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150 150 Dominique de Villepin

1ère conférence sur le bioterrorisme à Lyon

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire général,

Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de me trouver aujourd’hui parmi vous pour ouvrir cette première conférence mondiale sur la prévention du bio-terrorisme.

Depuis plusieurs années maintenant nous sommes confrontés au fléau du terrorisme : il cherche à déstabiliser nos sociétés et à opposer les peuples entre eux. Depuis le 11 septembre 2001, la communauté internationale s’est mobilisée : nous avons défini de nouvelles méthodes de coopération et développé nos capacités de renseignement.

Aujourd’hui une nouvelle étape est à franchir : les groupes terroristes cherchent à se doter d’armes de destruction massive : nous devons trouver des réponses adaptées ; les groupes terroristes veulent diviser les peuples pour nous entraîner dans un choc des cultures : nous devons éviter ce piège ; les groupes terroristes se nourrissent de toutes les frustrations accumulées dans certaines régions du monde : nous devons trouver une réponse politique globale.

Le combat contre le terrorisme est un combat méthodique, un combat de longue haleine, un combat qui devra éviter de crisper les identités et d’aviver les plaies. Ce combat nous devons le mener avec une double exigence : une exigence de coopération, car aujourd’hui aucun pays seul ne peut faire face à la menace. Depuis plusieurs années Interpol nous montre la voie, avec 182 nationalités qui travaillent côte à côte contre le crime organisé et le terrorisme. Une exigence de fidélité à nos principes démocratiques, car l’objectif des groupes terroristes c’est précisément de nous pousser à nous écarter des valeurs de l’Etat de droit.

Face à la menace bio-terroriste, nous devons redoubler d’efforts. Non seulement parce qu’elle fait peser sur nos sociétés des risques particulièrement odieux. Mais parce qu’elle pourrait constituer la prochaine étape de l’évolution du terrorisme. Vous connaissez mieux que quiconque la capacité des groupes terroristes à allier les méthodes les plus archaïques aux technologies les plus modernes. C’est pourquoi, plus encore que dans la lutte contre les formes classiques du terrorisme, nous devons faire preuve de responsabilité  et mobiliser toutes les énergies.

Quel est l’état de la menace ?

Le niveau de la menace terroriste est aujourd’hui particulièrement élevé. Il existe des territoires qui sont de véritables bases arrière pour les groupes terroristes. Après la Bosnie et l’Afghanistan, l’Irak risque de jouer ce rôle. Il existe des filières d’acheminement de combattants vers ces camps d’entraînement, notamment en Europe et en France. Il y a quelques semaines, la Direction de la Surveillance du Territoire en a démantelé une, liée à une mosquée du XIXe arrondissement de Paris.

Enfin ces filières peuvent s’appuyer sur le développement d’une idéologie fondamentaliste. Aujourd’hui l’influence de l’islamisme radical, notamment autour de la mouvance salafiste, constitue une véritable menace. Entretenu par un discours fanatique, ce courant se nourrit du repli communautaire que l’on observe dans certains quartiers, en Ile-de-France et dans la région lyonnaise en particulier.

Cette chaîne opérationnelle offre aux terroristes la main d’œuvre et les leviers d’action dont ils ont besoin. Elle est d’autant plus efficace qu’elle a pu s’organiser dans de nombreux pays. C’est pourquoi l’unité de la communauté internationale est aujourd’hui la clé du succès, si nous voulons anticiper et déjouer les pièges du terrorisme.

Pour combattre le terrorisme, il faut en comprendre le fonctionnement. Or une véritable révolution s’est opérée depuis le 11 septembre :

Première caractéristique, les terroristes sont peu nombreux. Mais de cette faiblesse apparente ils ont fait un atout : dispersés, ils sont plus difficiles à appréhender ; déracinés, ils n’en sont que plus mobiles.

Deuxième caractéristique, ils ont une capacité d’organisation globale. Après les coups portés contre Al Qaeda en Afghanistan, ils se sont recomposés en cellules autonomes, reliées les unes aux autres. L’adhésion à Al Qaeda y fonctionne essentiellement comme une franchise. Forts de cet éclatement, les groupes terroristes s’intègrent d’autant plus facilement dans les sociétés occidentales. Il n’y a donc pas aujourd’hui de grande organisation terroriste dont il suffirait de couper la tête, mais une nébuleuse de groupes autonomes et indépendants aux ramifications  mouvantes.  C’est pourquoi la lutte contre le terrorisme exige d’abord un travail minutieux de traque, pour remonter chaque filière et aller jusqu’au bout de chaque information.

Troisième caractéristique, c’est la continuité entre la sphère idéologique et la sphère opérationnelle, entre les prédicateurs et les poseurs de bombes. Le terrorisme contemporain repose sur une véritable division des tâches qui le rend d’autant plus difficile à appréhender. Les prêcheurs tiennent un discours de haine et de violence auquel les jeunes en déshérence peuvent être particulièrement sensibles. Les organisateurs contactent ces jeunes, les recrutent, leur fournissent des caches, des relais et des appuis financiers. Enfin les exécutants se chargent du regroupement des cellules et de la préparation des attentats. Contre chacun de ces maillons nous devons nous donner les moyens d’agir ; en particulier, nous ne pouvons tolérer que des individus instrumentalisent le message religieux pour appeler au jihad sur notre sol. C’est pourquoi j’ai demandé, au sein de mon Ministère, à la Direction des Renseignements Généraux de suivre avec une attention particulière les groupes fondamentalistes présents sur notre sol. Ne nous y trompons pas : de la pertinence de notre diagnostic, un diagnostic qui doit être constamment renouvelé, dépendra l’efficacité de notre réponse. Face à un fléau qui ne cesse de se transformer, il ne s’agit pas de gagner la bataille d’hier, mais bien celle de demain.

Dernière caractéristique, c’est l’opportunisme du terrorisme, qui se greffe sur toutes les plaies du monde. Il se nourrit du ressentiment et de la frustration, récupère toutes les causes, s’installe dans toutes les zones de non-droit et de guerre. Il démultiplie ainsi son influence, tout en se dotant d’une légitimité. Nous l’avons vu en Afghanistan au début des années 80, avec le soutien de combattants arabes à la lutte du peuple afghan contre l’envahisseur russe. Nous l’avons vu également en Tchétchénie, où les terroristes d’Al Qaeda ont su tirer profit de la dimension religieuse de la guerre. Aujourd’hui c’est en Iraq que la plupart des groupes terroristes sont venus s’installer, profitant de la porosité des frontières, du chaos et de l’affrontement entre plusieurs factions. Les attentats succèdent aux enlèvements, qu’ils soient le fait des partisans baasistes, des nationalistes combattant la présence étrangère sur leur sol ou d’islamistes étrangers comme le jordanien Al-Zarqaoui.

Dans ce contexte, le bio-terrorisme constitue une menace spécifique particulièrement préoccupante. Nous avons connu ces dernières années des exemples d’attentats chimiques et biologiques :

Au Japon, avec l’attentat commis à Tokyo par la secte Aum, le 20 mars 1995 : la dispersion d’un gaz innervant, le gaz sarin, dans le métro de la capitale japonaise, à une heure de pointe, avait entraîné la mort de 12 personnes et intoxiqué plus de 5000 autres.

Aux Etats-Unis une vague de lettres piégées contenant du bacille de charbon a provoqué une véritable psychose, quelques semaines seulement après les attentats du 11 septembre. 5 personnes avaient trouvé la mort et 23 avaient été contaminées. Souvenons-nous que des lettres suspectes avaient à l’époque été envoyées en France, soulignant ainsi la dimension mimétique de cette menace.

Aujourd’hui nous savons que certains groupes terroristes ont tenté de mettre la main sur des agents chimiques ou biologiques. La menace doit donc être prise au sérieux.

En France nous savons que certains groupes ont tenté d’accéder à des agents chimiques. C’est ce qu’a prouvé le démantèlement, en décembre 2002 de la cellule dite de Romainville-La Courneuve, qui projetait des attentats à base de gaz cyanurés.

Certaines cellules d’Al Qaeda se sont entraînées en Afghanistan à la maîtrise et à l’utilisation d’agents biologiques, en particulier le charbon, la ricine et la toxine botulique. Plus récemment, après la chute du régime Taliban, ces groupes ont poursuivi des expériences dans les gorges de Pankissi, territoire géorgien limitrophe de la Tchétchénie.

Le faible coût des agents pathogènes, la facilité d’accès à certaines souches, l’effet de masse que produirait un tel attentat dans un pays occidental font de l’arme biologique un élément attractif pour les groupes terroristes.

Il est donc indispensable de renforcer encore notre protection face à l’éventualité d’une frappe de ce type, même si la dispersion des agents biologiques constitue un obstacle  technique majeur.

La France doit rester mobilisée, à la fois face à la menace globale du terrorisme, et face aux menaces spécifiques.

Je veux faire de la France un pays en pointe de la lutte anti-terroriste, en privilégiant deux approches : le renforcement du renseignement humain et le développement des nouvelles technologies. Car l’un ne va pas sans l’autre.

Pour cela j’entends d’abord renforcer la coordination des services de renseignement.

Dès mon arrivée, j’ai réactivé le Comité interministériel de lutte anti-terroriste, afin de décloisonner le travail des différents ministères concernés : dans le cas du bio-terrorisme c’est particulièrement important.

J’ai créé également le Comité du Renseignement Intérieur afin de mieux mobiliser et coordonner nos capacités de renseignement.

Pour améliorer la couverture territoriale des services de renseignement, j’ai demandé la création dans chaque région d’un pôle de lutte contre l’islamisme radical, sur le modèle du pôle qui fonctionne déjà en Ile-de-France. Des résultats très significatifs ont été obtenus : des individus appelant au jihad contre les pays occidentaux ont pu être interpellés et renvoyés dans leur pays d’origine ; des lieux de rassemblement d’islamistes radicaux ont été fermés ; la structure française du Groupe Islamique Combattant Marocain a été démantelée.

Je veux également moderniser nos outils : c’est pourquoi j’ai décidé la création d’un Centre des Technologies de la sécurité intérieure, afin de doter nos services des moyens techniques et scientifiques les plus modernes possibles. J’ai demandé à son directeur de développer en priorité des technologies de pointe pour le renseignement et l’investigation, notamment dans les domaines du traitement de l’image et du son, des moyens aériens de surveillance, et de la veille Internet.

Pour lutter efficacement contre le bio-terrorisme, notre pays peut s’appuyer sur le travail considérable réalisé depuis plusieurs années. La France a été l’un des premiers pays à prendre conscience de la menace biologique et à se doter des instruments pour y répondre : c’est le plan Biotox, qui permet d’associer les compétences de tous les ministères concernés -intérieur, défense, santé mais aussi agriculture pour la protection de la chaîne alimentaire, recherche pour la protection des laboratoires, transports pour la protection des réseaux. Les tâches de chacun ont été clairement définies, ainsi que l’articulation des responsabilités en cas de frappe imminente ou avérée.

Mais aujourd’hui nous devons aller plus loin et amplifier notre effort à tous les niveaux de la menace :

Le premier niveau c’est celui de la prévention, avec deux priorités. D’abord renforcer le contrôle sur la détention et les mouvements des souches pathogènes et des toxines. Depuis le 31 juillet dernier, un arrêté précise les conditions d’un tel contrôle. Chacun doit faire preuve de responsabilité, en déclarant immédiatement tout vol ou détournement d’agents sensibles, et en renforçant les mesures de sécurité autour de chaque site. Ensuite, nous devons améliorer notre système de veille et d’alerte. Nous devons être en mesure de réagir le plus en amont possible de la menace. Sous l’autorité du Premier Ministre et dans le cadre du plan Vigipirate, des mesures de surveillance et de protection ont été prises, notamment autour des réseaux d’eau potable, avec l’augmentation des taux de chloration. Mais je souhaite encore multiplier les contrôles, à la fois de l’eau et de la chaîne alimentaire.

Le deuxième niveau, c’est celui de l’intervention : plusieurs exercices à Paris, mais aussi dans d’autres grandes villes, ont permis de progresser dans la mise en place d’une chaîne d’intervention efficace et rapide, en cas de frappe chimique ou biologique. J’entends multiplier ces exercices dans les prochains mois, à Paris comme dans les grandes villes du pays, car c’est la meilleure façon de former nos forces de sécurité et de secours à l’éventualité d’une frappe.

Enfin, le troisième niveau c’est la réponse sanitaire : nous devons savoir à chaque moment quelles sont nos capacités de réaction : avec un recensement précis, par zone de défense, des établissements hospitaliers capables de faire face aux attentats NRBC ; avec un bilan constamment actualisé de disponibilité en médicaments, notamment les vaccins, et en personnel de santé ; avec des plans de réponse spécifiques, comme par exemple en cas d’épidémie de variole : nous savons aujourd’hui que la vaccination de la population pourrait être réalisée en deux semaines. Les préfets auraient dans ce cas la responsabilité de mobiliser les 4500 unités de vaccination dont nous disposons sur le territoire national.  En ce qui concerne les maladies bactériennes, les autorités sanitaires disposent aujourd’hui d’un stock d’antibiotiques important.

Pour mieux protéger chacun de nos pays de la menace terroriste, la coopération à l’échelle européenne et internationale est un atout.

Face à des groupes terroristes qui se jouent des frontières, la coopération européenne est essentielle et la France veut en être l’un des moteurs.

En matière de renseignement d’abord, nous devons travailler de manière plus coordonnée.

Dans le cadre du G5 j’ai proposé que nous échangions systématiquement nos listes de jihadistes ayant fréquenté des camps d’entraînement. D’ores et déjà les Allemands nous ont donné 210 noms et nous leur en avons donné 150. Je retrouverai dans quelques jours mes quatre homologues à Grenade : ce sera l’occasion de faire le point sur ces échanges et de définir de nouveaux objectifs.

Cette évolution nous permettra, au niveau des 25 membres de l’Union aussi, de mieux travailler ensemble. C’est pourquoi il est si important de renforcer le rôle d’Europol, afin d’en faire le bras armé de l’Europe contre le terrorisme.

Au-delà du renseignement, nous devons mieux protéger l’espace Schengen.

Cela implique avant tout de sécuriser les frontières extérieures. Pour cela chacun doit apporter son énergie et son expérience aux pays qui sont en charge du contrôle de ces frontières. J’ai pu voir en Roumanie comment les policiers français prêtent main forte à leurs collègues roumains, afin de mieux contrôler cette entrée dans l’Union européenne.

A l’intérieur de l’espace Schengen nous disposons d’outils extrêmement utiles pour accroître notre vigilance : les centres de coopération douanière et policière comme celui que j’ai visité récemment à Modane, les officiers de liaison, ou encore les patrouilles mixtes nous permettent de démultiplier nos capacités. Les visas biométriques, qui seront bientôt obligatoires, constitueront un instrument privilégié pour mieux contrôler la circulation à l’intérieur de l’espace Schengen.

Mais cette coopération doit aller au-delà de l’Europe : c’est tout le sens de l’Organisation Internationale de la Police criminelle. Votre présence aujourd’hui témoigne de l’adaptation constante d’Interpol à l’évolution des menaces. Je salue, à cet égard, l’initiative que vous avez prise il y a un an, de diffuser des notices d’alerte sur des armes, des objets, des lettres ou des colis piégés.

Face au risque de frappe biologique, la coopération constitue la meilleure protection. Ne nous y trompons pas : les terroristes exploiteront le moindre maillon faible, qu’il s’agisse du savoir faire de tel ou tel pays, de l’approvisionnement en matière sensible ou de l’acheminement des souches pathogènes.

C’est pourquoi je propose que nous avancions dans trois directions :

Dans la collecte du renseignement et des informations d’abord, pourquoi ne pas développer les échanges et créer une base de données commune ? Cette base pourrait comporter une cartographie des laboratoires sensibles, un réseau d’alerte pour les vols, les disparitions et les transactions suspectes de produits sensibles ainsi qu’une liste de groupes ou d’individus faisant l’objet d’une vigilance accrue, parce qu’ils ont tenté de s’approprier des agents sensibles.

En matière de prévention, deux mesures s’imposent : il faut sensibiliser davantage les sociétés de biotechnologie, les laboratoires de recherche publique ou privée, les hôpitaux, mais également les universités et les établissements d’enseignement secondaire aux risques du terrorisme. Pour aller plus loin, les laboratoires P3 et P4 doivent faire l’objet d’une sécurisation accrue à tous les niveaux, du recrutement de stagiaires à la gestion et au transfert d’agents pathogènes ; de l’exploitation des systèmes d’information à l’accès des locaux situés en zone sensible. La communauté internationale doit impérativement se saisir de ce chantier. Sans aller jusqu’à créer un organe d’inspection à l’image de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique pour le nucléaire, nous pourrions envisager la mise en place d’un Centre de veille et de coordination. Cet organisme pourrait être rattaché à l’ONU et serait saisi pour toute commande de produit suspecte. Il travaillerait en étroite liaison avec l’OMS pour signaler tout risque de contamination.

Au niveau opérationnel, la priorité c’est de mutualiser nos informations sur les dispositifs d’alerte et de réaction. Cela implique une meilleure coordination des plans type Biotox afin de pouvoir appuyer plus efficacement un pays voisin en cas de frappe : pourquoi ne pas imaginer par exemple un scénario européen de réaction à une frappe biologique ? La mutualisation implique aussi que nous fassions le point sur les réserves de vaccins : chaque pays doit pouvoir connaître l’état des stocks de vaccins des pays les plus proches, afin de pouvoir faire appel à eux en cas d’alerte, avec des dispositifs et des itinéraires d’acheminement déterminés à l’avance.

Mesdames, Messieurs,

Avant de vous laisser commencer enfin vos travaux, je voudrais vous faire part d’une conviction : la clé de notre succès dans la lutte contre le terrorisme est double.

C’est d’abord la lucidité : nous devons avoir conscience de la gravité de la menace qui pèse sur nous, et nous devons en informer nos concitoyens. C’est le sens de la base de données que me présentera François Heisbourg la semaine prochaine.

C’est ensuite notre détermination collective : celle des services de renseignement à poursuivre leur traque, celle des pouvoirs publics à protéger toujours mieux la société, celle des citoyens enfin à accroître leur vigilance afin de participer à leur sécurité.

1er mars 2005, Lyon

150 150 Dominique de Villepin

Sécurité et démocratie à Londres

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

C’est un grand plaisir pour moi de me trouver aujourd’hui devant votre prestigieuse assemblée. C’est un immense honneur. Et je vous l’avoue : une immense surprise. Qu’est-ce qui me vaut cette distinction ? Le fait d’être Français ? Ou d’avoir écrit un livre sur Napoléon ? Peut-être simplement de m’efforcer d’être comme vous un avocat de la liberté.

Vous incarnez la tradition juridique britannique au service de la justice et de l’intérêt général. Vous êtes les garants de la règle de droit, et par conséquent du respect de la démocratie.

Même si l’esprit français est réputé pour être cartésien, je voudrais commencer par un paradoxe : jamais les valeurs démocratiques n’ont été aussi répandues, jamais elles n’ont été aussi menacées par le doute.

Aujourd’hui en effet le nombre d’Etats démocratiques ne cesse d’augmenter : depuis la chute du mur de Berlin, aucun grand bloc ne conteste plus la supériorité du modèle démocratique. Il y avait deux choix, deux modes d’organisation sociale, deux rêves politiques, il n’y en a plus qu’un. Du Moyen-Orient à l’Amérique latine en passant par l’Afrique, les idéaux démocratiques s’imposent chaque jour davantage comme une évidence pour les peuples. Chacun sait aujourd’hui, en tout point du monde, que la démocratie est une valeur et une chance.

Pourtant la démocratie semble confrontée à une crise de confiance au sein même des pays qui l’ont vu naître. Face aux menaces nouvelles du terrorisme, de la cybercriminalité ou de la prolifération, certains s’interrogent sur la capacité des régimes démocratiques à faire face. Pour garantir notre sécurité face à des ennemis qui ne respectent aucune de nos valeurs, ne faudrait-il pas alors renoncer un moment à nos principes ? Par ailleurs les démocraties ne semblent plus en mesure de défendre avec suffisamment de force les idéaux de justice et de liberté qui sont au cœur de leur fonctionnement. Elles voient grandir avec inquiétude cette indifférence du citoyen dont Tocqueville avait déjà diagnostiqué qu’elle représentait le péril essentiel pour la démocratie.

Face à cette crise, la France et le Royaume-Uni ont une responsabilité particulière. Nos deux pays sont les pionniers de la démocratie. Le Royaume-Uni, qui dès le XIIe siècle avec la Common Law a fait de la règle de droit la pierre d’angle de son régime politique. Et la France, qui a su puiser dans la philosophie des Lumières les idéaux de 1789. Nos deux pays ont toujours su vaincre les épreuves qui sont le lot naturel des démocraties. C’est Churchill maintenant dans le sang et dans les larmes le cap de la victoire et de l’indépendance. C’est de Gaulle affirmant la légitimité de la République face à la légalité d’un régime qui avait trahi ses propres origines. Nos deux pays sauront trouver la voie d’un nouvel équilibre entre l’aspiration légitime des citoyens à la sécurité et la défense des libertés individuelles. Ils définiront, ils sont en train de définir ensemble les moyens d’une véritable sécurité démocratique.

Nous devons être guidés par un double principe de fermeté et de rigueur. Fermeté face aux menaces, rigueur dans notre attachement aux principes mêmes de la démocratie : la liberté, le respect, la justice.

Dès leur origine, nos deux démocraties ont en effet été confrontées à cette tension fondamentale : comment garantir la liberté des individus tout en leur imposant les contraintes nécessaires à la société ? Cette question traverse l’Habeas corpus Act de 1679, qui affirme la nécessité de protéger les droits du citoyen face à l’arbitraire du pouvoir. Elle se retrouve dix ans plus tard dans le Bill of Rights qui énumère les libertés individuelles fondamentales, parmi lesquelles la sûreté des personnes. Hobbes et Locke poussent cette réflexion encore plus loin : Hobbes, en affirmant la nécessité de confier le monopole de la violence légitime à l’Etat pour garantir la sécurité des citoyens : l’Etat s’impose ainsi comme un rempart contre la barbarie. Locke, en soutenant que la fin essentielle de la société politique, formée par un libre consentement, est d’assurer la sauvegarde de ses membres. A leur suite, Rousseau dessine dans le Contrat social un équilibre entre liberté individuelle et volonté générale. La liberté et la propriété, gagnées de haute lutte contre un pouvoir absolu, deviennent des droits constitutionnels, reconnus à chacun et protégés par les lois, tandis que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 consacre la sûreté comme droit naturel imprescriptible de l’homme. Ces principes animent aujourd’hui encore nos démocraties occidentales : « Il n’y a point de liberté sans loi, ni lorsque quelqu’un est au-dessus des lois. » Tels des géomètres, les gouvernements démocratiques doivent veiller à préserver l’ordre qui garantit les libertés.

Les démocraties sont fragiles dès lors qu’elles s’écartent de l’une ou l’autre de ces deux exigences de sécurité ou de liberté. Nous l’avons vu dans l’Europe troublée des années trente : rappelons-nous l’échec tragique de la République de Weimar ou de la seconde République espagnole. Trop jeunes et inexpérimentés ces régimes n’ont pas su faire face à la montée de l’extrémisme politique. Nous le voyons en Afghanistan, où la démocratie a besoin de stabilité pour pouvoir prendre racine. C’est pour cette raison que la priorité de la communauté internationale dès octobre 2001 a été d’assurer la sécurité intérieure dans ce pays. Les élections qui ont eu lieu ce mois-ci offrent un rayon d’espoir dans ce pays déchiré par la guerre. Nous le voyons enfin en Iraq, où la démocratie quand elle est imposée de l’extérieur et par la force parvient difficilement à s’imposer.

Là-bas comme ici, la démocratie n’est donc jamais acquise ; elle repose sur le combat permanent des hommes et des femmes qui croient en elle.

Aujourd’hui l’équilibre difficile entre liberté et sécurité est mis à l’épreuve.

Les attentats du 11 septembre ont ouvert dans nos pays l’ère de la peur. Or chacun le sait : la peur est le pire ennemi de la démocratie. Elle incite au repli sur soi et au rejet de l’autre. En témoigne la montée des mouvements extrémistes dans de nombreux pays d’Europe. Elle nourrit le sentiment que les pouvoirs publics sont impuissants et que le citoyen est livré à lui-même. Dans un univers rythmé par l’instantané médiatique et par l’image, elle favorise les raccourcis qui font le lit du désordre et de la haine.

Les menaces nouvelles auxquelles nous sommes tous confrontés ne peuvent qu’alimenter ce sentiment de peur. Elles obéissent en effet à des règles radicalement nouvelles. Elles sont mouvantes : elles s’appuient sur les technologies les plus avancées, des communications par satellite aux techniques financières les plus sophistiquées. Elles sont interconnectées : le blanchiment d’argent facilite le trafic de drogue qui nourrit l’économie souterraine. Et les groupes terroristes tentent d’exploiter la prolifération des armes de destruction massives : nous savons qu’ils s’efforcent d’avoir accès à des matières biologiques, chimiques ou radiologiques pour provoquer la peur et toujours plus de destruction. Les menaces sont de plus en plus violentes. C’est évidemment le cas du terrorisme : du 11 septembre au 11 mars, les sociétés occidentales ont appris que le pire est toujours possible, et que les terroristes n’hésiteront jamais à détruire plus, à blesser davantage. Mais c’est aussi le cas de nos sociétés, en proie à des comportements chaque jour plus agressifs : nous le voyons avec de nouvelles formes de délinquance comme le car-jacking ou le cambriolage en présence des habitants, qui traumatise particulièrement les victimes. Enfin ces menaces sont de plus en plus diffuses et par conséquent difficiles à appréhender : comment mesurer précisément le risque NRBC sur le territoire européen ? Comment évaluer de manière fiable la densité des flux criminels qui traversent nos pays ?

En définitive, nous sommes passés de menaces particulières, locales et temporaires à un sentiment de menace générale, globale et permanente. Face à cette réalité nouvelle, l’attente de nos concitoyens est élevée. Elle appelle de la part des gouvernements un sens aigu des responsabilités et la capacité à renforcer les mesures de sécurité sans porter atteinte aux libertés individuelles.

La première des priorités est de réaffirmer l’autorité de l’Etat.

Nos deux pays doivent être à la pointe du combat contre toutes les formes de criminalité, contre toutes les menaces. Mon ami David Blunkett et moi avons déjà échangé nos vues sur cette question majeure, et nous sommes tombés d’accord sur presque tout. Adaptons-nous au monde tel qu’il évolue.

Contre le terrorisme d’abord : nous devons disposer d’un renseignement chaque jour plus ciblé et plus stratégique. Pour répondre à cette exigence, j’ai doté les forces de sécurité de moyens technologiques renforcés dans les domaines de l’écoute et de la cryptologie. J’ai également accru la coordination nationale des services de renseignement, en créant un Comité Interministériel du Renseignement et en donnant instruction aux Renseignements Généraux et la Direction de la Surveillance du Territoire de travailler plus étroitement ensemble. Je souhaite enfin intensifier la coopération internationale à travers les échanges de renseignements bilatéraux. Mais nous devons aussi enrayer la progression de l’islamisme radical qui sert de terreau et menace la cohésion de nos sociétés. Cela implique notamment des moyens juridiques, pour pouvoir expulser du territoire national tous ceux qui appellent à la haine et à la violence, sans distinction de personnes. A mon arrivée au Ministère de l’Intérieur par exemple, je me suis rendu compte que l’ordonnance de 1945 permettait d’expulser les ressortissants étrangers ayant tenu des propos racistes ou antisémites, mais pas ceux qui  appelaient à la violence contre les femmes. Cette situation était à la fois incohérente et dangereuse pour nos concitoyens. Un individu étranger qui appelle à la violence contre une communauté religieuse particulière n’a pas sa place sur notre territoire. Un individu qui recommande de punir physiquement sa femme non plus. J’ai donc soutenu une proposition de loi modifiant cette ordonnance.

Nous devons ensuite nous attaquer à la criminalité organisée : les réseaux mafieux agissent dans nos pays avec des méthodes de plus en plus violentes et des moyens financiers, humains et matériels de plus en plus développés. Ils déstabilisent des quartiers entiers à travers l’économie souterraine. J’ai fait le choix de multiplier les angles d’attaque contre ces groupes, avec des actions policières mais aussi financières et fiscales. La création par le président de la République des Groupes d’Intervention Régionaux a permis de mettre en commun des approches jusque là séparées contre l’économie souterraine : aujourd’hui, au sein de 29 GIR, coopèrent des agents des forces de sécurité, des services judiciaires, fiscaux et douaniers. J’ai aussi mis en place une Cellule d’identification des patrimoines, au sein de laquelle les services du Ministère de l’Intérieur, de la Justice et des Finances pourront repérer les biens des trafiquants en France comme à l’étranger, afin d’en faciliter la saisie : notre objectif est d’asphyxier ainsi ces réseaux criminels en les privant de ressources. Pour aller plus loin, une loi du 1er octobre 2004 donne des pouvoirs judiciaires accrus aux services de police engagés dans la lutte contre ce type de criminalité. Elle a une ambition claire : adapter la justice aux évolutions de la criminalité. Un régime dérogatoire de garde à vue par exemple a été prévu pour faciliter les interrogatoires : il peut désormais aller jusqu’à 96 heures. Par ailleurs les forces de police peuvent effectuer des perquisitions la nuit.

Nous devons également nous mobiliser contre la cybercriminalité : en France, nous comptons désormais 25 millions d’internautes qui bénéficient à la fois de l’extraordinaire liberté qu’offre la toile mais qui sont également exposés à de nombreuses atteintes. Atteintes contre leurs biens, à travers les escroqueries et les fraudes à la carte bancaire qui sont en augmentation de plus de 30%. Atteinte aux entreprises et aux administrations. Atteinte à nos valeurs les plus fondamentales : 464 faits de pédopornographie ont été constatés en 2003, 156 faits de haine raciale. Face à ces évolutions rapides, j’ai voulu repenser nos méthodes. Une cartographie précise de la cybercriminalité nous permettra d’intervenir avec plus de précision. Une meilleure formation des personnels de police et de gendarmerie et la création de deux pôles chargés de la veille de contenus illicites répondront à l’exigence de spécialisation. Enfin la mise en place d’un réseau d’experts coordonnés avec les universités et les centres de Recherche nous donnera la possibilité d’anticiper les choix technologiques des criminels.

Je veux mobiliser de nouveaux outils contre les filières d’immigration clandestine, qui nourrissent celles du travail illégal et du proxénétisme : sur le plan national, le projet d’Identité Nationale Electronique Sécurisée facilitera les démarches des usagers et conduira à une sécurisation renforcée des titres. L’introduction de paramètres biométriques comme la reconnaissance faciale et les empreintes digitales sur les passeports, les cartes d’identité et les visas étrangers permettra de limiter les falsifications. Elle favorisera également une meilleure identification des personnes grâce aux techniques d’analyse numérique par caméras, scanners ou mini-ordinateurs. Dans ce domaine, nos deux pays unissent leurs efforts. Le 30 juin, la Police Technique et Scientifique de la Direction Centrale de la Police Judiciaire a reçu des experts britanniques pour examiner la faisabilité de ces échanges. Il faut continuer sur cette voie. La Special Branch de la Metropolitan Police entend développer l’utilisation de tous les moyens techniques et scientifiques dans la lutte contre le terrorisme et créer une synergie nouvelle entre les fichiers. Je salue sa proposition d’échange et de croisement de ces données avec la Direction Générale de la Police Nationale française.

Mais cette exigence d’efficacité ne doit pas nous conduire à perdre de vue les règles essentielles du fonctionnement démocratique. Plus que jamais, nous devons rester fidèles à nos valeurs. Face à la barbarie, à la dictature, à la violence, la démocratie est forte parce qu’elle refuse les armes de l’adversaire. Elle est forte parce qu’elle exige une remise en question permanente. Elle est forte parce qu’elle s’impose à elle-même des règles : une règle de transparence : les citoyens doivent pouvoir connaître l’état de la lutte contre la délinquance à travers une information objective et régulière. En France, nous disposons pour cela de deux outils : l’état 4001 d’abord, qui livre les statistiques du Ministère de l’Intérieur en matière de délinquance mais aussi d’activité policière. Mais aussi l’Observatoire de la délinquance, instance indépendante visant à une analyse plus approfondie et de long terme des phénomènes criminels. L’accès libre et public à ces indicateurs constitue un atout essentiel pour renforcer la confiance des citoyens dans l’action de l’Etat : la lutte contre l’insécurité doit être l’affaire de tous. Une règle de clarté : en matière de lutte contre le terrorisme, les autorités publiques doivent informer les citoyens du degré de menace réelle ainsi que des mesures et des comportements à adopter. C’est pourquoi j’ai décidé de créer une base de donnée nationale sur le terrorisme, ouverte au public et placée sous l’autorité d’un expert indépendant. Elle permettra d’éviter la double dérive de la manipulation ou de la rétention d’information. Elle permettra également aux médias d’informer l’opinion publique et de juger l’action de l’Etat. Une règle de contrôle : l’Etat doit veiller à l’existence d’instances capables de juger à tout moment les moyens mis en œuvre pour la sécurité et leur impact sur les libertés individuelles. C’est le rôle des associations libres de citoyens ainsi que des fédérations professionnelles et syndicales. Elles peuvent mesurer et juger les moyens mis en œuvre contre l’insécurité, que ce soit dans l’entreprise, à l’école, dans nos rues ou nos bâtiments publics. Mais elles peuvent aussi dénoncer les effets négatifs et intolérables sur la restriction des libertés individuelles. C’est également le rôle des autorités indépendantes, dont les pouvoirs et les missions sont souvent définies par la loi : ainsi mon Ministère travaille en étroite liaison avec la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés. Cet organisme donne un avis obligatoire dans ce domaine sensible, qu’il s’agisse de la mise en oeuvre des fichiers de la police judiciaire, du fichier national d’empreintes génétiques, du projet INES ou encore des projets européens. Il assure une surveillance rigoureuse et permanente sur les modalités des nouveaux dispositifs, mais aussi la durée de conservation et la mise à jour des données, les modalités d’habilitation des personnes ayant accès aux fichiers, ainsi que les droits de recours et d’accès des personnes intéressées. Nous ne saurions admettre que des fichiers mis en place à des fins de protection et de sécurité soient utilisés à d’autres fins. J’entends faire strictement respecter ce principe.

Au cœur de ce nouvel équilibre, la Justice incarne et exerce le contrôle indispensable des actes et des décisions de l’Etat, pour le respect des droits fondamentaux de l’homme et du citoyen. C’est une réalité nationale : en matière d’expulsions notamment, il est indispensable que la Justice puisse déterminer en toute indépendance et en connaissance de cause de la nécessité ou non, d’expulser tel ou tel individu. C’est aussi une réalité européenne, grâce à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg fondée sur la convention européenne de 1950. En France, comme au Royaume-Uni le droit national a évolué en fonction de la jurisprudence européenne. C’est une chance pour nous et pour l’Europe.

Respect des règles, rôle de la justice, autorité de l’Etat, voilà les piliers sur lesquels continuer à bâtir notre démocratie. Renoncer à nos principes fondamentaux, ce serait trahir l’idéal qui nous guide, en France comme en Grande-Bretagne, depuis tant d’années. Comment pourrions-nous nous regarder dans le miroir des peuples si nous ne respectons pas nous-mêmes les valeurs de la démocratie que nous souhaitons voir étendues à travers le monde ? Quelle serait la légitimité de nos systèmes démocratiques, si nous en venions à remettre en cause les droits les plus fondamentaux de nos concitoyens sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Quelle serait la signification de ces reniements, sinon que les délinquants et les criminels l’ont déjà emporté dans nos esprits, voire sur le terrain ?

Aujourd’hui la sécurité est une exigence globale, qui ne peut être défendue que dans un cadre collectif.

Regardons notre monde en face : il fourmille d’innovations et d’opportunités nouvelles. L’accès à la connaissance est plus facile, tandis que l’information est désormais ouverte à tous. Nous vivons au rythme d’un même temps collectif. Mais les interconnections croissantes entre les peuples et entre les biens constituent aussi un facteur de faiblesse. Cette réalité nourrit le sentiment d’un monde à la fois plus complexe et plus vulnérable, plus savant et plus fragile. La modernité semble avancer sans se donner les outils pour maîtriser les conséquences de ses inventions. Il y a donc bien un impératif d’organisation de notre sécurité collective. Nous savons que nous ne renforcerons notre sécurité qu’en travaillant à une autre échelle. Nous savons que nous n’apporterons de réponse efficace à des menaces globales qu’en nous donnant les moyens de travailler ensemble. C’est d’autant plus vrai que les déséquilibres croissants entre les pays accélèrent les mouvements de personnes et de marchandises : les flux migratoires des pays du sud aux pays du nord deviennent toujours plus difficiles à contrôler. Les trafics de stupéfiants se développent à partir de pays comme l’Afghanistan, dans lequel le produit de l’héroïne pourrait représenter 50% du PNB. Les routes de la criminalité organisée relient les pays d’Europe à des régions proches comme les Balkans.

Nous sommes confrontés à la plupart de ces questions non seulement au niveau national, mais aussi au niveau européen. C’est pourquoi l’élaboration de stratégies communes doit être partie intégrante de notre réponse. Elle suppose, par exemple, un dialogue plus nourri entre les tribunaux des différents pays. Elle suppose aussi le renforcement d’instruments communs, tels qu’Europol et Eurojust. Soyons pragmatiques, mais le pragmatisme ne doit pas être une excuse pour une action minimaliste dans ce domaine clé. Ce qui est en jeu, ici, ce ne sont pas des batailles idéologiques mais la sécurité et les libertés fondamentales de nos concitoyens.

L’originalité de la construction européenne, c’est précisément de partir des besoins des citoyens et de mettre en place des coopérations communes concrètes. En cela, elle constitue un véritable laboratoire de la modernité. Elle est un modèle pour l’organisation future du monde. C’est vrai pour la lutte contre la drogue. Nous savons que les routes de la drogue traversent nos pays en ignorant les frontières. A Florence, dans le cadre du G5, j’ai fait des propositions qui ont toutes été adoptées et constituent les bases d’une réponse européenne cohérente. La création de plate-formes communes sur la façade Atlantique et dans les Balkans renforcera notre force de frappe, tout comme la mise en place d’officiers de liaison communs en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Asie ou la formation d’équipes communes d’enquête. C’est vrai encore pour la lutte contre l’immigration clandestine. Une politique nationale ferme est naturellement nécessaire : j’ai donc augmenté de plus de 40% en moins d’un an le nombre de reconduites à la frontière d’immigrés en situation irrégulière et donné aux maires les moyens de mieux contrôler les certificats d’hébergement qu’ils délivrent. Mais cette politique ne peut être efficace à long terme que si elle s’appuie sur une réelle coopération européenne. Notre territoire commun aujourd’hui, c’est l’Europe. C’est donc l’Europe que nous devons protéger contre l’immigration irrégulière, dans le respect des principes qui font l’originalité et la force de notre projet. Ici encore, les propositions que j’ai faites lors du dernier G5 nous ont permis de préciser le dispositif de sécurité européen, avec une politique articulée en deux volets : le renforcement des contrôles aux frontières, et le développement à une échelle beaucoup plus ambitieuse de la coopération avec les pays sources. En travaillant ensemble aux deux extrémités de la chaîne, je suis certain que nous obtiendrons des résultats durables. D’autant plus que nous pouvons nous appuyer sur des outils techniques performants : Eurodac, qui stocke les empreintes digitales des demandeurs d’asile et des immigrants clandestins, âgés de 14 ans et plus, contrôlés au sein de l’Union européenne. Le Système d’Information Schengen, qui dès 2006 devrait contenir les empreintes digitales et recensera les étrangers faisant l’objet d’une mesure d’éloignement du territoire de l’un des Etats membres.

L’enjeu majeur désormais, c’est d’étendre plus largement ces règles de fonctionnement. L’Europe a vocation à faire entendre sa voix et à faire appliquer universellement les principes et les méthodes qu’elle s’impose à elle-même. Nous avons besoin d’une approche radicalement nouvelle de la sécurité. Puisque les menaces sont globales, elles appellent une réponse globale. Aucun Etat ne peut s’imaginer affronter seul le défi du changement climatique ou des risques épidémiologiques. Prenons le cas du terrorisme : il demande d’abord une analyse approfondie, puis une lutte déterminée et concertée. Partant d’une analyse qui distingue au sein de la menace terroriste les prédicateurs, les organisateurs et les poseurs de bombes, j’ai ainsi proposé de concentrer nos efforts sur le maillon le plus dangereux. Au G5 de Sheffield, nous sommes convenus à mon initiative d’échanger systématiquement nos listes d’islamistes radicaux ayant fréquenté des camps d’entraînement. Ce sera un moyen de recouper nos informations et de mieux cibler notre action. Prenons encore le cas des virus sanitaires : l’établissement du diagnostic est la première difficulté, et sans doute la plus importante avant même le lancement d’un traitement approprié. C’est le travail auquel s’est employé en priorité l’organisation mondiale de la santé : savoir, c’est déjà rassurer. Mais toute la difficulté est de s’entendre sur la nature de la réponse, sur les modalités de sa mise en œuvre, sur la gravité et l’immédiateté de la menace : pour cela, nous avons besoin d’une démocratie mondiale. Seule une démocratie mondiale nous permettra de définir avec suffisamment de légitimité les obligations opposables à tous. Elle sera l’illustration de la pertinence de nos propres valeurs et des principes dont nos deux pays ont toujours été les porteurs.

Mesdames, Messieurs,

En France, comme peut-être en Angleterre, nous avons conscience de vivre dans un temps difficile, où la politique cherche son chemin.

Mais nous oublions trop souvent que cette épreuve c’est aussi une nouvelle chance : la chance pour l’Etat de faire la preuve de sa responsabilité, la chance pour les citoyens et les pouvoirs publics de réaffirmer leur attachement aux principes démocratiques, la chance enfin, pour tous de renouveler un pacte de confiance, un pacte renouvelé et lucide qui donne tout son sens à l’action à notre engagement

L’Europe doit saisir cette chance pour donner l’exemple, pour faire entendre la voix de la responsabilité, la voix de l’unité des peuples, la voix de la fidélité à la condition de l’homme elle-même. Cent ans après l’Entente cordiale, la France et l’Angleterre peuvent à nouveau, par leur coopération exemplaire, montrer le chemin et creuser de concert le sillon de la liberté.

En disant cela, je songe aux Lettres sur la Nation anglaise, que Voltaire publia en 1733, dans votre langue, après son exil de deux ans et demi en Angleterre. Il y découvrit la vertu de tolérance et fit l’éloge de vos mœurs politiques, célébrant dans votre pays « le temple de la liberté ».

Aujourd’hui entre nos deux peuples – je le vois après quelques heures d’exil – la fascination reste entière. Venir en France pour un Anglais, comme venir en Angleterre pour un Français, c’est s’exposer à de nouvelles surprises. Il y a bien entre nous ce miroir de l’étrange, ce fonds inépuisable de mystère, qui est à la source de toute vraie passion. Entre vous et nous, il y a encore de longs siècles d’entente cordiale.

27 octobre 2004, Londres

1024 768 Dominique de Villepin

Discours à la New York Public Library

Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de prendre la parole devant vous. C’est un privilège de m’exprimer à la New York Public Library, une institution qui ne cesse de promouvoir le dialogue culturel et les échanges avec les autres pays, à commencer par la France. Je voudrais remercier chaleureusement le président de la Library, M. Paul Leclerc, ainsi que son Directeur des programmes publics, M. Paul Holdengraber, pour leur aimable invitation. Permettez-moi aussi de remercier M. Stanley Hoffmann pour ses chaleureux mots d’introduction.

Je voudrais rassurer tout de suite ceux d’entre vous qui pourraient être inquiets de ma présence : je suis ici, ministre de l’Intérieur d’un pays allié, dans un esprit d’amitié et de coopération. Je suis ici pour vous dire mes convictions, tirer les leçons de l’expérience et marquer une double exigence : une exigence de travail en commun d’abord, car c’est l’intérêt de nos deux pays et de nos deux peuples. Une exigence de fidélité aux valeurs démocratiques ensuite, car la démocratie est notre véritable chance, notre véritable force.

Je suis ici à un moment particulier de l’histoire du monde : nous vivons un temps de rupture, comme nous en avons connu à la Renaissance ou au temps des Lumières. Quels que soient les choix politiques du peuple américain dans les prochaines semaines, votre pays aura avec les autres nations du monde de grandes décisions à prendre qui nous engageront tous. Nous devons le faire ensemble, Américains et Européens, Américains et Français, dans l’esprit qui nous avait guidés et réunis aux heures les plus graves de notre histoire, quand l’indépendance de l’Amérique était en jeu ou quand il s’agissait de libérer l’Europe et la France du joug nazi.

Les efforts entrepris au lendemain du 11 septembre ne nous ont pas encore permis de venir à bout de la menace terroriste. Nous avons enregistré des succès, mais aussi des échecs. Nous devons donc faire plus et mieux.

Notre premier devoir, c’est la lucidité. Le terrorisme n’est pas un fait nouveau, depuis les Haschischins semant la terreur, les Assyriens jetant des cadavres par-dessus les murailles de leurs adversaires pour propager des épidémies jusqu’aux anarchistes des Balkans. Avec le recours au terrorisme par certains extrémistes se réclamant de l’islam, nous sommes cependant entrés par vagues successives dans une ère nouvelle.

Première vague : un terrorisme national au service de revendications politiques. Dès l’entre deux guerres, ce sont les actions des Frères musulmans en Egypte. Puis dans les années 70 et 80 les attentats qui frappent le territoire européen, en particulier la France.

Deuxième vague : un terrorisme internationaliste sans ancrage géographique précis, qui s’implante au cours des années 90 dans les zones de crise et opère un découplage entre la cause à défendre et le champ d’action. La Bosnie, l’Afghanistan et la Tchétchénie se transforment ainsi en bases arrière de groupes radicaux et violents, prêts à frapper des cibles dans d’autres pays musulmans.

Troisième vague : le terrorisme planétaire du 11 septembre, que j’évoque ici à New York avec une émotion toute particulière.

Notre second devoir, c’est la ténacité. Car cet avatar le plus violent du terrorisme est le produit d’une stratégie construite sur trois piliers : la démonstration de force, qui se mesure au nombre de victimes et à l’émotion provoquée ; l’impact médiatique, qui conduit à frapper une cible éloignée mais symbolique afin de gagner en légitimité et de propager la peur ; l’idéologie, qui s’inspire de l’islam extrémiste. Le 11 septembre est le fait d’un djihad qui a décidé de se projeter loin de sa sphère géographique traditionnelle afin de capter l’attention de la planète tout entière. Pour les responsables d’Al Qaida, frapper les Etats-Unis, c’était donner à leur projet un retentissement qu’il n’avait jamais eu dans les conflits régionaux d’Afghanistan ou de Tchétchénie. En quelques secondes, grâce aux relais des télévisions et des radios, l’organisation terroriste prétendait se hisser au niveau de la première puissance mondiale.

Aujourd’hui la menace terroriste reste plus présente que jamais.

D’un bout à l’autre de la planète, les attentats se multiplient depuis trois ans et se rapprochent du monde occidental par cercles concentriques.

Après New York et Washington, la menace s’est d’abord déplacée hors de l’occident. L’Asie est alors devenue la première cible des terroristes, avec l’attentat à la voiture piégée à Bali le 12 octobre 2002 et l’attaque contre des ressortissants français à Karachi le 7 mai 2002. L’Afrique a ensuite été visée, avec le double attentat de Mombasa le 28 novembre de la même année. Puis le Moyen Orient est directement touché. Les pays musulmans comptent désormais parmi les premières victimes du terrorisme islamiste : Djerba en avril 2002, Riyad en mai 2003, Casablanca en mai 2003, Istanbul en novembre 2003. Sans parler des explosions de violence régulières en Iraq qui touchent d’abord la population civile. Enfin l’attentat du 11 mars 2004 à Madrid frappe l’Europe au cœur et apporte la preuve qu’Al Qaida est à nouveau en mesure de porter le fer dans le monde occidental.

Une double question se pose : pourquoi les pays musulmans ? Pourquoi l’Europe ?

Pour la même raison : la détermination des groupes terroristes à créer des déchirements irréparables au sein de la communauté musulmane, afin d’apparaître comme les seuls garants d’un islam pur. De ce point de vue, les pays musulmans et l’Europe représentent chacun à leur façon un enjeu considérable. Les pays musulmans, parce qu’ils sont présentés par les fondamentalistes religieux comme dirigés par des régimes corrompus, incapables de résister aux pressions économiques et sociales des pays non musulmans. L’Europe, parce que certains de ses membres comportent des minorités musulmanes importantes et que le modèle politique européen, contrairement au modèle islamique, sépare clairement la règle de droit et la norme religieuse. Dans les deux cas c’est la division qui est recherchée : à l’intérieur de l’oumma, la communauté des musulmans, pour mettre fin à la domination des régimes jugés impies et imposer la charia. A l’extérieur de l’oumma, pour affaiblir les pays non musulmans.

Face à la persistance de la menace, il est impératif d’approfondir notre analyse et d’aller beaucoup plus loin dans notre réponse.

Rappelons une réalité stratégique : depuis l’origine, le terrorisme est une arme qui conjugue le secret, la surprise et la fulgurance de la frappe. Il est le moyen qu’utilisent les groupes ou les individus dépourvus de force militaire pour faire valoir leurs revendications et illustrer leur capacité d’action. Le 11 eptembre a changé la donne et opéré une véritable « évolution dans les affaires terroristes » en montrant que la maîtrise de la destruction de masse n’était plus réservée aux seuls Etats. Et nous sommes conscients que l’accès aux armes de destruction massive – chimique, biologique ou radiologique – est aujourd’hui l’un des objectifs des groupes les plus radicaux.

Mais prenons la mesure du phénomène : ceux qui veulent nous frapper représentent quelques centaines d’individus répartis à travers la planète, dispersés dans des pays éloignés les uns des autres. Et pourtant de cette dispersion, les terroristes ont fait un atout. De leur mobilité, une arme redoutable dirigée contre tous les peuples du monde. De leur faiblesse, une force. Si bien qu’aucun Etat aujourd’hui ne saurait placer la lutte contre la menace terroriste ailleurs qu’au premier rang de ses priorités en matière de sécurité. C’est bien ce paradoxe de la force terroriste qu’il faut comprendre si nous voulons non seulement l’éradiquer définitivement, mais prévenir sa mutation en organisation politique structurée.

Pour cela, je voudrais avancer trois explications qui soulignent la gravité du piège qui nous est tendu.

Première explication : l’opportunisme du terrorisme. Le terrorisme se greffe sur toutes les plaies du monde pour élargir son territoire et son recrutement.

Son territoire : comme il ne défend lui-même aucune cause nationale, il s’efforce de récupérer toutes les causes à son profit. Il est apatride, et fait donc de n’importe quel pays son repaire. Il se nourrit des plaies et des crises du monde. Il fait halte sur toutes les friches, sur tous les terrains vagues de la planète où règnent l’arbitraire et le non-droit. Les revendications nationalistes tchétchènes sont-elles les mêmes que celles de la Jamaah Al Islamyiah en Indonésie ? Non. Et pourtant des éléments liés à Al Qaida sont présents aussi bien dans le Caucase qu’en Indonésie, fédérant des aspirations diverses auxquels ils veulent donner la légitimité d’une cause globale. Dans le Caucase par exemple, ils entretiennent l’hostilité des Ingouches musulmans contre les Ossètes orthodoxes en exacerbant les revendications nationalistes et les différences religieuses. La crainte des musulmans de se fondre dans l’ensemble russe leur ouvre la possibilité de présenter l’islam radical comme un recours.

Son recrutement : les groupes terroristes proposent à des individus privés de repères de servir une cause. Plus le désespoir ou le ressentiment gagne certains peuples, plus la base de recrutement des terroristes s’élargit. C’est vrai dans les zones de conflit, comme hier en Bosnie ou aujourd’hui en Afghanistan. C’est vrai également dans les pays musulmans accusés de faire le jeu de l’Occident, comme en Arabie saoudite ou dans les pays du Maghreb. C’est vrai encore dans nos propres populations, dont les membres les plus fragiles peuvent être séduits par les discours extrémistes.

Ce processus de récupération systématique des lieux et des individus, nous l’avons observé à plusieurs reprises depuis le début des années 90.

En Afghanistan d’abord. Au début des années 80, des combattants arabes se sont rendus à la frontière du Pakistan pour soutenir la lutte des Afghans contre l’envahisseur communiste. Ben Laden lui-même est le symbole le plus accompli de ce terrorisme déraciné, qui se greffe sur une cause étrangère, mobilise des musulmans de toutes nationalités et lance enfin des opérations lointaines dans les meilleures conditions de sécurité. Car ce processus de greffe demande du temps et conduit rarement à une fusion avec le pays. Ce n’est qu’au bout de plusieurs années que les combattants d’Al Qaida ont acquis une véritable stature en Afghanistan. Et leur chef s’est toujours efforcé de préserver l’autonomie de ses troupes, dont il souhaitait qu’elles utilisent les combats dans les provinces afghanes pour se former militairement, mais qu’elles puissent également intervenir à l’extérieur, par exemple en Tchétchénie.

Le conflit tchétchène attire les combattants d’Al Qaida pour une double raison. Symbolique d’abord : consciente de l’opportunité religieuse de la crise, l’organisation terroriste l’a exploitée pour en faire l’une des causes de l’islamisme radical. Au côté du chef de guerre Chamil Basaiev se trouvent désormais des combattants arabes indifférents aux motivations nationales de Grozny, conduits par le Saoudien Khattab. L’aspiration à l’indépendance nationale pourrait ainsi évoluer en djihad, dont les ramifications s’étendent aujourd’hui jusqu’au mafias turques, abkhazes ou géorgiennes. Raison stratégique aussi : les montagnes du Caucase forment une barrière naturelle entre le continent russe et le Moyen-Orient et offrent un double débouché sur la mer Noire et sur la mer Caspienne, avec leurs réserves en matières premières. Sur la base de motivations religieuses, Al Qaida sait donc investir des zones politiquement sensibles qui décuplent son pouvoir de nuisance.

En Iraq, enfin, des centaines de combattants étrangers sont venus s’installer, profitant de la porosité des frontières, de l’instabilité du pays et des aspirations de différentes factions. Régulièrement, des groupes nouveaux se créent et procèdent à des enlèvements, des exécutions sommaires ou des attaques contre les forces étrangères. Leurs membres sont parfois en rivalité ouverte les uns avec les autres en raison de la diversité de leur recrutement : loyalistes de l’ancien régime, nationalistes humiliés par la présence étrangère sur leur sol, islamistes iraquiens ou internationalistes. L’évolution la plus préoccupante tient au renforcement des liens avec Al Qaida et à la radicalisation des modes d’action. Même les groupes extrémistes kurdes comme Ansar Al-Islam s’imprègnent davantage de la rhétorique djihadiste. Au total, une infinité de groupes constituent en Iraq une nébuleuse intégriste complexe, un véritable laboratoire du chaos.

Deuxième explication à l’emprise du terrorisme : sa capacité de démultiplication. Elle tient à un triple paradoxe.

Paradoxe d’abord de modalités opératoires qui mêlent modernité et archaïsme. Les groupes terroristes sont capables de recourir à des moyens de virement sophistiqués et de continuer à transférer des fonds par le mécanisme de la hawala, fondé sur la seule confiance dans la parole donnée. Ils cherchent à maîtriser la dispersion des agents chimiques et biologiques, mais procèdent à des égorgements barbares et sèment la terreur avec des attentats suicides. Ils emploient les technologies de communication les plus modernes, mais pour diffuser des messages aux consonances les plus primitives. Leurs actions sont universellement retransmises par les médias, alors qu’ils visent l’islamisation radicale des institutions et des règles sociales.

Paradoxe aussi d’une organisation éclatée qui est mise au service d’une stratégie de globalisation. Les coups portés aux différents responsables d’Al Qaida ont conduit à la dispersion du groupe en une multiplicité de cellules autonomes, qui peuvent se fondre plus facilement dans la réalité régionale, épouser les causes nationales les plus diverses et agir sans en référer directement à une autorité supérieure. Les messages diffusés par internet servent de point de ralliement à des individus sans aucune attache, et donc d’autant plus difficiles à repérer et à appréhender. En Europe, au Maghreb ou en Asie, ce sont encore des cellules éclatées qui cherchent à diffuser leur message de haine et à construire par des attentats l’unité d’un islam extrémiste. En définitive, Al Qaida semble fonctionner comme un holding : une tête virtuelle fournit les motivations et les financements éventuels, tandis que des franchisés autonomes passent à l’action. L’avantage de ce fonctionnement est double : il garantit une protection efficace contre toute offensive extérieure et il démultiplie les capacités de frappe des groupes terroristes. La cause globale engrange les bénéfices de la terreur locale.

Paradoxe enfin d’une mouvance où se trouvent à la fois des inspirateurs et des exécutants, des intermédiaires et des poseurs de bombes. Le terrorisme n’est pas homogène. Il opère une division des tâches qui permet de maximiser l’efficacité de chacun. Aux prêcheurs extrémistes d’entretenir le climat de haine et de radicalisation qui facilitera le recrutement des éléments destinés à l’action. Aux organisateurs de prévoir les caches, relais et appuis financiers qui permettront le moment venu de passer à l’action. Aux exécutants enfin de se regrouper en cellules clandestines prêtes à commettre un ou plusieurs attentats dans des délais réduits.

Troisième explication : la mobilité du terrorisme.

Elle est d’abord une règle d’action. Les groupes terroristes frappent où les démocraties ne les attendent pas. Ils se recomposent au moment où nous pensons les avoir définitivement abattus. Ils constituent des alliances de circonstance avec des formations éloignées de leurs préoccupations immédiates, afin de s’implanter dans de nouveaux territoires et d’accroître leur force de frappe. Ils s’infiltrent dans notre tissu social dont ils connaissent les failles et les faiblesses. A leur manière, les terroristes sont de véritables pirates, qui circulent en parfaite clandestinité dans nos réseaux pour les brouiller et y diffuser des messages de mort.

Mais la mobilité est aussi une technique d’enracinement dans les consciences du monde, suivant un processus en deux temps  déflagration, consolidation. Déflagration, pour choquer les esprits et nourrir l’imaginaire de la peur. Consolidation, pour exploiter les résultats des attentats et gagner en influence auprès des populations. De ce point de vue, nous devons accorder une vigilance particulière aux œuvres sociales dont Al Qaida s’est servi en Afghanistan pour renforcer ses soutiens locaux et qui pourraient servir de modèle dans d’autres régions du monde. Les financements d’écoles, de mosquées, voire l’aide directe aux familles ont été autant de moyens pour Ben Laden de s’enraciner dans les provinces afghanes.

Cette mobilité ouvre enfin une perspective particulièrement inquiétante, qui n’a rien de certain mais dont nous devons garder la possibilité à l’esprit : le regroupement des mouvances dispersées à travers la planète en un mouvement politique structuré. Deux éléments pourraient accélérer ce processus : la formalisation d’une ambition politique commune d’abord, avec l’objectif d’établir un islam fondamentaliste dans le plus grand nombre de pays. Le lancement d’actions d’une ampleur radicalement nouvelle ensuite, grâce à la maîtrise des armes de destruction massive qui permettent d’exercer un chantage sur les gouvernements.

La gravité des circonstances actuelles, la détérioration de la situation internationale depuis trois ans comme la perspective d’une nouvelle mutation du terrorisme nous obligent à faire preuve de responsabilité. Plus que jamais, dans notre lutte contre le terrorisme, nous devons éviter trois pièges.

Le premier piège est l’assimilation de la lutte contre le terrorisme à une guerre sans merci. Cette assimilation ne me paraît pas appropriée.

Pas appropriée, parce qu’elle suppose que le terrorisme représente un ennemi clairement identifié, auquel un Etat ou un groupe d’Etats pourrait s’opposer dans un combat régi par des règles et des principes. Or le terrorisme échappe à cette définition : il ne représente pas une menace comme les autres. Il porte tous les visages de ces individus qui ont décidé d’enfermer le monde dans la violence et dans la peur.

Pas appropriée encore, parce que les groupes terroristes ne respectent aucun des principes qui gouvernent le droit de la guerre. Ils ne font pas la guerre contre nous, ils se livrent à un véritable massacre des innocents. De New York à Beslan, c’est toujours l’innocence que le terrorisme mutile et tue. Il n’y a donc aucune paix possible avec le terrorisme. Aucun accord, aucun armistice, aucune trêve qui soit envisageable.

L’appel à la guerre contre le terrorisme me semble aussi risqué, parce qu’il donne aux différents groupes terroristes une légitimité et une audience auxquelles ils aspirent. Il valorise le combat qu’ils conduisent, avec les armes de l’aveuglement et du fanatisme. Il leur accorde le statut dont ils ont besoin pour répandre le plus largement possible leurs thèses extrémistes. Al Qaida a d’ailleurs été la première organisation à évoquer l’idée d’une guerre contre l’Occident. La première à se construire une légitimité non seulement sur le terrain, mais aussi à partir de la réaction des puissances occidentales. Ce que cherchent depuis le début les principaux responsables d’Al Qaida, c’est bien d’être singularisés et à ce titre reconnus par l’Amérique. Ben Laden contre Washington, pour des populations démunies et réceptives aux discours fondamentalistes, c’est David contre Goliath. La faiblesse contre la puissance. Piège terrible, dont nous devons sortir au plus vite.

En définitive, ce qui se profile derrière les mots « guerre contre le terrorisme », c’est la confirmation d’un choc des civilisations dans lequel certains veulent voir le nouvel aboutissement de l’histoire. Car c’est bien là que les terroristes veulent nous conduire : à une opposition frontale des religions et des cultures, dont nous sortirions tous meurtris et brisés. A nous de lutter contre cette vision caricaturale et pessimiste, qui ne tient compte ni de la diversité de l’islam, ni de l’aspiration de l’immense majorité des musulmans à la paix, ni des influences réciproques qui existent depuis des siècles. A nous de trouver l’issue.

Le deuxième piège est la peur, qui nous conduirait soit à la fuite en avant, soit au repli sur nous-mêmes.

Face à l’horreur des actes terroristes, nous pouvons avoir la tentation de l’exception, en sortant des lois démocratiques. J’en suis convaincu : cette voie est une impasse. Elle conduirait les démocraties à renier les valeurs de liberté, de droit de la défense, de respect de l’individu, qui font sa force. Que vaudrait une démocratie qui ne respecterait plus elle-même les valeurs qu’elle souhaite étendre à travers le monde ? Que vaudrait une démocratie qui en viendrait à priver ses citoyens des droits les plus fondamentaux sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Est-ce que cela ne signifierait pas que les organisations terroristes l’ont déjà emporté sinon sur le terrain, du moins dans nos esprits ? Nous, Français, Européens, nous avons déjà connu dans le passé cette tentation des méthodes exceptionnelles au nom de la sécurité de nos concitoyens. Je vous le dis en conscience : ces choix ne produisent aucun résultat et se payent pour des années.

Face au terrorisme la démocratie a un devoir d’exemplarité. En toute circonstance, nous devons rester fidèles à ses exigences. Dans un Etat de droit, rien ne saurait justifier que le gouvernement prive un justiciable du droit à une défense équitable, quels que soient les crimes dont il s’est rendu coupable. Cela signifie que des prévenus convaincus de liens avec le terrorisme doivent avoir accès à un avocat et bénéficier de conditions de détention acceptables.

Le troisième piège est celui de la force seule.

Nous voulons tous mettre fin aux actions terroristes dans les délais les plus brefs. Nous rêvons tous d’un monde qui serait enfin débarrassé de la crainte des attentats et qui n’aurait plus à craindre partout et à tout instant une manifestation de violence aveugle. Dans ce contexte, l’usage de la force militaire peut s’avérer indispensable : nous l’avons vu en Afghanistan. Toute la difficulté est de combiner efficacement l’usage de la force avec tous les autres moyens à notre disposition pour combattre le terrorisme. En revanche, l’emploi de la force à lui seul ne nous permettra pas de venir à bout du terrorisme.

Car nous vivons aujourd’hui une révolution de la puissance : les moyens militaires les plus performants sont mis au défi par les instruments les plus sommaires. La puissance matérielle est tenue en échec par l’obstination des consciences. Si bien que l’usage inconsidéré de la force ne peut que rassembler et motiver des groupes dont nous avons vu qu’ils étaient dispersés. Il leur donne cette cohésion qui leur manque, et qui pourrait conduire à une menace plus grave encore. L’emploi ciblé de la force est un leurre : les populations civiles en souffrent toujours, quelles que soient les technologies employées. Et les martyrs se multiplient, qui sont autant d’icônes nouvelles pour des populations privées de toute autre perspective que la violence. La force ouvre des plaies qui sont autant de brèches dans lesquelles les terroristes peuvent s’engouffrer.

Alors comment être plus efficaces ? Comment gagner ensemble une bataille à laquelle nous n’étions pas préparés ?

Avant tout en restant fidèles à nos principes : ils nous éviteront les dérives et renforceront l’efficacité de notre action.

Principes de l’Etat de droit d’abord : contre des terroristes qui voudraient nous entraîner dans la répression systématique et dans la remise en cause des libertés publiques, nous avons un devoir d’exemplarité. La force de la démocratie, c’est la place qu’elle accorde aux droits individuels, la reconnaissance de la valeur de chaque personne, la protection de chacun de ses membres. Nous devons défendre ces valeurs. Cela n’exclut pas la fermeté et l’adaptation de notre dispositif à la menace : en tant que ministre de l’Intérieur, j’ai le souci permanent de disposer des instruments les plus efficaces pour lutter contre le terrorisme. Les mesures que j’ai prises en matière d’expulsion des ressortissants étrangers appelant à la haine et à la violence, la modernisation des documents d’identité grâce à la biométrie ou le renforcement de la coordination du renseignement intérieur répondent à cet objectif. Mais aucune de ces décisions n’a été prise sans veiller au strict respect des règles de l’Etat de droit. Se défendre, oui. Se renier, non.

Le respect ensuite. De quoi se nourrissent les discours extrémistes ? Du mépris que nous afficherions à l’égard des populations les plus déshérités, de l’indifférence dans laquelle nous laisserions sombrer des régions en proie à la violence, du soupçon qui pèse désormais sur les interventions des Etats occidentaux : pour quels motifs agissent-ils ? Au nom de quelles valeurs ? Au profit de quels intérêts économiques ou de sécurité ? Libre à chacun de juger que ces questions n’ont pas d’objet. Mais personne ne peut ignorer qu’elles existent et qu’elles renforcent le discours de ceux que nous combattons. Pour en désamorcer l’effet, nous devons faire preuve d’écoute, d’attention et de respect à l’égard de toutes ces identités blessées qui aspirent à la reconnaissance et au dialogue.

L’unité enfin. Le terrorisme cherche sans relâche la division. A l’échelle du monde, division entre les sociétés occidentales et les sociétés musulmanes. A l’échelle des pays musulmans, division entre les islamistes extrémistes et les pratiquants modérés. A l’échelle de l’Europe, division entre les individus de confession musulmane et les autres. Le projet terroriste inspire ce qui sépare, rejette ce qui rassemble. C’est pourquoi l’unité est notre bien le plus précieux. Elle affirme notre volonté politique de faire face ensemble au terrorisme.

Sur cette base commune, nous devons poursuivre notre coopération. Utiliser les compétences de chacun, s’appuyer sur tous les relais, c’est le gage de notre succès.

A cet égard la France et les Etats-Unis, qui disposent de moyens importants et d’atouts complémentaires, ont un rôle essentiel à jouer. La force de la coopération entre nos deux pays en matière de lutte contre le terrorisme est connue de tous. Elle va très loin au-delà de nos actions conjointes en Afghanistan, qui marquent déjà sans ambiguïté notre détermination commune. Sur les sujets les plus sensibles, notamment dans le domaine de l’échange de renseignement, Paris et Washington sont en contact permanent et comparent régulièrement leurs analyses. Lorsque vous manifestez une inquiétude particulière, comme cela a été le cas en décembre dernier au sujet de vols commerciaux à destination des Etats-Unis, nous répondons dans les plus brefs délais et nous prenons les mesures qui s’imposent. Qu’il s’agisse du démantèlement des réseaux de financement ou du contrôle de certains armements susceptibles d’être détournés par les organisations terroristes, nos échanges conduisent toujours à des solutions pragmatiques et efficaces. La rigueur de nos travaux permet d’accélérer les réflexions dans d’autres enceintes, en particulier le G8. Les décisions qui ont déjà été prises pour la sécurité des transports ou la sécurisation des documents de voyage en témoignent.

A l’échelle européenne également, le renforcement de la coopération reste une préoccupation quotidienne. Car nous le savons : les filières terroristes ignorent les frontières et exploitent la moindre faiblesse dans notre dispositif. La cellule de Francfort, qui avait planifié un attentat contre la cathédrale de Strasbourg en France, est une bonne illustration de cette capacité des groupes à se projeter d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, dans la plus parfaite clandestinité. Ici encore, la qualité du renseignement technique et humain, la capacité à lancer des procédures judiciaires à l’échelle européenne, la maîtrise des meilleurs outils technologiques sont autant d’atouts à développer.

Prenons conscience aussi de l’impératif d’une coopération plus étroite avec les pays du Sud. Dans le cadre des Nations unies, un dispositif de coopération technique avec les Etats les moins bien armés en matière de lutte contre le terrorisme a été mis sur pied. Il touche aussi bien les questions de réseaux de financement que de trafics d’armes ou de contrôles aux frontières. C’est un premier pas. Mais il est encore insuffisant au regard de la réalité du risque : les groupes terroristes prennent appui sur les Etats les plus faibles en exploitant les carences de leurs systèmes de sécurité et de contrôle. Rappelons-nous que le double attentat contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie le 7 août 1998 a été planifié à partir du Soudan. Que l’attaque contre le destroyer américain USS COLE le 12 octobre 2000 a été lancée à partir du Yemen. Que l’influence des djihadistes menace de s’étendre chaque jour davantage dans l’Afrique sahélienne. Il y a donc urgence à accroître notre aide et à renforcer nos procédures de coopération.

Mais au-delà de cette réponse immédiate et nécessaire, nous ne viendrons pas durablement à bout du terrorisme sans ouvrir une voie de règlement aux crises régionales les plus graves et sans nous attaquer au retard de développement de certains pays.

Une fois encore, n’oublions pas les leçons de l’histoire proche. Pour que la stratégie d’Al Qaida puisse fonctionner, pour que la mobilisation d’un nombre limité de fanatiques se transforme en rassemblement de l’oumma, il a fallu un élément de cristallisation. Ni la Tchétchénie, trop éloignée du Moyen-Orient, ni l’Afghanistan, dirigé par les taliban, n’avaient réussi à fédérer les consciences musulmanes fondamentalistes. En revanche, la détérioration de la situation au Proche-Orient aiguise les frustrations et les ressentiments. Car le conflit israélo-palestinien occupe dans l’imaginaire de cette région une place à part. Il constitue un facteur d’identification qui dépasse les clivages nationaux et ethniques. Le terrorisme contemporain ne plonge pas ses racines qu’en Afghanistan. Il trouve aussi son origine – ce qui ne constitue en rien une justification – dans l’exploitation du conflit israélo-palestinien et dans la fermeture durable de toute perspective de paix. C’est pourquoi nous ne pouvons pas espérer en finir avec le terrorisme islamique sans éliminer les prétextes idéologiques qu’il retourne à son profit, en particulier la colère et le désarroi que suscite dans la population arabo-musulmane la persistance du conflit israélo-palestinien. Aujourd’hui nous devons rattraper le temps perdu. Nous devons le faire vite. Nous devons le faire ensemble, Américains et Européens.

Toute notre action doit être guidée par un impératif de justice, au service de trois priorités.

Première priorité : ouvrir une perspective de paix au Proche Orient. Aujourd’hui l’horizon est fermé. Palestiniens et Israéliens n’ont devant eux que la perspective au mieux de la séparation imposée, au pire des attentats et des représailles. Américains et Européens ont un rôle essentiel à jouer pour amener les deux parties à trouver la voie d’une paix juste et équitable. Nous avons les instruments, en particulier la feuille de route et le Quartet : mettons toute notre volonté politique à leur service. Car si la porte de Bagdad nous a conduit à la guerre, la porte de Jérusalem nous conduira à la paix. Elle marquerait notre volonté de justice pour toute la région, notre refus d’une politique de deux poids deux mesures, notre capacité à prendre à mains nues le risque de la paix, laissant de côté la peur, l’égoïsme ou l’idéologie.

Deuxième priorité : sortir l’Iraq de la spirale du chaos, pour que ce pays reprenne pied dans sa propre histoire, retrouve sa place dans sa région et au sein de la communauté internationale. La situation est insupportable pour la population iraquienne, dangereuse pour la stabilité de la région, menaçante pour les pays voisins et terriblement lourde pour les forces étrangères.

Troisième priorité : maintenir notre soutien à l’Afghanistan. Ce pays traverse aujourd’hui une phase délicate, avec les prochaines élections présidentielles et le retour de la menace des taliban. Nous avons fait ensemble un pari en Afghanistan : celui d’une transition démocratique respectueuse de l’identité ethnique et religieuse de la nation afghane. Ce pari, nous pouvons encore le gagner. Alors que l’Afghanistan avait connu deux décennies d’affrontements, d’oppression et de misère, il retrouve progressivement le chemin de la liberté et de la paix. Ne laissons pas les groupes fondamentalistes et les intérêts de minorités remettre en cause nos efforts.

Ces perspectives, nous devons les inscrire dans le cadre d’une vision d’ensemble de l’organisation internationale. Le défi est immense parce qu’il repose sur un paradoxe : d’un côté il faut accorder à chaque individu, à chaque peuple une représentation à la mesure de ses attentes. De l’autre nous devons être en mesure de régler des problèmes à l’échelle mondiale : crises régionales, prolifération des armes de destruction massive ou encore terrorisme. Comment jeter un pont entre l’individuel et le global, la défense des identités particulières et la définition de règles communes ? Pendant de longs siècles, l’objectif de chacun de nos pays a été de bâtir une démocratie nationale. Aujourd’hui, face aux nouveaux défis du monde, économiques, sociaux, culturels, environnementaux, éthiques, c’est à l’élaboration d’une véritable démocratie mondiale qu’il faut s’atteler. L’enceinte des Nations unies paraît le seul cadre envisageable pour définir les outils, les normes et les structures indispensables. Utopie ? Je ne le pense pas. Mais objectif à atteindre pour un monde qui vacille.

Mesdames, Messieurs,

Devant vous, dans cette ville qui a connu il y a trois ans l’attaque la plus meurtrière qu’ait jamais subie l’Amérique, je voudrais vous faire part d’une conviction : ensemble, nous viendrons à bout du terrorisme. C’est une question de volonté. C’est une question de lucidité.

La volonté, parce que seule la mobilisation constante des responsables politiques, seul le travail nuit et jour des services de renseignement et l’emploi systématique des moyens technologiques à notre disposition, seule la vigilance de tous les citoyens nous permettront de déjouer de futures attaques. La menace est grave. Mais notre détermination absolue à y faire face l’est tout autant.

La lucidité, parce que nous faisons face à un mouvement qui garde un coup d’avance sur nous. Il faut renverser la tendance. Comment ? Le terrorisme est un iceberg, avec une partie visible et une partie immergée. Il appelle un traitement global : face à la partie visible, nous devons démultiplier nos efforts dans le domaine du renseignement, de la police, des contrôles aux frontières, des enquêtes judiciaires, de la traque sur le terrain, de la coopération technique avec les pays à risque, afin de remonter une à une les filières et de les démanteler. Face à la partie immergée, face à cette réalité complexe dont se nourrit le terrorisme, il faut mêler la ruse et la grâce.

La ruse, pour aller au fond des problèmes, comprendre et démonter les mécanismes de la haine, désamorcer les facteurs de conflit ou d’incompréhension. De ce point de vue, le détournement systématique des moyens médiatiques et de communication par les groupes terroristes devrait nous inciter à la réflexion : pouvons-nous accepter que nos imaginations soient prisonnières de communiqués menaçants mais souvent faux ou dépourvus de toute crédibilité diffusés par internet ? Allons-nous continuer à accorder aux messages de propagande islamistes transmis par les chaînes de télévision une attention disproportionnée par rapport à la réalité des rapports de  force ? Devons-nous subir des images qui n’ont d’autre but que la propagation de l’horreur et de la peur, pour toucher nos pays au cœur, affaiblir, manipuler et diviser nos peuples. Face à l’esprit de destruction c’est en nous que nous devons trouver les ressources nécessaires : sur le ring du monde, face à un adversaire qui ne respecte aucune règle, ce n’est pas de la boxe qu’il faut faire, mais bien du judo, c’est-à-dire utiliser l’énergie et les erreurs de nos adversaires qui, pour nous frapper, veulent prendre en otage les peuples. Sans jamais se résigner, il faut savoir esquiver, feindre, se dérober.

La grâce, pour saisir les opportunités, faire preuve d’audace, tendre des mains jusque là fermées, dans la fidélité à nos valeurs et à nos idéaux. L’approfondissement de notre politique de coopération, l’aide au traitement des épidémies qui ravagent des continents entiers, les travaux conjoints sur la maîtrise des phénomènes climatiques sont autant de voies à approfondir ensemble.

Notre siècle est face à un défi majeur. Ne nous trompons pas. Demain nos enfants nous demanderont des comptes sur les décisions que nous aurons prises aujourd’hui pour la justice et pour la paix. C’est aujourd’hui que nous devons réagir. C’est maintenant que nous devons nous mobiliser et travailler ensemble à l’unité du monde. Nous avons tous à gagner d’une meilleure coopération entre les Etats. Nous avons tous à gagner de l’affirmation sereine des identités, du respect accordée à chaque nation, de l’égalité entre les peuples.

Lorsque j’étais étudiant, il y malheureusement un certain temps, l’usage était de dire : ce qui est bon pour la General Motors est bon pour les Etats-Unis, et ce qui est bon pour les Etats-Unis est bon pour le monde. Aujourd’hui je crois qu’il serait plus juste de dire : ce qui est bon pour les peuples est bon pour le monde, et ce qui est bon pour le monde est bon aussi pour les Etats-Unis.

28 septembre 2004

150 150 Dominique de Villepin

La lutte contre le terrorisme et l’enjeu démocratique

Monsieur le Président,

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur de m’exprimer devant vous aujourd’hui. Votre université représente le meilleur de la tradition intellectuelle espagnole : sa capacité à s’ouvrir sur le monde, à rester à l’écoute des autres cultures et des autres peuples, sa volonté permanente de savoir et d’imagination.

Je remercie M. Baltasar Garzon de m’avoir proposé d’ouvrir votre séminaire et de m’exprimer sur la lutte contre le terrorisme. Aux yeux des Français, Monsieur le Juge, vous êtes un symbole de courage, de détermination, de lucidité dans le combat contre le terrorisme.

L’Espagne sait le prix de ce combat. Il y a quelques semaines seulement, Madrid a été touchée au cœur par l’attentat le plus meurtrier qu’ait jamais connu le continent européen. De Lisbonne à Paris, de Berlin à Rome, de Stockholm à Varsovie, nous avons tous été bouleversés par les images terribles de la gare d’Atocha. Ce matin du 11 mars est pour l’Espagne un matin de révolte. C’est pour l’Europe tout entière un matin de douleur.

Mais c’est aussi un appel à combattre sans relâche tous ceux qui ont décidé de porter le fer de la violence aveugle dans nos sociétés. L’Espagne a été aux avant-postes de cette lutte. Elle a forcé l’admiration de tous les autres pays européens par le calme et la sérénité avec lesquels elle a affronté année après année les attentats criminels sur son propre territoire, contre ses propres enfants.

J’en suis convaincu : le projet absurde des terroristes est voué à l’échec. Pourvu qu’elles trouvent la force de se protéger et de résister, les démocraties l’emporteront. Leur cause est juste : c’est celle du dialogue contre la haine, de la liberté contre l’endoctrinement, de la paix contre le chaos. Notre tâche est immense. Non seulement parce que le combat contre le terrorisme prendra des années. Mais aussi parce que nous devons lutter avec les armes que nous donnent nos valeurs, et aucune autre. Le jour où nous renierons les principes fondamentaux de l’Etat de droit pour combattre le terrorisme, nous aurons commencé à perdre la bataille que nous avons engagée, parce que nous aurons commencé à nous perdre nous-mêmes. Notre mobilisation doit être permanente. Elle doit aussi être fidèle à ce que nous sommes.

Pour répondre avec efficacité au défi terroriste, nous avons une exigence de lucidité. Il ne s’agit pas d’excuser ou de comprendre pour le plaisir de comprendre, mais de savoir comment le terrorisme se développe, sur quel terreau il prospère, à quels mécanismes il obéit. La lucidité aiguisera notre réponse.

Chacun doit en prendre conscience : nous faisons face à une menace radicalement nouvelle, qui ne cesse de s’adapter afin de garder un temps d’avance sur ses adversaires. La première caractéristique des groupes terroristes, c’est en effet leur mobilité et leur capacité d’adaptation permanente. Comme des virus mutants, ils sont capables de se transformer pour mieux résister aux attaques dont ils sont l’objet.

L’autonomie croissante des groupes islamistes en est le meilleur exemple : alors que la plupart des Etats ont progressé dans la maîtrise des interceptions téléphoniques et dans la compréhension des réseaux internationaux, ces groupes ne respectent aucune structure hiérarchique trop rigide, et par conséquent plus facile à appréhender. En Europe, il s’agit souvent de noyaux autonomes et intégrés dans la société, comme le montre l’enquête faite à la suite des attentats de Madrid. De l’affaiblissement que constituaient les coups portés contre les dirigeants d’Al Qaida, les terroristes ont donc fait une force : ils peuvent s’affranchir de ces dirigeants, qui de responsables opérationnels deviennent des inspirateurs.

Un autre exemple est l’émergence de filières de combattants terroristes en Iraq. Après la Bosnie, l’Afghanistan et la Tchétchénie, l’Iraq pourrait en effet devenir le lieu privilégié de formation des candidats au terrorisme. Pour des raisons pratiques d’abord : les contrôles aux frontières sont encore très limités et l’instabilité chronique facilite le regroupement d’individus déterminés, prêts à propager leur message de haine et de rejet. Pour des raisons politiques aussi : les images de l’occupation du pays par les troupes américaines alimentent un sentiment d’humiliation que les extrémistes exploitent sans relâche. Le résultat est là : des filières ont été mises au jour en Allemagne, en Italie et plus récemment au Royaume-Uni. Nous suivons avec la plus grande vigilance toutes les évolutions dans ce domaine.

Deuxième caractéristique du terrorisme contemporain : sa maîtrise des outils de la modernité. On ne retient souvent du terrorisme que ses procédés rudimentaires, qui lui permettent d’échapper à la plupart des outils de contrôle les plus perfectionnés : la collecte des fonds par la hawala, fondé sur la confiance et la parole donnée, en est une illustration. Elle ne laisse aucune trace. Aucun signe écrit. Elle permet pourtant d’opérer dans la plus totale clandestinité des transferts de fonds importants. Le recours à l’arme blanche pour assassiner des otages étrangers en est une autre : la barbarie de l’acte fait son efficacité. Les effectifs terroristes peuvent être réduits, le nombre de victimes limité : la cruauté de l’égorgement n’en frappe pas moins les esprits et parvient à alimenter la peur.

Ce dernier exemple le montre : les organisations terroristes savent combiner l’archaïsme avec les outils technologiques les plus modernes. Regardons les moyens de communication, câblés ou informatiques : ils sont employés pour diffuser le plus largement possible des discours de haine et d’intolérance. Regardons encore les relais médiatiques : les actes terroristes sont prévus pour avoir l’impact le plus fort possible sur les opinions publiques. Regardons enfin l’organisation du terrorisme lui-même : une division des tâches tend à s’y opérer, qui accroît son efficacité globale. Les uns appellent à la violence au nom de préceptes religieux dévoyés. D’autres apportent leur savoir-faire technique et préparent les opérations. Les derniers apportent un appui logistique, posent des bombes ou vont jusqu’à se sacrifier eux-mêmes.

Troisième caractéristique : la volonté des groupes terroristes de causer les pertes les plus importantes possibles, afin de décupler les effets des attentats sur l’opinion publique. Nous sommes là au cœur du terrorisme contemporain : la recherche du spectaculaire amplifié par les médias.

C’est pourquoi nous devons prendre très au sérieux les tentatives d’acquisition de capacités chimiques, biologiques ou radioactives par certains groupes déterminés. Il ne s’agit pas de tentatives isolées, mais d’une volonté ancrée dans la stratégie des terroristes contemporains. Des projets d’attentat déjoués à Paris et à Londres prévoyaient d’avoir recours à des produits de ce type. Même si la maîtrise de la dispersion des agents était loin d’être acquise, ces tentatives témoignent de la réalité de la menace.

Quatrième caractéristique : le terrorisme se nourrit de l’intolérance comme de la peur, de notre peur. Il se nourrit également de la fragilité, de notre fragilité et de nos propres erreurs. C’est pourquoi nous devons apporter des réponses adaptées.

Nous devons comprendre que notre combat n’est pas celui d’un gouvernement contre un autre gouvernement, celui d’un peuple contre un autre peuple, celui d’une culture contre une autre culture, celui d’une religion contre une autre religion. C’est le combat pour une certaine idée de l’homme, de sa dignité et de ses droits; c’est le combat contre tous les racismes, contre la xénophobie, contre l’antisémitisme.

Nous devons comprendre également que, face au terrorisme, nous avons besoin d’un consensus national, un consensus entre tous les citoyens, entre tous les partis politiques, un consensus de toute la société. Notre combat doit être partagé par tous.

Nous devons comprendre enfin que le pire serait de céder à la tentation de l’amalgame, à la confusion entre islam et islamisme. Le pire serait de négliger le rôle des identités dans notre monde.

Notre réponse au terrorisme doit éviter les pièges qui nous sont tendus et s’inscrire dans le respect des règles de l’Etat de droit.

Lutter contre le terrorisme, ce n’est pas faire la guerre contre lui. L’expression est maintenant entrée dans le langage courant : guerre au terrorisme. Il serait temps de l’en faire sortir. Car elle est à la fois inexacte et dangereuse.

Inexacte, parce qu’elle suppose que le terrorisme représente un ennemi clairement identifié, auquel un Etat ou un groupe d’Etats pourrait s’opposer dans un combat régi par des règles et des principes. Or le terrorisme échappe à cette définition : il ne représente pas une menace comme les autres. Il est éclaté, dispersé, il repose sur l’aveuglement et la haine de quelques individus, il se répand comme une épidémie auprès de populations diverses, dont certaines se trouvent au Moyen-Orient, d’autres dans l’Afrique sub-saharienne, d’autres encore en Asie. Le terrorisme n’a pas de visage particulier. Il porte tous les visages de ces individus qui ont décidé d’enfermer le monde dans la violence et dans la peur. Comment un Etat pourrait-il en faire un adversaire à sa mesure ?

De plus les groupes terroristes ne respectent aucun des principes qui gouvernent le droit de la guerre. Prenez le principe le plus simple : la paix. C’est la fin de toute guerre. Or il n’y a aucune paix possible avec le terrorisme. Aucun accord, aucun armistice, aucune trêve qui soit envisageable. N’oublions pas que c’est Ben Laden lui-même qui a proposé ce type de compromis avec les Européens. Qui a suggéré qu’un accord était possible entre Al Qaida et les Européens, afin de les prémunir contre de nouveaux attentats. Ce type de propositions a reçu la réponse qu’elle méritait de la part de l’ensemble des Etats membres : on ne traite pas avec le terrorisme. Il doit simplement être combattu sans relâche pour être éradiqué.

Guerre au terrorisme, l’expression est aussi dangereuse. Elle donne en effet aux différents groupes terroristes une légitimité et une audience auxquelles ils aspirent. Elle valorise le combat qu’ils conduisent, avec les armes de l’aveuglement et du fanatisme. Elle leur fournit le piédestal dont ils ont besoin pour répandre le plus largement possible leurs thèses extrémistes.

Al Qaida a d’ailleurs été la première organisation à évoquer l’idée d’une guerre contre l’Occident. Le djihad est au cœur de la rhétorique terroriste. Il est à la fois un moyen de mobiliser les individus et d’apporter une caution religieuse aux actes les plus barbares, les plus contraires à l’esprit même de l’islam. La Bosnie, l’Afghanistan et aujourd’hui l’Iraq sont présentés comme des terres de djihad, c’est-à-dire des lieux où les combattants peuvent trouver refuge, livrer bataille et s’entraîner à des actions violentes qui seront commises sur d’autres territoires.

En définitive, ce qui se profile derrière la guerre au terrorisme et le lancement d’un djihad contre les occidentaux et leurs alliés, c’est la confirmation d’un choc des civilisations dans lesquelles certains veulent voir le nouvel aboutissement de l’histoire. Car c’est bien dans ce piège que les terroristes veulent nous faire tomber : celui d’une opposition frontale des religions et des cultures, dont nous sortirions tous meurtris et brisés. C’est à nous de lutter contre cette vision caricaturale et pessimiste, qui ne tient compte ni de la diversité de l’islam, ni de l’aspiration de l’immense majorité des musulmans à la paix, ni de la volonté des Européens de renforcer leurs liens avec les pays de l’autre rive de la Méditerranée.

Plutôt que de guerre, parlons donc de lutte. Et dans cette lutte, n’oublions pas que le respect des règles de l’Etat de droit doit rester pour chacun d’entre nous une priorité.

Je vois bien la tentation du raccourci : aller plus vite, frapper plus fort, s’en tenir à des moyens militaires, pour en finir rapidement avec le terrorisme. Je vois bien aussi la tentation de l’exception : sortir des lois démocratiques, instituer des juridictions spéciales, afin de juger suivant des lois particulières les membres d’organisations terroristes.

J’en suis convaincu : cette voie est sans issue. Elle conduit les démocraties à renier les valeurs de liberté, de droit de la défense, de respect de l’individu, qui font sa force. Que vaudrait une démocratie qui ne respecterait plus elle-même les valeurs qu’elle souhaite étendre à travers le monde ? Que vaudrait une démocratie qui en viendrait à priver ses citoyens des droits les plus fondamentaux sous le prétexte de garantir leur sécurité ? Est-ce que cela ne signifierait pas précisément que les organisations terroristes l’ont emporté sinon sur le terrain, du moins dans nos esprits ?

Face au terrorisme la démocratie a un devoir d’exemplarité. Et c’est bien parce que nous avons conscience de ce devoir que nous devons en toute circonstance faire preuve d’exigence et de vigilance. Je me félicite pour ma part que la Cour suprême des Etats-Unis rappelle dans son arrêt du 28 juin cette évidence : dans un Etat de droit, rien ne saurait justifier que le gouvernement prive un justiciable du droit à une défense équitable, quels que soient les crimes dont il s’est rendu coupable. Cela signifie que des prévenus convaincus de liens avec le terrorisme doivent avoir accès à un avocat et bénéficier de conditions de détention acceptables.

Alors oui, l’Etat a la responsabilité de protéger ses concitoyens. Mais il lui appartient de trouver le juste équilibre entre les instruments à renforcer et la nécessaire protection des libertés publiques.

Renforcer les outils à notre disposition, c’est un impératif. A menace nouvelle réponse adaptée. C’est vrai en matière de renseignement, où une coordination toujours plus étroite au niveau national comme au niveau européen doit être établie. C’est dans cet esprit que j’ai créé le Conseil du Renseignement Intérieur et que nous avons décidé lors du dernier sommet du G5 de développer nos échanges de renseignement. C’est vrai aussi dans le domaine technologique, où je souhaite que la France soit à la tête d’une véritable révolution de nos procédés, afin d’améliorer nos capacités d’interception et de réduire les délais entre l’information et son interprétation. C’est vrai enfin dans le domaine juridique, où des adaptations de nos législations peuvent être rendues nécessaires par l’évolution de la menace.

Aujourd’hui, il y a en particulier une continuité dans la chaîne des responsabilités terroristes : entre le prédicateur extrémiste, qui appelle à la violence et dénonce les valeurs du pays où il se trouve, les commanditaires des attentats et les poseurs de bombes, c’est un même esprit de destruction qui est à l’oeuvre. Il est donc indispensable que nous ayons les moyens d’intervenir d’un bout à l’autre de la chaîne. Or s’agissant des prédicateurs étrangers, l’expulsion n’était prévue en France qu’à raison de propos précis et limitatifs, qui étaient loin de couvrir tous les cas de figure. La question s’est posée par exemple de l’expulsion d’un individu qui aurait tenu des propos attentatoires à la dignité de la femme, pourtant radicalement contraires aux valeurs de notre République et dangereux pour l’ordre public. J’ai donc soutenu une proposition de loi visant à élargir le champ des propos susceptibles de motiver une expulsion.

Cette réforme a été conduite avec le souci de préserver les droits de recours des personnes incriminées. Un ressortissant étranger expulsé pour avoir tenu des propos appelant à la haine ou à la violence conserve donc naturellement le droit de présenter un recours contre cette décision devant un juge administratif. Le tribunal compétent sera le même pour tous les cas d’expulsion. Cela garantira à la fois le respect des droits de la défense et l’élaboration d’une jurisprudence cohérente sur un sujet difficile.

Sur la base de ces principes, l’Europe doit apporter une réponse collective à la menace terroriste.

Nos deux pays offrent le meilleur exemple de l’efficacité d’une coopération soutenue dans la lutte anti-terroriste. Depuis des années, nous travaillons ensemble au démantèlement des réseaux d’ETA. En France comme en Espagne, nous avons enregistré des succès majeurs, grâce à l’échange d’officiers de liaison, à des travaux communs sur le renseignement et à des enquêtes conjointes. Nous ne sommes pas encore au bout du chemin. Mais nous avons bien progressé ensemble.

C’est aujourd’hui la même chose en matière de lutte contre le terrorisme islamiste. A la suite des attentats du 11 mars, en quelques semaines, un réseau a pu être mis au jour par la police espagnole. Ses ramifications européennes ont été identifiées grâce à la coopération entre les services européens concernés, qui a permis des arrestations. Le travail minutieux qui a été lancé dans des délais très brefs a permis de mieux cerner l’origine de la menace et les risques à venir.

Ce travail de fourmi, c’est le plus efficace à mener dans la lutte contre le terrorisme. C’est un labeur de tous les jours, qui demande de la patience, un savant dosage de moyens humains et d’outils technologiques, une grande rapidité d’exécution afin que les informations recensées puissent être analysées dans les meilleurs délais et transmises de façon opérationnelle aux responsables politiques. C’est une méthode discrète, qui ne se voit pas; dont les résultats restent la plupart du temps dans l’ombre, mais qui permet de remonter les filières et de frapper avec précision les groupes terroristes.

Cette méthode est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une coordination étroite entre tous les services.

Coordination au niveau national : c’est la raison pour laquelle le Président de la République a créé le Conseil de Sécurité Intérieure, qui rassemble tous les ministres responsables pour fixer les grandes orientations en matière de lutte anti-terroriste. C’est aussi pourquoi dès mon arrivée au ministère de l’Intérieur, j’ai tenu à réunir le Comité Interministériel de Lutte Anti-Terroriste, qui regroupe sous mon autorité l’ensemble des départements ministériels compétents. Ce Comité procède à une évaluation précise de la menace, en confrontant les informations et les analyses de chacun. Il propose des actions spécifiques au Conseil de Sécurité Intérieure.

Coordination au niveau européen : nous le savons tous, les filières terroristes se jouent des frontières. Les individus circulent d’un pays à l’autre, se fournissent entre eux des appuis matériels ou financiers. Le renforcement de l’échange d’informations entre les différents pays membres de l’Union européenne est donc une priorité. Des progrès ont été enregistrés au niveau bilatéral, en particulier avec l’Espagne, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Mais chacun doit se sentir concerné. Le coordinateur anti-terroriste, Gijs de VRIES, doit de ce point de vue jouer tout son rôle.

Coordination au niveau international : les décisions prises au sein du G8 en matière de sécurité des transports sont un exemple de procédures concrètes, qui permettent de lutter avec efficacité contre le risque terroriste. La sécurisation des documents de voyage par l’introduction de données biométriques, la mise en commun de capacités de protection civile, la formation d’équipes communes d’enquête sont autant de pas dans la bonne direction.

Mais nous devons être lucides : au-delà des procédures de coordination et de coopération, nous devons pouvoir nous appuyer sur la mobilisation de chacun, une mobilisation constante, sereine, face à une menace durable.

La lutte contre le terrorisme est l’affaire de tous. Les gouvernements et les services spécialisés sont naturellement en première ligne. Mais ils doivent pouvoir s’appuyer sur la détermination et la vigilance de tous nos concitoyens. Ce sont nos valeurs communes qui sont visées. C’est notre pacte national et européen qui est mis à l’épreuve. Dans cet esprit, j’ai lancé il y a quelques jours la création d’une base de données sources ouvertes sur le terrorisme. Elle devra fournir à chaque Français des informations précises et fiables sur la réalité de la menace, le fonctionnement des filières, le niveau d’alerte national. Elle constituera une référence solide face à une nouvelle donne stratégique qui suscite l’inquiétude de nos populations.

Parce que le terrorisme exploite les faiblesses des Etats les moins développés, nous devons aussi accorder une attention soutenue à la coopération technique avec ces pays. Dans le cadre des Nations unies, un programme a été mis sur pied. Nous devons nous assurer que chacun a pris conscience de la gravité des risques et reste mobilisé.

En terminant, je voudrais insister sur ma profonde conviction : notre meilleur capital face au terrorisme, ce sont nos principes, nos valeurs démocratiques. Notre meilleur antidote face au terrorisme, c’est notre volonté de paix, notre volonté de répondre aux difficultés et aux crises du monde. Car nous le voyons bien, beaucoup sont exploitées par les terroristes pour élargir leur soutien et multiplier leurs actions.

La grande erreur commise en Iraq, c’est d’avoir cru au cercle vertueux de la guerre et à la primauté de la puissance, alors même qu’il faut croire au cercle vertueux de la paix et de l’exemple. Bien sûr, face au terrorisme, l’outil militaire peut être nécessaire, comme en Afghanistan. Mais au Moyen-Orient, sur cette terre blessée par trop de souffrance, de violence et de haine, la guerre n’était pas la bonne clé. L’intervention militaire ne pouvait être qu’un dernier recours. Avant d’envisager toute guerre en Iraq, il fallait aller jusqu’au bout des inspections de désarmement. Il fallait aussi qu’ensemble Européens, Américains, les pays arabes et Israël prennent le risque de la paix au Proche-Orient. Et ce d’autant plus que la Feuille de route et l’Initiative de Genève avaient ouvert la voie à une paix possible. Oui, nous devons nous convaincre que la meilleure porte d’entrée au Moyen-Orient, c’est la paix.

Et c’est là le vrai visage de l’Europe. C’est son message qui exige de notre part fidélité, audace, imagination. Et je suis heureux que Français et Espagnols nous partagions cette même conviction.

12 juillet 2004, université Complutense de Madrid

150 150 Dominique de Villepin

Discours de Tulle (9 juin 2004)

 Monsieur le Maire,

Madame la Présidente du Comité des Martyrs,

Messieurs les Présidents,

Messieurs les Députés,

Mesdames, Messieurs,

C’est avec une immense émotion que je m’adresse à vous aujourd’hui. Ici, à Tulle, ville de résistance. Ici, en Limousin, terre de résistance. Vos villages, vos maquis, vos montagnes ont été parmi les premiers à abriter tous ceux qui refusaient l’occupation et son cortège de hontes. Je n’oublie pas que c’est à Brive qu’a été rédigé, imprimé et diffusé le premier tract appelant à la résistance, la veille du 18 juin 1940. Je n’oublie pas que c’est à Cajarc que le premier assaut a été lancé par un groupe de résistants contre une garnison allemande, le 10 avril 1944.

Savoir dire non, au nom de la France, au nom de l’homme. Vous en savez la force. Vous en connaissez le prix. C’est par dizaine que les maquisards de Corrèze ont été arrêtés, soumis à la torture, déportés, ou fauchés brutalement lors des combats avec la milice. Vos routes ont connu les heures de bravoure des embuscades contre les convois, et les instants aveugles des exécutions sommaires, les bras croisés dans le dos, le visage tourné vers l’ennemi.

Le vendredi 9 juin 1944, votre ville a été la victime de ces représailles, qui veulent servir d’exemple quand elles ne font qu’aviver la douleur et l’effroi. Ce jour là, la barbarie s’est arrêtée dans les rues de Tulle. Elle a tué un à un des fils innocents. Elle a décimé lâchement le meilleur de la France : sa jeunesse, sa force, son courage.

C’est leur souvenir que nous célébrons aujourd’hui. Sans esprit de revanche ou d’amertume. Mais parce que nous savons que la réconciliation véritable ne grandit que sur une terre de mémoire. Parce que nous savons qu’il faut redonner voix au souffle des disparus, pour tous ceux qui ont oublié, pour tous ceux qui ne savent pas.

*

L’histoire a gardé la trace précise des faits.

Le 7 juin, les combattants des Francs-Tireurs Partisans du Lot, commandés par Jacques Chapoux, dit « Kléber », entrent dans Tulle et livrent l’assaut contre la caserne du Champ-de-Mars. Ils ont appris la veille que les troupes alliées avaient débarqué sur les plages de Normandie. Ils pensent que le moment est venu de soulever la population, d’engager les combats et de libérer la France. La bataille finale est engagée, ils en sont persuadés. Mais ils ignorent encore qu’elle ne prendra pas des jours, pas des semaines. Elle durera des mois.

Le 8 juin à l’aube, un deuxième assaut est lancé avec succès contre l’Ecole normale. En fin d’après-midi, la ville est aux mains de la résistance. « Kléber » rencontre le Préfet Trouillé et fait le point de la situation. Aux inquiétudes du fonctionnaire sur d’éventuelles représailles allemandes, il répond par ces mots : « Rassurez-vous, monsieur le Préfet. (…) La France est en pleine révolte. (…) C’est la débandade ».

Pourtant quelques heures auparavant, l’état-major allemand de Clermont-Ferrand a été alerté de l’attaque lancée par le maquis. Il a averti le commandant en chef des troupes allemandes en France, qui a immédiatement donné l’ordre à la division Das Reich d’arrêter sa progression vers le front de Normandie et de se dérouter vers Tulle. Au moment où les résistants fêtent leur victoire, les panzers du général Lammerding foncent vers leur objectif. Le 8 juin au soir, les premiers éléments SS font irruption dans les faubourgs de la ville, réquisitionnent des logements, patrouillent sur les routes d’accès et préparent l’entrée de la colonne de chars. Il est 21 heures. La surprise est complète.

A 6 heures du matin, le 9 juin, un groupe de SS se présente à la Préfecture. Ils laissent entendre qu’ils ont l’intention de faire exécuter 3000 otages et d’incendier la ville. A 9 heures, le général Kowatsch, commandant le détachement allemand, ordonne l’arrestation de tous les hommes valides. Pourtant il hésite sur les dispositions à prendre. Le Préfet Trouillé et son secrétaire général, Maurice Roche, lui assurent que la population de Tulle n’est responsable en rien des événements qui viennent de se produire. Pendant plus d’une heure, ils expliquent, argumentent, se battent pour sauver des prisonniers qu’ils savent menacés. Sur leur insistance, le général Kowatsch ordonne la libération d’une partie des otages. Le Préfet Trouillé et ses adjoints semblent sur le point d’obtenir gain de cause.

Mais vers 11 heures, le général Lammerding, commandant la division Das Reich, entre dans Tulle. Il prend connaissance de la situation et fait rédiger à la hâte une déclaration dont chaque mot signe un crime, dont chaque mot dit la mort :

« Pour les maquis et pour ceux qui les aident, écrit-il, il n’y a qu’une peine, le supplice de la pendaison. Ils ne connaissent pas le combat ouvert, ils n’ont pas le sentiment de l’honneur, 40 soldats allemands ont été assassinés par le maquis, 120 maquis ou leurs complices seront pendus. Leurs corps seront jetés dans le fleuve. »

Alors que des soldats courent la ville à la recherche d’un imprimeur, les prisonniers sont triés et rassemblés par groupes de dix. On installe les cordes. Quand elles manquent, on va chercher de la ficelle d’emballage. Aux balcons, aux lampadaires, aux crochets de boucherie et aux arbres, sur des centaines de mètres on ne voit plus que les cordes qui pendent et la mort au bout.

Les témoins disent que les soldats riaient. Qu’une femme a craché au visage d’un pendu. Qu’un phonographe jouait de la musique, mais qu’il n’a pas couvert la voix de ce garçon de vingt ans qui entonnait le chant des Partisans.

*

Nous tous ici réunis, nous voulons faire ensemble œuvre de mémoire. Nous voulons entendre la voix de ceux qui se sont tus. Par-delà nos convictions, par-delà nos origines, nous nous retrouvons dans l’attachement à une même histoire et à une même terre. Face à l’épreuve, c’est le pays tout entier qui se rassemble.

Oui, nous voulons garder vivante la mémoire de ces hommes exécutés sans raison un après-midi de juin. Nous voulons garder vivante la mémoire des 149 habitants de Tulle déportés à Dachau, dont 101 disparurent. Nous voulons nous souvenir et rendre hommage.

Hommage à ces jeunes encore étudiants, et que le destin avait conduit à Tulle pour passer leurs vacances. Hommage à ce lycéen qui n’avait que 18 ans. Hommage à ce commerçant sans histoire, marchand de cycles dans la rue principale. Hommage à ce garçon exécuté parce qu’il avait voulu sauver son frère. Hommage à ce condamné qui a eu la force de frapper son bourreau pour tomber libre sous les balles.

Hommage encore à tous ceux qui ont donné ce jour là à notre pays une véritable leçon de courage. Le Préfet Trouillé et son Secrétaire général, qui n’ont eu de cesse de faire libérer les otages, puis de réduire le nombre de déportés, au péril de leur vie. Le directeur de l’usine de la Marque, M. Vogel, qui a plaidé la grâce de quatre de ses ouvriers, et qui l’a obtenue. L’abbé Espinasse, aumônier du lycée de Tulle, qui a supplié le chef de la Gestapo d’interrompre sa besogne et sauvé la vie de trois condamnés. Le docteur Pouget, qui a libéré par ses conseils une quinzaine de détenus condamnés à la déportation.

Je pense aussi à ce soldat allemand, sorti du rang pour demander à son supérieur d’épargner le dernier condamné. Hommage à lui-aussi, pour avoir trouvé dans ce déchaînement de haine et de folie la force de la compassion.

Hommage à ces prisonniers choisis par la milice de la Gestapo dans une cour de Limoges pour être déportés à Dachau. Hommage à tous ceux qui ont souffert le froid, la faim et la soif dans des wagons à bestiaux, à tous ceux qui ont vu leurs camarades sombrer dans la folie ou tomber sous les coups, hommage à tous ceux qui ne sont jamais revenus.

*

Leur martyr est un appel à la vigilance et à la volonté.

Vigilance, parce que nous savons désormais que le plus obscur de l’homme peut surgir dans des circonstances exceptionnelles, et qu’un désastre des consciences est toujours possible. Cette leçon, tous les Européens la partagent. Elle se trouve même à la racine de notre ambition politique commune. Les peuples européens ont traversé les guerres, les affrontements, les massacres de masse, les exécutions sommaires et l’innommable de la déportation. Ils veulent aujourd’hui la paix. Une paix qui respecte les identités de chacun, qui se construise dans un esprit de justice. Et qui ne recule pas devant la défense de nos valeurs les plus essentielles, lorsqu’elles sont menacées.

Oui, le martyr de Tulle est bien l’une de ces étapes brutales dans la naissance du destin européen. Pour que pareille douleur ne se renouvelle jamais, pour qu’aucun de nos enfants n’ait à revivre l’épreuve de la barbarie, rappelons-nous sans cesse que nos amis, nos familles ont affronté il y a soixante ans l’irréparable.

Tulle est aussi un appel à la volonté pour chacun d’entre nous. Vivre ensemble dans le respect du droit, vivre sur un continent où les différends ne se règlent plus par les armes, où les frontières ne marquent plus la séparation mais l’ouverture, cela se construit chaque jour. Rien n’est jamais acquis dans la vie des peuples. C’est notre volonté constante, notre détermination à aller de l’avant, à renforcer les liens avec nos voisins les plus proches, à accueillir nos frères de cette autre Europe, qui continueront de faire de notre Europe un projet vivant. Un projet sans précédent. Un projet révolutionnaire.

Cette volonté, la France et l’Allemagne en donnent l’image la plus forte. Hier ennemis, aujourd’hui frères de paix, nos deux pays ont su avancer pas à pas l’un vers l’autre. Alors que les cicatrices n’étaient pas encore refermées, alors que la méfiance et le doute touchaient encore les esprits des deux côtés du Rhin, la France et l’Allemagne ont tissé les liens d’une confiance et d’une amitié sans pareilles. Le Chancelier Schroeder et le Président Chirac l’ont rappelé dimanche dernier : nos souvenirs ne sont pas les mêmes. Nos chemins ne sont pas les mêmes. Mais nous avançons dans la même direction, forts d’une certaine idée de l’homme et de notre identité d’Européens. Dans un monde trop souvent soumis à la haine et à la peur, nous voulons offrir l’exemple de la réconciliation.

*

Chers amis,

Il y a quelques jours, nous fêtions sur les plages de Normandie le soixantième anniversaire du débarquement. Ces heures d’émotion et de joie, la France les a payées du prix de son sang et de ses larmes. Souvenons-nous de Tulle. Souvenons-nous d’Oradour. Souvenons-nous de tous ces villages pillés, détruits, saccagés. Souvenons-nous de ces femmes violées et abattues au bord des routes, de ces vieillards tués au seuil de leur maison, de ces cheminots fusillés contre les murs délabrés d’une gare de Corrèze.

Ils sont la mémoire de la France. Ils sont le visage de notre liberté. Ils sont notre devoir pour demain.

Je vous remercie.

 9 juin 2004

150 150 Dominique de Villepin

Rwanda, les leçons du génocide

Voici bientôt dix ans qu’au Rwanda se déroulait une tragédie où près d’un million de personnes allaient périr, victimes d’une extermination systématique. Le XXe siècle finissant renouait avec l’épouvante du meurtre de masse, du génocide, c’est-à-dire la tentative d’éradication d’un groupe humain en raison de ses origines ou de ses croyances, le massacre d’hommes et de femmes désignés à la mort par le seul fait de leur naissance.

Avons-nous tout fait, alors, pour éviter cette tragédie et en avons-nous tiré toutes les leçons ? Face à un drame d’une telle ampleur, plus que jamais nous avons un devoir de vérité et d’action.

L’histoire du Rwanda est marquée par de lourdes épreuves. Devant la montée des tensions au début des années 90, notre pays a privilégié le processus de réconciliation des accords d’Arusha. Mais la violence a prévalu. En l’absence d’une volonté collective, la communauté internationale n’a pas su se rassembler pour mettre en œuvre une diplomatie préventive efficace, ne prenant conscience que trop tardivement de la gravité des faits. Et quand il aurait fallu afficher de la détermination, elle s’est montrée hésitante, refusant l’engagement nécessaire.

Face à l’impasse politique et à l’accélération des événements sur le terrain, la France a fait le choix de l’intervention humanitaire. Elle lançait alors l’opération « Turquoise » d’une durée de deux mois, conformément au mandat du Conseil de sécurité et avec la participation de plusieurs pays africains, permettant ainsi de sauver des milliers de vies humaines.

Au sortir de la crise rwandaise, la France s’est efforcée de faire toute la lumière sur les événements, en particulier avec la mission parlementaire d’information présidée par M. Quilès. Ce travail de vérité, qu’illustre la multiplication des réflexions et témoignages, doit rester vivant.

Au-delà et pour éviter de nouveaux drames, nous avons un devoir d’action. Il est au cœur de notre diplomatie, avec le souci de mieux anticiper et de prévenir les crises. C’est ce qui nous a conduit à nous réengager fortement en Afrique depuis deux ans pour contribuer à la recherche de solutions à Madagascar, en Côte-d’Ivoire, en Centrafrique, au Soudan ou encore dans les Grands Lacs.

La première exigence, c’est bien sûr la prévention. Il faut agir sur l’ensemble des facteurs susceptibles de nourrir les crises et, au premier chef, les nouveaux fléaux que sont les enfants soldats, l’exploitation illégale des ressources naturelles, les déplacements de populations ou les trafics d’armes. Sachons identifier les signes avant-coureurs, mobiliser les moyens nécessaires pour faire baisser la fièvre et agir sur ses causes profondes.

Nous avons donc besoin de renforcer les instruments d’alerte précoce tels que les observateurs, les mécanismes de surveillance, les procédures d’information et de saisine des organes compétents. La France propose de mettre en place, dans le cadre des Nations unies, un corps d’observateurs des droits de l’homme et d’accroître les moyens du Haut Commissariat à Genève. Elle appuie aussi les efforts de l’Union africaine pour se doter d’un mécanisme de prévention des conflits.

Au premier signal, il faut savoir en effet prendre les mesures pour enrayer l’engrenage de la violence, si nécessaire en recourant à l’usage de la force. La protection des personnes et des peuples incombe d’abord aux Etats, mais la communauté internationale ne saurait se démettre de ses propres responsabilités.

Trop de précédents tragiques, comme au Rwanda, en Bosnie ou au Kosovo, rappellent que, face à des violations graves des droits de l’homme qui constituent des menaces à la paix et à la sécurité internationale, il faut intervenir sans délai. Pour autant, l’action collective doit, pour être efficace, être pleinement légitime : il faut donc agir dans le respect du droit et avec l’aval de la communauté internationale, en particulier du Conseil de sécurité.

Enfin rappelons-nous que c’est dans le contexte du Rwanda
– avec la mise en place d’un tribunal pénal international – que le refus de l’impunité a commencé à s’imposer. Cette exigence de justice constitue l’un des fondements de tout processus de paix durable ; elle est aussi une arme de dissuasion face aux crimes les plus graves. C’est bien l’esprit dans lequel la France s’est engagée en faveur de la Cour pénale internationale.

La deuxième exigence est de rassembler tous les acteurs et de faire appel à tous les instruments utiles. Car les menaces se conjuguent : terrorisme et prolifération, conflits armés et criminalité organisée, inégalités de développement et identités blessées. Il faut donc traiter les problèmes à leur racine et, pour cela, mettre en place des stratégies globales, militaire, politique, économique, sociale et humanitaire.

Seul un engagement collectif apportera une réponse efficace dans des conditions de légitimité indiscutable. Les Nations unies sont incontournables pour la prévention et le règlement des conflits. Mais, aujourd’hui, la mobilisation des organisations régionales est tout aussi nécessaire. C’est particulièrement vrai en Afrique, où la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest comme celle des Etats d’Afrique centrale s’investissent dans le règlement des crises en Côte-d’Ivoire et en Centrafrique. L’Union européenne, elle aussi, a su mener à Bunia une opération militaire autonome. L’approche régionale est aujourd’hui essentielle si l’on veut s’inscrire dans la durée. Ainsi, dans cette région des Grands Lacs, la stabilisation passe par une action sur l’ensemble des pays concernés, qu’il s’agisse du Rwanda, du Burundi ou du Congo, et la tenue d’une conférence internationale.

De ces principes nourris par l’expérience se dégage une méthode de traitement des crises. Il s’agit d’abord de faire prévaloir le dialogue politique associant toutes les parties, ce qui passe le plus souvent par un cessez-le-feu complet et préalable. Vient ensuite le temps de la conciliation autour d’un gouvernement de transition chargé de préserver l’unité nationale. Peut alors s’engager la préparation des élections qui légitimeront le nouveau pouvoir. Pour conforter le processus politique, il peut être nécessaire de déployer une force internationale mandatée par les Nations unies qui sécurise le cessez-le-feu, protège les populations civiles et prépare le retour de l’administration.

Ainsi, en Côte-d’Ivoire, avec le dispositif Licorne, ou au Congo, avec l’opération Artémis, les objectifs sont clairs : éviter un désastre humanitaire, rétablir l’intégrité du territoire et de la souveraineté nationale, consolider un processus politique débouchant sur la tenue d’élections démocratiques. C’est bien la démarche qui guide aujourd’hui la communauté internationale pour ancrer en Haïti la paix, la démocratie et le développement.

La troisième exigence, une fois la paix revenue, c’est d’assurer dans la durée un engagement de la communauté internationale pour garantir un véritable retour à la stabilité. Cela implique une mobilisation dès l’origine des institutions multilatérales et des principaux bailleurs de fonds, dans le cadre d’une action internationale étroitement coordonnée : consolidation des institutions publiques, rétablissement de la paix civile, restauration des services publics essentiels, traitement des populations réfugiées ou déplacées, réinsertion des rebelles, préparation des élections, autant de priorités pour l’aide internationale.

Dans certains cas, faut-il aller plus loin et envisager une prise en charge directe et complète par la communauté internationale ? Plusieurs propositions sont sur la table : pourquoi, par exemple, ne pas transformer l’ancien Conseil de tutelle des Nations unies en un « Conseil de paix et d’appui à la reconstruction » ?

Devant la fragilité et les incertitudes de notre monde, comment ne pas ressentir à la fois vertige et humilité ? Mais notre responsabilité c’est d’agir. D’où l’urgence à s’accorder sur des principes, des règles communes. D’où l’exigence de mobilisation collective, au quotidien, au service de la paix, du dialogue et de la réconciliation.

25 mars 2004, Libération

150 150 Dominique de Villepin

Le droit, la justice et la société internationale

Monsieur le Président, Cher Boutros Boutros-Ghali

Monsieur le Ministre, Cher Bernard Bot,

D’abord merci, merci pour votre accueil chaleureux, pour vos paroles de bienvenue et vous comprendrez tous que je m’associe à ce que vient de dire mon ami Bernard Bot, concernant nos amis espagnols frappés si cruellement dans la vie quotidienne au cœur de Madrid par des attentats aussi lâches.

Messieurs les Présidents,

Madame le Procureur, Monsieur le Procureur,

Mesdames et Messieurs les Juges,

Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

Je me réjouis de me trouver à La Haye, terre de tolérance et de justice, dans cette Académie qui fait vivre l’exigence d’un monde régi par le droit.

Votre institution, bientôt centenaire, a été le témoin privilégié de l’histoire du droit international, d’une utopie devenant réalité. Lieu unique de formation et d’échanges, elle est aussi, selon la formule de M. Boutros-Ghali, l’un de vos anciens étudiants que je salue parmi nous, « une véritable école de liberté ». L’enseignement qui y est dispensé respecte les différentes traditions juridiques. Il s’adresse également – je ne peux qu’y être sensible – aux étudiants francophones comme aux anglophones.

Notre monde pressent aujourd’hui son unité. Les peuples comprennent qu’ils sont soumis aux mêmes menaces, des pandémies au terrorisme ou à la prolifération des armes de destruction massive, de la destruction de l’environnement à la criminalité internationale. Ils partagent les mêmes espoirs, fondés sur les potentialités nouvelles qu’offre, avec la globalisation, le grand décloisonnement du monde. Ils doivent répondre ensemble au même grand défi : comment construire un nouvel ordre international ?

Car nous abordons une période charnière de l’histoire. Comme au tournant de la Renaissance ou au siècle des Lumières, il nous faut inventer un monde nouveau, forger de nouveaux outils. Et comme à chacun de ces moments clés où s’est joué l’avenir du monde, c’est en définitive vers le droit que les hommes se tourneront, car le droit est la grammaire de l’ordre international.

***

Déjà, à la Renaissance, c’est pour accompagner l’essor du commerce maritime et les grandes découvertes que l’Ecole de Salamanque, avec les grandes figures humanistes de Francisco de Vitoria et Francisco Suarez, entreprend de forger le « droit des gens ». La prise de conscience de l’unité du genre humain et de la mesure exacte de la planète amène alors les hommes à vouloir organiser de manière harmonieuse le nouvel espace mondial qu’ils découvrent.

Au sortir d’une période charnière, entre guerres de Religion et guerre de Trente Ans, Grotius donne forme à cette ambition en forgeant le droit moderne des traités. La paix de Westphalie, en 1648, traduit ces principes en actes et consacre définitivement la souveraineté de l’Etat contre les prétentions du pape ou de l’empereur.

Les Lumières s’efforcent ensuite, au XVIIIe siècle, de penser un ordre international structuré sur le mode du contrat social. Kant et l’abbé de Saint-Pierre imaginent alors des projets destinés à garantir la « paix perpétuelle ».

Si celles-ci demeurent utopiques, le monde ne tarde pas à trouver un nouveau principe d’ordre : au sortir de l’aventure impériale, Vienne, en 1815, ouvre l’ère des congrès, assurant l’équilibre européen dans le concert des puissances, tandis que l’écho de la Révolution française éveille le printemps des peuples de l’Europe et consacre le principe des nationalités qui va dominer le siècle.

Les excès de ce principe jettent l’Europe dans la Première Guerre mondiale, bientôt suivie d’une seconde, sanglant aveu de l’échec des conférences qui avaient défini les termes de la paix. Sous l’emprise de ce double choc, les hommes fondent enfin le multilatéralisme. L’Europe, hantée par les tragédies qu’elle a traversées, s’engage résolument dans la voie de l’intégration régionale et de la supranationalité, tandis que se mettent en place, après la création des Nations unies et la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l’homme, des systèmes de protection internationale des droits  fondamentaux.

Depuis l’origine, à chacun de ces moments clés, une dialectique se joue entre la force et le droit. Les avancées du droit répondent aux dérèglements de la force, renouvelant constamment la question centrale de la légitimité du recours à la violence dans l’ordre international, dont Raymond Aron soulignait à juste titre, dans Paix et guerre entre les nations, qu’elle constitue l’essence même des relations internationales.

*

Aujourd’hui, nous avons besoin de faire franchir au droit une nouvelle étape, de fonder une légitimité nouvelle, en accord avec la réalité du monde. Car notre planète a profondément changé de visage.

La chute du mur de Berlin avait pu faire rêver d’un nouvel âge du droit et de la liberté, entrouvrir les horizons radieux de la fin de l’histoire. Mais, bien vite, ces espoirs se sont dissipés. Le monde d’après 1989 a révélé une complexité nouvelle. La multiplication des crises, des Balkans à l’Afrique, de l’Asie à l’Amérique latine ; la persistance des conflits régionaux, en particulier au Moyen-Orient, foyers de désordre et de perturbation ; les attentats du 11 septembre, qui ont mis le monde en état de choc : autant d’avertissements lancés en quelques années à l’humanité tout entière.

Ces menaces, si lourdes pour la stabilité du monde, se nourrissent aussi de la persistance de l’injustice, de l’impunité de trop nombreuses dictatures, des violations incessantes des droits de l’homme.

C’est pourquoi nous avons un impérieux devoir d’action et de réflexion. Comment agir efficacement, dans la durée et sans déstabiliser un monde qui risque la rupture entre les peuples ? Comment, et sous quelles conditions, recourir à la force pour surmonter les blocages et rétablir l’ordre ? La question centrale est bien celle de l’articulation de l’action et du droit, de l’efficacité et de la légitimité.

*

Le droit doit évoluer, car les principes sur lesquels il repose sont en pleine mutation.

Si la souveraineté des Etats, pierre angulaire du droit des gens, demeure une règle fondatrice, nombreux sont ceux qui dénoncent, depuis Henry Dunant, le « droit régalien au meurtre » dont s’indignait René Cassin face à l’Allemagne nazie.

De la création de la Croix-Rouge au développement de l’aide humanitaire, des Quatorze Points de Wilson à la proclamation de la Charte des Nations unies, des premiers procès pour crimes contre l’humanité à la naissance de la Cour pénale internationale, d’importants jalons ont été posés pour étendre et renforcer le droit.

Face aux drames de l’Afrique ou des Balkans, nous avons vu se préciser l’idée d’un droit d’ingérence humanitaire, lorsque les populations civiles sont menacées de génocide ou de crime contre l’humanité. L’abomination du génocide rwandais, il y a bientôt dix ans, a constitué un électrochoc. La communauté internationale a compris qu’elle ne pouvait rester inerte face à une tragédie d’une telle ampleur.

Devant les obstacles rencontrés par le secrétaire général des Nations unies qui demandait l’envoi de casques bleus, a été avancée l’idée d’une intervention humanitaire. La France a pris ses responsabilités avec l’opération Turquoise. Même si les massacres n’ont pu être empêchés, des centaines de milliers de vies ont pu être sauvées, avant que la mission MINUAR II prenne le relais. Ce même refus de l’indifférence a notamment guidé, après le Rwanda, l’intervention au Kosovo.

Désormais, des valeurs supérieures émergent, aspirant à s’imposer aux Etats souverains. L’universalisme des droits de l’homme est de plus en plus largement admis. L’humanité se forge une conscience et se découvre des valeurs partagées.

L’action contre les dictatures et les violations des droits de l’homme doit s’appuyer sur la légitimité, condition de l’efficacité. C’est pourquoi il revient, en dernier recours, à la communauté internationale tout entière de décider de l’emploi de la force.

Le droit est aujourd’hui d’autant plus nécessaire que la puissance a changé. Ses composantes traditionnelles – la géographie, la population, les armes, l’économie – doivent plus qu’autrefois prendre en compte d’autres paramètres. Cultures et religions prennent un poids nouveau sur la scène internationale. Les identités se révèlent réfractaires à la force. La volonté de puissance coalise les oppositions et fédère les haines.

***

C’est donc bien une révolution qui s’accomplit sous nos yeux: la clé de ce nouveau monde réside dans le droit. Ensemble, nous devons franchir une nouvelle étape et mettre en place une démocratie entre les nations, fondée sur le respect et la conscience d’un destin commun.

Si nous voulons un monde plus sûr, nous devrons bâtir un monde plus juste, faisant davantage de place à la responsabilité collective. C’est pourquoi nous devons forger une nouvelle approche dans le traitement des crises et parvenir à l’adoption de références communes.

Nous avons besoin d’instruments d’alerte précoce tels qu’observateurs, mécanismes de surveillance ou même forces d’interposition préventive. Il est indispensable également d’engager une réflexion approfondie sur l’usage préventif des moyens coercitifs : les violations graves et répétées des droits de l’homme exigent que nous définissions sans tarder les contours d’une légitimité fondée sur l’unité de la communauté internationale.

L’action doit appréhender toutes les dimensions, y compris économiques, et prendre en compte un environnement régional qui constitue parfois l’une des sources des problèmes mais peut aussi contribuer à la solution. Aucun conflit touchant un Etat ne peut se régler sans ses voisins et l’intervention de la communauté régionale reste la meilleure manière d’agir. Nous devons donc tirer tout le parti des instruments disponibles et en particulier des structures régionales et internationales, comme des entités privées ou mixtes. Ainsi, nous pourrons faire jouer le principe de subsidiarité pour déterminer à chaque fois le meilleur niveau pour agir, tout en préservant le caractère central de l’ONU.

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Ce nouvel esprit guide l’engagement de la France. Pour dissiper le sentiment décourageant que le monde n’apprend pas, multipliant les occasions perdues, nous devons faire de chaque crise un laboratoire. Nous devons sans cesse perfectionner nos méthodes et nos outils.

La crise ivoirienne a montré la nécessité d’une approche fondée sur la volonté et sur des principes.

D’abord, il faut mobiliser la communauté internationale et mettre en place un mécanisme de dialogue politique intégrant toutes les parties à la condition d’un cessez-le-feu complet et préalable. La négociation doit aborder les questions de fond, comme cela a été le cas à Marcoussis, avec en particulier la difficile question de l’ivoirité. C’est ce message qui, dès le début de la crise ivoirienne, a permis de couper court à la menace d’une guerre générale.

Ensuite vient le temps de réconcilier les parties. C’est notamment le rôle d’un gouvernement de transition reflétant par sa composition la volonté de préserver l’unité nationale.

Enfin, il faut conforter le processus politique. Sur la base d’un mandat des Nations unies, une force internationale peut être nécessaire pour sécuriser le cessez-le feu, protéger les populations civiles, et préparer le retour de l’administration et les élections. Pour maintenir la mobilisation de la communauté internationale, une nation cadre peut opportunément servir de chef de file.

Tout au long du processus, seule l’exigence d’équité et de justice peut permettre une action efficace. C’est pourquoi nous avons saisi le Haut Commissariat aux droits de l’homme en demandant l’examen sans exclusive de l’ensemble des événements intervenus depuis le déclenchement de la crise et sur la totalité du territoire.

Il y a quelques mois, la crise haïtienne a ouvert une nouvelle épreuve pour la communauté internationale. Face à une réalité complexe, il faut s’attarder sur les circonstances particulières qui ont poussé cette communauté internationale à agir.

La France s’est voulue respectueuse des règles démocratiques et, en même temps, soucieuse de prendre en compte toutes les réalités. En effet, les autorités haïtiennes n’ont cessé de s’affranchir de la légalité constitutionnelle, remettant en cause les libertés démocratiques et allant jusqu’à suspendre le Parlement. Elles s’engageaient dans un engrenage de violence en armant leurs partisans au mépris des souffrances du peuple. Face à l’impasse, à la menace d’une guerre civile, le devoir du Président Aristide était d’en tirer toutes les conséquences. Nous lui avons donc demandé de prendre ses responsabilités. C’est le sens de l’action diplomatique menée par la France. Avec sa démission, une page a été tournée. Nous devons désormais nous mobiliser pour garantir ensemble la reconstruction politique et économique de ce pays dans la paix et la stabilité.

Les Nations unies ont décidé l’envoi dans quelques mois d’une force de stabilisation pour contribuer à ramener l’ordre public à Haïti. Notre devoir à tous est de soutenir cette décision et d’y contribuer à la mesure de nos moyens. Nous devons aussi apporter toute l’aide internationale nécessaire pour permettre à ce pays qui souffre de trouver enfin le chemin de la prospérité.

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Pour mieux faire face aux enjeux et aux crises d’un monde en profond désordre, nous devons en permanence adapter notre architecture juridique. Il s’agit désormais de réconcilier l’universalisme et le devoir d’action, autour de deux exigences essentielles.

Première exigence : assurer la cohérence et l’unité du droit, notamment dans le cadre de la réforme des Nations unies.

Face à la diversité croissante des acteurs internationaux et aux conflits de valeurs qui peuvent les opposer, l’émergence de règles communes applicables à tous s’avère plus que jamais nécessaire.

La Haye est au cœur de cette grande aventure et je suis fier de la contribution qu’apporte la France à travers la présence des juges français.

La Conférence de droit international privé a vu le jour ici voici plus d’un siècle. Elle a déjà permis d’adopter plus de trente-cinq conventions, souvent sur des sujets cruciaux, comme la protection internationale des enfants.

Votre ville abrite également la Cour permanente d’arbitrage qui, jour après jour, défriche le terrain de la jurisprudence. C’est le premier instrument international de ce genre mis à la disposition des Etats. Le règlement par arbitrage conserve aujourd’hui toute sa place, à l’exemple de ce qui a pu être fait dans le cadre du tribunal irano-américain de réclamations.

Enfin, la Cour internationale de justice est véritablement le « gardien du droit international », comme l’a définie son président, M. Shi Jiuyong. Organe judiciaire principal des Nations unies, elle est le lieu privilégié du règlement pacifique des différends entre Etats, sous l’autorité des juges internationaux. Les arrêts qu’elle a rendus en 2003 témoignent à la fois de son dynamisme et de la confiance qu’elle inspire : je pense notamment à la fixation de la frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria, et à la destruction des plates-formes pétrolières iraniennes dans le Golfe persique.

La Cour internationale de justice se trouve au centre des mutations de l’ordre juridique : mutations normatives, avec le développement du droit international dans tous les domaines ; mais aussi juridictionnelles, avec la multiplication des instances judiciaires internationales. C’est bien à travers ce rôle essentiel qu’elle est en mesure d’assurer l’unité du droit international.

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La seconde exigence essentielle est la lutte contre l’impunité dans le monde.

Lorsque l’ensemble des mécanismes de prévention des conflits ont échoué, le droit et la justice ne peuvent rester à l’écart de ces périodes difficiles où le rétablissement durable de la paix appelle le jugement des criminels.

La justice pénale internationale n’est pas récente, comme en témoigne le tribunal institué en 1474 pour juger Peter de Hagenbach, gouverneur du duc de Bourgogne. Mais une étape majeure a été franchie en 1945 avec la création du tribunal militaire de Nuremberg.

Aujourd’hui, le mouvement s’accélère avec des juridictions pénales spécifiques : Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Tribunal pénal international pour le Rwanda, tribunal spécial pour la Sierra Leone, mais aussi, installé au Cambodge, le futur tribunal chargé de juger les principaux responsables Khmers rouges. Leurs missions sont cruciales. Leur succès engage l’avenir des Etats directement touchés mais aussi le développement de la justice pénale internationale.

Il ne s’agit plus ici de faire juger les vaincus par les vainqueurs mais de faire respecter un principe : les coupables de ces crimes qui heurtent la conscience de l’humanité doivent savoir qu’ils en répondront tôt ou tard. C’est une exigence morale, qui seule peut redonner aux victimes leur visage d’homme. C’est une nécessité politique, car il importe de prévenir de nouvelles dérives. La légitimité du pouvoir se juge aussi à ses actes : nous l’avons vu, hier encore, à Haïti.

Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie est aujourd’hui entré dans la phase d’achèvement de ses travaux. La France salue l’œuvre de justice qu’il accomplit avec tant de détermination. Nous devons lui donner les moyens de conclure sa mission, notamment en aidant à l’arrestation de tous les criminels encore en fuite.

Tous ne pourront pas, nous le savons, être jugés par les juridictions pénales internationales. La lutte contre l’impunité devra donc se poursuivre au sein même des territoires qui ont formé le théâtre des exactions commises. Le chemin de la réconciliation suppose la réappropriation par les pays concernés de leur propre justice, à condition que celle-ci réponde aux exigences du procès équitable.

La communauté internationale doit aider l’ensemble de ces Etats à se doter d’une structure judiciaire à la hauteur des enjeux. La création, au sein de la Cour d’Etat de Bosnie-Herzégovine, de la Chambre spéciale sur les crimes de guerre, constitue un pas essentiel dans cette direction. Seules de nouvelles formes d’intervention peuvent parfois permettre à des communautés mutilées de surmonter leurs épreuves sans céder aux réflexes de vengeance, telles les commissions « Vérité et réconciliation » qui ont vu le jour en Afrique et en Amérique latine.

Il faut aussi trouver la voie de la conciliation entre la paix et la justice. Nous apprenons pas à pas comment soutenir de front ces deux exigences, car il faut à la fois que les armes soient déposées et que les criminels répondent de leurs actes.

Aujourd’hui la Cour pénale internationale constitue une avancée majeure. Voici un an jour pour jour, ses juges prêtaient serment et je me réjouis d’être ici en ce jour anniversaire. Il lui faut désormais relever trois grands défis : recevoir les moyens nécessaires pour que les coupables soient jugés, ce qui suppose le concours des Etats. Mais aussi rendre des jugements équitables dans des délais raisonnables, ce qui demande des procédures efficaces et une jurisprudence cohérente. Elle doit enfin répondre aux attentes particulières des victimes.

La dimension universelle de cette nouvelle juridiction est essentielle à son fonctionnement et il nous appartient à tous, Etats et organisations non gouvernementales, d’agir pour parvenir à cette universalité. Nous devons convaincre les Etats qui ne sont pas encore parties au Statut de Rome de le ratifier. Nous devons aussi veiller à préserver l’intégrité du statut de la Cour. La France, pour sa part, respectera pleinement ses engagements.

Le principe de complémentarité se trouve au cœur même du dispositif de la Cour qui n’exercera sa compétence que là où les juridictions nationales se seront révélées impuissantes à le faire. C’est dire si la coopération avec les Etats parties sera déterminante : coopération pour déterminer ce qui relève de la sphère internationale et ce qui appartient au champ national, coopération surtout pour permettre à la Cour, dans le respect des règles, de mener en toute indépendance ses enquêtes et de poursuivre les criminels.

La Cour doit à présent pouvoir fonctionner de façon durable et crédible. Elle peut compter sur le soutien actif de mon pays. La France, vous le savez, s’est résolument engagée en faveur de la création et de l’établissement de cette juridiction. Elle est également l’un des premiers contributeurs à son budget. Déjà, des liens ont été noués avec les représentants des autorités judiciaires françaises pour bâtir entre eux un dialogue étroit et fructueux.

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Ensemble, nous devons enfin défricher les nouveaux horizons du droit international. Ce qui, naguère, passait pour utopique est désormais à notre portée.

D’ores et déjà, nous voyons que nous pouvons progresser par des avancées juridiques concrètes.

Développons les normes pour combler les lacunes du droit. La France a pris l’initiative de la négociation d’une convention sur les disparitions forcées. Les progrès dans les sciences et les techniques du vivant réclament des normes éthiques pour empêcher les manipulations. La promotion des principes démocratiques et de bonne gouvernance passe aussi par des textes, notamment pour lutter contre la corruption. La responsabilité sociale et environnementale des entreprises appelle des normes nouvelles.

Dans un monde interdépendant, il nous faut promouvoir l’universalité des instruments internationaux en aidant au besoin les Etats à en supporter les contraintes, et renforcer les régimes de vérification. Ainsi la France se réjouit-elle que la convention sur les armes chimiques réunisse aujourd’hui cent soixante Etats parties. Je salue à cet égard la détermination de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, qui a son siège ici, à éliminer cette catégorie d’armes de destruction massive.

Mais il faut aller plus loin. Les institutions multilatérales doivent être réformées pour être à la fois plus légitimes et plus efficaces. C’est pourquoi, par exemple, la France est favorable à l’élargissement du Conseil de sécurité. Il faut aussi recentrer chaque institution sur son mandat et rationaliser les méthodes de l’assemblée générale de l’ONU.

Car nous devons en priorité lutter contre les menaces nouvelles. Le terrorisme doit être combattu dans le cadre du droit. Outre l’indispensable corpus juridique, renforçons les mécanismes de surveillance, afin de mieux vérifier la manière dont les Etats s’acquittent de leurs obligations. Il nous faut développer l’assistance technique et affermir l’action de persuasion, voire de coercition à l’égard des Etats. De même, face à la prolifération des armes de destruction massive, la France demande un renforcement des instruments multilatéraux et une meilleure coordination des Etats les plus engagés. Pourquoi ne pas créer un corps permanent d’inspecteurs du désarmement, qui seraient à la fois les yeux et les bras de la communauté internationale ? Enfin, pour marquer l’engagement des Etats face aux crises régionales, nous pourrions envisager de réunir le Conseil de sécurité au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement, dans une formation de Conseil de paix.

Surtout, la communauté internationale doit se donner les moyens de renforcer la défense des droits de l’homme. Aujourd’hui le statu quo n’est plus acceptable : il faut faciliter la prévention et l’alerte précoces par des mécanismes de surveillance et des procédures d’information et de saisine des organes compétents. Il faut renforcer le Haut Commissariat aux droits de l’homme. Je souhaite à cet égard rendre hommage au travail accompli à la tête de cette instance par Mme Robinson, saluer la mémoire de M. Vieira de Mello et féliciter Mme Louise Arbour qui vient d’être désignée comme haut commissaire. Nous devons également réfléchir aux moyens de perfectionner la Commission des droits de l’homme. Face aux violations constatées, une politique de sanctions ciblées doit pouvoir être mise en œuvre.

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Mesdames et Messieurs,

Encore récemment, toute atteinte à la souveraineté des Etats était jugée insupportable. Ce temps s’achève. Alors que les nouvelles menaces, conjuguées aux enjeux de la mondialisation, suscitent l’inquiétude, le droit et la justice constituent notre meilleure chance de construire un autre monde. Le bouillonnement de notre planète offre une opportunité unique, fondée sur la conscience nouvelle de partager un même destin.

Cette grande ambition prend toute sa dimension ici, à La Haye, sur cette terre des Pays-Bas, dont Descartes disait : « Quel autre lieu pourrait-on choisir, quel autre pays où l’on puisse jouir d’une liberté si entière, où l’on puisse dormir avec moins d’inquiétude ? »

Au même moment, Grotius, le père du droit international, voyait dans la France « le plus beau royaume après celui du ciel ». Quel meilleur symbole des liens profonds entre deux pays et de leur vocation commune à servir la tolérance et l’humanisme ?

11 mars 2004, Académie de droit international, La Haye

150 150 Dominique de Villepin

Le Japon et la France face aux nouveaux défis internationaux

Mesdames, Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur d’être reçu aujourd’hui par l’université de Fukuoka, à un moment clé de l’histoire du Japon et du monde. En novembre 1924, Paul Claudel s’est exprimé ici au nom de la France. A cette époque, il prédisait déjà deux choses.

La première, c’est que la nouvelle université de Fukuoka serait appelée à connaître un grand développement. Il avait vu juste, et vous êtes aujourd’hui un haut lieu de connaissance, de création et de recherche.

La seconde, qu’il soulignait également dans sa correspondance diplomatique, c’est que Fukuoka était un point central sur la carte de l’avenir, un lieu où la France « devait à tout prix prendre position ». Là encore le présent a donné raison à Claudel qui avait su percevoir, en étudiant votre région, la valeur d’un héritage, d’une inspiration uniques.

Selon la légende, le Kyushu constitue le berceau de l’identité japonaise : c’est sur les hauteurs du mont Takachiho qu’un dieu serait venu parmi les hommes et que son descendant, le premier empereur du Japon, Jinmu, serait parti pour le Honshu fonder le royaume de Yamato. C’est d’ici également que la culture du riz s’est progressivement étendue dans l’archipel, trois siècles avant Jésus-Christ. Et, plus près de nous, c’est encore du Kyushu qu’étaient originaires nombre des inspirateurs de la réforme Meiji, tel Saigo Takamori.

J’ai retrouvé cet esprit des origines en me promenant ce matin dans le temple Komyo Zenji et dans les jardins Bukko et Ittekikai. La sérénité de cette géographie de sable, de pierre et de mousse frappe l’intelligence et le cœur. Elle exprime à la perfection l’âme de votre pays.

Votre région forme depuis toujours une terre d’échanges et de brassage, une porte à travers laquelle le Japon a dialogué avec les cultures, les religions, les arts et les techniques venus d’Asie ou d’Occident, au pas des marchands et des missionnaires comme saint François-Xavier. Aujourd’hui Fukuoka et sa région perpétuent cette volonté d’ouverture, à l’heure où la mondialisation franchit de nouvelles étapes et où l’économie asiatique y joue un rôle moteur.

Je souhaite m’inscrire avec vous dans cette tradition de dialogue et vous dire ma conviction. Nos deux pays, éloignés par la géographie, se rapprochent chaque jour par l’histoire. Ils partagent une même perception des défis et une même exigence d’action face à un monde qui change, où les distances se réduisent et les frontières s’estompent.

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Le regard de la France et du Japon, qui mêle le mythique et le réel, les archétypes et les influences réciproques, constitue aujourd’hui une chance : il nous permet de participer à l’invention d’une modernité nouvelle, au service d’une ambition politique commune.

Nous sommes attachés à l’idée d’un monde respectueux de toutes les cultures et des différentes identités. Comment accepter un modèle unique ? Nos sociétés ont besoin, pour s’épanouir, de préserver leurs racines tout en s’ouvrant à une altérité indispensable. A cet égard, comment imaginer mondes plus éloignés, sociétés plus différentes, cheminements plus contrastés que ceux de la France et du Japon ? Pourtant nos deux pays, liés par une fascination réciproque, partagent les mêmes exigences.

Nous nous trouvons côte à côte pour promouvoir les conventions sur le patrimoine immatériel mais aussi sur la diversité culturelle, élaborées dans le cadre de l’UNESCO sous l’égide de son directeur général, M. Matsuura. Ensemble, nous voulons désormais éviter un double danger : celui d’une uniformisation du monde et celui d’un enfermement identitaire qui, après le choc du 11 septembre, favoriserait les risques de fracture entre les peuples.

Notre rencontre traduit précisément la fécondité de l’ouverture et du respect des imaginaires. En France, le Japon a été la source de mille rêves et de mille légendes. Le XIXe siècle français s’est enthousiasmé pour une esthétique profondément originale, dont témoigne le japonisme d’un Degas ou d’un Monet. Avec la fascination d’un Edmond de Goncourt pour Hokusaï le « Fou de peinture », la république des lettres dépassait ses oppositions traditionnelles entre baroque et classique, romantisme et réalisme, et se passionnait pour ces estampes au trait épuré, empreintes d’une troublante profondeur.

Aujourd’hui l’attrait du Japon n’est plus chez nous l’apanage d’une élite cultivée. Il touche une jeunesse éprise de modernisme, guettant les derniers prototypes du laboratoire du futur que forme votre pays avec ses nouvelles générations d’images, de jeux vidéo, de robotique et de technologies de l’information. Outre un intérêt constant pour les arts et les traditions nippones – je pense en particulier au Kabuki et à la splendeur de ses costumes, ou encore à la culture des bonsaïs –, mes compatriotes entretiennent une familiarité croissante avec les modes de vie japonais, des symboles spirituels aux objets matériels. Le dépouillement et la rigueur de l’esthétique nippone marquent tous les continents à travers un cinéma sans égal, des grandes épopées d’Akira Kurosawa aux œuvres de Nagisa Oshima ou de Takeshi Kitano.

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La France et le Japon sont confrontés à des défis majeurs en matière de sécurité. La prolifération des armes de destruction massive constitue une menace globale et nous sommes, en Europe comme dans l’archipel, aux portes de zones décisives. L’essai balistique auquel a procédé la Corée du Nord en août 1998 marque un tournant dans nos consciences, ici comme dans le monde occidental.

Notre responsabilité est collective. En créant un précédent inacceptable, la nucléarisation de la péninsule coréenne ébranlerait les grands équilibres stratégiques. Le Japon prend, en tant que pays voisin, toutes ses responsabilités dans cette crise. Avec la Russie, la Chine, les Etats-Unis et la Corée du Sud, il a lancé des pourparlers avec la Corée du Nord. Cette voie, qui mobilise les Etats les plus proches, est la seule capable de produire des résultats. Nous lui apportons tout notre soutien.

Nous voulons appliquer sans dérogation les règles de non-prolifération, et nous attendons de la Corée du Nord qu’elle entreprenne le démantèlement complet, irréversible et vérifiable de ses programmes nucléaires. La Corée du Nord doit comprendre que la meilleure garantie pour sa sécurité et son développement réside dans l’abandon de son programme nucléaire et le strict respect de ses engagements internationaux.

Le véritable espoir d’une solution durable repose sur la recherche d’un plan de règlement global, incluant des assurances de sécurité et un volet économique, avec notamment des perspectives de développement permettant de traiter en priorité les graves pénuries énergétiques de la Corée du Nord. Au-delà de l’urgence liée à la situation, nous devons inciter ce pays à engager les réformes nécessaires, notamment en matière de respect des droits de l’homme. Nous partageons l’émotion suscitée au Japon par l’angoissante question des personnes enlevées : il faut que la Corée du Nord y réponde et que les familles aujourd’hui divisées puissent être réunies dès que possible.

Il est d’autant plus urgent de résoudre les crises régionales que le développement du terrorisme accroît la menace et l’incertitude. Le terrorisme est entré dans une nouvelle phase de son histoire. Il n’est plus au service d’une cause politique précise ; il n’est plus l’outil extrême d’une stratégie ; il constitue désormais le cœur et l’essence d’une volonté de détruire et de répandre la peur, partout dans le monde, au nom de la haine et du fanatisme. Il entretient une idéologie barbare visant à déclencher une guerre des mondes et il profite des tensions locales pour propager l’instabilité et le chaos.

En mutation constante, le terrorisme se développe en collusion avec les réseaux de prolifération, de trafic d’armes et de blanchiment d’argent. Flexible, il utilise les technologies de pointe et les systèmes de communication les plus complexes. Opportuniste, il sait instrumentaliser tous les lieux de conflit et de tension du monde, du Moyen-Orient à l’Europe, de l’Asie du Sud et du Sud-Est à l’Afrique. Parce qu’il menace tous les pays et tous les peuples, il ne peut être combattu de manière isolée.

Nos deux pays ont payé sur leur sol le prix de ce fléau. Ils doivent se mobiliser chaque jour davantage ensemble et sur tous les fronts : aux Nations unies avec le comité du contre-terrorisme, au sein du G8 avec ses différents instruments, à travers le Groupe d’action sur les financements internationaux pour lutter contre le blanchiment de capitaux, et dans toutes les autres enceintes pertinentes. Pour être efficace et durable, notre action doit traiter à la racine ce mal qui se nourrit de l’injustice et des inégalités. Cela suppose la mise en place de modèles de développement équilibrés, la définition de solutions équitables aux crises internationales, comme nous avons su le faire au Cambodge et en Afghanistan. Du Proche-Orient à l’Iraq, il est urgent de rétablir l’espoir pour des populations menacées par une spirale de violence.

Notre vision du monde repose sur un socle de valeurs communes. Le Japon et la France se sont retrouvés côte à côte sur le pourtour de la planète dans le cadre d’opérations sous mandat de l’ONU, au Timor comme en Afghanistan, en Bosnie comme en Afrique. Partout ils ont agi au nom des mêmes idéaux de paix et de démocratie.

Sur l’Iraq nous n’avons pas partagé la même position. Mais désormais nous regardons vers l’avenir de ce pays. Nous sommes déjà engagés dans la reconstruction civile et humanitaire. Une fois la souveraineté iraquienne rétablie, nous pourrons envisager d’aller plus loin tant dans ces domaines, avec l’Allemagne et avec vous, qu’en matière de formation de la police et de la gendarmerie. Mais à ce stade, la priorité est d’assurer dans les meilleures conditions le transfert de souveraineté et la mise en place de structures démocratiques. Nous ne progresserons dans cette voie qu’avec l’aide des Nations unies : cela suppose que les recommandations du Conseil de sécurité soient pleinement prises en compte.

* * *

Je tiens à rendre hommage, au nom de la France, à la volonté du Japon de prendre des responsabilités croissantes sur la scène internationale. C’est bien la marque d’un monde nouveau, que chacun doit contribuer à construire.

La chute du mur de Berlin a fait naître un espoir de liberté et de prospérité. Sur cet élan, l’Europe autrefois divisée s’est réconciliée autour d’une aspiration commune à la démocratie et au progrès. Elle veut continuer d’avancer sur le chemin d’une union toujours plus étroite. En Asie du Nord-Est, face au poids des divisions anciennes, le Japon pour sa part travaille à l’émergence d’une région plus unie et plus stable.

Devant les fractures persistantes du monde, nous avons d’abord  besoin de volonté : le fatalisme ou l’indifférence ne feront qu’aggraver les menaces actuelles. Nous partageons avec vous cette exigence d’action. Mais comme vous, nous souhaitons qu’elle soit guidée par des règles et des principes communs.

Le respect du droit est la première de ces règles. Avant d’être une contrainte, il garantit l’équilibre entre l’universel et le particulier, le planétaire et le local. Chacun peut s’épanouir au sein d’espaces de liberté protégés par le droit. Ce qui vaut pour les individus vaut pour les Etats et nous savons, au Japon comme en Europe, que la tentation de s’affranchir des règles est dangereuse. Car s’instaure alors la division et la loi du plus fort.

Le principe d’unité ensuite doit guider nos choix. Aucun pays, aucune coalition ne peuvent assurer seuls la stabilité d’un monde interdépendant. Face aux menaces qui, comme le terrorisme ou le crime organisé, se jouent des frontières, seule l’action collective de la communauté internationale constitue une réponse adéquate.

Le principe de justice doit également se trouver au cœur de nos préoccupations. A l’heure où la puissance matérielle, qu’elle soit militaire, économique ou technologique, risque de se heurter à d’autres facteurs d’ordre culturel ou identitaire, tout sentiment d’injustice chez un peuple menace la stabilité régionale et mondiale. Il est susceptible de dégénérer en un abcès de fixation et de remettre en cause nos efforts en faveur de la paix et de la stabilité.

De ces règles et principes, nous pouvons tirer une leçon : nous n’avons pas à choisir entre la puissance ou la sagesse, entre la volonté d’action ou l’impératif de mémoire et de connaissance, entre le droit ou la force. Il nous faut apprendre à combiner ces deux exigences. La puissance et la sagesse sont les deux piliers d’une même volonté du monde. Elles permettent à la fois de comprendre la réalité qui nous entoure, d’analyser les origines d’une crise ou d’un conflit, et d’apporter des réponses adéquates. Le Japon et l’Europe, fidèles à leur identité, peuvent forcer les portes de solutions originales et justes.  Notre temps a besoin de leur expérience et de leur détermination.

Mais pour faire vivre ces principes, la communauté internationale doit s’appuyer sur des instruments adéquats : c’est le rôle du système multilatéral qu’il nous faut rénover. S’agit-il d’un rêve ? Je ne le crois pas, car nous disposons aujourd’hui d’atouts considérables : songeons aux progrès de la démocratie sur la planète, rapprochant désormais la plupart des grandes nations : c’est bien notre intérêt. Songeons à la conscience mondiale qui se lève, réclamant que les gouvernements prennent en compte les biens et les intérêts collectifs de l’humanité : c’est bien leur devoir. Songeons, enfin, à l’évolution du système international lui-même. Après deux guerres mondiales, les fondateurs de l’ONU ont tiré les leçons de l’histoire en créant, notamment avec la charte des Nations unies et le Conseil de sécurité, les bases d’un édifice international sans précédent. Il nous revient d’en poursuivre ensemble la construction : c’est bien de notre avenir même qu’il s’agit.

Pour mieux maîtriser la mondialisation et ses conséquences, le président Jacques Chirac a proposé la création de nouvelles enceintes : une organisation mondiale de l’environnement, un véritable Conseil de sécurité économique et social, chargé de donner les impulsions nécessaires aux institutions internationales et de mieux anticiper les problèmes globaux du monde. Le Conseil de sécurité lui-même doit voir son autorité renforcée en se dotant de nouveaux outils. La France propose notamment la création d’un corps permanent d’inspecteurs du désarmement et d’un corps des droits de l’homme, qui seraient à la fois les yeux et les bras de la communauté internationale.

Nous devons aussi trouver les moyens d’accroître la représentativité du Conseil, notamment par l’augmentation de ses membres. Pour la France, le Japon a naturellement vocation à devenir membre du Conseil de sécurité. Elle soutient depuis longtemps sa candidature. C’est la traduction du poids, de l’influence et des responsabilités de votre pays sur la scène internationale.

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Parallèlement, nous devons mieux ordonner le jeu des puissances. Il ne s’agit pas de choisir entre un monde unipolaire et un monde multipolaire : la multipolarité est un fait qui s’impose à tous. Que ce soit en Amérique du Nord ou en Amérique latine, en Europe ou en Afrique et naturellement en Asie, de grands pôles de responsabilité aspirent légitimement à prendre leur place sur la scène internationale. Tout l’enjeu consiste à faire en sorte qu’ils se structurent et coopèrent ensemble, dans le dialogue et selon des règles communes, pour relever les grands défis auxquels ils sont confrontés.

Certains de ces pôles entretiennent des relations particulières. Les Européens nourrissent des liens anciens et privilégiés avec les Etats-Unis. Cet héritage d’amitié et de confiance constitue aussi un précieux gage d’avenir ; je voudrais à cet égard évoquer l’exemple de la défense européenne, qui illustre l’esprit de solidarité et de responsabilité dans lequel nous voulons œuvrer avec les Américains.

Certains observateurs croient pouvoir opposer le partenariat transatlantique et la construction d’une Europe de la défense. C’est un contresens. Parce qu’il est de l’intérêt de tous de voir l’Europe s’exprimer d’une seule voix, disposer d’une politique de sécurité et jouer pleinement son rôle sur la scène internationale ; et parce qu’il n’y a pas d’action diplomatique crédible sans capacités civiles et militaires réelles.

Hier, grâce au partenariat transatlantique entre l’Union européenne et l’OTAN, l’Europe a recouru aux moyens de l’Alliance pour conduire sa première opération dans l’ancienne République yougoslave de Macédoine. Aujourd’hui, le moment est venu de franchir une étape décisive dans la construction d’une Europe de la sécurité et de la défense qui contribuera à son tour à donner à l’Alliance atlantique une vitalité nouvelle. L’intervention au Congo traduit la détermination de l’Union européenne à défendre les valeurs de paix et de stabilité à l’extérieur de ses frontières, y compris de manière autonome. Plusieurs initiatives ont été engagées par ailleurs pour renforcer les capacités militaires de l’Europe, notamment la création de l’Agence européenne de l’armement ou le projet de cellule de planification et de conduite d’opérations. Ces progrès sont indispensables. Il y va de l’avenir de notre continent.

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L’intégration régionale constitue un facteur de paix et de stabilité. De même que le monde tire profit d’une Europe unie, il a besoin d’une Asie mieux organisée. Les Européens observent avec un très vif intérêt les efforts accomplis sur votre continent. Un dialogue nouveau est en train de se nouer entre pays asiatiques sur des questions aussi essentielles que la prévention des conflits, la gestion des crises, le désarmement et la non-prolifération, dans le cadre du Forum régional de l’ASEAN ou dans le format ASEAN plus trois.

Le Japon constitue l’un des promoteurs de ce dialogue. Je salue à cet égard son initiative d’organiser prochainement à Tokyo, conjointement avec l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), une conférence sur la prévention des conflits, les mécanismes européens de sécurité et leur application en Asie. Ce type d’échange d’expériences n’en est qu’à ses débuts, mais il contribue à la formation d’un concept de responsabilité régionale qui doit aider à mieux résoudre les problèmes du monde.

L’Union européenne et l’Asie orientale doivent développer leur partenariat. Huit ans après le lancement de l’ASEM, les progrès sont là : tous les thèmes y sont abordés, de la lutte contre le terrorisme à la prolifération, des migrations à la propriété intellectuelle. Le Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’ASEM à Hanoi en octobre prochain doit être l’occasion de donner un nouveau souffle à cette structure. Le Japon y apporte d’ores et déjà une contribution essentielle ; nous devons maintenant aller plus loin pour mettre en place de véritables stratégies communes.

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Le monde a besoin d’un Japon déterminé à occuper toute sa place sur la scène internationale. La contribution de votre pays est indispensable à l’émergence du nouvel ordre que nous appelons de nos vœux.

Economiquement, le Japon représente la deuxième puissance mondiale. Une nouvelle page s’ouvre et les réformes engagées pendant des années difficiles portent leurs fruits : l’économie japonaise retrouve la voie de la croissance. Le niveau de la recherche scientifique et la qualité des programmes de formation fournissent les meilleures assurances pour l’avenir.

Le Japon est pour nous un grand partenaire, notre premier client et notre premier fournisseur en Asie. Tirant profit de la complémentarité de nos deux économies, des partenariats industriels de plus en plus nombreux se développent dans tous les secteurs, des hautes technologies à l’automobile, comme en témoigne l’alliance entre Renault et Nissan. Les entreprises françaises ont investi de manière ambitieuse dans votre pays, se hissant au deuxième rang des investisseurs étrangers.

Culturellement, le Japon offre l’exemple d’une vitalité extraordinaire. Dès les années 1980, le Centre Georges-Pompidou a rendu hommage au « Japon des avant-gardes ». Cette exposition montrait comment votre pays s’attache à concilier tradition et modernité, preuve que l’on peut s’ouvrir au monde tout en creusant son identité. Dans cet esprit, l’art japonais défriche de nouveaux chemins artistiques à l’instar des réalisations architecturales d’un Tadao Ando, qui confèrent au béton l’aspect lissé de la soie et du bois écorcé. Et je tiens à rendre hommage à la maison de la culture du Japon à Paris qui passionne le public français par une programmation qui va des spectacles de Nô aux explorations audacieuses dans le domaine de l’intelligence artificielle.

Politiquement enfin, la voix du Japon a vocation à incarner expérience et humanisme dans un nouvel âge. Elle est attendue en Europe comme dans le reste du monde, pour contribuer à relever les grands défis de notre époque.

Le défi du développement rassemble nos deux pays. Nous savons, à Tokyo comme à Paris, que la paix et la stabilité ne seront pas assurées tant que certains peuples vivront dans la misère ou que les pandémies pourront ravager des continents entiers. L’exigence de solidarité du Japon est connue. Les programmes d’aide et de coopération de votre pays en Asie du Sud-Est représentent 50% de l’aide publique dans cette région et constituent un facteur essentiel de son développement. Je tiens aussi à saluer l’engagement du Japon en faveur de l’Afrique, notamment à travers la IIIe Conférence internationale de Tokyo pour le développement de l’Afrique à l’automne 2003. Cette réunion a confirmé notre volonté d’agir ensemble dans le cadre de coopérations triangulaires et de coordonner davantage nos actions sur le terrain, par exemple dans le domaine de l’eau.

Au sein du G8, nous partageons le même souci d’associer à nos démarches les pays émergents. Le dialogue élargi avec les pays en développement, commencé à Evian, constitue un pas important dans la recherche d’une mondialisation plus juste et plus équitable.

Le défi de l’environnement réunit également le Japon et la France, l’un comme l’autre marqués par de fortes densités humaines et industrielles et par une grande concentration urbaine. Comment ne pas admirer le génie japonais quand il travaille à économiser la nature, cette nature dont votre pays a l’art de mettre en valeur la moindre fleur, la rosée la plus éphémère, le souffle le plus délicat ? « Avec un peu d’eau et une branche fleurie, évoquer l’immensité des rivières et des montagnes » dit un maître de l’Ikebana.

Aussi nous retrouvons-nous pour défendre les grandes causes environnementales telles que la lutte contre l’effet de serre, à laquelle le Protocole de Kyoto apporte une contribution déterminante. L’engagement du Japon constitue un élément crucial dans ce combat pour l’avenir. De même, le Forum mondial de l’eau qui s’est tenu l’an dernier à Kyoto a montré la détermination de nos deux pays à agir de concert, notamment par des coopérations sur le terrain, du Sénégal à Djibouti ou au Laos.

***

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

L’amitié et l’ambition qui nous lient constituent un formidable gage d’espoir. Pour la France, comme pour l’Europe en Asie, le partenariat avec le Japon constitue un pilier essentiel.

Vous le savez, l’image de votre pays se nourrit de celle du mont Fuji, symbole de grandeur et d’apaisement. Forts d’une identité unique, vous offrez l’exemple d’une puissance sereine, d’une réussite admirée par tous, d’une voix d’autant plus écoutée qu’elle se place au service d’un monde plus solidaire et plus responsable.

1er mars 2004, Japon

150 150 Dominique de Villepin

Interview pour la revue Politique internationale

Q – Depuis que vous êtes à la tête de la diplomatie française, quelles sont les réalisations dont vous êtes le plus fier, le plus satisfait et celles qui vous inspirent les plus grands regrets ?

R – Un diplomate n’est pas un potier ou un peintre. Il ne peut pas faire un pas en arrière pour contempler son oeuvre. Le monde n’attend pas : il faut sans cesse s’efforcer de donner une forme au chaos et du sens à l’événement, en accord avec notre vision du monde et nos intérêts nationaux. La France se veut fidèle à son ambition, partout en initiative. Qu’il s’agisse de l’Afrique où nous sommes intervenus pour trouver une solution à la crise malgache, pour appuyer le processus de crise dans les Grands Lacs, puis pour éviter un conflit ouvert en Côte-d’Ivoire, de l’Europe où notre pays a relancé le moteur franco-allemand et pris une part importante dans tous les débats de l’Union depuis plus d’un an, ou encore des dossiers comme la prolifération en Iran ou les efforts menés aux Nations unies pour l’adoption de la résolution 1441 qui a mis en place les inspections en Irak. Mon regret, c’est aussi l’Irak et la désunion contre nature de l’Europe sur ce sujet, alors que les opinions convergeaient et que nous voulions tous la même chose : le respect du droit international.

Au-delà, l’objectif de la France c’est bien de contribuer à inscrire au coeur de la conscience mondiale qui se forge progressivement des principes fondamentaux auxquels nous sommes attachés comme l’universalisme et le multilatéralisme. Dans un monde où l’équilibre de la vie internationale a cessé d’être ordonné a priori par l’affrontement des blocs, nous avons besoin d’un nouvel ordre fondé sur des principes et des règles applicables par tous.

Q – A quels principes pensez-vous ?

D’abord, l’exigence de justice car le statu quo et les déséquilibres actuels présentent des risques majeurs pour le monde. Personne ne peut se satisfaire de l’instabilité politique, des déséquilibres économiques ou sociaux, de la persistance des menaces liées au terrorisme ou à la prolifération des armes de destruction massive. La sécurité et la justice dont devenues indissociables. L’action, la prise de risques, l’audace sont donc nécessaires.

Ensuite, le souci de dialogue, de respect des identités et de partage, car les peuples en expriment l’exigence. Face à la mondialisation qui élargit les horizons tout en rétrécissant le globe, les hommes attachent un prix nouveau à leur culture, à leur identité. Il faut respecter ce sentiment et savoir en tenir compte.

Cela doit nous conduire à définir une vision du monde où chacun trouve sa place. L’action collective et la cohésion de la communauté internationale constituent désormais la condition nécessaire pour agir efficacement, car aucun Etat n’est à la mesure des défis et l’action unilatérale n’est pas perçue comme légitime.

Cela ne signifie pas que tous les Etats ont à intervenir ensemble pour résoudre n’importe quelle crise contemporaine. Mais que toute intervention d’un Etat, ou d’un groupe d’Etats, en fonction de ses intérêts ou de ses capacités, doit avoir l’appui du reste de la communauté internationale. Prenez l’exemple de la Corée du Nord : cinq Etats ont décidé de tout mettre en oeuvre pour apporter une solution pacifique à la crise de prolifération nucléaire dans ce pays. Chacun d’entre eux a une légitimité particulière pour jouer ce rôle : la Chine et la Russie en tant que pays voisins, le Japon et la Corée du Sud qui se sentent directement menacés par les programmes nord-coréens, les Etats-Unis en raison du rôle qu’ils jouent dans la sécurité de cette région. Leur initiative est saluée par tous. Nous ne pouvons qu’espérer qu’elle réussisse.

Q – Ça c’est la satisfaction.

R – Mais nullement de l’autosatisfaction. Un début de bilan. Vu l’extraordinaire mobilité de la vie internationale où des phénomènes de décomposition se produisent en permanence, nous sommes tenus à une vigilance de tous les instants.

Pourquoi ? Je voudrais partir d’un constat que nous faisons tous : nous sommes dans un monde plus petit, de sorte qu’aucun danger ne peut être durablement tenu à distance ; nous sommes également dans un monde plus mobile, où tout change plus vite et qui, ce de fait, est aussi plus difficile à déchiffrer.

C’est en outre un monde où les menaces sont multiples avec des phénomènes tels que le terrorisme, la prolifération, le crime organisé, les trafics d’armes et de drogue, l’argent sale ; avec l’existence de très fortes injustices quand on voit l’épidémie de sida ravager des continents entiers alors que les médicaments existent ou la famine toucher encore 13 millions de personnes en Afrique ; avec la déforestation ou les changements climatiques liés aux atteintes à l’environnement.

Mais en même temps, des espoirs nouveaux se lèvent, sur lesquels il faut bâtir. D’abord une conscience mondiale est en train de s’affirmer : le monde se révèle comme une totalité et les peuples, comprenant qu’ils appartiennent à une même communauté et sont confrontés aux même menaces, font entendre leur voix et se mobilisent. Ensuite, de grands pôles de paix et de prospérité se constituent : l’exemple le plus accompli en est l’Europe, sur laquelle nous reviendrons. Mais on constate presque partout sur la planète, de l’Asie à l’Amérique latine ou à l’Afrique, une dynamique de coopération régionale qui doit être encouragée. En outre, la fin du système des blocs et la généralisation progressive du pluralisme démocratique rendent possible la réalisation de l’unité de la communauté internationale.

Au fond, nous le voyons bien, nous traversons une phase de transition. De nouveaux acteurs majeurs sont en train d’émerger : Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du sud. Il faut qu’ils trouvent progressivement leur place dans leur environnement régional et dans le système mondial. Notre devoir est de travailler à ce que ce monde soit organisé pour les accueillir et garantir une stabilité durable. C’est-à-dire pour assurer la paix et favoriser la prospérité. Tel est le sens profond de la multipolarité que nous avons mise en avant et qui suscite tant de controverses. A tort, à mon avis. Car ces grands acteurs régionaux et mondiaux doivent s’insérer dans un monde de règles, de normes et d’institutions si l’on veut réussir la transition vers une véritable gouvernance mondiale qui fasse sa juste place à chacun. Le monde multipolaire doit être un monde multilatéral, pas celui d’un nouvel équilibre des puissances par la menace et la confrontation. L’insertion réussie des grands pays émergents est le grand défi de notre siècle. Elle représente une chance à saisir pour promouvoir le dialogue et la responsabilité collective au sein de la communauté internationale. Il ne faut pas s’inquiéter de cette évolution ni y voir le retour du concert des nations du XIXème siècle. Mais au contraire l’émergence d’une démocratie mondiale qui doit permettre le partage de la responsabilité, la maîtrise des risques et une authentique coopération à l’échelle de la planète.

Q – Que faire alors, selon vous ?

R – Il faut prendre en compte les lois nouvelles qui régissent le monde.

L’urgence d’abord : nous sommes pris dans une course de vitesse avec les menaces contemporaines. Regardez le terrorisme. Si nous tardons à réagir, nous risquons une spirale d’agressions et de représailles qui échappera à tout contrôle.

L’interdépendance ensuite : du fait de la globalisation, toutes les menaces et toutes les crises sont désormais reliées, et les phénomènes se diffusent et produisent des réactions en chaîne. C’est vrai dans le domaine de la sécurité : des conflits autrefois localisés se répercutent par des voies souterraines sur des théâtres très éloignés, comme on l’a vu avec l’Afghanistan des talibans. C’est vrai aussi dans les autres domaines : épidémies, atteintes à l’environnement, crises financières, piratages informatiques se propagent de manière quasi instantanée, transformant en désastres sanitaires, écologiques et sociaux des dérèglements au départ localisés.

La troisième loi est celle de l’affirmation des identités. On la voit à l’oeuvre dans toutes les évolutions importantes, positives comme négatives, de la réunification de l’Allemagne à l’explosion des Balkans, du drame rwandais aux déchirements ivoiriens. Quand les identités sont blessées ou niées, elles s’exacerbent. Pour le plus grand profit du terrorisme, habile à agréger les ressentiments.

Ces trois données de l’évolution du monde ne nous laissent guère qu’une attitude possible : il faut changer la réalité, sortir du statu quo lorsqu’il est source d’injustice et de ressentiment, mais dans des conditions qui ne fassent pas le jeu des forces de déstabilisation. Ceci nécessite à la fois une approche diversifiée de toutes les situations locales, dont chacune justifie un traitement particulier, et un souci de globalité dans l’appréhension des crises, produits de facteurs multiples dont aucun ne doit être laissé de côté.

Q – Comment appliquez-vous ces idées à la lutte contre le terrorisme ?

R – Aujourd’hui le terrorisme s’adapte, change, évolue à grande vitesse : il est entré lui aussi dans un nouvel âge.

Nous avons connu pendant longtemps un terrorisme politique, lié à des conflits et à des revendications spécifiques, aussi bien en Amérique latine ou au Moyen-Orient qu’en Europe. Rappelons-nous que, dès 1914, c’est l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand à Sarajevo qui a été le déclencheur de la Première guerre mondiale.

Mais avec le 11 septembre, on est passé d’une violence ciblée à une violence aveugle, de l’assassinat au terrorisme de masse. Ce terrorisme, pour partie nihiliste, poursuit bien un dessein qui est de déstabiliser l’occident, Europe et Etats-Unis, et de frapper leurs alliés dans le monde arabe et islamique. Le combattre, c’est d’abord isoler cette mouvance marginale et empêcher sa jonction avec d’autres forces politiques et d’autres types de violence. Car cela décuplerait sa capacité de nuisance.

Ce nouveau type de terrorisme est en permanente évolution : opportuniste, il exploite toutes les failles d’un univers global mais instable et en particulier toutes les crises et tous les conflits ; son ambition est de fédérer les ressentiments pour constituer un bloc des exclus du monde nouveau. Articulant global et local, fonctionnant en réseau fédérant des groupuscules locaux, il est d’autant plus insaisissable que ses centres sont nébuleux. Difficile à déjouer, il risque à chaque instant de prendre la communauté internationale de vitesse.

Pour cela, il faut constamment adapter nos outils et nos cadres de réflexion. Les démocraties doivent se faire multiples, secrètes et diverses pour combattre et traquer ce fléau par tous les moyens : militaires si nécessaire et dans le respect du droit international, comme nous l’avons fait en Afghanistan ; mais aussi policiers, financiers, judiciaires et de renseignement. Cela demande la coopération de toute la communauté internationale, et c’est dans ce sens que la France travaille avec l’ensemble de ses partenaires.

Toutefois, une approche exclusivement sécuritaire ne peut suffire : il faut traiter le mal à la racine, lutter contre les fléaux dont le terrorisme se nourrit.

Q – Que voulez-vous dire par-là ?

R – Notre action doit tendre vers une démocratie mondiale dans un cadre multipolaire, avec une exigence constante de justice et de solidarité. C’est pourquoi le développement constitue l’un de ses piliers essentiels : sans développement, les efforts pour une nouvelle architecture internationale resteraient vains.

Cela suppose bien sûr davantage d’aide publique ; nos objectifs de ce point de vue sont clairs et ambitieux : 0,5 % du PIB en 2007, soit 50 % de plus qu’en 2001 et nous nous donnons les moyens de les atteindre. Mais, là comme ailleurs, nous ne réussirons pas seuls : le financement global du développement et le succès des négociations de Doha dans un cadre multilatéral sont une nécessité. Nécessaire aussi est la réflexion sur le financement des biens publics mondiaux, y compris par une taxation.

Au-delà des finances, le développement est aussi question de gouvernance démocratique, de réformes structurelles de l’économie, d’action en profondeur pour lutter contre les freins, y compris culturels, et naturellement de lutte contre la pauvreté et les inégalités.

Ce diagnostic est aujourd’hui partagé, de même l’idée qu’une mobilisation internationale est indispensable ; un consensus existe autour des « objectifs du millénaire ». Mais la possibilité de les atteindre suppose un cadre cohérent. Il est nécessaire de fixer clairement le rôle respectif de la coopération bilatérale, de l’Europe, des institutions multilatérales ; il faut se donner des priorités simples – justice internationale, développement durable, bonne gouvernance, accès universel aux services sociaux de base, diversité culturelle – avec des déclinaisons géographiques adaptées et des modalités de l’aide modernisées et partagées avec nos partenaires.

Q – L’ensemble de ce raisonnement ne vaut-il pas aussi pour les différentes crises qui agitent le monde ?

R – Toutes les crises régionales menacent aujourd’hui de s’étendre et de se propager comme des taches d’huile. Parce qu’il n’y a pas d’ordre mondial qui structure les relations internationales et maintienne les conflits locaux sous contrôle comme durant l’ère bipolaire. Mais aussi parce que les crises se diffusent dans des zones inflammables, du Proche-Orient à l’Afrique, en profitant d’un monde plus interdépendant et rendu plus transparent par les médias.

A partir de là, des situations très complexes se créent, auxquelles on ne peut faire face que par une action collective inscrite dans la durée. Il faut mettre en oeuvre des stratégies de gestion des crises associant souci de sécurité et de stabilité régionale, renforcement de la démocratie au sein des Etats, développement économique dans un esprit de meilleur partage et reconnaissance des identités. Il y a là une véritable urgence. Regardez la géographie du terrorisme : il y a quelques années, il était encore localisé pour l’essentiel au Moyen-Orient et à une partie de l’Asie du sud. Aujourd’hui il prend appui sur les zones d’instabilité, profite de la faiblesse de certains Etats, s’étend du sous-continent indien ou de l’Asie du Sud-Est jusqu’en Afrique. Chaque crise est une nouvelle passerelle pour l’implantation d’organisations terroristes. Personne ne saurait se satisfaire de cette situation.

La tentation de la communauté internationale est d’hésiter entre l’indifférence et l’interventionnisme, au gré des intérêts géopolitiques des uns ou des autres. Il est vrai que la gamme des moyens à sa disposition est limitée et comprend pour l’essentiel les sanctions économiques ou l’usage de la force. Nous savons trop bien les faiblesses et les risques que présentent ces instruments. Le recours aux sanctions s’est révélé en particulier tout au long de l’histoire récente d’un maniement difficile : soit leur impact est faible, comme ce fut le cas pour la Rhodésie, soit les sacrifices imposés aux populations civiles, comme on l’a connu en Irak après la première Guerre du Golfe, suscitent des tensions et un mécontentement général, difficilement soutenables pour la communauté internationale. On peut aussi s’interroger sur la pertinence d’une politique qui, en privant un pays de moyens de développement, lui interdit de se réformer par lui-même : empêcher un Etat de construire des routes, n’est-ce pas faire le jeu de la stagnation et de la pauvreté ? Et donc fermer toute perspective d’évolution sous l’effet de la société civile ? C’est pourquoi, face aux effets pervers d’une utilisation trop générale des sanctions, nous assistons à un recours croissant à des mesures beaucoup plus ciblées.

Il nous faut donc inventer pour chaque situation de nouveaux moyens de sortie de crise, en nous inspirant des leçons du passé et en nous appuyant sur les compétences et les savoir-faire disponibles.

Q – Est-ce que cela vaut également pour le Moyen-Orient ?

R – Aujourd’hui les clivages se durcissent, l’implication américaine en Irak est utilisée par les organisations terroristes pour fédérer les mécontentements que suscitent l’injustice et le sentiment d’aliénation dont souffre cette région, la mauvaise répartition de la rente pétrolière, la brutalité de certains régimes. Cet amalgame de forces d’opposition, qui trouve un exutoire dans l’islamisme radical faute d’espace politique ouvert, risque de se tourner contre le monde occidental, accusé de nier les identités, de tolérer des injustices. De ce fait, les gouvernements sont fragilisés : la violence commence à se diffuser au-delà des frontières de l’Irak, les opinions publiques s’enhardissent à réclamer des réformes, les islamistes radicaux exploitent la situation. L’instabilité est d’autant plus à redouter que les enjeux économiques sont immenses.

Seule une diplomatie de la volonté et de la lucidité est à la mesure de ces défis. Nous devons nous impliquer dans la transformation de la région, objectif que nous partageons pleinement avec les Etats-Unis. Mais nous devons procéder avec discernement pour ne pas faire le jeu de la radicalisation : cela suppose de prendre en compte la spécificité de chaque peuple, son histoire, sa culture, sa religion. Est-il possible de traiter comme un seul bloc le Pakistan et l’Arabie saoudite ? L’Iran et les pays du Golfe ? Certainement pas.

Cela suppose aussi de rendre cette région à elle-même et à ses peuples : rien n’a autant encouragé l’extrémisme que l’impasse du sentiment national, l’impression d’avoir été le jeu des intérêts des autres. L’anti-américanisme et la haine de l’Occident n’ont pas d’autre cause.

Nous devons dissiper le sentiment qu’il y a deux poids deux mesures. Il existe un principe qui doit devenir le fondement de l’action internationale parce que lui seul peut établir un lien entre paix, sécurité et démocratie pouvant enclencher un cercle vertueux, c’est la justice : rechercher la sécurité et la démocratie sans se préoccuper suffisamment de la justice ne peut qu’alimenter le cercle vicieux des violences.

Aussi préconisons-nous pour le Moyen-Orient une stratégie globale à mettre en oeuvre de manière graduelle. La recherche active de solutions aux conflits, en particulier le conflit israélo-palestinien, constitue la condition nécessaire pour apaiser durablement le sentiment d’insécurité et d’injustice. En même temps, il faut encourager la dynamique interne de réforme des Etats dans le sens de la démocratie, travailler au développement économique dans un esprit de partage, avec une perspective d’intégration régionale, réfléchir aussi à l’ouverture d’un dialogue politique et de sécurité en vue d’un cadre de sécurité collective qui fait actuellement défaut, et organiser un dialogue des cultures qui favoriserait la compréhension avec le monde arabo-musulman tout en dissipant le sentiment que les identités sont ignorées. Cette stratégie, il faut l’élaborer tous ensemble de façon collégiale et la mettre en oeuvre de manière unitaire.

Q – L’administration Bush envisage une réforme en profondeur de toute la région du Moyen-Orient. Est-ce que la France participe à cette réflexion ?

R – Chacun d’entre nous souhaite contribuer le plus utilement possible à l’évolution du Moyen-Orient. Mais c’est d’abord aux habitants de la région d’en décider. Nous ne sommes plus à l’époque de la Conférence de Berlin ou de la Reine Victoria. Et si vous allez en profondeur, comme vous dites, vous touchez au soubassement culturel des peuples. Chacun a sa chronologie propre, son histoire, sa mémoire. Personne ne peut songer redessiner le monde islamique autour d’un tapis vert ou d’une carte d’état-major. Soyons sérieux ! Pour avancer, nous avons besoin de respect et de compréhension.

La France et l’Union européenne ont de nombreuses raisons pour porter une attention particulière à cette région, au-delà des liens façonnés par l’histoire et la géographie. Des raisons culturelles d’abord : nous avons des échanges multiples et un dialogue approfondi avec les peuples de cette région. Les mouvements migratoires en provenance de ces pays ont créé avec eux des liens profonds. Des raisons de sécurité ensuite : le Moyen-Orient se trouve dans le voisinage immédiat de l’Europe. C’est pour cela que l’Allemagne, le Royaume Uni et la France se sont mobilisés pour apporter une solution pacifique à la crise nucléaire iranienne et engager l’Iran au plein respect des règles de non-prolifération.. N’oublions pas non plus les aspects économiques : nous sommes l’un des principaux partenaires commerciaux de ces pays et le premier pourvoyeur d’aide au peuple palestinien.

Mais pour réussir, il faut éviter trois écueils. Le premier consisterait à décréter de l’extérieur la réforme du Moyen-Orient, sans consulter les Etats et les peuples sur leurs aspirations. Le deuxième serait de négliger le poids du sentiment national dans ces pays : la démocratie ne doit pas être perçue comme imposée par l’Occident. Le troisième serait de prendre le Moyen-Orient comme un tout, alors que la diversité est l’un de ses traits essentiels.

L’idée de réforme du Moyen-Orient renvoie trop souvent à une vision étroite du monde musulman et de l’Islam en général, considéré par les défenseurs de cette thèse comme réfractaire à la modernité. Or, l’histoire nous enseigne que les savants arabes ont joué un rôle essentiel dans la transmission de la pensée des grands philosophes grecs comme Aristote. Averroès, qui enseigna à Cordoue à l’époque du califat, en est le meilleur exemple. Son commentaire d’Aristote a longtemps servi de référence. Et le premier, il établit une distinction, qui nous semble désormais naturelle, entre les vérités rationnelles et les vérités révélées. N’oublions pas cette mémoire, ne tirons pas trop vite un trait sur tout ce que notre héritage doit au monde arabe et aux vertus universelles qu’il a en partage avec l’Islam. Le respect des Droits de l’Homme et la promotion de la démocratie sont une référence pour tous. Ils plongent leurs racines dans le terreau universaliste commun aux trois religions du livre et dans le même legs qui nous vient, à travers la culture arabe, de la philosophie humaniste grecque. Il y a un humanisme musulman, d’essence méditerranéenne, qu’il faut redécouvrir et encourager.

Si nous devons par conséquent développer une concertation avec nos partenaires du Moyen-Orient concernant aussi bien les questions de démocratie, de sécurité ou de développement économique, ce processus doit être conduit dans un esprit de coopération sincère et approfondi. A cet égard, l’Union européenne a su, à travers le partenariat euro-méditerranéen, élaborer un cadre général et développer des instruments qui représentent aujourd’hui une réserve d’expérience très utile. Une réforme du Moyen-Orient telle que certains l’envisagent ne peut être un exercice imposé ; elle doit prendre en compte les réalités historiques, politiques et sociales de chacun des pays et veiller à ce que les nécessaires évolutions se réalisent dans la stabilité. De tels choix politiques ne peuvent être acceptés du jour au lendemain. Ils demandent du temps et de la réflexion.

C’est une conviction forte de la France que le Moyen-Orient doit pouvoir prendre toute sa part dans les changements du monde. Non seulement il peut en bénéficier, mais il peut aussi y apporter sa richesse et sa diversité. Cette vision volontaire ne peut pas s’imposer de l’extérieur. Elle suppose de convaincre les peuples et les gouvernements, de leur offrir des perspectives politiques claires. La Turquie pourrait être un bon exemple de ce mouvement. Le dialogue qu’elle a entamé avec les Etats membres de l’Union européenne, la perspective d’une adhésion, ont favorisé la mise en oeuvre de réformes politiques majeures dans des délais rapides.

Q – Qu’est ce que vous répondriez à ceux qui critiquent parfois votre style un peu flamboyant et qui disent que la diplomatie française a un caractère un peu déclaratoire. Est-ce que vous leur répondriez que finalement la politique étrangère c’est aussi la création du fait par le mot ?

R – Croyez-vous qu’une explication de vote au Conseil de sécurité est un jeu de mots sans conséquence ? Faut-il voir du simple bavardage dans la Déclaration des Droits de l’Homme ou dans une déclaration de guerre ? Ce sont des actes, qui engagent notre responsabilité. Notre mobilisation diplomatique et le déploiement de nos forces à l’étranger témoignent de la priorité que nous accordons à l’action, sans laquelle effectivement les mots sont vains.

C’est dans ce contexte que nous sommes intervenus en Afrique, en Côte-d’Ivoire pour empêcher la guerre civile et appuyer une solution politique pour sortir de la crise, comme en Ituri ou encore à Madagascar. Nos militaires sont sur le terrain en Afghanistan avec 600 hommes, dans les Balkans avec 5.000 hommes, en Côte-d’Ivoire avec 4.000 hommes, et en Centrafrique avec 400 hommes. Sur l’Irak, la France a sans cesse fait des propositions pour rendre plus efficaces les inspections des Nations unies et préserver l’unité de la communauté internationale. En Iran, aux côtés de partenaires européens, elle a joué un rôle décisif pour désamorcer la crise dont nous étions menacés avec l’affaire du programme nucléaire de ce pays.

La France a présenté des propositions pour faire évoluer les grands instruments juridiques dont dispose la communauté internationale, particulièrement en matière de lutte contre la prolifération, de respect des Droits de l’Homme, de gouvernance économique. Cela dit, croire que le verbe est un détail est une profonde erreur dans le contexte actuel où une conscience mondiale est en train d’émerger en cherchant de nouveaux repères. Plus que jamais, on a besoin d’idées claires, de principes forts, exprimés dans une langue convaincue et convaincante. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », mais aussi, pourquoi pas, passionnément. Les philosophes évoquent bien la « passion de la vérité ».

Nous avons rarement connu depuis bien des décennies des changements d’une telle ampleur : le « concert des puissances » qui a régi l’équilibre entre les nations jusqu’à la Première guerre mondiale, a laissé la place à l’affrontement des blocs ; la fin de ce système nous fait entrer dans un monde plus ouvert et insaisissable que jamais.

Prenez la menace terroriste et les difficultés face auxquelles elle nous place aujourd’hui au Moyen-Orient et partout sur la planète. Prétendre éradiquer le terrorisme par de simples campagnes militaires serait se tromper sur la nature du mal. La répression est nécessaire et légitime. Mais le vrai succès sera de faire en sorte que le terrorisme sectaire reste marginal et ne parle que pour les quelques milliers d’individus activement engagés dans ces actes criminels. Il sera d’empêcher que les masses au nom desquelles il prétend agir ne soient tentées de se reconnaître en lui. Le terrorisme se nourrit des frustrations et des humiliations du monde et cherche à acquérir sa légitimité auprès de ceux dont l’identité est blessée, ou qui vivent un sentiment d’injustice. Notre incapacité à régler les crises régionales et à répondre au sentiment d’aliénation des peuples alimente la rhétorique anti-occidentale des terroristes et risque d’élargir leur audience. Là serait notre vraie défaite.

Comment faire pour couper la route du terrorisme ? Comment éviter que ce fléau ne continue à se répandre, comme en Irak où, avant l’intervention américaine, il y avait une vraie tyrannie mais pas de violence terroriste ? Seul un travail d’analyse et de réflexion permet de comprendre comment traiter le mal en profondeur, c’est à dire à la racine. Si nous restons à la superficie des choses, nous passerons à côté des solutions.

Voilà pourquoi il n’y a pas d’un côté le verbe et de l’autre l’action : il faut agir avec lucidité et conscience car, sinon, nous prenons le risque d’aggraver les problèmes au lieu de les résoudre. Nous sommes dans un univers où nous avons peu de visibilité, comme sur une route par temps d’orage. Il faut donc dégager les perspectives pour agir et nous entendre sur l’essentiel.

Dans ce contexte, il faut des concepts et des repères nouveaux, défricher le monde et adapter notre pensée au mouvement de mondialisation en cours. La diplomatie n’est plus seulement l’affaire des chancelleries. Les peuples sont désormais partout présents dans le débat international. L’Irak et tous les épisodes que nous avons vécus au cours de cette crise ont montré à quel point les opinions étaient concernées. Dans tous les pays, elles se sont exprimées. Aujourd’hui, une conscience internationale commence à exister.

Nous devons donc tenir compte de cette donnée nouvelle : les peuples se mobilisent sur les questions de sécurité, de justice, de Droits de l’Homme, de développement, d’environnement… Dans le combat que nous menons pour un nouvel ordre, c’est un grand atout, mais c’est aussi la source d’une exigence. Les gouvernements sont aujourd’hui comptables des résultats de leur politique devant les peuples, qui ont aussi leur vision du monde. Nous devons donc nous expliquer.

La France reste fidèle à elle-même et à ses convictions dans son message et son action. Elle appartient au petit cercle des pays qui exercent des responsabilités particulières au regard de la paix et de la sécurité internationale. Son expérience de puissance globale, ses traditions démocratiques au service de la paix et du droit lui valent audience et crédibilité. Notre pays comprend les aspirations des autres peuples. Sur tous les grands dossiers (développement, environnement, diversité culturelle), dans toutes les zones de fracture (de l’Afrique à l’Asie, des Balkans au Moyen-Orient), on sollicite son avis, sa coopération, son engagement.

Q – S’il y avait un Nobel du courage politique, vous le donneriez à qui ?

R – A tous ceux qui cherchent à donner une nouvelle conscience du monde, à le transformer, à le rendre plus juste tout en inventant les repères capables de contrer les nouveaux désordres globaux. Qu’il s’agisse des Droits de l’Homme, de l’environnement, de la médecine, un nombre important de personnes se mobilisent dans ce sens et méritent notre reconnaissance. Aujourd’hui, je pense à Vieira de Mello, l’exemple même d’un homme juste qui est allé jusqu’au bout de son engagement.

Mais je ne suis pas sûr que l’action politique se prête à la nobélisation. D’abord, les hommes politiques sont au service de leur peuple ; c’est de lui seul qu’ils peuvent attendre leur récompense Mais surtout il faut du recul pour juger la portée d’une politique quand on sait combien les succès sont parfois de courte durée : ce n’est qu’en inscrivant son action dans le long terme et dans une vision que l’on peut apporter sa pierre à la construction du nouveau monde.
Q – Ne pensez-vous pas que la mondialisation réduit les marges d’action du politique ?

R – Si la mondialisation peut réduire certaines marges de manoeuvre en politique intérieure, en revanche l’affirmation d’une conscience universelle ouvre aujourd’hui un espace international nouveau. Les conditions d’un retour au premier plan de l’action politique sont aujourd’hui créées, grâce à une meilleure prise de conscience des enjeux du monde actuel. Car la mondialisation, tel un Janus, révèle aujourd’hui ses deux faces.

Une face positive : celle de la recherche de l’unité et du partage, d’une conscience de ce qui unit les hommes, d’une meilleure compréhension entre les peuples ; autant de réalités qui conduisent à une plus grande volonté de paix. Toute l’histoire de l’humanité fait écho à cette quête de la concorde universelle, de Diogène se proclamant « citoyen du monde » à l’épanouissement de la civilisation née de l’Islam qui, à Grenade, faisait co-exister les trois religions du Livre, ou encore aux humanistes puis aux Encyclopédistes des Lumières ; à la Révolution française, au printemps des peuples ou à certains mouvements internationalistes aux XIXème et XXème siècles, ceux qui ont su éviter les pièges des systèmes clos transformés en machines à oppression.

Mais dans ce processus, nous franchissons aujourd’hui une nouvelle étape, qui crée trois occasions exceptionnelles. Celle, pour chacun, d’accéder à l’information et à la connaissance. Celle de propager et d’accroître le bien-être économique, comme c’est déjà le cas de façon spectaculaire en Asie ou en Europe de l’Est. Celle enfin d’amplifier la démocratie et les Droits de l’Homme à la surface de la terre : aujourd’hui, tous les grands Etats sont soit démocratiques, soit engagés sur le chemin de réformes qui portent en elles des ferments d’ouverture, de débat, de responsabilité : Jamais les valeurs universelles n’ont autant mérité leur nom. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de valeurs universelles parallèles à celles que nous connaissons et qui, issues d’autres cultures que l’occidentale, ont vocation à enrichir nos références.

Mais la mondialisation révèle aussi une face sombre, suscitant souvent des inquiétudes. D’un côté, elle comporte un risque d’uniformisation et d’appauvrissement culturel du monde : sur les 7 000 langues parlées à la surface de la planète, plus de 3 000 sont aujourd’hui menacées. De l’autre, les inégalités de développement restent intolérables. Près du quart de la population mondiale vit avec moins d’un euro par jour ; 45 millions de personnes meurent chaque année de faim ou de malnutrition ; le sida continue de se propager, tuant jusqu’à 5 millions de personnes par an.

C’est pourquoi la mondialisation devient un véritable enjeu politique. Il existe désormais des intérêts collectifs à défendre qui dépassent les capacités des seuls Etats, du défi de l’éducation et de la connaissance au défi de la santé ou au défi de la préservation des biens publics mondiaux comme l’eau, l’air et les ressources naturelles qui risquent de manquer dans l’avenir. Pour relever ces défis, nous devons nous doter d’une gouvernance mondiale capable d’édicter et de faire respecter les normes dont le monde global a besoin : c’est aujourd’hui la mission du politique que d’en permettre l’avènement au service de l’intérêt collectif du monde.

Q – Venons-en à des illustrations concrètes. Faut-il parler de « libération » de l’Irak ou d' »occupation » de l’Irak ?

R – Les deux réalités se chevauchent ; d’ailleurs, elles ont inspiré la première résolution des Nations unies, la 1483, qui a fait suite à l’intervention des forces américaines et britanniques dans ce pays.

Dans le débat auquel vous faites allusion, je comprends bien sûr tous ceux qui, au nom de la lutte contre un régime tyrannique, se sont sentis alors proches des Américains, jugeant l’intervention sinon légitime, du moins fondée sur une justification estimable, celle de la transformation démocratique de l’Irak. Mais outre que cette justification n’était pas celle avancée par les Etats-Unis, la réalité reste encore aujourd’hui loin des attentes des Irakiens, même si chacun peut se réjouir de la chute de Saddam Hussein.

En effet, l’Irak reste confronté à un véritable défi sécuritaire. Cette situation provient, pour une bonne part, du vide politique laissé par la guerre dont de nombreuses forces cherchent à tirer avantage. C’est pourquoi la France plaide depuis la fin de l’intervention militaire pour le passage rapide d’une logique sécuritaire à une logique politique, pour que les Irakiens recouvrent leur souveraineté et que des instances Irakiennes exercent la réalité du pouvoir dans tous les domaines.

L’accord conclu le 15 novembre à Bagdad représente un pas dans la bonne direction. Il faut désormais accélérer le processus en organisant aussi rapidement que possible le début du transfert des responsabilités gouvernementales et garantir sa légitimité en le rendant aussi inclusif que possible pour les Irakiens. Avec le concours de la communauté internationale à travers les Nations unies, qui doivent retrouver toute leur place dans ce processus, et avec celui des pays de la région qui doivent être mobilisés, en particulier pour contrôler les frontières.

Dans ce contexte, l’arrestation de Saddam Hussein peut permettre aux Irakiens de tourner définitivement la page de cette terrible dictature et reconstruire leur pays dans l’unité de toutes les forces qui entendent renoncer à la violence.

La France est prête à prendre toute sa part dans ces efforts et à répondre aux demandes qui lui seraient présentées par les autorités Irakiennes. Elle a l’ambition de faire davantage dans les secteurs de l’économie, de la coopération et de la sécurité, en particulier pour la formation de la police et de l’armée. Dans la phase qui s’ouvrira ensuite, celle d’un gouvernement Irakien constitué, la France est prête à apporter une aide significative.

Q – Est-ce le commencement de la fin des dictatures ?

R – Autant dire que nous entrons dans la fin de l’Histoire ! Or ce genre de prédiction a toujours été cruellement démenti par les faits.

En revanche, il est vrai que la très grande majorité des peuples de la planète, soit vivent en démocratie, soit sont engagés dans un processus d’ouverture de leur société. Constatons que tout au long du XXème siècle, la démocratie a progressé par vagues. On l’a constaté en Europe du Sud dans les années 70. Vint ensuite le tour de l’Amérique latine, de l’Afrique et celui de l’Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui, d’autres régions s’engagent à leur tour dans ce mouvement : la mondialisation, qui a mis fin à des situations d’isolement dont tiraient profit les dictatures, a créé à cet égard un contexte favorable.

La marche reste semée d’embûches. Le combat pour la démocratie suppose une tension permanente entre l’universel et le particulier, entre respect de la souveraineté et attachement aux principes qui ne peuvent souffrir aucune exception, comme les Droits de l’Homme. C’est pourquoi la démocratie ne saurait être garantie par un simple changement de dirigeants politiques et encore moins dictée de l’extérieur, d’autant qu’il n’y a pas un modèle unique et que tous les pays ne peuvent avancer au même rythme.

Nous devons donc encourager la dynamique interne de réforme des Etats dans le sens de la démocratie par des programmes adaptés aux différentes situations locales, en utilisant nos atouts spécifiques dans chaque pays. Beaucoup a déjà été fait, mais nous devons rénover nos instruments afin de les rendre plus efficaces encore et définir de nouveaux concepts. Cela suppose une stratégie de longue durée, conduite de manière graduelle, avec discernement et persévérance. Elle implique un dialogue permanent avec les pays concernés, prévoyant au besoin l’introduction de conditionnalités positives, en particulier pour les Droits de l’Homme.

Beaucoup d’exemples, en Afrique comme au Moyen-Orient, montrent que cette voie peut conduire à des résultats qui auraient pu, au départ, sembler hors de portée.

Q – Est-ce qu’objectivement un monde sans Saddam est un monde plus sûr ?

R – Je veux le croire. Mais il y a des forces très complexes à l’oeuvre dans le monde. Et même si nous parvenions à destituer d’un coup de baguette magique tous les dictateurs de la planète, nous n’aurions pas pour autant éliminé les sources de la violence et de l’insécurité qui sont accrues aujourd’hui par des sentiments de frustration et d’humiliation dont j’ai déjà parlé.

Il est vrai que la capture de Saddam Hussein est un soulagement pour le peuple irakien et la région, quand on se souvient des crimes dont il s’est rendu coupable envers son peuple et les peuples voisins : tout le monde a en mémoire l’abominable utilisation d’armes chimiques contre des populations irakiennes à Halabja en 1988 et les pratiques intolérables du dictateur envers ses compatriotes.

Une autre question est la stabilité de l’Irak et les violences qui se poursuivent dans ce pays. L’Irak est aujourd’hui le théâtre d’actions terroristes graves et répétées. Malgré les efforts, la situation de transition que nous connaissons dans ce pays conduit objectivement à un développement de l’insécurité et de la violence. Et les menaces d’un engrenage qui impliquerait les autres pays de la région sont sérieuses. A dire vrai, cela était prévisible et c’est bien pour cette raison que la France, avec d’autres pays, s’était interrogée – au-delà de la légalité – sur l’opportunité d’une intervention en Irak. Aujourd’hui, il faut dépasser ce débat et se demander comment tous ensemble, les membres de la communauté internationale peuvent travailler à combattre cette violence, notamment en accélérant le retour de la souveraineté aux Irakiens.

Q – Aujourd’hui la France se réjouit de la capture de Saddam, quels que soient les termes utilisés. Or nous nous sommes, avec beaucoup d’autres il est vrai, accommodés de son existence sans émettre la moindre critique pendant des décennies. Est-ce qu’on a eu tort de s’en accommoder ou est-ce qu’on a tort de s’en réjouir ? On ne peut pas avoir raison dans les deux cas.

R – Il faut rappeler les faits. Le régime baasiste mis en place en 1968 avant l’accession à la présidence en 1979 de Saddam Hussein se réclamait du nationalisme arabe comme plusieurs autres dans la région. Il n’a révélé que progressivement ses traits les plus inquiétants. Lorsqu’il s’est trouvé engagé dans un conflit avec l’Iran, l’ensemble des pays occidentaux a vu en lui un rempart contre l’islamisme radical, que la révolution iranienne avait dynamisé et qui était considéré comme une menace pour la stabilité régionale.

D’où le soutien apporté à l’Irak, lors de cette guerre, par les pays du Golfe, les Européens comme par les Etats-Unis, pour éviter ce qui était perçu comme un risque majeur. Dès cette époque, la communauté internationale était soucieuse de préserver l’unité du pays, formé de communautés ethniques et confessionnelles très différentes. Elle redoutait que le conflit avec l’Iran n’entraînât un éclatement qui aurait eu d’inévitables répercussions sur une région particulièrement fragile et vulnérable.

L’agression contre le Koweït a montré que le régime de Saddam Hussein rejetait l’ordre international. Là où l’on voyait un régime non démocratique certes, mais aspirant à une certaine modernité et relativement ouvert sur l’extérieur, on a découvert une tyrannie avide de conquêtes et n’hésitant pas à recourir aux procédés les plus cyniques. La sécurité des pays de la région, dont Israël, était menacée.

Aussi la France s’est-elle engagée sur le terrain, aux côtés de nombreux partenaires dont au premier chef les Etats-Unis, pour contraindre l’Irak au respect du droit international. Mais par crainte d’aggraver les déséquilibres au sein de ce pays fragile dont l’unité est essentielle à la stabilité régionale, la coalition engagée n’a pas poussé ses objectifs de guerre plus avant, ce qui a permis à Saddam Hussein de réprimer avec la violence que l’on sait la population chiite irakienne.

Par la suite, la communauté internationale n’est pas restée inactive. Elle s’est mobilisée pour empêcher Saddam Hussein de menacer à nouveau la région en se dotant d’armes de destruction massive. A cet effet, un système de sanctions économiques a été instauré. Si des fissures ont fini par apparaître dans ce front commun, c’est qu’il est progressivement apparu que ce système pesait lourdement sur le peuple irakien sans atteindre ses dirigeants. Un système d’inspections a été mis en place, qui a fonctionné jusqu’en 1998. C’est grâce à la résolution 1441, votée à l’unanimité, que ces inspections ont pu reprendre à la fin 2002.

Ensuite, il faut bien comprendre les enjeux et les évolutions intervenues. Le 11 septembre 2001 a modifié la donne. Les Etats-Unis ont été victimes ce jour là d’un acte de violence dont l’ampleur et l’injustice les ont stupéfaits. Ils ont été attaqués et se sont retrouvés en guerre. La découverte de leur vulnérabilité, le sentiment de l’innocence agressée et la confiance dans leur puissance se sont combinés pour les conduire à se mobiliser comme jamais contre les pays transgresseurs de l’ordre international. Ils ont changé leur doctrine stratégique et estimé que la discussion n’était plus à la mesure du risque représenté par le terrorisme de masse. Ils se sont réservé l’option de l’action préventive. Ils ont voulu disposer de la plus grande latitude pour agir, quitte à céder à la tentation de l’unilatéralisme. Ils ont voulu se libérer des contraintes héritées de la guerre froide, notamment celle des traités de désarmement et, dans une certaine mesure, celle que représentait à leurs yeux l’OTAN avec l’idée que la mission détermine la coalition.

Q – N’avez-vous pas sous-estimé le tournant du 11 septembre ?

R – Je vous rappelle que la France a été le premier pays à apporter son soutien aux Etats-Unis après le drame du 11 septembre. Notre pays, qui présidait alors le Conseil de sécurité, a proposé l’adoption d’une résolution condamnant cet acte abominable et reconnaissant que les Etats-Unis étaient en état de légitime défense.

Le président de la République a été le premier chef d’Etat à se rendre à Washington et à New York dès le 18 septembre pour exprimer la sympathie et la solidarité de tout le peuple français. Nous avons été parmi les premiers à engager nos forces armées en Afghanistan pour mettre fin au régime taliban et engager la lutte contre les groupes terroristes. La sécurité américaine était en cause et la France a été immédiatement présente. Cette solidarité de la France envers son allié américain a naturellement continué depuis lors dans notre lutte commune contre le terrorisme et elle ne s’est pas démentie en dépit des difficultés survenues entre nos deux pays. C’est ainsi que, le jour de Noël, nous n’avons pas hésité à annuler des vols Air France à destination de Los Angeles pour répondre à une inquiétude réelle des services américains.

Ce que nous ne cessons d’affirmer en revanche, c’est qu’il n’y a pas de raccourci pour combattre le terrorisme ; l’Irak a été, pour tout dire, un écart dangereux dans le combat long et difficile que nous menons contre le terrorisme. Il y a maintenant la nécessité d’une action réfléchie, solidaire, menée dans la durée, avec le soutien de toute la communauté internationale.

Q – Peut-on dire qu’il y a, à cet égard, deux visions du monde ?

R – Il y a deux approches : le système multilatéral, c’est-à-dire la solidarité alliée, pour garantir la légitimité et l’efficacité de l’action de la communauté internationale ; l’autre qui souhaite s’affranchir des contraintes de ce système. De toute évidence, la première école inspire la vision française. L’administration américaine, pour sa part, oscille entre les deux écoles : le discours du président Bush devant les Nations unies en septembre 2002, de même que les déclarations du Secrétaire d’Etat au début 2004, ont souligné l’importance du cadre multilatéral et de la concertation entre les Etats. Mais les initiatives américaines de l’année 2003 ont été largement inspirées par les néo-conservateurs, qui estiment que les Etats-Unis n’ont de compte à rendre à personne sinon au peuple américain et doivent user librement de leur puissance dans un monde voué à l’affrontement et où leur sécurité paraît menacée.

Q – Cette opposition est-elle durable et même irréconciliable ?

R – Je suis convaincu que ces deux conceptions sont réconciliables autour de l’exigence d’action légitime. L’approche multilatérale est la seule à même de concilier la volonté de résoudre les crises, de répondre aux défis contemporains, avec l’assentiment des peuples et des Etats.

Pour cela, il faut un vrai esprit de concertation. Ce qui manque le plus aujourd’hui, à propos de l’Irak, c’est une démarche collective : la France a proposé à cet égard que le Conseil de sécurité se réunisse chaque fois que nécessaire en conseil de paix pour constituer une enceinte plus efficace de gestion des crises. Le paradoxe est là : c’est au moment où on paraît le plus s’opposer que se multiplient les possibilités d’une authentique responsabilité collective fondée sur une démocratie mondiale qui n’a jamais été aussi forte.

Q – Pour en revenir à Saddam Hussein…

R – La chute et aujourd’hui la capture de Saddam Hussein vont bien sûr dans le sens de l’exigence de justice. Il y avait en Irak une terrible dictature ; cette dictature est tombée, celui qui l’incarnait est capturé et il doit donc être jugé conformément aux règles de droit.

Mais posons-nous la question : est-il possible d’étendre cette méthode d’action de manière universelle ?

Q – Si je vous comprends bien, ça ne changera pas les choses fondamentalement parce que ce n’est pas là le problème. Mais je me situais sur un plan éthique. Supposons que l’on explique la politique française à un gosse de 20 ans. On lui dit : pendant 30 ans, on s’est accommodé du type de régime qu’incarne Saddam Hussein, or aujourd’hui on se réjouit que ce régime disparaisse. Quelles qu’en soient les conséquences géopolitiques. Est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose comme une espèce de contradiction ?

R – Vous exprimez là toute la difficulté de construire un ordre international qui ne soit pas soumis au bon vouloir de tel ou tel. Il y a dans le monde des régimes dont nous pensons qu’ils prêtent à des réserves et parfois même qui sont franchement condamnables. Partant de là, se pose la question : qui, et au nom de quoi, est en mesure de déterminer si un régime doit être renversé ou non ? Ce qui nous ramène à une interrogation plus vaste : sur quelle base doit être organisée la vie internationale ?

En principe, la règle fondamentale du droit international est celle de la souveraineté des Etats. Eux seuls se reconnaissent entre eux comme interlocuteurs légitimes et il est interdit de faire intrusion, sous quelque forme que ce soit, dans les affaires intérieures d’un Etat souverain étranger. Depuis bien longtemps toutefois, certains acteurs de l’action humanitaire – depuis Henri Dunant déjà – se sont plaints du fait que cette situation permettait à certains Etats de faire régner en toute impunité la terreur parmi leur population. Récemment, sous l’impulsion de personnalités comme Bernard Kouchner, l’ONU a accepté de prendre en compte l’idée d’un droit d’ingérence « humanitaire », lorsque les populations civiles sont menacées de génocide ou de crime contre l’humanité. Je le dis sans réserve : c’est une bonne chose et la France est fière d’avoir été à l’origine de cette inspiration. C’est d’ailleurs cette démarche qui a guidé nos interventions en Bosnie, au Kosovo ou encore au Rwanda.

Le principe de la souveraineté des Etats a donc dû accepter des limitations au nom d’exigences humanitaires, du refus de l’indifférence. Mais ce droit d’ingérence a ses limites qui sont la condition même de son efficacité et de sa légitimité

Il suppose d’abord, il faut le reconnaître, un certain réalisme : il n’est tout simplement pas possible de le faire jouer à l’égard de certains Etats dont la puissance militaire est telle qu’une intervention extérieure conduirait inévitablement à des conséquences inattendues, pires que le mal qu’on chercherait à éviter. Il y a là une réalité qui ne peut être ignorée de ceux-là mêmes qui défendent le droit d’ingérence.

Ensuite, il faut pour intervenir que la communauté internationale ait donné son aval. L’intervention ne peut être légitime que dans le cadre du droit, c’est-à-dire appuyée par un consensus de la communauté internationale.

Enfin, une telle intervention ne peut s’assigner aucun objectif de conquête politique, territoriale, ni même économique.

Beaucoup de ceux qui se retrouvent aujourd’hui aux côtés des Américains le font parce que les institutions internationales leur paraissent encore inabouties, pas assez efficaces. Si la nouvelle architecture que nous avons en tête était mise en oeuvre, les actions unilatérales perdraient de leur légitimité aux yeux de tous. Dans ce monde en gestation, il nous appartient de faire, chacun, notre part du chemin pour, dans l’immédiat, agir ensemble dans le respect des règles de droit et, à plus long terme, saisir toutes les occasions pour que la conscience mondiale qui émerge établisse, avec l’aide de l’ONU, des institutions et des exigences démocratiques à la hauteur des enjeux de notre temps.

Pour faire triompher la démocratie, la clé est de mettre en place une démocratie des nations à l’échelle mondiale, fondée sur le respect de chacun, le partage, et la prise de conscience d’une vraie communauté de valeurs. C’est à quoi la France travaille, en particulier à travers ses propositions de nouvelle architecture internationale, qu’il s’agisse d’élargir la composition de l’actuel Conseil de sécurité, de mettre en place un conseil de sécurité économique et social pour promouvoir la gouvernance économique au niveau mondial, ou encore de créer une organisation mondiale de l’environnement pour faire progresser la défense des grands équilibres écologiques. Ce sont là des idées que nous retrouverons certainement dans les travaux du groupe de réflexion mis en place par M. Kofi Annan pour renforcer l’Organisation des Nations unies.

Il faut dans l’immédiat améliorer ce qui existe et, en l’occurrence, compléter notre cadre normatif commun sur les Droits de l’Homme, la diversité culturelle, les sciences et techniques du vivant, la bonne gouvernance. Ensuite, développer une nouvelle approche dans le traitement des menaces et des crises : multiplier et mieux utiliser les instruments préventifs, avoir une appréhension suffisamment globale de problèmes qui sont tous liés, s’engager sur le terrain et dans la durée, en particulier au lendemain d’un conflit. Au nom même de l’interdépendance des problèmes, nous devons appliquer les principes de subsidiarité et de complémentarité à l’échelle mondiale, où l’on trouve une grande diversité d’organisations.

Q – Donc à vos yeux, ces principes ne se sont pas appliqués en Irak ?

R – En Irak, la communauté internationale avait fait le choix unanime de l’élimination des armes de destruction massive. C’était l’objectif clairement fixé par la résolution 1441. Selon nous, il fallait au moins aller jusqu’au terme du processus. C’était essentiel pour légitimer, le cas échéant, un acte de guerre.

Ce processus légal avait sa logique évolutive : si les résolutions des Nations unies n’étaient pas respectées, à partir de ce moment-là le recours à la force, comme nous l’avons toujours dit à l’époque, pourrait être envisagé. Encore fallait-il que le processus soit mené jusqu’à son terme. Dès lors que la communauté internationale, à un moment donné, s’était fixé un objectif, nous devions nous attacher à l’atteindre. C’est l’inverse qui s’est produit : certains ont eu la tentation de discréditer les inspecteurs et les Nations unies. La France, pour sa part, a fait en permanence des propositions pour renforcer le régime des inspections, améliorer son efficacité, diminuer les délais. A chaque session ministérielle du Conseil de sécurité, j’ai proposé des initiatives avec le souci constant de donner aux inspecteurs, à chaque étape, les moyens d’exercer leur contrôle. Dans la dernière phase du débat, nous avons même proposé, pour sortir de l’impasse dans laquelle conduisait la demande de recours automatique à la force, une réunion du Conseil de sécurité au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement pour permettre à chacun de prendre ses responsabilités. Nous avons été toujours fidèles à l’esprit et à la lettre même de la résolution 1441 qui plaçait les inspecteurs au coeur du dispositif. Mais très vite, nous avons eu le sentiment qu’il y avait deux logiques et deux calendriers différents : d’un côté, un calendrier militaire marqué par des déploiements massifs de forces qui conduisaient inéluctablement à une intervention armée, de l’autre, le travail de la diplomatie multilatérale. J’ajoute que, tout au long de cette période, la France a indiqué qu’elle était prête à intervenir militairement s’il apparaissait que les inspections avaient échoué et à condition que le Conseil de sécurité donne à cet égard un mandat clair. Cela n’a pas été le cas.

Q – Sur l’Irak, la France a voulu aller jusqu’au bout de ses convictions. Aller jusqu’à annoncer à l’avance son veto ? Aller jusqu’à faire campagne en Afrique contre les Etats-Unis et la Grande Bretagne ?

R – La France a fait campagne, avec beaucoup d’autres ; pour une position de principes et pas le moins du monde contre les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. Elle n’a jamais, en particulier, eu un mot contre les Etats-Unis, ce qui, dans le contexte qui régnait dans les medias, n’était pas sans mérite. C’est en tout cas sans difficulté que je peux vous expliquer les motifs qui nous ont conduits à évoquer le droit de veto comme à effectuer une tournée en Afrique pour exposer nos positions.

Sur le veto, qu’avons-nous dit ? Je vous rappelle qu’il s’agissait d’un projet de résolution britannique qui envisageait le recours automatique à la force et qui venait donc remettre en cause l’équilibre difficilement atteint par la résolution 1441. La France a donc déclaré que ce texte, tel qu’il était proposé, ne pourrait recueillir son accord. D’autres pays membres du Conseil de sécurité ont dit la même chose et même proposé des amendements prévoyant une période d’observation supplémentaire pour permettre aux inspecteurs d’achever leur travail. Les positions étaient claires J’observe d’ailleurs que plusieurs responsables de haut niveau à Washington – et non des moindres – ont critiqué cette idée d’une deuxième résolution, la jugeant inutile et de nature à diviser. Le tort de la France serait donc d’avoir dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. Faut-il rappeler d’ailleurs que de nombreux membres du Conseil de sécurité, soumis à de fortes pressions pour changer leur position et voter le texte anglais, avaient demandé à notre pays de s’exprimer publiquement sur ce sujet pour les conforter dans leur attitude ?

Quant à ma tournée en Afrique, elle répondait à un besoin d’explication et de dialogue à l’égard de pays avec lesquels nous entretenons des relations étroites et anciennes. Ces pays avaient d’ailleurs été approchés de la même manière par les Etats-Unis et la Grande Bretagne. Faut-il rappeler enfin qu’ils n’ont pas changé de position au Conseil de sécurité tout au long de la crise ?

Q – Monsieur le Ministre, je connais bien votre thèse sur la primauté du droit par rapport à la force et la nécessité du dialogue plutôt que l’utilisation des armes. Mais à cela certains répondent que 17 résolutions avaient été votées depuis la première guerre du Golfe et que chacune permettait une intervention parce que Saddam les avait allègrement violées. Donc ce n’était pas une guerre préventive, c’était une guerre de sanctions. Deuxièmement, je connais aussi l’argument selon lequel il y a des interventions au Kosovo et ailleurs qui se sont passées de l’approbation des autorités onusiennes. Mais n’entrons pas dans ce débat. Ma question était plutôt : est-ce que ce raisonnement ne sert pas parfois tout simplement à cautionner un statu quo qui est très insatisfaisant ?

R – Non seulement il n’y avait pas de statu quo, mais les choses avançaient rapidement : le désarmement de l’Irak avait commencé, les missiles étaient détruits, les scientifiques interrogés. L’unité de la communauté internationale donnait toute sa force à son message. Par la suite, ce processus a été interrompu avant terme.
Q – On utilise toute sorte d’arguments pour justifier la non-action et parfois même le renoncement, Vous incarnez le contraire de cela. On dit toujours il y a deux poids deux mesures, puisqu’on n’est pas intervenu contre les Syriens pourquoi intervenir contre l’Irak etc. Est-ce qu’on est condamné à ne rien faire tout le temps par souci de cohérence ?

R – C’est en effet un risque et l’objection ne me laisse pas du tout indifférent, vous pouvez l’imaginer. Je me la suis faite maintes fois à moi-même. Mais toute la démarche que j’appuie doit permettre de dépasser ce risque d’immobilisme ou de cynisme. C’est bien pour cela que nous avons posé comme règle de base que le statu quo était inacceptable. Il faut donc agir mais la véritable question, c’est comment.

Il faut prendre la mesure de la situation : aujourd’hui plus que jamais, nous courons le risque d’affrontements majeurs. Nous sommes dans un univers complexe où les armes dont nous disposons ne doivent pas nous conduire à nous tromper sur la véritable efficacité. Parce que nous ne pouvons nous satisfaire de remèdes qui n’en sont pas. Régler par la force une situation considérée comme inacceptable peut avoir des vertus. Encore faut-il s’assurer que, dans le moyen et le long terme, cela apportera en fin de compte davantage de stabilité. Or, chacun le voit bien, une action prématurée ou injuste, qui ne serait pas légitimée par la communauté internationale, est susceptible d’avoir des conséquences négatives. Et en particulier d’amener de nouveaux soutiens au terrorisme et de nouvelles occasions de déstabilisation. C’est particulièrement vrai au Moyen-Orient, région fortement instable, où le recours à la force peut susciter des phénomènes de retour en boomerang. Il faut donc veiller à ce que la logique de confrontation ne conduise pas, par des crispations identitaires, à un engrenage de violences. Car le calcul des terroristes est d’enclencher une spirale d’affrontements qui échapperait à tout contrôle, avec le dessein de provoquer au final un choc des civilisations, une guerre entre l’Islam et l’Occident.

Nous assistons à une véritable révolution de la puissance. Autrefois, les instruments classiques de la puissance, technologique, économique, militaire, étaient la clé de la domination et de l’organisation du monde. Mais aujourd’hui cette puissance matérielle doit composer avec des facteurs immatériels tels que les données identitaires, religieux ou culturels qui secrètent des réactions d’allergie à la force. Dans ce contexte, elle devient largement inopérante. Face à l’exaltation du sacrifice manipulée par des fanatiques, la force n’est plus un rempart. Elle ne peut être qu’une composante à n’employer qu’en dernier recours d’une stratégie plus large.

Dans un monde asymétrique, de petits groupes sans vertu représentative, sans capacité de puissance comparable à celle des Etats, ont acquis une capacité extraordinaire de désorganisation. Ils peuvent frapper au coeur de pays qui se croient invulnérables. Nous devons veiller à ce que, dans ce nouveau rapport de force, qui n’est plus un rapport du fort au fort mais du fort au fou, le fou ne puisse ébranler le fort. Ou que ne se crée une nouvelle bipolarité qui opposerait les nantis de la modernité à la coalition de tous ceux qu’elle laisse en marge.

Pour éviter cette logique d’incompréhension, nous devons faire ensemble un travail de pédagogie et de réflexion. Nous nous sommes battus afin que, dans l’affaire irakienne, l’unanimité se fasse dans le cadre des Nations unies sur la résolution 1441. Aujourd’hui, dans un monde vulnérable, menacé de fractures, où les crises d’identité sont si profondes, la recherche du consensus sur la scène internationale est essentielle si l’on veut éviter la confrontation des cultures et des religions.

Q – Ce n’est pas joué !

R – Je ne vous le fais pas dire ! Le risque – et c’est pour cela que nous avons pris une position aussi forte – c’est de croire que ce qui a été fait en Irak pourrait être reproduit ailleurs. Le déploiement de la force ne peut d’un coup de baguette magique, par un effet mimétique ou d’exemplarité, créer des cercles vertueux. Une politique mondiale ne peut se réduire à une politique de sécurité. Notre conviction, c’est qu’il n’y a pas de politique de sécurité qui puisse donner des résultats si elle ne va pas de pair avec une stratégie de paix.

C’est l’idée que nous avons défendue pour le Proche-Orient. Je pense qu’une occasion a été manquée, au lendemain de la guerre en Irak, d’arriver à une réconciliation de la société internationale avec le retour des Nations unies qui apportent la légitimité. Aujourd’hui, une nouvelle occasion se présente avec la fin de la dictature, mais il ne faudrait pas la rater. Sans quoi, nous risquons de voir s’envenimer davantage ces crises.

Q – Vous, vous êtes de bonne foi, mais il y a des gens qui utilisent ce raisonnement pour précisément consacrer le statu quo aussi inique soit-il dans tous les cas de figure.

R – Vous dites dans tous les cas de figure. C’est bien pour cela que nous pensons, et nous l’avons dit, que nous devons être en permanence dans une logique d’initiative.

Nous avions dit aux Américains que, pour être efficace à Bagdad, il fallait d’abord montrer que nous étions capables d’être efficaces à Jérusalem. Une société internationale, qui aurait su régler le conflit du Proche-Orient, aurait eu une toute autre légitimité pour intervenir en Irak ! Et une fois de plus, la clé n’était pas tant le principe d’une intervention en Irak que les modalités de cette intervention.

Au Kosovo, que vous avez évoqué, la situation était tout à fait particulière. Nous étions confrontés à une crise ouverte qui créait une situation d’urgence. Il y avait une menace imminente de massacre de toute une communauté et l’essentiel des membres des Nations unies, à une exception près, s’était rallié à l’idée d’une intervention. Les principes de réflexion et d’action collective s’étaient clairement illustrés dans le cadre du Kosovo.

Dans le cas de l’Irak, les choses se présentaient différemment puisque la communauté internationale avait engagé un processus intrusif et que nous étions sur le terrain, en mesure de recueillir des informations, ce qui créait les conditions d’un progrès vers le désarmement effectif de l’Irak. C’est vrai que cela ne touchait pas à la nature même du régime, même si cela engageait un processus qui réduisait de fait sa capacité d’agir et pouvait conduire, à terme, à une évolution politique bénéfique pour le peuple irakien.

Q – Si les Américains avaient dit : le régime irakien est en soi une insulte à la loi internationale. C’est le seul régime depuis 50 ans qui ait gazé son propre peuple, c’est ce qu’on fait de pire. Quelle eût été votre réaction personnelle et quelle eût été l’attitude de la France ?

R – Le débat n’a jamais été posé en ces termes. C’est toute la question difficile du droit d’ingérence. J’ai la conviction que la souveraineté des Etats peut et doit être limitée en cas d’atteintes graves et urgentes au droit humanitaire. Mais il est essentiel de définir ensemble les règles et les modalités de ce droit. Le Conseil de sécurité travaille dans ce sens. La répression des violations les plus graves du droit humanitaire devient plus efficace avec l’établissement de la Cour pénale internationale, dont la vocation est universelle.

Les instruments dont dispose la communauté internationale ne répondent pas pleinement, aujourd’hui, à toutes les exigences. Il faut renforcer le Haut commissariat aux Droits de l’Homme, poursuivre le travail normatif entrepris par la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU, mieux assurer le respect des règles qu’elle définit en développant les mécanismes de surveillance, renforcer l’alerte précoce. Cette responsabilité internationale doit conduire à réfléchir aux nouveaux outils qui permettraient d’être plus efficaces face à des situations inacceptables.

Dans le cadre de la crise irakienne, ce qui a été mis en avant, c’était le risque de prolifération : le danger de voir l’Irak utiliser des armes de destruction massive. C’était sur la base de ce constat que tous les membres du Conseil de sécurité, Etats-Unis compris, se sont mis d’accord sur la résolution 1441. Nous avons engagé un processus actif avec des inspecteurs qui ont progressé sur le terrain, en tout cas si on s’en tient aux rapports faits devant les Nations unies. Je crois que le processus qui était engagé à travers les institutions internationales était de nature, par cercles successifs, à permettre d’aborder un certain nombre des questions que vous posez.

Mais la communauté internationale aurait pu être fondée à dire, sur la base d’un certain nombre d’informations – et les Etats Unis auraient pu apporter des éléments à cet égard – que la situation des Droits de l’Homme en Irak méritait que nous allions plus loin dans l’entreprise qui était la nôtre.

Il reste que cela aurait posé des questions de principe, en particulier vis-à-vis de la communauté régionale, parce qu’un certain nombre de pays auraient estimé qu’il y avait deux poids deux mesures. Or, il est important d’éviter, dans la vie internationale, des situations asymétriques où la règle de l’un n’est pas partagée par l’autre. Aujourd’hui il faut que la communauté internationale réfléchisse ouvertement sur un certain nombre de ces situations et cherche à se doter des outils qui nous permettraient d’agir dans ces cas-là.

En tout état de cause, nous devons développer une concertation avec l’ensemble des Etats concernés et faire en sorte que les motivations de nos interventions soient solidement étayées. Nous ne pouvons pas agir pour des raisons qui peuvent, après coup, paraître sujettes à caution, car vous voyez bien les amalgames qui peuvent être faits, les supputations sur les véritables motivations de telle ou telle intervention. Nous rentrerions dans toute une série d’interprétations dommageables pour le fonctionnement de la vie internationale.

Q – Vous avez le respect de la souveraineté des Etats d’un côté, puis vous avez le principe d’ingérence de l’autre. Vous vous souvenez de votre débat avec Glucksmann. Où se situe la limite et comment forger précisément l’instrument qui permet de l’apprécier ? C’est cela le fond du problème. Il y a un seuil au-delà duquel ça devient insupportable. Alors comment fait-on ?

R – Il y a deux types de situations. Il y a celle de l’urgence humanitaire, comme c’était le cas au Kosovo où se profilait le risque de génocide. Tous les moyens ayant échoué, restait la force.

Il y a aussi la situation où l’intégration d’un Etat dans la vie internationale permet, par le dialogue, de faire évoluer les choses. Je pense que nous avons ainsi engagé un dialogue fructueux avec l’Iran. Le pari de la réforme et de l’ouverture est susceptible d’améliorer la situation dans un certain nombre de cas. Quand nous pouvons accompagner, favoriser cette ouverture et cette réforme, je crois qu’il faut le faire.

Q – Mais avec quand même la conscience que la frontière entre l’accompagnement et la caution est parfois fragile…

R – Oui, mais posez-vous cette question essentielle : qui décide qu’une situation est acceptable ou ne l’est pas ? C’est là qu’il y a un véritable risque. Un monde où l’action unilatérale et préventive serait généralisée serait un monde infiniment plus violent. Parce qu’une fois de plus, le problème de l’arbitre, de la règle, de la légitimité des décisions se poserait.

On peut effectivement aborder les choses sous l’angle des Droits de l’Homme, mais encore faut-il être bien informé. Je vous donne un cas très concret auquel nous avons été confrontés dans l’affaire de la Côte-d’Ivoire. Des informations avaient circulé sur l’existence de charniers. La France a été le premier pays à saisir le Haut commissariat aux Droits de l’Homme. Elle a demandé qu’une enquête soit faite sur l’ensemble des faits, intervenus depuis le début de la crise, et sur la totalité du territoire : personne ni rien n’était exclu. De fait, à ma grande surprise, cette initiative a été saluée à la fois par les autorités et les rebelles de l’époque. Cela montre que, quand la communauté internationale est capable d’envoyer sur place, dans des situations de crise, une commission qui peut être à la fois, comme les inspecteurs l’étaient en Irak, son oeil et sa main, cela modifie la donne.

Le grand problème aujourd’hui, dans la vie internationale, c’est de connaître la réalité et de la faire connaître. L’enjeu de l’information, de la vérité de l’information, est extrêmement important. Si nous rentrons dans des logiques plus intrusives, il faut que l’action de la communauté internationale soit solidement fondée. Dans la crise irakienne, à chaque étape, la France a fait des propositions pour accroître la crédibilité de la parole internationale et, en l’occurrence, celle des inspecteurs, afin de renforcer l’efficacité de notre action. Il n’y a pas d’action efficace s’il n’y a pas de communauté d’information qui la justifie. C’est pourquoi nous avons proposé de créer un corps d’inspecteurs des Droits de l’Homme dans le cadre des Nations unies.

Q – Je vais me faire l’avocat du diable. Le fait de n’avoir utilisé, pour notre pays, qui est quand même celui qui nous intéresse au premier chef, le mot de dictateur appliqué à Saddam Hussein, qu’à l’issue des interventions américaines et des premiers succès américains après 30 ans, n’est-il pas en soi quelque chose qui cautionne justement les situations

R – Vous avez mal lu les déclarations faites au cours de la période. Dans toutes nos interventions, nous avons marqué notre refus de toute complaisance à l’égard de Saddam Hussein.

Q – Mais c’est récemment. Alors que c’est un régime qui est ce qu’on fait de pire depuis 50 ans. Et ça vaut pour d’autres. On a presque le sentiment que quand les régimes iniques sont fragilisés, nous avons des ressources de désignation et d’appellation qui coïncident avec la catégorie du régime. Et que, au nom d’un réalisme qui parfois consiste à cautionner le statu quo même quand il est injuste, et bien on ne le fait pas pendant les périodes où ces régimes sont solides. Et comme notre conversation porte sur les rapports entre la morale et la politique, je me permets de soumettre cette question à votre réflexion.

R – Que la communauté internationale rencontre des difficultés pour définir des outils conceptuels et des outils tout court quand il s’agit de traiter ce type de situations, c’est l’évidence. Mais il faut insister sur le fait que le principe de justice n’est pas divisible.

La clé de l’histoire mondiale aujourd’hui, c’est la question de la justice. Or si nous ne pouvons pas nous entendre sur une justice mondiale, sur la base d’une démocratie mondiale, les fondements mêmes de l’intervention et de l’action internationale seront mis en cause.

C’est en cela que l’action unilatérale et préventive peut être dangereuse. Et c’est pour cela qu’il y a une discordance entre la volonté de créer un nouvel ordre et le fait d’agir en dehors des instances internationales. Si nous voulons avancer, nous devons prendre le risque de le faire ensemble. Sans quoi une partie de la planète se dresserait contre l’autre. Si une intervention des démocraties occidentales doit donner le sentiment d’un conflit entre les valeurs des uns et celles des autres, alors elle n’a aucune chance d’aboutir et le monde que nous nous préparons sera infiniment plus violent que celui que nous connaissons. C’est pourquoi je le redis : il faut prendre en compte la complexité de la vie du monde qui connaît à la fois un certain nombre de valeurs universelles et une diversité des cultures, des religions et des croyances. Il faut faire travailler ensemble ces deux dynamiques.

Q – Je vous pousse un peu dans cette direction, car depuis votre intervention à l’ONU, vous incarnez une forme de dimension éthique. Est-ce que l’idée, par exemple, de l’axe du mal vous choque ? Est-ce qu’après tout le fait de dire « il n’y a pas de symétrie morale entre tous les régimes » est quelque chose qui intellectuellement est choquant ?

R – L’essentiel, c’est que les outils intellectuels, les mots que l’on utilise permettent de trouver les bonnes solutions. Là se situe le piège : si vous diabolisez, vous incitez à la crispation et à la surenchère.

Pourquoi croyez-vous qu’un certain nombre d’Etats aujourd’hui peuvent être tentés de se doter d’armes de destruction massive ? Tout simplement parce qu’ils se sentent vulnérables et qu’ils ont le sentiment que, dès lors qu’ils possèderont ces armes, ils seront immunisés. Vous voyez la pernicieuse incitation à la prolifération que cela peut constituer. Donc, veillons à ne pas provoquer des réflexes qui sont exactement l’inverse de ce que nous souhaitons.

Dans le même ordre d’idées, déclarer la guerre au terrorisme, n’est-ce pas, justement, le meilleur moyen de donner un statut au terrorisme, c’est-à-dire un statut de combattant aux terroristes qui se prétendent justement en guerre contre nous ? Une position qui, par notre attitude, risque d’encourager son développement. C’est pour cela, je crois, qu’il faut d’abord prendre la mesure des phénomènes, sans renoncer pour autant à rester vigilant et à ne jamais baisser la garde. Si l’on était convaincu que le terrorisme, c’est un certain nombre d’Etats, de groupes politiquement organisés, alors évidemment, déclarons-leur la guerre, et une fois qu’on les aura empêché de nuire par tous les moyens, le problème sera réglé.

Mais la question est beaucoup plus complexe. Le terrorisme peut se passer aujourd’hui de bases territoriales. Il y a dans le terrorisme des composantes extrêmement diverses, nationales, religieuses, politiques et toutes se nourrissent les unes les autres. Elles imprègnent par porosité toute une série de sphères des populations qui, par frustration, par humiliation, rejoignent par capillarité les rangs du terrorisme. Et une mauvaise gestion des crises peut conduire à gonfler ces rangs encore davantage.

Donc, il est extrêmement important d’avoir les bonnes réponses ; sans quoi, en voulant soigner le malade, on risque de le tuer. La morale, ce n’est pas forcément la bonne conscience, ce n’est pas forcément se faire plaisir. La morale, c’est fixer une règle et voir comment tous ensemble nous pouvons assurer son respect. Il n’y a pas d’un côté les bons et d’un autre les méchants. Les réalités sont beaucoup plus contrastées.

Q – Vous avez raison. S’il n’y avait que vous et moi, ce serait réglé. Le problème, c’est que beaucoup utilisent cette argumentation qui est parfaite pour cautionner un statu quo et ne rien faire. Et c’est très précisément à quoi on s’est affronté depuis des années.

R – C’est l’affrontement entre deux éthiques, celle de la conviction et celle de la responsabilité.

La première, l’éthique de la conviction, c’est le culte de la bonne conscience, ce que Hegel appelait la belle âme qui ne se soucie pas de prendre en compte les contraintes de la réalité mais préfère toujours s’en tenir à la pureté des principes. Elle a les mains propres mais le problème, c’est que, souvent, elle n’a pas de mains ou que ses mains ne sont pas à la mesure des enjeux. Du haut de ses exigences d’apparence morale, elle juge toujours que l’éthique de la responsabilité est une forme de cynisme, une concession à la « realpolitik ». Je dis d’apparence parce que la seule morale valide en politique est celle de responsabilité, celle qui rend compte de l’action et de ses conséquences.

L’éthique de la responsabilité bien comprise poursuit des objectifs moraux et des convictions fermes tout en prenant en compte le réel. Du point de vue de la responsabilité, prendre le risque de l’instabilité au nom de la recherche de la démocratie est un facteur qu’on doit soupeser soigneusement avant d’agir. Ce n’est nullement par cynisme que je dis cela mais, au contraire, par réel souci éthique, c’est-à-dire par souci de réconcilier les principes et la réalité. Faute de quoi, on prend le risque, au nom de la pureté de la conscience du monde, de multiplier les effets pervers et les conséquences inattendues les plus désastreuses.

Ce n’est ni par lâcheté ni par indifférence que la France n’est pas intervenue en Irak mais parce que nous prenions en compte cette problématique des effets pervers et des conséquences inattendues. On ne peut pas construire un monde plus juste si l’on commence soi-même par ignorer le droit et par agir sans légitimité réelle.

Q – Je ne parle pas de nous en particulier.

R – Non, mais je parle du monde, je parle de la planète et je cherche à apprécier. Il faut bien comprendre l’enjeu de la politique américaine de ce point de vue-là.

Pourquoi les choses ont-elles changé, pourquoi l’Amérique aujourd’hui est-elle tentée par de nouveaux types d’action ? C’est que nous avons changé de monde. Trois grandes révolutions se sont produites.

La première, c’est la chute du mur de Berlin. Tout à coup, les blocs se sont effondrés avec leur règle de fer : nous sommes sortis d’un équilibre où la dissuasion nucléaire suffisait à geler les conflits au centre. La deuxième, c’est la mondialisation avec ses bons côtés mais aussi sa face d’ombre : aujourd’hui, toute la planète se regarde à la télévision et il y a une conscience mondiale, bonne ou mauvaise, qui se précise. A partir de là, les oppositions au plan international se trouvent exacerbées. Troisième rupture : le 11 septembre. L’Amérique, en même temps qu’elle découvrait sa nouvelle puissance issue de la chute du mur de Berlin, son statut de seule grande puissance, a découvert sa fragilité, sa vulnérabilité. Ce contraste l’amène à rechercher une organisation du monde appuyée sur sa puissance : l’économie, la technologie, le militaire. Ça, c’est relativement nouveau. La conscience qu’on a de ce monde ne date que de quelques années.

Une intervention militaire comme en Afghanistan, nous sommes pour. La France y a été présente dès le début ; elle est le 2e pays contributeur de troupes de l’OTAN. Personne ne peut donc dire que la France ne prend pas ses responsabilités sur la scène internationale.

Mais l’usage de la force ne doit intervenir qu’en dernier recours, en appui d’une véritable stratégie de paix. Si nous sommes dans une stratégie de paix au Proche-Orient, si nous sommes dans une stratégie de forte incitation, y compris intrusive, en Irak – c’était tout le sens de la résolution 1441 – si nous sommes animés d’une véritable volonté de paix en Afghanistan, alors cette dynamique-là, s’accompagnant d’une stratégie globale portée par la communauté internationale, pourra donner des résultats.

Au-delà de la constatation qui nous est commune, à savoir l’impossibilité d’en rester au statu quo, nous devons diversifier les approches. Et pour cela, il faut réfléchir en commun, élaborer un nouveau cadre de gestion des crises, inventer les instruments qui permettront d’agir et les gérer ensemble. Et cela, il faut le faire vite, très vite.

À partir de là, il faut en particulier se saisir de toutes les situations que l’on qualifiait du temps de la logique des blocs de périphériques et qui ne menaçaient pas directement la partie occidentale du monde. Aujourd’hui, nous constatons que toutes les situations, même les plus infimes, même les plus périphériques, influencent l’ordre au centre. Et donc, on peut se retrouver devant une crise mondiale née du Moyen-Orient, voire de l’Afghanistan, de la Corée du Nord ou de la Corne de l’Afrique. L’interdépendance des crises, l’interdépendance du monde, l’interdépendance entre la prolifération et le terrorisme font que tout devient plus sensible.

Nous devons donc gérer l’ensemble de ces situations, elles-mêmes extrêmement diversifiées. Certains Etats sont tombés dans le chaos : comment les prendre en charge de telle sorte qu’ils puissent se reconstruire ? D’autres sont menacés par le cycle de la violence : comment leur éviter d’y être emportés ? D’autres dans le domaine de prolifération ou de Droits de l’Homme, sont en infraction, ou soupçonnés de l’être : faut-il user à leur égard de la coercition, des pressions ou des incitations ? D’autres se sont engagés, à des degrés divers, dans la voie du dialogue avec la communauté internationale : comment les y faire progresser de manière irréversible ? Chaque cas relève d’un traitement particulier.

Q – L’Amérique n’a pas pour seule loi le recours à la force. Ainsi dans le cas de la Libye a-t-elle recouru à la négociation.

R – Cette affaire est riche d’enseignements. Elle montre qu’en l’état actuel du monde, où il n’est plus possible de jouer sur la bipolarité pour violer impunément les normes internationales, où les conditions sont créées pour que la planète s’unifie autour de valeurs universelles, les incitations à se réinsérer pleinement dans la communauté internationale sont fortes. Nous l’avions constaté pour l’Iran ; c’est désormais vrai pour la Libye. Quel changement quand on se souvient d’un passé qui n’est pas si ancien !

Cette dernière affaire a également illustré la pertinence de la voie diplomatique. Car il faut savoir que la Libye avait demandé l’ouverture de négociations avant même l’intervention militaire en Irak. Dans le cas irakien, nous aurions aimé que la communauté internationale puisse aller jusqu’au bout de sa démarche afin de voir si le résultat qu’elle visait, le désarmement complet et immédiat de l’Irak, ne pouvait pas être obtenu sans mettre en cause son unité et prendre les risques inhérents à l’usage de la force.

Q – Regrettez-vous que l’Amérique ait agi sans nous en Libye ?

R – Non, pas du tout. Dans un processus diplomatique, qui répond à des exigences de respect du droit et de légitimité, il faut se donner les meilleures chances, tirer le meilleur parti des capacités dont on dispose, s’attacher au principe d’efficacité. Souvent, à un moment donné, certains Etats sont mieux placés que d’autres pour amorcer un processus au bénéfice de tous. Ainsi dans l’affaire du programme nucléaire iranien, il s’est avéré que la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France étaient en situation favorable pour obtenir des résultats. Dans le cas libyen, ce sont les Etats-Unis et le Royaume-Uni qui étaient les mieux à même de convaincre ce pays de s’engager dans un processus de règlement du problème des armes de destruction massive. Ils l’ont fait par les moyens de la négociation et dans le respect du droit et des principes universellement reconnus. J’ajoute qu’il y avait sans doute de part et d’autre un vrai intérêt à agir pour conclure le contentieux de l’indemnisation des victimes de l’attentat de Lockerbie et lever les ultimes sanctions afin de permettre le versement des dernières tranches d’indemnités.

Aujourd’hui, l’Agence internationale de l’énergie atomique et les organismes responsables de la lutte contre la prolifération reprennent le dossier. On ne peut que se réjouir de voir que les capacités de négociation de la communauté internationale ont été maximisées, qu’une démarche nouvelle s’esquisse pour résoudre les crises de prolifération, et qu’un pas en avant est accompli par la Libye en direction de la communauté internationale. A présent, nous souhaitons qu’une solution soit trouvée au douloureux problème des victimes de l’avion d’UTA. L’accord intervenu sur les armes de destruction massive crée un nouveau contexte. Nous avons bon espoir que les négociations, réactivées au cours des derniers mois et qui ont permis d’enregistrer des progrès, puissent aboutir dans les prochaines semaines.

Q – Cette affaire n’est-elle pas une illustration supplémentaire du manque de confiance qui caractérise les relations franco-américaines ?

R – Quelles que soient les différences sur l’appréciation des méthodes à adopter pour répondre aux grands défis, nous partageons avec les Etats-Unis l’ambition d’un monde plus sûr et plus prospère où la démocratie et les Droits de l’Homme deviendraient la norme commune. Aussi notre relation se caractérise-t-elle par l’amitié et le dialogue, dont les manifestations sont nombreuses.

Aujourd’hui, il est impératif que Français, Américains et tous les membres de la communauté internationale fassent leur unité autour d’un même objectif : construire un ordre mondial stable et pacifique. Car seule l’unité de la communauté internationale est en mesure de contrer les menaces.

Q – Cet objectif vous paraît-il réaliste quand on admet, comme vous le faites, qu’il y a en réalité face à face deux visions très différentes du monde ?

R – C’est vrai qu’il y a deux attitudes différentes, en particulier s’agissant du recours à la force. Ce n’est pas surprenant d’ailleurs, car on peut y voir le résultat de deux expériences historiques différentes.

L’Europe a appris à travers l’histoire que si l’on sait quand on entre en guerre, on sait beaucoup plus difficilement quand on va en sortir. Songez à la guerre de Cent Ans ou, plus près de nous, à la Première guerre mondiale. En 1914, les peuples d’Europe étaient prêts à partir en guerre. Ils s’imaginaient que cette guerre serait courte et qu’elle établirait rapidement un nouvel ordre sur le continent européen. Quatre années plus tard, la France et l’Allemagne sortaient exsangues du conflit. Nos deux pays en ont gardé une blessure profonde, affirmant haut et fort leur volonté du « plus jamais ça ». En 1939 pourtant, la guerre redevenait inévitable. Et avec elle son lot de blessures, de massacres, de destructions irréparables. Comment le continent européen n’aurait-il pas été définitivement marqué par cette expérience de haine et de douleur ? L’Europe n’est pas fille de Vénus. Elle est au contraire l’enfant conscient de Mars. Elle sait le prix de la guerre. Elle ne croit plus dans les vertus de long terme de l’usage de la force, sauf lorsque les circonstances les plus extrêmes le justifient. Les Etats-Unis, au contraire, ont la tentation de croire en l’efficacité de la guerre moderne, portée par une technologie aux performances sans limites. Et pourtant, eux aussi ont traversé l’expérience de l’échec militaire et peuvent mesurer, à partir de leur propre passé, les risques considérables liés à l’engagement des forces armées.

A partir de là, il y a sans doute deux manières différentes d’aborder et de gérer les crises. Faut-il renoncer pour autant à essayer de trouver un chemin commun ? Je ne le pense pas : il faut pour cela que chacun manifeste une volonté de dialogue. Comme je l’ai déjà indiqué, la France n’a jamais refusé, pour sa part, l’usage de la force dès lors que les instruments du droit international se révèlent insuffisants – et c’est encore souvent le cas aujourd’hui dans la défense des Droits de l’Homme – et que le recours à la force s’effectue dans un cadre précis avec le soutien de la communauté internationale.

Mais, derrière le débat sur la force, c’est bien une certaine vision de l’organisation internationale que la France défend, avec l’idée qu’une vraie démocratie doit être mise en place au niveau mondial, capable de transcender les égoïsmes des Etats et de proposer une véritable gouvernance face aux défis que nous devons affronter ensemble : pauvreté, malnutritions, chômage, insécurité, terrorisme, prolifération… Ne faisons pas preuve de naïveté, nous savons qu’il faudra du temps et des efforts patients pour instaurer. Mais nous restons convaincus qu’il faut avancer dans cette voie, car c’est la seule qui apportera des solutions durables, légitimes et efficaces aux problèmes que nous affrontons.
Q – Tournons-nous vers une autre zone, puisque qu’on est sur la limite entre la caution et au contraire l’évolution lente par le dialogue et la concertation. Du temps de Brejnev, qui avait raison ? C’est la question que Glucksman posait à voix haute au cours de cette réunion. Est-ce que c’était les Foucault, les Ionesco, les Aron qui dénonçaient les atteintes au droit de l’Homme en Russie ou est-ce que c’étaient les Giscard qui voyaient en Brejnev, je ne dirais pas un facteur de démocratisation, mais enfin ceux qui défendaient cette thèse ? Est-ce que les partisans de Sakharov n’avaient pas raison contre les partisans de Brejnev ? Est-ce qu’il n’est pas sain parfois, d’avoir raison trop tôt ?

R – Il faut nuancer. Il n’y a pas d’un côté les intellectuels qui détiendraient la vérité et de l’autre les politiques qui camperaient dans l’erreur. Les dernières décennies ont montré un tâtonnement collectif.

Combien de voix ont soutenu le régime soviétique ou encore la révolution culturelle en Chine. Pour un Gide revenu d’Union Soviétique et faisant amende honorable après avoir vu la réalité de la dictature, combien ont continué à défendre des illusions meurtrières ? Les intellectuels n’ont pas toujours eu raison ; ils n’ont pas plaidé toujours et partout pour les Droits de l’Homme. Et il nous reste, tous ensemble, à tirer les leçons de ces égarements.

La dénonciation des atteintes aux Droits de l’Homme fait partie du travail de conscience de la communauté internationale. Travail indispensable. Que des voix s’élèvent à un moment donné pour dénoncer, je trouve que c’est normal. La vraie question, c’est : au-delà de ce travail de parole indispensable, quels sont les moyens qui permettent d’agir le plus efficacement, à un moment donné de la vie internationale ?

Aujourd’hui, la problématique des Droits de l’Homme ne se pose plus dans les mêmes termes, ou en tout cas peut difficilement être gérée de la même façon qu’il y a 20 ans. Nous vivons désormais dans « l’après-mur » de Berlin. Il faut d’abord savoir comment nous pouvons encourager les processus de démocratisation pour que ces valeurs, que nous considérons comme indivisibles et universelles, puissent être mieux respectées par tous ?

Evitons d’utiliser, par bonne conscience, des moyens qui amèneraient le résultat exactement inverse. Prenons le cas du Zimbabwe. A vouloir, à un moment donné, poser un certain nombre d’exigences, on déclenche des phénomènes de solidarité régionale – on le voit bien en Afrique – ou de replis sur soi qui engendrent exactement l’inverse de ce que nous souhaitons. Comment faire évoluer un pays qui se raidit et est tenté par des comportements que nous considérons comme inacceptables sur le plan des Droits de l’Homme ? Je crois que la clé, c’est d’apprécier d’abord la situation exacte.

Prenons le cas de la Russie. C’est un pays en transition, qui a connu en quelques années – moins de quinze ans depuis 1991 – une évolution tout à fait considérable, dans le sens de l’ouverture, de la mise en place d’un système démocratique, de la réforme. Le revenu par habitant a doublé, une refonte du droit a été entreprise, l’économie s’est libéralisée et ouverte sur l’extérieur, la lutte contre les circuits financiers illicites a été engagée, ce qui a conduit à rayer la Russie de la liste noire du Gafi : les acquis du processus de transition ne manquent pas et invitent à aller plus loin. Faut-il risquer d’interrompre ce processus en isolant un pays qui aujourd’hui s’achemine vers la démocratie ?

Pour juger de l’application des valeurs indivisibles et universelles, il faut prendre en compte l’évolution des sociétés, les rythmes spécifiques et, de ce fait, indispensables pour faire bouger les choses. Quelle que soit l’exigence forte que nous avons de voir respecter les Droits de l’Homme et la démocratie, est-ce que nous pouvons dicter cela de l’extérieur ? Là, je le dis clairement, et ne crains pas de me répéter : les phénomènes d’identité, les phénomènes de société font qu’une mauvaise gestion des incitations ou des pressions provoque souvent l’effet inverse de ce que nous souhaitons. On ne peut réussir sans un véritable travail global.

Q – Comment fait-on pour faire évoluer la Russie de Poutine aujourd’hui sur le bâillonnement des médias, l’intervention en Tchétchénie, sur les élections bidons sur les types mis en taule, sur la verticale du pouvoir ? Les meilleurs observateurs de la Russie s’accordent à dire qu’il y a une reprise en main. Ce qui ne veut pas dire que Poutine n’est pas le meilleur pour la Russie aujourd’hui c’est un autre problème. Comment fait-on par la méthode intelligente et subtile que vous décrivez pour faire évoluer ces choses concrètement ?

R – On parie sur la réforme. On parie sur l’ouverture. On accélère les processus de développement de la Russie et d’intégration dans le jeu international, dans les échanges mondiaux, dans ses relations avec l’Union européenne. Je crois que tout ce qui a été fait au cours de ces dernières années, le partenariat avec l’OTAN, le partenariat avec l’Union européenne, sont autant d’éléments qui favorisent cette ouverture. Ceux qui ont connu l’URSS sous Brejnev et voient la Russie aujourd’hui constatent de singulières évolutions.

Q – Ce n’est pas grâce à Samuel Pisar et au commerce Est/Ouest ?

R – Je crois que fondamentalement, il s’agit d’évolutions profondes de la société russe. Ce serait une erreur de mélanger les données. Ce qui s’est passé récemment dans l’affaire des oligarques doit être apprécié dans le cadre du problème de la propriété en Russie, des relations entre l’Etat et les régions, entre l’Etat et les entreprises.

Cela ne remet pas en cause le fait que la Russie est entrée dans un nouvel âge. Que des règles doivent être fixées, qu’il faille du temps pour le faire, que cette évolution soit marquée du sceau de l’exigence, c’est évident. Mais encore faut-il que les choses puissent se passer selon des rythmes et suivant des processus qui permettent de définir un chemin vers le progrès.

Q – Est-ce que vous pensez qu’il est sain de fermer les yeux sur le bâillonnement de la presse en Russie, l’étouffement de toutes les voix dissidentes au nom de la stabilité du réalisme et de la progressivité du processus ? Faut-il fermer les yeux sur la Tchétchénie, et feindre de penser que les élections étaient de vraies élections ?

R – Je ne crois pas qu’il soit jamais bon de fermer les yeux sur quoi que ce soit. Ce qu’il faut, c’est s’interroger sur la meilleure façon de faire progresser les choses. Le dialogue que nous avons aujourd’hui avec Vladimir Poutine et ses ministres et que nous n’avons jamais pu avoir avec aucun de leurs prédécesseurs en Russie est un dialogue d’une transparence et d’une franchise sans équivalent. Nous parlons de tout. Nous parlons de la Tchétchénie, de la situation intérieure de la Russie.

Mais il faut prendre en compte le fait que la Russie aujourd’hui est confrontée au même moment à toutes sortes de problèmes très différents et extrêmement complexes. Cette complexité-là, il faut la gérer. On peut, effectivement, souhaiter que ces évolutions s’accélèrent, mais il faut prendre en compte les extraordinaires tâches et défis qu’il faut relever aujourd’hui dans ce pays-continent.

Q – Est-ce que vous considérez Vladimir Poutine comme un véritable démocrate et un vecteur de démocratisation ?

R – Je suis convaincu que son engagement dans le sens de la réforme et de la démocratie est sincère. Je pense qu’aujourd’hui, c’est sans doute l’homme le mieux placé en Russie pour faire avancer ce processus de démocratisation. Tous les entretiens que nous avons eus avec les Russes au cours des derniers mois – et il y en a eu beaucoup – marquent clairement cette volonté-là.

Ce qui ne veut pas dire que tout soit parfait en Russie. Qu’on puisse discuter des moyens, qu’on puisse considérer à tel et tel moment que les choses pourraient être différentes, je l’admets, mais je crois qu’il y a clairement un engagement et une volonté d’avancer dans la bonne voie de la part de Vladimir Poutine. Reste, évidemment, le problème de la Tchétchénie que nous abordons régulièrement et franchement avec tous nos interlocuteurs russes, dans l’espoir d’une solution politique à ce drame.

Q – Est-ce que vous ne croyez pas que Yasser Arafat est largement responsable de l’impasse dans laquelle se trouve le mouvement palestinien ? Après tout il s’est trompé en Jordanie au moment de Septembre Noir, il s’est trompé au Liban au moment de l’intervention israélienne en 82, il s’est trompé au moment de l’Intifada, il s’est trompé dans sa connivence avec Saddam, il s’est trompé à Camp David en refusant les concessions de Barak. Est-ce que, finalement, il n’est pas, d’une part dépassé, et d’autre part responsable, pour la partie palestinienne de l’impasse dans laquelle se trouve le mouvement palestinien ?

R – Le partage des responsabilités, l’histoire en jugera, ce n’est pas aujourd’hui le fond du problème au Proche-Orient. Avoir voulu cristalliser sur la personne d’Arafat les blocages du processus ne correspondait pas à la réalité ni à l’intérêt de la communauté internationale. Arafat a en outre le mérite d’avoir été élu.

Nous avons aujourd’hui des interlocuteurs du côté palestinien. Nous avons beaucoup travaillé pour faire en sorte que l’Autorité palestinienne puisse, au-delà de son président, être dotée d’un Premier ministre. L’important est d’encourager l’évolution, l’ouverture, l’adaptation de cette Autorité. La difficulté, c’est que nous avons un dialogue de sourds entre les uns et les autres.

Je crois que là encore, il faut enclencher un processus, c’est vraiment le maître mot de la vie internationale. La clé, c’est d’avancer, c’est d’obtenir des résultats. Et une fois que ces résultats sont atteints, on peut en obtenir d’autres. Le problème est donc de trouver le mécanisme qui nous permette d’enclencher une véritable dynamique des négociations. Nous avons aujourd’hui une feuille de route qui établit les principes de la paix, c’est-à-dire ceux fixés par le droit international, et prévoit un certain calendrier. Nous avons aussi, avec les accords de Genève, un exemple de ce que pourrait produire une négociation entre Israéliens et Palestiniens s’attaquant aux problèmes les plus difficiles : statut de Jérusalem, droit au retour des réfugiés. Ce sont des exemples parmi d’autres de ce que pourraient être des solutions. Ce qui manque, c’est le moyen d’amorcer la mise en oeuvre de la feuille de route.

En réalité, la logique des préalables donne aux groupes les plus radicaux un droit de veto sur la paix. Ce sont eux qui dictent leur agenda. Il faut donc échapper à ce chantage des terroristes qui prennent en otage le processus de paix pour, à chaque étape, le bloquer. Car chaque fois qu’il y a un progrès, il se produit un attentat qui remet tout en cause. Pour réussir, il faut une grande détermination à avancer, sortir des procès d’intention et des préalables. C’est l’intérêt de tous. Pour qu’il y ait moins de violence, que les Israéliens reprennent confiance dans la négociation et que les Palestiniens soient de plus en plus nombreux à s’associer à cette avancée vers la paix. C’est-à-dire puissent y croire. S’il y a des gestes forts de la part d’Israël, permettant un retrait des territoires, s’il y a des gestes forts des Palestiniens pour empêcher les terroristes d’agir…

Q – Peut-on sincèrement espérer cela alors que tous les efforts passés incitent plutôt au découragement ?

R – Je le redis : le monde a changé, nous avons changé d’âge. Veillons à ne pas comparer des situations qui ne sont pas comparables. Nous ne pouvons pas penser le monde d’aujourd’hui avec la situation d’hier. Il faut renouveler complètement notre approche. Dans un monde bipolaire, on pouvait avoir un certain nombre de crises, l’équilibre se faisait entre les deux grands de la planète et les choses se négociaient en marge.

Nous sommes aujourd’hui dans un monde où les vents sont infiniment plus forts. C’est ce qui explique la recrudescence du terrorisme. Et dans ce monde balayé par les grands vents, il y a à la fois plus de chances, mais en même temps plus de risques. Donc notre responsabilité collective est plus grande. Ce qui veut dire qu’il faut plus de volonté collective. Au-delà des plans de paix qui ont existé, qui sont un acquis, nous devons savoir si nous choisissons la paix ou le statu quo. Je vous renvoie à la démonstration de tout à l’heure : une approche purement sécuritaire ne peut conduire qu’à plus de violence. Parce que nous savons tous qu’aujourd’hui, il n’y a pas de solution sécuritaire dans cette région.

Q – Parlons du fond. Est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui les Arabes et les Palestiniens sont prêts à accepter sincèrement l’existence d’un Etat juif au Proche-Orient ? D’un autre côté est-ce que vous pensez que Sharon, puisque c’est de lui qu’il s’agit pour encore un temps prévisible, est prêt à accepter l’émergence d’un Etat palestinien ? Ce sont des éléments qui résistent à tous les plans conjoncturels. Ce sont les deux données fondamentales. Quelle est votre appréciation de l’une et de l’autre ?

R – Je suis convaincu que, lors du Sommet de Beyrouth et à la suite du plan saoudien, il y a eu confirmation d’un changement profond de l’attitude du monde arabe vis-à-vis d’Israël. Le choix a été fait d’avancer dans le sens de la paix de façon claire et forte, à travers une reconnaissance pleine et entière d’Israël.

Du côté des autorités israéliennes, il y a une interrogation profonde – et comment n’y aurait-il pas une interrogation profonde sur ce sens de l’histoire – sur le fait qu’à un moment donné, l’acceptation d’Israël puisse être sans arrière-pensées. Mais aucun Israélien ne peut penser aujourd’hui que sa sécurité est mieux assurée par la situation actuelle que par la paix. La paix est la meilleure garantie de la sécurité d’Israël, une garantie plus sûre qu’un mur de séparation au tracé de surcroît illégal. J’en suis convaincu.

Pourquoi ? Parce que toute la communauté internationale devient alors garante de la paix et elle est prête à le faire. Il vaut toujours mieux avoir un interlocuteur que l’on connaît qu’un interlocuteur invisible. Tout le sens de l’histoire va justement dans cette direction. Mais on a le sentiment qu’au Proche-Orient, les hommes hésitent, l’histoire balbutie.

Pourtant, les fondements de la paix n’ont jamais fait l’objet d’un tel consensus. Nous savons tous que l’Etat palestinien sera créé sur la base des frontières de 1967. Il n’y a pas d’autre solution. C’est l’objectif de la communauté internationale ; c’est ce que les Israéliens et les Palestiniens ont accepté en approuvant la feuille de route. Mais tout se passe comme si ce processus était tellement clair qu’on hésitait à y entrer pour des raisons peu ou mal avouées. Aujourd’hui, il n’y a pas d’autre solution que d’avancer vite vers la paix. Car on voit bien que tout le destin du Moyen-Orient se joue là. Toutes les situations sont liées : Bagdad, Jérusalem, l’évolution du rapport de force entre les pays arabes, modérés ou radicaux, l’évolution de l’Iran. Si le pari de la paix et de la stabilité du Moyen-Orient n’est pas fait, il y a le risque de voir les situations se dégrader bien davantage encore. Je ne pense pas qu’Israël puisse méconnaître l’importance de l’enjeu et le danger d’un Moyen-Orient qui serait livré à des forces antagonistes, au terrorisme, à la prolifération. Ce serait un risque beaucoup plus considérable pour son destin que celui de la paix. C’est aussi un enjeu pour le monde entier, car l’évolution de l’Islam n’est pas sans lien évidemment avec le sort des peuples musulmans.

Q – Quel jugement portez-vous sur l’initiative de Genève ? Diriez-vous qu’il s’agit d’un espoir ou d’un leurre ?

R – L’initiative de Genève donne un horizon à la communauté internationale. Dans un contexte marqué par le blocage du processus de règlement, cette initiative prise par des Israéliens et des Palestiniens constitue une raison d’espérer. Elle montre que la négociation est possible et que des solutions peuvent être apportées à toutes les questions, y compris les plus délicates comme le sort de Jérusalem et celui des réfugiés.

Elle a réveillé les consciences en rappelant les enjeux à long terme. Elle a relancé le débat tant du côté palestinien, où un nouveau gouvernement est en place, que du côté israélien, où le Premier ministre s’affirme prêt à reprendre le dialogue. Aussi la France appuie-t-elle cette démarche. Elle était représentée à Genève de façon éminente par Mme Simone Veil, qui était porteuse d’un message du président de la République affirmant que notre pays continuerait d’agir sans relâche pour mettre en oeuvre la feuille de route.

L’important, à présent, est d’utiliser ces circonstances favorables pour relancer l’action diplomatique. Israël et les Palestiniens, je l’ai déjà dit, doivent sortir de la logique des préalables qui donne aux adversaires de la paix la maîtrise de l’agenda, et faire des gestes susceptibles de créer la confiance en marquant leur volonté de progresser. Le Quartet doit se ré-impliquer et l’ensemble des pays de la région se mobiliser.

La France avance des idées pour une action internationale plus audacieuse : réunir la conférence de paix prévue par la feuille de route, ce qui marquerait l’engagement de la communauté internationale au service de la paix, étudier l’hypothèse d’une présence internationale sur le terrain, ce qui contribuerait à la sécurité, avec un mécanisme de supervision associant toutes les parties, qui contrôlerait la mise en ¿uvre parallèle des obligations qu’elles auraient souscrites.

Q – Un exemple qui nourrit le scepticisme de ceux qui sont sceptiques de manière constante. Le Liban. Depuis les accords de Taef il est question du départ des troupes syriennes, de redéploiement dans la Bekaa Les Israéliens sont partis, à part les trois fermes. Les Syriens y sont toujours. Il n’y a pas une voix sur la scène internationale qui demande la désyrianisation du Liban.

R – Nous avons marqué la nécessité du plein respect de l’indépendance du Liban. Une fois de plus, la question est de savoir comment avancer dans cette direction.

Q – J’ai posé la question à Hariri. Pourquoi est-ce que vous ne demandez pas le départ des Syriens ? Il m’a dit : ils partiront quand je le leur demanderai. Le problème c’est qu’il ne leur demande pas !

R – Au Moyen-Orient, les situations sont très imbriquées. Que progresse la paix au Proche-Orient qui, par définition, doit inclure la Syrie et le Liban, et c’est toute une situation qui évolue. Le lien paix, sécurité, démocratie, nous le connaissons tous. C’est un lien vertueux.

Une paix juste au Proche-Orient ne manquerait pas d’avoir un impact extrêmement profond. Elle ôterait, en quelque sorte, une justification aux extrémistes et aux fanatiques qui s’appuient sur la situation actuelle.

Donc, notre action vise à faire en sorte que le processus de paix progresse, et qu’il puisse concerner l’ensemble des pays de la région dont la Syrie et le Liban. Nous pensons là encore que le dialogue doit s’intensifier ; nous avons multiplié les occasions et les contacts avec les autorités syriennes non seulement pour faire avancer la recherche de solutions au conflit, mais également pour faire progresser la réflexion sur l’ouverture et les réformes intérieures en Syrie. Il faut faire en sorte que ce pays puisse apporter sa contribution à l’évolution du Moyen-Orient. Le laisser de côté ne me paraît pas le meilleur moyen d’accroître la stabilité régionale. D’où le caractère stratégique de la signature prochaine de l’accord d’association entre l’Union européenne et la Syrie.

Q – Peu importe le bout par lequel on prenne la pelote de laine.

R – En l’occurrence, je suis convaincu que le conflit israélo-palestinien, pour les peuples du Moyen-Orient, est sans doute le point crucial, celui qui a la force symbolique la plus grande.

Nous pouvons aboutir à un résultat au Moyen-Orient. Je crois qu’il est essentiel de reprendre confiance dans l’idée que les choses peuvent bouger, que l’échec n’est pas fatal. Et je crois qu’aujourd’hui la communauté internationale a un vrai devoir de faire avancer le règlement de ces crises. Quand nous voyons que se posent, dans la même région, à la fois des questions de prolifération, de terrorisme, de crises régionales, nous nous rendons compte à quel point ce lien entre ces crises est un lien vicieux.

Q – Quel sont les dirigeants arabes et israéliens qui ont le mieux compris le sens de cette dynamique ?

R – Il ne nous appartient pas de choisir les interlocuteurs qui nous arrangent. Il faut travailler avec les responsables qui sont là, ici et maintenant. Sinon, ce serait prendre le risque de créer des progrès illusoires ne s’appuyant pas sur une vraie légitimité.

Q – Vous pouvez citer des gens qui sont morts, comme Rabin, comme Sadate.

R – Bien sûr. La clé de la confiance retrouvée pour le Moyen-Orient, c’est l’idée que les choses pourraient connaître un autre cours. Quand vous vivez pendant des décennies sous le poids de la guerre, de la violence, il se crée un phénomène d’inhibition extrêmement profond, collectif, qui rend comme inimaginable que les choses puissent être différentes. C’est à nous de faire en sorte que l’espoir puisse revenir. Et quand des dirigeants se tournent vers nous pour solliciter une action et un espoir, nous avons véritablement un devoir de leur répondre.

Par ailleurs, nous devons considérer, ce qui est une évidence, que notre destin se joue en grande partie dans cette région. N’oublions pas que nous sommes aux portes du Moyen-Orient. L’Irak est frontalier de la Turquie. Les répercussions de ces conflits du Moyen-Orient sur notre propre sécurité sont évidentes. Les enjeux culturels ou de gouvernance mondiale sont évidents. Cela demande, je crois, un très fort investissement de la communauté internationale.

Q – Est-ce que la Turquie a vocation à appartenir à l’Union européenne ? Pourquoi ? Et à quelle condition ? Est-ce que vous avez le sentiment que les islamistes turcs jouent l’Europe pour mieux se débarrasser des militaires, mais qu’au fond leur conviction européenne n’est pas profonde ?

R – Je crois que la Turquie a fait un choix très profond d’ancrage et d’avancée vers l’Europe. Ce n’est pas un choix récent. N’oublions pas que les premières discussions sur une éventuelle entrée de la Turquie dans l’Europe datent de 1963. Et même d’avant : depuis Atatürk et son rêve d’une Turquie européanisée. L’Europe travaille ainsi sur cette idée depuis des décennies.

Nous devons nous interroger sur ce que doit être demain notre projet européen et faire à partir de là notre choix. A l’égard de la Turquie, cela suppose que nous approfondissions notre réflexion sur les liens culturels, historiques et géographiques entre ce pays et chacun des membres de l’Union européenne. Nous avons décidé d’inscrire la question d’une entrée de la Turquie dans le calendrier de travail de l’Union européenne. Il est important de garder ce cap. A partir des critères que nous avons établis, des principes que nous avons posés pour accepter que la Turquie entre dans un processus d’adhésion, nous devons faire cet examen sérieusement.

Nous devons aussi prêter attention aux efforts considérables accomplis par la Turquie. Un processus de réformes a été engagé, avec des évolutions importantes. Est-ce que ces réformes sont suffisantes, est-ce que la Turquie est, aujourd’hui, en mesure d’entrer dans le processus d’adhésion ? Il appartient aux chefs d’Etat et de gouvernements européens de prendre cette décision sur la base du rapport que fera la Commission. Vous savez que le rendez-vous est fixé pour la fin de 2004.

Ce qui est certain, c’est que le rejet de la Turquie pour des raisons identitaires ou confessionnelles serait une erreur. Voilà un pays qui s’ouvre, se réforme et qui s’est profondément démocratisé. L’idée que l’Europe puisse à un moment donné dire non parce que la Turquie serait de confession musulmane ne ferait qu’aviver le ressentiment.

Q – Pourrait-elle dire non, tout simplement parce qu’elle ne fait pas partie de l’Europe ? Si l’on accepte la Turquie, pourquoi pas l’Algérie, pourquoi pas la Tunisie, pourquoi pas le Mali ?

R – Ne mélangeons pas tout. Ce que je crois, c’est qu’il y a dans l’attitude constante de l’Europe une disponibilité à développer toutes les formes possibles de partenariat et qu’aujourd’hui, ce travail doit être fait sérieusement, en commun, et sur la base que nous avons posée.

Q – Votre intuition vous pousse à penser que si la Turquie répondait aux conditions qui sont posées, son appartenance à l’Europe ne devrait pas être contestée à voix haute ?

R – Voyons d’abord si la Turquie confirme clairement sa volonté de poursuivre dans la voie des réformes déjà engagées. Il appartiendra alors à la Commission européenne de nous présenter son rapport et aux membres de l’Union de décider ensemble de la suite à lui donner.
Q – Qui est responsable selon vous de la non-adoption de la Constitution Giscard ?

R – Le sommet de Bruxelles a constitué un rendez-vous manqué. Ce n’est pas le premier : depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’histoire de la construction européenne est une succession d’avancées et de tensions surmontées.

L’Europe a connu plusieurs âges : l’âge du traité de Rome qui a fixé les bases des institutions et des politiques et a permis notamment la création du marché commun, de l’union douanière, de la PAC. L’âge de Maastricht ensuite, qui a donné à l’Europe une dimension nouvelle, avec l’introduction de l’euro, l’institution d’une Union européenne et de nouveaux champs d’action comme la politique étrangère et de sécurité commune, ou encore la coopération en matière de justice et de sécurité intérieure.

Aujourd’hui nous entrons dans un nouvel âge, celui de la grande Europe élargie, qui connaît un enfantement difficile et douloureux. Pourquoi ? Nous sommes engagés dans un temps aussi important que celui des philosophes des lumières : il s’agit de trouver une réponse à la période de doute et de crise que nous traversons dans tous les domaines. Songez à la science où des phénomènes comme l’apparition des OGM, les brusques changements climatiques, la remise en cause de l’énergie nucléaire augmentent le scepticisme à l’égard de progrès techniques qui n’étaient pas contestés il y a encore une trentaine d’années. Ce type de problèmes, de même que les menaces globales du terrorisme et de la prolifération, dépassent de loin le cadre de l’Etat-nation.

Le grand défi est donc de parvenir à construire un espace politique démocratique plus vaste, capable de répondre aux défis contemporains. C’est tout l’enjeu de la construction européenne. Notre objectif est de faire vivre une démocratie pour l’Union européenne, à travers des règles communes acceptées par tous. Le projet de Valéry Giscard d’Estaing répondait à ces objectifs : la mise en ¿uvre de la double majorité permettait par exemple de prendre en compte à la fois les aspirations des peuples et les exigences des Etats. C’est pourquoi nous nous sommes battus pour que cette conception ambitieuse l’emporte.

A côté de cette ambition, reste la nécessité, comme je l’ai dit plus haut, d’adapter notre projet européen à l’Europe élargie. Cela implique d’organiser les objectifs de l’Union de manière plus rationnelle autour de la réalisation du grand marché d’abord, mais aussi en prenant en compte les domaines politiques d’avenir comme la politique étrangère, la défense, la justice ou la sécurité intérieure ; cela nécessite aussi de définir une architecture institutionnelle adaptée à un ensemble de vingt-cinq Etats qui devrait encore s’accroître à l’avenir

Q – Avec une telle ambition, comment voyez-vous la suite des discussions sur le projet de Constitution ?

R – C’est vrai, l’enjeu est sans équivalent et, comme je l’ai dit, le défi fait passer l’Europe dans un autre âge. Mais ce choix est essentiel pour l’avenir de notre continent : il fonde notre conviction et notre confiance dans l’approche choisie par la Convention.

Nous avons constaté à Bruxelles qu’une très large majorité de participants étaient favorables aux propositions de la Convention européenne précisées et complétées par la Conférence intergouvernementale. Mais il y a eu des oppositions, ce qui n’est pas surprenant et correspond, soyons honnêtes, à la logique de ce genre de discussions. De fait, il n’y a pas eu de véritable négociation. Entrer dans le vif du sujet, c’était risquer une épreuve de force ou un « détricotage » du projet de Constitution. Sans doute valait-il mieux se donner du temps et préserver nos chances d’avoir une Constitution ambitieuse pour toute l’Europe.

Pour notre part, nous souhaitons trouver dans les mois qui viennent un accord sur une base aussi proche que possible du texte de la Convention. Nous voulons en effet un texte ambitieux. Nous sommes donc prêts à prendre le temps nécessaire pour que l’accord soit à la hauteur des enjeux.

Q – L’échec du sommet de Bruxelles ne montre-t-il pas qu’il aurait fallu procéder à l’approfondissement avant l’élargissement ?

R – D’abord, il a été clairement décidé que le seul préalable institutionnel à l’élargissement serait le traité de Nice, conclu en décembre 2000. Naturellement, nous aurions souhaité qu’il soit plus ambitieux, mais il fallait absolument trouver un accord à Nice pour permettre à l’élargissement de s’effectuer selon le calendrier prévu. C’est la raison pour laquelle le Conseil européen a décidé à Laeken, en décembre 2001, de lancer les travaux de la Convention afin de permettre cet approfondissement de l’Union.

Que nous n’ayons pas abouti à Bruxelles montre l’importance des défis auxquels est confrontée l’Europe. Elle doit surmonter l’hétérogénéité liée aux différences entre les niveaux de développement de ses membres, et la complexité institutionnelle qu’implique l’entrée de dix nouveaux partenaires, dont la plupart sont des Etats de petite taille.

Mais il lui faut surtout déterminer quelle ambition elle doit nourrir et, dans le même temps, dessiner les contours d’une Union qui devra, à l’avenir, se montrer à la fois plus efficace dans ses décisions et plus souple dans ses actions chaque fois que nécessaire. Il est clair que l’importance du nombre d’Etats membres nous contraint tous à envisager une architecture européenne plus diversifiée, fondée sur un « socle commun » de principes et de règles pour faire tourner le grand marché intérieur et, par ailleurs, sur des coopérations sectorielles pour permettre à ceux qui veulent en faire plus d’aller de l’avant sans jamais fermer la porte aux membres qui souhaiteraient les rejoindre plus tard. Ce sera là un nouveau témoignage de l’unité dans la diversité qui est au coeur de la démarche européenne.

Q – La France et l’Allemagne sont-elles toujours la locomotive de la construction européenne ?

R – Depuis plus d’un an, la France et l’Allemagne ont été à l’origine de la plupart des avancées européennes. Ainsi leur action conjointe a-t-elle rendu possible le déblocage des négociations d’élargissement et l’accord sur le financement de la politique agricole commune jusqu’en 2013, le traitement de la candidature turque, la relance de la construction de l’Europe de la défense, l’accélération des travaux de la Convention européenne.

Q – L’idée selon laquelle il pourrait y avoir des Etats pionniers (noyaux durs) au sein de l’Union européenne n’est-elle pas un « remake » de l’Union franco-allemande après l’échec du plan Fouchet

R – Plus qu’à des références historiques, ce concept d’Etats pionniers répond à la nécessité, pour l’Union élargie, de permettre aux pays les plus ambitieux d’avancer tout en restant ouverts à ceux qui voudraient les rejoindre. Ce n’est pas une avant-garde fermée mais un mécanisme à inventer pour permettre à l’Europe de se développer.

Nous l’avons déjà fait pour la libre circulation des personnes avec Schengen et pour la monnaie unique. L’instrument juridique existe : il s’agit des coopérations renforcées, introduites dans les traités à Amsterdam en 1997. Il faut aller de l’avant et tracer la voie dans l’intérêt de l’Union tout entière.

Dans ce contexte, le couple franco-allemand doit tenir toute sa place. A Bruxelles, il y a eu des progrès importants en matière de défense européenne et ce sont bien l’Allemagne et la France qui ont convaincu le Royaume-Uni de participer à ces progrès. Le partenariat franco-allemand est indispensable pour faire avancer l’Europe. Mais sa contribution ne saurait être exclusive ; dans une Europe élargie, les accords auront besoin demain de l’appui résolu du plus grand nombre.

Q – Ne pensez-vous pas que l’entrée des « nouvelles démocraties » ex-soviétiques dans l’Union européenne fera pencher cette Union européenne vers les Etats-Unis ?

R – Je ne crois pas qu’on puisse établir une division entre anciens et nouveaux membres de l’Europe. Lors de l’affaire irakienne, et récemment encore lors du sommet de Bruxelles, les lignes de partage étaient beaucoup plus complexes et passaient entre les anciens comme entre les nouveaux. Tout au plus peut-on parler d’une certaine différence de culture, les pays ayant une longue expérience de l’Europe n’ayant pas toujours les mêmes réactions que ceux qui la découvrent.

Ces nouveaux membres ont adhéré en même temps à l’Alliance atlantique et à l’Union européenne. Comme l’Otan est la garantie de leur sécurité, ils peuvent être tentés de voir dans l’Union, à ce stade, une enceinte davantage économique que politique. L’apprentissage de la réalité communautaire rééquilibrera certainement leur vision.

Q – Quel est, dans l’idéal, le lien institutionnel défense européenne/Otan qui vous semble le plus souhaitable ?

R – La défense européenne se construit en liaison étroite avec l’Alliance atlantique. Tous les textes adoptés à cet égard au sein de l’Union européenne rappellent ce lien, y compris lors du dernier Conseil européen, qu’il s’agisse de la coopération structurée, de la clause de défense mutuelle et de la cellule de planification et de conduite des opérations. Avec la mise en oeuvre des arrangements de « Berlin plus », l’OTAN a de son côté apporté son soutien au développement de la politique européenne de sécurité et de défense, la PESD.

Aujourd’hui, nous assistons à une multiplication des crises régionales et à une aggravation des menaces, avec notamment la prolifération et le terrorisme. Nous devons renforcer notre mobilisation et nos volontés. Ni les Etats-Unis ni l’Europe n’ont les moyens de répondre seuls aux besoins actuels de sécurité ; l’implication de chacun est plus que jamais nécessaire.

Aussi n’y a-t-il aucune contradiction entre l’affirmation de l’Europe de la défense et le resserrement du lien transatlantique. Nos efforts pour renforcer la défense européenne accompagnent et complètent ceux de l’Alliance. Des mécanismes de consultation réguliers existent entre les deux structures pour s’assurer, en particulier, de leur complémentarité. Entre les deux pôles de l’ensemble transatlantique, il existe une complémentarité à exploiter. Notre conviction est que l’Alliance, transformée par ses relations avec l’Union européenne comme par ses propres décisions, sera d’autant mieux à même d’affronter les défis d’aujourd’hui et de demain.

Q – Abordons maintenant l’Afrique. Quelles sont, concrètement, les innovations introduites par votre politique africaine ?

R – Elle se situent dans la droite ligne de tout ce que nous venons d’évoquer : le souci du mouvement et de l’action, l’exigence de justice, la conviction que la recherche collective du dialogue politique doit être privilégiée sur le recours unilatéral à la force, la certitude enfin que, face aux crises qui l’agitent, ce continent ne peut pas se satisfaire de l’indifférence de la communauté internationale, parce que l’équilibre et la sécurité du monde contemporain sont très directement en cause.

La permanence de conflits qui secouent encore près de la moitié des Etats du continent, comme la fracture économique qui s’élargit avec le monde développé nourrissent en effet directement la menace terroriste. En réalité, l’Afrique se situe aujourd’hui au carrefour des risques et des enjeux du monde contemporain. Et l’histoire et la géographie nous confèrent une responsabilité particulière à l’égard de ce continent immédiatement voisin du nôtre.

C’est ce sentiment qui fonde aujourd’hui notre volonté de placer en permanence le développement et la sécurité de l’Afrique au coeur des agendas internationaux, et notre implication déterminée en faveur de la résolution des crises : Madagascar, Côte-d’Ivoire, Centrafrique, Comores, République démocratique du Congo, Burundi, Soudan. Il n’y aura pas de développement durable sur le continent africain sans paix ni sécurité. Mais il n’y aura pas non plus de sécurité efficace pour le monde contemporain sans développement et pacification du continent africain.

A chaque fois, cette implication s’est faite sur la base de principes clairs : respect de la légitimité du pouvoir, préservation de l’intégrité des frontières et de la souveraineté des Etats, souci de la stabilité et de la cohésion régionale. Dans le même temps, nous avons eu le souci, dès l’origine, d’appuyer les solutions préconisées par les médiations africaines – Union africaine à Madagascar et aux Comores, CEDEAO en Côte-d’Ivoire, CEMAC en Centrafrique, IGAD au Soudan – et surtout de mobiliser les Nations unies et l’Union européenne : c’est en Ituri que la première opération de défense européenne hors d’Europe a eu lieu.

Enfin, après plusieurs années de baisse de notre aide au développement, le gouvernement a décidé de porter notre effort à 0,5% du PIB d’ici 2007, poursuivant résolument le respect des engagements pris à Monterrey et à Kananaskis. A Evian, dans le cadre de sa présidence du G8, la France a mis le développement du continent africain au coeur de l’agenda de la communauté internationale.

Q – Notre rôle en Côte-d’Ivoire est-il, ou non, un succès ?

R – Notre intervention en Côte-d’Ivoire s’est fondée sur une conviction claire : il n’y a pas de solution militaire durable à un conflit dont les racines sont profondes et les implications régionales évidentes. Seul un processus politique mis en oeuvre par l’ensemble des protagonistes, en liaison avec l’environnement régional et bien articulé avec la communauté internationale, peut permettre de surmonter la crise.

La France a donc, en appui à la force régionale africaine, déployé 4 000 soldats sur le terrain. Mais surtout, elle s’est investie pour réunir les Ivoiriens autour d’un processus de réconciliation politique, qui a abouti aux accords de Marcoussis.

Quel bilan peut-on tirer de cette action ? A l’évidence, elle a permis d’éviter la guerre civile. Des étapes essentielles ont été franchies, : cessez-le-feu généralisé, constitution d’un gouvernement de réconciliation, normalisation des relations avec les pays voisins, début des opérations de regroupement des armes et de levée des barrages, prémices d’un retour à la vie normale.

Il faut maintenant pousser les feux pour mettre en oeuvre les accords, ce qui suppose l’adoption des réformes prévues par les accords de Marcoussis sur le régime foncier ou encore la loi électorale. Beaucoup reste à faire, et des hésitations et des inquiétudes demeurent, ce qui est bien normal. Mais la France a pleinement confiance dans la volonté et la capacité de tous nos partenaires ivoiriens de mener à bien le processus en cours.

Q – Quels sont, sur le continent africain, nos principaux motifs de succès et d’insatisfaction ?

R – La situation en Afrique demeure difficile. La guerre y touche près d’un pays sur trois et certains conflits, comme celui de Somalie, restent à l’écart de l’attention internationale, constituant de ce fait des foyers dangereux. Le continent africain est toujours l’enjeu de conflits ancestraux pour le partage de la terre et de l’eau, d’antagonismes ethniques et religieux, mais aussi celui de nouvelles menaces liées aux fondamentalismes, à l’accélération de la circulation d’armements, à l’élargissement des zones de non-droit. La faim et les grandes endémies continuent d’y sévir. La marche à la démocratie n’est pas achevée. L’échec du sommet de Cancun risque de retarder l’intégration des pays africains dans les circuits commerciaux mondiaux. D’une façon générale, l’attention de la communauté internationale à l’égard de l’Afrique reste insuffisante.

Pourtant, ce continent connaît aussi des évolutions remarquables. Beaucoup d’Etats ont renoué avec la paix, comme l’Angola, ou viennent de franchir des étapes essentielles, comme la République démocratique du Congo, le Soudan, la Côte-d’Ivoire ou la Centrafrique. Alors que l’économie mondiale marche au ralenti, l’Afrique enregistre une croissance supérieure à la moyenne. S’agissant de la démocratie, les progrès sont réels, malgré un contexte économique particulièrement difficile et plusieurs pays connaissent désormais l’alternance politique. Les Etats africains souhaitent évoluer vers un partenariat plus mature. Ils commencent à se mobiliser au service du développement, comme l’atteste le Nepad, et du règlement des conflits, comme le prouve la multiplication des médiations régionales. A l’heure où une mondialisation mal contrôlée déboussole les esprits, l’Afrique constitue ainsi un réservoir de biens publics mondiaux et de valeurs fondamentales.

Aujourd’hui, le continent africain constitue pour la France, l’Europe et le monde, un devoir de solidarité et une exigence de justice, mais aussi une chance à saisir.

Q – Pour en venir à l’Amérique Latine, quelles réflexions vous inspire l’émergence d’un « axe » Lula-Chavez-Kirchner ? L’Amérique Latine vire-t-elle « à gauche » ? Quelle doit être la stratégie de la France à cet égard ?

R – Il est clair qu’en Amérique Latine il existe aujourd’hui de fortes attentes en matière de réformes sociales, de réduction des inégalités et de développement durable. Cette région du monde est, selon les statistiques internationales, la plus inégalitaire au monde : l’écart entre les revenus des classes sociales les plus aisées et ceux des plus pauvres y est, en moyenne, plus grand que partout ailleurs.

Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que nombre de chefs d’Etat se soient fixés pour objectif non seulement de créer les conditions d’une croissance saine, mais aussi d’en mieux répartir les fruits. Les présidents Lula et Kirchner partagent clairement cette préoccupation d’équité, à laquelle adhère aussi, par exemple, le président chilien Ricardo Lagos. Une visite prochaine, début février, au Chili, en Argentine et au Brésil me donnera d’ailleurs l’occasion de m’entretenir avec les dirigeants de ces trois pays.

Répondre aux attentes sociales n’est pas facile car les réformes à mettre en oeuvre doivent également favoriser l’insertion de ces pays dans l’économie mondiale. La politique tentée par le président Lula depuis son arrivée au pouvoir, en janvier dernier, s’efforce de créer une croissance durable tout en amorçant la nécessaire modernisation de la société brésilienne. L’Argentine, au sortir d’une crise douloureuse, semble vouloir agir dans la même direction sous la conduite de M. Kirchner. Ces deux présidents expriment une volonté commune de renforcer l’intégration de leurs deux pays au sein du Mercosur. C’est un mouvement très positif que la France veut encourager.

Dans ce contexte, notre stratégie consiste également à appuyer les efforts visant à apporter des solutions aux situations de crise politique et économique que connaissent des pays comme le Venezuela ou la Bolivie. Au sein du FMI, nous soutenons la négociation, avec les pays latino-américains, de programmes crédibles, efficaces et prenant en compte leur réalité sociale.

Je rencontre fréquemment mes homologues latino-américains et je suis toujours frappé par la grande similitude de vision et d’analyse qui ressort de nos échanges. Prenez l’exemple de la crise irakienne : le Mexique et le Chili, qui siégeaient alors au Conseil de sécurité, avaient une analyse de la situation qui était très proche de la nôtre ; eux aussi ont défendu une démarche multilatérale et plaidé pour l’unité de la communauté internationale.

Le continent latino-américain ne nous est pas indifférent malgré la distance. Nos entreprises l’ont d’ailleurs bien compris qui y sont de plus en plus actives et y investissent chaque jour davantage. Dans le monde incertain dont nous venons de parler longuement, elles voient dans cette nouvelle Amérique latine, démocratique, à la recherche d’une meilleure intégration régionale, un pôle de stabilité. Je rappelle enfin une autre dimension, essentielle pour notre relation avec cette partie du monde : la France est d’Amérique par ses départements d’Outre-mer. Notre intérêt pour la région est donc très concret.

Q – En Colombie, la politique de « la main tendue » d’Andrès Pastrana a échoué. La politique « dure » d’Alvaro Uribe ne réussit pas non plus. Que suggère la France pour sortir de cette impasse ?

R – Il y a en Colombie aujourd’hui une forte aspiration de la part de la population à la fermeté vis-à-vis des groupes armés illégaux. C’est là le contrecoup des efforts de paix avec les guerillas qui n’avaient débouché ni sur des négociations sérieuses, ni sur une diminution des violences.

La France appuie la politique de restauration de l’autorité de l’Etat mise en oeuvre par le président Uribe dans la mesure où elle a également pour objectif l’ouverture de négociations avec les guérillas. Nous estimons en effet qu’il n’y aura pas de solution durable au conflit colombien sans négociations permettant de garantir la réinsertion des membres des groupes armés illégaux dans la vie démocratique. Nous comptons à cet égard sur le rôle que peut jouer le Secrétaire général des Nations unies.

L’un des aspects les plus dramatiques du conflit colombien est la séquestration prolongée de personnes par les guérillas, à l’exemple de notre compatriote Ingrid Betancourt. Nous souhaitons qu’un accord à caractère humanitaire permette leur libération, qui serait le signe d’une volonté de s’engager enfin sur la voie de la paix.

La situation terrible des otages symbolise l’horreur de ce conflit, les milliers de familles dévastées par l’absence et le prix humain payé par la population colombienne. C’est pourquoi j’avais choisi, en novembre 2002, d’effectuer à Bogota ma première visite en Amérique latine. J’y avais dit la disponibilité de la France à rechercher, avec les Colombiens, les solutions à cet affrontement qui endeuille le continent. Cette disponibilité reste entière.

Q – Comment voyez-vous l’évolution de Cuba à la mort de Fidel Castro ? Ne devrions-nous pas préparer l’avenir en aidant davantage la dissidence intérieure cubaine ?

R – Ne brûlons pas les étapes : Fidel Castro est encore vivant. Ceci étant, Cuba est à l’évidence promis à des transformations. Nous espérons qu’elles iront dans le sens d’une véritable démocratisation de la vie publique. Naturellement, nous travaillons à favoriser ces évolutions et à faire en sorte qu’elles s’effectuent le mieux possible. Ainsi aidons-nous, dans cette perspective, la société civile à se structurer et à faire émerger en son sein les éléments d’un changement politique.

Dans l’immédiat se pose le problème du respect des droits des personnes. L’arrestation en mars 2003 de plus de 70 journalistes, écrivains ou défenseurs des Droits de l’Homme, puis leur condamnation à de lourdes peines de prison, ainsi que l’exécution en avril de trois « candidats au départ », ont amené la France et ses partenaires au sein de l’Union européenne à réagir. Nous avons restreint nos contacts politiques avec les autorités cubaines et suspendu notre coopération dans certains secteurs. Seuls des gestes forts dans le domaine des Droits de l’Homme permettront de relancer le dialogue avec Cuba.

Q – Que dire de la situation actuelle en Haïti ?

R – La démocratie haïtienne est aujourd’hui en crise. Alors que l’île commémore aujourd’hui le bicentenaire de son indépendance qui inspire toujours, à juste titre, la lutte de nombreux peuples pour la conquête de leurs droits, ce pays se retrouve parmi les plus pauvres du continent.

Mais je ne crois pas à la fatalité d’un drame haïtien. La France n’entend pas rester indifférente à la dérive actuelle. J’ai demandé à Régis Debray de réfléchir avec un groupe d’experts aux façons de relancer sur le long terme la relation franco-haïtienne. Si la France peut s’engager davantage pour aider le peuple haïtien à trouver le chemin de son avenir, soyez assuré qu’elle le fera.

Q – Pour ce qui est de l’Asie, qui s’affirme comme la nouvelle grande région du monde, quelles sont les ambitions de notre pays ?

R – Depuis plusieurs années, l’évolution de l’Asie fascine par l’ampleur de sa croissance économique et les progrès impressionnants accomplis dans les domaines scientifiques et techniques. L’envoi par la Chine d’un homme dans l’espace a été le symbole le plus spectaculaire de cette évolution.

Mais, au-delà des progrès matériels, l’Asie fascine la France parce que ce continent résume, de manière exacerbée, les grandes tendances de notre temps. La réalisation ou l’échec de notre vision du monde se jouera largement en Asie.

Le monde sera-t-il celui de purs rapports de force ou celui du respect des cadres multilatéraux et des responsabilités collectives ? Sera-t-il celui d’une culture aseptisée et nivelée ou celui de la diversité ? Sera-t-il celui de respect des autres ou celui de la confrontation violente fondée sur l’extrémisme religieux ou nationaliste ? Sera-t-il celui d’un développement maîtrisé ou celui d’une mondialisation effrénée ?

Ces questions qui sont au coeur de notre diplomatie se posent certes en de nombreux endroits du globe, mais elles se posent toutes en Asie avec une acuité particulière, et elles ne trouveront pas de réponse satisfaisante sans un engagement volontaire des pays asiatiques.

Prenez par exemple le thème de la diversité culturelle ; vous verrez que les pays asiatiques partagent les mêmes interrogations que notre pays : comme concilier l’attachement à des cultures et des identités millénaires et la volonté de modernité et d’ouverture au monde ? Plus largement, les défis de la globalité, qu’il s’agisse de l’environnement, du développement durable ou de la régulation du commerce, se posent avec une force particulière aux économies asiatiques émergentes.

S’agissant de la sécurité, l’Asie est porteuse de tous les enjeux d’aujourd’hui : le terrorisme qui, de l’attentat de Bali à celui qui a frappé nos compatriotes à Karachi, affecte une grande partie du continent. Les fondamentalismes également qui, sous différentes formes, affectent les pays asiatiques. La prolifération, enfin, dont certaines des crises les plus aiguës, je pense notamment à la Corée du Nord, se situent en Asie.

L’ambition de la France, c’est d’être présente aux côtés des pays asiatiques pour relever ces défis ; c’est d’être, en Europe, leur partenaire privilégié ; c’est de puiser dans les affinités historiques et humaines, qui nous unissent à ce continent, les capacités de façonner ensemble un monde meilleur.

Q – Précisément, comment voyez-vous l’évolution des principales crises qui affectent le continent asiatique ?

R – Là également, l’Asie offre un point d’application privilégié des principes dont la France a fait le fondement de sa diplomatie.

C’est d’abord la recherche de l’unité de la communauté internationale sur la base du respect du droit. En Afghanistan, nous sommes intervenus pour éliminer le régime des talibans et jeter les bases d’une démocratie respectueuse du droit de chacun. Nous avons pu le faire grâce aux décisions du Conseil de sécurité prises au lendemain du 11 septembre, je le rappelle sur l’initiative de la France, et grâce à la mise en place d’un dispositif des Nations unies bénéficiant du soutien de tous. C’est dans ce cadre que la France a engagé des forces militaires et qu’elle participe à l’effort de reconstruction d’un Etat afghan démocratique. Beaucoup reste à faire mais les Afghans, avec l’aide de la communauté internationale, sont sur la bonne voie. La prochaine grande étape sera l’organisation des élections.

En Corée du Nord, la communauté internationale a également manifesté sa cohésion, notamment dans le cadre de l’A.I.E.A., pour estimer que les dirigeants de Pyong Yang devaient revenir sur leur dénonciation du TNP et respecter intégralement les règles de la non-prolifération. Mais cette unanimité sur des objectifs bien définis doit s’accompagner d’imagination sur les moyens d’y parvenir. C’est pourquoi nous apportons notre entier soutien au processus de Pékin qui réunit les six pays les plus directement concernés par la situation en Corée du Nord. Nous souhaitons que le respect du droit et la persuasion par le dialogue permettent de trouver une issue pacifique à cette crise. Il appartiendra au Conseil de sécurité de se prononcer pour entériner un accord ou, le cas échéant, pour constater l’impossibilité d’y parvenir par le dialogue actuel.

Q – Quelles sont les échéances sur le calendrier asiatique de la France ?

R – Il y a tout d’abord la participation, directe ou indirecte, à la gestion des crises que l’on vient d’évoquer. Je mentionnerai également les relations très étroites que nous entretenons avec l’Inde et le Pakistan, qui nous permettent d’aborder en toute franchise les questions qui opposent les deux pays et dont chacun mesure l’ampleur stratégique. J’évoquerai dans un autre domaine, la participation de la France au processus de Bangkok qui vise, autour de la Thaïlande, à faciliter l’évolution du régime de Rangoun pour ramener la Birmanie dans le concert des nations.

Il y a d’autre part le calendrier de rencontres bilatérales avec nos principaux partenaires asiatiques. Je soulignerai tout particulièrement la visite du président Hu Jintao en France à l’occasion de la célébration du 40e anniversaire de l’établissement de nos relations diplomatiques avec la Chine. Nous sommes heureux que le nouveau président chinois ait choisi la France comme premier grand pays occidental visité. Comme vous le savez, 2004 est l’année de la Chine en France à laquelle succèdera, en retour, une année de la France en Chine qui sera un nouveau temps fort de nos relations.

Enfin je mentionnerai le Sommet de l’ASEM qui doit se tenir au mois d’octobre prochain à Hanoi. La France a été à l’origine de ce dialogue entre l’Union européenne et l’Asie. Celui-ci est plus que jamais nécessaire pour faire face aux défis du monde d’aujourd’hui. Nous sommes heureux que ce Sommet ait lieu au Vietnam auquel tant de liens nous attachent et que nous soutenons dans son processus de réformes et d’ouverture.

Vous le voyez : beaucoup de choses ont déjà été faites, si d’autres, beaucoup d’autres, restent à faire. La diplomatie est un chantier permanent où chaque jour de nouveaux problèmes se posent ou s’avivent, de nouvelles solutions imaginatives sont à trouver.

17 février 2004, Politique internationale

150 150 Dominique de Villepin

Pour un nouveau partenariat international

Mesdames, Messieurs,

Je me réjouis de m’adresser à vous ici, dans cet Institut Rio Branco qui célébrera l’année prochaine son soixantième anniversaire. Aujourd’hui je souhaite tracer, avec vous qui représentez l’avenir de la diplomatie brésilienne, quelques repères pour notre avenir commun.

Je veux vous dire ma conviction : la France et le Brésil, comme l’Amérique latine et l’Europe, partagent le même destin. Désormais il n’y a plus de frontières, ni pour les menaces et les crises, ni pour la solidarité et la volonté partagée de construire un autre monde. Ensemble, nous serons plus sûrs de l’avenir.

***

Car nous entrons dans un nouvel âge.

Après le temps des empires, qui d’un continent à l’autre opprimaient les peuples ; après le temps des rivalités et des indépendances ; après le temps des guerres qui ont embrasé toute la surface du globe, nous avons vécu pendant un demi-siècle sous l’emprise des deux grands blocs, Est contre Ouest. Les initiatives comme la Conférence de Bandoeng et le mouvement des non-alignés ne parvinrent pas à ouvrir une troisième voie dans le concert international.

Aujourd’hui une révolution s’opère. Avec la chute du mur de Berlin s’affirment de nouveaux ensembles, l’Europe, l’Amérique latine, l’Asie du Sud-Est ou l’Afrique de l’Ouest, qui revendiquent une place sur la scène du monde. La planète se transforme sous nos yeux.

Mais au moment où l’espoir se lève, d’autres périls nous menacent. Le terrorisme est entré avec le 11 septembre dans une phase nouvelle : il vise désormais la plus grande destruction possible afin de répandre la peur. La prolifération des armes de destruction massive représente un risque majeur pour la stabilité mondiale. Enfin, les crises régionales sont susceptibles d’échapper à tout contrôle et nourrissent de multiples interactions.

Dans ce contexte, la tentation de la force risque d’alimenter l’engrenage de la violence. L’action unilatérale ne peut que susciter de violentes réactions d’allergie à la puissance que les organisations terroristes savent très habilement exploiter. Le piège est bien celui d’une nouvelle division planétaire ou d’une guerre des mondes.

Partout, les mêmes questions se posent : comment construire un nouvel ordre au service de la paix ? Comment organiser le monde autour d’un système de responsabilité collective ? Nous avons une certitude : dans ce monde asymétrique, l’unité de la communauté internationale constitue la clé indispensable pour pouvoir lutter contre les menaces.

C’est pourquoi, à un moment fondateur de l’histoire, il faut que nous ayons conscience de l’importance de ce tournant, comme au tournant de la Renaissance ou des Lumières. Il nous faut bâtir un nouveau système international. Face aux forces de déstabilisation nous n’avons pas droit à l’échec : il y a bien une course de vitesse entre les forces de l’ordre et les forces du désordre.

*

De part et d’autre de l’Atlantique, nous vivons des mutations comparables.

En Europe comme en Amérique latine, la mondialisation franchit une nouvelle étape, occasion exceptionnelle d’accéder au bien-être économique, de partager les connaissances et d’ancrer davantage les droits de l’homme. Comment ne pas s’en réjouir au lendemain d’une décennie qui a vu, en Amérique latine, l’extension et la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit ?

Mais la mondialisation suscite aussi une profonde inquiétude : ne risque-t-elle pas de réduire la diversité du monde et d’accroître les inégalités ? L’une comme l’autre, l’Europe et l’Amérique latine sont à la recherche d’un meilleur équilibre, entre responsabilité de l’Etat et rôle de l’initiative individuelle, entre l’impératif de compétitivité et la défense de nos cultures et de nos arts de vivre.

Sur votre continent, des crises économiques et financières douloureuses ont montré l’insuffisance des politiques d’ajustement structurel conduites en application du « consensus de Washington ». L’Amérique latine est aujourd’hui confrontée, avec d’autres, au défi de la pauvreté et de l’exclusion. La libéralisation économique et l’ouverture des marchés n’ont pas réduit les écarts de développement ni jugulé la misère et nous courons le risque de voir grandir un réel sentiment d’injustice. Face à ce danger, il est urgent de réconcilier l’économique et le social, la liberté et la fraternité, Davos et Porto Alegre.

Cette approche doit également nous inspirer dans la relance des négociations commerciales multilatérales après l’échec de Cancun. N’oublions pas que le cycle de Doha est celui du développement : l’OMC doit intégrer pleinement cette dimension du développement. Nos intérêts peuvent légitimement s’opposer sur tel ou tel volet de discussion, mais la France, l’Union européenne et le G20 doivent se retrouver sur la priorité d’un système commercial mondial plus équilibré entre le Nord et le Sud, entre les pays riches, les pays émergents et les pays les plus pauvres.

Au cœur de ces défis, une deuxième évolution rapproche nos continents : l’apparition d’une nouvelle et véritable dynamique régionale.

L’Europe a choisi l’union. Point de carrefour entre plusieurs cultures, animée d’une vision du monde fondée sur le droit, le dialogue et le partage, elle a vocation à affirmer sa responsabilité sur la scène internationale. Mus par une même volonté, les pays latino-américains s’unissent afin de faire mieux entendre leur voix. La cohésion se renforce au sein d’enceintes telles que le Mercosul et la Communauté andine des nations. Chacun veut avancer vers un marché unique, une zone de libre échange des Amériques et un rapprochement avec l’Union européenne.

Au cœur de ce mouvement il y a une profonde exigence de justice et de solidarité, dont témoigne le « consensus de Cusco » adopté en juillet 2003 par le groupe de Rio. L’ambition est bien d’étendre à l’ensemble du sous-continent une vision politique fondée sur des principes forts : l’éthique de l’action publique, le combat contre la pauvreté et les inégalités, la recherche d’une croissance durable et partagée.

Cette émergence de l’Amérique latine constitue une chance nouvelle pour nous tous. Nul ne peut aujourd’hui assurer seul la stabilité du monde ; aucun pays, quelle que soit sa force, quelle que soit sa puissance, ne peut assurer seul la sécurité du monde : les peuples comprennent qu’au-delà de leurs différences ils sont confrontés à des problèmes communs, qu’il s’agisse de la paix, de la sécurité, du développement ou encore de la défense de l’environnement. Pour la première fois, une conscience mondiale se lève.

Mais prenons garde ; le monde a un talon d’Achille : le sentiment d’injustice et d’humiliation des peuples laissés à l’écart de la modernité ou dévastés par les crises récurrentes, que ce soit en Afrique, au Moyen-Orient, en Amérique latine ou en Europe avec les Balkans.

Face aux risques de rupture, il est essentiel de créer des liens forts entre les peuples. Nos deux continents ont en partage une culture et une sensibilité particulières, à la croisée des héritages atlantique et latin, du Nord et du Sud, antique et moderne. Et l’ancrage du Portugal au cœur de l’Union européenne renforce cette proximité que découvrait Darius Milhaud arrivant au Brésil : ne déclara-t-il pas que la Méditerranée s’étendait de Constantinople à Rio ?

***

L’Amérique latine a vocation à incarner une voie du monde, un chemin du monde. L’histoire réserve au Brésil un rôle majeur : celui d’une grande puissance sur la scène internationale. Pilier d’une Amérique à venir, votre pays s’affirme porteur d’une vision et d’une ambition pour tous les peuples : celle d’un chemin de justice et de partage.

A l’avant-garde du monde, vous offrez l’exemple d’un esprit nouveau, issu d’un gigantesque brassage : peu de pays recèlent une telle mosaïque d’identités et de cultures. Des Indiens qui habitaient vos terres aux marins portugais ou aux Africains de la couronne guinéenne et du vaste monde bantou, puis aux Asiatiques venus de Goa et de Macao, votre peuple reflète l’ensemble des continents et des échanges. L’histoire ne va pas sans drames. Certains sont venus conquérir des terres, d’autres ont subi l’esclavage. En surmontant les injustices du passé, vous avez fait le choix de l’unité et de l’égalité.

Laboratoire du futur, le Brésil est un pays pionnier, fort d’une puissance créatrice et d’une vitalité sans égales. Votre art baroque célèbre les noces de la religion catholique et de l’Europe avec l’indianité et la négritude, à l’instar des Trois races peintes par Emiliano di Cavalcanti où la fusion des origines donne naissance à une humanité nouvelle.

En quête d’universel, le Brésil féconde tous les apports. Votre langue en témoigne, assouplie des colorations du parler quotidien par Mario de Andrade dans Macunaima. L’un des contes les plus célèbres de Joao Guimaraes Rosa, Mon oncle le jaguar, qui voit un chasseur prendre les formes du fauve, ne se place-t-il pas sous le signe des Métamorphoses d’Ovide ? La musique fait vibrer toutes les cordes du syncrétisme quand un Heitor Villa-Lobos marie la rigueur de Bach et les danses populaires brésiliennes, ou quand un Antonio Carlos Jobim accommode le jazz venu des Etats-Unis avec le rythme de la samba. Vos accords se renouvellent sans cesse, dans les mélodies sensuelles de Caetano Veloso ou les rythmes percutants de Chico Buarque ou de Gilberto Gil.

*

Pour enfanter cette civilisation, le Brésil doit relever le double défi de l’économie et du développement. C’est la voie tracée par le président Lula, qui fait des questions sociales sa priorité, de la lutte contre le chômage et la faim à l’éducation et aux progrès technologiques. Dans des contextes différents, nos deux pays partagent la même sensibilité, attachés au rôle de l’Etat et à la sauvegarde des intérêts collectifs, qu’il s’agisse de la redistribution des richesses ou de la protection des populations contre les grands chocs économiques.

C’est pourquoi la France entend être à vos côtés. Il y a là une exigence de lucidité et de fidélité.

Dès la découverte du Nouveau Monde, la France tournait son regard vers le Brésil. Très tôt, des Français s’embarquèrent pour votre pays, nourrissant la réflexion ouverte par Montaigne sur la tolérance qui, quatre siècles plus tard, anime les recherches d’un Claude Lévi-Strauss et d’un Fernand Braudel à l’université de Sao Paulo. Le Brésil incarne cette terre d’utopie qui, selon Blaise Cendrars rebaptisé par ses amis Brésil Cendré, « n’est à personne » parce qu’elle accueille tous ceux qui ont l’énergie de s’y engager sans réserve. En témoigne Georges Bernanos quittant l’Europe à la veille des Accords de Munich, et retrouvant ici un Stefan Zweig fuyant le nazisme.

Après l’indépendance, la jeune République brésilienne puisait aux idées des Lumières et leur imprimait son propre caractère : l’esprit cartésien d’un Benjamin Constant ou d’un Auguste Comte s’unit ainsi à l’âme brésilienne. Et dans le souffle prophétique de nos poètes romantiques, Castro Alves puis Machado de Assis composent des strophes de sang et de feu qui réclament justice pour le Brésil moderne. De cette admiration mutuelle est née l’amitié entre Lucio Costa, Oscar Niemeyer et Le Corbusier autour de la grande aventure de Brasilia, et la même énergie anime un Jorge Amado racontant l’épopée des peuples du Nordeste puis faisant jaillir l’éclat de Bahia la caribéenne.

Nos deux pays ont une vocation d’ouverture sur le monde, accueillant tous les vents du globe. Nous partageons de part et d’autre de l’Atlantique un même attachement à l’Afrique, porteuse de pans entiers de nos histoires respectives et gardienne de notre identité la plus profonde. A Praia ou à Luanda, les rêves et les espoirs de la jeunesse traversent l’Atlantique et convergent vers Brasilia, comme ceux de l’ouest ou du nord de l’Afrique franchissent la Méditerranée vers Paris. Ensemble, nous pouvons faire de l’océan Atlantique le trait d’union d’une civilisation inédite.

***

Nous sommes au début du chemin. Portés par l’attente de nos peuples, éclairés par une même vision des enjeux du monde, nous avons un grand partenariat à nouer. Ensemble, faisons le choix de la volonté, d’un triple pari pour l’avenir.

Le pari de la politique, d’abord. Traçons le chemin d’une démocratie mondiale vivante, reposant sur la responsabilité collective. Loin de favoriser les antagonismes, l’émergence de plusieurs ensembles régionaux peut créer autant d’espaces de paix, de sécurité et de prospérité. Ainsi la perspective de l’entrée dans l’Union européenne contribue-t-elle à la paix dans les Balkans. La solidarité et le partage des souverainetés entraînent le recul des égoïsmes nationaux, le rapprochement des peuples et la fin des situations d’isolement qui entretenaient les dictatures. Les avancées régionales ont fait progresser la démocratie en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, dans l’Europe méditerranéenne. Elles créent de nouveaux pôles de croissance, stimulant l’aspiration à la modernité.

Sur votre continent, les perspectives d’intégration soulèvent de grands espoirs qui impliquent, pour les gouvernements, autant de responsabilités nouvelles. De la même façon, l’Union européenne doit surmonter les différences de niveau de développement entre tous les Etats membres, créer un grand espace de sécurité et de liberté, mais aussi répondre à l’attente des peuples qui souhaitent une Europe plus proche d’eux.

C’est d’une véritable refondation qu’il s’agit, de part et d’autre de l’océan. Aujourd’hui, l’Union européenne est l’un de vos tout premiers partenaires commerciaux, le premier investisseur, le premier pourvoyeur d’aide au développement. Dans ce contexte, il est indispensable d’échanger nos expériences et de faire davantage converger nos démarches. Je mesure bien l’importance du défi agricole qu’il nous appartient de relever en dépit de nos désaccords. Pour cela il importe d’abord de les replacer dans leur juste perspective. Je veux rappeler en particulier la mobilisation constante de l’Union européenne pour adapter et moderniser la Politique agricole commune. Mais nous voulons aller plus loin encore pour prendre en compte vos aspirations et il nous appartient de le faire ensemble pour déterminer le meilleur chemin. Nous disposons de nombreux atouts: appuyons-nous sur nos convergences, en particulier la nécessité d’ouvrir davantage nos marchés en direction des plus pauvres, aux produits du Sud, comme par exemple le coton; mais aussi le caractère central de la protection de la ruralité dans la définition et la gestion de nos politiques agricoles puisqu’il nous faut inscrire cela dans le cadre du développement durable.

Soucieux d’ancrer les valeurs de justice et de respect sur la scène internationale, nous faisons ensemble le choix du multilatéralisme. Aujourd’hui les Nations unies doivent être renforcées et réformées, et la France soutient pleinement l’initiative de Kofi Annan pour mener une réflexion approfondie dans ce sens.

Chacun doit s’impliquer dans cet effort. La France et le Brésil vont réfléchir en commun à la question d’un véritable Conseil de sécurité économique et social. Allons plus loin sur l’ensemble des sujets qui nous sollicitent : prévention et gestion des crises, coopération avec les organisations régionales, maintien de la paix. Ces dernières années ont été riches d’enseignements ; à travers nos engagements, notamment en Afrique ou dans les Balkans, nous avons acquis la conviction que c’est en mobilisant l’ensemble des pays d’une région que l’on peut éclairer le chemin d’une sortie de crise. Et je souhaite rendre hommage à la participation du Brésil, aux côtés des forces françaises et européennes, à l’opération de maintien de la paix au Congo, en Ituri. Nous souhaitons partager avec vous notre expérience et nous attendons des pays émergents qu’ils prennent des responsabilités croissantes : un engagement de leur part permettra aux Nations unies de devenir plus efficaces.

Lors de la crise iraquienne, le Brésil et, au-delà, toute l’Amérique latine ont montré leur attachement aux règles du droit et aux grands principes. Aujourd’hui les mêmes exigences nous mobilisent, en particulier le transfert rapide de la souveraineté au peuple iraquien, avec un double impératif : le ralliement de toutes les forces politiques, sociales, qui s’engagent à renoncer à la violence et à participer à la reconstruction ; l’association des pays voisins et de la communauté internationale au processus politique en cours afin de permettre à l’Iraq de se réinscrire au cœur du Moyen-Orient. La France soutient l’idée d’une conférence internationale sur l’Iraq, convoquée sous l’égide des Nations unies dès la mise en place d’un gouvernement provisoire pour mobiliser chacun au service de l’unité de ce pays, de la stabilité et de la sécurité de la région.

Au Proche-Orient, nul ne peut se satisfaire de l’impasse actuelle qui fait le jeu de la violence et des extrémistes. Comment penser régler les choses à Bagdad quand rien ne bouge à Jérusalem. Il faut donner un nouvel élan à la feuille de route et assurer la relance du processus de paix. C’est notre responsabilité à tous que de reprendre l’initiative pour permettre à deux Etats, l’un israélien et l’autre palestinien, de vivre en paix et en sécurité à l’avenir. Nous nous réjouissons à cet égard de la décision prise par l’Itamaraty il y a quelques mois de créer un Département du Moyen-Orient.

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Faisons, ensuite, le pari d’une gouvernance mondiale, afin de sceller une véritable alliance entre les peuples.

Nous avons un intérêt collectif à défendre. Face aux menaces qui se rapprochent, du terrorisme à la prolifération des armes de destruction massive, de la criminalité organisée aux crises régionales. Mais aussi au service de grands projets qui engagent toute la communauté internationale, comme le développement durable et la lutte contre les inégalités. La France, vous le savez, a multiplié les efforts, de Monterrey à Johannesburg en passant par Kananaskis et Evian, pour placer ces questions au centre de l’agenda mondial.

Face à la persistance de la faim dans le monde, l’indifférence est inacceptable. Pour nos deux pays, c’est là une même conscience et une même exigence d’action gravées au cœur de notre engagement. La rencontre des présidents Lula et Chirac en présence du secrétaire général de l’ONU à Genève, le 30 janvier, a permis de lancer l’idée d’une taxe internationale sur des ventes d’armes et des transactions financières pour contribuer à cette lutte de tous les instants. De la même façon, nos deux pays sont unis dans le combat contre le sida et je veux saluer le choix du Brésil qui s’est engagé dans la fabrication de médicaments génériques. Il s’agit là d’une avancée majeure et nous souhaitons qu’elle puisse être reproduite ailleurs.

Nos propres expériences nationales peuvent enrichir nos réflexions sur la mondialisation. Les échanges entre notre Conseil économique et social et le vôtre participent de cette ambition. De même, à l’heure où la décentralisation constitue l’une des priorités du gouvernement français, nous pouvons gagner à mieux connaître votre action dans ce domaine.

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Faisons enfin, car il y va de la respiration du monde, le pari de la diversité culturelle. Nous n’avons plus droit aux erreurs du passé. Comme nous le rappelle Carlos Fuentes, « il faut diversifier la vie. Il faut pluraliser le monde ».

L’enjeu est immense. Lors de la Conférence générale de l’UNESCO, le 15 octobre 2001, le président de la République Jacques Chirac en soulignait l’importance pour favoriser le dialogue. « Chaque peuple, disait-il, peut enrichir l’humanité en apportant sa part de beauté et sa part de vérité. » Face aux grandes échéances qui nous attendent à l’UNESCO comme à l’OMC, nous devons définir des règles permettant à toutes les cultures de trouver leur véritable place.

La culture nous rassemble. Le Brésil et la France poursuivent une même ambition de création culturelle et, au-delà, l’ensemble des pays d’Amérique latine soutiennent le projet de convention sur la diversité culturelle qui doit être maintenant discuté au sein de l’UNESCO.

Terres d’immigration, nos deux pays partagent une même tradition d’accueil et s’attachent au respect et à l’intégration de l’autre. Votre Institut vient d’établir une filière spéciale de préformation pour des élèves « afro-descendants », comme l’Institut d’études politiques de Paris s’est ouvert aux étudiants issus de quartiers défavorisés. Des deux côtés de l’Atlantique, nous voulons défendre une véritable égalité des chances et je me réjouis de la coopération instaurée entre ces deux institutions ainsi qu’avec l’Ecole nationale d’administration française.

La langue française figure au nombre des matières obligatoires dans votre cursus, sage disposition qui donne aux diplomates de mon pays le plaisir de converser partout avec leurs collègues brésiliens, mais aussi le remords d’être encore trop peu nombreux à pratiquer votre langue et je souhaite que l’Organisation internationale de la francophonie développe ses relations avec le Brésil. Francophones, lusophones et hispanophones, il nous appartient de faire le choix de la modernité et de multiplier les échanges. Terre d’extension des Alliances françaises, le Brésil y compte vingt-cinq mille jeunes apprenant le français. Deux cent cinquante mille autres le font à l’école ou l’université, pour un total de plus d’un million et demi d’élèves sur l’ensemble des pays latino-américains. Pour donner un élan nouveau, nous souhaitons répondre en accordant davantage de bourses pour les élèves sortant des lycées français qui voudraient entreprendre des études supérieures en France ; avec un plan de formation de trois mille jeunes professeurs de français à travers toute l’Amérique latine, un programme pour assurer le retour de jeunes Français dans les écoles et universités latino-américaines ou encore la diffusion à grande échelle de programmes d’apprentissage du français pour les jeunes publics. De même, forts des capacités de votre continent dans le domaine de la recherche, formons ensemble un partenariat plus ambitieux pour consolider un vaste espace universitaire commun.

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Chers amis,

Pays-monde, le Brésil s’est parfois forgé dans la souffrance, par l’apport et le mélange d’identités multiples. Mais il ne cesse de vivre dans la quête et l’espérance, riche d’une dualité permanente entre des aspirations extrêmes : passion romantique et foi dans la science, goût pour la pénombre et quête de la lumière dans une géographie contrastée, villes labyrinthiques et jungles luxuriantes.

Riches de nos héritages, fidèles à nos traditions, soucieux de nous situer ensemble aux avant-postes de la modernité, nous avons des responsabilités à exercer, chacun à sa place, le Brésil en Amérique latine et la France en Europe. Mais nous avons aussi des défis à relever ensemble à l’échelle du monde ; d’un monde que nous voulons plus sûr et plus juste pour tous les peuples. Nous avons les mêmes préoccupations fondées sur la conscience des mêmes enjeux : la France veut partager avec vous ce « rêve intense », ce « rayon ardent » que chante votre hymne national et qui nous place au service d’un nouvel humanisme.

4 février 2004, allocution à l’Institut « Rio Branco », Brasilia