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C Politique (France 5)

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Intervention sur le nucléaire – Cub de l’Europe Bruxelles

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Conférence de Presse au Centre d’Accueil de la Presse Etrangère (Février 2011)

Devant le mouvement des peuples arabes, je veux d’abord dire ce matin mon émotion dans un moment qui nous réjouit et nous rassemble. L’Histoire, grâce à ces hommes et ces femmes de Tunis et du Caire, grâce à ces jeunes, est à nouveau en marche. Ils se sont levés pour dire non à la résignation, non à la fatalité.

Je sais qu’au Maghreb, au Moyen Orient, partout dans le monde, on a espéré des paroles fortes et des gestes forts de la part de la France et de l’Europe.

Soyons au rendez-vous, nous tous, citoyens de France et d’Europe, pour saluer cet événement. Car la Méditerranée est notre mer commune. Nous partageons une longue histoire et une grande amitié. Tous les Français de Tunisie et d’Egypte le savent, comme le savent tous les Tunisiens et les Egyptiens de France. Je ne l’oublie pas, moi qui suis né à Rabat.

Nous avons besoin d’une voix et d’une conscience. Pour dire le sentiment de fraternité qui est le nôtre. Pour dire notre sentiment de fierté devant le sursaut d’une jeunesse à travers les visages de Mohamed Bouazizi, immolé en Tunisie, de Khaled Saïd, torturé à mort en Egypte, sans oublier la figure de cette jeune fille, Neda Agha-Soltan, assassinée en Iran.

Nous ne pouvons pas rester silencieux et immobiles sur notre rive de l’Histoire. A l’heure de l’internet, comment ne serions-nous pas fiers de ce mot d’ordre des Gavroches arabes : « dégage », dans cette langue française, qui a porté à travers le monde le rêve de Victor Hugo ?

Que s’est-il passé en Egypte et en Tunisie ? Que se passe-t-il dans le monde arabe, en Jordanie, au Yémen, en Libye, en Algérie, au Bahreïn, et au-delà en Iran ?

Les peuples égyptien et tunisien se sont libérés par eux-mêmes. Ils se sont libérés sans violence. Ils se sont libérés avec, pour seule arme, leur dignité nue. Et en se libérant, ils nous ont libérés de nos peurs et de nos aveuglements. Ils ont fait surgir de nouveaux espoirs après des décennies d’immobilisme. Le monde arabe n’était vu qu’à travers le danger du terrorisme, de l’islamisme ou du pétrole.

Chacun le sait aujourd’hui. Il n’y a pas d’exception arabe qui rendrait le monde arabe incompatible avec la démocratie, avec la liberté. Il n’y a pas à imposer la démocratie par la force aux peuples arabes au prétexte qu’ils seraient incapables de le faire par eux-mêmes. Les peuples ont pris la parole. Ils ont pris en main leur destin, de façon pacifique. Ils sont désormais aux avant-postes de valeurs universelles que nous partageons avec eux. Ils ont mis fin à une malédiction qui pesait sur eux. Et ce qui semblait impossible est soudain devenu possible. Une jeunesse condamnée à tenir les murs s’est éveillée pour les briser et sortir de son enfermement.

Ce moment unique nous le partageons avec le monde entier.

J’ai combattu l’administration Bush dans son intervention militaire en Irak. J’ai dénoncé le cercle vicieux de sa vision néoconservatrice du Grand Moyen Orient. Je veux saluer aujourd’hui la lucidité du président Obama. Bousculant son Administration et le jeu des intérêts, il a su tenir le discours que tout le monde attendait d’une grande démocratie, un langage d’humanité. Il a su exprimer un message et une volonté dans lesquels nous pouvons nous retrouver, celui de la fraternité des peuples libres.

Prenons conscience les uns et les autres de l’importance de ce moment. C’est la chance qui nous est offerte de construire un avenir commun. C’est pour nous, Européens, l’égal du printemps des Peuples de 1989. Nous avons su saisir la chance d’une réunification européenne. Nous devons saisir aujourd’hui la chance d’une réconciliation des deux rives de la Méditerranée.

Il y a eu, depuis cinquante ans, une accumulation de rancœurs nées de la colonisation, de peurs nées de l’islamisme et, de part et d’autre, de malentendus liés à l’immigration. Autant de barrières à travers cette mer commune, devenues aussi infranchissables que le rideau de fer. Pour les faire tomber, nous avons d’abord un travail à accomplir sur nous-mêmes. Nous avons ensuite à faire notre part du chemin. L’Europe des peurs doit céder la place à l’Europe des peuples. Nous devons être fidèles à notre mission, à nos valeurs et refuser les logiques de statu quo, toujours synonymes d’injustice.

Notre première responsabilité, c’est d’encourager la démocratie. Nous pouvons faire partager les savoir-faire de l’Europe en encourageant le dialogue, en soutenant l’Etat de droit et le multipartisme dans des pays où ceux-ci sont encore par définition fragiles.

Notre deuxième responsabilité, c’est d’accompagner le développement. Face au chômage des jeunes, face à la vie chère, nous pouvons aider les pays arabes à trouver leur équilibre et le chemin du progrès social. Un effort est nécessaire, à la hauteur de ce qui a été entrepris en 1989 en direction de l’Europe de l’Est avec la création de la Banque Européenne de Reconstruction et de Développement. Nous devons dès maintenant créer une Banque de la Méditerranée pour financer des grands projets d’infrastructure, soutenir l’emploi dans les PME locales. Nous devons offrir des formations adéquates et renforcer les accords universitaires. Nous devons surtout inventer un nouveau statut d’association avec ces pays en transition afin de les arrimer à l’Europe et constituer en étroit partenariat avec eux un véritable pôle paneuropéen de prospérité et de sécurité à la hauteur des défis mondiaux. Cela suppose aussi de promouvoir et d’encourager les efforts d’intégration régionale au Proche et au Moyen Orient comme au Maghreb dont le blocage bride les économies et attise les haines.

Notre troisième responsabilité, c’est de favoriser la paix. Avec la démocratisation, il y a une nouvelle donne, une chance à saisir qui doit nous encourager à relancer dès maintenant les négociations entre Israéliens et Palestiniens. L’absence d’Etat palestinien est source d’un immense sentiment d’injustice. La peur de l’islamisme ne peut justifier le statu quo face à la démocratisation. La paix a une chance partout dans le monde arabe aujourd’hui, au Proche Orient, au Sahara Occidental, avec l’Iran demain peut-être.

Oui, c’est vrai, c’est un chemin difficile qui commence, un chemin semé d’embûches.

Les risques sont multiples, je ne les oublie pas. Il y a l’islamisme certes. On prie sur la place Tahrir ? Mais on priait aussi sur les chantiers navals de Gdansk du temps de Solidarnosc. Laissons la voie ouverte à un islam politique pacifique et démocratique. Il y a le risque de surenchère révolutionnaire, face aux attentes si longtemps retenues des peuples qui aujourd’hui peinent à se concrétiser. Il y a enfin le risque militaire dans des pays où l’armée et les forces de sécurité doivent peu à peu céder le terrain à des pouvoirs civils démocratiques. Mais les peuples seront exigeants et je veux croire qu’une fois levés, on ne les fera pas taire de si tôt. Et de grandes perspectives s’ouvrent à nous tous. De grandes perspectives s’ouvrent à un islam de la tolérance et du respect.

Pour nous aussi, en France et en Europe, sonne le temps du réveil.

Les peuples arabes nous tendent un miroir. Sommes-nous encore à la hauteur de nos idéaux ? Le monde arabe va changer. Mais la vérité, c’est que nous allons tous changer. C’est pourquoi nous devons dès maintenant porter trois exigences.

Première exigence, l’exigence démocratique. Nos vieilles démocraties ont du mal à accepter le retour des peuples sur la scène. On les préfère cantonnés dans l’isoloir ou filtrés par l’opinion. Mais la démocratie, c’est aussi l’engagement civique au quotidien, la capacité d’indignation, de résistance, de proposition. La question démocratique, c’est également de prendre en compte l’urgence de la question sociale, qu’il faut regarder en face aussi chez nous : chômage des jeunes, croissance des inégalités, peur du déclassement. Voilà la première leçon que nous devons tirer des événements.

Deuxième exigence, l’exigence mondiale. Qui voulons-nous être ? Que voulons-nous faire ? L’Europe a abdiqué la puissance et elle renonce trop souvent à l’exemplarité qui a été la sienne pendant un demi-siècle. Ce n’est pas acceptable. Retrouvons la force de nos principes et de nos idéaux. Acceptons d’être dans le monde et d’agir. Retrouvons une vision et un projet sur tous les défis mondiaux, qu’il s’agisse de la pauvreté, du réchauffement climatique ou du règlement des crises.

Troisième exigence, l’exigence culturelle. Voulons-nous vraiment être une culture sur la défensive, repliée sur son passé, rejetant l’Autre ? Nous devons accepter la différence et y compris d’autres religions, d’autres conceptions de la place de la religion dans la société. Nous pouvons être fiers de notre laïcité, sans céder aux peurs ni aux rejets.

Cela suppose de retrouver le goût de l’indépendance.

Car plus que jamais le message de la France est à l’unisson de ce que veut entendre le monde, un monde qui aspire à la justice, à la reconnaissance et à la diversité. Ce que nous dit le monde, c’est ce qu’a dit le général de Gaulle, c’est ce qu’a défendu Jacques Chirac – et j’ai eu l’honneur de le défendre à ses côtés –, c’est la voix d’une France qui parle au nom des peuples et au nom des principes.

Nous avons tout à gagner, je le dis solennellement, à un monde arabe libre.

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Que voulons-nous, à quoi jouons-nous ?

 

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On n’est pas couché 13 novembre 2010

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Le chemin de justice. (Le Monde, 5 juin 2010)

L’arraisonnement brutal du Mavi-Marmara, chargé de civils, dans les eaux internationales, semble nous prouver une fois de plus l’impuissance du droit et de la raison.

Derrière ce drame, se pose à nous la question occultée du sort de Gaza. Rien ne saurait justifier qu’on prenne en otage une population d’un million et demi d’hommes, de femmes, d’enfants dans une ville asphyxiée.

Censé discréditer le Hamas, le blocus n’a fait que renforcer l’image de martyre dont se pare le mouvement. La marginalisation des radicaux ne peut qu’accompagner la paix, pas la préparer.

C’est d’autant plus incompréhensible venant d’une société démocratique, ouverte, prospère, comme l’est Israël. Ce paradoxe nous interroge : comment a-t-on pu en arriver là ? Il y a à Gaza l’aboutissement d’un engrenage dont Israël est prisonnier, l’éternel engrenage de la force. Le souci de la sécurité d’Israël est légitime et la France l’a toujours rappelé et s’en est toujours porté garante. Mais depuis dix ans, confronté à la terrible épreuve des tirs de roquettes et des attentats-suicides, déçu dans ses espoirs nés à Oslo, Israël s’est lancé dans une fuite en avant sécuritaire : érection du Mur de Sécurité, guerre au Liban de l’été 2006 et opération militaire dans la bande de Gaza l’an passé.

Cette logique mène à la surenchère, toujours plus d’usage de la force, toujours plus de transgression du droit, toujours plus d’acceptation de l’inacceptable. Mais surtout elle est inefficace et autodestructrice, car la force croit être un raccourci, alors qu’elle n’est qu’une impasse, et même un dévoiement.

La première impasse, c’est l’isolement, car la force se coupe de tout ce qui n’épouse pas ses vues. Le résultat des deux dernières années d’opérations à Gaza, c’est un isolement diplomatique croissant d’Israël. La relation privilégiée avec les Etats-Unis s’affaiblit. Le partenariat stratégique qui rapprochait Israël de la Turquie, essentiel au dialogue régional, se dégrade de jour en jour.

Deuxième impasse, le doute, car la force entraîne la radicalisation progressive, le repli sur des positions extrêmes et l’éclatement politique. L’union sacrée face au danger extérieur se transforme en une fracture intérieure. En Israël, l’échiquier politique se divise au détriment d’un gouvernement stable et capable de prendre des initiatives fortes en faveur de la paix et où les Arabes Israéliens, un cinquième de la population, se sentent relégués. Mais aussi dans les communautés juives du monde entier, qui connaissent le doute. Le sionisme a été, un siècle durant, une pensée d’émancipation, de progrès et d’ouverture sur l’universel à partir de l’expérience historique singulière du judaïsme, bravant les violences, les préjugés et les haines. Aujourd’hui, il lui faut retrouver cette part d’universalité.

Troisième impasse, l’impossibilité de la paix, car la force nourrit la force en retour et les grands laissés-pour-compte des dernières années, ce sont bien les modérés, Israéliens comme Palestiniens, qui veulent croire qu’une paix juste est possible, qui savent que la coexistence de deux Etats est la seule solution et qu’elle est urgente. Mais à chaque excès de Tsahal, les hommes du Fatah sont fragilisés, à chaque tir de roquette du Hamas, le camp de la paix israélien se rétrécit. Le même gâchis se renouvelle sans cesse. Les négociations indirectes récemment reprises sont étouffées dans l’œuf.

Rappelons-nous que d’autres nations se sont lancées dans de telles surenchères– y compris la France, de la spirale des guerres napoléoniennes qui prirent le relais de la patrie en danger à l’engrenage du Traité de Versailles qui mena à l’occupation la Ruhr. Toutes y ont sacrifié une part de leur légitimité et de leur identité. Après le 11 Septembre, l’Amérique a été livrée, elle aussi, à la peur. Son aspiration à la sécurité était justifiée. Mais en s’engageant dans l’aventure irakienne, les Etats-Unis ont fait primé la force sur le droit, s’enfermant dans un conflit qu’ils ne peuvent gagner. Toute notre histoire le montre, il n’y a pas d’exception de sécurité aux principes. Le seul verrou contre la démesure, c’est le respect intégral des principes et des valeurs.

Les événements récents marquent un tournant historique.

Il faut casser la logique de la peur et de la force. Israël ne peut espérer garantir durablement sa sécurité tant que justice n’est pas faite au peuple palestinien. Cela signifie, pour Israël de tracer un chemin de justice.

Et le premier pas, c’est la fin du blocus de Gaza. L’assistance à une humanité en danger, tel est le prix à payer pour la sécurité d’Israël.

On le voit en Cisjordanie, un autre avenir est possible. La population palestinienne est capable de prendre en main son destin économique et de connaître une croissance impressionnante – 8,5% en 2009 – qui est porteuse d’espoir à défaut de régler tous les problèmes.

Ce chemin passe par la création d’un Etat palestinien, car seule la reconnaissance d’un Etat palestinien souverain peut être le point de départ d’un nouvel élan pour la région.

Dans ce processus, tout le monde le sait bien, il faudra impliquer le Hamas dans la dynamique de paix. Comme pour tout mouvement radical, chaque défaite devant la force est une victoire dans les esprits, par un effet de levier imparable. L’enjeu, c’est bien aujourd’hui d’avancer vers une unité palestinienne qui offre un interlocuteur crédible pour la paix. Il faut pour cela que la communauté internationale assume toute sa responsabilité. Je crois pour ma part que l’ONU garde un rôle central à jouer pour faciliter le processus de paix, même si la mobilisation américaine est indispensable pour débloquer la situation.

C’est un enjeu pour la stabilité du Moyen Orient. Car ceux qui veulent œuvrer à la stabilité du Moyen Orient sont affaiblis par la logique de force. La spirale sert de justification à d’autres spirales, comme celle de la prolifération nucléaire en Iran. Le monde arabe doit surmonter ses ambigüités sur la question palestinienne pour peser de tout son poids afin de faciliter le règlement de ce conflit.

C’est un enjeu pour le monde, s’il veut montrer qu’il est capable de faire triompher le droit et la justice et qu’il n’est pas condamné à se taire devant les chars.

Saisissons l’occasion pour faire avancer la position d’une Europe unie, à rebours de son absence au cours des dernières années.

Compte-tenu de ses liens historiques avec toute la région et de sa vocation de trait d’union au service de la paix, la France doit jouer son rôle.

 

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Discours sur l’Europe – Cnam

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Il faut engager un processus de retrait en Afghanistan

 

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Pour une stratégie nationale de sortie de crise

Aujourd’hui face à la crise, nous avons le devoir de préparer notre avenir et de nous fixer une grande ambition de modernisation économique, politique et sociale.

Ne nous laissons pas aveugler par les faux débats sur l’identité nationale, par les clivages partisans et l’éparpillement des réformes, car le véritable enjeu c’est la défense de l’intérêt national.

La déferlante financière de 2008 a secoué le monde, mais, dans l’ensemble, les autorités monétaires et les dirigeants des grands pays ont su faire preuve de sang-froid et de sens des responsabilités.

La France a même mieux résisté que beaucoup d’autres. Pourquoi ? Non pas tant en vertu des politiques menées qu’en raison des évolutions structurelles de notre pays, qui se détourne peu à peu de l’industrie et tire  sa croissance de l’appétit de son marché intérieur, un peu à l’écart de la mondialisation. Mais il amortit aussi les chocs extérieurs par un modèle social solide et un Etat encore fort.

Notre pays redémarrera-t-il aussi vite que les autres ? Ce qui a retenu sa chute freinera aussi son rebond. Nos amis allemands partent mieux armés pour la nouvelle mondialisation avec une industrie compétitive, bien spécialisée et soutenue. Le risque du décrochage est là. Pour aller de l’avant, libérons les forces de la modernisation et construisons une stratégie nationale de sortie de crise.

Trois défis centraux exigent notre détermination pour lutter contre le chômage de masse, à la fois gâchis humain et menace sociale, et inventer une nouvelle croissance sociale et durable.

Une garantie de la protection sociale, qui suppose de faire avancer de pair efficacité économique et justice sociale en refondant notre système de protection sociale avec un niveau de prestations durable et un financement consolidé. Pour cela, il faut alléger les charges qui pèsent sur les salariés et élargir le financement aux revenus du capital.

Le combat contre les déficits, ensuite, qui nécessite davantage d’efforts. Nous traitons aujourd’hui nos problèmes en reportant leur coût sur les générations futures. Une stratégie volontaire et contraignante de désendettement s’impose pour venir à bout de nos faiblesses, à l’image de la révision constitutionnelle adoptée récemment par l’Allemagne.

 

Le chantier de la compétitivité et de l’innovation, enfin. Le débat sur le grand emprunt, même s’il ne saurait suffire, aura permis de repérer des filières d’avenir et des besoins. Mais il ne s’agit pas de faire table rase et de ne se vouer qu’à l’attrait de la nouveauté. Nous nous devons d’accompagner aussi nos secteurs d’excellence traditionnelle qui souffrent de la crise, industrie du luxe, tourisme comme agro-alimentaire. Ayons le courage de planifier l’avenir  grâce au pilotage public d’une stratégie unissant tous les acteurs, grandes entreprises, PME et banques par filière.

Plusieurs exigences décideront du succès de nos efforts.

L’obligation de résultats, comme nous nous y sommes astreints dans un autre contexte entre 2005 et 2007. Qu’il s’agisse de la bataille de l’emploi, avec 600 000 chômeurs de moins et le taux de chômage le plus bas depuis 1984 ; de la réduction des déficits de 56 milliards à 36 milliards d’euros en deux ans, nous permettant de nous affranchir de la tutelle humiliante d’une mise sous surveillance par Bruxelles ; ou encore du patriotisme économique avec la mise en œuvre des pôles de compétitivité autour de la modernisation de grands champions nationaux.

Le rassemblement, parce qu’il n’y a pas de politique durable qui construise sur les divisions. Parce qu’il faut rétablir la confiance des citoyens en un système économique remis à niveau. Il faut donc trouver le courage du sursaut et se concentrer sur l’essentiel, ne pas engager cent chantiers à la fois, mais lancer les réformes essentielles dont on sait qu’elles peuvent changer la donne.

La justice parce que c’est l’exigence de la politique de répartir les efforts mais aussi les fruits selon les capacités et les besoins. La crise a révélé les inégalités accumulées. Elle y a ajouté le scandale, quand ouvriers et employés ont dû payer pour les dégâts de l’économie-casino.

L’équilibre des institutions, enfin, indispensable à toute action efficace, comme l’enseigne l’histoire de la Ve République. Retrouvons l’élan modernisateur du général de Gaulle. Il faut pour cela un premier ministre et un gouvernement forts ainsi qu’un parlement capable de se faire entendre face au risque d’isolement du président.

Nous ne sommes pas à l’heure des ruptures, au contraire, nous nous trouvons face au défi de préserver, ensemble, le salut public et l’intérêt général de la nation.

 

800 915 Dominique de Villepin

Hommage à Mahmoud Darwich

Dans un de ses poèmes, Mahmoud Darwich a écrit que la rose est devenue blessure. Ces mots révèlent bien le destin d’un poète. Car, chez Darwich, le Poème et l’Histoire sont indissociables. Ils sont deux formes de la Vie. La ferveur du peuple palestinien à la mort de Mahmoud Darwich montre à quel point il avait raison. En effet, chez lui, le destin individuel et le destin collectif se mêlent sans cesse. Elle était attachée à tout son être. Ainsi, son apparence et ses manières exprimaient une chaleur rugueuse, l’humanité simple. Sa poésie était à la fois son souffle et sa terre. A ce titre, il a été tout à la fois un poète de l’exil, un poète du témoignage et un poète de la rencontre et de la paix.

Il a été le poète de l’exil, tout d’abord. En effet, il n’a pas connu d’autre existence. A sept ans, la naqba s’abat sur sa famille. Il connaît la guerre et son cortège de souffrances. Sa famille quitte le village natal de Birwa, pour l’exil libanais. Dans cette souffrance, il a partagé avec des dizaines de milliers d’hommes et de femmes cette déchirure collective. Avec eux, aussi, il a fait l’expérience de l’exil intérieur, lorsqu’il est revenu en Galilée, à Dayr al-Asad, à Joleydé, à Haïfa. Toute sa vie, il s’est fait passe-murailles, du Caire à Paris, de Beyrouth à Moscou. Mais tous les exilés ne sont pas pour autant poètes. Lui, il a été le poète de l’exil, de tous les exils et de tous les exilés, parce qu’il a su reconnaître que la terre se transmet comme la langue. La langue et la terre se confondent et se substituent chez lui. C’est pour cela qu’il n’a eu de cesse d’habiter la langue et de la faire fructifier.

Il a été aussi le poète du témoignage. Il a senti le besoin d’une parole solide pour donner sens à l’absurdité de l’Histoire. Il a travaillé la langue pour qu’elle puisse témoigner. Je pense par exemple à ce poème insoutenable qui évoque l’enlèvement et l’assassinat de cinq fillettes à la sortie de l’école. Sa parole était ainsi une parole vivante, une preuve de vie, au-delà de toutes les souffrances. Témoin, il l’a été de bien des événements douloureux de l’histoire du Proche-Orient. Il était présent à Beyrouth, lors du siège de 1982. Il a connu l’emprisonnement. Mais jamais il n’a cessé, à travers ses poèmes, de dire et de montrer. Mahmoud Darwich a voulu transmettre une expérience particulière en montrant au monde ce qu’elle avait d’universel. Ce faisant, il a refusé le repli sur la souffrance. Il y a remarquablement réussi. Comment expliquer sinon une renommée mondiale, d’Amérique en Europe.

Mais surtout, il a été le poète de la rencontre et de la paix. Le témoignage ne lui suffisait pas. Pour lui, la poésie était surtout un acte de rencontre. C’était un pont entre deux êtres humains, entre deux peuples. Ce n’est pas un hasard si l’anthologie française qui lui a été consacrée s’achève sur un Art d’aimer. Tout y est apaisement, avec le monde, avec les hommes. Cette rencontre, c’est toujours en même temps la rencontre de la femme aimée. Car elle aussi, elle se confond avec la terre. Ne parle-t-il pas des cils de la terre, à propos des épis de blés. D’ailleurs, l’exil aussi, il le vivait dans la séparation avec la femme aimée. Il refusait l’abstraction des grands mots pour s’ouvrir à la vraie rencontre. Il a toujours cru à l’autre. Je me souviens que c’est ce qu’il m’a dit, la première fois que nous nous sommes rencontrés, au Quai d’Orsay, à Paris. Il l’a répété plusieurs fois, la paix n’est pas divisible, la terre suppose l’acceptation de l’autre. Inlassablement, il a agi pour la paix. Il a rejeté la violence, sous toutes ses formes. Car elle était, pour lui, l’antithèse de la parole. Elle était ce qui rend la parole impossible. Pire, elle est ce qui la prive de sens.

Nous pouvons essayer de réunir ces trois facettes. En définitive, je crois en effet que Mahmoud Darwich a été, au sens plein du terme, un passeur. Tous les grands poètes sont de tels passeurs. Il a été passeur, parce qu’il connaissait la frontière. Il l’avait éprouvée, elle l’avait éprouvé. Il connaissait celle qui tranche et qui blesse. C’est celle, hérissée de postes de contrôle. Mais il connaissait aussi cette autre frontière qui est contact et rencontre. Celle qui est la chaleur d’une peau entre les hommes. Mahmoud Darwich a été poète, mais il a été Homme avant tout.