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960 640 Dominique de Villepin

Le modèle identitaire européen est malmené

– Dans un entretien accordé au journal chinois Xinhua, Dominique de Villepin met en lumière des facteurs pouvant expliquer la  crise que traverse le Vieux continent, secoué par la montée des populismes –

« Le modèle identitaire européen est malmené aujourd’hui », estime-t-il, plaidant pour que l’Europe « réaffirme son ambition culturelle » et travaille à « inscrire suffisamment son effort dans la durée ».

« Chacun essaie de s’accrocher à un certain nombre d’identités, les racines judéo-chrétiennes, la mémoire historique de l’Europe, les défis que nous avons pu réaliser ensemble, les épreuves, les tragédies qu’a traversées l’Europe…

Tout ceci est fait de façon parcellaire et vécu avec beaucoup d’inquiétudes par nombre de nos populations à un moment où les défis à relever sont importants. A commencer par le défi terroriste et le défi historique des migrations qui se prolongera pendant de nombreuses décennies.

« Notre culture, notre modèle européen identitaire ne font pas l’objet, à mon sens, d’un travail suffisant, et c’est pour cela que j’en appelle à réaffirmer une ambition culturelle, une volonté de vivre ensemble pour les Européens, réaffirmer un art de vivre européen et une éducation européenne. Le président (Emmanuel) Macron a ainsi par exemple avancé l’idée d’universités européennes.

L’Europe doit prendre davantage conscience de ses atouts, de l’histoire qu’elle a charriée au fil de siècles. Ceci doit être véritablement vécu de façon plus vivante par les Européens pour permettre de traverser les crises et sortir de ces poussées de fièvre populiste, xénophobe, que connaît régulièrement l’Europe, où elle cède aux passions sans inscrire suffisamment son effort dans la durée », estime-t-il. Avant d’ajouter: « Nous ne mesurons pas suffisamment la chance que nous avons de participer à cette aventure européenne ».

« A l’échelle des Etats nations européens, nous n’avons pas la capacité de peser. Il faut prendre en compte la nouvelle réalité du monde: aller vers une plus grande décentralisation afin de prendre en compte le besoin d’identité, les inquiétudes qui s’expriment à travers le populisme, et à travers certaines poussées xénophobes, et dans le même temps prendre la mesure de cette mondialisation qui donne un avantage aux larges entités et à des puissances émergentes comme l’Inde, comme la Chine.

Beaucoup d’Européens sont inquiets pour leurs enfants, ils ont le sentiment qu’ils vivront moins bien qu’eux-mêmes. Il faut dépasser ce manque de confiance en l’avenir afin de mobiliser les énergies », conclut-il.

8 novembre 2017, Xinhua

1024 365 Dominique de Villepin

Le 19e Congrès du PCC marque l’entrée dans une nouvelle ère

Dans une interview accordée à la chaîne de télévision chinoise CGTN, Dominique de Villepin s’est exprimé sur l’issue du 19e Congrès du Parti Communiste Chinois et sur les défis qui attendent la Chine dans les cinq prochaines années.

 

1024 513 Dominique de Villepin

En Catalogne, on assiste à un dialogue de sourds

Invité d’Elisabeth Martichoux sur RTL, Dominique de Villepin a donné sa vision de la crise catalane, critiquant l’attentisme de l’Union Européenne sur le sujet. Il s’est également exprimé sur la crise nord-coréenne et sur la recomposition de la droite française.

1024 685 Dominique de Villepin

Discours prononcé à l’occasion du 77e anniversaire de la proclamation de Brazzaville comme capitale de la France Libre

– A l’occasion de la commémoration du 77ème anniversaire de la proclamation de Brazzaville comme capitale de la France libre, Dominique de Villepin a prononcé un discours à l’Institut Français du Congo (IFC) sur le thème « Le Général de Gaulle et Brazzaville », aux côtés du Premier ministre congolais M. Clément Mouamba, de l’Ambassadeur de France au Congo M. Bertrand Cochery, des deux co-présidents du Groupe de Liaison Afrique-Europe, anciens députés, M. Michel Terrot et M. François Loncle, ainsi que du 2ème adjoint au Maire de Brazzaville, M. Philibert Malonga

 

Monsieur le Premier Ministre,
Messieurs les Ministres,
Messieurs les Parlementaires,
Excellences,
Chers amis,

  • Vous connaissez mon attachement pour ce continent, et ma passion pour sa culture d’une remarquable vitalité. Vous connaissez aussi mon attachement pour votre ville. Une ville où continue de résonner avec force le souvenir de Savorgnan de Brazza ; une ville que Jacques Chirac chérit tout particulièrement pour cette force symbolique et toujours vivante, pour y avoir assisté en 2005 à un sommet des pays du bassin du Congo sur la gestion durable des forêts d’Afrique Centrale, enjeu qui lui tenait particulièrement à cœur.
  • Entre Charles de Gaulle et Brazzaville, c’est une longue histoire. Le Général y est venu en 1940, en 1941 par deux fois, en 1944, en 1953 et bien sûr en 1958. Le fait que nous soyons réunis aujourd’hui, quasiment 80 ans après sa première visite, atteste de l’importance de ce qui s’est passé ici en 1940, et durant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale. L’Afrique Centrale fut le berceau de la résistance et de la résurrection de la France et de son armée. Ici s’est joué le sort de la France durant cette sombre période de l’Histoire.
  • En venant célébrer la mémoire du général de Gaulle à Brazzaville, nous célébrons également les liens entre la France et l’Afrique, forts d’une longue histoire commune, et j’en suis convaincu, d’un avenir partagé. A l’heure où nos deux continents semblent s’accorder davantage sur ce qui les sépare que sur ce qui les lie, revenons à l’essentiel et faisons vivre ces liens dans le futur.

 

  1. Brazzaville est une terre où souffle l’esprit de résistance du gaullisme

 

1.1 Résister, c’est bien sûr s’engager pour une cause plus grande que soi

  • Il y a toujours eu chez le général de Gaulle cette volonté de se mettre au service de la France, pour en défendre une certaine idée.
    • Cette volonté était viscéralement attachée à l’idée d’une France libre, indépendante et souveraine, à ses valeurs humanistes et universalistes, qui imposaient de poursuivre la lutte contre le nazisme.
    • C’est la même volonté qui anime Félix Eboué lorsqu’il choisit de répondre favorablement à l’appel du 18 juin 1940, entraînant le ralliement du Tchad, du Cameroun, du Moyen-Congo et de l’Oubangui-Chari. On l’oublie souvent, mais ils forment alors les premiers territoires de la résistance française sur son propre sol, bien avant les maquis de métropole.
  • De Brazzaville, s’est ainsi engagée la lutte pour la défense de cette France « libre ».
    • De là fut lancée la reconquête des territoires contrôlés par Vichy puis la libération du sud de la France grâce au débarquement de Provence.
    • Rappelons ici qu’au moins 17 000 recrues s’engagèrent entre 1940 et 1944 en Afrique-Equatoriale française, venant s’ajouter aux 16 000 hommes déjà présents ; les Congolais, les Gabonais, les Tchadiens, les Camerounais et tant d’autres ont ainsi contribué à la renaissance et au renforcement de l’armée française libre.
    • Souvenons-nous également que c’est à Brazzaville que fut créé l’ordre de la Libération le 16 novembre 1940, afin d’honorer les forces combattantes et l’idéal de liberté pour lequel elles versèrent leur sang.


1.2 Résister, c’est aussi refuser le rétrécissement

  • La résistance, c’est le refus de l’effondrement collectif, répété à plusieurs reprises.
    • Il y a tout d’abord Londres et ce premier appel, un certain 18 juin 1940. Un cri du cœur que nous connaissons tous, et qui apprend aux Français alors déboussolés que « la France n’est pas seule ! Elle a un vaste un vaste Empire derrière elle ».
    • Mais il y a aussi Brazzaville, et ce manifeste du 27 octobre 1940, la voix du Général s’élevant contre les débuts de la collaboration, initiés par la rencontre entre le maréchal Pétain et Adolphe Hitler à Montoire. Refusant la compromission, il tire ainsi la sonnette d’alarme : « La France traverse la plus terrible crise de son Histoire. Ses frontières, son Empire, son indépendance et jusqu’à son âme sont menacés de destruction. »
      • Quelle singulière sonorité que cet appel à la France, à son indépendance et à sa grandeur lancée au monde à partir de ce lieu même, à partir de ce que certains croyaient être les marges de l’Empire, et qui se révélait être le cœur battant de la France libre.
      • Il fallait incarner et structurer cette résistance. Ce fut la naissance du Conseil de Défense de l’Empire, composé des premiers fidèles au Général, futurs Compagnons de la Libération et héros de la bataille de France : le général Catroux, l’amiral Muselier, le général Larminat, les gouverneurs Eboué et Sautot, le colonel Leclerc, le médecin-général Sicé, le professeur Cassin et Thierry d’Argenlieu.
  • Brazzaville devint ainsi la capitale de la France libre et la clé de voute de la résistance française.
    • Elle offrit une base arrière au général de Gaulle, qui disposa dès lors d’hommes et de ressources supplémentaires, ce qui posa les jalons d’une indépendance politique à l’égard de l’allié anglais.
    • Elle lui offrit une voix ; Radio Brazzaville, une voix diffusée dans le monde entier, et sans censure, ce qui permit au Général de s’exprimer librement depuis la capitale congolaise, et de diffuser son message de renoncement à la défaite.
    • Elle lui offrit une stature ; celle de chef d’Etat qui lui manquait pour renforcer sa crédibilité face aux Anglais.
  • Ce message garde aujourd’hui toute son acuité. Prenons garde, encore et toujours, à ne pas céder aux tentations de l’égoïsme et du rétrécissement :
    • Il s’agit de ne pas privilégier le repli identitaire sur l’ouverture, par peur de l’autre et par paralysie de nos systèmes politiques vieillissants, qui ne répondent plus aux aspirations des peuples.
    • Il s’agit de ne pas se laisser enfermer dans la spirale des revendications nationalistes et identitaires qui semblent s’étendre à travers le monde. C’est vrai en Catalogne, au Kurdistan, comme au Cameroun ou en Centrafrique. Les séparatismes y portent les tensions à leur paroxysme et menacent ces Etats d’implosion.


1.3 Résister, c’est toujours résister à l’esprit du temps et à ses peurs

  • Pour le général de Gaulle, résister c’était aussi penser à contre-courant et rassurer la France.
    • Il a fallu s’imposer comme seul recours face à l’esprit de défaite qui s’était alors emparé de l’état-major français résigné, et désireux de permettre à l’armée de sauver son honneur.
    • Il a fallu défier la puissance allemande un temps victorieuse, et au même moment, passer outre les réserves des Anglais pour imposer son autorité.
    • Il a fallu redonner son souffle à une France en proie à la peur et aux terreurs de l’occupation.
  • Aujourd’hui nous sommes de nouveau dans un de ces moments charnières où les dangers du monde se dressent face à nous tous. Un monde dans lequel l’incertitude semble devenue la seule règle du jeu et où la peur est un horizon quotidien.
    • L’incertitude est tout d’abord politique.
      • Nous faisons face à une période d’imprévisibilité extrême sur la scène internationale, incarnée par les revirements de l’administration Trump aux Etats-Unis, par le risque de conflit avec la Corée du Nord ou avec l’Iran.
      • Dans le même temps, nous assistons à la montée des populismes, à l’affaiblissement des démocraties occidentales et au recul des valeurs d’ouverture, de partage et de bien commun.
    • L’incertitude est aussi économique, alors que les crises répétées menacent la stabilité de l’économie mondiale, fauchant des milliers d’emplois et répandant la pauvreté.
    • L’incertitude est enfin climatique, comme l’ont prouvé s’il en était encore besoin les derniers épisodes cycloniques et sismiques dévastateurs. Sur ce sujet, la France, appuyée par les Etats d’Afrique, a pris des engagements forts, notamment au travers de la COP21.
  • Tout comme les premiers combattants de la France libre ont dû apprendre à vivre avec l’incertitude de voir la France survivre à la guerre, nous devons apprendre à vivre avec les incertitudes de notre temps et à ne pas céder aux peurs et aux passions collectives.

 

      2. Brazzaville c’est aussi une terre d’histoire et de mémoire douloureuse des rapports entre l’Europe et l’Afrique


2.1 Je ne l’oublie pas, nous sommes sur une terre capitale des mémoires de l’Afrique

  • La traite esclavagiste a laissé ici de profondes cicatrices. Loango et la région de Pointe Noire sont aujourd’hui le cœur de cette mémoire douloureuse.
    • De ce port au destin tragique, embarquèrent près de deux millions d’esclaves, en provenance de toute l’Afrique Centrale et à destination des Antilles et des Amériques, dans des conditions totalement inhumaines.
    • Loango se dresse donc comme le témoignage direct de cette sombre période et le précieux réceptacle de cette mémoire, à l’image d’autres grands lieux de mémoire, comme la porte du non-retour de Ouidah, la maison des esclaves de l’île de Gorée, ou les monuments aux esclaves de Stone Town et de Cape Town.
  • Ici s’est également écrite notre histoire commune, qui comprend aussi bien l’épopée de la résistance française, que la colonisation et sa mémoire malade, hantée par les crimes passés, les dénis et les non-dits. Cette mémoire, il s’agit d’en faire une force de remobilisation et non plus un obstacle au développement des liens entre nos deux continents.
    • Aujourd’hui encore, toute politique menée depuis l’Europe vers l’Afrique est lue à travers le prisme réducteur de l’époque coloniale, les soupçons de néocolonialisme demeurant récurrents. Prenons garde à ne pas tomber, par sentiment de culpabilité, dans une indifférence contre-productive à l’égard de l’Afrique.
    • Il nous faut parvenir à tourner la page de la colonisation et de la décolonisation si nous souhaitons envisager un futur commun. L’Histoire, le travail de mémoire et les liens vivants entre les peuples sont là pour nous aider à désensibiliser progressivement cette question et l’aborder avec moins de passion que de raison.

2.2 Nous sommes sur une terre qui fut le lieu de la rencontre de Charles de Gaulle avec l’Afrique

  • A Brazzaville, le Général a appris à connaître, à aimer et à respecter le continent.
    • Après un premier échec essuyé à Dakar, de Gaulle, l’homme des Flandres, a découvert le Congo et le continent africain en octobre 1940. Lui qui jusqu’ici ignorait presque tout de l’Afrique y trouve un accueil chaleureux, des rapports francs, directs, et une sincérité qui le séduisent immédiatement.
    • Le Général a su par la suite reconnaître la valeur de l’engagement africain à ses côtés, revenant ici à plusieurs reprises pour le célébrer.
  • Son amour et son respect pour l’Afrique se sont pleinement révélés lors de sa tournée de 1953, alors qu’il s’était mis à l’écart de la vie politique française.
    • Les notes préparatoires de ce voyage ont révélé à quel point le Général était soucieux de connaître les territoires dans lesquels il souhaitait se rendre.
    • Cette année-là, le général de Gaulle s’est rendu deux fois à Brazzaville, ville qu’il affectionnait particulièrement parce qu’il y avait reçu en 1940 un accueil qui l’avait profondément ému. Cette affection, Brazzaville le lui a toujours bien rendu, elle qui l’accueillit souvent dans la case de Gaulle bâtie en son honneur.
  • Preuve ultime de cet attachement, la dernière grande tournée africaine du Général en 1958 débuta par Brazzaville, qu’il choisit pour prononcer son discours, une véritable marque de déférence, alors qu’il lui avait été suggéré de plutôt préférer Dakar ou Conakry à la capitale congolaise.

 

2.3 Nous sommes enfin sur une terre qui est devenue le symbole d’une France plus généreuse et plus ouverte, d’une France prête à apprendre la générosité

  • Pour nous tous, Brazzaville est le lieu où s’est levée une France nouvelle. A travers les discours qu’y prononça le général de Gaulle, apparu ainsi une France davantage consciente de ses racines multiples.
    • En janvier 1944, il s’agissait d’ouvrir la France à l’Empire.
      • Comme le Général le dit alors lui-même : « où donc cette conférence devait-elle se réunir, sinon ici à Brazzaville qui fut pendant de cruelles années littéralement le refuge de notre honneur et notre indépendance et qui restera l’exemple du plus méritoire effort français ? »
      • C’est le moment de la reconnaissance de dette à l’égard des colonies qui ont versé leur sang.
      • C’est le temps de l’abolition du code de l’indigénat et de la politique d’assimilation, premiers jalons du long processus de décolonisation.
    • En août 1958 il s’agissait de choisir l’émancipation, même si cela signifiait la séparation.
      • La Communauté Française aura été une tentative de surmonter autrement la blessure coloniale, certes vouée à l’échec, mais audacieuse et généreuse.
      • Le gaullisme permit ainsi, sans violences, d’ouvrir une nouvelle page des relations entre l’Afrique et la France.
  • Cette histoire commune, c’est celle qui doit nous conduire aujourd’hui à réexaminer nos rapports et à renforcer les liens qui nous unissent.
    • Je demeure convaincu que l’Afrique et l’Europe ont vocation à unir leurs forces. C’est devenu une nécessité, au sein d’un monde fracturé, divisé, et où semblent se dessiner deux nouveaux blocs entre les Etats-Unis d’un côté et la Chine de l’autre. Car nos deux continents en seraient de fait les premières victimes, déchirés par les rivalités entre les puissances, comme ils en ont déjà fait l’expérience pendant la Guerre froide.
    • Remémorons-nous les mots de Léopold Sédar Senghor, l’homme qui croyait au destin commun des deux continents dans le respect mutuel et l’égalité, au sujet de la création de ce qui n’était alors que la CEE : « Vous le savez, l’objet de ce débat, ce n’est pas seulement l’Europe. C’est l’Europe dans le principe mais, en réalité, c’est l’Eurafrique. » Commémorer n’a en effet de sens que s’il s’agit d’envisager un destin mutuel, d’imaginer un avenir partagé.

      3. Brazzaville a vocation à devenir le terreau d’un avenir commun

3.1 Le défi aujourd’hui, c’est de créer les conditions d’une renaissance africaine, à la fois politique, économique et culturelle

  • Cette renaissance doit tout d’abord être politique : nous devons privilégier la stabilité politique et l’unité d’un continent dans lequel le développement de l’Etat-nation est inachevé.
    • Il nous faut parvenir à désamorcer les mécanismes des violences politiques qui déchirent l’ensemble de l’Afrique :
      • Des violences post-électorales comme on a pu le voir au Burundi, au Kenya ou ici-même.
      • Des violences intercommunautaires comme celles qui minent aujourd’hui encore la Centrafrique ou la RDC voisines.
      • Des violences terroristes qui ravagent des régions entières comme le Sahel, le lac Tchad ou encore la Corne de l’Afrique.
    • Faisons le choix de l’audace et de la lucidité. Soyons capables d’innover, afin d’apporter des réponses plausibles à ces phénomènes destructeurs.
      • Sur le plan institutionnel, ceci pourrait se traduire par la création d’un Sénat de l’Union africaine, composé de dirigeants sortants, afin de favoriser des transitions politiques moins douloureuses et moins contestées, en offrant une porte de sortie et une transformation apaisée des sociétés.
      • Sur le plan sécuritaire, il faut pouvoir renforcer l’efficacité des structures régionales, qui seront à terme les seules à pouvoir lutter contre les enjeux transnationaux que sont le terrorisme, les trafics illicites et le contrôle des frontières. Si des initiatives comme le G5 Sahel sont salutaires, il manque à l’Afrique une véritable architecture de sécurité interétatique.
    • Il nous faut également soutenir et promouvoir les efforts de médiation, partout où cela est possible. Je sais l’engagement sans faille du Président Sassou Nguesso pour œuvrer aux médiations et aux dialogues à travers toute l’Afrique, usant de son expérience de doyen du continent pour plaider pour le règlement pacifique des conflits, aussi bien en RDC, au Sahel, qu’en Centrafrique et en Libye.
  • Cette renaissance africaine doit également être d’ordre économique.
    • Tous les ingrédients sont là pour l’accélération de la croissance et des investissements étrangers sur le continent, nécessaires à son envol économique. Encourageons la diversification des économies en ciblant des secteurs clés que sont l’agroalimentaire, la santé, les assurances et les services bancaires.
    • Il faudra également être en mesure de s’appuyer sur les métropoles vivantes que sont Dakar, Luanda ou encore Nairobi, qui constitueront les locomotives de cette croissance africaine.
    • A l’heure des complémentarités et des interdépendances, l’Europe représente pour l’Afrique un débouché potentiel pour ses start-ups dynamiques, et un partenaire idéal en matière de transferts de technologies. A l’inverse, l’Europe pourrait tirer parti du dynamisme de la croissance africaine, porteuse pour ses entreprises de télécommunications, de finance et de grande consommation.
  • Cette renaissance comporte enfin une dimension culturelle. Il nous faut à ce titre saluer et encourager la vitalité culturelle du continent.
    • L’Afrique regorge de talents, aussi bien en littérature, en art, en musique, qu’en cinéma ou en spectacle vivant. Certains de ces talents sont aujourd’hui célèbres dans le monde entier :
      • Je pense à des figures littéraires ou intellectuelles comme Chinua Achebe, Kamel Daoud, Achille Mbembe, Chimamanda Ngozi Adichie ou Alain Mabanckou.
      • Je pense à des artistes comme Barthélémy Toguo, Wanguechi Mutu, ainsi qu’à l’enfant du pays Gastineau Massamba.
      • Je pense à des cinéastes comme Abderrahmane Sissako, Souleymane Cissé et bien d’autres encore.
  • Cette renaissance reposera sur les épaules des femmes et de la jeunesse africaine.
    • Les femmes feront l’avenir de l’Afrique, par leur volonté et leur capacité à dépasser les obstacles qui se dressent sur leur chemin pour porter des projets, les financer et les structurer.
      • Parce ce qu’elles sont aussi les premières à s’impliquer dans les processus de dialogue intercommunautaire, si essentiels à la paix et la réconciliation.
      • Parce qu’elles ont su accéder à de hautes fonctions politiques, que ce soit au Libéria, Rwanda, Nigeria, Sénégal, Angola, Afrique du Sud, et même à l’Union Africaine.
    • La vitalité de l’Afrique, c’est celle de sa jeunesse.
      • Cette jeunesse qui s’investit de plus en plus dans la vie culturelle et politique des Etats africains, et qui porte en elle une double exigence de renouveau, artistique et démocratique.
      • Cette jeunesse, c’est elle qui aura la charge de perpétuer les liens qui nous unissent. Il nous faut dès lors encourager par tous les moyens le dialogue des cultures et des peuples. Il est plus que temps de développer les partenariats universitaires et de faciliter les échanges scolaires entre l’Afrique et l’Europe, et au sein de l’Afrique elle-même.

3.2 Il nous faut procéder à une refondation de la relation entre l’Afrique et l’Europe

  • Ces liens d’amitié et de réciprocité, ne peuvent perdurer que si nous les entretenons, en nous mettant au service de projets collectifs, capables d’incarner ce désir d’avenir en commun. C’est un défi que nous nous devons de le relever, non seulement au nom de notre histoire commune, mais également au nom des générations futures. De nombreuses initiatives existent déjà et attestent de l’existence d’un nouveau souffle en France pour l’approfondissement des liens avec l’Afrique.
    • Ce souffle est tout d’abord porté par la diaspora africaine en France, qui joue un triple rôle de développement, d’initiative et de passeur culturel essentiel. Il lui incombe la tâche de stimuler la croissance, les idées et l’évolution des sociétés africaines.
    • J’aimerais également saluer ici l’engagement du président français Emmanuel Macron, qui a appelé à transformer « les routes de la nécessité en routes de la liberté et de la responsabilité ». Il souhaite aujourd’hui développer une vision politique commune, devant unir l’Europe, le Maghreb et l’Afrique afin de proposer des solutions politiques, humaines et économiques aux défis partagés auxquels nous devons faire face : migrations, terrorisme, faibles perspectives de croissance…
    • Saluons aussi le projet mené par Jean-Louis Borloo et sa fondation Energies pour l’Afrique ou aux travaux d’AfricaFrance, notamment ici à Brazzaville.
  • Alors que nous avons pour habitude de considérer l’Afrique comme le continent des problèmes, j’ai en réalité la conviction que l’Afrique est le continent des solutions, et qu’il nous faut pour cela travailler à la création d’un grand partenariat politique, économique et culturel entre l’Europe et l’Afrique.
    • Un tel partenariat serait l’occasion de surmonter ce passé colonial douloureux et d’unir nos forces face à des enjeux communs : les crises sécuritaires, la crise des réfugiés, la croissance et les enjeux environnementaux. Cela pourrait également être un moyen d’impliquer et de tirer parti de l’expérience d’anciens dirigeants africains de premier plan dans un projet constructif pour les générations futures.
    • Cela impliquerait un financement et un développement communs des infrastructures qui font défaut sur le continent africain, et un soutien accru à la diversification des économies locales. Pour cela, la constitution d’un fonds Europe-Maghreb-Afrique spécifique, doté à hauteur de 40 milliards d’euros, semble indispensable.
      • Il faudra à cet effet mobiliser les ressources du fonds Juncker et de la BERD, tout comme celles de la BAD.
      • Il faudra également pouvoir compter sur l’épargne privée et les grands investisseurs.
  • Un tel projet devrait rassembler les énergies de tous horizons.
    • Il faut pouvoir prendre appui sur les Etats, mais également les ONG, les entreprises et les institutions régionales. Ce partenariat doit être un partenariat de peuple à peuple, entre sociétés civiles, et non d’Etat à Etat.
    • Aux delà des relations bilatérales, sachons ajouter une strate qui s’avèrera décisive dans les prochaines décennies. Il s’agit d’obtenir l’implication des organisations régionales sur ce sujet et de faciliter le dialogue entre elles, notamment entre l’UE et l’UA.
    • Ceci suppose également de développer les liens interrégionaux, mais aussi les réseaux de villes partenaires, les échanges culturels et universitaires, afin de renforcer la coopération et le dialogue entre les cultures.

3.3 Cet avenir commun ne pourra se construire que sur la défense de principes partagés, au service d’un ordre mondial fondé sur la paix et la coopération

  • Le premier principe, c’est le multilatéralisme. Le gaullisme a toujours œuvré pour promouvoir l’avènement d’un monde multipolaire, en refusant l’hégémonie américaine et en reconnaissant la Chine et la Russie comme des partenaires essentiels.
    • Nous sommes aujourd’hui témoins d’un monde qui se restructure autour de pôles régionaux, dans lequel la puissance bascule de l’Ouest vers l’Est. La Russie et la Chine prennent chaque jour davantage leurs responsabilités, ce qui est un signe positif de rééquilibrage de la puissance à l’échelle internationale.
    • Le Congo en a bien conscience, lui qui a su tisser des relations étroites avec la Chine, à la fois politiques et économiques. Pour qu’elles soient durables, celles-ci devront continuer de s’inscrire dans un rapport d’égal à égal.
    • Dans ce monde, les crises sont devenues globales et débordent largement de leur foyer d’apparition. Dès lors, le multilatéralisme est ainsi devenu un outil central, ce qui a été rappelé par le Président Macron lors de l’Assemblée Générale des Nations Unies. La gestion des crises nécessite l’implication de tous, car nous sommes tous concernés par des enjeux tels que le terrorisme, la gestion des flux migratoires, ou celle des risques climatiques.
    • L’Europe et l’Afrique doivent impérativement se porter garantes du multilatéralisme, menacé par la remise en cause des grands accords internationaux conclus au cours des dernières années. Il apparaît plus que jamais nécessaire de préserver l’accord sur le climat issu de la COP21, et d’œuvrer pour une refonte des accords ACP dans une perspective plus juste et plus équilibrée. Une position commune de nos deux continents sur ces sujets s’impose car elle est dans notre intérêt collectif.
  • Le second principe, c’est le respect de l’indépendance et de la souveraineté des Etats.
    • Le respect de la souveraineté nationale est devenu un enjeu de premier plan, alors que la multiplication des interventions militaires à travers le monde conduit trop souvent à faire fi de ce principe au nom d’un droit d’ingérence international ou d’une responsabilité de protéger discutables.
    • Pensées comme fins et non comme moyens, ces interventions ont contribué à déstabiliser les régions dans lesquelles elles se sont déroulées, car elles n’ont jamais su proposer de solution politique aux crises qu’elles étaient censées résoudre. A mon sens, la France n’a eu que trop recours à cet expédient ces dernières années, elle qui est intervenue en Libye, au Mali et en Centrafrique, sans être en mesure d’engager de processus politique encore suffisamment crédible.
    • Aujourd’hui, il nous faut réinsuffler politique et esprit de dialogue sur la scène internationale. Nous devons pouvoir nous appuyer pour cela sur les organisations internationales, dont le rôle primordial doit être soutenu par chacun d’entre nous.
      • Ceci concerne l’ONU au premier chef, à qui revient la charge de préserver la paix à travers le monde, en dépit des grandes difficultés auxquelles elle doit faire face partout où elle est impliquée, que ce soit en Syrie, en Libye ou en Centrafrique.
      • Ceci concerne également les intégrations régionales, qui sont de plus en plus désireuses d’assumer leurs responsabilités et susceptibles de prendre le relais des Nations Unies. On a pu le voir en Gambie en janvier dernier, lorsque la CEDEAO a accompagné le processus électoral et forcé Yahya Jammeh à quitter le pouvoir après son refus d’accepter les résultats de l’élection.
  • Le dernier principe, ce doit être une défense des biens communs de l’humanité, au premier rang desquels notre environnement, à plus forte raison ici, au cœur de ce poumon vert de la planète qu’est l’Afrique centrale.
    • A l’image d’initiatives menées par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature et son Partenariat pour la gouvernance environnementale en Afrique de l’Ouest, il est essentiel de parvenir à concilier gestion durable des ressources environnementales et développement au service des populations. Je veux saluer les efforts de la République du Congo sur ce point, laquelle a donné la preuve de son engagement :
      • Elle l’a prouvé en portant l’initiative « Fonds bleu pour le bassin du Congo ».
      • Elle l’a également prouvé à travers la création de la Fondation Brazzaville pour la paix et l’environnement.
      • Elle l’a prouvé en engageant des actions qui ont conduit le pays à présenter le plus faible taux de déforestation du monde, à hauteur de 0,2%.
    • Mener de front la préservation de l’environnement et le développement humain nécessite la mise en place de financements innovants et durables, telles les obligations vertes, afin de faciliter et accroître les investissements dans le secteur.

 

Mesdames et messieurs, chers amis,

  • Le gaullisme nous a légué une triple exigence :
    • Une exigence d’Etat, indispensable à l’heure où les Etats faillis prolifèrent et menacent d’effondrement des régions entières. Un Etat caution de l’unité nationale, au service du peuple et soucieux d’inscrire son action dans le temps long.
    • Une exigence d’indépendance, dans un souci d’équilibre et d’équité à l’échelle du monde, que nous partageons en commun.
    • Une exigence culturelle, car le dialogue entre les peuples et entre les cultures est le garant d’une humanité partagée.
  • Assurer la continuité des liens qui nous unissent, cela passe bien entendu par un travail de mémoire, assuré par des commémorations historiques à l’image de celle à laquelle nous assistons aujourd’hui. Mais cela nécessite également de les revivifier, en posant les bases d’un avenir commun, dans le respect et la reconnaissance mutuels.
  • En son temps, le général de Gaulle a su proposer aux peuples africains une relation nouvelle avec la France, à travers l’Union puis la Communauté française. Soyons capables de retrouver la même exigence et de porter aujourd’hui un projet susceptible de redéfinir les liens non plus seulement entre la France et l’Afrique, mais entre l’Afrique et l’Europe.
  • Car il est temps d’entrer dans le siècle africain, ce siècle où ce sera à l’Afrique d’étonner le monde. Un monde dans lequel, je le crois, l’Europe et la France auront un rôle différent, soucieux d’une exigence d’initiative, d’équilibre et de partenariat entre nos deux continents.

Je vous remercie.


Brazzaville, Institut Français du Congo
, 26 octobre 2017

1024 523 Dominique de Villepin

Today, what China brings to the world is its unity

Dans une interview en anglais pour la chaîne chinoise CGTN, Dominique de Villepin s’est exprimé sur les principaux enjeux du 19è Congrès du Parti Communiste Chinois pour l’avenir de la Chine.

1024 578 Dominique de Villepin

Europe : nouveau départ

Invité par le CNAM, Dominique de Villepin a donné une conférence dans laquelle il a partagé ses vues sur l’Europe et les défis internationaux auxquels elle est actuellement confrontée.

 

Première partie :

 

Deuxième partie :

 

1024 574 Dominique de Villepin

Le risque aujourd’hui, c’est d’assister à une mutation de l’Etat islamique

Invité de Davis Pujadas sur LCI dans l’émission 24h Pujadas, l’info en question, Dominique de Villepin s’est exprimé sur divers sujets d’actualité internationale : l’affaiblissement de l’Etat islamique avec la chute de Raqqa, la transition politique syrienne, la crise catalane et l’unité de l’Europe, ainsi que la gestion des dossiers iranien et nord-coréen par l’administration Trump.

 

1024 525 Dominique de Villepin

Europe is on the road to recovery

Invité au 15e Forum de Rhodes, Dominique de Villepin a donné une interview en anglais à DOC (Dialogue of Civilizations) Tv, dans laquelle il s’est exprimé sur l’avenir de l’Europe et de la démocratie, le projet de Nouvelle Route de la Soie et la politique de Donald Trump.

1000 667 Dominique de Villepin

Le message envoyé à la Corée du Nord est illisible

– En marge du 15e Forum de Rhodes, Dominique de Villepin a répondu aux questions d’Olivier Talles pour La Croix, concernant les tensions actuelles qui opposent les Etats-Unis à l’Iran et à la Corée du Nord, sur fond de crise de prolifération nucléaire –

 

En tant que ministre des affaires étrangères du président Jacques Chirac, vous aviez initié en 2003 aux côtés de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne un premier accord avec l’Iran qui visait à suspendre leurs activités dans le domaine de la recherche et de l’enrichissement nucléaire. Craignez-vous sa remise en cause par la Maison Blanche ?

Dominique de Villepin  : L’éventuelle décision du président Donald Trump de ne pas certifier l’accord de 2015 avec l’Iran est susceptible d’avoir des conséquences extrêmement profondes sur le monde. On ne peut pas à la fois rechercher une solution avec la Corée du Nord, en adressant un message fort à ce pays sur l’importance de répondre aux exigences en matière de prolifération de la communauté internationale, et balayer d’un revers de main l’accord avec l’Iran. Et cela au moment où l’Agence internationale de l’énergie atomique reconnaît que le gouvernement iranien satisfait à ses engagements. Le tout en empilant les sujets de négociation, l’un sur la stratégie d’influence des Iraniens au Moyen-Orient et l’autre sur la politique dans le domaine de développement des missiles en Iran.

Donald Trump n’a-t-il pas quelques arguments lorsqu’il estime que cet accord n’offre pas suffisamment de garanties ?

On peut souhaiter inclure un nouveau processus de négociation dans les prochaines années. Mais cela doit être mené à bien dans le cadre d’un esprit de coopération et de recherche d’un accord, et pas dans une logique d’ultimatum.

On ne se rend pas compte à quel point l’agenda international est dangereux, à quel point les événements sont liés. Si l’Iran, un pays qui satisfait aux règles internationales, se voit propulsé parmi les États voyous, imaginez à quel point le message envoyé à la Corée du Nord est illisible. La Corée du Nord a par ailleurs en mémoire ce qui est arrivé à Saddam Hussein ou au colonel Kadhafi. La bombe atomique sert aux yeux du dirigeant nord-coréen de sauf-conduit dans un ordre mondial aussi instable que le nôtre.

Durant votre intervention au Forum de Rhodes, vous avez à plusieurs reprises pointé du doigt les interventions militaires occidentales…

Les interventions occidentales nous ramènent à un syndrome colonial et ravivent les frustrations des populations des pays concernés. En Afghanistan, en Irak, en Libye, ces opérations militaires ont débouché sur la déstabilisation de ces États et l’émergence du terrorisme. Le plus souvent, elles ne tiennent pas compte des intérêts des pays de la région sans lesquels aucune solution pérenne ne semble possible.

Dans notre monde très instable et très complexe, nous avons besoin de principes : refus de la politique du changement de régime, primauté du politique sur l’intervention militaire et son caractère déstabilisant, ou encore prise en compte de la frustration des populations.

A aucun moment, vous n’avez cité les interventions russes en Moldavie, en Géorgie, en Crimée, dans le Donbass, en Syrie… N’ont-elles pas débouché sur un affaiblissement des régimes en place ?

Ce sont des interventions qui peuvent être perçus à travers un double regard. Je ne nie pas leur caractère très déstabilisant pour l’Ukraine et la menace que cela peut constituer dans l’esprit d’un certain nombre de pays est-européens. En Syrie, à l’inverse, selon l’avis de nombreux pays émergents, l’intervention de la Russie a joué un rôle pour relancer un processus politique.. Il faut essayer d’avancer, même si on ne peut pas fermer les yeux sur les crimes d’un dirigeant. Compte tenu de ses agissements contre son peuple, Bachar el Assad n’est pas la solution au problème syrien. Mais nous devons parler aux représentants du régime, car la paix nécessite un dialogue inclusif.

Vous êtes un ardent défenseur d’un monde multipolaire encadré, en dénonçant les dérives de l’hégémonie américaine. La Russie et la Chine dans leur propre sphère d’influence font pourtant preuve du même unilatéralisme que vous reprochez aux Américains ?

Que des grands États soient obsédés par leur propre sécurité, voire inquiets par toute menace à leur frontière, c’est aussi vieux que le monde. Il faut éviter l’amalgame entre l’aspiration de la Russie à créer des États tampons par crainte de ce que pourrait faire l’Otan, et une intervention à 2000 km de son pays.. Nous avons besoin de renouer un dialogue fort et constructif avec la Russie si l’on veut trouver une solution à la crise ukrainienne. De par sa position géographique et historique, l’enjeu pour l’Ukraine aujourd’hui n’est pas de rejoindre l’Union européenne ou l’Otan, mais d’accéder à un statut d’État neutre entre l’Union européenne, la Russie et l’ONU pour sortir de l’impasse actuelle.

 

7 octobre 2017, La Croix

1024 682 Dominique de Villepin

Une crise de prolifération nucléaire majeure guette le monde

– Lors d’une conférence de presse en marge du 15e Forum de Rhodes, Dominique de Villepin a répondu aux questions de Jacques-Hubert Rodier pour Les Echos. Il a notamment abordé le refus probable de Donald Trump de certifier dans les prochains jours l’accord sur le nucléaire iranien et les tensions entre la Corée du Nord et les Etats-Unis –

 

« Une décision de Donald Trump de ne pas certifier l’accord de 2015 sur le nucléaire avec l’Iran et de renvoyer une décision au Congrès est susceptible d’avoir des conséquences profondes pour l’ordre international ». Dans un entretien en marge du 15ème Forum de Rhodes organisé vendredi et samedi par le think tank berlinois  Dialogue des Civilisations (DOC) , présidé par le russe Vladimir Iakounine, Dominique de Villepin, ancien Premier ministre français sous Jacques Chirac, a affirmé qu’un tel refus « enverrait un message contre-productif à la Corée du Nord ». Une déclaration qui intervient alors que le président américain s’apprête à ne pas certifier l’accord avec l’Iran laissant ainsi le soin de décider au Congrès qui aura à partir du 15 octobre soixante jours pour se prononcer. Si sa décision est négative, des sanctions américaines seront appliquées à nouveau contre l’Iran.

Le retour de l’axe du mal

Pour l’ancien Premier ministre qui en 2003 à l’ONU avait exprimé avec force l’opposition de la France à l’intervention militaire américaine en Irak, le risque serait de renvoyer l’Iran à ce que George Bush avait désigné comme  « l’axe du mal » (Iran, Corée du Nord et Irak de Saddam Hussein). « On ne peut pas chercher une solution avec la Corée du nord en lui demandant de répondre aux exigences de la communauté internationale en matière de non-prolifération. Et dans le même temps, alors que l’Iran qui, estime l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), satisfait aux exigences de la communauté internationale, balayer tout cela d’un revers de plume ». Une décision qui serait liée à l’ouverture de « deux boîtes de négociation » sur la stratégie d’influence de l’Iran au Moyen Orient et sur sa politique dans le domaine de développement des missiles balistiques.

Le risque d’une guerre nucléaire

Dominique de Villepin, a-t-il rappelé, avait été l’initiateur en 2003 comme ministre des Affaires étrangères avec ses homologues allemands Joshka Fischer et britannique Jack Straw de discussions avec l’Iran. Des discussions qui ont finalement abouti douze ans après à l’accord du 14 juillet 2015 avec Téhéran et le G5+1, les cinq permanents du Conseil de sécurité de l’Onu (Etats-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne, France) plus l’Allemagne. Il est clair à ses yeux qu’un abandon de cet accord menacerait « de déclencher une crise de prolifération majeure avec le risque de placer le monde dans une situation de guerre,  voire de guerre nucléaire. Comme on le voit avec la Corée du Nord ».

Affirmer la primauté de la politique

« Nous sommes dans un monde très complexe, très dangereux où nous avons besoin de principes », a-t-il plaidé. Pour lui, il est nécessaire « de travailler à des mesures de confiance » notamment avec des inspections des Etats suspects en matière de prolifération. Au-delà, l’ancien chef du gouvernement français estime qu’il est nécessaire de suivre des principes comme le refus de la politique du « changement de régime ». Ce qui par des biais différents « nous rapproche de pays comme la Chine ou la Russie ». Il est également nécessaire « d’affirmer le principe de la primauté du politique sur le militaire dans la recherche de solution aux crises ».

La faillite des Etats nourrit le terrorisme

En outre, pour Dominique de Villepin,  « la complexité du terrorisme fait que la plus mauvaise façon de traiter cette question c’est par le biais militaire qui nous fait méconnaître une des réalités fondamentales du terrorisme : c’est qu’il se nourrit de la faillite des Etats ». Ainsi par les interventions militaires, « nous nourrissons encore plus l’instabilité des Etats, c’est ce qui s’est passé en Afghanistan, en Irak, d’une façon dramatique au Yémen ou encore en Libye. Des Etats faibles que l’on ne dote pas de la capacité de gouvernance ne sont pas en mesure de répondre aux problèmes de leur pays et constituent une matrice de développement de nouvelles formes de terrorisme ».

7 octobre 2017, Les Echos