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150 150 Dominique de Villepin

Interview pour la revue Politique internationale

Q – Depuis que vous êtes à la tête de la diplomatie française, quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier, le plus satisfait et celles qui vous inspirent les plus grands regrets ?

R – Un diplomate n’est pas un potier ou un peintre. Il ne peut pas faire un pas en arrière pour contempler son oeuvre. Le monde n’attend pas : il faut sans cesse s’efforcer de donner une forme au chaos et du sens à l’événement, en accord avec notre vision du monde et nos intérêts nationaux. La France se veut fidèle à son ambition, partout en initiative. Qu’il s’agisse de l’Afrique où nous sommes intervenus pour trouver une solution à la crise malgache, pour appuyer le processus de crise dans les Grands Lacs, puis pour éviter un conflit ouvert en Côte-d’Ivoire, de l’Europe où notre pays a relancé le moteur franco-allemand et pris une part importante dans tous les débats de l’Union depuis plus d’un an, ou encore des dossiers comme la prolifération en Iran ou les efforts menés aux Nations unies pour l’adoption de la résolution 1441 qui a mis en place les inspections en Irak. Mon regret, c’est aussi l’Irak et la désunion contre nature de l’Europe sur ce sujet, alors que les opinions convergeaient et que nous voulions tous la même chose : le respect du droit international.

Au-delà, l’objectif de la France c’est bien de contribuer à inscrire au coeur de la conscience mondiale qui se forge progressivement des principes fondamentaux auxquels nous sommes attachés comme l’universalisme et le multilatéralisme. Dans un monde où l’équilibre de la vie internationale a cessé d’être ordonné a priori par l’affrontement des blocs, nous avons besoin d’un nouvel ordre fondé sur des principes et des règles applicables par tous.

Q – A quels principes pensez-vous ?

D’abord, l’exigence de justice car le statu quo et les déséquilibres actuels présentent des risques majeurs pour le monde. Personne ne peut se satisfaire de l’instabilité politique, des déséquilibres économiques ou sociaux, de la persistance des menaces liées au terrorisme ou à la prolifération des armes de destruction massive. La sécurité et la justice dont devenues indissociables. L’action, la prise de risques, l’audace sont donc nécessaires.

Ensuite, le souci de dialogue, de respect des identités et de partage, car les peuples en expriment l’exigence. Face à la mondialisation qui élargit les horizons tout en rétrécissant le globe, les hommes attachent un prix nouveau à leur culture, à leur identité. Il faut respecter ce sentiment et savoir en tenir compte.

Cela doit nous conduire à définir une vision du monde où chacun trouve sa place. L’action collective et la cohésion de la communauté internationale constituent désormais la condition nécessaire pour agir efficacement, car aucun Etat n’est à la mesure des défis et l’action unilatérale n’est pas perçue comme légitime.

Cela ne signifie pas que tous les Etats ont à intervenir ensemble pour résoudre n’importe quelle crise contemporaine. Mais que toute intervention d’un Etat, ou d’un groupe d’Etats, en fonction de ses intérêts ou de ses capacités, doit avoir l’appui du reste de la communauté internationale. Prenez l’exemple de la Corée du Nord : cinq Etats ont décidé de tout mettre en oeuvre pour apporter une solution pacifique à la crise de prolifération nucléaire dans ce pays. Chacun d’entre eux a une légitimité particulière pour jouer ce rôle : la Chine et la Russie en tant que pays voisins, le Japon et la Corée du Sud qui se sentent directement menacés par les programmes nord-coréens, les Etats-Unis en raison du rôle qu’ils jouent dans la sécurité de cette région. Leur initiative est saluée par tous. Nous ne pouvons qu’espérer qu’elle réussisse.

Q – Ça c’est la satisfaction.

R – Mais nullement de l’autosatisfaction. Un début de bilan. Vu l’extraordinaire mobilité de la vie internationale où des phénomènes de décomposition se produisent en permanence, nous sommes tenus à une vigilance de tous les instants.

Pourquoi ? Je voudrais partir d’un constat que nous faisons tous : nous sommes dans un monde plus petit, de sorte qu’aucun danger ne peut être durablement tenu à distance ; nous sommes également dans un monde plus mobile, où tout change plus vite et qui, ce de fait, est aussi plus difficile à déchiffrer.

C’est en outre un monde où les menaces sont multiples avec des phénomènes tels que le terrorisme, la prolifération, le crime organisé, les trafics d’armes et de drogue, l’argent sale ; avec l’existence de très fortes injustices quand on voit l’épidémie de sida ravager des continents entiers alors que les médicaments existent ou la famine toucher encore 13 millions de personnes en Afrique ; avec la déforestation ou les changements climatiques liés aux atteintes à l’environnement.

Mais en même temps, des espoirs nouveaux se lèvent, sur lesquels il faut bâtir. D’abord une conscience mondiale est en train de s’affirmer : le monde se révèle comme une totalité et les peuples, comprenant qu’ils appartiennent à une même communauté et sont confrontés aux même menaces, font entendre leur voix et se mobilisent. Ensuite, de grands pôles de paix et de prospérité se constituent : l’exemple le plus accompli en est l’Europe, sur laquelle nous reviendrons. Mais on constate presque partout sur la planète, de l’Asie à l’Amérique latine ou à l’Afrique, une dynamique de coopération régionale qui doit être encouragée. En outre, la fin du système des blocs et la généralisation progressive du pluralisme démocratique rendent possible la réalisation de l’unité de la communauté internationale.

Au fond, nous le voyons bien, nous traversons une phase de transition. De nouveaux acteurs majeurs sont en train d’émerger : Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du sud. Il faut qu’ils trouvent progressivement leur place dans leur environnement régional et dans le système mondial. Notre devoir est de travailler à ce que ce monde soit organisé pour les accueillir et garantir une stabilité durable. C’est-à-dire pour assurer la paix et favoriser la prospérité. Tel est le sens profond de la multipolarité que nous avons mise en avant et qui suscite tant de controverses. A tort, à mon avis. Car ces grands acteurs régionaux et mondiaux doivent s’insérer dans un monde de règles, de normes et d’institutions si l’on veut réussir la transition vers une véritable gouvernance mondiale qui fasse sa juste place à chacun. Le monde multipolaire doit être un monde multilatéral, pas celui d’un nouvel équilibre des puissances par la menace et la confrontation. L’insertion réussie des grands pays émergents est le grand défi de notre siècle. Elle représente une chance à saisir pour promouvoir le dialogue et la responsabilité collective au sein de la communauté internationale. Il ne faut pas s’inquiéter de cette évolution ni y voir le retour du concert des nations du XIXème siècle. Mais au contraire l’émergence d’une démocratie mondiale qui doit permettre le partage de la responsabilité, la maîtrise des risques et une authentique coopération à l’échelle de la planète.

Q – Que faire alors, selon vous ?

R – Il faut prendre en compte les lois nouvelles qui régissent le monde.

L’urgence d’abord : nous sommes pris dans une course de vitesse avec les menaces contemporaines. Regardez le terrorisme. Si nous tardons à réagir, nous risquons une spirale d’agressions et de représailles qui échappera à tout contrôle.

L’interdépendance ensuite : du fait de la globalisation, toutes les menaces et toutes les crises sont désormais reliées, et les phénomènes se diffusent et produisent des réactions en chaîne. C’est vrai dans le domaine de la sécurité : des conflits autrefois localisés se répercutent par des voies souterraines sur des théâtres très éloignés, comme on l’a vu avec l’Afghanistan des talibans. C’est vrai aussi dans les autres domaines : épidémies, atteintes à l’environnement, crises financières, piratages informatiques se propagent de manière quasi instantanée, transformant en désastres sanitaires, écologiques et sociaux des dérèglements au départ localisés.

La troisième loi est celle de l’affirmation des identités. On la voit à l’oeuvre dans toutes les évolutions importantes, positives comme négatives, de la réunification de l’Allemagne à l’explosion des Balkans, du drame rwandais aux déchirements ivoiriens. Quand les identités sont blessées ou niées, elles s’exacerbent. Pour le plus grand profit du terrorisme, habile à agréger les ressentiments.

Ces trois données de l’évolution du monde ne nous laissent guère qu’une attitude possible : il faut changer la réalité, sortir du statu quo lorsqu’il est source d’injustice et de ressentiment, mais dans des conditions qui ne fassent pas le jeu des forces de déstabilisation. Ceci nécessite à la fois une approche diversifiée de toutes les situations locales, dont chacune justifie un traitement particulier, et un souci de globalité dans l’appréhension des crises, produits de facteurs multiples dont aucun ne doit être laissé de côté.

Q – Comment appliquez-vous ces idées à la lutte contre le terrorisme ?

R – Aujourd’hui le terrorisme s’adapte, change, évolue à grande vitesse : il est entré lui aussi dans un nouvel âge.

Nous avons connu pendant longtemps un terrorisme politique, lié à des conflits et à des revendications spécifiques, aussi bien en Amérique latine ou au Moyen-Orient qu’en Europe. Rappelons-nous que, dès 1914, c’est l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand à Sarajevo qui a été le déclencheur de la Première guerre mondiale.

Mais avec le 11 septembre, on est passé d’une violence ciblée à une violence aveugle, de l’assassinat au terrorisme de masse. Ce terrorisme, pour partie nihiliste, poursuit bien un dessein qui est de déstabiliser l’occident, Europe et Etats-Unis, et de frapper leurs alliés dans le monde arabe et islamique. Le combattre, c’est d’abord isoler cette mouvance marginale et empêcher sa jonction avec d’autres forces politiques et d’autres types de violence. Car cela décuplerait sa capacité de nuisance.

Ce nouveau type de terrorisme est en permanente évolution : opportuniste, il exploite toutes les failles d’un univers global mais instable et en particulier toutes les crises et tous les conflits ; son ambition est de fédérer les ressentiments pour constituer un bloc des exclus du monde nouveau. Articulant global et local, fonctionnant en réseau fédérant des groupuscules locaux, il est d’autant plus insaisissable que ses centres sont nébuleux. Difficile à déjouer, il risque à chaque instant de prendre la communauté internationale de vitesse.

Pour cela, il faut constamment adapter nos outils et nos cadres de réflexion. Les démocraties doivent se faire multiples, secrètes et diverses pour combattre et traquer ce fléau par tous les moyens : militaires si nécessaire et dans le respect du droit international, comme nous l’avons fait en Afghanistan ; mais aussi policiers, financiers, judiciaires et de renseignement. Cela demande la coopération de toute la communauté internationale, et c’est dans ce sens que la France travaille avec l’ensemble de ses partenaires.

Toutefois, une approche exclusivement sécuritaire ne peut suffire : il faut traiter le mal à la racine, lutter contre les fléaux dont le terrorisme se nourrit.

Q – Que voulez-vous dire par-là ?

R – Notre action doit tendre vers une démocratie mondiale dans un cadre multipolaire, avec une exigence constante de justice et de solidarité. C’est pourquoi le développement constitue l’un de ses piliers essentiels : sans développement, les efforts pour une nouvelle architecture internationale resteraient vains.

Cela suppose bien sûr davantage d’aide publique ; nos objectifs de ce point de vue sont clairs et ambitieux : 0,5 % du PIB en 2007, soit 50 % de plus qu’en 2001 et nous nous donnons les moyens de les atteindre. Mais, là comme ailleurs, nous ne réussirons pas seuls : le financement global du développement et le succès des négociations de Doha dans un cadre multilatéral sont une nécessité. Nécessaire aussi est la réflexion sur le financement des biens publics mondiaux, y compris par une taxation.

Au-delà des finances, le développement est aussi question de gouvernance démocratique, de réformes structurelles de l’économie, d’action en profondeur pour lutter contre les freins, y compris culturels, et naturellement de lutte contre la pauvreté et les inégalités.

Ce diagnostic est aujourd’hui partagé, de même l’idée qu’une mobilisation internationale est indispensable ; un consensus existe autour des « objectifs du millénaire ». Mais la possibilité de les atteindre suppose un cadre cohérent. Il est nécessaire de fixer clairement le rôle respectif de la coopération bilatérale, de l’Europe, des institutions multilatérales ; il faut se donner des priorités simples – justice internationale, développement durable, bonne gouvernance, accès universel aux services sociaux de base, diversité culturelle – avec des déclinaisons géographiques adaptées et des modalités de l’aide modernisées et partagées avec nos partenaires.

Q – L’ensemble de ce raisonnement ne vaut-il pas aussi pour les différentes crises qui agitent le monde ?

R – Toutes les crises régionales menacent aujourd’hui de s’étendre et de se propager comme des taches d’huile. Parce qu’il n’y a pas d’ordre mondial qui structure les relations internationales et maintienne les conflits locaux sous contrôle comme durant l’ère bipolaire. Mais aussi parce que les crises se diffusent dans des zones inflammables, du Proche-Orient à l’Afrique, en profitant d’un monde plus interdépendant et rendu plus transparent par les médias.

A partir de là, des situations très complexes se créent, auxquelles on ne peut faire face que par une action collective inscrite dans la durée. Il faut mettre en oeuvre des stratégies de gestion des crises associant souci de sécurité et de stabilité régionale, renforcement de la démocratie au sein des Etats, développement économique dans un esprit de meilleur partage et reconnaissance des identités. Il y a là une véritable urgence. Regardez la géographie du terrorisme : il y a quelques années, il était encore localisé pour l’essentiel au Moyen-Orient et à une partie de l’Asie du sud. Aujourd’hui il prend appui sur les zones d’instabilité, profite de la faiblesse de certains Etats, s’étend du sous-continent indien ou de l’Asie du Sud-Est jusqu’en Afrique. Chaque crise est une nouvelle passerelle pour l’implantation d’organisations terroristes. Personne ne saurait se satisfaire de cette situation.

La tentation de la communauté internationale est d’hésiter entre l’indifférence et l’interventionnisme, au gré des intérêts géopolitiques des uns ou des autres. Il est vrai que la gamme des moyens à sa disposition est limitée et comprend pour l’essentiel les sanctions économiques ou l’usage de la force. Nous savons trop bien les faiblesses et les risques que présentent ces instruments. Le recours aux sanctions s’est révélé en particulier tout au long de l’histoire récente d’un maniement difficile : soit leur impact est faible, comme ce fut le cas pour la Rhodésie, soit les sacrifices imposés aux populations civiles, comme on l’a connu en Irak après la première Guerre du Golfe, suscitent des tensions et un mécontentement général, difficilement soutenables pour la communauté internationale. On peut aussi s’interroger sur la pertinence d’une politique qui, en privant un pays de moyens de développement, lui interdit de se réformer par lui-même : empêcher un Etat de construire des routes, n’est-ce pas faire le jeu de la stagnation et de la pauvreté ? Et donc fermer toute perspective d’évolution sous l’effet de la société civile ? C’est pourquoi, face aux effets pervers d’une utilisation trop générale des sanctions, nous assistons à un recours croissant à des mesures beaucoup plus ciblées.

Il nous faut donc inventer pour chaque situation de nouveaux moyens de sortie de crise, en nous inspirant des leçons du passé et en nous appuyant sur les compétences et les savoir-faire disponibles.

Q – Est-ce que cela vaut également pour le Moyen-Orient ?

R – Aujourd’hui les clivages se durcissent, l’implication américaine en Irak est utilisée par les organisations terroristes pour fédérer les mécontentements que suscitent l’injustice et le sentiment d’aliénation dont souffre cette région, la mauvaise répartition de la rente pétrolière, la brutalité de certains régimes. Cet amalgame de forces d’opposition, qui trouve un exutoire dans l’islamisme radical faute d’espace politique ouvert, risque de se tourner contre le monde occidental, accusé de nier les identités, de tolérer des injustices. De ce fait, les gouvernements sont fragilisés : la violence commence à se diffuser au-delà des frontières de l’Irak, les opinions publiques s’enhardissent à réclamer des réformes, les islamistes radicaux exploitent la situation. L’instabilité est d’autant plus à redouter que les enjeux économiques sont immenses.

Seule une diplomatie de la volonté et de la lucidité est à la mesure de ces défis. Nous devons nous impliquer dans la transformation de la région, objectif que nous partageons pleinement avec les Etats-Unis. Mais nous devons procéder avec discernement pour ne pas faire le jeu de la radicalisation : cela suppose de prendre en compte la spécificité de chaque peuple, son histoire, sa culture, sa religion. Est-il possible de traiter comme un seul bloc le Pakistan et l’Arabie saoudite ? L’Iran et les pays du Golfe ? Certainement pas.

Cela suppose aussi de rendre cette région à elle-même et à ses peuples : rien n’a autant encouragé l’extrémisme que l’impasse du sentiment national, l’impression d’avoir été le jeu des intérêts des autres. L’anti-américanisme et la haine de l’Occident n’ont pas d’autre cause.

Nous devons dissiper le sentiment qu’il y a deux poids deux mesures. Il existe un principe qui doit devenir le fondement de l’action internationale parce que lui seul peut établir un lien entre paix, sécurité et démocratie pouvant enclencher un cercle vertueux, c’est la justice : rechercher la sécurité et la démocratie sans se préoccuper suffisamment de la justice ne peut qu’alimenter le cercle vicieux des violences.

Aussi préconisons-nous pour le Moyen-Orient une stratégie globale à mettre en oeuvre de manière graduelle. La recherche active de solutions aux conflits, en particulier le conflit israélo-palestinien, constitue la condition nécessaire pour apaiser durablement le sentiment d’insécurité et d’injustice. En même temps, il faut encourager la dynamique interne de réforme des Etats dans le sens de la démocratie, travailler au développement économique dans un esprit de partage, avec une perspective d’intégration régionale, réfléchir aussi à l’ouverture d’un dialogue politique et de sécurité en vue d’un cadre de sécurité collective qui fait actuellement défaut, et organiser un dialogue des cultures qui favoriserait la compréhension avec le monde arabo-musulman tout en dissipant le sentiment que les identités sont ignorées. Cette stratégie, il faut l’élaborer tous ensemble de façon collégiale et la mettre en oeuvre de manière unitaire.

Q – L’administration Bush envisage une réforme en profondeur de toute la région du Moyen-Orient. Est-ce que la France participe à cette réflexion ?

R – Chacun d’entre nous souhaite contribuer le plus utilement possible à l’évolution du Moyen-Orient. Mais c’est d’abord aux habitants de la région d’en décider. Nous ne sommes plus à l’époque de la Conférence de Berlin ou de la Reine Victoria. Et si vous allez en profondeur, comme vous dites, vous touchez au soubassement culturel des peuples. Chacun a sa chronologie propre, son histoire, sa mémoire. Personne ne peut songer redessiner le monde islamique autour d’un tapis vert ou d’une carte d’état-major. Soyons sérieux ! Pour avancer, nous avons besoin de respect et de compréhension.

La France et l’Union européenne ont de nombreuses raisons pour porter une attention particulière à cette région, au-delà des liens façonnés par l’histoire et la géographie. Des raisons culturelles d’abord : nous avons des échanges multiples et un dialogue approfondi avec les peuples de cette région. Les mouvements migratoires en provenance de ces pays ont créé avec eux des liens profonds. Des raisons de sécurité ensuite : le Moyen-Orient se trouve dans le voisinage immédiat de l’Europe. C’est pour cela que l’Allemagne, le Royaume Uni et la France se sont mobilisés pour apporter une solution pacifique à la crise nucléaire iranienne et engager l’Iran au plein respect des règles de non-prolifération.. N’oublions pas non plus les aspects économiques : nous sommes l’un des principaux partenaires commerciaux de ces pays et le premier pourvoyeur d’aide au peuple palestinien.

Mais pour réussir, il faut éviter trois écueils. Le premier consisterait à décréter de l’extérieur la réforme du Moyen-Orient, sans consulter les Etats et les peuples sur leurs aspirations. Le deuxième serait de négliger le poids du sentiment national dans ces pays : la démocratie ne doit pas être perçue comme imposée par l’Occident. Le troisième serait de prendre le Moyen-Orient comme un tout, alors que la diversité est l’un de ses traits essentiels.

L’idée de réforme du Moyen-Orient renvoie trop souvent à une vision étroite du monde musulman et de l’Islam en général, considéré par les défenseurs de cette thèse comme réfractaire à la modernité. Or, l’histoire nous enseigne que les savants arabes ont joué un rôle essentiel dans la transmission de la pensée des grands philosophes grecs comme Aristote. Averroès, qui enseigna à Cordoue à l’époque du califat, en est le meilleur exemple. Son commentaire d’Aristote a longtemps servi de référence. Et le premier, il établit une distinction, qui nous semble désormais naturelle, entre les vérités rationnelles et les vérités révélées. N’oublions pas cette mémoire, ne tirons pas trop vite un trait sur tout ce que notre héritage doit au monde arabe et aux vertus universelles qu’il a en partage avec l’Islam. Le respect des Droits de l’Homme et la promotion de la démocratie sont une référence pour tous. Ils plongent leurs racines dans le terreau universaliste commun aux trois religions du livre et dans le même legs qui nous vient, à travers la culture arabe, de la philosophie humaniste grecque. Il y a un humanisme musulman, d’essence méditerranéenne, qu’il faut redécouvrir et encourager.

Si nous devons par conséquent développer une concertation avec nos partenaires du Moyen-Orient concernant aussi bien les questions de démocratie, de sécurité ou de développement économique, ce processus doit être conduit dans un esprit de coopération sincère et approfondi. A cet égard, l’Union européenne a su, à travers le partenariat euro-méditerranéen, élaborer un cadre général et développer des instruments qui représentent aujourd’hui une réserve d’expérience très utile. Une réforme du Moyen-Orient telle que certains l’envisagent ne peut être un exercice imposé ; elle doit prendre en compte les réalités historiques, politiques et sociales de chacun des pays et veiller à ce que les nécessaires évolutions se réalisent dans la stabilité. De tels choix politiques ne peuvent être acceptés du jour au lendemain. Ils demandent du temps et de la réflexion.

C’est une conviction forte de la France que le Moyen-Orient doit pouvoir prendre toute sa part dans les changements du monde. Non seulement il peut en bénéficier, mais il peut aussi y apporter sa richesse et sa diversité. Cette vision volontaire ne peut pas s’imposer de l’extérieur. Elle suppose de convaincre les peuples et les gouvernements, de leur offrir des perspectives politiques claires. La Turquie pourrait être un bon exemple de ce mouvement. Le dialogue qu’elle a entamé avec les Etats membres de l’Union européenne, la perspective d’une adhésion, ont favorisé la mise en oeuvre de réformes politiques majeures dans des délais rapides.

Q – Qu’est ce que vous répondriez à ceux qui critiquent parfois votre style un peu flamboyant et qui disent que la diplomatie française a un caractère un peu déclaratoire. Est-ce que vous leur répondriez que finalement la politique étrangère c’est aussi la création du fait par le mot ?

R – Croyez-vous qu’une explication de vote au Conseil de sécurité est un jeu de mots sans conséquence ? Faut-il voir du simple bavardage dans la Déclaration des Droits de l’Homme ou dans une déclaration de guerre ? Ce sont des actes, qui engagent notre responsabilité. Notre mobilisation diplomatique et le déploiement de nos forces à l’étranger témoignent de la priorité que nous accordons à l’action, sans laquelle effectivement les mots sont vains.

C’est dans ce contexte que nous sommes intervenus en Afrique, en Côte-d’Ivoire pour empêcher la guerre civile et appuyer une solution politique pour sortir de la crise, comme en Ituri ou encore à Madagascar. Nos militaires sont sur le terrain en Afghanistan avec 600 hommes, dans les Balkans avec 5.000 hommes, en Côte-d’Ivoire avec 4.000 hommes, et en Centrafrique avec 400 hommes. Sur l’Irak, la France a sans cesse fait des propositions pour rendre plus efficaces les inspections des Nations unies et préserver l’unité de la communauté internationale. En Iran, aux côtés de partenaires européens, elle a joué un rôle décisif pour désamorcer la crise dont nous étions menacés avec l’affaire du programme nucléaire de ce pays.

La France a présenté des propositions pour faire évoluer les grands instruments juridiques dont dispose la communauté internationale, particulièrement en matière de lutte contre la prolifération, de respect des Droits de l’Homme, de gouvernance économique. Cela dit, croire que le verbe est un détail est une profonde erreur dans le contexte actuel où une conscience mondiale est en train d’émerger en cherchant de nouveaux repères. Plus que jamais, on a besoin d’idées claires, de principes forts, exprimés dans une langue convaincue et convaincante. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », mais aussi, pourquoi pas, passionnément. Les philosophes évoquent bien la « passion de la vérité ».

Nous avons rarement connu depuis bien des décennies des changements d’une telle ampleur : le « concert des puissances » qui a régi l’équilibre entre les nations jusqu’à la Première guerre mondiale, a laissé la place à l’affrontement des blocs ; la fin de ce système nous fait entrer dans un monde plus ouvert et insaisissable que jamais.

Prenez la menace terroriste et les difficultés face auxquelles elle nous place aujourd’hui au Moyen-Orient et partout sur la planète. Prétendre éradiquer le terrorisme par de simples campagnes militaires serait se tromper sur la nature du mal. La répression est nécessaire et légitime. Mais le vrai succès sera de faire en sorte que le terrorisme sectaire reste marginal et ne parle que pour les quelques milliers d’individus activement engagés dans ces actes criminels. Il sera d’empêcher que les masses au nom desquelles il prétend agir ne soient tentées de se reconnaître en lui. Le terrorisme se nourrit des frustrations et des humiliations du monde et cherche à acquérir sa légitimité auprès de ceux dont l’identité est blessée, ou qui vivent un sentiment d’injustice. Notre incapacité à régler les crises régionales et à répondre au sentiment d’aliénation des peuples alimente la rhétorique anti-occidentale des terroristes et risque d’élargir leur audience. Là serait notre vraie défaite.

Comment faire pour couper la route du terrorisme ? Comment éviter que ce fléau ne continue à se répandre, comme en Irak où, avant l’intervention américaine, il y avait une vraie tyrannie mais pas de violence terroriste ? Seul un travail d’analyse et de réflexion permet de comprendre comment traiter le mal en profondeur, c’est à dire à la racine. Si nous restons à la superficie des choses, nous passerons à côté des solutions.

Voilà pourquoi il n’y a pas d’un côté le verbe et de l’autre l’action : il faut agir avec lucidité et conscience car, sinon, nous prenons le risque d’aggraver les problèmes au lieu de les résoudre. Nous sommes dans un univers où nous avons peu de visibilité, comme sur une route par temps d’orage. Il faut donc dégager les perspectives pour agir et nous entendre sur l’essentiel.

Dans ce contexte, il faut des concepts et des repères nouveaux, défricher le monde et adapter notre pensée au mouvement de mondialisation en cours. La diplomatie n’est plus seulement l’affaire des chancelleries. Les peuples sont désormais partout présents dans le débat international. L’Irak et tous les épisodes que nous avons vécus au cours de cette crise ont montré à quel point les opinions étaient concernées. Dans tous les pays, elles se sont exprimées. Aujourd’hui, une conscience internationale commence à exister.

Nous devons donc tenir compte de cette donnée nouvelle : les peuples se mobilisent sur les questions de sécurité, de justice, de Droits de l’Homme, de développement, d’environnement… Dans le combat que nous menons pour un nouvel ordre, c’est un grand atout, mais c’est aussi la source d’une exigence. Les gouvernements sont aujourd’hui comptables des résultats de leur politique devant les peuples, qui ont aussi leur vision du monde. Nous devons donc nous expliquer.

La France reste fidèle à elle-même et à ses convictions dans son message et son action. Elle appartient au petit cercle des pays qui exercent des responsabilités particulières au regard de la paix et de la sécurité internationale. Son expérience de puissance globale, ses traditions démocratiques au service de la paix et du droit lui valent audience et crédibilité. Notre pays comprend les aspirations des autres peuples. Sur tous les grands dossiers (développement, environnement, diversité culturelle), dans toutes les zones de fracture (de l’Afrique à l’Asie, des Balkans au Moyen-Orient), on sollicite son avis, sa coopération, son engagement.

Q – S’il y avait un Nobel du courage politique, vous le donneriez à qui ?

R – A tous ceux qui cherchent à donner une nouvelle conscience du monde, à le transformer, à le rendre plus juste tout en inventant les repères capables de contrer les nouveaux désordres globaux. Qu’il s’agisse des Droits de l’Homme, de l’environnement, de la médecine, un nombre important de personnes se mobilisent dans ce sens et méritent notre reconnaissance. Aujourd’hui, je pense à Vieira de Mello, l’exemple même d’un homme juste qui est allé jusqu’au bout de son engagement.

Mais je ne suis pas sûr que l’action politique se prête à la nobélisation. D’abord, les hommes politiques sont au service de leur peuple ; c’est de lui seul qu’ils peuvent attendre leur récompense Mais surtout il faut du recul pour juger la portée d’une politique quand on sait combien les succès sont parfois de courte durée : ce n’est qu’en inscrivant son action dans le long terme et dans une vision que l’on peut apporter sa pierre à la construction du nouveau monde.
Q – Ne pensez-vous pas que la mondialisation réduit les marges d’action du politique ?

R – Si la mondialisation peut réduire certaines marges de manoeuvre en politique intérieure, en revanche l’affirmation d’une conscience universelle ouvre aujourd’hui un espace international nouveau. Les conditions d’un retour au premier plan de l’action politique sont aujourd’hui créées, grâce à une meilleure prise de conscience des enjeux du monde actuel. Car la mondialisation, tel un Janus, révèle aujourd’hui ses deux faces.

Une face positive : celle de la recherche de l’unité et du partage, d’une conscience de ce qui unit les hommes, d’une meilleure compréhension entre les peuples ; autant de réalités qui conduisent à une plus grande volonté de paix. Toute l’histoire de l’humanité fait écho à cette quête de la concorde universelle, de Diogène se proclamant « citoyen du monde » à l’épanouissement de la civilisation née de l’Islam qui, à Grenade, faisait co-exister les trois religions du Livre, ou encore aux humanistes puis aux Encyclopédistes des Lumières ; à la Révolution française, au printemps des peuples ou à certains mouvements internationalistes aux XIXème et XXème siècles, ceux qui ont su éviter les pièges des systèmes clos transformés en machines à oppression.

Mais dans ce processus, nous franchissons aujourd’hui une nouvelle étape, qui crée trois occasions exceptionnelles. Celle, pour chacun, d’accéder à l’information et à la connaissance. Celle de propager et d’accroître le bien-être économique, comme c’est déjà le cas de façon spectaculaire en Asie ou en Europe de l’Est. Celle enfin d’amplifier la démocratie et les Droits de l’Homme à la surface de la terre : aujourd’hui, tous les grands Etats sont soit démocratiques, soit engagés sur le chemin de réformes qui portent en elles des ferments d’ouverture, de débat, de responsabilité : Jamais les valeurs universelles n’ont autant mérité leur nom. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de valeurs universelles parallèles à celles que nous connaissons et qui, issues d’autres cultures que l’occidentale, ont vocation à enrichir nos références.

Mais la mondialisation révèle aussi une face sombre, suscitant souvent des inquiétudes. D’un côté, elle comporte un risque d’uniformisation et d’appauvrissement culturel du monde : sur les 7 000 langues parlées à la surface de la planète, plus de 3 000 sont aujourd’hui menacées. De l’autre, les inégalités de développement restent intolérables. Près du quart de la population mondiale vit avec moins d’un euro par jour ; 45 millions de personnes meurent chaque année de faim ou de malnutrition ; le sida continue de se propager, tuant jusqu’à 5 millions de personnes par an.

C’est pourquoi la mondialisation devient un véritable enjeu politique. Il existe désormais des intérêts collectifs à défendre qui dépassent les capacités des seuls Etats, du défi de l’éducation et de la connaissance au défi de la santé ou au défi de la préservation des biens publics mondiaux comme l’eau, l’air et les ressources naturelles qui risquent de manquer dans l’avenir. Pour relever ces défis, nous devons nous doter d’une gouvernance mondiale capable d’édicter et de faire respecter les normes dont le monde global a besoin : c’est aujourd’hui la mission du politique que d’en permettre l’avènement au service de l’intérêt collectif du monde.

Q – Venons-en à des illustrations concrètes. Faut-il parler de « libération » de l’Irak ou d' »occupation » de l’Irak ?

R – Les deux réalités se chevauchent ; d’ailleurs, elles ont inspiré la première résolution des Nations unies, la 1483, qui a fait suite à l’intervention des forces américaines et britanniques dans ce pays.

Dans le débat auquel vous faites allusion, je comprends bien sûr tous ceux qui, au nom de la lutte contre un régime tyrannique, se sont sentis alors proches des Américains, jugeant l’intervention sinon légitime, du moins fondée sur une justification estimable, celle de la transformation démocratique de l’Irak. Mais outre que cette justification n’était pas celle avancée par les Etats-Unis, la réalité reste encore aujourd’hui loin des attentes des Irakiens, même si chacun peut se réjouir de la chute de Saddam Hussein.

En effet, l’Irak reste confronté à un véritable défi sécuritaire. Cette situation provient, pour une bonne part, du vide politique laissé par la guerre dont de nombreuses forces cherchent à tirer avantage. C’est pourquoi la France plaide depuis la fin de l’intervention militaire pour le passage rapide d’une logique sécuritaire à une logique politique, pour que les Irakiens recouvrent leur souveraineté et que des instances Irakiennes exercent la réalité du pouvoir dans tous les domaines.

L’accord conclu le 15 novembre à Bagdad représente un pas dans la bonne direction. Il faut désormais accélérer le processus en organisant aussi rapidement que possible le début du transfert des responsabilités gouvernementales et garantir sa légitimité en le rendant aussi inclusif que possible pour les Irakiens. Avec le concours de la communauté internationale à travers les Nations unies, qui doivent retrouver toute leur place dans ce processus, et avec celui des pays de la région qui doivent être mobilisés, en particulier pour contrôler les frontières.

Dans ce contexte, l’arrestation de Saddam Hussein peut permettre aux Irakiens de tourner définitivement la page de cette terrible dictature et reconstruire leur pays dans l’unité de toutes les forces qui entendent renoncer à la violence.

La France est prête à prendre toute sa part dans ces efforts et à répondre aux demandes qui lui seraient présentées par les autorités Irakiennes. Elle a l’ambition de faire davantage dans les secteurs de l’économie, de la coopération et de la sécurité, en particulier pour la formation de la police et de l’armée. Dans la phase qui s’ouvrira ensuite, celle d’un gouvernement Irakien constitué, la France est prête à apporter une aide significative.

Q – Est-ce le commencement de la fin des dictatures ?

R – Autant dire que nous entrons dans la fin de l’Histoire ! Or ce genre de prédiction a toujours été cruellement démenti par les faits.

En revanche, il est vrai que la très grande majorité des peuples de la planète, soit vivent en démocratie, soit sont engagés dans un processus d’ouverture de leur société. Constatons que tout au long du XXème siècle, la démocratie a progressé par vagues. On l’a constaté en Europe du Sud dans les années 70. Vint ensuite le tour de l’Amérique latine, de l’Afrique et celui de l’Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui, d’autres régions s’engagent à leur tour dans ce mouvement : la mondialisation, qui a mis fin à des situations d’isolement dont tiraient profit les dictatures, a créé à cet égard un contexte favorable.

La marche reste semée d’embûches. Le combat pour la démocratie suppose une tension permanente entre l’universel et le particulier, entre respect de la souveraineté et attachement aux principes qui ne peuvent souffrir aucune exception, comme les Droits de l’Homme. C’est pourquoi la démocratie ne saurait être garantie par un simple changement de dirigeants politiques et encore moins dictée de l’extérieur, d’autant qu’il n’y a pas un modèle unique et que tous les pays ne peuvent avancer au même rythme.

Nous devons donc encourager la dynamique interne de réforme des Etats dans le sens de la démocratie par des programmes adaptés aux différentes situations locales, en utilisant nos atouts spécifiques dans chaque pays. Beaucoup a déjà été fait, mais nous devons rénover nos instruments afin de les rendre plus efficaces encore et définir de nouveaux concepts. Cela suppose une stratégie de longue durée, conduite de manière graduelle, avec discernement et persévérance. Elle implique un dialogue permanent avec les pays concernés, prévoyant au besoin l’introduction de conditionnalités positives, en particulier pour les Droits de l’Homme.

Beaucoup d’exemples, en Afrique comme au Moyen-Orient, montrent que cette voie peut conduire à des résultats qui auraient pu, au départ, sembler hors de portée.

Q – Est-ce qu’objectivement un monde sans Saddam est un monde plus sûr ?

R – Je veux le croire. Mais il y a des forces très complexes à l’oeuvre dans le monde. Et même si nous parvenions à destituer d’un coup de baguette magique tous les dictateurs de la planète, nous n’aurions pas pour autant éliminé les sources de la violence et de l’insécurité qui sont accrues aujourd’hui par des sentiments de frustration et d’humiliation dont j’ai déjà parlé.

Il est vrai que la capture de Saddam Hussein est un soulagement pour le peuple irakien et la région, quand on se souvient des crimes dont il s’est rendu coupable envers son peuple et les peuples voisins : tout le monde a en mémoire l’abominable utilisation d’armes chimiques contre des populations irakiennes à Halabja en 1988 et les pratiques intolérables du dictateur envers ses compatriotes.

Une autre question est la stabilité de l’Irak et les violences qui se poursuivent dans ce pays. L’Irak est aujourd’hui le théâtre d’actions terroristes graves et répétées. Malgré les efforts, la situation de transition que nous connaissons dans ce pays conduit objectivement à un développement de l’insécurité et de la violence. Et les menaces d’un engrenage qui impliquerait les autres pays de la région sont sérieuses. A dire vrai, cela était prévisible et c’est bien pour cette raison que la France, avec d’autres pays, s’était interrogée – au-delà de la légalité – sur l’opportunité d’une intervention en Irak. Aujourd’hui, il faut dépasser ce débat et se demander comment tous ensemble, les membres de la communauté internationale peuvent travailler à combattre cette violence, notamment en accélérant le retour de la souveraineté aux Irakiens.

Q – Aujourd’hui la France se réjouit de la capture de Saddam, quels que soient les termes utilisés. Or nous nous sommes, avec beaucoup d’autres il est vrai, accommodés de son existence sans émettre la moindre critique pendant des décennies. Est-ce qu’on a eu tort de s’en accommoder ou est-ce qu’on a tort de s’en réjouir ? On ne peut pas avoir raison dans les deux cas.

R – Il faut rappeler les faits. Le régime baasiste mis en place en 1968 avant l’accession à la présidence en 1979 de Saddam Hussein se réclamait du nationalisme arabe comme plusieurs autres dans la région. Il n’a révélé que progressivement ses traits les plus inquiétants. Lorsqu’il s’est trouvé engagé dans un conflit avec l’Iran, l’ensemble des pays occidentaux a vu en lui un rempart contre l’islamisme radical, que la révolution iranienne avait dynamisé et qui était considéré comme une menace pour la stabilité régionale.

D’où le soutien apporté à l’Irak, lors de cette guerre, par les pays du Golfe, les Européens comme par les Etats-Unis, pour éviter ce qui était perçu comme un risque majeur. Dès cette époque, la communauté internationale était soucieuse de préserver l’unité du pays, formé de communautés ethniques et confessionnelles très différentes. Elle redoutait que le conflit avec l’Iran n’entraînât un éclatement qui aurait eu d’inévitables répercussions sur une région particulièrement fragile et vulnérable.

L’agression contre le Koweït a montré que le régime de Saddam Hussein rejetait l’ordre international. Là où l’on voyait un régime non démocratique certes, mais aspirant à une certaine modernité et relativement ouvert sur l’extérieur, on a découvert une tyrannie avide de conquêtes et n’hésitant pas à recourir aux procédés les plus cyniques. La sécurité des pays de la région, dont Israël, était menacée.

Aussi la France s’est-elle engagée sur le terrain, aux côtés de nombreux partenaires dont au premier chef les Etats-Unis, pour contraindre l’Irak au respect du droit international. Mais par crainte d’aggraver les déséquilibres au sein de ce pays fragile dont l’unité est essentielle à la stabilité régionale, la coalition engagée n’a pas poussé ses objectifs de guerre plus avant, ce qui a permis à Saddam Hussein de réprimer avec la violence que l’on sait la population chiite irakienne.

Par la suite, la communauté internationale n’est pas restée inactive. Elle s’est mobilisée pour empêcher Saddam Hussein de menacer à nouveau la région en se dotant d’armes de destruction massive. A cet effet, un système de sanctions économiques a été instauré. Si des fissures ont fini par apparaître dans ce front commun, c’est qu’il est progressivement apparu que ce système pesait lourdement sur le peuple irakien sans atteindre ses dirigeants. Un système d’inspections a été mis en place, qui a fonctionné jusqu’en 1998. C’est grâce à la résolution 1441, votée à l’unanimité, que ces inspections ont pu reprendre à la fin 2002.

Ensuite, il faut bien comprendre les enjeux et les évolutions intervenues. Le 11 septembre 2001 a modifié la donne. Les Etats-Unis ont été victimes ce jour là d’un acte de violence dont l’ampleur et l’injustice les ont stupéfaits. Ils ont été attaqués et se sont retrouvés en guerre. La découverte de leur vulnérabilité, le sentiment de l’innocence agressée et la confiance dans leur puissance se sont combinés pour les conduire à se mobiliser comme jamais contre les pays transgresseurs de l’ordre international. Ils ont changé leur doctrine stratégique et estimé que la discussion n’était plus à la mesure du risque représenté par le terrorisme de masse. Ils se sont réservé l’option de l’action préventive. Ils ont voulu disposer de la plus grande latitude pour agir, quitte à céder à la tentation de l’unilatéralisme. Ils ont voulu se libérer des contraintes héritées de la guerre froide, notamment celle des traités de désarmement et, dans une certaine mesure, celle que représentait à leurs yeux l’OTAN avec l’idée que la mission détermine la coalition.

Q – N’avez-vous pas sous-estimé le tournant du 11 septembre ?

R – Je vous rappelle que la France a été le premier pays à apporter son soutien aux Etats-Unis après le drame du 11 septembre. Notre pays, qui présidait alors le Conseil de sécurité, a proposé l’adoption d’une résolution condamnant cet acte abominable et reconnaissant que les Etats-Unis étaient en état de légitime défense.

Le président de la République a été le premier chef d’Etat à se rendre à Washington et à New York dès le 18 septembre pour exprimer la sympathie et la solidarité de tout le peuple français. Nous avons été parmi les premiers à engager nos forces armées en Afghanistan pour mettre fin au régime taliban et engager la lutte contre les groupes terroristes. La sécurité américaine était en cause et la France a été immédiatement présente. Cette solidarité de la France envers son allié américain a naturellement continué depuis lors dans notre lutte commune contre le terrorisme et elle ne s’est pas démentie en dépit des difficultés survenues entre nos deux pays. C’est ainsi que, le jour de Noël, nous n’avons pas hésité à annuler des vols Air France à destination de Los Angeles pour répondre à une inquiétude réelle des services américains.

Ce que nous ne cessons d’affirmer en revanche, c’est qu’il n’y a pas de raccourci pour combattre le terrorisme ; l’Irak a été, pour tout dire, un écart dangereux dans le combat long et difficile que nous menons contre le terrorisme. Il y a maintenant la nécessité d’une action réfléchie, solidaire, menée dans la durée, avec le soutien de toute la communauté internationale.

Q – Peut-on dire qu’il y a, à cet égard, deux visions du monde ?

R – Il y a deux approches : le système multilatéral, c’est-à-dire la solidarité alliée, pour garantir la légitimité et l’efficacité de l’action de la communauté internationale ; l’autre qui souhaite s’affranchir des contraintes de ce système. De toute évidence, la première école inspire la vision française. L’administration américaine, pour sa part, oscille entre les deux écoles : le discours du président Bush devant les Nations unies en septembre 2002, de même que les déclarations du Secrétaire d’Etat au début 2004, ont souligné l’importance du cadre multilatéral et de la concertation entre les Etats. Mais les initiatives américaines de l’année 2003 ont été largement inspirées par les néo-conservateurs, qui estiment que les Etats-Unis n’ont de compte à rendre à personne sinon au peuple américain et doivent user librement de leur puissance dans un monde voué à l’affrontement et où leur sécurité paraît menacée.

Q – Cette opposition est-elle durable et même irréconciliable ?

R – Je suis convaincu que ces deux conceptions sont réconciliables autour de l’exigence d’action légitime. L’approche multilatérale est la seule à même de concilier la volonté de résoudre les crises, de répondre aux défis contemporains, avec l’assentiment des peuples et des Etats.

Pour cela, il faut un vrai esprit de concertation. Ce qui manque le plus aujourd’hui, à propos de l’Irak, c’est une démarche collective : la France a proposé à cet égard que le Conseil de sécurité se réunisse chaque fois que nécessaire en conseil de paix pour constituer une enceinte plus efficace de gestion des crises. Le paradoxe est là : c’est au moment où on paraît le plus s’opposer que se multiplient les possibilités d’une authentique responsabilité collective fondée sur une démocratie mondiale qui n’a jamais été aussi forte.

Q – Pour en revenir à Saddam Hussein…

R – La chute et aujourd’hui la capture de Saddam Hussein vont bien sûr dans le sens de l’exigence de justice. Il y avait en Irak une terrible dictature ; cette dictature est tombée, celui qui l’incarnait est capturé et il doit donc être jugé conformément aux règles de droit.

Mais posons-nous la question : est-il possible d’étendre cette méthode d’action de manière universelle ?

Q – Si je vous comprends bien, ça ne changera pas les choses fondamentalement parce que ce n’est pas là le problème. Mais je me situais sur un plan éthique. Supposons que l’on explique la politique française à un gosse de 20 ans. On lui dit : pendant 30 ans, on s’est accommodé du type de régime qu’incarne Saddam Hussein, or aujourd’hui on se réjouit que ce régime disparaisse. Quelles qu’en soient les conséquences géopolitiques. Est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose comme une espèce de contradiction ?

R – Vous exprimez là toute la difficulté de construire un ordre international qui ne soit pas soumis au bon vouloir de tel ou tel. Il y a dans le monde des régimes dont nous pensons qu’ils prêtent à des réserves et parfois même qui sont franchement condamnables. Partant de là, se pose la question : qui, et au nom de quoi, est en mesure de déterminer si un régime doit être renversé ou non ? Ce qui nous ramène à une interrogation plus vaste : sur quelle base doit être organisée la vie internationale ?

En principe, la règle fondamentale du droit international est celle de la souveraineté des Etats. Eux seuls se reconnaissent entre eux comme interlocuteurs légitimes et il est interdit de faire intrusion, sous quelque forme que ce soit, dans les affaires intérieures d’un Etat souverain étranger. Depuis bien longtemps toutefois, certains acteurs de l’action humanitaire – depuis Henri Dunant déjà – se sont plaints du fait que cette situation permettait à certains Etats de faire régner en toute impunité la terreur parmi leur population. Récemment, sous l’impulsion de personnalités comme Bernard Kouchner, l’ONU a accepté de prendre en compte l’idée d’un droit d’ingérence « humanitaire », lorsque les populations civiles sont menacées de génocide ou de crime contre l’humanité. Je le dis sans réserve : c’est une bonne chose et la France est fière d’avoir été à l’origine de cette inspiration. C’est d’ailleurs cette démarche qui a guidé nos interventions en Bosnie, au Kosovo ou encore au Rwanda.

Le principe de la souveraineté des Etats a donc dû accepter des limitations au nom d’exigences humanitaires, du refus de l’indifférence. Mais ce droit d’ingérence a ses limites qui sont la condition même de son efficacité et de sa légitimité

Il suppose d’abord, il faut le reconnaître, un certain réalisme : il n’est tout simplement pas possible de le faire jouer à l’égard de certains Etats dont la puissance militaire est telle qu’une intervention extérieure conduirait inévitablement à des conséquences inattendues, pires que le mal qu’on chercherait à éviter. Il y a là une réalité qui ne peut être ignorée de ceux-là mêmes qui défendent le droit d’ingérence.

Ensuite, il faut pour intervenir que la communauté internationale ait donné son aval. L’intervention ne peut être légitime que dans le cadre du droit, c’est-à-dire appuyée par un consensus de la communauté internationale.

Enfin, une telle intervention ne peut s’assigner aucun objectif de conquête politique, territoriale, ni même économique.

Beaucoup de ceux qui se retrouvent aujourd’hui aux côtés des Américains le font parce que les institutions internationales leur paraissent encore inabouties, pas assez efficaces. Si la nouvelle architecture que nous avons en tête était mise en oeuvre, les actions unilatérales perdraient de leur légitimité aux yeux de tous. Dans ce monde en gestation, il nous appartient de faire, chacun, notre part du chemin pour, dans l’immédiat, agir ensemble dans le respect des règles de droit et, à plus long terme, saisir toutes les occasions pour que la conscience mondiale qui émerge établisse, avec l’aide de l’ONU, des institutions et des exigences démocratiques à la hauteur des enjeux de notre temps.

Pour faire triompher la démocratie, la clé est de mettre en place une démocratie des nations à l’échelle mondiale, fondée sur le respect de chacun, le partage, et la prise de conscience d’une vraie communauté de valeurs. C’est à quoi la France travaille, en particulier à travers ses propositions de nouvelle architecture internationale, qu’il s’agisse d’élargir la composition de l’actuel Conseil de sécurité, de mettre en place un conseil de sécurité économique et social pour promouvoir la gouvernance économique au niveau mondial, ou encore de créer une organisation mondiale de l’environnement pour faire progresser la défense des grands équilibres écologiques. Ce sont là des idées que nous retrouverons certainement dans les travaux du groupe de réflexion mis en place par M. Kofi Annan pour renforcer l’Organisation des Nations unies.

Il faut dans l’immédiat améliorer ce qui existe et, en l’occurrence, compléter notre cadre normatif commun sur les Droits de l’Homme, la diversité culturelle, les sciences et techniques du vivant, la bonne gouvernance. Ensuite, développer une nouvelle approche dans le traitement des menaces et des crises : multiplier et mieux utiliser les instruments préventifs, avoir une appréhension suffisamment globale de problèmes qui sont tous liés, s’engager sur le terrain et dans la durée, en particulier au lendemain d’un conflit. Au nom même de l’interdépendance des problèmes, nous devons appliquer les principes de subsidiarité et de complémentarité à l’échelle mondiale, où l’on trouve une grande diversité d’organisations.

Q – Donc à vos yeux, ces principes ne se sont pas appliqués en Irak ?

R – En Irak, la communauté internationale avait fait le choix unanime de l’élimination des armes de destruction massive. C’était l’objectif clairement fixé par la résolution 1441. Selon nous, il fallait au moins aller jusqu’au terme du processus. C’était essentiel pour légitimer, le cas échéant, un acte de guerre.

Ce processus légal avait sa logique évolutive : si les résolutions des Nations unies n’étaient pas respectées, à partir de ce moment-là le recours à la force, comme nous l’avons toujours dit à l’époque, pourrait être envisagé. Encore fallait-il que le processus soit mené jusqu’à son terme. Dès lors que la communauté internationale, à un moment donné, s’était fixé un objectif, nous devions nous attacher à l’atteindre. C’est l’inverse qui s’est produit : certains ont eu la tentation de discréditer les inspecteurs et les Nations unies. La France, pour sa part, a fait en permanence des propositions pour renforcer le régime des inspections, améliorer son efficacité, diminuer les délais. A chaque session ministérielle du Conseil de sécurité, j’ai proposé des initiatives avec le souci constant de donner aux inspecteurs, à chaque étape, les moyens d’exercer leur contrôle. Dans la dernière phase du débat, nous avons même proposé, pour sortir de l’impasse dans laquelle conduisait la demande de recours automatique à la force, une réunion du Conseil de sécurité au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement pour permettre à chacun de prendre ses responsabilités. Nous avons été toujours fidèles à l’esprit et à la lettre même de la résolution 1441 qui plaçait les inspecteurs au coeur du dispositif. Mais très vite, nous avons eu le sentiment qu’il y avait deux logiques et deux calendriers différents : d’un côté, un calendrier militaire marqué par des déploiements massifs de forces qui conduisaient inéluctablement à une intervention armée, de l’autre, le travail de la diplomatie multilatérale. J’ajoute que, tout au long de cette période, la France a indiqué qu’elle était prête à intervenir militairement s’il apparaissait que les inspections avaient échoué et à condition que le Conseil de sécurité donne à cet égard un mandat clair. Cela n’a pas été le cas.

Q – Sur l’Irak, la France a voulu aller jusqu’au bout de ses convictions. Aller jusqu’à annoncer à l’avance son veto ? Aller jusqu’à faire campagne en Afrique contre les Etats-Unis et la Grande Bretagne ?

R – La France a fait campagne, avec beaucoup d’autres ; pour une position de principes et pas le moins du monde contre les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. Elle n’a jamais, en particulier, eu un mot contre les Etats-Unis, ce qui, dans le contexte qui régnait dans les medias, n’était pas sans mérite. C’est en tout cas sans difficulté que je peux vous expliquer les motifs qui nous ont conduits à évoquer le droit de veto comme à effectuer une tournée en Afrique pour exposer nos positions.

Sur le veto, qu’avons-nous dit ? Je vous rappelle qu’il s’agissait d’un projet de résolution britannique qui envisageait le recours automatique à la force et qui venait donc remettre en cause l’équilibre difficilement atteint par la résolution 1441. La France a donc déclaré que ce texte, tel qu’il était proposé, ne pourrait recueillir son accord. D’autres pays membres du Conseil de sécurité ont dit la même chose et même proposé des amendements prévoyant une période d’observation supplémentaire pour permettre aux inspecteurs d’achever leur travail. Les positions étaient claires J’observe d’ailleurs que plusieurs responsables de haut niveau à Washington – et non des moindres – ont critiqué cette idée d’une deuxième résolution, la jugeant inutile et de nature à diviser. Le tort de la France serait donc d’avoir dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. Faut-il rappeler d’ailleurs que de nombreux membres du Conseil de sécurité, soumis à de fortes pressions pour changer leur position et voter le texte anglais, avaient demandé à notre pays de s’exprimer publiquement sur ce sujet pour les conforter dans leur attitude ?

Quant à ma tournée en Afrique, elle répondait à un besoin d’explication et de dialogue à l’égard de pays avec lesquels nous entretenons des relations étroites et anciennes. Ces pays avaient d’ailleurs été approchés de la même manière par les Etats-Unis et la Grande Bretagne. Faut-il rappeler enfin qu’ils n’ont pas changé de position au Conseil de sécurité tout au long de la crise ?

Q – Monsieur le Ministre, je connais bien votre thèse sur la primauté du droit par rapport à la force et la nécessité du dialogue plutôt que l’utilisation des armes. Mais à cela certains répondent que 17 résolutions avaient été votées depuis la première guerre du Golfe et que chacune permettait une intervention parce que Saddam les avait allègrement violées. Donc ce n’était pas une guerre préventive, c’était une guerre de sanctions. Deuxièmement, je connais aussi l’argument selon lequel il y a des interventions au Kosovo et ailleurs qui se sont passées de l’approbation des autorités onusiennes. Mais n’entrons pas dans ce débat. Ma question était plutôt : est-ce que ce raisonnement ne sert pas parfois tout simplement à cautionner un statu quo qui est très insatisfaisant ?

R – Non seulement il n’y avait pas de statu quo, mais les choses avançaient rapidement : le désarmement de l’Irak avait commencé, les missiles étaient détruits, les scientifiques interrogés. L’unité de la communauté internationale donnait toute sa force à son message. Par la suite, ce processus a été interrompu avant terme.
Q – On utilise toute sorte d’arguments pour justifier la non-action et parfois même le renoncement, Vous incarnez le contraire de cela. On dit toujours il y a deux poids deux mesures, puisqu’on n’est pas intervenu contre les Syriens pourquoi intervenir contre l’Irak etc. Est-ce qu’on est condamné à ne rien faire tout le temps par souci de cohérence ?

R – C’est en effet un risque et l’objection ne me laisse pas du tout indifférent, vous pouvez l’imaginer. Je me la suis faite maintes fois à moi-même. Mais toute la démarche que j’appuie doit permettre de dépasser ce risque d’immobilisme ou de cynisme. C’est bien pour cela que nous avons posé comme règle de base que le statu quo était inacceptable. Il faut donc agir mais la véritable question, c’est comment.

Il faut prendre la mesure de la situation : aujourd’hui plus que jamais, nous courons le risque d’affrontements majeurs. Nous sommes dans un univers complexe où les armes dont nous disposons ne doivent pas nous conduire à nous tromper sur la véritable efficacité. Parce que nous ne pouvons nous satisfaire de remèdes qui n’en sont pas. Régler par la force une situation considérée comme inacceptable peut avoir des vertus. Encore faut-il s’assurer que, dans le moyen et le long terme, cela apportera en fin de compte davantage de stabilité. Or, chacun le voit bien, une action prématurée ou injuste, qui ne serait pas légitimée par la communauté internationale, est susceptible d’avoir des conséquences négatives. Et en particulier d’amener de nouveaux soutiens au terrorisme et de nouvelles occasions de déstabilisation. C’est particulièrement vrai au Moyen-Orient, région fortement instable, où le recours à la force peut susciter des phénomènes de retour en boomerang. Il faut donc veiller à ce que la logique de confrontation ne conduise pas, par des crispations identitaires, à un engrenage de violences. Car le calcul des terroristes est d’enclencher une spirale d’affrontements qui échapperait à tout contrôle, avec le dessein de provoquer au final un choc des civilisations, une guerre entre l’Islam et l’Occident.

Nous assistons à une véritable révolution de la puissance. Autrefois, les instruments classiques de la puissance, technologique, économique, militaire, étaient la clé de la domination et de l’organisation du monde. Mais aujourd’hui cette puissance matérielle doit composer avec des facteurs immatériels tels que les données identitaires, religieux ou culturels qui secrètent des réactions d’allergie à la force. Dans ce contexte, elle devient largement inopérante. Face à l’exaltation du sacrifice manipulée par des fanatiques, la force n’est plus un rempart. Elle ne peut être qu’une composante à n’employer qu’en dernier recours d’une stratégie plus large.

Dans un monde asymétrique, de petits groupes sans vertu représentative, sans capacité de puissance comparable à celle des Etats, ont acquis une capacité extraordinaire de désorganisation. Ils peuvent frapper au coeur de pays qui se croient invulnérables. Nous devons veiller à ce que, dans ce nouveau rapport de force, qui n’est plus un rapport du fort au fort mais du fort au fou, le fou ne puisse ébranler le fort. Ou que ne se crée une nouvelle bipolarité qui opposerait les nantis de la modernité à la coalition de tous ceux qu’elle laisse en marge.

Pour éviter cette logique d’incompréhension, nous devons faire ensemble un travail de pédagogie et de réflexion. Nous nous sommes battus afin que, dans l’affaire irakienne, l’unanimité se fasse dans le cadre des Nations unies sur la résolution 1441. Aujourd’hui, dans un monde vulnérable, menacé de fractures, où les crises d’identité sont si profondes, la recherche du consensus sur la scène internationale est essentielle si l’on veut éviter la confrontation des cultures et des religions.

Q – Ce n’est pas joué !

R – Je ne vous le fais pas dire ! Le risque – et c’est pour cela que nous avons pris une position aussi forte – c’est de croire que ce qui a été fait en Irak pourrait être reproduit ailleurs. Le déploiement de la force ne peut d’un coup de baguette magique, par un effet mimétique ou d’exemplarité, créer des cercles vertueux. Une politique mondiale ne peut se réduire à une politique de sécurité. Notre conviction, c’est qu’il n’y a pas de politique de sécurité qui puisse donner des résultats si elle ne va pas de pair avec une stratégie de paix.

C’est l’idée que nous avons défendue pour le Proche-Orient. Je pense qu’une occasion a été manquée, au lendemain de la guerre en Irak, d’arriver à une réconciliation de la société internationale avec le retour des Nations unies qui apportent la légitimité. Aujourd’hui, une nouvelle occasion se présente avec la fin de la dictature, mais il ne faudrait pas la rater. Sans quoi, nous risquons de voir s’envenimer davantage ces crises.

Q – Vous, vous êtes de bonne foi, mais il y a des gens qui utilisent ce raisonnement pour précisément consacrer le statu quo aussi inique soit-il dans tous les cas de figure.

R – Vous dites dans tous les cas de figure. C’est bien pour cela que nous pensons, et nous l’avons dit, que nous devons être en permanence dans une logique d’initiative.

Nous avions dit aux Américains que, pour être efficace à Bagdad, il fallait d’abord montrer que nous étions capables d’être efficaces à Jérusalem. Une société internationale, qui aurait su régler le conflit du Proche-Orient, aurait eu une toute autre légitimité pour intervenir en Irak ! Et une fois de plus, la clé n’était pas tant le principe d’une intervention en Irak que les modalités de cette intervention.

Au Kosovo, que vous avez évoqué, la situation était tout à fait particulière. Nous étions confrontés à une crise ouverte qui créait une situation d’urgence. Il y avait une menace imminente de massacre de toute une communauté et l’essentiel des membres des Nations unies, à une exception près, s’était rallié à l’idée d’une intervention. Les principes de réflexion et d’action collective s’étaient clairement illustrés dans le cadre du Kosovo.

Dans le cas de l’Irak, les choses se présentaient différemment puisque la communauté internationale avait engagé un processus intrusif et que nous étions sur le terrain, en mesure de recueillir des informations, ce qui créait les conditions d’un progrès vers le désarmement effectif de l’Irak. C’est vrai que cela ne touchait pas à la nature même du régime, même si cela engageait un processus qui réduisait de fait sa capacité d’agir et pouvait conduire, à terme, à une évolution politique bénéfique pour le peuple irakien.

Q – Si les Américains avaient dit : le régime irakien est en soi une insulte à la loi internationale. C’est le seul régime depuis 50 ans qui ait gazé son propre peuple, c’est ce qu’on fait de pire. Quelle eût été votre réaction personnelle et quelle eût été l’attitude de la France ?

R – Le débat n’a jamais été posé en ces termes. C’est toute la question difficile du droit d’ingérence. J’ai la conviction que la souveraineté des Etats peut et doit être limitée en cas d’atteintes graves et urgentes au droit humanitaire. Mais il est essentiel de définir ensemble les règles et les modalités de ce droit. Le Conseil de sécurité travaille dans ce sens. La répression des violations les plus graves du droit humanitaire devient plus efficace avec l’établissement de la Cour pénale internationale, dont la vocation est universelle.

Les instruments dont dispose la communauté internationale ne répondent pas pleinement, aujourd’hui, à toutes les exigences. Il faut renforcer le Haut commissariat aux Droits de l’Homme, poursuivre le travail normatif entrepris par la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU, mieux assurer le respect des règles qu’elle définit en développant les mécanismes de surveillance, renforcer l’alerte précoce. Cette responsabilité internationale doit conduire à réfléchir aux nouveaux outils qui permettraient d’être plus efficaces face à des situations inacceptables.

Dans le cadre de la crise irakienne, ce qui a été mis en avant, c’était le risque de prolifération : le danger de voir l’Irak utiliser des armes de destruction massive. C’était sur la base de ce constat que tous les membres du Conseil de sécurité, Etats-Unis compris, se sont mis d’accord sur la résolution 1441. Nous avons engagé un processus actif avec des inspecteurs qui ont progressé sur le terrain, en tout cas si on s’en tient aux rapports faits devant les Nations unies. Je crois que le processus qui était engagé à travers les institutions internationales était de nature, par cercles successifs, à permettre d’aborder un certain nombre des questions que vous posez.

Mais la communauté internationale aurait pu être fondée à dire, sur la base d’un certain nombre d’informations – et les Etats Unis auraient pu apporter des éléments à cet égard – que la situation des Droits de l’Homme en Irak méritait que nous allions plus loin dans l’entreprise qui était la nôtre.

Il reste que cela aurait posé des questions de principe, en particulier vis-à-vis de la communauté régionale, parce qu’un certain nombre de pays auraient estimé qu’il y avait deux poids deux mesures. Or, il est important d’éviter, dans la vie internationale, des situations asymétriques où la règle de l’un n’est pas partagée par l’autre. Aujourd’hui il faut que la communauté internationale réfléchisse ouvertement sur un certain nombre de ces situations et cherche à se doter des outils qui nous permettraient d’agir dans ces cas-là.

En tout état de cause, nous devons développer une concertation avec l’ensemble des Etats concernés et faire en sorte que les motivations de nos interventions soient solidement étayées. Nous ne pouvons pas agir pour des raisons qui peuvent, après coup, paraître sujettes à caution, car vous voyez bien les amalgames qui peuvent être faits, les supputations sur les véritables motivations de telle ou telle intervention. Nous rentrerions dans toute une série d’interprétations dommageables pour le fonctionnement de la vie internationale.

Q – Vous avez le respect de la souveraineté des Etats d’un côté, puis vous avez le principe d’ingérence de l’autre. Vous vous souvenez de votre débat avec Glucksmann. Où se situe la limite et comment forger précisément l’instrument qui permet de l’apprécier ? C’est cela le fond du problème. Il y a un seuil au-delà duquel ça devient insupportable. Alors comment fait-on ?

R – Il y a deux types de situations. Il y a celle de l’urgence humanitaire, comme c’était le cas au Kosovo où se profilait le risque de génocide. Tous les moyens ayant échoué, restait la force.

Il y a aussi la situation où l’intégration d’un Etat dans la vie internationale permet, par le dialogue, de faire évoluer les choses. Je pense que nous avons ainsi engagé un dialogue fructueux avec l’Iran. Le pari de la réforme et de l’ouverture est susceptible d’améliorer la situation dans un certain nombre de cas. Quand nous pouvons accompagner, favoriser cette ouverture et cette réforme, je crois qu’il faut le faire.

Q – Mais avec quand même la conscience que la frontière entre l’accompagnement et la caution est parfois fragile…

R – Oui, mais posez-vous cette question essentielle : qui décide qu’une situation est acceptable ou ne l’est pas ? C’est là qu’il y a un véritable risque. Un monde où l’action unilatérale et préventive serait généralisée serait un monde infiniment plus violent. Parce qu’une fois de plus, le problème de l’arbitre, de la règle, de la légitimité des décisions se poserait.

On peut effectivement aborder les choses sous l’angle des Droits de l’Homme, mais encore faut-il être bien informé. Je vous donne un cas très concret auquel nous avons été confrontés dans l’affaire de la Côte-d’Ivoire. Des informations avaient circulé sur l’existence de charniers. La France a été le premier pays à saisir le Haut commissariat aux Droits de l’Homme. Elle a demandé qu’une enquête soit faite sur l’ensemble des faits, intervenus depuis le début de la crise, et sur la totalité du territoire : personne ni rien n’était exclu. De fait, à ma grande surprise, cette initiative a été saluée à la fois par les autorités et les rebelles de l’époque. Cela montre que, quand la communauté internationale est capable d’envoyer sur place, dans des situations de crise, une commission qui peut être à la fois, comme les inspecteurs l’étaient en Irak, son oeil et sa main, cela modifie la donne.

Le grand problème aujourd’hui, dans la vie internationale, c’est de connaître la réalité et de la faire connaître. L’enjeu de l’information, de la vérité de l’information, est extrêmement important. Si nous rentrons dans des logiques plus intrusives, il faut que l’action de la communauté internationale soit solidement fondée. Dans la crise irakienne, à chaque étape, la France a fait des propositions pour accroître la crédibilité de la parole internationale et, en l’occurrence, celle des inspecteurs, afin de renforcer l’efficacité de notre action. Il n’y a pas d’action efficace s’il n’y a pas de communauté d’information qui la justifie. C’est pourquoi nous avons proposé de créer un corps d’inspecteurs des Droits de l’Homme dans le cadre des Nations unies.

Q – Je vais me faire l’avocat du diable. Le fait de n’avoir utilisé, pour notre pays, qui est quand même celui qui nous intéresse au premier chef, le mot de dictateur appliqué à Saddam Hussein, qu’à l’issue des interventions américaines et des premiers succès américains après 30 ans, n’est-il pas en soi quelque chose qui cautionne justement les situations

R – Vous avez mal lu les déclarations faites au cours de la période. Dans toutes nos interventions, nous avons marqué notre refus de toute complaisance à l’égard de Saddam Hussein.

Q – Mais c’est récemment. Alors que c’est un régime qui est ce qu’on fait de pire depuis 50 ans. Et ça vaut pour d’autres. On a presque le sentiment que quand les régimes iniques sont fragilisés, nous avons des ressources de désignation et d’appellation qui coïncident avec la catégorie du régime. Et que, au nom d’un réalisme qui parfois consiste à cautionner le statu quo même quand il est injuste, et bien on ne le fait pas pendant les périodes où ces régimes sont solides. Et comme notre conversation porte sur les rapports entre la morale et la politique, je me permets de soumettre cette question à votre réflexion.

R – Que la communauté internationale rencontre des difficultés pour définir des outils conceptuels et des outils tout court quand il s’agit de traiter ce type de situations, c’est l’évidence. Mais il faut insister sur le fait que le principe de justice n’est pas divisible.

La clé de l’histoire mondiale aujourd’hui, c’est la question de la justice. Or si nous ne pouvons pas nous entendre sur une justice mondiale, sur la base d’une démocratie mondiale, les fondements mêmes de l’intervention et de l’action internationale seront mis en cause.

C’est en cela que l’action unilatérale et préventive peut être dangereuse. Et c’est pour cela qu’il y a une discordance entre la volonté de créer un nouvel ordre et le fait d’agir en dehors des instances internationales. Si nous voulons avancer, nous devons prendre le risque de le faire ensemble. Sans quoi une partie de la planète se dresserait contre l’autre. Si une intervention des démocraties occidentales doit donner le sentiment d’un conflit entre les valeurs des uns et celles des autres, alors elle n’a aucune chance d’aboutir et le monde que nous nous préparons sera infiniment plus violent que celui que nous connaissons. C’est pourquoi je le redis : il faut prendre en compte la complexité de la vie du monde qui connaît à la fois un certain nombre de valeurs universelles et une diversité des cultures, des religions et des croyances. Il faut faire travailler ensemble ces deux dynamiques.

Q – Je vous pousse un peu dans cette direction, car depuis votre intervention à l’ONU, vous incarnez une forme de dimension éthique. Est-ce que l’idée, par exemple, de l’axe du mal vous choque ? Est-ce qu’après tout le fait de dire « il n’y a pas de symétrie morale entre tous les régimes » est quelque chose qui intellectuellement est choquant ?

R – L’essentiel, c’est que les outils intellectuels, les mots que l’on utilise permettent de trouver les bonnes solutions. Là se situe le piège : si vous diabolisez, vous incitez à la crispation et à la surenchère.

Pourquoi croyez-vous qu’un certain nombre d’Etats aujourd’hui peuvent être tentés de se doter d’armes de destruction massive ? Tout simplement parce qu’ils se sentent vulnérables et qu’ils ont le sentiment que, dès lors qu’ils possèderont ces armes, ils seront immunisés. Vous voyez la pernicieuse incitation à la prolifération que cela peut constituer. Donc, veillons à ne pas provoquer des réflexes qui sont exactement l’inverse de ce que nous souhaitons.

Dans le même ordre d’idées, déclarer la guerre au terrorisme, n’est-ce pas, justement, le meilleur moyen de donner un statut au terrorisme, c’est-à-dire un statut de combattant aux terroristes qui se prétendent justement en guerre contre nous ? Une position qui, par notre attitude, risque d’encourager son développement. C’est pour cela, je crois, qu’il faut d’abord prendre la mesure des phénomènes, sans renoncer pour autant à rester vigilant et à ne jamais baisser la garde. Si l’on était convaincu que le terrorisme, c’est un certain nombre d’Etats, de groupes politiquement organisés, alors évidemment, déclarons-leur la guerre, et une fois qu’on les aura empêché de nuire par tous les moyens, le problème sera réglé.

Mais la question est beaucoup plus complexe. Le terrorisme peut se passer aujourd’hui de bases territoriales. Il y a dans le terrorisme des composantes extrêmement diverses, nationales, religieuses, politiques et toutes se nourrissent les unes les autres. Elles imprègnent par porosité toute une série de sphères des populations qui, par frustration, par humiliation, rejoignent par capillarité les rangs du terrorisme. Et une mauvaise gestion des crises peut conduire à gonfler ces rangs encore davantage.

Donc, il est extrêmement important d’avoir les bonnes réponses ; sans quoi, en voulant soigner le malade, on risque de le tuer. La morale, ce n’est pas forcément la bonne conscience, ce n’est pas forcément se faire plaisir. La morale, c’est fixer une règle et voir comment tous ensemble nous pouvons assurer son respect. Il n’y a pas d’un côté les bons et d’un autre les méchants. Les réalités sont beaucoup plus contrastées.

Q – Vous avez raison. S’il n’y avait que vous et moi, ce serait réglé. Le problème, c’est que beaucoup utilisent cette argumentation qui est parfaite pour cautionner un statu quo et ne rien faire. Et c’est très précisément à quoi on s’est affronté depuis des années.

R – C’est l’affrontement entre deux éthiques, celle de la conviction et celle de la responsabilité.

La première, l’éthique de la conviction, c’est le culte de la bonne conscience, ce que Hegel appelait la belle âme qui ne se soucie pas de prendre en compte les contraintes de la réalité mais préfère toujours s’en tenir à la pureté des principes. Elle a les mains propres mais le problème, c’est que, souvent, elle n’a pas de mains ou que ses mains ne sont pas à la mesure des enjeux. Du haut de ses exigences d’apparence morale, elle juge toujours que l’éthique de la responsabilité est une forme de cynisme, une concession à la « realpolitik ». Je dis d’apparence parce que la seule morale valide en politique est celle de responsabilité, celle qui rend compte de l’action et de ses conséquences.

L’éthique de la responsabilité bien comprise poursuit des objectifs moraux et des convictions fermes tout en prenant en compte le réel. Du point de vue de la responsabilité, prendre le risque de l’instabilité au nom de la recherche de la démocratie est un facteur qu’on doit soupeser soigneusement avant d’agir. Ce n’est nullement par cynisme que je dis cela mais, au contraire, par réel souci éthique, c’est-à-dire par souci de réconcilier les principes et la réalité. Faute de quoi, on prend le risque, au nom de la pureté de la conscience du monde, de multiplier les effets pervers et les conséquences inattendues les plus désastreuses.

Ce n’est ni par lâcheté ni par indifférence que la France n’est pas intervenue en Irak mais parce que nous prenions en compte cette problématique des effets pervers et des conséquences inattendues. On ne peut pas construire un monde plus juste si l’on commence soi-même par ignorer le droit et par agir sans légitimité réelle.

Q – Je ne parle pas de nous en particulier.

R – Non, mais je parle du monde, je parle de la planète et je cherche à apprécier. Il faut bien comprendre l’enjeu de la politique américaine de ce point de vue-là.

Pourquoi les choses ont-elles changé, pourquoi l’Amérique aujourd’hui est-elle tentée par de nouveaux types d’action ? C’est que nous avons changé de monde. Trois grandes révolutions se sont produites.

La première, c’est la chute du mur de Berlin. Tout à coup, les blocs se sont effondrés avec leur règle de fer : nous sommes sortis d’un équilibre où la dissuasion nucléaire suffisait à geler les conflits au centre. La deuxième, c’est la mondialisation avec ses bons côtés mais aussi sa face d’ombre : aujourd’hui, toute la planète se regarde à la télévision et il y a une conscience mondiale, bonne ou mauvaise, qui se précise. A partir de là, les oppositions au plan international se trouvent exacerbées. Troisième rupture : le 11 septembre. L’Amérique, en même temps qu’elle découvrait sa nouvelle puissance issue de la chute du mur de Berlin, son statut de seule grande puissance, a découvert sa fragilité, sa vulnérabilité. Ce contraste l’amène à rechercher une organisation du monde appuyée sur sa puissance : l’économie, la technologie, le militaire. Ça, c’est relativement nouveau. La conscience qu’on a de ce monde ne date que de quelques années.

Une intervention militaire comme en Afghanistan, nous sommes pour. La France y a été présente dès le début ; elle est le 2e pays contributeur de troupes de l’OTAN. Personne ne peut donc dire que la France ne prend pas ses responsabilités sur la scène internationale.

Mais l’usage de la force ne doit intervenir qu’en dernier recours, en appui d’une véritable stratégie de paix. Si nous sommes dans une stratégie de paix au Proche-Orient, si nous sommes dans une stratégie de forte incitation, y compris intrusive, en Irak – c’était tout le sens de la résolution 1441 – si nous sommes animés d’une véritable volonté de paix en Afghanistan, alors cette dynamique-là, s’accompagnant d’une stratégie globale portée par la communauté internationale, pourra donner des résultats.

Au-delà de la constatation qui nous est commune, à savoir l’impossibilité d’en rester au statu quo, nous devons diversifier les approches. Et pour cela, il faut réfléchir en commun, élaborer un nouveau cadre de gestion des crises, inventer les instruments qui permettront d’agir et les gérer ensemble. Et cela, il faut le faire vite, très vite.

À partir de là, il faut en particulier se saisir de toutes les situations que l’on qualifiait du temps de la logique des blocs de périphériques et qui ne menaçaient pas directement la partie occidentale du monde. Aujourd’hui, nous constatons que toutes les situations, même les plus infimes, même les plus périphériques, influencent l’ordre au centre. Et donc, on peut se retrouver devant une crise mondiale née du Moyen-Orient, voire de l’Afghanistan, de la Corée du Nord ou de la Corne de l’Afrique. L’interdépendance des crises, l’interdépendance du monde, l’interdépendance entre la prolifération et le terrorisme font que tout devient plus sensible.

Nous devons donc gérer l’ensemble de ces situations, elles-mêmes extrêmement diversifiées. Certains Etats sont tombés dans le chaos : comment les prendre en charge de telle sorte qu’ils puissent se reconstruire ? D’autres sont menacés par le cycle de la violence : comment leur éviter d’y être emportés ? D’autres dans le domaine de prolifération ou de Droits de l’Homme, sont en infraction, ou soupçonnés de l’être : faut-il user à leur égard de la coercition, des pressions ou des incitations ? D’autres se sont engagés, à des degrés divers, dans la voie du dialogue avec la communauté internationale : comment les y faire progresser de manière irréversible ? Chaque cas relève d’un traitement particulier.

Q – L’Amérique n’a pas pour seule loi le recours à la force. Ainsi dans le cas de la Libye a-t-elle recouru à la négociation.

R – Cette affaire est riche d’enseignements. Elle montre qu’en l’état actuel du monde, où il n’est plus possible de jouer sur la bipolarité pour violer impunément les normes internationales, où les conditions sont créées pour que la planète s’unifie autour de valeurs universelles, les incitations à se réinsérer pleinement dans la communauté internationale sont fortes. Nous l’avions constaté pour l’Iran ; c’est désormais vrai pour la Libye. Quel changement quand on se souvient d’un passé qui n’est pas si ancien !

Cette dernière affaire a également illustré la pertinence de la voie diplomatique. Car il faut savoir que la Libye avait demandé l’ouverture de négociations avant même l’intervention militaire en Irak. Dans le cas irakien, nous aurions aimé que la communauté internationale puisse aller jusqu’au bout de sa démarche afin de voir si le résultat qu’elle visait, le désarmement complet et immédiat de l’Irak, ne pouvait pas être obtenu sans mettre en cause son unité et prendre les risques inhérents à l’usage de la force.

Q – Regrettez-vous que l’Amérique ait agi sans nous en Libye ?

R – Non, pas du tout. Dans un processus diplomatique, qui répond à des exigences de respect du droit et de légitimité, il faut se donner les meilleures chances, tirer le meilleur parti des capacités dont on dispose, s’attacher au principe d’efficacité. Souvent, à un moment donné, certains Etats sont mieux placés que d’autres pour amorcer un processus au bénéfice de tous. Ainsi dans l’affaire du programme nucléaire iranien, il s’est avéré que la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France étaient en situation favorable pour obtenir des résultats. Dans le cas libyen, ce sont les Etats-Unis et le Royaume-Uni qui étaient les mieux à même de convaincre ce pays de s’engager dans un processus de règlement du problème des armes de destruction massive. Ils l’ont fait par les moyens de la négociation et dans le respect du droit et des principes universellement reconnus. J’ajoute qu’il y avait sans doute de part et d’autre un vrai intérêt à agir pour conclure le contentieux de l’indemnisation des victimes de l’attentat de Lockerbie et lever les ultimes sanctions afin de permettre le versement des dernières tranches d’indemnités.

Aujourd’hui, l’Agence internationale de l’énergie atomique et les organismes responsables de la lutte contre la prolifération reprennent le dossier. On ne peut que se réjouir de voir que les capacités de négociation de la communauté internationale ont été maximisées, qu’une démarche nouvelle s’esquisse pour résoudre les crises de prolifération, et qu’un pas en avant est accompli par la Libye en direction de la communauté internationale. A présent, nous souhaitons qu’une solution soit trouvée au douloureux problème des victimes de l’avion d’UTA. L’accord intervenu sur les armes de destruction massive crée un nouveau contexte. Nous avons bon espoir que les négociations, réactivées au cours des derniers mois et qui ont permis d’enregistrer des progrès, puissent aboutir dans les prochaines semaines.

Q – Cette affaire n’est-elle pas une illustration supplémentaire du manque de confiance qui caractérise les relations franco-américaines ?

R – Quelles que soient les différences sur l’appréciation des méthodes à adopter pour répondre aux grands défis, nous partageons avec les Etats-Unis l’ambition d’un monde plus sûr et plus prospère où la démocratie et les Droits de l’Homme deviendraient la norme commune. Aussi notre relation se caractérise-t-elle par l’amitié et le dialogue, dont les manifestations sont nombreuses.

Aujourd’hui, il est impératif que Français, Américains et tous les membres de la communauté internationale fassent leur unité autour d’un même objectif : construire un ordre mondial stable et pacifique. Car seule l’unité de la communauté internationale est en mesure de contrer les menaces.

Q – Cet objectif vous paraît-il réaliste quand on admet, comme vous le faites, qu’il y a en réalité face à face deux visions très différentes du monde ?

R – C’est vrai qu’il y a deux attitudes différentes, en particulier s’agissant du recours à la force. Ce n’est pas surprenant d’ailleurs, car on peut y voir le résultat de deux expériences historiques différentes.

L’Europe a appris à travers l’histoire que si l’on sait quand on entre en guerre, on sait beaucoup plus difficilement quand on va en sortir. Songez à la guerre de Cent Ans ou, plus près de nous, à la Première guerre mondiale. En 1914, les peuples d’Europe étaient prêts à partir en guerre. Ils s’imaginaient que cette guerre serait courte et qu’elle établirait rapidement un nouvel ordre sur le continent européen. Quatre années plus tard, la France et l’Allemagne sortaient exsangues du conflit. Nos deux pays en ont gardé une blessure profonde, affirmant haut et fort leur volonté du « plus jamais ça ». En 1939 pourtant, la guerre redevenait inévitable. Et avec elle son lot de blessures, de massacres, de destructions irréparables. Comment le continent européen n’aurait-il pas été définitivement marqué par cette expérience de haine et de douleur ? L’Europe n’est pas fille de Vénus. Elle est au contraire l’enfant conscient de Mars. Elle sait le prix de la guerre. Elle ne croit plus dans les vertus de long terme de l’usage de la force, sauf lorsque les circonstances les plus extrêmes le justifient. Les Etats-Unis, au contraire, ont la tentation de croire en l’efficacité de la guerre moderne, portée par une technologie aux performances sans limites. Et pourtant, eux aussi ont traversé l’expérience de l’échec militaire et peuvent mesurer, à partir de leur propre passé, les risques considérables liés à l’engagement des forces armées.

A partir de là, il y a sans doute deux manières différentes d’aborder et de gérer les crises. Faut-il renoncer pour autant à essayer de trouver un chemin commun ? Je ne le pense pas : il faut pour cela que chacun manifeste une volonté de dialogue. Comme je l’ai déjà indiqué, la France n’a jamais refusé, pour sa part, l’usage de la force dès lors que les instruments du droit international se révèlent insuffisants – et c’est encore souvent le cas aujourd’hui dans la défense des Droits de l’Homme – et que le recours à la force s’effectue dans un cadre précis avec le soutien de la communauté internationale.

Mais, derrière le débat sur la force, c’est bien une certaine vision de l’organisation internationale que la France défend, avec l’idée qu’une vraie démocratie doit être mise en place au niveau mondial, capable de transcender les égoïsmes des Etats et de proposer une véritable gouvernance face aux défis que nous devons affronter ensemble : pauvreté, malnutritions, chômage, insécurité, terrorisme, prolifération… Ne faisons pas preuve de naïveté, nous savons qu’il faudra du temps et des efforts patients pour instaurer. Mais nous restons convaincus qu’il faut avancer dans cette voie, car c’est la seule qui apportera des solutions durables, légitimes et efficaces aux problèmes que nous affrontons.
Q – Tournons-nous vers une autre zone, puisque qu’on est sur la limite entre la caution et au contraire l’évolution lente par le dialogue et la concertation. Du temps de Brejnev, qui avait raison ? C’est la question que Glucksman posait à voix haute au cours de cette réunion. Est-ce que c’était les Foucault, les Ionesco, les Aron qui dénonçaient les atteintes au droit de l’Homme en Russie ou est-ce que c’étaient les Giscard qui voyaient en Brejnev, je ne dirais pas un facteur de démocratisation, mais enfin ceux qui défendaient cette thèse ? Est-ce que les partisans de Sakharov n’avaient pas raison contre les partisans de Brejnev ? Est-ce qu’il n’est pas sain parfois, d’avoir raison trop tôt ?

R – Il faut nuancer. Il n’y a pas d’un côté les intellectuels qui détiendraient la vérité et de l’autre les politiques qui camperaient dans l’erreur. Les dernières décennies ont montré un tâtonnement collectif.

Combien de voix ont soutenu le régime soviétique ou encore la révolution culturelle en Chine. Pour un Gide revenu d’Union Soviétique et faisant amende honorable après avoir vu la réalité de la dictature, combien ont continué à défendre des illusions meurtrières ? Les intellectuels n’ont pas toujours eu raison ; ils n’ont pas plaidé toujours et partout pour les Droits de l’Homme. Et il nous reste, tous ensemble, à tirer les leçons de ces égarements.

La dénonciation des atteintes aux Droits de l’Homme fait partie du travail de conscience de la communauté internationale. Travail indispensable. Que des voix s’élèvent à un moment donné pour dénoncer, je trouve que c’est normal. La vraie question, c’est : au-delà de ce travail de parole indispensable, quels sont les moyens qui permettent d’agir le plus efficacement, à un moment donné de la vie internationale ?

Aujourd’hui, la problématique des Droits de l’Homme ne se pose plus dans les mêmes termes, ou en tout cas peut difficilement être gérée de la même façon qu’il y a 20 ans. Nous vivons désormais dans « l’après-mur » de Berlin. Il faut d’abord savoir comment nous pouvons encourager les processus de démocratisation pour que ces valeurs, que nous considérons comme indivisibles et universelles, puissent être mieux respectées par tous ?

Evitons d’utiliser, par bonne conscience, des moyens qui amèneraient le résultat exactement inverse. Prenons le cas du Zimbabwe. A vouloir, à un moment donné, poser un certain nombre d’exigences, on déclenche des phénomènes de solidarité régionale – on le voit bien en Afrique – ou de replis sur soi qui engendrent exactement l’inverse de ce que nous souhaitons. Comment faire évoluer un pays qui se raidit et est tenté par des comportements que nous considérons comme inacceptables sur le plan des Droits de l’Homme ? Je crois que la clé, c’est d’apprécier d’abord la situation exacte.

Prenons le cas de la Russie. C’est un pays en transition, qui a connu en quelques années – moins de quinze ans depuis 1991 – une évolution tout à fait considérable, dans le sens de l’ouverture, de la mise en place d’un système démocratique, de la réforme. Le revenu par habitant a doublé, une refonte du droit a été entreprise, l’économie s’est libéralisée et ouverte sur l’extérieur, la lutte contre les circuits financiers illicites a été engagée, ce qui a conduit à rayer la Russie de la liste noire du Gafi : les acquis du processus de transition ne manquent pas et invitent à aller plus loin. Faut-il risquer d’interrompre ce processus en isolant un pays qui aujourd’hui s’achemine vers la démocratie ?

Pour juger de l’application des valeurs indivisibles et universelles, il faut prendre en compte l’évolution des sociétés, les rythmes spécifiques et, de ce fait, indispensables pour faire bouger les choses. Quelle que soit l’exigence forte que nous avons de voir respecter les Droits de l’Homme et la démocratie, est-ce que nous pouvons dicter cela de l’extérieur ? Là, je le dis clairement, et ne crains pas de me répéter : les phénomènes d’identité, les phénomènes de société font qu’une mauvaise gestion des incitations ou des pressions provoque souvent l’effet inverse de ce que nous souhaitons. On ne peut réussir sans un véritable travail global.

Q – Comment fait-on pour faire évoluer la Russie de Poutine aujourd’hui sur le bâillonnement des médias, l’intervention en Tchétchénie, sur les élections bidons sur les types mis en taule, sur la verticale du pouvoir ? Les meilleurs observateurs de la Russie s’accordent à dire qu’il y a une reprise en main. Ce qui ne veut pas dire que Poutine n’est pas le meilleur pour la Russie aujourd’hui c’est un autre problème. Comment fait-on par la méthode intelligente et subtile que vous décrivez pour faire évoluer ces choses concrètement ?

R – On parie sur la réforme. On parie sur l’ouverture. On accélère les processus de développement de la Russie et d’intégration dans le jeu international, dans les échanges mondiaux, dans ses relations avec l’Union européenne. Je crois que tout ce qui a été fait au cours de ces dernières années, le partenariat avec l’OTAN, le partenariat avec l’Union européenne, sont autant d’éléments qui favorisent cette ouverture. Ceux qui ont connu l’URSS sous Brejnev et voient la Russie aujourd’hui constatent de singulières évolutions.

Q – Ce n’est pas grâce à Samuel Pisar et au commerce Est/Ouest ?

R – Je crois que fondamentalement, il s’agit d’évolutions profondes de la société russe. Ce serait une erreur de mélanger les données. Ce qui s’est passé récemment dans l’affaire des oligarques doit être apprécié dans le cadre du problème de la propriété en Russie, des relations entre l’Etat et les régions, entre l’Etat et les entreprises.

Cela ne remet pas en cause le fait que la Russie est entrée dans un nouvel âge. Que des règles doivent être fixées, qu’il faille du temps pour le faire, que cette évolution soit marquée du sceau de l’exigence, c’est évident. Mais encore faut-il que les choses puissent se passer selon des rythmes et suivant des processus qui permettent de définir un chemin vers le progrès.

Q – Est-ce que vous pensez qu’il est sain de fermer les yeux sur le bâillonnement de la presse en Russie, l’étouffement de toutes les voix dissidentes au nom de la stabilité du réalisme et de la progressivité du processus ? Faut-il fermer les yeux sur la Tchétchénie, et feindre de penser que les élections étaient de vraies élections ?

R – Je ne crois pas qu’il soit jamais bon de fermer les yeux sur quoi que ce soit. Ce qu’il faut, c’est s’interroger sur la meilleure façon de faire progresser les choses. Le dialogue que nous avons aujourd’hui avec Vladimir Poutine et ses ministres et que nous n’avons jamais pu avoir avec aucun de leurs prédécesseurs en Russie est un dialogue d’une transparence et d’une franchise sans équivalent. Nous parlons de tout. Nous parlons de la Tchétchénie, de la situation intérieure de la Russie.

Mais il faut prendre en compte le fait que la Russie aujourd’hui est confrontée au même moment à toutes sortes de problèmes très différents et extrêmement complexes. Cette complexité-là, il faut la gérer. On peut, effectivement, souhaiter que ces évolutions s’accélèrent, mais il faut prendre en compte les extraordinaires tâches et défis qu’il faut relever aujourd’hui dans ce pays-continent.

Q – Est-ce que vous considérez Vladimir Poutine comme un véritable démocrate et un vecteur de démocratisation ?

R – Je suis convaincu que son engagement dans le sens de la réforme et de la démocratie est sincère. Je pense qu’aujourd’hui, c’est sans doute l’homme le mieux placé en Russie pour faire avancer ce processus de démocratisation. Tous les entretiens que nous avons eus avec les Russes au cours des derniers mois – et il y en a eu beaucoup – marquent clairement cette volonté-là.

Ce qui ne veut pas dire que tout soit parfait en Russie. Qu’on puisse discuter des moyens, qu’on puisse considérer à tel et tel moment que les choses pourraient être différentes, je l’admets, mais je crois qu’il y a clairement un engagement et une volonté d’avancer dans la bonne voie de la part de Vladimir Poutine. Reste, évidemment, le problème de la Tchétchénie que nous abordons régulièrement et franchement avec tous nos interlocuteurs russes, dans l’espoir d’une solution politique à ce drame.

Q – Est-ce que vous ne croyez pas que Yasser Arafat est largement responsable de l’impasse dans laquelle se trouve le mouvement palestinien ? Après tout il s’est trompé en Jordanie au moment de Septembre Noir, il s’est trompé au Liban au moment de l’intervention israélienne en 82, il s’est trompé au moment de l’Intifada, il s’est trompé dans sa connivence avec Saddam, il s’est trompé à Camp David en refusant les concessions de Barak. Est-ce que, finalement, il n’est pas, d’une part dépassé, et d’autre part responsable, pour la partie palestinienne de l’impasse dans laquelle se trouve le mouvement palestinien ?

R – Le partage des responsabilités, l’histoire en jugera, ce n’est pas aujourd’hui le fond du problème au Proche-Orient. Avoir voulu cristalliser sur la personne d’Arafat les blocages du processus ne correspondait pas à la réalité ni à l’intérêt de la communauté internationale. Arafat a en outre le mérite d’avoir été élu.

Nous avons aujourd’hui des interlocuteurs du côté palestinien. Nous avons beaucoup travaillé pour faire en sorte que l’Autorité palestinienne puisse, au-delà de son président, être dotée d’un Premier ministre. L’important est d’encourager l’évolution, l’ouverture, l’adaptation de cette Autorité. La difficulté, c’est que nous avons un dialogue de sourds entre les uns et les autres.

Je crois que là encore, il faut enclencher un processus, c’est vraiment le maître mot de la vie internationale. La clé, c’est d’avancer, c’est d’obtenir des résultats. Et une fois que ces résultats sont atteints, on peut en obtenir d’autres. Le problème est donc de trouver le mécanisme qui nous permette d’enclencher une véritable dynamique des négociations. Nous avons aujourd’hui une feuille de route qui établit les principes de la paix, c’est-à-dire ceux fixés par le droit international, et prévoit un certain calendrier. Nous avons aussi, avec les accords de Genève, un exemple de ce que pourrait produire une négociation entre Israéliens et Palestiniens s’attaquant aux problèmes les plus difficiles : statut de Jérusalem, droit au retour des réfugiés. Ce sont des exemples parmi d’autres de ce que pourraient être des solutions. Ce qui manque, c’est le moyen d’amorcer la mise en oeuvre de la feuille de route.

En réalité, la logique des préalables donne aux groupes les plus radicaux un droit de veto sur la paix. Ce sont eux qui dictent leur agenda. Il faut donc échapper à ce chantage des terroristes qui prennent en otage le processus de paix pour, à chaque étape, le bloquer. Car chaque fois qu’il y a un progrès, il se produit un attentat qui remet tout en cause. Pour réussir, il faut une grande détermination à avancer, sortir des procès d’intention et des préalables. C’est l’intérêt de tous. Pour qu’il y ait moins de violence, que les Israéliens reprennent confiance dans la négociation et que les Palestiniens soient de plus en plus nombreux à s’associer à cette avancée vers la paix. C’est-à-dire puissent y croire. S’il y a des gestes forts de la part d’Israël, permettant un retrait des territoires, s’il y a des gestes forts des Palestiniens pour empêcher les terroristes d’agir…

Q – Peut-on sincèrement espérer cela alors que tous les efforts passés incitent plutôt au découragement ?

R – Je le redis : le monde a changé, nous avons changé d’âge. Veillons à ne pas comparer des situations qui ne sont pas comparables. Nous ne pouvons pas penser le monde d’aujourd’hui avec la situation d’hier. Il faut renouveler complètement notre approche. Dans un monde bipolaire, on pouvait avoir un certain nombre de crises, l’équilibre se faisait entre les deux grands de la planète et les choses se négociaient en marge.

Nous sommes aujourd’hui dans un monde où les vents sont infiniment plus forts. C’est ce qui explique la recrudescence du terrorisme. Et dans ce monde balayé par les grands vents, il y a à la fois plus de chances, mais en même temps plus de risques. Donc notre responsabilité collective est plus grande. Ce qui veut dire qu’il faut plus de volonté collective. Au-delà des plans de paix qui ont existé, qui sont un acquis, nous devons savoir si nous choisissons la paix ou le statu quo. Je vous renvoie à la démonstration de tout à l’heure : une approche purement sécuritaire ne peut conduire qu’à plus de violence. Parce que nous savons tous qu’aujourd’hui, il n’y a pas de solution sécuritaire dans cette région.

Q – Parlons du fond. Est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui les Arabes et les Palestiniens sont prêts à accepter sincèrement l’existence d’un Etat juif au Proche-Orient ? D’un autre côté est-ce que vous pensez que Sharon, puisque c’est de lui qu’il s’agit pour encore un temps prévisible, est prêt à accepter l’émergence d’un Etat palestinien ? Ce sont des éléments qui résistent à tous les plans conjoncturels. Ce sont les deux données fondamentales. Quelle est votre appréciation de l’une et de l’autre ?

R – Je suis convaincu que, lors du Sommet de Beyrouth et à la suite du plan saoudien, il y a eu confirmation d’un changement profond de l’attitude du monde arabe vis-à-vis d’Israël. Le choix a été fait d’avancer dans le sens de la paix de façon claire et forte, à travers une reconnaissance pleine et entière d’Israël.

Du côté des autorités israéliennes, il y a une interrogation profonde – et comment n’y aurait-il pas une interrogation profonde sur ce sens de l’histoire – sur le fait qu’à un moment donné, l’acceptation d’Israël puisse être sans arrière-pensées. Mais aucun Israélien ne peut penser aujourd’hui que sa sécurité est mieux assurée par la situation actuelle que par la paix. La paix est la meilleure garantie de la sécurité d’Israël, une garantie plus sûre qu’un mur de séparation au tracé de surcroît illégal. J’en suis convaincu.

Pourquoi ? Parce que toute la communauté internationale devient alors garante de la paix et elle est prête à le faire. Il vaut toujours mieux avoir un interlocuteur que l’on connaît qu’un interlocuteur invisible. Tout le sens de l’histoire va justement dans cette direction. Mais on a le sentiment qu’au Proche-Orient, les hommes hésitent, l’histoire balbutie.

Pourtant, les fondements de la paix n’ont jamais fait l’objet d’un tel consensus. Nous savons tous que l’Etat palestinien sera créé sur la base des frontières de 1967. Il n’y a pas d’autre solution. C’est l’objectif de la communauté internationale ; c’est ce que les Israéliens et les Palestiniens ont accepté en approuvant la feuille de route. Mais tout se passe comme si ce processus était tellement clair qu’on hésitait à y entrer pour des raisons peu ou mal avouées. Aujourd’hui, il n’y a pas d’autre solution que d’avancer vite vers la paix. Car on voit bien que tout le destin du Moyen-Orient se joue là. Toutes les situations sont liées : Bagdad, Jérusalem, l’évolution du rapport de force entre les pays arabes, modérés ou radicaux, l’évolution de l’Iran. Si le pari de la paix et de la stabilité du Moyen-Orient n’est pas fait, il y a le risque de voir les situations se dégrader bien davantage encore. Je ne pense pas qu’Israël puisse méconnaître l’importance de l’enjeu et le danger d’un Moyen-Orient qui serait livré à des forces antagonistes, au terrorisme, à la prolifération. Ce serait un risque beaucoup plus considérable pour son destin que celui de la paix. C’est aussi un enjeu pour le monde entier, car l’évolution de l’Islam n’est pas sans lien évidemment avec le sort des peuples musulmans.

Q – Quel jugement portez-vous sur l’initiative de Genève ? Diriez-vous qu’il s’agit d’un espoir ou d’un leurre ?

R – L’initiative de Genève donne un horizon à la communauté internationale. Dans un contexte marqué par le blocage du processus de règlement, cette initiative prise par des Israéliens et des Palestiniens constitue une raison d’espérer. Elle montre que la négociation est possible et que des solutions peuvent être apportées à toutes les questions, y compris les plus délicates comme le sort de Jérusalem et celui des réfugiés.

Elle a réveillé les consciences en rappelant les enjeux à long terme. Elle a relancé le débat tant du côté palestinien, où un nouveau gouvernement est en place, que du côté israélien, où le Premier ministre s’affirme prêt à reprendre le dialogue. Aussi la France appuie-t-elle cette démarche. Elle était représentée à Genève de façon éminente par Mme Simone Veil, qui était porteuse d’un message du président de la République affirmant que notre pays continuerait d’agir sans relâche pour mettre en oeuvre la feuille de route.

L’important, à présent, est d’utiliser ces circonstances favorables pour relancer l’action diplomatique. Israël et les Palestiniens, je l’ai déjà dit, doivent sortir de la logique des préalables qui donne aux adversaires de la paix la maîtrise de l’agenda, et faire des gestes susceptibles de créer la confiance en marquant leur volonté de progresser. Le Quartet doit se ré-impliquer et l’ensemble des pays de la région se mobiliser.

La France avance des idées pour une action internationale plus audacieuse : réunir la conférence de paix prévue par la feuille de route, ce qui marquerait l’engagement de la communauté internationale au service de la paix, étudier l’hypothèse d’une présence internationale sur le terrain, ce qui contribuerait à la sécurité, avec un mécanisme de supervision associant toutes les parties, qui contrôlerait la mise en ¿uvre parallèle des obligations qu’elles auraient souscrites.

Q – Un exemple qui nourrit le scepticisme de ceux qui sont sceptiques de manière constante. Le Liban. Depuis les accords de Taef il est question du départ des troupes syriennes, de redéploiement dans la Bekaa Les Israéliens sont partis, à part les trois fermes. Les Syriens y sont toujours. Il n’y a pas une voix sur la scène internationale qui demande la désyrianisation du Liban.

R – Nous avons marqué la nécessité du plein respect de l’indépendance du Liban. Une fois de plus, la question est de savoir comment avancer dans cette direction.

Q – J’ai posé la question à Hariri. Pourquoi est-ce que vous ne demandez pas le départ des Syriens ? Il m’a dit : ils partiront quand je le leur demanderai. Le problème c’est qu’il ne leur demande pas !

R – Au Moyen-Orient, les situations sont très imbriquées. Que progresse la paix au Proche-Orient qui, par définition, doit inclure la Syrie et le Liban, et c’est toute une situation qui évolue. Le lien paix, sécurité, démocratie, nous le connaissons tous. C’est un lien vertueux.

Une paix juste au Proche-Orient ne manquerait pas d’avoir un impact extrêmement profond. Elle ôterait, en quelque sorte, une justification aux extrémistes et aux fanatiques qui s’appuient sur la situation actuelle.

Donc, notre action vise à faire en sorte que le processus de paix progresse, et qu’il puisse concerner l’ensemble des pays de la région dont la Syrie et le Liban. Nous pensons là encore que le dialogue doit s’intensifier ; nous avons multiplié les occasions et les contacts avec les autorités syriennes non seulement pour faire avancer la recherche de solutions au conflit, mais également pour faire progresser la réflexion sur l’ouverture et les réformes intérieures en Syrie. Il faut faire en sorte que ce pays puisse apporter sa contribution à l’évolution du Moyen-Orient. Le laisser de côté ne me paraît pas le meilleur moyen d’accroître la stabilité régionale. D’où le caractère stratégique de la signature prochaine de l’accord d’association entre l’Union européenne et la Syrie.

Q – Peu importe le bout par lequel on prenne la pelote de laine.

R – En l’occurrence, je suis convaincu que le conflit israélo-palestinien, pour les peuples du Moyen-Orient, est sans doute le point crucial, celui qui a la force symbolique la plus grande.

Nous pouvons aboutir à un résultat au Moyen-Orient. Je crois qu’il est essentiel de reprendre confiance dans l’idée que les choses peuvent bouger, que l’échec n’est pas fatal. Et je crois qu’aujourd’hui la communauté internationale a un vrai devoir de faire avancer le règlement de ces crises. Quand nous voyons que se posent, dans la même région, à la fois des questions de prolifération, de terrorisme, de crises régionales, nous nous rendons compte à quel point ce lien entre ces crises est un lien vicieux.

Q – Quel sont les dirigeants arabes et israéliens qui ont le mieux compris le sens de cette dynamique ?

R – Il ne nous appartient pas de choisir les interlocuteurs qui nous arrangent. Il faut travailler avec les responsables qui sont là, ici et maintenant. Sinon, ce serait prendre le risque de créer des progrès illusoires ne s’appuyant pas sur une vraie légitimité.

Q – Vous pouvez citer des gens qui sont morts, comme Rabin, comme Sadate.

R – Bien sûr. La clé de la confiance retrouvée pour le Moyen-Orient, c’est l’idée que les choses pourraient connaître un autre cours. Quand vous vivez pendant des décennies sous le poids de la guerre, de la violence, il se crée un phénomène d’inhibition extrêmement profond, collectif, qui rend comme inimaginable que les choses puissent être différentes. C’est à nous de faire en sorte que l’espoir puisse revenir. Et quand des dirigeants se tournent vers nous pour solliciter une action et un espoir, nous avons véritablement un devoir de leur répondre.

Par ailleurs, nous devons considérer, ce qui est une évidence, que notre destin se joue en grande partie dans cette région. N’oublions pas que nous sommes aux portes du Moyen-Orient. L’Irak est frontalier de la Turquie. Les répercussions de ces conflits du Moyen-Orient sur notre propre sécurité sont évidentes. Les enjeux culturels ou de gouvernance mondiale sont évidents. Cela demande, je crois, un très fort investissement de la communauté internationale.

Q – Est-ce que la Turquie a vocation à appartenir à l’Union européenne ? Pourquoi ? Et à quelle condition ? Est-ce que vous avez le sentiment que les islamistes turcs jouent l’Europe pour mieux se débarrasser des militaires, mais qu’au fond leur conviction européenne n’est pas profonde ?

R – Je crois que la Turquie a fait un choix très profond d’ancrage et d’avancée vers l’Europe. Ce n’est pas un choix récent. N’oublions pas que les premières discussions sur une éventuelle entrée de la Turquie dans l’Europe datent de 1963. Et même d’avant : depuis Atatürk et son rêve d’une Turquie européanisée. L’Europe travaille ainsi sur cette idée depuis des décennies.

Nous devons nous interroger sur ce que doit être demain notre projet européen et faire à partir de là notre choix. A l’égard de la Turquie, cela suppose que nous approfondissions notre réflexion sur les liens culturels, historiques et géographiques entre ce pays et chacun des membres de l’Union européenne. Nous avons décidé d’inscrire la question d’une entrée de la Turquie dans le calendrier de travail de l’Union européenne. Il est important de garder ce cap. A partir des critères que nous avons établis, des principes que nous avons posés pour accepter que la Turquie entre dans un processus d’adhésion, nous devons faire cet examen sérieusement.

Nous devons aussi prêter attention aux efforts considérables accomplis par la Turquie. Un processus de réformes a été engagé, avec des évolutions importantes. Est-ce que ces réformes sont suffisantes, est-ce que la Turquie est, aujourd’hui, en mesure d’entrer dans le processus d’adhésion ? Il appartient aux chefs d’Etat et de gouvernements européens de prendre cette décision sur la base du rapport que fera la Commission. Vous savez que le rendez-vous est fixé pour la fin de 2004.

Ce qui est certain, c’est que le rejet de la Turquie pour des raisons identitaires ou confessionnelles serait une erreur. Voilà un pays qui s’ouvre, se réforme et qui s’est profondément démocratisé. L’idée que l’Europe puisse à un moment donné dire non parce que la Turquie serait de confession musulmane ne ferait qu’aviver le ressentiment.

Q – Pourrait-elle dire non, tout simplement parce qu’elle ne fait pas partie de l’Europe ? Si l’on accepte la Turquie, pourquoi pas l’Algérie, pourquoi pas la Tunisie, pourquoi pas le Mali ?

R – Ne mélangeons pas tout. Ce que je crois, c’est qu’il y a dans l’attitude constante de l’Europe une disponibilité à développer toutes les formes possibles de partenariat et qu’aujourd’hui, ce travail doit être fait sérieusement, en commun, et sur la base que nous avons posée.

Q – Votre intuition vous pousse à penser que si la Turquie répondait aux conditions qui sont posées, son appartenance à l’Europe ne devrait pas être contestée à voix haute ?

R – Voyons d’abord si la Turquie confirme clairement sa volonté de poursuivre dans la voie des réformes déjà engagées. Il appartiendra alors à la Commission européenne de nous présenter son rapport et aux membres de l’Union de décider ensemble de la suite à lui donner.
Q – Qui est responsable selon vous de la non-adoption de la Constitution Giscard ?

R – Le sommet de Bruxelles a constitué un rendez-vous manqué. Ce n’est pas le premier : depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’histoire de la construction européenne est une succession d’avancées et de tensions surmontées.

L’Europe a connu plusieurs âges : l’âge du traité de Rome qui a fixé les bases des institutions et des politiques et a permis notamment la création du marché commun, de l’union douanière, de la PAC. L’âge de Maastricht ensuite, qui a donné à l’Europe une dimension nouvelle, avec l’introduction de l’euro, l’institution d’une Union européenne et de nouveaux champs d’action comme la politique étrangère et de sécurité commune, ou encore la coopération en matière de justice et de sécurité intérieure.

Aujourd’hui nous entrons dans un nouvel âge, celui de la grande Europe élargie, qui connaît un enfantement difficile et douloureux. Pourquoi ? Nous sommes engagés dans un temps aussi important que celui des philosophes des lumières : il s’agit de trouver une réponse à la période de doute et de crise que nous traversons dans tous les domaines. Songez à la science où des phénomènes comme l’apparition des OGM, les brusques changements climatiques, la remise en cause de l’énergie nucléaire augmentent le scepticisme à l’égard de progrès techniques qui n’étaient pas contestés il y a encore une trentaine d’années. Ce type de problèmes, de même que les menaces globales du terrorisme et de la prolifération, dépassent de loin le cadre de l’Etat-nation.

Le grand défi est donc de parvenir à construire un espace politique démocratique plus vaste, capable de répondre aux défis contemporains. C’est tout l’enjeu de la construction européenne. Notre objectif est de faire vivre une démocratie pour l’Union européenne, à travers des règles communes acceptées par tous. Le projet de Valéry Giscard d’Estaing répondait à ces objectifs : la mise en ¿uvre de la double majorité permettait par exemple de prendre en compte à la fois les aspirations des peuples et les exigences des Etats. C’est pourquoi nous nous sommes battus pour que cette conception ambitieuse l’emporte.

A côté de cette ambition, reste la nécessité, comme je l’ai dit plus haut, d’adapter notre projet européen à l’Europe élargie. Cela implique d’organiser les objectifs de l’Union de manière plus rationnelle autour de la réalisation du grand marché d’abord, mais aussi en prenant en compte les domaines politiques d’avenir comme la politique étrangère, la défense, la justice ou la sécurité intérieure ; cela nécessite aussi de définir une architecture institutionnelle adaptée à un ensemble de vingt-cinq Etats qui devrait encore s’accroître à l’avenir

Q – Avec une telle ambition, comment voyez-vous la suite des discussions sur le projet de Constitution ?

R – C’est vrai, l’enjeu est sans équivalent et, comme je l’ai dit, le défi fait passer l’Europe dans un autre âge. Mais ce choix est essentiel pour l’avenir de notre continent : il fonde notre conviction et notre confiance dans l’approche choisie par la Convention.

Nous avons constaté à Bruxelles qu’une très large majorité de participants étaient favorables aux propositions de la Convention européenne précisées et complétées par la Conférence intergouvernementale. Mais il y a eu des oppositions, ce qui n’est pas surprenant et correspond, soyons honnêtes, à la logique de ce genre de discussions. De fait, il n’y a pas eu de véritable négociation. Entrer dans le vif du sujet, c’était risquer une épreuve de force ou un « détricotage » du projet de Constitution. Sans doute valait-il mieux se donner du temps et préserver nos chances d’avoir une Constitution ambitieuse pour toute l’Europe.

Pour notre part, nous souhaitons trouver dans les mois qui viennent un accord sur une base aussi proche que possible du texte de la Convention. Nous voulons en effet un texte ambitieux. Nous sommes donc prêts à prendre le temps nécessaire pour que l’accord soit à la hauteur des enjeux.

Q – L’échec du sommet de Bruxelles ne montre-t-il pas qu’il aurait fallu procéder à l’approfondissement avant l’élargissement ?

R – D’abord, il a été clairement décidé que le seul préalable institutionnel à l’élargissement serait le traité de Nice, conclu en décembre 2000. Naturellement, nous aurions souhaité qu’il soit plus ambitieux, mais il fallait absolument trouver un accord à Nice pour permettre à l’élargissement de s’effectuer selon le calendrier prévu. C’est la raison pour laquelle le Conseil européen a décidé à Laeken, en décembre 2001, de lancer les travaux de la Convention afin de permettre cet approfondissement de l’Union.

Que nous n’ayons pas abouti à Bruxelles montre l’importance des défis auxquels est confrontée l’Europe. Elle doit surmonter l’hétérogénéité liée aux différences entre les niveaux de développement de ses membres, et la complexité institutionnelle qu’implique l’entrée de dix nouveaux partenaires, dont la plupart sont des Etats de petite taille.

Mais il lui faut surtout déterminer quelle ambition elle doit nourrir et, dans le même temps, dessiner les contours d’une Union qui devra, à l’avenir, se montrer à la fois plus efficace dans ses décisions et plus souple dans ses actions chaque fois que nécessaire. Il est clair que l’importance du nombre d’Etats membres nous contraint tous à envisager une architecture européenne plus diversifiée, fondée sur un « socle commun » de principes et de règles pour faire tourner le grand marché intérieur et, par ailleurs, sur des coopérations sectorielles pour permettre à ceux qui veulent en faire plus d’aller de l’avant sans jamais fermer la porte aux membres qui souhaiteraient les rejoindre plus tard. Ce sera là un nouveau témoignage de l’unité dans la diversité qui est au coeur de la démarche européenne.

Q – La France et l’Allemagne sont-elles toujours la locomotive de la construction européenne ?

R – Depuis plus d’un an, la France et l’Allemagne ont été à l’origine de la plupart des avancées européennes. Ainsi leur action conjointe a-t-elle rendu possible le déblocage des négociations d’élargissement et l’accord sur le financement de la politique agricole commune jusqu’en 2013, le traitement de la candidature turque, la relance de la construction de l’Europe de la défense, l’accélération des travaux de la Convention européenne.

Q – L’idée selon laquelle il pourrait y avoir des Etats pionniers (noyaux durs) au sein de l’Union européenne n’est-elle pas un « remake » de l’Union franco-allemande après l’échec du plan Fouchet

R – Plus qu’à des références historiques, ce concept d’Etats pionniers répond à la nécessité, pour l’Union élargie, de permettre aux pays les plus ambitieux d’avancer tout en restant ouverts à ceux qui voudraient les rejoindre. Ce n’est pas une avant-garde fermée mais un mécanisme à inventer pour permettre à l’Europe de se développer.

Nous l’avons déjà fait pour la libre circulation des personnes avec Schengen et pour la monnaie unique. L’instrument juridique existe : il s’agit des coopérations renforcées, introduites dans les traités à Amsterdam en 1997. Il faut aller de l’avant et tracer la voie dans l’intérêt de l’Union tout entière.

Dans ce contexte, le couple franco-allemand doit tenir toute sa place. A Bruxelles, il y a eu des progrès importants en matière de défense européenne et ce sont bien l’Allemagne et la France qui ont convaincu le Royaume-Uni de participer à ces progrès. Le partenariat franco-allemand est indispensable pour faire avancer l’Europe. Mais sa contribution ne saurait être exclusive ; dans une Europe élargie, les accords auront besoin demain de l’appui résolu du plus grand nombre.

Q – Ne pensez-vous pas que l’entrée des « nouvelles démocraties » ex-soviétiques dans l’Union européenne fera pencher cette Union européenne vers les Etats-Unis ?

R – Je ne crois pas qu’on puisse établir une division entre anciens et nouveaux membres de l’Europe. Lors de l’affaire irakienne, et récemment encore lors du sommet de Bruxelles, les lignes de partage étaient beaucoup plus complexes et passaient entre les anciens comme entre les nouveaux. Tout au plus peut-on parler d’une certaine différence de culture, les pays ayant une longue expérience de l’Europe n’ayant pas toujours les mêmes réactions que ceux qui la découvrent.

Ces nouveaux membres ont adhéré en même temps à l’Alliance atlantique et à l’Union européenne. Comme l’Otan est la garantie de leur sécurité, ils peuvent être tentés de voir dans l’Union, à ce stade, une enceinte davantage économique que politique. L’apprentissage de la réalité communautaire rééquilibrera certainement leur vision.

Q – Quel est, dans l’idéal, le lien institutionnel défense européenne/Otan qui vous semble le plus souhaitable ?

R – La défense européenne se construit en liaison étroite avec l’Alliance atlantique. Tous les textes adoptés à cet égard au sein de l’Union européenne rappellent ce lien, y compris lors du dernier Conseil européen, qu’il s’agisse de la coopération structurée, de la clause de défense mutuelle et de la cellule de planification et de conduite des opérations. Avec la mise en oeuvre des arrangements de « Berlin plus », l’OTAN a de son côté apporté son soutien au développement de la politique européenne de sécurité et de défense, la PESD.

Aujourd’hui, nous assistons à une multiplication des crises régionales et à une aggravation des menaces, avec notamment la prolifération et le terrorisme. Nous devons renforcer notre mobilisation et nos volontés. Ni les Etats-Unis ni l’Europe n’ont les moyens de répondre seuls aux besoins actuels de sécurité ; l’implication de chacun est plus que jamais nécessaire.

Aussi n’y a-t-il aucune contradiction entre l’affirmation de l’Europe de la défense et le resserrement du lien transatlantique. Nos efforts pour renforcer la défense européenne accompagnent et complètent ceux de l’Alliance. Des mécanismes de consultation réguliers existent entre les deux structures pour s’assurer, en particulier, de leur complémentarité. Entre les deux pôles de l’ensemble transatlantique, il existe une complémentarité à exploiter. Notre conviction est que l’Alliance, transformée par ses relations avec l’Union européenne comme par ses propres décisions, sera d’autant mieux à même d’affronter les défis d’aujourd’hui et de demain.

Q – Abordons maintenant l’Afrique. Quelles sont, concrètement, les innovations introduites par votre politique africaine ?

R – Elle se situent dans la droite ligne de tout ce que nous venons d’évoquer : le souci du mouvement et de l’action, l’exigence de justice, la conviction que la recherche collective du dialogue politique doit être privilégiée sur le recours unilatéral à la force, la certitude enfin que, face aux crises qui l’agitent, ce continent ne peut pas se satisfaire de l’indifférence de la communauté internationale, parce que l’équilibre et la sécurité du monde contemporain sont très directement en cause.

La permanence de conflits qui secouent encore près de la moitié des Etats du continent, comme la fracture économique qui s’élargit avec le monde développé nourrissent en effet directement la menace terroriste. En réalité, l’Afrique se situe aujourd’hui au carrefour des risques et des enjeux du monde contemporain. Et l’histoire et la géographie nous confèrent une responsabilité particulière à l’égard de ce continent immédiatement voisin du nôtre.

C’est ce sentiment qui fonde aujourd’hui notre volonté de placer en permanence le développement et la sécurité de l’Afrique au coeur des agendas internationaux, et notre implication déterminée en faveur de la résolution des crises : Madagascar, Côte-d’Ivoire, Centrafrique, Comores, République démocratique du Congo, Burundi, Soudan. Il n’y aura pas de développement durable sur le continent africain sans paix ni sécurité. Mais il n’y aura pas non plus de sécurité efficace pour le monde contemporain sans développement et pacification du continent africain.

A chaque fois, cette implication s’est faite sur la base de principes clairs : respect de la légitimité du pouvoir, préservation de l’intégrité des frontières et de la souveraineté des Etats, souci de la stabilité et de la cohésion régionale. Dans le même temps, nous avons eu le souci, dès l’origine, d’appuyer les solutions préconisées par les médiations africaines – Union africaine à Madagascar et aux Comores, CEDEAO en Côte-d’Ivoire, CEMAC en Centrafrique, IGAD au Soudan – et surtout de mobiliser les Nations unies et l’Union européenne : c’est en Ituri que la première opération de défense européenne hors d’Europe a eu lieu.

Enfin, après plusieurs années de baisse de notre aide au développement, le gouvernement a décidé de porter notre effort à 0,5% du PIB d’ici 2007, poursuivant résolument le respect des engagements pris à Monterrey et à Kananaskis. A Evian, dans le cadre de sa présidence du G8, la France a mis le développement du continent africain au coeur de l’agenda de la communauté internationale.

Q – Notre rôle en Côte-d’Ivoire est-il, ou non, un succès ?

R – Notre intervention en Côte-d’Ivoire s’est fondée sur une conviction claire : il n’y a pas de solution militaire durable à un conflit dont les racines sont profondes et les implications régionales évidentes. Seul un processus politique mis en oeuvre par l’ensemble des protagonistes, en liaison avec l’environnement régional et bien articulé avec la communauté internationale, peut permettre de surmonter la crise.

La France a donc, en appui à la force régionale africaine, déployé 4 000 soldats sur le terrain. Mais surtout, elle s’est investie pour réunir les Ivoiriens autour d’un processus de réconciliation politique, qui a abouti aux accords de Marcoussis.

Quel bilan peut-on tirer de cette action ? A l’évidence, elle a permis d’éviter la guerre civile. Des étapes essentielles ont été franchies, : cessez-le-feu généralisé, constitution d’un gouvernement de réconciliation, normalisation des relations avec les pays voisins, début des opérations de regroupement des armes et de levée des barrages, prémices d’un retour à la vie normale.

Il faut maintenant pousser les feux pour mettre en oeuvre les accords, ce qui suppose l’adoption des réformes prévues par les accords de Marcoussis sur le régime foncier ou encore la loi électorale. Beaucoup reste à faire, et des hésitations et des inquiétudes demeurent, ce qui est bien normal. Mais la France a pleinement confiance dans la volonté et la capacité de tous nos partenaires ivoiriens de mener à bien le processus en cours.

Q – Quels sont, sur le continent africain, nos principaux motifs de succès et d’insatisfaction ?

R – La situation en Afrique demeure difficile. La guerre y touche près d’un pays sur trois et certains conflits, comme celui de Somalie, restent à l’écart de l’attention internationale, constituant de ce fait des foyers dangereux. Le continent africain est toujours l’enjeu de conflits ancestraux pour le partage de la terre et de l’eau, d’antagonismes ethniques et religieux, mais aussi celui de nouvelles menaces liées aux fondamentalismes, à l’accélération de la circulation d’armements, à l’élargissement des zones de non-droit. La faim et les grandes endémies continuent d’y sévir. La marche à la démocratie n’est pas achevée. L’échec du sommet de Cancun risque de retarder l’intégration des pays africains dans les circuits commerciaux mondiaux. D’une façon générale, l’attention de la communauté internationale à l’égard de l’Afrique reste insuffisante.

Pourtant, ce continent connaît aussi des évolutions remarquables. Beaucoup d’Etats ont renoué avec la paix, comme l’Angola, ou viennent de franchir des étapes essentielles, comme la République démocratique du Congo, le Soudan, la Côte-d’Ivoire ou la Centrafrique. Alors que l’économie mondiale marche au ralenti, l’Afrique enregistre une croissance supérieure à la moyenne. S’agissant de la démocratie, les progrès sont réels, malgré un contexte économique particulièrement difficile et plusieurs pays connaissent désormais l’alternance politique. Les Etats africains souhaitent évoluer vers un partenariat plus mature. Ils commencent à se mobiliser au service du développement, comme l’atteste le Nepad, et du règlement des conflits, comme le prouve la multiplication des médiations régionales. A l’heure où une mondialisation mal contrôlée déboussole les esprits, l’Afrique constitue ainsi un réservoir de biens publics mondiaux et de valeurs fondamentales.

Aujourd’hui, le continent africain constitue pour la France, l’Europe et le monde, un devoir de solidarité et une exigence de justice, mais aussi une chance à saisir.

Q – Pour en venir à l’Amérique Latine, quelles réflexions vous inspire l’émergence d’un « axe » Lula-Chavez-Kirchner ? L’Amérique Latine vire-t-elle « à gauche » ? Quelle doit être la stratégie de la France à cet égard ?

R – Il est clair qu’en Amérique Latine il existe aujourd’hui de fortes attentes en matière de réformes sociales, de réduction des inégalités et de développement durable. Cette région du monde est, selon les statistiques internationales, la plus inégalitaire au monde : l’écart entre les revenus des classes sociales les plus aisées et ceux des plus pauvres y est, en moyenne, plus grand que partout ailleurs.

Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que nombre de chefs d’Etat se soient fixés pour objectif non seulement de créer les conditions d’une croissance saine, mais aussi d’en mieux répartir les fruits. Les présidents Lula et Kirchner partagent clairement cette préoccupation d’équité, à laquelle adhère aussi, par exemple, le président chilien Ricardo Lagos. Une visite prochaine, début février, au Chili, en Argentine et au Brésil me donnera d’ailleurs l’occasion de m’entretenir avec les dirigeants de ces trois pays.

Répondre aux attentes sociales n’est pas facile car les réformes à mettre en oeuvre doivent également favoriser l’insertion de ces pays dans l’économie mondiale. La politique tentée par le président Lula depuis son arrivée au pouvoir, en janvier dernier, s’efforce de créer une croissance durable tout en amorçant la nécessaire modernisation de la société brésilienne. L’Argentine, au sortir d’une crise douloureuse, semble vouloir agir dans la même direction sous la conduite de M. Kirchner. Ces deux présidents expriment une volonté commune de renforcer l’intégration de leurs deux pays au sein du Mercosur. C’est un mouvement très positif que la France veut encourager.

Dans ce contexte, notre stratégie consiste également à appuyer les efforts visant à apporter des solutions aux situations de crise politique et économique que connaissent des pays comme le Venezuela ou la Bolivie. Au sein du FMI, nous soutenons la négociation, avec les pays latino-américains, de programmes crédibles, efficaces et prenant en compte leur réalité sociale.

Je rencontre fréquemment mes homologues latino-américains et je suis toujours frappé par la grande similitude de vision et d’analyse qui ressort de nos échanges. Prenez l’exemple de la crise irakienne : le Mexique et le Chili, qui siégeaient alors au Conseil de sécurité, avaient une analyse de la situation qui était très proche de la nôtre ; eux aussi ont défendu une démarche multilatérale et plaidé pour l’unité de la communauté internationale.

Le continent latino-américain ne nous est pas indifférent malgré la distance. Nos entreprises l’ont d’ailleurs bien compris qui y sont de plus en plus actives et y investissent chaque jour davantage. Dans le monde incertain dont nous venons de parler longuement, elles voient dans cette nouvelle Amérique latine, démocratique, à la recherche d’une meilleure intégration régionale, un pôle de stabilité. Je rappelle enfin une autre dimension, essentielle pour notre relation avec cette partie du monde : la France est d’Amérique par ses départements d’Outre-mer. Notre intérêt pour la région est donc très concret.

Q – En Colombie, la politique de « la main tendue » d’Andrès Pastrana a échoué. La politique « dure » d’Alvaro Uribe ne réussit pas non plus. Que suggère la France pour sortir de cette impasse ?

R – Il y a en Colombie aujourd’hui une forte aspiration de la part de la population à la fermeté vis-à-vis des groupes armés illégaux. C’est là le contrecoup des efforts de paix avec les guerillas qui n’avaient débouché ni sur des négociations sérieuses, ni sur une diminution des violences.

La France appuie la politique de restauration de l’autorité de l’Etat mise en oeuvre par le président Uribe dans la mesure où elle a également pour objectif l’ouverture de négociations avec les guérillas. Nous estimons en effet qu’il n’y aura pas de solution durable au conflit colombien sans négociations permettant de garantir la réinsertion des membres des groupes armés illégaux dans la vie démocratique. Nous comptons à cet égard sur le rôle que peut jouer le Secrétaire général des Nations unies.

L’un des aspects les plus dramatiques du conflit colombien est la séquestration prolongée de personnes par les guérillas, à l’exemple de notre compatriote Ingrid Betancourt. Nous souhaitons qu’un accord à caractère humanitaire permette leur libération, qui serait le signe d’une volonté de s’engager enfin sur la voie de la paix.

La situation terrible des otages symbolise l’horreur de ce conflit, les milliers de familles dévastées par l’absence et le prix humain payé par la population colombienne. C’est pourquoi j’avais choisi, en novembre 2002, d’effectuer à Bogota ma première visite en Amérique latine. J’y avais dit la disponibilité de la France à rechercher, avec les Colombiens, les solutions à cet affrontement qui endeuille le continent. Cette disponibilité reste entière.

Q – Comment voyez-vous l’évolution de Cuba à la mort de Fidel Castro ? Ne devrions-nous pas préparer l’avenir en aidant davantage la dissidence intérieure cubaine ?

R – Ne brûlons pas les étapes : Fidel Castro est encore vivant. Ceci étant, Cuba est à l’évidence promis à des transformations. Nous espérons qu’elles iront dans le sens d’une véritable démocratisation de la vie publique. Naturellement, nous travaillons à favoriser ces évolutions et à faire en sorte qu’elles s’effectuent le mieux possible. Ainsi aidons-nous, dans cette perspective, la société civile à se structurer et à faire émerger en son sein les éléments d’un changement politique.

Dans l’immédiat se pose le problème du respect des droits des personnes. L’arrestation en mars 2003 de plus de 70 journalistes, écrivains ou défenseurs des Droits de l’Homme, puis leur condamnation à de lourdes peines de prison, ainsi que l’exécution en avril de trois « candidats au départ », ont amené la France et ses partenaires au sein de l’Union européenne à réagir. Nous avons restreint nos contacts politiques avec les autorités cubaines et suspendu notre coopération dans certains secteurs. Seuls des gestes forts dans le domaine des Droits de l’Homme permettront de relancer le dialogue avec Cuba.

Q – Que dire de la situation actuelle en Haïti ?

R – La démocratie haïtienne est aujourd’hui en crise. Alors que l’île commémore aujourd’hui le bicentenaire de son indépendance qui inspire toujours, à juste titre, la lutte de nombreux peuples pour la conquête de leurs droits, ce pays se retrouve parmi les plus pauvres du continent.

Mais je ne crois pas à la fatalité d’un drame haïtien. La France n’entend pas rester indifférente à la dérive actuelle. J’ai demandé à Régis Debray de réfléchir avec un groupe d’experts aux façons de relancer sur le long terme la relation franco-haïtienne. Si la France peut s’engager davantage pour aider le peuple haïtien à trouver le chemin de son avenir, soyez assuré qu’elle le fera.

Q – Pour ce qui est de l’Asie, qui s’affirme comme la nouvelle grande région du monde, quelles sont les ambitions de notre pays ?

R – Depuis plusieurs années, l’évolution de l’Asie fascine par l’ampleur de sa croissance économique et les progrès impressionnants accomplis dans les domaines scientifiques et techniques. L’envoi par la Chine d’un homme dans l’espace a été le symbole le plus spectaculaire de cette évolution.

Mais, au-delà des progrès matériels, l’Asie fascine la France parce que ce continent résume, de manière exacerbée, les grandes tendances de notre temps. La réalisation ou l’échec de notre vision du monde se jouera largement en Asie.

Le monde sera-t-il celui de purs rapports de force ou celui du respect des cadres multilatéraux et des responsabilités collectives ? Sera-t-il celui d’une culture aseptisée et nivelée ou celui de la diversité ? Sera-t-il celui de respect des autres ou celui de la confrontation violente fondée sur l’extrémisme religieux ou nationaliste ? Sera-t-il celui d’un développement maîtrisé ou celui d’une mondialisation effrénée ?

Ces questions qui sont au coeur de notre diplomatie se posent certes en de nombreux endroits du globe, mais elles se posent toutes en Asie avec une acuité particulière, et elles ne trouveront pas de réponse satisfaisante sans un engagement volontaire des pays asiatiques.

Prenez par exemple le thème de la diversité culturelle ; vous verrez que les pays asiatiques partagent les mêmes interrogations que notre pays : comme concilier l’attachement à des cultures et des identités millénaires et la volonté de modernité et d’ouverture au monde ? Plus largement, les défis de la globalité, qu’il s’agisse de l’environnement, du développement durable ou de la régulation du commerce, se posent avec une force particulière aux économies asiatiques émergentes.

S’agissant de la sécurité, l’Asie est porteuse de tous les enjeux d’aujourd’hui : le terrorisme qui, de l’attentat de Bali à celui qui a frappé nos compatriotes à Karachi, affecte une grande partie du continent. Les fondamentalismes également qui, sous différentes formes, affectent les pays asiatiques. La prolifération, enfin, dont certaines des crises les plus aiguës, je pense notamment à la Corée du Nord, se situent en Asie.

L’ambition de la France, c’est d’être présente aux côtés des pays asiatiques pour relever ces défis ; c’est d’être, en Europe, leur partenaire privilégié ; c’est de puiser dans les affinités historiques et humaines, qui nous unissent à ce continent, les capacités de façonner ensemble un monde meilleur.

Q – Précisément, comment voyez-vous l’évolution des principales crises qui affectent le continent asiatique ?

R – Là également, l’Asie offre un point d’application privilégié des principes dont la France a fait le fondement de sa diplomatie.

C’est d’abord la recherche de l’unité de la communauté internationale sur la base du respect du droit. En Afghanistan, nous sommes intervenus pour éliminer le régime des talibans et jeter les bases d’une démocratie respectueuse du droit de chacun. Nous avons pu le faire grâce aux décisions du Conseil de sécurité prises au lendemain du 11 septembre, je le rappelle sur l’initiative de la France, et grâce à la mise en place d’un dispositif des Nations unies bénéficiant du soutien de tous. C’est dans ce cadre que la France a engagé des forces militaires et qu’elle participe à l’effort de reconstruction d’un Etat afghan démocratique. Beaucoup reste à faire mais les Afghans, avec l’aide de la communauté internationale, sont sur la bonne voie. La prochaine grande étape sera l’organisation des élections.

En Corée du Nord, la communauté internationale a également manifesté sa cohésion, notamment dans le cadre de l’A.I.E.A., pour estimer que les dirigeants de Pyong Yang devaient revenir sur leur dénonciation du TNP et respecter intégralement les règles de la non-prolifération. Mais cette unanimité sur des objectifs bien définis doit s’accompagner d’imagination sur les moyens d’y parvenir. C’est pourquoi nous apportons notre entier soutien au processus de Pékin qui réunit les six pays les plus directement concernés par la situation en Corée du Nord. Nous souhaitons que le respect du droit et la persuasion par le dialogue permettent de trouver une issue pacifique à cette crise. Il appartiendra au Conseil de sécurité de se prononcer pour entériner un accord ou, le cas échéant, pour constater l’impossibilité d’y parvenir par le dialogue actuel.

Q – Quelles sont les échéances sur le calendrier asiatique de la France ?

R – Il y a tout d’abord la participation, directe ou indirecte, à la gestion des crises que l’on vient d’évoquer. Je mentionnerai également les relations très étroites que nous entretenons avec l’Inde et le Pakistan, qui nous permettent d’aborder en toute franchise les questions qui opposent les deux pays et dont chacun mesure l’ampleur stratégique. J’évoquerai dans un autre domaine, la participation de la France au processus de Bangkok qui vise, autour de la Thaïlande, à faciliter l’évolution du régime de Rangoun pour ramener la Birmanie dans le concert des nations.

Il y a d’autre part le calendrier de rencontres bilatérales avec nos principaux partenaires asiatiques. Je soulignerai tout particulièrement la visite du président Hu Jintao en France à l’occasion de la célébration du 40e anniversaire de l’établissement de nos relations diplomatiques avec la Chine. Nous sommes heureux que le nouveau président chinois ait choisi la France comme premier grand pays occidental visité. Comme vous le savez, 2004 est l’année de la Chine en France à laquelle succèdera, en retour, une année de la France en Chine qui sera un nouveau temps fort de nos relations.

Enfin je mentionnerai le Sommet de l’ASEM qui doit se tenir au mois d’octobre prochain à Hanoi. La France a été à l’origine de ce dialogue entre l’Union européenne et l’Asie. Celui-ci est plus que jamais nécessaire pour faire face aux défis du monde d’aujourd’hui. Nous sommes heureux que ce Sommet ait lieu au Vietnam auquel tant de liens nous attachent et que nous soutenons dans son processus de réformes et d’ouverture.

Vous le voyez : beaucoup de choses ont déjà été faites, si d’autres, beaucoup d’autres, restent à faire. La diplomatie est un chantier permanent où chaque jour de nouveaux problèmes se posent ou s’avivent, de nouvelles solutions imaginatives sont à trouver.

17 février 2004, Politique internationale

150 150 Dominique de Villepin

Pour un nouveau partenariat international

Mesdames, Messieurs,

Je me réjouis de m’adresser à vous ici, dans cet Institut Rio Branco qui célébrera l’année prochaine son soixantième anniversaire. Aujourd’hui je souhaite tracer, avec vous qui représentez l’avenir de la diplomatie brésilienne, quelques repères pour notre avenir commun.

Je veux vous dire ma conviction : la France et le Brésil, comme l’Amérique latine et l’Europe, partagent le même destin. Désormais il n’y a plus de frontières, ni pour les menaces et les crises, ni pour la solidarité et la volonté partagée de construire un autre monde. Ensemble, nous serons plus sûrs de l’avenir.

***

Car nous entrons dans un nouvel âge.

Après le temps des empires, qui d’un continent à l’autre opprimaient les peuples ; après le temps des rivalités et des indépendances ; après le temps des guerres qui ont embrasé toute la surface du globe, nous avons vécu pendant un demi-siècle sous l’emprise des deux grands blocs, Est contre Ouest. Les initiatives comme la Conférence de Bandoeng et le mouvement des non-alignés ne parvinrent pas à ouvrir une troisième voie dans le concert international.

Aujourd’hui une révolution s’opère. Avec la chute du mur de Berlin s’affirment de nouveaux ensembles, l’Europe, l’Amérique latine, l’Asie du Sud-Est ou l’Afrique de l’Ouest, qui revendiquent une place sur la scène du monde. La planète se transforme sous nos yeux.

Mais au moment où l’espoir se lève, d’autres périls nous menacent. Le terrorisme est entré avec le 11 septembre dans une phase nouvelle : il vise désormais la plus grande destruction possible afin de répandre la peur. La prolifération des armes de destruction massive représente un risque majeur pour la stabilité mondiale. Enfin, les crises régionales sont susceptibles d’échapper à tout contrôle et nourrissent de multiples interactions.

Dans ce contexte, la tentation de la force risque d’alimenter l’engrenage de la violence. L’action unilatérale ne peut que susciter de violentes réactions d’allergie à la puissance que les organisations terroristes savent très habilement exploiter. Le piège est bien celui d’une nouvelle division planétaire ou d’une guerre des mondes.

Partout, les mêmes questions se posent : comment construire un nouvel ordre au service de la paix ? Comment organiser le monde autour d’un système de responsabilité collective ? Nous avons une certitude : dans ce monde asymétrique, l’unité de la communauté internationale constitue la clé indispensable pour pouvoir lutter contre les menaces.

C’est pourquoi, à un moment fondateur de l’histoire, il faut que nous ayons conscience de l’importance de ce tournant, comme au tournant de la Renaissance ou des Lumières. Il nous faut bâtir un nouveau système international. Face aux forces de déstabilisation nous n’avons pas droit à l’échec : il y a bien une course de vitesse entre les forces de l’ordre et les forces du désordre.

*

De part et d’autre de l’Atlantique, nous vivons des mutations comparables.

En Europe comme en Amérique latine, la mondialisation franchit une nouvelle étape, occasion exceptionnelle d’accéder au bien-être économique, de partager les connaissances et d’ancrer davantage les droits de l’homme. Comment ne pas s’en réjouir au lendemain d’une décennie qui a vu, en Amérique latine, l’extension et la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit ?

Mais la mondialisation suscite aussi une profonde inquiétude : ne risque-t-elle pas de réduire la diversité du monde et d’accroître les inégalités ? L’une comme l’autre, l’Europe et l’Amérique latine sont à la recherche d’un meilleur équilibre, entre responsabilité de l’Etat et rôle de l’initiative individuelle, entre l’impératif de compétitivité et la défense de nos cultures et de nos arts de vivre.

Sur votre continent, des crises économiques et financières douloureuses ont montré l’insuffisance des politiques d’ajustement structurel conduites en application du « consensus de Washington ». L’Amérique latine est aujourd’hui confrontée, avec d’autres, au défi de la pauvreté et de l’exclusion. La libéralisation économique et l’ouverture des marchés n’ont pas réduit les écarts de développement ni jugulé la misère et nous courons le risque de voir grandir un réel sentiment d’injustice. Face à ce danger, il est urgent de réconcilier l’économique et le social, la liberté et la fraternité, Davos et Porto Alegre.

Cette approche doit également nous inspirer dans la relance des négociations commerciales multilatérales après l’échec de Cancun. N’oublions pas que le cycle de Doha est celui du développement : l’OMC doit intégrer pleinement cette dimension du développement. Nos intérêts peuvent légitimement s’opposer sur tel ou tel volet de discussion, mais la France, l’Union européenne et le G20 doivent se retrouver sur la priorité d’un système commercial mondial plus équilibré entre le Nord et le Sud, entre les pays riches, les pays émergents et les pays les plus pauvres.

Au cœur de ces défis, une deuxième évolution rapproche nos continents : l’apparition d’une nouvelle et véritable dynamique régionale.

L’Europe a choisi l’union. Point de carrefour entre plusieurs cultures, animée d’une vision du monde fondée sur le droit, le dialogue et le partage, elle a vocation à affirmer sa responsabilité sur la scène internationale. Mus par une même volonté, les pays latino-américains s’unissent afin de faire mieux entendre leur voix. La cohésion se renforce au sein d’enceintes telles que le Mercosul et la Communauté andine des nations. Chacun veut avancer vers un marché unique, une zone de libre échange des Amériques et un rapprochement avec l’Union européenne.

Au cœur de ce mouvement il y a une profonde exigence de justice et de solidarité, dont témoigne le « consensus de Cusco » adopté en juillet 2003 par le groupe de Rio. L’ambition est bien d’étendre à l’ensemble du sous-continent une vision politique fondée sur des principes forts : l’éthique de l’action publique, le combat contre la pauvreté et les inégalités, la recherche d’une croissance durable et partagée.

Cette émergence de l’Amérique latine constitue une chance nouvelle pour nous tous. Nul ne peut aujourd’hui assurer seul la stabilité du monde ; aucun pays, quelle que soit sa force, quelle que soit sa puissance, ne peut assurer seul la sécurité du monde : les peuples comprennent qu’au-delà de leurs différences ils sont confrontés à des problèmes communs, qu’il s’agisse de la paix, de la sécurité, du développement ou encore de la défense de l’environnement. Pour la première fois, une conscience mondiale se lève.

Mais prenons garde ; le monde a un talon d’Achille : le sentiment d’injustice et d’humiliation des peuples laissés à l’écart de la modernité ou dévastés par les crises récurrentes, que ce soit en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique latine ou en Europe avec les Balkans.

Face aux risques de rupture, il est essentiel de créer des liens forts entre les peuples. Nos deux continents ont en partage une culture et une sensibilité particulières, à la croisée des héritages atlantique et latin, du Nord et du Sud, antique et moderne. Et l’ancrage du Portugal au cœur de l’Union européenne renforce cette proximité que découvrait Darius Milhaud arrivant au Brésil : ne déclara-t-il pas que la Méditerranée s’étendait de Constantinople à Rio ?

***

L’Amérique latine a vocation à incarner une voie du monde, un chemin du monde. L’histoire réserve au Brésil un rôle majeur : celui d’une grande puissance sur la scène internationale. Pilier d’une Amérique à venir, votre pays s’affirme porteur d’une vision et d’une ambition pour tous les peuples : celle d’un chemin de justice et de partage.

A l’avant-garde du monde, vous offrez l’exemple d’un esprit nouveau, issu d’un gigantesque brassage : peu de pays recèlent une telle mosaïque d’identités et de cultures. Des Indiens qui habitaient vos terres aux marins portugais ou aux Africains de la couronne guinéenne et du vaste monde bantou, puis aux Asiatiques venus de Goa et de Macao, votre peuple reflète l’ensemble des continents et des échanges. L’histoire ne va pas sans drames. Certains sont venus conquérir des terres, d’autres ont subi l’esclavage. En surmontant les injustices du passé, vous avez fait le choix de l’unité et de l’égalité.

Laboratoire du futur, le Brésil est un pays pionnier, fort d’une puissance créatrice et d’une vitalité sans égales. Votre art baroque célèbre les noces de la religion catholique et de l’Europe avec l’indianité et la négritude, à l’instar des Trois races peintes par Emiliano di Cavalcanti où la fusion des origines donne naissance à une humanité nouvelle.

En quête d’universel, le Brésil féconde tous les apports. Votre langue en témoigne, assouplie des colorations du parler quotidien par Mario de Andrade dans Macunaima. L’un des contes les plus célèbres de Joao Guimaraes Rosa, Mon oncle le jaguar, qui voit un chasseur prendre les formes du fauve, ne se place-t-il pas sous le signe des Métamorphoses d’Ovide ? La musique fait vibrer toutes les cordes du syncrétisme quand un Heitor Villa-Lobos marie la rigueur de Bach et les danses populaires brésiliennes, ou quand un Antonio Carlos Jobim accommode le jazz venu des Etats-Unis avec le rythme de la samba. Vos accords se renouvellent sans cesse, dans les mélodies sensuelles de Caetano Veloso ou les rythmes percutants de Chico Buarque ou de Gilberto Gil.

*

Pour enfanter cette civilisation, le Brésil doit relever le double défi de l’économie et du développement. C’est la voie tracée par le président Lula, qui fait des questions sociales sa priorité, de la lutte contre le chômage et la faim à l’éducation et aux progrès technologiques. Dans des contextes différents, nos deux pays partagent la même sensibilité, attachés au rôle de l’Etat et à la sauvegarde des intérêts collectifs, qu’il s’agisse de la redistribution des richesses ou de la protection des populations contre les grands chocs économiques.

C’est pourquoi la France entend être à vos côtés. Il y a là une exigence de lucidité et de fidélité.

Dès la découverte du Nouveau Monde, la France tournait son regard vers le Brésil. Très tôt, des Français s’embarquèrent pour votre pays, nourrissant la réflexion ouverte par Montaigne sur la tolérance qui, quatre siècles plus tard, anime les recherches d’un Claude Lévi-Strauss et d’un Fernand Braudel à l’université de Sao Paulo. Le Brésil incarne cette terre d’utopie qui, selon Blaise Cendrars rebaptisé par ses amis Brésil Cendré, « n’est à personne » parce qu’elle accueille tous ceux qui ont l’énergie de s’y engager sans réserve. En témoigne Georges Bernanos quittant l’Europe à la veille des Accords de Munich, et retrouvant ici un Stefan Zweig fuyant le nazisme.

Après l’indépendance, la jeune République brésilienne puisait aux idées des Lumières et leur imprimait son propre caractère : l’esprit cartésien d’un Benjamin Constant ou d’un Auguste Comte s’unit ainsi à l’âme brésilienne. Et dans le souffle prophétique de nos poètes romantiques, Castro Alves puis Machado de Assis composent des strophes de sang et de feu qui réclament justice pour le Brésil moderne. De cette admiration mutuelle est née l’amitié entre Lucio Costa, Oscar Niemeyer et Le Corbusier autour de la grande aventure de Brasilia, et la même énergie anime un Jorge Amado racontant l’épopée des peuples du Nordeste puis faisant jaillir l’éclat de Bahia la caribéenne.

Nos deux pays ont une vocation d’ouverture sur le monde, accueillant tous les vents du globe. Nous partageons de part et d’autre de l’Atlantique un même attachement à l’Afrique, porteuse de pans entiers de nos histoires respectives et gardienne de notre identité la plus profonde. A Praia ou à Luanda, les rêves et les espoirs de la jeunesse traversent l’Atlantique et convergent vers Brasilia, comme ceux de l’ouest ou du nord de l’Afrique franchissent la Méditerranée vers Paris. Ensemble, nous pouvons faire de l’océan Atlantique le trait d’union d’une civilisation inédite.

***

Nous sommes au début du chemin. Portés par l’attente de nos peuples, éclairés par une même vision des enjeux du monde, nous avons un grand partenariat à nouer. Ensemble, faisons le choix de la volonté, d’un triple pari pour l’avenir.

Le pari de la politique, d’abord. Traçons le chemin d’une démocratie mondiale vivante, reposant sur la responsabilité collective. Loin de favoriser les antagonismes, l’émergence de plusieurs ensembles régionaux peut créer autant d’espaces de paix, de sécurité et de prospérité. Ainsi la perspective de l’entrée dans l’Union européenne contribue-t-elle à la paix dans les Balkans. La solidarité et le partage des souverainetés entraînent le recul des égoïsmes nationaux, le rapprochement des peuples et la fin des situations d’isolement qui entretenaient les dictatures. Les avancées régionales ont fait progresser la démocratie en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, dans l’Europe méditerranéenne. Elles créent de nouveaux pôles de croissance, stimulant l’aspiration à la modernité.

Sur votre continent, les perspectives d’intégration soulèvent de grands espoirs qui impliquent, pour les gouvernements, autant de responsabilités nouvelles. De la même façon, l’Union européenne doit surmonter les différences de niveau de développement entre tous les Etats membres, créer un grand espace de sécurité et de liberté, mais aussi répondre à l’attente des peuples qui souhaitent une Europe plus proche d’eux.

C’est d’une véritable refondation qu’il s’agit, de part et d’autre de l’océan. Aujourd’hui, l’Union européenne est l’un de vos tout premiers partenaires commerciaux, le premier investisseur, le premier pourvoyeur d’aide au développement. Dans ce contexte, il est indispensable d’échanger nos expériences et de faire davantage converger nos démarches. Je mesure bien l’importance du défi agricole qu’il nous appartient de relever en dépit de nos désaccords. Pour cela il importe d’abord de les replacer dans leur juste perspective. Je veux rappeler en particulier la mobilisation constante de l’Union européenne pour adapter et moderniser la Politique agricole commune. Mais nous voulons aller plus loin encore pour prendre en compte vos aspirations et il nous appartient de le faire ensemble pour déterminer le meilleur chemin. Nous disposons de nombreux atouts: appuyons-nous sur nos convergences, en particulier la nécessité d’ouvrir davantage nos marchés en direction des plus pauvres, aux produits du Sud, comme par exemple le coton; mais aussi le caractère central de la protection de la ruralité dans la définition et la gestion de nos politiques agricoles puisqu’il nous faut inscrire cela dans le cadre du développement durable.

Soucieux d’ancrer les valeurs de justice et de respect sur la scène internationale, nous faisons ensemble le choix du multilatéralisme. Aujourd’hui les Nations unies doivent être renforcées et réformées, et la France soutient pleinement l’initiative de Kofi Annan pour mener une réflexion approfondie dans ce sens.

Chacun doit s’impliquer dans cet effort. La France et le Brésil vont réfléchir en commun à la question d’un véritable Conseil de sécurité économique et social. Allons plus loin sur l’ensemble des sujets qui nous sollicitent : prévention et gestion des crises, coopération avec les organisations régionales, maintien de la paix. Ces dernières années ont été riches d’enseignements ; à travers nos engagements, notamment en Afrique ou dans les Balkans, nous avons acquis la conviction que c’est en mobilisant l’ensemble des pays d’une région que l’on peut éclairer le chemin d’une sortie de crise. Et je souhaite rendre hommage à la participation du Brésil, aux côtés des forces françaises et européennes, à l’opération de maintien de la paix au Congo, en Ituri. Nous souhaitons partager avec vous notre expérience et nous attendons des pays émergents qu’ils prennent des responsabilités croissantes : un engagement de leur part permettra aux Nations unies de devenir plus efficaces.

Lors de la crise iraquienne, le Brésil et, au-delà, toute l’Amérique latine ont montré leur attachement aux règles du droit et aux grands principes. Aujourd’hui les mêmes exigences nous mobilisent, en particulier le transfert rapide de la souveraineté au peuple iraquien, avec un double impératif : le ralliement de toutes les forces politiques, sociales, qui s’engagent à renoncer à la violence et à participer à la reconstruction ; l’association des pays voisins et de la communauté internationale au processus politique en cours afin de permettre à l’Iraq de se réinscrire au cœur du Moyen-Orient. La France soutient l’idée d’une conférence internationale sur l’Iraq, convoquée sous l’égide des Nations unies dès la mise en place d’un gouvernement provisoire pour mobiliser chacun au service de l’unité de ce pays, de la stabilité et de la sécurité de la région.

Au Proche-Orient, nul ne peut se satisfaire de l’impasse actuelle qui fait le jeu de la violence et des extrémistes. Comment penser régler les choses à Bagdad quand rien ne bouge à Jérusalem. Il faut donner un nouvel élan à la feuille de route et assurer la relance du processus de paix. C’est notre responsabilité à tous que de reprendre l’initiative pour permettre à deux Etats, l’un israélien et l’autre palestinien, de vivre en paix et en sécurité à l’avenir. Nous nous réjouissons à cet égard de la décision prise par l’Itamaraty il y a quelques mois de créer un Département du Moyen-Orient.

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Faisons, ensuite, le pari d’une gouvernance mondiale, afin de sceller une véritable alliance entre les peuples.

Nous avons un intérêt collectif à défendre. Face aux menaces qui se rapprochent, du terrorisme à la prolifération des armes de destruction massive, de la criminalité organisée aux crises régionales. Mais aussi au service de grands projets qui engagent toute la communauté internationale, comme le développement durable et la lutte contre les inégalités. La France, vous le savez, a multiplié les efforts, de Monterrey à Johannesburg en passant par Kananaskis et Evian, pour placer ces questions au centre de l’agenda mondial.

Face à la persistance de la faim dans le monde, l’indifférence est inacceptable. Pour nos deux pays, c’est là une même conscience et une même exigence d’action gravées au cœur de notre engagement. La rencontre des présidents Lula et Chirac en présence du secrétaire général de l’ONU à Genève, le 30 janvier, a permis de lancer l’idée d’une taxe internationale sur des ventes d’armes et des transactions financières pour contribuer à cette lutte de tous les instants. De la même façon, nos deux pays sont unis dans le combat contre le sida et je veux saluer le choix du Brésil qui s’est engagé dans la fabrication de médicaments génériques. Il s’agit là d’une avancée majeure et nous souhaitons qu’elle puisse être reproduite ailleurs.

Nos propres expériences nationales peuvent enrichir nos réflexions sur la mondialisation. Les échanges entre notre Conseil économique et social et le vôtre participent de cette ambition. De même, à l’heure où la décentralisation constitue l’une des priorités du gouvernement français, nous pouvons gagner à mieux connaître votre action dans ce domaine.

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Faisons enfin, car il y va de la respiration du monde, le pari de la diversité culturelle. Nous n’avons plus droit aux erreurs du passé. Comme nous le rappelle Carlos Fuentes, « il faut diversifier la vie. Il faut pluraliser le monde ».

L’enjeu est immense. Lors de la Conférence générale de l’UNESCO, le 15 octobre 2001, le président de la République Jacques Chirac en soulignait l’importance pour favoriser le dialogue. « Chaque peuple, disait-il, peut enrichir l’humanité en apportant sa part de beauté et sa part de vérité. » Face aux grandes échéances qui nous attendent à l’UNESCO comme à l’OMC, nous devons définir des règles permettant à toutes les cultures de trouver leur véritable place.

La culture nous rassemble. Le Brésil et la France poursuivent une même ambition de création culturelle et, au-delà, l’ensemble des pays d’Amérique latine soutiennent le projet de convention sur la diversité culturelle qui doit être maintenant discuté au sein de l’UNESCO.

Terres d’immigration, nos deux pays partagent une même tradition d’accueil et s’attachent au respect et à l’intégration de l’autre. Votre Institut vient d’établir une filière spéciale de préformation pour des élèves « afro-descendants », comme l’Institut d’études politiques de Paris s’est ouvert aux étudiants issus de quartiers défavorisés. Des deux côtés de l’Atlantique, nous voulons défendre une véritable égalité des chances et je me réjouis de la coopération instaurée entre ces deux institutions ainsi qu’avec l’Ecole nationale d’administration française.

La langue française figure au nombre des matières obligatoires dans votre cursus, sage disposition qui donne aux diplomates de mon pays le plaisir de converser partout avec leurs collègues brésiliens, mais aussi le remords d’être encore trop peu nombreux à pratiquer votre langue et je souhaite que l’Organisation internationale de la francophonie développe ses relations avec le Brésil. Francophones, lusophones et hispanophones, il nous appartient de faire le choix de la modernité et de multiplier les échanges. Terre d’extension des Alliances françaises, le Brésil y compte vingt-cinq mille jeunes apprenant le français. Deux cent cinquante mille autres le font à l’école ou l’université, pour un total de plus d’un million et demi d’élèves sur l’ensemble des pays latino-américains. Pour donner un élan nouveau, nous souhaitons répondre en accordant davantage de bourses pour les élèves sortant des lycées français qui voudraient entreprendre des études supérieures en France ; avec un plan de formation de trois mille jeunes professeurs de français à travers toute l’Amérique latine, un programme pour assurer le retour de jeunes Français dans les écoles et universités latino-américaines ou encore la diffusion à grande échelle de programmes d’apprentissage du français pour les jeunes publics. De même, forts des capacités de votre continent dans le domaine de la recherche, formons ensemble un partenariat plus ambitieux pour consolider un vaste espace universitaire commun.

***

Chers amis,

Pays-monde, le Brésil s’est parfois forgé dans la souffrance, par l’apport et le mélange d’identités multiples. Mais il ne cesse de vivre dans la quête et l’espérance, riche d’une dualité permanente entre des aspirations extrêmes : passion romantique et foi dans la science, goût pour la pénombre et quête de la lumière dans une géographie contrastée, villes labyrinthiques et jungles luxuriantes.

Riches de nos héritages, fidèles à nos traditions, soucieux de nous situer ensemble aux avant-postes de la modernité, nous avons des responsabilités à exercer, chacun à sa place, le Brésil en Amérique latine et la France en Europe. Mais nous avons aussi des défis à relever ensemble à l’échelle du monde ; d’un monde que nous voulons plus sûr et plus juste pour tous les peuples. Nous avons les mêmes préoccupations fondées sur la conscience des mêmes enjeux : la France veut partager avec vous ce « rêve intense », ce « rayon ardent » que chante votre hymne national et qui nous place au service d’un nouvel humanisme.

4 février 2004, allocution à l’Institut « Rio Branco », Brasilia

150 150 Dominique de Villepin

La Russie, la France et l’Europe

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Recteur,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs les Professeurs,

Mesdames, Messieurs,

Je suis heureux de me trouver parmi vous, ici à Moscou, au cœur de ce grand pays ami, aujourd’hui engagé sur la voie de la démocratie et de l’économie de marché.

Il y a à peine vingt ans, vous subissiez encore le joug d’une dictature, isolés du reste du monde. Quel courage, quelle persévérance pour avoir surmonté tant d’épreuves, opéré une telle révolution ! Dans un monde où se font jour de nouvelles forces de décomposition, votre pays aurait pu sombrer dans le chaos. Vous avez relevé un défi sans précédent : la Russie reste une puissance majeure sur la scène internationale.

***

L’histoire dessine entre nos deux pays une grande aventure commune. Au carrefour de l’Orient et de l’Occident, riche d’une spiritualité qui puise aux sources les plus anciennes du christianisme, la Russie a une dimension de pays-continent et une conscience nationale aiguë. Elle n’en est pas moins européenne.

La France comme la Russie ont connu les rêves d’empire et les guerres. Alors que Charlemagne et Napoléon ébauchaient un songe européen, la Russie regardait vers Byzance : chacun voulait faire de son royaume une nouvelle Rome. La France s’est voulue fille aînée de l’Eglise, tandis que la Russie s’est longtemps assigné une vocation messianique, incarnée par la résistance de l’Eglise orthodoxe à l’hégémonie des Mongols. Nos deux pays ont connu les victoires éclatantes, de Poltava à Valmy, mais aussi les pires défaites, de Waterloo à Tannenberg.

Nous partageons une même aspiration à la justice. Mais l’histoire ne va pas sans drame quand l’utopie communiste fait naufrage dans la dictature, ni sursaut quand la grande guerre patriotique triomphe du nazisme. Chaque Français sait ce qu’il doit à la résistance de Stalingrad aux heures décisives du conflit. Aujourd’hui, notre siècle s’ouvre sur un double avènement, la victoire de la démocratie et la renaissance de la Russie.

*

D’une extrémité à l’autre de notre continent, nos deux pays sont liés par un même goût de l’universel enraciné dans une identité profonde.

Songeons au règne de Pierre le Grand, attirant à Saint-Pétersbourg architectes et artistes comme Leblond et ses maîtres artisans, Vallin de la Mothe, Falconet ou Vigée-Lebrun pour édifier sur les rives de la Baltique une capitale d’exception, « fenêtre ouverte sur l’Occident ».

Songeons au règne de Catherine II, au séjour de Diderot à Saint-Pétersbourg et à la correspondance suivie que l’impératrice entretient avec un philosophe à court d’argent dont elle rachète la bibliothèque. Magnanime, mais surtout visionnaire, l’impératrice voulait ainsi diffuser en Russie la culture humaniste, l’esprit du Grand Siècle et les idées des Lumières. De Montaigne à Bossuet, de La Fontaine à Fénelon, de Racine à d’Alembert et Voltaire, c’est à son obstination qu’on doit la traduction des œuvres les plus connues du patrimoine français. La connaissance mutuelle progresse au fil du grand tour d’Europe accompli par les jeunes étudiants comme un rite d’apprentissage. S’impose alors le souvenir émerveillé de la ville des Lumières dont témoigne Andréï Makine dans son Testament français.

A cette complicité l’aventure napoléonienne n’a rien changé : en dépit des souffrances, la culture et la langue françaises restent le symbole de la liberté de pensée, de la tolérance et de l’ouverture d’esprit. A la veille de la bataille de Borodino, le général Koutousov ne lit-il pas un roman populaire de Mme de Genlis ? Cet engouement se double d’un goût profond pour un art de vivre dont témoigne le succès des modistes, couturières, cuisiniers, maîtres d’hôtel et professeurs de danse et d’escrime venus de France.

Et à la fin du siècle, c’est de Russie que provient une liberté créatrice nouvelle marquée par l’héritage slave. Le génie d’un Gogol, la spiritualité tourmentée d’un Dostoïevski ou l’humanisme d’un Tolstoï suscitent en France un  véritable choc. A l’orée du XXe siècle, la modernité russe triomphe en France, avec les opéras de Rimski-Korsakov, de Tchaïkovski  et de Moussorgski,  les compositions de Stravinsky et la sensualité colorée des ballets de Diaghilev et de Nijinski. Portée par des philosophes comme Léon Chestov ou Nicolas Berdiaev, des écrivains et des artistes comme Biely ou Kandinsky, la Russie en émigration nourrit aussi la France de l’entre-deux-guerres de son talent. Gorki se fait le porte-parole d’une littérature nouvelle tandis que l’Opéra de Paris fait un triomphe à la grande ballerine Semenova qui interprète Giselle aux côtés de Serge Lifar : ce sont les retrouvailles de toute la Russie à Paris.

Depuis toujours la Russie incarne une vision différente, une voix du monde. Ouverte à tous les courants venus d’Europe et d’ailleurs, elle se situe à un carrefour des idées, des arts et des sciences. C’est pourquoi les romans de Lermontov ou de Dostoïevski, le cinéma d’Eisenstein, de Tarkovski ou de Sokourov ont marqué tant d’artistes dans le monde. Tour à tour gaie et amère, frivole et profonde, sarcastique et mélancolique, l’ironie d’Eugène Onéguine brouille les frontières entre le tragique et le comique. Gogol, Soljenitsyne, Pasternak savent jouer de tous les registres de l’émotion, quand Alexandre Blok et Ossip Mandelstam font écho à nos maudits, de François Villon à Antonin Artaud.

Ainsi s’est développée une fascination réciproque. Le duc de Richelieu importe à Odessa ses conceptions novatrices en matière d’urbanisme ; Prosper Mérimée traduit les œuvres de Pouchkine ; les collectionneurs russes achètent les toiles des impressionnistes français. En arrivant à Paris, Marc Chagall espère : « Peut-être l’Europe m’aimera et, avec elle, ma Russie », déclare-t-il. C’est à travers lui que Matisse rencontrera l’âme russe et juive, la tradition byzantine et cette nostalgie de la terre natale qui traverse la culture russe. Autant de précieux héritages qu’il nous appartient désormais de faire vivre.

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Nous voici aujourd’hui côte à côte avec un grand dessein : ancrer la justice au cœur des relations internationales ; construire une nouvelle architecture mondiale pour répondre aux exigences de sécurité et de solidarité face à l’évolution des menaces nouvelles.

Le terrorisme est entré le 11 septembre dans une ère inédite : il prend le monde entier pour cible, vise le plus grand nombre de morts, et à travers eux la plus grande déstabilisation possible. Flexible et souterrain, il utilise désormais les technologies modernes tout en s’appuyant sur des discours archaïques ; opportuniste, il profite de toutes les crises, de tous les conflits, jouant sur les sentiments de frustration et d’injustice.

De même, la prolifération des armes de destruction massive constitue désormais un risque majeur pour la stabilité mondiale, d’autant qu’elle pourrait être détournée par les organisations terroristes pour commettre des attentats de grande ampleur.

Enfin, les crises régionales menacent de devenir des abcès de fixation. On le voit en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique : en l’absence d’un ordre susceptible de structurer les relations internationales et de contenir les conflits, la crise menace en permanence de se propager et d’affecter les grands équilibres.

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Dans ce contexte, comment fonder un nouvel ordre au service de la paix ? Comment éviter le risque d’un affrontement entre les cultures, entre le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident ? Faut-il céder à la tentation de la force ou plutôt chercher des solutions fondées sur la sécurité collective ?

Nous assistons à une révolution de la puissance. Autrefois, les instruments classiques, technologique, économique, militaire, formaient l’armature des relations internationales. Aujourd’hui la véritable puissance résulte d’une capacité à bâtir. Elle s’appuie sur l’aptitude à créer de l’ordre, à garantir la cohésion et la paix, et à proposer une vision respectueuse de toutes les cultures. Dans ce contexte, la puissance matérielle devient pour partie inopérante. Face à l’exaltation du sacrifice manipulée par des fanatiques, la force n’est plus un rempart. Elle ne doit être que le dernier recours d’une stratégie plus large, établie en fonction de principes et d’un mandat clairs de la communauté internationale.

Dans un monde instable, toute action qui ne serait pas légitime est susceptible de nourrir davantage la déstabilisation. Car le but des terroristes consiste à enclencher une spirale de violences qui échapperait à tout contrôle, avec le dessein de provoquer un affrontement entre l’Islam et l’Occident.

D’autant que s’accroissent les risques de déséquilibre. Des groupuscules peuvent frapper au cœur des plus grandes métropoles. Dans ce nouveau rapport de force, qui n’est plus du fort au fort mais du fort au fou, le fou ne doit pas pouvoir ébranler le fort. Nous devons éviter une nouvelle logique de blocs qui opposerait les bénéficiaires de la mondialisation à la coalition des délaissés. Face à ce risque, il faut humaniser et démocratiser les échanges en visant l’unité de la communauté internationale. Au cours de la crise iraquienne, la France, l’Allemagne et la Russie, avec beaucoup d’autres, ont plaidé pour promouvoir la vision d’un monde fondé sur le respect du droit et de la légitimité internationale. De la résolution 1441 à nos propositions communes pour renforcer les inspections, nos pays ont témoigné d’un constant souci de proposition et d’initiative au service de la paix.

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Seule la responsabilité collective est à la hauteur des enjeux. La réforme des Nations unies doit contribuer à l’émergence d’une véritable démocratie mondiale. Dans le même sens, se développe une dynamique de regroupement régional dont l’Union européenne constitue l’un des exemples les plus réussis. En Asie, en Afrique, en Amérique latine, des évolutions semblables se dessinent. Le partage des souverainetés fournit de nouvelles marges de manœuvre dans des domaines qui échappent chaque jour davantage à la maîtrise des Etats : l’environnement, la stabilité financière, la sécurité. Ainsi en Afrique, où les situations d’urgence, notamment en Côte-d’Ivoire, ont conduit la France à s’appuyer sur les médiations africaines avec le souci d’une implication des Nations unies.

Il ne s’agit pas de construire ou d’organiser des grands pôles concurrents comme au XIXe siècle avec le concert des nations, ou au XXe siècle avec la confrontation des blocs, mais bien de coopérer ensemble au service d’une même communauté de destin. Multilatéralisme et multipolarité visent à définir un nouvel équilibre du monde, à décréter une mobilisation générale face aux nouvelles menaces.  Aucune puissance ne peut relever les défis seule. Ensemble nous sommes plus forts, plus légitimes, plus efficaces. Un tel système organisé n’exclut pas la flexibilité, sollicitant à chaque fois les énergies les mieux placées, comme on le voit en matière de lutte contre la prolifération, en Iran, en Libye ou en Corée du Nord.

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La Russie a vocation à être un pilier majeur du nouvel ordre international.

Par sa géographie elle est un trait d’union entre l’Europe et l’Asie, au contact de régions fragilisées par tous les défis de notre monde : la prolifération, du Moyen-Orient à la Corée du Nord ; la paix dans les Balkans ; le terrorisme international, auquel nous sommes tous confrontés, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest ; ou encore les réseaux mafieux qui sont devenus une véritable gangrène et qui profitent des zones d’ombre pour se développer.

Depuis toujours la Russie est porteuse d’une vision du monde originale, qui fait sa part à l’ancrage européen comme aux racines slaves et asiatiques. Son attachement à l’indépendance et à la liberté ne s’est jamais relâchée. Ouverte aux valeurs universelles, la Russie a marqué de son empreinte une multitude de peuples et de cultures. Cette diversité lui confère des responsabilités particulières.

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Pour réussir les immenses défis auxquels elle est confrontée, la Russie a su engager un processus de transition sans précédent.

Depuis 1991, la société russe aspire à l’ouverture et à la réforme. Chacun peut apprécier les résultats : doublement en cinq ans du revenu par habitant ; refonte du droit ; libéralisation de l’économie ; lutte contre les circuits financiers illicites. Avec le soutien résolu de la France, la Russie est devenue membre du G8. La France propose qu’elle en assume la présidence en 2006. Nous espérons que votre pays pourra rejoindre bientôt l’OCDE et l’OMC. Nous attendons également une contribution accrue de la Russie à un ordre international meilleur, qu’il s’agisse de la ratification du Protocole de Kyoto, d’une adhésion à la Cour pénale internationale ou d’une participation plus directe à l’élimination des mines antipersonnel dans le monde.

En marquant la priorité au rétablissement de l’autorité de l’Etat, le Président Poutine a fixé le cap de la réforme. Avec une fiscalité simplifiée et des finances publiques remises en ordre, la Russie restaure sa crédibilité financière et retrouve ainsi ses marges d’action. L’apprentissage de l’économie de marché s’y est fait dans un temps extrêmement bref ; reste à trouver, comme dans tous les grands pays modernes, le bon équilibre entre les responsabilités de l’Etat et celles des acteurs individuels dans la régulation de l’économie.

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Les investisseurs étrangers sont mobilisés et la France entend favoriser, entre nos deux pays comme à l’échelle de l’Europe, la création de partenariats industriels durables dans des secteurs aussi vitaux pour la Russie que l’énergie ou l’industrie aéronautique et spatiale, avec le projet de lancer, à partir de la base de Kourou, la fusée Soyouz. Les industries européennes et russes, dans un environnement fortement concurrentiel, ont vocation à préparer l’avenir et travailler ensemble sur les lanceurs du futur.

Notre coopération doit se poursuivre dans la voie tracée, en particulier dans le domaine de la formation, qu’il s’agisse de celle des magistrats, des échanges universitaires ou de la reconnaissance des diplômes. Dans le secteur linguistique, la mise en place d’alliances françaises pour chacune des capitales d’arrondissements fédéraux complète cet effort de rapprochement entre nos sociétés.

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Sur ce chemin de la réforme, quels que soient les obstacles, nous sommes convaincus que le dialogue et la mobilisation de tous constituent les meilleurs atouts. Je tiens à saluer la récente décision de la Cour constitutionnelle de défendre la liberté d’informer. Il y a là un symbole important. Le pluralisme politique, la liberté de l’information, le rôle des associations et des ONG, sont autant de facteurs indispensables, gages d’un véritable débat démocratique.

Chacun peut mesurer la complexité de la crise tchétchène. Comme d’autres conflits contemporains, elle nous semble recouper plusieurs dimensions. Une dimension nationale, ravivée par l’éclatement de l’Union soviétique ; une dimension religieuse dans un Caucase où l’identité des peuples est indissociable des confessions, à la fois chrétienne et musulmane. Mais aussi une dimension de sécurité, avec des actes de terrorisme odieux qui frappent jusqu’au cœur de Moscou.

Chacun perçoit aussi l’urgence d’une solution qui mettra fin à de longues souffrances. La Tchétchénie est en situation de guerre ouverte depuis de trop longues années, avec son cortège de drames et ses risques de déséquilibre pour les pays voisins, de la Turquie à l’Iran.

Le terrorisme doit être condamné et combattu avec la plus grande fermeté, et l’intégrité territoriale de la Russie respectée. Mais nous le savons bien, ici comme ailleurs, il ne peut y avoir de solution durable sur la base d’une simple stratégie sécuritaire. Seul un processus politique est de nature à ramener la paix et à soulager les grandes souffrances des populations civiles. La France, vous le savez, est mobilisée : elle soutient les efforts en cours pour faire avancer un authentique règlement politique ; elle reste convaincue que le retour des organisations humanitaires et des médias comme le rétablissement d’une présence permanente de l’OSCE dans le Nord Caucase constitueraient des signaux importants à même de conforter la confiance après le référendum de mars 2003.

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La paix et la stabilité sont nos objectifs communs. Une partie du destin russe se joue désormais en Europe. Cette Europe qui s’élargit vers l’Est a plus que jamais besoin d’un partenariat fort avec la Russie. Entre nos deux grands ensembles existe une attirance naturelle qui constitue une chance. A nous d’inscrire notre relation dans une vision commune des enjeux majeurs du monde.

Dans quelques mois l’Union européenne va connaître un élargissement historique. C’est l’occasion d’enterrer les vieilles rivalités, de tourner la page des divisions et d’ouvrir un nouveau chemin partagé entre l’Europe et la Russie au service de la paix, de la justice et de la sécurité.

C’est d’abord une priorité stratégique, car désormais l’Union européenne partage avec la Russie les mêmes voisins, de l’Ukraine à la Biélorussie, de la Géorgie à la Moldavie. La Russie et l’Europe doivent conjuguer leurs efforts pour y régler les crises et y faire progresser les droits de l’homme. Pour notre sécurité comme pour la stabilité régionale, nous avons le même intérêt à les accompagner dans leur mouvement vers la démocratie et la réforme économique, dans le respect des identités nationales et de l’intégrité territoriale de chacun. Nos deux grands ensembles économiques et culturels ont vocation à former deux piliers complémentaires d’un nouvel ordre, plus stable et plus solidaire.

De la criminalité organisée aux trafics illicites, la sécurité de l’Europe est désormais indissociable de celle de la Russie. La France a été parmi les premières à proposer que la communauté internationale se mobilise. Aujourd’hui l’Union européenne fait un effort important en allouant plus de cent millions d’euros pour la coopération avec la Russie dans le domaine de la justice et des affaires intérieures.

Notre rapprochement se justifie aussi sur le plan économique. L’Europe représente un quart des importations de la Russie et près d’un tiers de ses exportations. Elle absorbe la moitié des exportations russes et importera près de 20 % de ses besoins en hydrocarbures de la Russie, jetant ainsi les bases d’un partenariat énergétique qu’il nous faut développer. Prenant acte de ces réalités, l’Union européenne lui a proposé la création d’un Espace économique commun. Il s’agit de favoriser la convergence des réglementations, de simplifier les procédures, d’encourager une plus grande ouverture des marchés.

Ce grand partenariat entre l’Union européenne et la Russie relève enfin d’une nécessité humaine, à l’heure où nous risquons de voir s’accumuler les mécanismes de division. Dans cet univers où le partage constitue notre meilleur garant de paix et de stabilité, la Russie comme l’Union européenne ont un rôle central à jouer, toutes deux marquées par la richesse et la diversité des peuples qui la composent. Il nous appartient de faire de cette diversité un atout : elle place la Russie, comme la France et l’Europe, au cœur d’un dialogue plus que jamais nécessaire.

Il a été convenu en mai 2003 à Saint-Pétersbourg entre les vingt-cinq pays de l’Union et le Président Poutine de développer quatre espaces communs, qui englobent l’ensemble des secteurs d’activité : l’économie ; la justice et tout ce qui relève des affaires intérieures ; la sécurité ; enfin, la culture, l’éducation, la recherche. Car notre coopération doit également permettre un rapprochement entre nos peuples, nos artistes, nos entrepreneurs, nos étudiants et nos chercheurs, qui doivent pouvoir se rencontrer aussi souvent que possible et bénéficier d’équivalences de diplômes et de facilités d’échanges. C’est dans cet esprit que nous avons engagé l’élaboration d’un accord visant à assouplir les conditions de délivrance de visas dans le respect de nos engagements européens et dans la poursuite d’un objectif de libre circulation.

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Mais aujourd’hui il faut aller plus loin, et jeter de nouveaux ponts entre nos deux rives.

Notre ambition commune doit être de bâtir un vrai partenariat stratégique et d’en faire un instrument au service d’un nouvel ordre international. Nos deux pays ont une expérience, des réseaux, une vision qui établissent une complémentarité naturelle entre nos deux diplomaties. Autant d’atouts qu’il est de notre devoir de mobiliser en faveur de la paix et de la stabilité dans le monde.

Nous devons donc mettre en place des coopérations plus étroites, au-delà des consultations existantes entre l’Union européenne et la Russie. Dans le domaine de la sécurité par exemple, nous pourrions instaurer un mécanisme institutionnel permanent, ayant pour vocation d’étudier les menaces qui pèsent sur le continent européen, notamment en matière de prolifération et de terrorisme. Il serait naturel que l’Union européenne développe des instances de concertation sur le modèle de ce qui a été fait à l’OTAN. La France l’affirme avec d’autant plus de conviction qu’elle est à l’origine, avec l’Allemagne, du rapprochement entre l’Otan et la Russie, d’abord à travers l’Acte fondateur de 1997, puis avec la création du conseil Otan-Russie en 2002.

Pourquoi ne pas réfléchir également à des opérations communes de maintien de la paix ? Pour agir davantage ensemble, la France est prête à réfléchir avec ses partenaires européens à une collaboration renforcée avec la Russie dans le domaine de la politique étrangère et de défense européenne.

Au-delà, nous devons aller de l’avant dans la coopération que nous avons nouée pour la gestion des crises régionales, à l’instar de notre association très étroite durant l’ensemble de la crise iraquienne. Nous pouvons agir ensemble sur la plupart des grandes questions qui mobilisent la communauté internationale, de l’Afghanistan aux crises de prolifération en Iran ou en Corée du Nord ou à l’instabilité dans le Caucase : autant d’enjeux communs, autant de raisons d’agir ensemble. Cette exigence d’action doit nous conduire à des initiatives là où l’urgence nous le commande, et d’abord au Moyen-Orient. En Iraq, forts de notre analyse partagée sur le rôle des Etats de la région et des Nations unies dans la construction de la paix, nous devons faire avancer notre projet de conférence internationale. Au Proche-Orient, il est essentiel que nous nous mobilisions, dans le cadre notamment du Quartet, pour sortir de l’impasse et donner un nouvel élan à la mise en œuvre de la feuille de route.

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Mesdames, Messieurs,

Dans un monde parcouru de tant de fractures, le partenariat entre l’Union européenne et la Russie est nécessaire. Il se doit d’être inventif et visionnaire. Complémentaire aussi du partenariat de l’Europe avec les Etats-Unis. La singularité de la Russie, sa vocation de passerelle entre l’Europe et l’Asie constituent une chance pour le monde.

Le peuple russe, selon le mot de Mme de Staël, « ne connaît rien d’impossible ». A ses côtés, la France et l’Europe, sorties des épreuves du passé pour bâtir une union ambitieuse, veulent contribuer à construire un monde plus sûr, plus juste, plus prospère.

Nos deux nations, « filles de la même Europe », éprises d’avenir et de progrès, savent qu’elles doivent désormais faire converger leurs regards pour conquérir un nouvel horizon : non pas celui de nouveaux territoires ou de nouvelles conquêtes, mais celui d’un monde fondé sur le dialogue, la paix et le partage.

23 janvier 2004, Moscou

150 150 Dominique de Villepin

Le choc des civilisations n’aura pas lieu

Alors qu’au début des années 90, au lendemain de la chute du mur de Berlin et de la disparition des régimes communistes, certains avaient pu annoncer la fin de l’histoire, aujourd’hui au contraire la crainte d’un choc entre les civilisations se fait jour. Devant la multiplication des fractures du monde, les grandes sphères culturelles et religieuses seraient vouées à l’affrontement. Dépourvue de sens, en deuil du progrès, l’histoire poursuivrait un chemin chaotique, au hasard de la peur et du mépris.

Je voudrais exprimer ici ma conviction, qui est que loin de former des blocs homogènes et antagonistes les civilisations ne respirent et n’évoluent que dans le partage, le brassage et l’échange. L’histoire l’enseigne : plus qu’une réalité figée, les civilisations vivantes constituent un lieu de circulation des hommes, des idées et des représentations. Elles évoluent depuis toujours au rythme de leurs emprunts et de leurs métamorphoses à travers d’innombrables détours : détour de la pensée grecque de l’Antiquité par les cercles savants de Bagdad avant de parvenir, via l’Andalousie musulmane d’Averroès, au cœur de l’Europe chrétienne ; glissement du récit du Déluge depuis les tablettes cunéiformes de l’Epopée de Gilgamesh jusqu’au livre de la Genèse.

Aujourd’hui toutes les images et toutes les cultures se font écho dans ce « tout-monde » qu’ont célébré les poètes de la créolité : il y a là une chance à saisir pour l’humanité, une occasion de se réconcilier avec la diversité des cultures sans renoncer aux valeurs universelles de liberté, de justice et de tolérance. Reconnaître la place de l’autre, c’est renoncer au mythe de l’origine et de la pureté qui ne fait que diviser les peuples : nous devons trouver ce point d’équilibre où les identités, reconnues et respectées, peuvent s’ouvrir à l’autre pour l’accueillir.

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Si le concept de civilisation apparaît pour la première fois au XVIIIe siècle dans L’Ami des hommes, sous la plume de Mirabeau et en opposition à la sauvagerie et à la barbarie, on commence dès le XIXe siècle à ne plus parler de la civilisation, mais des civilisations. Dans le basculement du singulier au pluriel s’inscrit cette interrogation nouvelle : la pluralité des civilisations ne s’oppose-t-elle pas à la civilisation, identifiée par les philosophes des Lumières à la modernité occidentale ? La modernité et ses corollaires – l’émancipation de l’individu, le rétrécissement et le désenchantement du monde, le règne de la technique – ne s’opposent-ils pas à ce qui fait le cœur des civilisations – les identités, les religions, les cultures ? Se développe alors une inquiétude, en Europe notamment : puisque les civilisations vivent et meurent, comme le montrent un Arnold Toynbee, un Oswald Spengler ou un Paul Valéry, quel est l’avenir du monde occidental ?

Avec les progrès de la mondialisation et les menaces d’uniformisation qu’elle porte en elle, avec les crispations identitaires et le renouveau des fondamentalismes, nous sommes parvenus aujourd’hui à un moment crucial de cette interrogation.

Soit nous cédons à la tentation de la peur et du repli sur soi, au risque de provoquer le choc annoncé. Soit nous ignorons l’appel des identités blessées, au risque d’un réveil explosif. Soit encore nous savons bâtir, sur la base du respect, de l’ouverture et du dialogue, un nouvel équilibre, source de volontés et d’énergies nouvelles. Les civilisations peuvent être citadelles ou agoras, lieux de conflits ou lieux de rencontre. Il nous appartient aujourd’hui de choisir le monde où nous voulons vivre. Il nous revient d’agir, avec détermination, pour en jeter les bases.

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Aujourd’hui, il s’agit pour nous de prendre de vitesse les forces du désordre et de rupture pour construire un ordre mondial soucieux de compréhension et de justice. L’urgence est d’autant plus grande que, de toutes parts, surgissent des menaces nouvelles.

Depuis le 11 septembre, nous sommes entrés dans l’âge du terrorisme de masse. Il frappe sur tous les continents. Dans les formes de violence extrême qu’il alimente, pulsions destructrices et exaltation du sacrifice se mêlent à une lecture dévoyée de la religion. Si ses objectifs sont globaux et tirent parti du désordre qui accompagne nécessairement un temps de mutation, le terrorisme sait instrumentaliser les problématiques locales et amalgamer les ressentiments. Il cherche à enclencher une spirale d’agressions et de représailles qui échapperait à tout contrôle.

Les pays musulmans paient un lourd tribut aux tenants du fanatisme et de la haine : à Casablanca, à Bali, à Istanbul, à Bagdad, leurs ressortissants sont les premiers touchés. Rien ne serait donc plus faux que de voir dans le terrorisme de masse un mouvement d’opposition d’un nouveau bloc contre un autre, l’Orient contre l’Occident. Rien ne serait pire que de tomber dans le piège d’une telle simplification. Car ce qui est visé avant tout, c’est l’esprit de respect et de tolérance, la volonté de dialogue, le souci de réforme et de modernisation, où qu’ils se trouvent.

Sur les régions en crise se greffe également la prolifération des armes de destruction massive. Elle aussi exploite les failles de la mondialisation, emprunte des circuits secrets, se joue des frontières. A la faveur des trafics auxquels donnent lieu les matières et technologies sensibles, on doit désormais redouter que des terroristes n’entrent en possession de telles armes, décuplant ainsi leur capacité de nuisance.

Ces violences ne sont qu’un signal d’alarme. Les turbulences que l’on observe à la surface dissimulent des perturbations profondes. Elles autorisent à se demander si, dans leur course folle vers le progrès et la richesse, nos sociétés n’ont pas fragilisé l’espèce humaine et déréglé la planète. La destruction de l’environnement se poursuit inexorablement. Des maladies nouvelles surgissent et se répandent, tandis que la famine continue de ravager des populations démunies. Aux atteintes à la biodiversité s’ajoutent désormais des menaces pesant sur la culture dans sa pluralité et richesse. Les écarts de développement demeurent insupportables et nourrissent, chez les peuples qui en sont victimes, un sentiment de frustration et d’injustice.

Autant de périls qui accroissent l’instabilité dans le monde. Aujourd’hui les crises régionales non résolues, que la tension Est-Ouest maintenait sous contrôle, menacent de s’étendre et de se rejoindre. Partout où les frontières sont perçues comme artificielles et les gouvernements comme illégitimes, partout où les identités sont niées et les droits des minorités ignorés, les conflits qui se perpétuent parfois depuis des décennies diffusent leurs effets déstabilisateurs sans qu’aucune puissance ne puisse prétendre seule les circonscrire. Aujourd’hui, toutes les situations, même les plus périphériques, peuvent déclencher une crise mondiale.

Tous les théâtres de crise sont désormais liés, de l’Afghanistan à l’Iraq, du Moyen-Orient à l’Afrique. Tous les facteurs de risque se concentrent dans les régions d’effervescence et de conflit. D’autant que la mondialisation est un processus de décloisonnement généralisé qui propage de manière quasi instantanée des dysfonctionnements au départ localisés. Ainsi épidémies, atteintes à l’environnement, crises financières, piratages informatiques se transforment-ils en désastres sanitaires, écologiques et sociaux de grande ampleur. Des conflits autrefois délimités trouvent des correspondances secrètes avec d’autres formes de plaie et d’autres fléaux.

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Dans ce contexte, notre planète aurait besoin de facteurs de structuration et de mécanismes de régulation. Le poids des Etats-nations diminue face aux nouveaux acteurs de la vie internationale. Tous les instruments multilatéraux sont en crise, de l’OMC au protocole de Kyoto. Aussi les peuples ont-ils le sentiment d’être abandonnés à une mondialisation incontrôlée. Les croyances traditionnelles offrent le plus souvent peu de secours et, si les repères anciens s’estompent, une nouvelle éthique tarde à apparaître dans un univers dominé par la technique et le commerce. Données identitaires, religieuses et culturelles, souvent dominées par la peur, s’affirment avec une vigueur inattendue dans un monde qui menace de s’uniformiser.

Et c’est bien pourquoi nous courons le risque d’affrontements majeurs. Un monde qui prétendrait nier les identités ne peut que les exacerber davantage. Un monde perçu comme injuste ne peut que sécréter des réactions d’allergie. Or le terrorisme cherche précisément à fédérer tous les ressentiments pour constituer un bloc des exclus de la modernité. A ce titre, il a acquis une dimension stratégique, nous menaçant d’un conflit asymétrique du faible au fort, de la périphérie au centre, devant lequel les instruments traditionnels de la puissance apparaissent inopérants.

Face à l’exaltation du sacrifice, l’usage de la force ne constitue pas un rempart. La puissance matérielle bute sur des données immatérielles ; elle ne saurait devenir un outil usuel de règlement des problèmes et doit rester un ultime recours. Et c’est pourquoi les terroristes veulent nous entraîner dans une logique de confrontation, sachant qu’une guerre des identités a toutes les chances de déstabiliser le monde. Le choc des civilisations est bien un piège dans lequel ils voudraient nous attirer.

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Pour répondre à ce défi, nous avons un atout : l’émergence d’une conscience mondiale, qui ne se satisfait pas des perspectives de désordre et d’instabilité. Nous avons aussi des principes et des objectifs à défendre : la solidarité des peuples, l’unité de la communauté internationale, l’instauration d’une démocratie mondiale.

Des espoirs se lèvent avec le recul des égoïsmes nationaux, le début d’un partage de la souveraineté, la fin des situations d’isolement qui entretenaient les dictatures, le rapprochement des peuples : autant d’idéaux que notre pays défend sans relâche face aux régimes qui continuent à vouloir isoler leur population et la maintenir dans le carcan de l’oppression et du silence.

Jamais les valeurs universelles n’ont autant mérité leur nom et jamais la démocratie n’a connu de meilleures perspectives. Synonyme de progrès technologique et de modernité, la mondialisation a créé de nouveaux pôles de croissance. Les peuples comprennent désormais qu’ils appartiennent à une même communauté humaine et qu’ils sont confrontés aux mêmes menaces. Partout s’affirment de nouveaux pays qui veulent prendre toute leur place sur la scène mondiale : Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud… Une dynamique du regroupement régional s’est enclenchée, dont l’Union européenne constitue l’illustration la plus accomplie. Ce mouvement de l’histoire nous promet autant d’espaces de paix, de sécurité et de prospérité.

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Cette multipolarité de fait crée les conditions d’une nouvelle architecturale multilatérale. Dans un monde où les défis sont globaux, où aucun Etat, si puissant soit-il, ne saurait les relever seul, où nul n’accepte les solutions imposées de l’extérieur, il est indispensable de forger l’unité de la communauté internationale autour d’un projet mobilisateur et de l’exigence de justice. Il y va de l’efficacité, mais aussi de la légitimité de l’action, qui sont indissociables. Les nouveaux enjeux du monde rendent nécessaire le principe de responsabilité collective, au service de laquelle nous devons créer une véritable gouvernance démocratique mondiale capable de gérer efficacement les problèmes de la planète, de traiter les crises et les grands défis stratégiques, et de placer le souci de l’homme au cœur de la mondialisation.

L’Union européenne a un rôle particulier à jouer à cet égard. Depuis un demi-siècle, elle s’est efforcée de bâtir sur la diversité de ses membres un système politique cohérent, efficace et acceptable par tous. Elle ne prétend pas imposer un modèle de démocratie mais offrir l’exemple d’un ensemble géographique qui a su forcer la voie de l’unité pour définir des solutions aux grands problèmes qui ne peuvent se régler à l’échelle d’un Etat. Chacun de ses membres a accepté les délégations de souveraineté nécessaires à l’affirmation d’un espace où les règles les plus équitables s’imposent à tous.

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Dans un monde exposé à de terribles ruptures, la communauté mondiale doit incarner les exigences des peuples : le respect des identités, car individus, sociétés et croyances veulent être reconnus dans leur spécificité ; le partage, car la solidarité doit être le corollaire de la puissance.

C’est pourquoi nous devons sortir du statu quo chaque fois qu’il est source d’injustice et de ressentiment, dans des conditions qui ne fassent pas le jeu des forces de déstabilisation. Toute la question aujourd’hui, c’est de savoir comment éradiquer un ennemi sans visage sans créer les conditions de sa multiplication, comment trancher la tête de l’hydre sans qu’elle repousse. Cela exige une approche diversifiée de toutes les situations locales, dont chacune nécessite un traitement spécifique, et, simultanément, un souci de globalité dans l’appréhension de crises de plus en plus reliées entre elles.

Regardons les crises de prolifération : la question de l’Iran n’appelle pas le même traitement que la question de la Corée du Nord. La première a pu être résolue grâce à l’action déterminée de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, qui entretiennent des relations exigeantes avec l’Iran et ont un intérêt direct à la stabilité de cette zone. La seconde est prise en charge par les Etats-Unis, la Chine et la Russie, avec l’aide du Japon et de la Corée du Sud. Tous ces pays ont partie liée avec le problème nord-coréen, en raison de leur voisinage ou d’accords de sécurité. Ils ont donc vocation à s’impliquer plus directement dans la définition de solutions, pourvu qu’elles soient élaborées au nom des mêmes principes, en respectant les mêmes droits, en appliquant les mêmes règles de vérification. Une stratégie globale peut donc facilement trouver des déclinaisons régionales pertinentes.

Ce type d’approche s’applique en particulier au Moyen-Orient. C’est une région instable où les enjeux sont immenses et qui menace à tout moment de s’enflammer. Les crises qui s’y perpétuent obéissent à des ressorts très complexes, risquant de se cristalliser en un sentiment d’aliénation. Faute d’espace politique où il pourrait s’exprimer, ce sentiment trouve ici ou là un exutoire dans l’islamisme radical. Lequel cherche à canaliser le mécontentement vers le monde occidental accusé de nier les identités et d’entretenir les injustices. Prenons garde : s’il y a un endroit où le choc des civilisations est à redouter, Orient contre Occident, islam contre christianisme et judaïsme, c’est bien là.

La communauté internationale doit donc s’engager avec attention, intuition et générosité dans la transformation de la région et procéder avec discernement afin de ne pas contribuer à la radicalisation des opinions politiques ou religieuses. Cela implique de prendre en compte la spécificité de chaque pays, car le Moyen-Orient n’est pas un tout homogène. Cela implique également de rendre à eux-mêmes et à leur dignité des peuples convaincus d’avoir été depuis des dizaines d’années le jeu des intérêts des autres. Cela implique enfin de dissiper la conviction qu’il existe, au niveau international, deux poids et deux mesures.

Le Moyen-Orient a besoin d’une stratégie globale, mise en œuvre de façon différenciée et graduelle. La recherche de solutions aux conflits, en particulier au conflit israélo-palestinien, est une condition nécessaire pour dissiper le sentiment d’insécurité et d’injustice qui sont intimement liés. Il faut sortir de la logique des préalables, qui donne aux adversaires de la paix la maîtrise du calendrier, et faire le pari du mouvement. Chacun comprend le souci de sécurité d’Israël. Mais la meilleure garantie de sécurité est la paix, et celle-ci passe par une solution politique, prévoyant la création d’un Etat indépendant et viable pour répondre aux inspirations légitimes du peuple palestinien. A contrario, une approche purement sécuritaire ne peut conduire qu’à davantage de violence.

Dans le même mouvement, nous devons encourager la dynamique de modernisation des Etats de la région dans le sens de la démocratie, travailler à leur développement économique dans un esprit de partage, réfléchir à la création d’un cadre régional de sécurité collective et organiser un dialogue des cultures qui dissiperait le sentiment que les identités sont ignorées. Cette stratégie, il faut l’élaborer et la mettre en application tous ensemble. L’Union européenne a su à cet égard, à travers le partenariat euro-méditerranéen, élaborer un cadre de référence et des instruments qui constituent aujourd’hui un réservoir d’expériences.

***

Mesdames, Messieurs,

Ce qui est vrai au Moyen-Orient l’est aussi ailleurs. Dans notre monde globalisé, toutes les situations qu’on qualifiait autrefois de périphériques doivent être traitées dans leur diversité. Entre paix, sécurité et démocratie, chacun sait qu’il existe un cercle vertueux qu’il nous appartient de tracer. Mais seule la volonté de justice et de partage est en mesure de l’enclencher.

C’est à nous de gagner ce combat de l’humanité contre l’intolérance, du dialogue contre la violence, de l’espoir contre les mécanismes d’affrontement, de division et de rupture qui sont aujourd’hui en marche. Ensemble il nous appartient de nous dresser dans un élan de paix et de bâtir un monde plus juste, plus sûr et plus solidaire.

17 janvier 2004, ouverture du Forum euro-méditerranéen à l’UNESCO

944 762 Dominique de Villepin

Discours prononcé à l’ONU lors de la crise irakienne – 14 février 2003

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire général,

Madame et Messieurs les Ministres,

Messieurs les Ambassadeurs,

Je remercie MM. Blix et El Baradei pour les indications qu’ils viennent de nous fournir sur la poursuite des inspections en Iraq. Je tiens à nouveau à leur exprimer la confiance et le plein soutien de la France dans leur mission.

Vous savez le prix que la France attache, depuis l’origine de la crise iraquienne, à l’unité du Conseil de Sécurité. Cette unité repose aujourd’hui sur deux éléments essentiels :

Nous poursuivons ensemble l’objectif d’un désarmement effectif de l’Iraq. Nous avons en ce domaine une obligation de résultat. Ne mettons pas en doute notre engagement commun en ce sens. Nous assumons collectivement cette lourde responsabilité qui ne doit laisser place ni aux arrière-pensées, ni aux procès d’intention. Soyons clairs : aucun d’entre nous n’éprouve la moindre complaisance à l’égard de Saddam Hussein et du régime iraquien.

En adoptant à l’unanimité la résolution 1441, nous avons collectivement marqué notre accord avec la démarche en deux temps proposée par la France : le choix du désarmement par la voie des inspections et, en cas d’échec de cette stratégie, l’examen par le Conseil de Sécurité de toutes les options, y compris celle du recours à la force. C’est bien dans ce scénario d’échec des inspections, et dans ce cas seulement, que pourrait se justifier une seconde résolution.

La question qui se pose aujourd’hui est simple : considérons-nous en conscience que le désarmement par les missions d’inspection est désormais une voie sans issue ? Ou bien, estimons-nous que les possibilités en matière d’inspection offertes par la résolution 1441 n’ont pas encore été toutes explorées ?

En réponse à cette question, la France a deux convictions:

la première, c’est que l’option des inspections n’a pas été conduite jusqu’à son terme et peut apporter une réponse efficace à l’impératif du désarmement de l’Iraq ; la deuxième, c’est qu’un usage de la force serait si lourd de conséquences pour les hommes, pour la région et pour la stabilité internationale qu’il ne saurait être envisagé qu’en dernière extrémité.

Or, que venons-nous d’entendre, à travers le rapport de MM. Blix et El Baradei ? Nous venons d’entendre que les inspections donnent des résultats. Bien sûr, chacun d’entre nous veut davantage et nous continuerons ensemble à faire pression sur Bagdad pour obtenir plus. Mais les inspections donnent des résultats.

Lors de leurs précédentes interventions au Conseil de sécurité, le 27 janvier, le Président exécutif de la CCVINU et le Directeur général de l’AIEA avaient identifié précisément les domaines dans lesquels des progrès étaient attendus. Sur plusieurs de ces points, des avancées significatives ont été obtenues :

Dans les domaines chimique et biologique, les Iraquiens ont remis de nouveaux documents aux inspecteurs. Ils ont aussi annoncé la création de commissions d’investigation, dirigées par les anciens responsables des programmes d’armements, conformément aux demandes de M. Blix ;

Dans le domaine balistique, les informations fournies par l’Iraq ont permis aux inspecteurs de progresser également. Nous détenons avec précision les capacités réelles du missile Al-Samoud. Maintenant, il convient de procéder au démantèlement des programmes non-autorisés, conformément aux conclusions de M. Blix ;

Dans le domaine nucléaire, des informations utiles ont été transmises à l’AIEA sur les points importants évoqués par M. El Baradei le 27 janvier dernier : l’acquisition d’aimants susceptibles de servir à l’enrichissement d’uranium et la liste des contacts entre l’Iraq et le pays susceptible de lui avoir fourni de l’uranium.

Nous sommes là au cœur de la logique de la résolution 1441, qui doit assurer l’efficacité des inspections grâce à une identification précise des programmes prohibés, puis à leur élimination.

Nous sommes tous conscients que le succès des inspections suppose que nous aboutissions à une coopération pleine et entière de l’Iraq. La France n’a cessé de l’exiger. Des progrès réels commencent à apparaître :

L’Iraq a accepté le survol de son territoire par des appareils de reconnaissance aérienne ; Il a permis que des scientifiques iraquiens soient interrogés sans témoins par les inspecteurs ; un projet de loi prohibant toutes les activités liées aux programmes d’armes de destruction massive est en cours d’adoption, conformément à une demande ancienne des inspecteurs. L’Iraq doit fournir une liste détaillée des experts ayant assisté en 1991 aux destructions des programmes militaires.

La France attend bien entendu que ces engagements soient durablement vérifiés. Au-delà, nous devons maintenir une forte pression sur l’Iraq pour qu’il aille plus loin dans la voie de la coopération.

Ces progrès nous confortent dans la conviction que la voie des inspections peut être efficace. Mais nous ne devons pas nous dissimuler l’ampleur du travail restant à accomplir : des questions doivent être encore élucidées, des vérifications doivent être conduites, des installations ou des matériels doivent sans doute encore être détruits.

Pour ce faire, nous devons donner aux inspections toutes les chances de réussir.

J’ai fait des propositions le 5 février devant le Conseil. Depuis lors, nous les avons précisées dans un document de travail adressé à MM. Blix et El Baradei et communiquées aux membres du Conseil.

Quel est leur esprit ? Il s’agit de propositions pratiques et concrètes, qui peuvent être mises en œuvre rapidement et qui sont destinées à renforcer l’efficacité des opérations d’inspection. Elles s’inscrivent dans le cadre de la résolution 1441 et ne nécessitent par conséquent aucune nouvelle résolution du Conseil. Elles doivent venir à l’appui des efforts menés par MM. Blix et El Baradei. Ils sont naturellement les mieux à même de nous dire celles d’entre elles qu’ils souhaitent retenir pour assurer la meilleure efficacité de leurs travaux. Dans leur rapport, ils nous ont fait des commentaires utiles et opérationnels.

La France a déjà annoncé qu’elle tenait des moyens supplémentaires à la disposition de MM. Blix et El Baradei, à commencer par ses appareils de surveillance aérienne Mirage IV.

Alors oui j’entends bien les critiques :

Il y a ceux qui pensent que dans leur principe, les inspections ne peuvent avoir aucune efficacité. Mais je rappelle que c’est le fondement même de la résolution 1441 et que les inspections donnent des résultats. On peut les juger insuffisantes mais elles sont là.

Il y a ceux qui croient que la poursuite du processus d’inspection serait une sorte de manœuvre de retardement visant à empêcher une intervention militaire. Cela pose naturellement la question du temps imparti à l’Iraq. Nous sommes là au centre des débats. Il y va de notre crédibilité et de notre esprit de responsabilité. Ayons le courage de mettre les choses à plat.

Il y a deux options :

L’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l’unité de l’Iraq, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l’intrusion de la force. Face à de telles perspectives, il y a l’alternative offerte par les inspections, qui permet d’avancer de jour en jour dans la voie d’un désarmement efficace et pacifique de l’Iraq. Au bout du compte, ce choix là n’est-il pas le plus sûr et le plus rapide ?

Personne ne peut donc affirmer aujourd’hui que le chemin de la guerre sera plus court que celui des inspections. Personne ne peut affirmer non plus qu’il pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste et plus stable. Car la guerre est toujours la sanction d’un échec. Serait-ce notre seul recours face aux nombreux défis actuels ? Donnons par conséquent aux inspecteurs des Nations Unies le temps nécessaire à la réussite de leur mission. Mais soyons ensemble vigilants et demandons à MM. Blix et El Baradei de faire régulièrement rapport au Conseil. La France, pour sa part, propose un nouveau rendez-vous le 14 mars au niveau ministériel, pour évaluer la situation. Nous pourrons alors juger des progrès effectués et de ceux restant à accomplir.

Dans ce contexte, l’usage de la force ne se justifie pas aujourd’hui. Il y a une alternative à la guerre : désarmer l’Iraq par les inspections. De plus, un recours prématuré à l’option militaire serait lourd de conséquences.

L’autorité de notre action repose aujourd’hui sur l’unité de la communauté internationale. Une intervention militaire prématurée remettrait en cause cette unité, ce qui lui enlèverait sa légitimité et, dans la durée, son efficacité.

Une telle intervention pourrait avoir des conséquences incalculables pour la stabilité de cette région meurtrie et fragile. Elle renforcerait le sentiment d’injustice, aggraverait les tensions et risquerait d’ouvrir la voie à d’autres conflits.

Nous partageons tous une même priorité, celle de combattre sans merci le terrorisme. Ce combat exige une détermination totale. C’est, depuis la tragédie du 11 septembre, l’une de nos responsabilités premières devant nos peuples. Et la France, qui a été durement touchée à plusieurs reprises par ce terrible fléau, est entièrement mobilisée dans cette lutte qui nous concerne tous et que nous devons mener ensemble. C’est le sens de la réunion du Conseil de Sécurité qui s’est tenue le 20 janvier, à l’initiative de la France.

Il y a dix jours, le Secrétaire d’Etat américain, M. Powell, a évoqué des liens supposés entre Al-Qaida et le régime de Bagdad. En l’état actuel de nos recherches et informations menées en liaison avec nos alliés, rien ne nous permet d’établir de tels liens. En revanche, nous devons prendre la mesure de l’impact qu’aurait sur ce plan une action militaire contestée actuellement. Une telle intervention ne risquerait-elle pas d’aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples, fractures dont se nourrit le terrorisme ?

La France l’a toujours dit : nous n’excluons pas la possibilité qu’un jour il faille recourir à la force, si les rapports des inspecteurs concluaient à l’impossibilité pour les inspections de se poursuivre. Le Conseil devrait alors se prononcer et ses membres auraient à prendre toutes leurs responsabilités. Et, dans une telle hypothèse, je veux rappeler ici les questions que j’avais soulignées lors de notre dernier débat le 4 février et auxquelles nous devrons bien répondre :

En quoi la nature et l’ampleur de la menace justifient-elles le recours immédiat à la force ?

Comment faire en sorte que les risques considérables d’une telle intervention puissent être réellement maîtrisés ?

En tout état de cause, dans une telle éventualité, c’est bien l’unité de la communauté internationale qui serait la garantie de son efficacité. De même, ce sont bien les Nations Unies qui resteront demain, quoi qu’il arrive, au cœur de la paix à construire.

Monsieur le Président, à ceux qui se demandent avec angoisse quand et comment nous allons céder à la guerre, je voudrais dire que rien, à aucun moment, au sein de ce Conseil de Sécurité, ne sera le fait de la précipitation, de l’incompréhension, de la suspicion ou de la peur.

Dans ce temple des Nations Unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix.

Et c’est un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie. Un pays qui n’oublie pas et qui sait tout ce qu’il doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs. Et qui pourtant n’a cessé de se tenir debout face à l’Histoire et devant les hommes. Fidèle à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur.

Je vous remercie.

150 150 Dominique de Villepin

Conférence de presse à New York le 20 janvier 2003

Aujourd’hui, dans le contexte de la présidence française du Conseil de sécurité, j’ai présidé une réunion sur le terrorisme. La lutte contre le terrorisme est une priorité pour nous. C’est une priorité pour la France et la communauté internationale au Nord et au Sud.

Nous souhaitons donner un nouvel élan à cette lutte avec quatre objectifs : tout d’abord, la nécessité de finir les travaux de négociation sur la Convention générale contre le terrorisme et la nouvelle Convention contre le terrorisme nucléaire. Nous avons également proposé la création d’un fonds de coopération et d’assistance contre le terrorisme visant à aider les Etats qui souhaitent renforcer leurs dispositions nationales. En outre, nous devons améliorer notre maîtrise des sources radioactives dans le monde. Deuxièmement, nous devons définir un nouveau calendrier. Il pourrait y avoir une nouvelle réunion ministérielle au Conseil de sécurité en septembre, en marge de l’Assemblée générale. Troisièmement, nous devons réaffirmer notre volonté commune d’agir ensemble. Tous les organismes pertinents des Nations unies seront mobilisés, y compris l’Assemblée générale, éventuellement dans le contexte d’une session extraordinaire. Nous avons également renforcé nos efforts ailleurs, comme au G8 et au GAFI. Nous devons en outre mettre fin aux dysfonctionnements de la communauté internationale qui appuient le terrorisme, à savoir les réseaux criminels, les centres financiers qui encouragent des transferts financiers peu clairs. L’unité est la clé du succès. Il est essentiel de la maintenir. Le terrorisme est un fait qui menace tout le monde, tout le temps, ainsi que la diffusion des armes de destruction massive, les crises régionales, les réseaux et le financement illégal.

J’aimerais dire maintenant quelques mots à propos de l’Iraq. La crise en Iraq est une épreuve pour nous tous. Les défis à relever sont énormes. Enormes, pourquoi ? Car nous ne pouvons séparer l’Iraq des autres questions sur la prolifération. Ce que nous faisons pour l’Iraq concernant la prolifération doit s’appliquer à toutes les autres crises. Si la guerre est la seule façon de résoudre le problème, nous entrons immédiatement dans une impasse. La communauté internationale doit clairement faire preuve d’initiative et d’imagination. Nous devons également préserver l’unité internationale. L’intervention militaire unilatérale doit être perçue comme une victoire pour la loi du plus fort, une attaque contre la primauté du droit et la moralité internationale.

En Iraq, nous avons tous fait, collectivement, le choix des inspections. Un choix en faveur de la légitimité qui a été approuvé par l’ensemble de la communauté internationale. C’est également un choix en faveur de l’efficacité. Des inspections ont lieu dans des conditions satisfaisantes. Déjà, nous savons, et c’est un fait avéré, que les programmes iraquiens de destruction massive ont essentiellement été interrompus, même gelés. Tous les jours, cela est confirmé par les informations que nous recevons sur le terrain, nous demandons de tout faire pour renforcer ce processus. Il y a également là un choix en faveur de la responsabilité. Si nous nous donnons les moyens d’agir, les inspections pourront être menées à terme. Une fois que MM. Blix et El Baradeï auront présenté leur rapport au Conseil de sécurité le 27 janvier, nous devrons examiner toutes les conséquences en vue de procéder à des éventuels ajustements en termes de ressources et de personnel. Et enfin, c’est un choix en faveur de la fermeté. L’Iraq doit comprendre qu’il est grand temps qu’il coopère de façon active, qu’il fournisse à la communauté internationale un tableau complet et global de ses programmes d’armes. Nous n’accepterons pas des zones d’ombre.

Etant donné que nous pouvons désarmer l’Iraq par des moyens pacifiques, nous ne devons pas courir le risque de mettre en danger la vie de civils ou de soldats innocents, mettre en danger la stabilité de la région ou même élargir le fossé entre les peuples et les cultures, entre nos peuples et nos cultures, et alimenter le terrorisme. L’unité des consultations qui ont été maintenues depuis le début de la crise iraquienne est exemplaire. Cela doit être à la base du traitement d’autres crises, notamment en Corée du Nord et au Moyen-Orient.

Nous devons, sur la Corée du Nord, savoir de quoi nous parlons, sur la préservation des instruments multilatéraux, sur la non-prolifération notamment le TNP, ainsi que sur la stabilité de la région et ailleurs. Là aussi, nous pensons qu’une démarche graduelle mais ferme est celle qui convient le mieux. Tous les canaux doivent être utilisés parallèlement : contacts bilatéraux, consultations régionales et consultations multilatérales, notamment dans le cadre de l’AIEA et du Conseil de sécurité. A chaque étape il est indispensable que les Etats de la région, notamment le Japon et la Corée du Sud, soient étroitement associés.

J’en arrive maintenant à la crise qui dure depuis le plus longtemps : le Moyen-Orient. D’un côté, le terrorisme frappe des innocents, de l’autre le sentiment d’injustice alimente des sentiments extrémistes. Quelles sont nos priorités à ce stade ?

Nous pensons qu’après les élections, il faudra publier la feuille de route du Quartet adoptée le 20 décembre avec sa mise en oeuvre immédiate. Dans la lignée de la feuille de route, il faut qu’il y ait des élections dans les Territoires palestiniens sur une plate-forme de paix et une conférence internationale sur le Moyen-Orient. La France veut s’engager résolument, en liaison avec ses partenaires, en donnant l’exemple en reconnaissant l’Etat palestinien dans ses frontières provisoires au terme d’un délai clairement fixé. Enfin il faut d’ores et déjà réfléchir à la question des garanties : garantie de la sécurité d’Israël, garantie de la justice due au peuple palestinien, garanties enfin pour le développement économique de l’ensemble de la région.

Je dois dire que j’ai été assez long dans cette intervention préliminaire, mais nous sommes persuadés, c’est là la démarche française, que tous les problèmes du monde sont liés entre eux. Et à problèmes mondiaux, il faut des solutions mondiales dans le cadre de la sécurité globale aux Nations unies.

Q – On a l’impression ici d’une France qui n’est pas constante, d’une France qui s’efforce de restreindre l’hyper-puissance alors qu’elle est prête à envoyer ses propres troupes à la bataille. Une France qui cède toujours à la pression. Premièrement, est-ce que cette impression est justifiée. ? Deuxièmement, le président Chirac a demandé que les inspecteurs aient un peu plus de temps pour leur travail en Iraq. Vous venez d’indiquer clairement que vous estimez que le processus doit être renforcé et amélioré, mais que le processus doit se poursuivre. La semaine dernière, Colin Powell a dit que, d’ici la fin du mois, il pensait qu’il y aurait suffisamment d’éléments ici pour justifier une deuxième résolution autorisant la guerre en Iraq. Y a-t-il une possibilité que l’Iraq renonce à son exigence en faveur d’inspections plus longues dans les deux ou trois semaines à venir ?

R – La position de la France sur l’Iraq, comme sur l’ensemble des sujets, est guidée par des principes forts : le droit, la morale, la solidarité, la justice. Ces principes ont guidé la France tout au long de la préparation de la résolution 1441. Cette résolution met en avant la nécessité d’avancer dans la recherche de la sécurité collective vers le désarmement de l’Iraq. Je tiens à rappeler que l’objectif de la communauté internationale, et il n’y en a qu’un seul, est le désarmement de l’Iraq. Et pour ce faire, nous nous sommes dotés d’un moyen : les inspecteurs qui travaillent sur place, ont des informations sur le terrain. Et nous avons établi un principe simple : ces inspecteurs font un rapport au Conseil de sécurité, ce qui permet au Conseil de sécurité d’avoir une évaluation satisfaisante de ce qui se passe sur le terrain, et, à partir de là, de prendre ses responsabilités. La France, sur l’ensemble de la planète est fidèle aux principes qu’elle émet. Et je crois pouvoir dire que la communauté internationale dans son ensemble le reconnaît. Aujourd’hui, nous le voyons bien : il y a un choix. Le choix, c’est de continuer, conformément aux choix que nous avons faits, dans la voie de la coopération. L’autre choix, c’est d’avancer, parce que nous serions impatients de la situation en Iraq, d’avancer dans la voie de l’intervention militaire. Nous pensons qu’aujourd’hui, rien ne justifie d’envisager l’action militaire. Cela fait moins de 60 jours que les inspecteurs travaillent sur place. Depuis deux mois, nous pensons que la mise en place des inspections et le travail qu’ils ont fourni – plus de 300 inspections par mois – constituent un travail satisfaisant. Alors certes, ce travail, nous pouvons l’améliorer, et la France est mobilisée pour faire en sorte que le travail des inspecteurs puisse se dérouler avec toujours plus d’efficacité. Et nous avons posé, comme un principe, bien sûr, la recherche de la coopération active de l’Iraq. C’est dans ce sens que nous travaillons. Et nous voyons bien, jour après jour, que les inspecteurs sont en situation d’avoir plus d’informations. Et nous voyons par ailleurs qu’aujourd’hui l’Iraq n’est pas en mesure de poursuivre réellement de nouveaux programmes, quand bien même il le voudrait, avec le nombre d’inspecteurs sur place. Voilà le choix qu’a fait la communauté internationale et que soutient la France. Alors, on peut, à un moment donné, décider de changer. Ce n’est pas nous qui changerions, ce sont ceux qui décideraient d’intervenir militairement qui changeraient. Le choix de la communauté internationale, c’est la coopération. Et nous disons que, tant que la coopération peut avancer, il faut que l’on continue dans la voie qui a été tracée. Si on décide de changer de pied et si les Etats Unis décidaient, à un moment donné, d’envisager une action militaire unilatérale, la première question que nous poserions, c’est celle de la légitimité de cette action. La deuxième question que nous poserions, c’est celle de l’efficacité de cette intervention. Parce que c’est une chose que d’intervenir militairement en Iraq, voire d’attaquer le régime de Saddam Hussein, de faire partir Saddam Hussein et de faire tomber le régime. C’est autre chose que d’avoir un Iraq uni, que d’avoir la région du Moyen-Orient stable et sûre. Quelles conséquences, par ailleurs, pour la communauté internationale en terme de sécurité ? Quelles nouvelles divisions verrait-on surgir sur la scène internationale ? Quels frustrations et sentiments d’injustice seraient nourris ? Notre sentiment, c’est que cette intervention, en terme d’efficacité, nous conduit dans une aventure où nous ne maîtrisons à aucun moment les acquis et les bénéfices. En conséquence de quoi, le choix est simple. Soit nous continuons patiemment mais avec la conviction qu’au bout du chemin, par la coopération, nous désarmerons l’Iraq, et c’est la conviction que la France exprime. Et c’est la conviction qu’expriment les inspecteurs. Nous verrons leur rapport le 27 janvier. Soit on considère qu’il y a un raccourci militaire et que par ce raccourci, on peut espérer aller plus vite à l’objectif. Nous disons, soyons prudents, le monde est malade, le monde est en grand désordre. Est-ce que le monde peut se permettre de telles initiatives dont nous savons qu’elles risquent de faire école ? Car le problème de la prolifération, ce n’est pas uniquement l’Iraq, c’est aussi la Corée du Nord, ce sont aussi d’autres Etats. Faudra-t-il alors envisager l’intervention militaire ou est-ce que l’intervention militaire seule suffira par un effet magique à régler tous les autres problèmes de la planète ? Soyons responsables. Constatons que la situation du monde est grave et qu’il faut s’attaquer à l’ensemble des problèmes en même temps avec l’atout que nous avons aujourd’hui. Et nous considérons que cet atout, il faut le valoriser : c’est l’unité et l’unanimité de la communauté internationale. Vous savez que la France a pris sa part dans l’adoption de la résolution 1441, avec nos amis américains, pour faire en sorte que cette unanimité soit possible. Cette unanimité, c’est pour la communauté internationale un bien précieux. Avant de prendre le risque de rompre cette unanimité, réfléchissons. C’est tout le sens des consultations que nous avons. J’ai rencontré Colin Powell hier, nous allons déjeuner avec le Secrétaire général des Nations unies et les quatorze autres ministres des Affaires étrangères. C’est l’occasion, véritablement, de nous concerter et ma conviction, c’est qu’il est possible aujourd’hui de s’entendre sur une voie déterminée, efficace et résolue, dans le cadre de la résolution 1441.

Q – Est-ce que vous êtes fermement convaincu que l’action militaire n’est pas justifiée ? Est-ce que la France est prête à opposer son veto si elle n’a pas assez d’assurance ou si elle est convaincue que l’Iraq ne viole pas de façon manifeste ses obligations ? Et j’ai l’impression que vous êtes en train de suggérer que même s’il y avait d’éventuelles preuves, vous pourriez décider que la force militaire n’est toujours pas justifiée, que cela pourrait provoquer trop de vagues.

R – L’attitude de la France en cas de deuxième résolution ou si les Etats-Unis décidaient de poursuivre dans la voie qui est la leur, nous l’avons dit depuis le début, le président de la République l’a dit clairement : nous ne nous associerons pas à une intervention militaire qui n’aurait pas le soutien de la communauté internationale, le soutien des Nations unies. Par ailleurs, nous pensons qu’une intervention militaire serait la pire solution et que le recours à la force ne peut être qu’un dernier recours, à supposer que toutes les autres voies aient été épuisées. A partir de là, vous évoquez le droit de veto. La France, comme membre permanent du Conseil de sécurité, assumera toutes ses responsabilités, fidèle aux principes qui sont les siens. Et je réponds une nouvelle fois à la question qui m’a été posée sur l’inconstance de la France : croyez bien qu’en matière de respect des principes, nous irons jusqu’au bout. Sur la question de l’intervention militaire et de la légalité qu’elle pourrait avoir, notre sentiment est très simple : tant que la coopération peut être explorée, tant que l’on peut avancer par la coopération avec les inspecteurs, il n’y a aucune raison de choisir la plus mauvaise des solutions, c’est à dire l’intervention militaire.

Q – A vous entendre et après avoir entendu M. Powell, on a l’impression que vous n’êtes absolument pas sur la même longueur d’ondes. Il vous a placés, vous et les autres membres du Conseil de sécurité, devant un ultimatum : « ralliez-vous à notre position, sinon vous verrez ». Est-ce que ceci est ressorti de vos échanges récents ? Vous avez parlé d’un échange que vous avez eu hier avec lui. Jusqu’où avez vous l’intention d’aller ? Et que pensez-vous de ses efforts et des efforts qui sont faits en vue d’envisager l’exil de Saddam Hussein ?

R – La relation avec nos amis américains est excellente. Elle l’est d’autant plus que, nos amis américains, comme nous-mêmes, nous parlons franchement. C’est-à-dire que quand nous nous voyons, nous nous disons les choses telles qu’elles sont. Nous n’avons rien à cacher et « entre quatre yeux », nous nous disons les choses telles qu’elles sont. C’est bien le sens de l’action de la diplomatie française et nous avons constaté, semaine après semaine, que la confiance est forte dans cette relation. Il se trouve que sur cette question, nous pouvons avoir des positions différentes. C’est bien justement les principes qui nous font diverger : le sentiment que la communauté internationale aujourd’hui peut espérer rechercher le moyen de trouver des solutions aux crises du monde et je l’ai dit, le terrorisme, la prolifération, les crises régionales, et qu’il est important de prendre le pouls du monde, le sentiment du monde, le sentiment de frustration, le sentiment d’injustice.

Prêtons attention aux peuples du monde. C’est une chose que de décider d’une intervention, c’est autre chose que de régler les problèmes. Pour régler les problèmes, il n’y a pas, malheureusement – nous aimerions qu’il y en ait- de baguette magique. Il n’y a que des efforts, que de la détermination, que de l’énergie, que de l’imagination qui rendent les choses possibles. Et c’est cette énergie, ce sont ces efforts, c’est cette patience que nous mettons au service de la coopération internationale. Parce que c’est la seule façon de régler la question de l’Iraq, de régler demain la question de la Corée du Nord, d’espérer reprendre l’initiative sur le Proche Orient. Voyez la situation dans laquelle nous sommes : l’une des plus vieilles crises de la planète, à laquelle il semblerait qu’aujourd’hui la communauté internationale ne prête pas attention, laisse faire la situation d’injustice qui est celle là. Comment voulez-vous que le monde arabe réagisse face à ces situations ? La France est comptable sur le plan international du respect des principes de droit, de morale, de justice et de solidarité. Et nous disons par ailleurs qu’il est temps de se poser les questions, toutes les questions, si une intervention militaire devait être envisagée. Qu’en sera-t-il demain ? Une fois de plus, le problème est plus difficile que de changer un régime. Et c’est bien pour cela que nous nous sommes fixé un objectif simple : le désarmement de l’Iraq. Et vous me posez la question de l’exil de Saddam Hussein. Ne nous détournons pas de notre objectif. Notre objectif, c’est le désarmement de l’Iraq, ce ne sont pas d’autres solutions dont certaines peuvent paraître aujourd’hui totalement fantaisistes.

Q – Vous avez convoqué aujourd’hui les ministres des Affaires étrangères des grandes puissances pour parler du terrorisme et nous sommes ici en train de parler essentiellement de l’Iraq. Est-ce que vous avez l’impression que les discussions ont été détournées et que si l’on parle trop de l’Iraq, on risque d’alimenter le terrorisme ?

R – Pour nous, toutes les questions sont liées. La planète est une. Et quand vous avez une situation de faiblesse de la communauté internationale, quand vous avez un monde qui a la fièvre, il est bien évident que cette fièvre, elle existe à la tête et aux extrémités. Elle existe partout. On ne peut pas isoler les parties de la planète. Nous voyons la multiplication des crises. Prenez depuis le 11 septembre, la multiplication des attentats qu’a connus la planète. Il y a évidemment un lien qui existe entre l’ensemble de ces situations. Et c’est pour cela que le choix du remède est si important. C’est pour cela que nous pensons que la vraie richesse de la communauté internationale aujourd’hui, c’est bien l’unité, l’unanimité. Nous ne serons efficaces que si nous agissons ensemble. Et toutes les tentations, la peur, la force, le scepticisme ne conduisent à rien. La communauté internationale a besoin de mobilisation. Et il n’y a pas, contrairement à ce que certains voudraient croire, d’un côté ceux qui veulent agir, de l’autre de présumés inconstants ou sceptiques qui se contenteraient de faire semblant d’agir. Non, il y a ceux qui pensent que certaines actions sont efficaces et d’autres qui pensent que d’autres peuvent l’être davantage. Et notre conviction, c’est que la coopération passe par les inspections, c’est là le vrai visage de l’action de la communauté internationale. Il faut être capable de prendre aujourd’hui le risque de la paix, de construire la paix, cela demande parfois plus d’exigence que de faire la guerre.