nécessité pour la France de retrouver sa vocation d’initiative au sein de la diplomatie mondiale –

 

Guerres, populisme, terrorisme… Le monde semble comme fou. Y a-t-il encore une grille de lecture possible pour comprendre la séquence que nous traversons ?

Le fait majeur de la dernière décennie, c’est d’abord l’accélération spectaculaire de la mondialisation. Face à cette nouvelle donne qui, bien plus que la fin de l’affrontement Est-Ouest, bouleverse les grands équilibres traditionnels, les démocraties occidentales, l’Europe, les Etats-Unis, ne savent absolument plus ni qui elles sont, ni où elles vont. Elles sont habitées de mille passions, elles ont peur et leurs économies chancellent. Or, dans le même temps la mondialisation a justement favorisé la constitution de nouveaux grands blocs qui fédèrent désormais des espaces de plus en plus importants. La Chine n’est pas seulement un acteur économique. Elle est devenu en moins de dix ans un acteur géopolitique majeur en Asie et au delà. Depuis deux ou trois ans, il faut aussi compter avec l’Iran dont l’influence déborde évidemment ses frontières, nous le constatons tous les jours en Irak, en Syrie, au Liban ou au Yémen. Même chose, pour d’autres raisons, dans le voisinage immédiat de l’Europe. Des régimes forts se sont constitués en Russie ou en Turquie. Ces deux pays défendent aujourd’hui une vision du monde qui séduit d’autres pays. Prenez la Russie : la Moldavie, la Bulgarie, la Hongrie, une partie de l’ Ukraine et des pays baltes se reconnaissent aujourd’hui dans la politique menée par le Kremlin. Une situation inimaginable il y a encore dix ans. Seulement voilà : nous, Européens et Américains, nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous même. Nous n’avons que des doutes à offrir au reste du monde.

Que s’est-il passé pour en arriver là ?

Avec la chute du mur, les Occidentaux ont considéré que les idéologies étaient mortes et que le moteur de la nouvelle diplomatie mondiale ne serait qu’économique. On ne parlerait plus que de relations commerciales entre les pays. Quelle erreur !  Face à la montée du terrorisme islamiste, les démocraties libérales, l’Europe et les Etats-unis, n’ont pas su réagir calmement et n’ont trouvé qu’une parade : la posture guerrière. Soi disant au nom de valeurs universelles, en réalité pour masquer leurs peurs. Afghanistan, Irak, Libye, Mali : aveuglé par notre propre puissance de feu et nos équipements militaires de pointe, nous avons voulu modifier l’ordre mondial sans prendre en compte le fait que nous étions de plus en plus vulnérables. Nous avons ajouté de la tension à la tension sans aider les pays en crise à guérir de leurs maux. Et cela se retourne aujourd’hui contre nous.

Le Point : la France-t-elle sa part de responsabilité ? 

Évidemment ! Notre rôle depuis l’après guerre a toujours été celui du facilitateur. Nous ne sommes pas des pacifistes qui se croisent les bras : notre tradition diplomatique a toujours été, en tout cas depuis la fin des années 50, de trouver des solutions et d’aider les autres à en trouver. Or, aujourd’hui, nous avons perdu notre singularité. L’alpha et l’oméga de notre rôle dans le monde consiste à nous engager au sein de coalitions dominées par les Etats-Unis. L’esprit militaire l’emporte sur la défense de la démocratie. Je suis convaincu que la montée des populismes dans notre pays va de pair avec la posture guerrière entamée depuis dix ans. C’est la manifestation de l’effondrement de l’Etat.

Les Etats forts font d’abord de la politique avant d’utiliser la puissance militaire. La Chine a compris cela. Fait-elle la guerre en ce moment ? Pas du tout. Elle développe la route de la soie vers l’ouest et à travers toute l’Asie centrale. Elle a compris que sa meilleure protection économique et géopolitique, c’est d’abord de tisser des liens avec les pays voisins.

Pourquoi l’Europe est elle passé à coté du défi de la mondialisation ?

Nous aurions dû, nous Européens, faire en Afrique et en Méditerranée ce qu’a entrepris la Chine en Asie. Nous sommes en mal de croissance, c’est un fait. Mais nous avons près de chez nous des pôles de croissance et de formidables opportunités. Mais nous n’avons pas voulu mettre au point un projet global ambitieux. Notre seule action concrète consiste à repousser les migrants. Et nous avons vu le résultat. L’Europe est écrasée par ses peurs. Les responsables européens ne se sont pas rendus compte que le monde avait changé. L’Allemagne aurait pu jouer un rôle central dans la constitution de ce destin européen. Mais pour l’instant, ce rendez-vous avec l’histoire a été manqué. Les Allemands ont accueilli des dizaines de milliers de réfugiés. Mais pas seulement par générosité, aussi parce que leur société est vieillissante et pour rester compétitifs vis-à-vis de voisins qui sont presque tous dans une situation économique alarmante. La France au premier chef. Or, il suffit de regarder un atlas pour comprendre que ce qui se passe au Moyen-Orient ou en Afrique nous concerne directement. L’Europe est cernée par les crises. Cela alors qu’elle pouvait jouer un rôle majeur, d’entrainement, dans ces espaces où les coopérations régionales sont encore embryonnaires.

Tout le monde a encore en mémoire votre diagnostic de la politique américaine sous George Bush. Mais Barak Obama a-t-il corrigé les erreurs de son prédécesseur sur le plan international ?

Il ne faut pas faire de mauvais procès à Obama. Il a pris conscience d’une réalité : les Etats-Unis sont à la fin d’un cycle et ils ne peuvent plus forcement jouer leur rôle de gendarme du monde comme autrefois. La puissance ne peut plus s’exercer de la même manière qu’autrefois. Obama a compris que les réponses militaires ajoutaient du désordre au désordre. Il a tiré les leçons de la Somalie et de l’Irak où l’action américaine a provoqué plus de chaos qu’autre chose. Enfin, il a mesuré ce que nous, anciennes puissances coloniales européennes, savions déjà : il n’est pas utile d’agir en direct, il faut encourager les acteurs régionaux à prendre leurs responsabilités.

Mais Barak Obama n’a fait que la moitié du chemin. Il n’a pas poussé le chantier de la réforme de l’Otan, de ses structures, de ses moyens et n’a pas donné davantage de responsabilités aux Européens qui, du coup, ne se sont pas approprié la défense européenne et n’ont pas pris leurs responsabilités sur ce terrain.  Il n’a pas non plus encouragé la gouvernance mondiale, à commencer par le renouvellement du rôle et du fonctionnement des Nations unies.

Alors que Bush ne pensait qu’en termes de relations bilatérales, Obama aurait dû pousser le projet de création d’une force permanente de 100 000 hommes au service de la paix sous l’impulsion du conseil de sécurité.  On mesure tous les jours la faillite des actions militaires de l’Onu.

La France a-t-elle encore quelque chose à dire au reste du monde ?

La France a tourné le dos à sa vocation première. Aujourd’hui, nous sommes comme indifférents aux problèmes du monde. Nous n’avons que des réponses moralistes et militaires, qui ressemblent à s’y méprendre à celles des néo-conservateurs américains. Mais, ce n’est pas notre ADN diplomatique. C’est un jeu dans lequel nous ne pouvons que perdre notre singularité. Nous sommes exposés, vulnérables. Nous sommes une cible trop facile pour prétendre jouer aux redresseurs de torts. En voulant faire tomber des dictateurs en Libye et en Syrie, nous avons perdu notre voix. En Irak et en Syrie aujourd’hui, ce sont les Etats-Unis, la Russie, la Turquie, l’Arabie saoudite qui jouent un rôle. Mais pas la France. Or, nous en payons le coût sans pouvoir faire ce que nous savons faire : parler avec tout le monde et trouver des solutions originales. Nous sommes sur tous les fronts militaires, sans en tirer avantage. Or, si nous avions utilisé notre savoir-faire diplomatique, nous n’aurions rien perdu de notre influence.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, pour un chef d’Etat français qui n’a que cinq ans pour imprimer sa marque, l’action militaire fonctionne immédiatement. La diplomatie, c’est plus compliqué. Elle demande un temps long. Nos armées sont efficaces et performantes. Mais il leur manque un maillon : elles ne savent pas préparer la paix. Apprendre à construire la paix, cela ne signifie pas transformer l’armée française en une ONG humanitaire bien sûr. Mais d’en faire une armée capable de préparer l’après-conflit. Or, pour y parvenir, il faudrait revoir en profondeur la nature de nos états-majors et l’organisation de notre armée. Bref, construire une stratégie de paix. Malheureusement, depuis notre retour au sein du commandement intégré de l’OTAN, c’est impossible.

Vous allez souvent en Russie. Faut-il parler à Poutine ?

La Russie s’adapte aux fragilités européennes. Il faut toujours partir des leçons de l’expérience. Lorsque les Américains et les Européens ont décidé des sanctions contre l’intervention russe en Géorgie en 2008, cela n’a strictement rien donné.  Et pourtant, on a recommencé exactement de la même manière en Ukraine. Ceux qui payent, ce sont les populations. Face aux sanctions, les Russes se sentent plus soudés. Et le pouvoir joue sur ce sentiment de puissance retrouvée. Imaginer que Poutine allait trembler devant les sanctions internationales était stupide et nous avons perdu en crédibilité et en marges de manoeuvre.

Face à cette situation, il faut reconstruire une relation avec la Russie. Il faut revenir aux bases de la diplomatie et cela consiste à parler avec tout le monde. C’est un travail permanent. Si on ne parle qu’avec des amis, ça ne sert à rien. La diplomatie doit travailler par petits pas : on donne quelques gages, on avance par petites touches. C’est ce qui s’est passé en Normandie, lors des célébrations du débarquement de juin 1944. La France a su nouer un dialogue entre Angela Merkel, Vladimir Poutine et le président Ukrainien. C’est cette percée diplomatique française qui a ensuite conduit aux accords de Minsk. Mais pour cela, il fallait être dans la posture du facilitateur. Pas dans celle du moraliste. Il faut savoir faire le premier pas et oublier nos réactions sentimentales, certes sympathiques, mais angéliques et qui n’ont jamais fait avancer les choses.

Mais, parfois, la « morale » est nécessaire. En Syrie, par exemple …

Concernant Bachar el assad, nous nous sommes fourvoyés. Bien sûr, il ne représente pas la solution de « l’après » et il faudra trouver des solutions politique acceptables par tous et par toutes les communautés qui vivent en Syrie. Mais comment être audible après n’avoir eu qu’une position moraliste. C’est la même chose avec Erdogan. Le rôle –et l’intérêt direct- de la France, ce n’est pas de croiser les bras en donnant des coups de mentons. Nous Français, nous savons depuis toujours ouvrir des portes pour faire avancer les choses de bonne foi, car nous ne sommes pas une puissance dominante. Nous savons inventer. C’est notre force. Toutes les grandes puissances ont pris des gages sur la Syrie. La seule façon d’arriver à quelque chose, c’est d’arriver à un accord politique. La France est légitime sur ce terrain. Sinon, combien de morts faudra-il encore ?


26 novembre 2016, Le Point

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1024 534 Dominique de Villepin

Sur certains sujets diplomatiques, Trump peut s’allier à Poutine

Invité d’Elisabeth Quin pour un hors-série de l’émission « 28 minutes » sur Arte, Dominique de Villepin a décrypté les relations qu’entretiennent Donald Trump et Vladimir Poutine

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1024 464 Dominique de Villepin

Après la diplomatie morale, le retour de la politique

– Dans un grand entretien mené par Patrice de Méritens pour Le Figaro, Dominique de Villepin et Renaud Girard appréhendent les nouveaux paramètres de la géopolitique mondiale et ciblent les priorités en matière de diplomatie et d’alliances, au lendemain des attentats d’Ankara et de Berlin –

Face à la barbarie, que faut-il attendre d’Angela Merkel et de Vladimir Poutine?

Dominique de VILLEPIN – Les événements de Berlin sont pour l’Allemagne un véritable traumatisme, car elle est touchée pour la première fois directement par le terrorisme international. Dans une année électorale, et au moment où beaucoup d’Allemands s’inquiètent de l’accueil de plus d’un million de réfugiés, il y a là un climat dangereux. Angela Merkel a besoin d’une réaction européenne forte pour continuer à maîtriser la situation, par exemple l’annonce d’un FBI européen en lien avec Frontex sur le suivi des demandeurs d’asile. La situation en Turquie est très différente. Le pays fait face à plusieurs vagues de terrorisme à la fois, qui sont en réalité une guerre civile à peine larvée entre trois mouvances: le gouvernement, avec ses tentations autoritaires perceptibles et ses revirements stratégiques en Syrie, les mouvements kurdes et une sphère islamiste en voie de radicalisation. Nous devons empêcher que la Turquie devienne le nouveau foyer de crise à nos portes. Cela suppose de renouer le dialogue avec le président Erdogan, quoi que nous pensions de ses actions récentes. La Russie, de son côté, ne manquera pas de resserrer ses liens avec le gouvernement turc, quitte à prendre le risque de s’impliquer toujours plus.

Renaud GIRARD – De fait, l’assassinat de l’ambassadeur de Russie ne remettra pas en cause le nouveau partenariat stratégique et énergétique entre la Russie et la Turquie. Angela Merkel, quant à elle, sera confrontée à une contestation interne croissante. Car la population allemande n’est pas prête à accepter la posture d’extrême ouverture de son gouvernement à l’égard des étrangers musulmans, au prix de sa sécurité. Ceci posé, il est clair que, depuis quelques mois, notamment avec l’élection de Donald Trump et le Brexit, nous sommes face à un changement de logiciel géostratégique.

En 1991, après sa victoire dans la première guerre du Golfe et le rétablissement des frontières du Koweït, le président George Bush père avait évoqué un «nouvel ordre mondial», fondé sur la stabilité des frontières politiques et sur l’effacement progressif des frontières commerciales. Un quart de siècle plus tard, cet ordre n’existe plus. Les frontières politiques sont bafouées sur les trois continents − en Ukraine, au Moyen-Orient, en mer de Chine méridionale − alors même que les peuples aspirent à rétablir davantage de protectionnisme. Le logiciel n’est plus la «fin de l’histoire» et la victoire définitive de la démocratie à l’occidentale, de l’économie de marché et du libre-échangisme. On revient à un monde idéologiquement fragmenté et, pour régler les problèmes, à ce qu’on appelait jadis le «concert des nations». La paix redevient, comme du temps de Metternich, la fille des équilibres de puissance.

Dominique de VILLEPIN – La bonne nouvelle est que la politique est de retour. Alors que le logiciel était bloqué faute de dialogue entre les nations, l’évidence aujourd’hui est qu’il faut refaire de la diplomatie, laquelle ne consiste pas à tracer des lignes rouges, à déplorer, regretter, moraliser, condamner ou vouloir punir. La diplomatie, c’est l’art du mouvement, c’est faire bouger les lignes pour faire avancer le règlement des conflits. En Syrie, les Occidentaux ont commis l’erreur d’adopter pour principe préalable la chute de Bachar el-Assad avant de s’occuper du peuple syrien. Résultat: plus de 300.000 morts, dont plus de 80.000 civils, alors qu’un dialogue avec des interlocuteurs qui ne nous plaisent pas aurait sauvé nombre de vies humaines. Eriger la morale en condition préliminaire à toute action politique est une erreur. Nous, Occidentaux, sommes aujourd’hui devant un choix: allons-nous continuer à ne pas faire de politique, à l’instar de ces dernières années? Il y a une réflexion stratégique à conduire face au terrorisme. Vouloir le combattre par le seul biais d’interventions militaires ne peut aboutir qu’à sa propagation. Ouvrons les yeux: un certain pragmatisme s’impose aujourd’hui en matière de diplomatie. Il faut prendre en compte les forces en présence et dialoguer avec tout le monde.

Renaud GIRARD – Il faut aussi réinventer la géopolitique en retrouvant notre liberté d’action. C’est en se servant de l’Europe en tant que puissance que la France peut refuser l’hégémonisme judiciaire et financier des États-Unis. Il n’est pas normal que la BNP paye 9 milliards de dollars d’amende sans avoir violé aucune de nos lois, alors que Goldman Sachs, qui a maquillé de manière avérée les comptes publics de la Grèce, échappe à toute sanction. De même, il faut se servir de l’Europe pour permettre aux Africains de demeurer chez eux en échange de programmes de développement. Cette coopération est à établir en encourageant le contrôle des frontières ainsi que le planning familial, le défi de l’Afrique de ce siècle étant démographique. Par ailleurs, il convient d’affirmer la réciprocité. Seule une Europe puissante forcera la Chine à ouvrir son immense marché aux banques et aux assurances européennes, et à enfin faire flotter sa monnaie, à l’instar de tous les pays avec lesquels elle commerce.

Pour ce qui est des interventions militaires que vous évoquez, il est clair que l’Occident continuera à être tenté d’en faire. Mais nous devrions les encadrer très sévèrement. Outre le respect du droit international, à savoir l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, trois conditions supplémentaires devraient être réunies. Premièrement, a-t-on une équipe gouvernementale locale fiable pour remplacer le dictateur que l’on va renverser? Deuxièmement, pouvons-nous promettre aux populations civiles que leur situation sera meilleure après notre intervention militaire qu’avant? Pire que la dictature politique, il y a l’anarchie. Et, pire que l’anarchie, il y a la guerre civile. La troisième condition est l’intérêt à moyen et long terme du pays qui intervient, car de telles opérations sont faites du sang de ses soldats et financées par l’argent de ses contribuables. Les intérêts français ont-ils été ménagés par notre intervention en Libye de 2011? La réponse est non. Les islamistes ont profité du chaos que nous avons créé, et tous nos alliés du Sahel ont été déstabilisés.

Dominique de VILLEPIN – Pour ce qui me concerne, c’est avec la plus grande réticence que j’appréhende des opérations lourdes. Aussi nécessaire qu’ait été notre intervention au Mali pour éviter que Bamako ne tombe, je regrette qu’elle n’ait pas été dans la lignée, par exemple, de ce que nous avons pu accomplir, notamment au Tchad, à travers des expéditions ponctuelles. Elles ont pour avantage de laisser peu de traces au sein des sociétés, sachant qu’à mesure que se prolonge une intervention nous sommes de plus en plus assimilés à une force d’invasion et suscitons un profond mouvement de rejet. D’où des contre-forces, notamment terroristes.

Ma conviction est que les logiciels qui ont été mis en place au cours des dernières années ont fait l’impasse sur les expériences historiques, sur les nouvelles réalités du monde, mais aussi et surtout, sur les peuples. Rien ne me frappe plus que de voir combien, sous prétexte de se soucier des populations syriennes sous Bachar el-Assad, on a ajouté à leurs souffrances pour satisfaire à l’idéologie, et combien on a oublié la souffrance des Ukrainiens durant le conflit avec la Russie. Quand on observe la catastrophe économique et financière de l’Ukraine et l’affaiblissement de son État avec les oligarques qui tirent, seuls, leurs marrons du feu, quand on regarde la réalité du Moyen-Orient avec la contamination d’États faillis, on saisit combien nous, Européens, avons oublié qu’un État fort, structuré, stable, est la clé pour sortir de la crise. Somalie, Irak, Syrie, Libye, Mali, c’est à chaque fois le même scénario: quand l’État se défait, l’instabilité et le terrorisme prospèrent…

Cela étant, pourquoi faire nous-mêmes, seuls, ce que d’autres peuvent accomplir mieux que nous? Lors de notre intervention en Côte d’Ivoire, nous avons mis en avant les pays de la région concernée. Il faut utiliser mieux les organisations régionales. L’autre condition est la consolidation des États. Notre argent serait mieux dépensé si, plutôt que de multiplier des opérations militaires, nous mettions en place des administrations au service de la paix.

Dans ce nouveau concert des nations, comment envisagez-vous l’action spécifique de la France?

Dominique de VILLEPIN  Notre diplomatie actuelle est trop assujettie aux impératifs de défense, avec un Quai d’Orsay à la traîne de la Défense. De même, à l’Elysée, l’état-major pèse plus que les conseillers diplomatiques. Le successeur de François Hollande aura la tâche difficile d’engager le nécessaire renouveau de la diplomatie. Je regrette pour ma part que la France soit revenue au sein de l’Otan. Nous y avons perdu de notre indépendance et de notre rayonnement, alors qu’à l’époque du général de Gaulle, nous étions capables de nouer des dialogues et d’exercer des médiations majeures. La règle fondamentale – j’y reviens − est celle-ci: il faut parler à tout le monde, avec une diplomatie qui ne soit ni confite en morale ni confinée dans l’idéologie, mais qui rayonne par l’action. C’est la clé d’une morale de l’action.

Deuxième pilier du renouveau: l’initiative. L’une des préoccupations de la Russie est l’incertitude de ses relations avec l’Otan. Remettons donc sur la table une architecture de sécurité commune en Europe.

Troisième pilier: une diplomatie de projet, avec une coopération qu’il faudra particulièrement axer sur l’Afrique, à l’image de ce que fait la Chine sur le continent eurasiatique avec sa nouvelle route de la soie, développant des liens politiques, économiques et culturels. Une grande partie du malheur du monde aujourd’hui tient à l’effacement de l’Europe et, partant, de la France. Nous ne sommes ni visibles ni en initiative.

Renaud GIRARD – Il est vrai que la réintégration dans l’Otan a été un mauvais message. L’important est notre indépendance. Je suis très attaché à la dissuasion nucléaire que nous a donnée le général de Gaulle. Quand le prochain président de la République − je souhaite que ce soit François Fillon − rencontrera le président russe, il pourra le regarder droit dans les yeux car notre pays dispose d’une défense indépendante. La souveraineté nationale vaut évidemment aussi en matière financière et juridique: l’un des nouveaux paramètres à établir dans le monde à venir sera de s’affranchir de l’hégémonie juridique américaine sur notre territoire. Qu’un contrat de vente à l’Iran de 108 Airbus, par exemple, ait été signé à l’Elysée avec l’Iran sans pouvoir être financé par les banques françaises, au motif que ces dernières n’arrivent pas à obtenir du Trésor américain une lettre leur précisant qu’elles n’encourent aucune sanction, est proprement intolérable. Pendant ce temps, nous acceptons que Boeing envoie une délégation durant trois semaines au Hilton de Téhéran pour négocier la vente de ses avions!

Deuxième point, la France a les moyens de redevenir un grand médiateur international. Au Moyen-Orient, efforçons-nous de réconcilier chiites et sunnites. Il serait naïf de croire que la guerre au sein de l’islam nous avantage. Elle peut avoir d’imprévisibles dégâts collatéraux qui risquent de toucher l’Europe. La politique de nos intérêts passe aussi par le fait de savoir désigner nos ennemis. Bachar el-Assad est-il l’ennemi principal de la France? La réponse est non. C’est l’État islamique qui tue nos enfants dans nos rues. Il ne faut donc pas hésiter à passer des alliances internationales, mais aussi ponctuelles, locales, régionales avec ceux qui peuvent nous aider à l’éradiquer. Il ne faut pas réitérer l’erreur des radicaux-socialistes en 1935-1936 avec les gouvernements Laval et Sarraut qui n’avaient pas été capables de faire une alliance de revers avec Staline. L’ennemi principal de la France à l’époque était l’hitlérisme. Adolf Hitler avait clairement écrit dans Mein Kampf qu’il voulait détruire la France. Nous avons manqué cette alliance de revers et en avons subi les conséquences. Sachons donc toujours bien désigner notre ennemi principal avant de commencer à dessiner notre diplomatie!

23 décembre 2016, Le Figaro

bourdin22decembre
1024 441 Dominique de Villepin

Le but des terroristes, c’est d’affaiblir, de diviser

Invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC – BFMTV, Dominique de Villepin est revenu sur l’attentat de Berlin et sur les conséquences de la politique menée par la chancelière Angela Merkel au cours de ces dernières années. Il s’est également prononcé sur les récentes évolutions propres à la crise syrienne, notamment face à l’émergence du trio Russie-Iran-Turquie, et sur les futures élections présidentielles françaises